Tokyo 2015 #4. Golden Gai.

Je me souviens de ce moment passé à
Uramado, la chapelle de la musicienne Asakawa Maki, où l’on vient surtout
écouter l’acid-folk des années 70. Uramado, bien qu’il se trouve dans la rue la
plus excitante de Golden Gai (La Jetée, le Baltimore, Le Cambiare, le Jan June
et le bar de Natsuco), j’ai toujours du mal à le trouver du premier coup,
encore plus maintenant que la photo de Maki sur la porte, de plus en plus
délavée, commence à tomber en miettes. Parfois j’ai aussi l’impression que ce
bar n’est pas toujours là. Bref, à Uramado, ce soir-là, je parlais avec un
couple de la mystérieuse chanteuse Morita Douji, qui s’évapora au début des
années 80 en laissant huit albums ultra mélancoliques, emplis de violons qui
emportent l’âme et de chœurs d’enfants fantômes. Je faisais une comparaison
avec Nick Drake, lorsque le patron, sans doute le personnage le plus taciturne
de Golden Gai, passe sans dire un mot Times
of no Reply
. J’étais dans un bar minuscule et sombre de Tokyo, avec mon
verre de saké et mon paquet de Mevius et j’écoutais Nick Drake. Je n’aurai pas
donné ma place pour un empire.

Tokyo 2015 #2. Smoking Area à East Shinjuku


Tokyo n’est
pas seulement un assemblage de village mais aussi de territoires minuscules et
parfois absurdes. Ainsi les smoking areas
puisqu’il est bien connu qu’il est interdit de fumer dans la rue à Tokyo. Ma
préférée se situait à la sortie Est de la gare de Shinjuku, face à Studio Alta
et son écran géant. Ce n’était à proprement parler une « aire »,
juste quelques cendriers où s’agglutinaient les salarymen, les lolitas et les
hosts. J’avais l’habitude de fumer une ou deux cigarettes en regardant,
invariablement, le dernier clip des AKB48, avant d’aller franchir la  porte rouge de Kabukicho. Et puis elle a disparu,
il y a trois ans de cela… pour être déplacée à 20m de là et transformée en
véritable smoking area encloisonnée
derrière des parois en plexiglas. Comme un vieux chat, j’étais d’abord un peu
énervé que l’on change mes habitudes, et puis j’ai fini par prendre du plaisir à stationner un peu dans cette smoking area depuis laquelle on voit très bien aussi l’écran de Studio Alta.
Ces photos
ont été prises le 8 novembre 2015, vers 14h alors qu’il pleuvait, dans la smoking area et près de l’entrée Est. Tout le monde
avait son parapluie blanc à toile transparente, acheté 500 yens au conbini. 




Tokyo 2015 #3. Le Temps

C’est un bar de Shinjuku, mais je ne vous en donnerai pas l’adresse. Son nom est l’un des plus beaux qui soit : Le Temps. Et il est ouvert de 18h à 28h30, tout pour en faire un de ces lieux à la croisée des mondes comme ceux que l’on trouve chez Rivette, comme dans Out 1, la librairie A l’angle du hasard (voir billet ici). Outre son nom, ce qui rend unique Le Temps est qu’il a été conçu par l’illustrateur Aquirax Ueno (voir billet ici), l’un des plus fascinants des années 70. On reconnait son style psychédélique et précieux, imprégné de culture française, dans les  affiches qu’il a dessinées pour Shuji Terayama, par exemple L’Empereur Tomato Ketchup et La Marie-Vison.  Au Temps, une grande fresque d’Aquirax, rappelant celle de Klimt à Vienne, couvre les murs et partout des affiches, des livres, des faïences.  Il vient parfois y prendre un verre, mais il n’était pas là ce soir. Rien à regretter puisque cela permet de faire la connaissance de l’adorable Kaori et de ce barman, dont je ne me rappelle plus le nom mais dont la grâce est telle qu’aucun Européen, en comparaison, ne pourrait se prétendre un dandy.


Notes de chevet sur le Japon de Chris Marker


« Inventer le Japon
est un moyen comme un autre de le connaître. »
Le Dépays,
1982

Ce Japon qui n’est pas encore celui de Sans soleil



En 1964, Chris Marker se
rend pour la première fois au Japon, pour couvrir les Olympiades. Il ne s’intéresse
pas aux jeux, filmés à la même époque par Kon Ichikawa avec un luxe de moyens
inouïs, mais fait le portrait d’une jeune fille : Koumiko, 24 ans, qui
devient sa première « passeuse » japonaise. Koumiko et « autour
d’elle, le Japon » écrit-il dans Le
Mystère Koumiko
. Il filme fasciné, à la suite de sa guide, un pays où
fleurissent les téléphones publics et où des médiums électroniques disent la
bonne aventure dans les rues.
Koumiko raconte (1) :
« Ce jour-là, je
travaillais dans le même bureau que mon patron à Unifrance Japon et quelqu’un
est entré, un Français. Il a parlé à peine 5mn avec mon patron et celui-ci m’a
demandé de le suivre pour l’accompagner dans Tokyo. C’était Chris Marker et en
5mn, mon destin a été décidé.
 »
Il venait à Tokyo pour la
première fois. A l’époque, plus encore que maintenant, c’était très compliqué
pour un occidental de se repérer, et pourtant, alors que son hôtel était assez
loin, il était arrivé sans problèmes à Unifrance, au 3e étage de l’immeuble. Il
avait cet instinct du voyageur qui lui faisait trouver, juste en marchant dans
la rue, d’excellents petits restos populaire. Il était sûr de lui, calme et
poli. Dès qu’on le regardait, on savait que c’était quelqu’un de très
intelligent. 
Les jeux olympiques
étaient pour lui un prétexte. Il préférait filmer les gens avec leurs
parapluies et surtout les chats… C’était même complètement délirant. Dès qu’il
voyait un chat, il s’arrêtait pendant plusieurs minutes, il lui parlait, le
filmait. C’était un de ses sujets de conversation favoris. Il a beaucoup
insisté pour que je parle du « chat qui salue » dans le commentaire. »


A son retour, Marker édite
dans la collection Petite planète, qu’il dirige depuis 1954, le livre Le Japon écrit par Yefime. Bien que l’on
puisse penser à une nouvelle incarnation de Marker, Yefime a réellement existé
(2).Pourtant, qui est vraiment l’auteur du Japon ?
Il ne fait guère de doute que, tout ou partie, ce soit l’œuvre de Marker, comme
une suite à ses Commentaires. Yefime
serait alors comme une première version de Sandor Krasna, le  caméraman de Sans soleil : un double à travers lequel passe Marker pour
parler du Japon. Avec lui, il va explorer les
frontières indécises entre les faits et le récit
. (3) Parmi les
photographies de l’ouvrage, deux sont signées Marker. La première, datant de
1964, est celle des passagers du métro à travers une vitre obscure, annonçant
le train des rêves de Sans soleil. La
seconde est la couverture de la réédition de 1970 : le visage de Koumiko, masque
blanc aux yeux de chat, émergeant de l’ombre, comme les voyageurs du temps de La Jetée. En 1964, Koumiko était
elle-aussi une émissaire du futur, venue d’un pays aussi mystérieux et lointain
que la Planète Mongo de Flash Gordon.
Le mot Japon, comme la légende d’une photo,
désigne alors tout autant la jeune femme que le pays.   

Ces voyages que l’on commence en s’endormant


Les Voyages extraordinaires de Jules Vernes sont moins importants en tant
qu’œuvre littéraire, qu’enclencheur de rêverie. Les mots de Vernes et les
gravures en noir et blanc de Riou pour les éditions Hetzel nous plongeaient
dans un sommeil d’encre où nous réinventions les expéditions polaires du
capitaine Hatteras ou celles de Nemo à bord du Nautilus. Le Little Nemo de
Winsor McKay rêvant d’un New York vertigineux et art-déco, c’était nous dans
notre vie aventureuse et nocturne dont les adultes étaient exclus. « A
l’aube nous serons à Tokyo » écrit le cameraman de Sans soleil. On croirait une légende des illustrations de Vernes,
invitations au voyage plus évocatrices que les récits eux-mêmes. « Il
y avait loin de l’embarcadère au télégraphe ! » (Michel Strogoff) ; « C’était un calmar de dimensions
colossales» (20.000 lieues sous les mers) ;
« Ce n’est qu’une forêt de champignons, dit-il » (Voyage au centre de la Terre).
« C’est l’histoire d’un homme hanté par un souvenir d’enfance » est
une autre de ces légendes, tout comme chez Duras « Le Navire Night est
face à la nuit des temps ».
C’est d’abord par le
sommeil et le rêve que l’on entre dans le Japon de Sans soleil.
Qui a pris le métro de
Tokyo sait combien il est difficile de ne pas s’y endormir, bercé par le doux
roulement du wagon, les voix féminines annonçant les stations, la présence à
peine sensible des autres voyageurs… Dans Sans
soleil
, Marker filme le wagon du métro encore plongé dans la brume des
rêves de la nuit.
 » Toutes les galeries
aboutissent à des gares, les mêmes compagnies possèdent les magasins et le
chemin de fer qui porte leur nom, Keio, Odakyu, ces noms de ports. Le train
peuplé de dormeurs assemble tous les fragments de rêve, en fait un seul film,
le film absolu. Les tickets du distributeur automatique deviennent des billets
d’entrée.  »
Le Japon, on ne peut
espérer y entrer par les voies officielles mais toujours de façon oblique et
clandestine, en passant par le rêve et en se laissant guider par les fantômes.
Dans la géographie
onirique de Marker, le Japon est multiple. Il y a le Japon des chats, le Japon
des jeunes filles qui ressemblent à des chats, comme Koumiko et l’actrice
Natsume Masako (« La beauté absolue a aussi un nom et un visage »),  et le Japon des fantômes qui bien souvent sont
des filles-chats. Il y a aussi celui des mangas, alors mal connus. Marker note
comment les personnages s’évadent des cases pour envahir la ville sur des
panneaux gigantesques accrochés aux immeubles. La version japonaise de Sans soleil est d’ailleurs lue par la
grande mangaka Ryoko Ikeda, l’auteure
de La Rose de Versailles (en France, Lady Oscar). Soit une Japonaise rêvant
de la France qui lit les lettres d’un Français rêvant du Japon. Il y a le Japon
de l’électronique (on ne connaissait pas encore le terme otaku) alors qu’apparaissent les premiers jeux comme le Pacman. Marker
a le pressentiment que ces jeux, encore sous leur forme rudimentaire,
deviendront une industrie de masse concurrente du cinéma, et l’enjeu de guerres
économiques à venir. « Les 
livres  d’histoire  de  l’avenir
mettront peut-être la bataille des circuits intégrés sur le même plan que
Salamine ou Azincourt. »
Marker élabore une
collection japonaise, sur le modèle avoué des listes de la princesse Sei
Shônagon. Mais au fond, la seule liste qui compte est celle des choses qui font
battre le cœur.

Choses dont le Japon ne se souvient pas


Ce que tente de délimiter
Marker est une « zone » tout autant spatiale que temporelle. C’est
celle dans AK du tournage de Ran où évoluent les samouraïs, ramenés
d’entre les morts au pied du mont Fuji. Des figurants bien sûr, choisis parmi
les habitants de la région, mais qui soudain retrouvent les gestes et postures
de leurs ancêtres guerriers. Ce sont aussi dans Sans soleil des militants protestant contre la construction de l’aéroport
de Narita. Comme dans une version nippone de Brigadoon, Marker les retrouve 10 ans plus tard, avec les mêmes
slogans. La seule différence est que l’aéroport a été construit et qu’ils sont
devenus les fantômes de leur révolte. La zone, c’est bien entendu celle que
construit Hayao Yamaneko le « vidéo-artiste », solarisant les images des
manifestations des sixties et des avions en flamme des kamikazes.
« Sur la machine
d’Hayao, la guerre ressemble aux lettres qu’on brûle, et qui se déchirent
elles-mêmes dans un liseré de feu. »
Marker veut atteindre ce
point d’incandescence. Il lui faut percer la surface des apparences, si
séduisante au Japon, où le passé traditionnel, préservé avec soin, rencontre la
modernité technologique. Cette surface est celle de la mémoire. De quoi le
Japon ne se souvient-il pas ? Le parcours de Krasna est d’aller au-delà de
la surface des images, comme le voyageur de La
Jetée
à la recherche d’un souvenir perdu. Ici la mémoire n’est pas individuelle
mais historique, c’est celle de la guerre. Dans Level Five, le voyageur des réseaux constate : « J’étais
devenu tellement Japonais que je participais de l’amnésie générale, comme si
cette guerre n’avait jamais eu lieu. » La guerre la voit-on dans
l’humanisme d’Ozu ? A peine. Et que dire de l’occupation en Corée,
véritable tentative d’éradication d’une culture, dont aucun film japonais ne
rend compte avant-guerre ? Dans Level
Five
, le frère d’images de Marker est Oshima dont la volonté de parler de
la guerre et de la Corée est une des origines de la Nouvelle vague japonaise. Le Journal de Yunbogi (1964), tourné en
Corée, est un film photographique, comme La
Jetée
, racontant le quotidien d’un enfant pauvre. Dans Le retour des trois soulards, Oshima dit lui-même « Je
suis Coréen » (sur le modèle  de
« nous sommes tous des Coréens japonais ») et fait apparaître à la
sortie de la gare de Shinjuku cette communauté d’invisibles.
Pour atteindre la zone, l’endroit
où la mémoire est refoulée, Marker suit une piste féline : ce dont les hommes
ne veulent pas se souvenir, peut-être les chats en gardent-ils la trace.  « Le nom de code de Pearl Harbour était
Tora, tora, tora : le nom de la chatte pour laquelle priait le couple de Go To
Ku Ji. Ainsi, tout cela aura commencé par un nom de chatte prononcé trois fois. »


Ce Japon qui n’est plus celui de Sans soleil


Sorti en 1996, soit 15 ans
après Sans soleil et à la lisière de la
révolution internet, Level Five est un
fossile informatique, à la fois film et un CD-rom sous le nom de Immmory. Marker cherche, à travers les
réseaux, le chemin qui lui permettra de reconstituer cette mémoire
tronquée.  Au début de Level Five, on rend hommage à William
Gibson, l’inventeur en 1984 du terme Cyberespace.
Les guerres de l’information, la collusion des sociétés pharmaceutiques et
cybernétiques, avec Tokyo comme plaque tournante, font parties de ses thèmes de
prédilection. Pourtant ce ne sont pas les guerres du futur qui intéressent
Marker mais d’exhumer la mémoire de celles du passé.  A savoir la bataille d’Okinawa où les
Japonais préférèrent le suicide de masse plutôt que tomber aux mains des
vainqueurs américains. Ce qu’il explore dans cette amnésie est cette blessure sans
contours qui fait l’objet du plus beau passage de Sans soleil : «Qui a dit que le temps vient à bout de toutes
les blessures ? Il vaudrait mieux dire que le temps vient à bout de tout, sauf
des blessures. Avec le temps, la plaie de la séparation perd ses bords réels.
Avec le temps, le corps désiré ne sera bientôt plus, et si le corps désirant a
déjà cessé d’être pour l’autre, ce qui demeure, c’est une plaie sans corps.»
L’amnésie du pays est une
façon illusoire, forcément vouée à l’échec, d’essayer de se retrouver par-delà
la déchirure, de réaliser un impossible raccord. L’harmonieuse
cohabitation des temps ne peut alors s’effectuer que par-dessus l’oubli de la guerre. Révélateurs de
cette névrose historique : les grandes épopées de science-fiction comme Evangelion (Hideaki Anno, 1996) qui
parlent d’un monde en flammes, où des géants de métal sont pilotés par des
enfants-guerriers devenus fous. En eux résonnent encore les mots du kamikaze de
Sans soleil : « Dans
l’avion je suis une machine, un bout de fer aimanté qui ira se fixer sur le
porte-avions, mais une fois sur terre je suis un être humain, avec des
sentiments et des passions… » Dans Level
Five
, reconstituer la mémoire de la bataille d’Okinawa c’est partir à la
recherche de Kinjo, « le gosse qui avait tué toute sa famille pour obéir à
un ordre, même pas énoncé, gravé dans sa cervelle d’enfant : « Ne pas tomber
vivant entre les mains de l’ennemi ! ». Cette face, monstrueuse et cannibale,
du pays aimé on ne peut pas la représenter, sinon par quelques gravats dans le petit
musée de Mabuni.
Si on n’a pas vu l’horreur
dans l’image, au moins on en verra le noir.
« Faut-il être mort
pour atteindre Level Five ? »

Ces films qui gagnent à être écoutés autant qu’à être
vus

J’ai copié sur mon iPhone
la bande-son de Sans soleil, une
opération que l’on peut facilement réaliser sur un de ces divx qui circulent
dans l’immense cinémathèque virtuelle de l’Internet. L’expérience révèle que Sans soleil, comme Le Navire Night de Duras ou Orphée
de Cocteau, est un film sonore et parlé, un film raconté par des voix fantômes.
Ainsi, marchant dans Paris, je peux écouter les sons futuristes de la Zone
d’Ayaho Yamaneko, la musique sur laquelle s’entraînent les Takenoko, les bébés martiens du parc Yoyogi ou les tambours du matsuri de Dondo-yaki. Je peux aussi
substituer les sons du métro de Tokyo à ceux du métro parisien, peuplant mon
wagon de salarymen fantômes. Grâce à
la bande-son, certaines images reviennent à la mémoire, mais évidemment pas
toutes. Des parties manquent, alors que d’autres, imprévues semble naître de
cette cécité. On marche alors à tâtons à l’intérieur d’un film dont la forme
nous échappe ; comme ce personnage de Mark Twain qui, dans sa chambre
plongée dans l’obscurité, tourne en rond et parcours des kilomètres.  Cette mémoire des images, évidemment tronquée,
Marker l’a lui-même incluse au début du film : c’est l’amorce noire qui
précède les « trois enfants sur une route, en Islande en 1965 ». L’expérience
évidente, mais trop évidente, aurait été d’écouter Sans soleil à Tokyo. Mais on aurait vite fait de tomber dans le jeu
des comparaisons. Les rockers de Yoyogi sont toujours là mais vieillis et
certains marchent avec des béquilles. Les petites filles font et défont toujours
les modes à Takeshita Street, cette rue d’Harajuku envahie par les fashionistas de 12 ans et au  109 de Shibuya. Il y a toujours des lycéens
qui se suicident et d’autres qui poussent dans le vide leurs camarades de
classe. On ne doute pas non plus que pour certains le mot printemps soit
toujours aussi difficile à supporter. Parti à la recherche de Sans soleil dans le Japon d’aujourd’hui ne
présente pas tellement d’intérêt, sinon celle de céder à la dévotion facile. Il
vaut mieux séparer le film et le pays comme j’avais séparé le son et l’image.
Il n’y a aucune raison de voir ou écouter Sans
soleil
à Tokyo, puisqu’une fois débarqué à Narita il vaut mieux oublier Sans Soleil et écouter et voir Tokyo.



1. Un été avec Koumiko,
Stéphane du Mesnildot, in Cahiers du Cinéma n°681, septembre 2012.
2. De son vrai nom Yefime
Zarjevsky (Istambul 24 août 1920 – Génolier 31 mars 2005), résistant et déporté
à Buchenvald, militant et humaniste.
3. Le Japon, Yefime, Petite Planète, 1964, p. 81.

Texte paru dans la Revue Vertigo, nº 46, Automne 2013.


Tokyo 2015 #1. Les étranges enfants d’Etsuko Miura

En octobre, la Bunkamura Gallery à
Shibuya consacrait une exposition croisée à Trevor Brown et ses peintures de
démons aux traits enfantins et à Etsuko Miura la doll artist.

En octobre 2013, j’avais interviewé
Etsuko pour Chronicart  (voir ici)
mais, pour la première fois, je voyais ses œuvres exposées : ces étranges
enfants voûtés, aux jointures en boule, aux mains et aux pieds de squelette, à la
peau de cuir rapiécée et aux yeux rougis d’où s’écoulent des larmes d’encre. Si
l’on a la chance de croiser Etsuko à l’exposition, on se rend compte que c’est
son propre visage qu’elle offre à ses sculptures, poursuivant son travail
autobiographique douloureux, transgressif et unique. 


Photos prises le 07/11/2015


Le site de la Bukamura Gallery


Le livre d’Etsuko Miura à commander aux éditions Treville ou sur Amazon

Araki : 1000 photos par seconde


Quand on aime Tokyo, c’est-à-dire un
Tokyo qui n’est pas traditionnel (bien que celui-ci soit aussi très beau) mais
plutôt sulfureux, on aime Nobuyoshi Araki. On peut même découvrir Tokyo à
travers ses photos, même si, cruellement, les clubs interlopes de Kabukicho
nous resteront fermer. Araki, n’a qu’un seul concurrent, Daido Moriyama,
l’autre photographe fou de Shinjuku, dont on ne peut oublier, une fois qu’on l’a
vu le chien galeux qui montre les crocs. Une seule photo aurait suffit à rendre célèbre Moriyama.
Quelle serait la photo qui définirait
Araki ?
Araki photographie de façon sublime
des fleurs qui ressemblent à des sexes féminins ouverts. Et ça personne n’en
est capable mieux que lui. Il photographie aussi des filles suspendues en
kimonos rouges, comme des fruits étranges, et ça non plus personne ne le ferai
aussi bien.

Mais il y a aussi une multitude de
photos d’Araki qui relèvent de l’instantané. Dans les librairies de Tokyo, on
est sidérés par la foule de fascicules et de recueils qui échappent aux beaux
livres édités par Taschen ou Phaedon. Ce sont des journaux intimes compilant
des centaines de photos en noir et blanc, prises sur le vif, sans souci
esthétique particulier.


Il y a aussi les polaroïds d’Araki,
ceux-là on a l’impression que si l’on trouve le bon modèle on serait tout à
fait capable de les faire nous-mêmes. C’est sans doute vrai et c’est ce qui
rend si proche et émouvant ces artistes japonais. C’est comme s’ils n’avaient
pas la conscience de construire une œuvre. Comme s’ils ne se momifiaient jamais
dans leur art. C’est la même chose avec ces vieux mauvais garçons que sont le
danseur butô Akaji Maro ou Koji Wakamatsu. Parfois Araki s’arrête et fait de
l’art, imprime sa puissance photographique sur une série, comme les fleurs ou les portraits comme celui splendide de Maro en train de fumer. 



Mais
cette beauté intensive, ne serait rien sans son pendant extensif, cette longue
série d’instantanés qui racontent une vie. Araki, on a l’impression que c’est 1000 photos par seconde, presque dans le but de rendre impossible un futur catalogue
raisonné.


Car comment justement « raisonner »
un flux de vie désordonné, sensuel, qui, dans son immédiateté est un défi
constant à la mort.
 

Car en vérité, c’est la vie elle-même
!


Hans Buruma, le Hollandais qui disparut à l’intérieur d’une pièce de Shuji Terayama


Shuji Terayama
raconte.
Après
une représentation, je suis allé dans le hall du théâtre où m’attendait une
Hollandaise entre deux âges. Elle me demanda poliment : « Qu’est-il
advenu d’Hans Buruma, mon mari ? » Je lui ai répondu : « Qui est
Hans. » « Hans Buruma, mon mari ! » répondit-elle. Elle
m’expliqua qu’Hans Buruma était en charge de la distribution du courrier à la
poste centrale d’Amsterdam. Trois ans auparavant, il était allé voir Hérétiques (Jashumon).  Ma troupe
avait été invitée à jouer cette pièce au Mickery Theater. Juste après
le début de la représentation, deux hommes masqués de noir ont bondit dans le
public, ont attrapé son mari et l’ont tiré sur scène. Une fois sur scène, Hans
a été costumé et, avant qu’il ne s’en rende compte, est devenu un des
personnages de Hérétiques.
Au moins deux fois au cours de la pièce, elle a vu son mari rejoindre les
autres acteurs qui tiraient des cordes. Il avait l’air de prendre beaucoup de
plaisir. Mais quand la pièce a été finie, Hans n’est jamais retourné à son
siège dans le public. Sa femme a attendu deux heures mais quand elle est allée
dans les loges, tous les membres de la troupe avaient déjà rejoint l’hôtel.
Cette nuit, Hans n’est pas rentré chez lui. Deux nuits plus tard, il n’était
toujours pas revenu. Ensuite, la compagnie a quitté la Hollande pour
l’Allemagne de l’ouest. Elle a pensé qu’il avait rejoint la troupe qui l’avait
engagé pour ses talents d’acteur. Elle a pensé « mon mari fait partie de
la pièce. » Maintenant, alors que trois ans avaient passés, elle me
suppliait : «  S’il vous plait, rendez-moi mon mari. » j’ai dû
lui avouer que je n’avais jamais entendu parler de cette histoire. NI moi ni
personne dans la troupe ne connaissions un Hollandais d’âge mûr nommé Hans
Buruma. Il n’y avait aucune preuve indiquant qu’une telle personne avait été
avec nous les trois dernières années. Quand je lui ai dit que je ne le
connaissais pas, elle était au bord des larmes. « Alors où peut bien être
Hans ? » a-t-elle demandé. Il y a trois ans, un Hollandais d’âge mûr,
travaillant à la poste centrale, s’était évaporé à l’intérieur de notre pièce.
Dans ce cas précis, nous ne pouvons plus distinguer où s’arrête la pièce et où
la réalité commence.
Les
phrases « Hans a disparu à l’intérieur de la pièce » et « Hans a
disparu pendant la pièce » sont virtuellement synonymes.


Extrait de The
Labyrinth and the Dead Sea : My Theatre (1976) de Shuji Terayama, d’après
la traduction de Carol Fisher Sorgenfrei in Unspeakable Acts – The Avant-Garde
Theatre of Terayama and Postwar Japan (University of Hawai’i Press, 2005)

Yutaka Takanashi, Tokyo introuvable






Yutaka Takanashi est le fondateur de la revue de photographie
Provoke en 1968. Rien de provoquant pourtant, sinon un refus du pittoresque ou du portrait. S’il
photographie Shinjuku ou Shibuya comme Watanabe Katsumi ou Araki, il n’en
retranscrit pas la vie grouillante, ni ne tire le portrait des mauvais garçons
et des mauvaises filles. Takanashi privilégie les espaces
vides ou il faut parfois chercher une figure humaine estompée par le noir et
blanc. 



Rien d’étonnant à ce qu’une de ses plus belles photos soit une
projection de 2001 l’Odyssée de l’espace, tant il représente Tokyo comme une
planète inconnue. Mais ce formalisme élégant n’est pas exempt d’émotion, bien
au contraire, même si on ne peut pas toujours la nommer. Ainsi
ce visage d’enfant reflété à Shibuya dans le noir de la veste d’un salaryman
appuyé contre une vitre.
Il y
a aussi, ce qui me touche particulièrement, ces photos couleurs prises en 1982
des bars de Golden Gai. Au moment de la fermeture, il n’y a plus ni clients ni
serveuses (à part ce reflet dans un miroir mais est-ce un visage ou une
photographie ?). Yutaka Takanashi saisit cet instant mélancolique où l’aube renvoie
les fantômes de Golden Gai à l’invisible, mais où flotte encore ce rêve qui se poursuit nuit après nuit.  





Du 10 mai au 29 juillet 2012, la Fondation Henri Cartier-Bresson (Paris) exposait les séries emblématiques de Yutaka Takanashi.


Le site de l’exposition, ici

Tatsumi Hijikata et le démon de l’île solitaire

La récente
parution du génial roman-feuilleton (1929-1930) d’Edogawa Ranpo Le démon de l’île solitaire (éditions
Wombat), m’a incité à reposter et corriger ce texte consacré aux liens entre le
danseur butô Tatsumi Hijikata et le film de
Teruo Ishii Horrors of a Malformed Man. En
effet, j’avais attribué comme origine au film un autre récit de Ranpo, L’île Panorama écrit en 1926. Les deux
romans sont bien sûr proches : dans l’un un démiurge modifie l’organisme
humain, dans l’autre, il tord selon ses propres lois délirantes l’espace et l’architecture.
S’il calque son récit sur Le Démon…, Ishii
emprunte tout de même à L’île panorama
la promenade en barque sur la rivière et la découverte des maléfices du
territoire, preuve de sa connaissance l’œuvre de Ranpo. Enfin, comme dans la plupart
des récits de Ranpo, il est question d’un homme devenu un dieu fou, soit parce
qu’il se pense un meurtrier insoupçonnable comme le fameux promeneur du grenier
ou la femme fatale de La Proie et l’ombre,
soit parce qu’il boucle le monde autour de sa seule figure despotique. L’île maléfique,
l’inversion du corps fasciste en corps monstrueux, et le démon infanticide sont
ici les évidentes métaphores d’un Japon en pleine folie belliciste. 






Les horreurs des hommes malformés 

« Quand le voyageur qui sort de la vaste plaine se retrouve là, soudain face à ces créatures artificielles, humaines et végétales, il suffoque devant la beauté fantastique de ce monde irréel. »
Edogawa Ranpo, L’île panorama (1926).



Horrors of a Malformed Man (Kyofu kikei ningen, 1969) adapté du Démon de l’île solitaire d’Edogawa Ranpo est la plus célèbre des collaborations entre Teruo Ishii, esthète du cinéma érotique (Femmes criminelles, Orgies sadiques de l’ère Edo), et Tatsumi Hijikata, fondateur de la danse butô. Pour saisir le caractère miraculeux de la rencontre, il faudrait imaginer Antonin Artaud dans le rôle de César, le somnambule du Cabinet du Dr. Caligari, ou Julian Beck et le Living Theater rejouant leur Frankenstein pour Roger Corman.







En cette fin des années 60, Teruo Ishii profite du regain d’intérêt pour les romans étranges d’Edogawa Ranpo (1894-1965). Père du roman policier japonais, Ranpo fut aussi l’initiateur d’une de ses variations, davantage tournée vers l’insolite et l’horreur : l’ero-guro, abréviation japonaise d’érotisme et de grotesque. Adapter ces récits cruels et décadents permettait aux studios de s’inscrire dans la culture underground de l’époque, et proposer une version luxueuse des films indépendants de Terayama, Wakamatsu ou Hani. Si La Bête aveugle (Moju, 1969) de Masumura s’inspire dans son générique des photos de Pierre Molinier, Le Lézard noir (Kurotokage, 1968) de Fukasaku, a pour interprètes l’onagata Miwa Akihiro, reine de la scène gay tokyoïte, et Yukio Mishima qui en signe l’adaptation. Qu’un danseur d’avant-garde joue un savant fou chez un maître de la série B érotico-sadique était donc moins singulier qu’il n’y paraît.



Le film est une adaptation relativement fidèle du récit de Ranpo : chirurgien infirme aux doigts palmés, Jougorou Mokota (Tatsumi Hijikata) capture des enfants et des vieillards dans le but d’édifier une société d’« hommes malformés » et d’inverser les valeurs du beau et du laid. Les monstres en question ne sont autres que la troupe d’Hijikata, la Ankoku Butoh School, conservant leurs costumes et maquillages de scène.
Chez Teruo Ishii, les écrits de Ranpo ne deviennent pas un simple prétexte à l’exhibition des « scandaleux » interprètes de la danse butô. Accentuant les traits les plus macabres des récits de Poe, l’ero-guro fut d’abord une littérature du corps et de ses métamorphoses. Hijikata trouva dans cet effroyable bestiaire humain, ce catalogue de chair souffrante et cette Psychopathia sexualis exubérante, l’équivalent japonais des auteurs occidentaux « infernaux » qu’il vénérait, Sade, Lautréamont, Artaud ou Bataille.


Chimères de l’ero-guro

Le terme « grotesque » renvoie aux « fantaisies monstrueuses » de Poe (le recueil Tales of the Grotesque and Arabesques), mais plus largement à la catégorie artistique adoptant ce terme dès la fin du XVe siècle. « Les artistes, écrit Vasari, y représentaient des difformités monstrueuses créées du caprice de la nature ou de leur fantaisie extravagante : ils (…) transformaient les pattes d’un cheval en feuillage, les jambes d’un homme en pattes de grue et peignaient ainsi une foule d’espiègleries et d’extravagances. » (1)



Les sonorités mêmes du terme « ero-guro », gutturales et sinistres, sont évocatrices de ce monde hanté par des gargouilles humaines, assassins diaboliques souvent contrefaits. Dans l’ero-guro, comme chez Tod Browning et Lon Chaney dont les films seraient le pendant occidental, l’être humain est condamné à perdre sa stature et à ramper. Il ya déjà les prémisses du corps obscur que Hijikata explorera, ces torsions animales et cet effroi blafard. L’écrivain et le chorégraphe partageaient une obsession commune pour les insectes, sans doute fascinés par la répulsion qu’ils provoquent et leur aspect chimérique.

Dans son gigantesque atelier, le sculpteur de La Bête aveugle évolue telle une araignée sur d’immenses moulages de membres féminins, des ventres, des seins, des fesses… L’« art tactile » auquel il initie sa maîtresse, se sculpte à même la peau et les nerfs, en une série de blessures puis de mutilations. « Le couple de monstres aveugles au milieu des ténèbres trouva ainsi un plaisir sans égal dans ces ultimes caresses. » (2) Chez Masumura, de façon encore plus radicale, le couple finit par déserter l’espèce humaine. Le monde tactile devient « le monde des insectes, des étoiles de mer et des méduses, le monde des espèces inférieures. Au fin fond de cet univers, il n’y avait finalement que la mort, la mort et les ténèbres. »

*

Autre homme-insecte, le lieutenant mutilé de La Chenille. Revenant du front défiguré, sourd, muet, et amputé des quatre membres, il n’est plus qu’une masse de chair avide. « Sa vie s’était alors réduite à la satisfaction immédiate de son appétit et de ses instincts sexuel. » (3) Lui crevant les yeux, détruisant ainsi sa dernière possibilité de communication humaine, son épouse scelle définitivement le devenir-animal du lieutenant.

Dans les années 20 et 30, l’ero-guro et ses créatures, et particulièrement l’atroce lieutenant chenille, étaient contraires au Japon impérialiste et son l’idéal absolu : un soldat taillé d’un seul bloc dans le patriotisme (4). Dans les années soixante, Hijikata inventait des corps eux-aussi irrécupérables par la société du « miracle japonais » et de la culture des loisirs. La Rébellion de la chair (1969), spectacle contemporain du film d’Ishii, était également titré « Hijikata et les Japonais », comme si le danseur traçait une ligne franche entre lui et ses concitoyens. Tatsumi Hijikata écrivait en 1961 : « Cet usage du corps dénué de toute finalité auquel je donne le nom de « danse », je le veux être l’ennemi le plus détestable et le plus tabou de notre société productiviste. » (5)



La rébellion de la chair

Avec la plastique somptueuse du cinéma d’exploitation japonais de l’époque (image scope et couleurs éclatantes), Les Horreurs des hommes malformés offre un document précieux sur Hijikata et la Ankoku Butoh School à la fin des années 60.



L’apparence d’Hijikata est conforme à celle de La Rébellion de la chair : barbu, les cheveux hirsutes, un trait de fard blanc sur le nez ; vêtu d’une longue robe blanche, il se meut avec une dérangeante féminité. Teruo Ishii reprend également la scène dite de « La Procession du roi crétin » : Hijikata, debout sur un palanquin bordé de moustiquaires, est porté par ses disciples recouverts de peinture argentés. Comme le décrit Kuniyoshi Kasuko, dans la chorégraphie originale, Hijikata, qui jouait à la fois le rôle du roi et de la mariée, ouvrait brutalement sa robe de noce et révélait un corps émacié et viril. Autre accessoire emprunté à la pièce, de grands panneaux de cuivres tournoyants, qui multiplient et transforment en arabesques les silhouette des danseurs. En jouant sur le travesti, le dédoublement, les reflets déformés, les parures absurdes de feuillages et de pattes de poulets, Ishii déplace ses monstres dans le champ du rituel et du symbole. Les malformations promises par le titre ne cessent jamais d’être jouées et dansées, faisant du butô l’effet spécial majeur du film.



Le seul danseur à ne pas exhiber son anatomie est Hijikata lui-même, qui la tient cachée sous sa longue robe blanche. La malformation n’est pas localisée dans le corps mais dans la théorie qu’il propose. Ainsi, sa robe de femme portée retournée, symbolise l’inversion des genres et la subversion de leurs codes. Hijikata n’a même pas besoin d’opérer pour malformer les hommes car sa gestuelle désossée désarticule déjà l’humanité ; son androgynie lui permet d’arracher le masculin et le féminin et les mélanger ensemble, comme il le fera en soudant une jeune fille kawai à un colosse hideux. Ce rôle de créateur de monstre, version freak du docteur Moreau, devient finalement la métaphore du chorégraphe et chef de troupe que fut Hijikata.



Le chant du fœtus

Récit gothique endiablé à base de substitutions d’identités, de jumeaux séparés et d’inceste, Les Horreurs des hommes malformés s’avère classiquement une quête de l’origine. Si elle concerne le roman familial du héros, elle apparaît surtout comme un processus de régression des corps, à la rencontre des monstres intimes de l’organisme et de l’anatomie.



Les premiers monstres habitent les berges du fleuve que les personnages descendent en barque. Entrent en scène, une tribu de filles nues, des fers à cheval sous les seins, qui caracolent et agitent leurs crinières ; d’autres danseuses, centaures grotesques aux partis mal ajustées, sont greffées à des chèvres ensanglantées ; des golems crucifiés sortent de la mer, se prosternent devant des autels enflammés et vénèrent des momies.

Plus tard, les créatures infirmes ou débiles qui hantent le village sont le versant douloureux de ce butô carnavalesque et sauvage. Monstres tristes, prostrés ou aliénés, ils disparaissent sous les bandages, les fils de soies ou les tumeurs minérales. Leur chair est malade, affamée jusqu’à se dévorer elle-même. C’est un autre enfer, celui des hospices, du cancer et de la psychiatrie.
La dernière métamorphose s’effectue dans la salle d’opération de Jougorou Mokota, devenant la humani corporis fabrica de Tatsumi Hijikata.



Derrière la table d’opération, trois souriantes chasseuses de papillon, leurs filets à la main, le torse ouvert, exhibent poumons et intestins. Ces coquettes poupées anatomiques sont la reprise humoristique des maquillages butô inspirés par le surréalisme. Dans Émotion métaphysique (1967), Hijikata exhibait une colonne vertébrale, peinte sur le modèle de l’ange anatomique de Gautier D’Agoty. Il se drapait également de tissus écarlates en lambeaux, comme de la chair à vif. Tôishi kamano, quant à lui, faisait palpiter sur son dos le dessin d’une vulve gigantesque.
Nues et recroquevillées sur des étagères, des larves humaines, à la peau d’argile blanche écaillée et aux yeux morts, sont reliées entre elles par des tuyaux, à la fois perfusions et cordons ombilicaux.


*
Ils reproduisent une chorégraphie dans laquelle les danseurs Akira Kasai et Mitsutaka Ishii, partageant le même cordon ombilical, se nourrissaient d’eux-mêmes comme des fœtus vampires. D’autres fœtus adultes, recroquevillés et ligotés, pendent au plafond comme des fruits mûrs.
Cette nuit du corps que danse Hijikata s’avère bien différente de celle dont s’extirpait l’homme de Vésale. Sortant de l’obscurantisme du moyen-âge, fier et oublieux de ses chairs à vifs, l’écorché était le héraut de l’Europe des Lumières. A l’inverse, Hijikata s’enfonce en lui-même, et nous entraîne dans la nuit rouge, préférant la compagnie des fantômes à celle de ses contemporains. Du corps archaïque et ritualisé au corps hospitalisé, de l’écorché au fœtus, l’homme d’Hijikata retourne à l’effroi de sa conception.


« Fœtus,

Fœtus
Pourquoi t’agites-tu ?
Tu vois l’âme de ta mère
Et elle te fait peur ? » **

* Akira Kasai et Mitsutaka Ishii
**Kyûsaku Yumeno, Dogra Magra (1935), ed Philippe Picquier, 2003, trad. Patrick Honnoré.




Paru dans Vertigo n°34 spécial Japon, Septembre 2008.






(1) Giorgio Vasari, De la peinture, vers 1550.







(2) Edogawa Ranpo, La Bête aveugle (1931), ed. Philippe Picquier, 1992, trad. Rose-Marie Makino-Fayolle.







(3) Edogawa Ranpo, « La Chenille » (1929) in La Chambre rouge, ed. Philippe Picquier, 1992, trad. Jean-Christian Bouvier.







(4) La Chenille fut d’ailleurs interdit de publication pendant toutes les années de guerre.







(5) Tatsumi Hijikata, cité par Kuniyoshi Kazuko, « Repenser la danse des ténèbres » in Butô(s), CNRS Editions, 2002.








Photos : Les Horreurs des hommes malformés




sauf * Orgies sadiques de l’ère Edo (1969)de Teruo Ishii dont Hijikata a chorégraphié le genérique.






Paru dans Vertigo n°34 spécial Japon, Septembre 2008.

Fragments de la sexualité otaku



1. Quand le zentai part braconner



Ce n’est pas un
film mais un de ces « matériaux pornographiques », un fragment, que l’on trouve
sur youporn. Il n’a même pas de titre mais la description basique d’une
situation : Japanese Av model
butt groped
.  Pourtant, dans sa laideur et sa bêtise, sa mise en scène
improvisée, il fascine malgré tout. Si on le voyait en entier, peut-être
comprendrions-nous comment ce personnage en combinaison (presque) intégrale
(soit un zentai) parvient
à s’introduire dans la salle de classe et à abuser des jeunes élèves ? On sait
que la pornographie ne s’embarrasse pas de logique  mais épouse juste des
canevas fantasmatiques. Au Japon, le viol et la violence sont des conventions
admises et la prétendue jeunesse des personnages également. Ce qui gêne et
intrigue ici, ce sont surtout les réactions aberrantes des jeunes filles
observant le viol de leurs camarades, tour à tour dégoûtées, indignées voir
curieuses… ou totalement absentes. Certaines, sans que l’on sache exactement pourquoi
(sont-elles possédées par le zentai),
commencent à se masturber avec des sextoys. 
La
créature chétive et sans visage, qui pourrait être facilement maîtrisée par les
jeunes filles, serait en fait
une épure absolue du hentai japonais, ce pervers qui feuillette
timidement les magazines pornographiques emplies de nymphettes écervelées. Il
en est la projection fantasmatique, jouissant d’une liberté absolue dans cette
république de Salo miniature que devient la salle de classe.


2. Daikichi Amano : amours
visqueuses
On la vu, le zentai
violeur de lycéenne était une réduction d’un être humain à la seule perversité,
sans le minimum d’affect ou même de jouissance requis dans le porno
traditionnel. La créature était une sorte d’être humain larvaire, à peine
formé. L’idée d’un porno non humain remonte sans doute à Hokusai et aux Rêve de
la femme du pécheur
, duquel Daikichi Amano a tiré, autant en photographies
qu’en films, une série de variations fascinantes. Dans l’idée, il s’agit bien
sûr de zoophilie mais ici non mammifère et surtout basé sur l’idée de
multiplicité, de grouillements, avec la viscosité comme dénominateur
commun. Les modèles sont recouverts d’insectes, de vers, de reptiles ou
d’animaux marins, jusqu’à disparaître presque totalement, comme dans une
composition d’Arcimboldo. Amano est un maître des matières et de la couleur
allant chercher des variations infinis dans la peau de ses animaux ; ce qui
l’éloignent évidemment du pur matériel pornographique.






Mais
il n’est pas sûr que les hentai prennent un si grand plaisir aux compositions
baroques d’Amano. Peut-être préfèrent-ils se tourner vers des bandes moins
raffinées, comme cette vidéo où une jeune fille en maillot de bains, une serviette
autour de la bouche (au fond l’élément aquatique est préservé), se fait d’abord
palper par des mains anonymes, remplacées par des vibromasseurs, puis des pénis
(évidemment mosaïqués).




3. Rei
Ayanami, clone sexuel
N’avez-vous jamais nourri des
pensées coupables devant les Sylvidres d’Albator, l’Armanoïde
de Cobra ou encore la redoutable Furia de San Ku Kai ? 
Imaginez un instant que jamais vous n’ayez jamais dépassé ce
stade, que votre sexualité se soit construite exclusivement à travers des
personnages de dessin animé ou des amazones de science-fiction. Au Japon, vous
seriez ce que l’on appelle un otaku et votre chambre/appartement serait envahie
d’amantes virtuelles. 
La libido otaku se divise entre des artefacts plus ou moins
mainstream, à l’érotisme suggestif, et une pornographie underground qui est
celle, par exemple, des mangas amateurs. Une circulation s’opère entre les
deux, les mangas amateurs proposant souvent des versions classées X de
personnages officiels.
Prenons par exemple Rei Ayanami, la jeune pilote aux cheveux bleus
de Neon Genesis Evangelion, la géniale série d’animation d’Hideaki Anno débutée
en 1995. Rei est un clone et en tant que telle connait de multiples morts et
résurrections tout au long de la série. Elle est aussi un pilote remplaçable à
l’infini, un corps adolescent appartenant aux adultes et totalement dévolue à
usage : la guerre. Ce mélange de perfection martiale et de soumission en ont
fait l’icone otaku absolue.

 

Elle a donné lieu à des variations hentai.


Des cosplay parfois assez élégants



Mais aussi à des vidéos pornographiques comme celle-ci où la
starlette Mirina Izumi porte la tenue complète de pilote ainsi que les cheveux
bleus et les lentilles de contact rouges.



Il n’y a aucune mise en scène dans ces vidéos, pas même de
décor, seule importe de représenter le personnage dans des scènes sexuelles. On
notera que Rei n’est pas ici déshabillée, à la différence des photos sexy du cosplay,
et que la main de son partenaire sans visage caresse d’abord le costume du
personnage. L’excitation otaku réside sans doute moins dans l’acte sexuel (d’ailleurs
essentiellement masqué par les mosaïques usuelles) forcément déceptif, que dans
ce prologue qui détaille le déguisement et en isole les « éléments d’attraction ».
 L’otaku s’adonne donc au plaisir classique du fétichiste entre objet
partiel et totalité, mais, univers de science-fiction oblige, l’objet de son
désir est déjà une créature artificielle et dans le cas de Rei Ayanami un
clone.