Kuniyoshi Kaneko, troisième partie : Ephèbe, que ton règne vienne

 


Kuniyoshi Kaneko vénérait Jean Cocteau. Rien d’étonnant à ce qu’il ait cherché son Jean Marais ou plus modestement son Edouard Dermitt. Il le rencontre en 1992 à Osaka alors qu’il est de passage pour une exposition. Il remarque dans un bar du quartier de Soemoncho, un jeune homme au visage d’ange mais à la musculature avantageuse. Le garçon, qui se nomme Osamu est un ouvrier du bâtiment. Kaneko l’aborde en lui disant qu’il ressemble à Kintaro, l’enfant sauvage des montagnes à la peau rouge et à la force herculéenne, de la mythologie japonaise. 

Le martyre (1996)

Les deux hommes sympathisent et Osamu le suit jusqu’à son atelier d’Omori à Tokyo où il s’installe. Malgré la pudeur mystérieuse qui entoure leur relation, il ne fait guère de doute qu’ils aient été amants, Kaneko n’ayant jamais dissimulé son homosexualité. Il l’adopte et le garçon prend officiellement le nom d’Osamu Kaneko, ce qui lui permettra plus tard de générer le patrimoine artistique du peintre. Au-delà de cette vie amoureuse, Osamu va occuper plusieurs fonctions pour le peintre, s’occupant de toute sa vie quotidienne, des tâches ménagères jusqu’à l’entretien des seize chats de la maison. 


Osamu est cependant bien plus que cela puisqu’il va servir de modèle à l’artiste dans ces photos et peintures. On ne peut d’ailleurs pas distinguer dans ces œuvres celles antérieures à leur rencontre, tant ses éphèbes musclés au visage sensuel ont depuis l’origine les traits d’Osamu. 


Histoire des origines (1995)

L’origine prolétaire du garçon le rapproche de l’univers de Jean Genet avec ses gouapes dangereuse, bien que chez Kaneko ce soit avant une construction esthétique, né de la littérature et non de sa vie. L’ombre de Mishima plane aussi sur l’œuvre de Kaneko et en particulier Kinjiji, Les couleurs interdites, où un vieil écrivain est bouleversé par un jeune homosexuel. Celui-ci bien entendu est son ange de la mort. 

Le fruit défendu (2000)

Eriko Takayanagi, le modèle des Jeux, et Osamu Kaneko représentaient sans doute pour le peintre les deux faces d’un androgyne idéal.

Party (1992)
Le Saint (2015), peint l’année de la mort de Kaneko

Les Flirts 

Osamu photographié par Kaneko in Prints 21, numéro du printemps 1999 – Dossier spécial sur Kuniyoshi Kaneko



Kuniyoshi Kaneko, deuxième partie : Les Jeux


En 1997, Kuniyoshi Kaneko sort son livre de photos Les Jeux (O-yugi), à la fois carnet de notes, de voyage, et de croquis, centré sur Eriko Takayanagi et Waka Hinoki, qu’il considère comme des collaboratrices plus que comme des modèles. 

Waka Hinoki à gauche, Eriko Takayanagi à droite

C’est un univers forcément étrange, empruntant à la littérature érotique française, comme Histoire d’O de Pauline Réage ainsi que l’indique le texte de la couverture « Ma voix domina le vacarme. « Ah !… Très vite !… Avec n’importe qui !… » », extrait d’une des nouvelles érotiques du livre. Un texte presque drôle avec son allure de pastiche provoquant.

Waka Hinoki 

Eriko Takayanagi


Les photos datent de la fin des années 90 mais ne recueille aucune traces des bouleversement sociaux du Japon : la « bulle » et son ivresse de la consommation et la « décennie perdue » voyant le pays rattrapé par la crise économique. Rien de l’esthétique de cette époque et son ultra-modernité euphorique, égoïste et superficielle. 


A la place nous sommes dans un univers parallèle de vieux hôtels, de chambres de bonne, renvoyant bien plus à l’Europe qu’au Japon. Kaneko a emmené Eriko et Waka à Paris et Rome pour élaborer l’univers des Jeux, mais même cette Europe est un rêve des années 30 ou 50. Plus proche de Jacques-Henri Lartigue et de ses photos avec Florette que d’Araki. 


Pour Kaneko, Paris possédait une lumière grise et douce, radicalement différente de celle de Tokyo qui être parfois fracassante quand elle tombe sur les façades d’immeuble. Rome au contraire est un décor envoûtant comme dans les polaroïds d’Eriko en haut des marches de la Piazza di Spagna.


Kaneko décrivait ainsi le concept des Jeux.

« Mes photographies, bien qu’elles utilisent le mécanisme de l’appareil photo, s’inscrivent fondamentalement dans le prolongement direct de ma « peinture ». En complicité avec mes modèles, en les déshabillant de leurs vêtements quotidiens, ce qui surgit alors, c’est la figure de la « Sainte Prostituée » que je n’ai cessé de peindre. Elles ne se contentent pas de poser. Devant ce miroir qu’est mon propre sens de l’esthétique, elles jouent à un « jeu » (o-yugi) infini, à la fois innocent et empreint d’une subtile luxure. 

Une chambre de bonne à Paris, un vieil hôtel à Rome. Dans ces lieux où se mêlent les souvenirs du voyage et le fantasme, le regard qu’elles posent derrière l’objectif se transforme en la touche même de mon pinceau sur la toile. C’est le jeu d’un érotisme absolu, tissé ensemble entre elles et moi. »


Ainsi Kaneko ne parle pas de « séances photographiques » mais de « complot » ou de « complicité active » avec Eriko et Waka. Cette complicité éloigne Kaneko des jeux de rôle sadomasochiste à la Histoire d’O dont il ne reproduit pas le folklore : pas de liens, de masques d’oiseaux, ou de contraintes. 


Eriko et Waka conservent leur liberté et surtout leur sens de l’humour, tout à fait partagé avec le photographe. Elles incarnent l’archétype féminin absolu de Kaneko : la « Sainte Prostituée » entre érotisme et théâtralité, vice et innocence. Mais on les imagine aussi pouffant dans le dos du photographe en s’amusant de sa décadence précieuse.

Ces Jeux, comme souvent lorsqu’il s’agit d’un retrait d’un monde devenu suffoquant, sont profondément émouvants.

Polaroïds 

(Et à part ça, vous êtes tombés amoureux d’Eriko Takayanagi ?)


Emma Sugimoto, l’Emmanuelle japonaise

  


Keiko Matsukata nait le 17 juin 1950 à Osaka de parents japonais et américains. A la fin des années 60, elle adopte le prénom Emi ou Emma et le nom Sugimoto et devient mannequin et présentatrice d’une émission sportive.

En février 1969, elle pose nue pour la marque Papilio Cosmetics, ce qui était alors rare dans les publicités. Les affiches d’Emma était ainsi rapidement dérobées. Cette petite célébrité la fit apparaitre en seconds rôles dans une poignée de films de séries. Elle est la faire valoir des groupes de rock The Tigers et The spiders, joue dans des films de mystères ou de yakuza.

L’un de ses films les plus curieux semble une parodie de science-fiction de 1969:  Conto 55 : The Great Space Adventure (コント55号 宇宙大冒険), véhicule des comiques Kinichi Hagimoto et Jiro Sakagami. Ema Sugimoto y interprète Cléopâtre et la star transsexuelle Carrousel Maki, Jeanne d’Arc.

Ce fut le chant du cygne cinématographique d’Emma Sugimoto qui se consacra au mannequinat pour les magazines et à la photo de charme qui, comme souvent au Japon, est le terrain d’expérimentation de talentueux photographes.

On peut l’admirer dans Emma, private 2 de Shunji Okura en 1971 et Ema Nude in Africa de Masaya Nakamura, la même année. A noter que son prénom prend sur les couvertures parfois un seul M. Bien qu’elle n’ait pas tourné dans des films érotiques, Emma Sugimoto est synonyme d’un exotisme sensuel accentué par son métissage.

 



On l’imagine vivre des aventures érotiques
en Afrique, continent alors très populaire chez les Japonais, ce qui ne manque
pas d’intriguer vue la suite de sa carrière.
A priori, rien de particulier à signaler chez cette belle jeune femme qui fit sans doute rêver à des destinations lointaines quelques salarymen épuisés. Pourtant, Emma Sugimoto allait connaître un curieux destin professionnel l’espace de deux années. Emmanuelle de Just Jaekin ayant remporté comme dans le reste du monde un succès phénoménal au Japon, elle fut en 1974 choisie pour interpréter la version japonaise de la chanson de Pierre Bachelet.

 

Elle s’en tire très bien, avec une grande sensualité, d’autant que la production rajoute quelques soupirs évocateurs, et même (si je ne m’abuse) quelques mots en français (« très bien »). Elle signa les paroles de l’adaptation ainsi que de neuf chansons de l’album Emma is Love, preuve qu’elle n’était pas une simple poupée et partageait un peu de l’indépendance de son modèle.


Ce n’est pas seulement à cause de son prénom qu’Emma
Sugimoto fut choisie mais aussi pour son physique eurasien qui en font un
double très réussi de Sylvia Kristel. Adoptant la coiffure et le maquillage de
l’actrice hollandaise, quelques photos sont même à s’y méprendre. 


Son album de
photo Ema nude in Africa prend un certain sens, rejoignant l’exotisme facile
d’Emmanuelle et de sa version « black » Laura Gemser.

On peut imaginer qu’elle fut courtisée par les studios pink
pour exploiter le succès du film Jaekin mais cela n’eut (malheureusement) pas
lieu. Emmanuelle in Tokyo (1975) fut bien tourné par Akira Katô mais interprété
par Kumi Taguchi qui malgré le brushing ressemble bien moins à Sylvia Kristel.


Cet ultime succès et cette étrange gloire marqua la fin de
la carrière d’Emma Sugimoto qui se retira en 1975.


 

Les draps froissés d’Araki

C’était une de mes photos préférées de l’expo Araki à la Bourse de commerce : Shi Nikki (Private Diary) for Robert Frank (1993). Elle n’a rien d’agressif ou de dérangeant, au contraire de cette autre, que j’ai aussi beaucoup aimée, montrant une femme enceinte, des cordes nouées autour de son ventre et de ses seins. Les déformations classiques du shibari accentuaient sa maternité, et suggéraient d’autres lien : à son enfant ? Son visage était, comme toujours chez Araki, serein. Devant moi une fille, un peu outrée, disait à son amie « ça, je peux pas ! »

Rien de tel dans cette photo qui est un nu classique. Repliée
dans son sommeil, la jeune fille est comme un poisson blanc échoué sur le sable.
Araki est un grand photographe du corps et de la peau mais aussi des draps
froissés des love hotels, ceux des chambres conjugales, ou des petits studios
de Tokyo où vivent les hôtesses de bar et travailleuses sexuelles des clubs. Les draps sont des surfaces blanches plissées
et striées d’ombres,  des paysages lunaires
et un pays de fantômes.


Tiré à peu d’exemplaires, Le Voyage sentimental (1971)
est son premier chef-d’œuvre et l’album inaugural de sa carrière. Il y documente
sa lune de miel, créant un style autobiographique inédit dans la photo
japonaise. Ici, leur petite chambre d’auberge, un peu défraichie et sombre, et
deux futons vides aux draps usés. Le couple est absent et ce sont les draps qui
gardent l’empreinte de leur vie à cet instant précis. Il n’est alors qu’un artiste
bohème n’ayant pour seule richesse que ses photographies, et ce petit voyage
hors du béton, était tout ce qu’ils pouvaient s’offrir pour leur mariage.


Ces draps du voyage de noce deviendront d’autres draps, les
plus tristes de toute l’œuvre d’Araki, bien qu’immaculés : ceux du lit d’hôpital
où Yôko meure d’un cancer dans Le Voyage d’hiver (1989). La main d’Araki
tient celle de Yôko qui dépasse des draps. 


Lui en costume noir, elle dans un
cocon de tissus blancs, comme au jour de leur mariage, première photo du Voyage
sentimental
. C’est déjà comme s’il tenait la main d’un fantôme dont le corps
est en train de rejoindre le monde invisible.


Tout au long du Voyage d’hiver, un esprit protecteur et
espiègle empêche Araki de lui-même se laisser glisser au pays des morts :
c’est Chiro, la petite chatte qui est l’autre grand amour du photographe. Sur
le drap blanc qui recouvre le paysage, elle incarne tout simplement la vie qui danse
devant les yeux d’Araki.


 

Les photos du Voyage sentimental et du Voyage d’hiver
sont visibles à l’exposition Love Songs, Photographies de l’intime
à la Maison Européenne de la Photographie (voir ici)

 

 

 

Shinjuku, c’est

un quartier de jeunes 

un quartier où l’on fait une halte en rentrant chez soi 

un haut lieu de l’underground 

un endroit où il se passe toujours quelque chose 

un quartier de vagabonds 

un quartier chaud 

les entrailles de la civilisation 

un supermarché géant 

Tokyo en miniature 

La Mecque de la culture de l’immédiat 

là où tout peut arriver 

un lieu où les étudiants 

se sentent chez eux 

où les nouveaux venus se constituent des familles 

où l’on peut boire et danser pour 200 yens 

où tout le monde se donne rendez-vous 

où l’on rejette l’autorité 

un mélange de frivolité et d’infamie 

une jungle moderne 

le parfum du crime 

un quartier du désir qui, déchaîné, peut tout engloutir

Postface de Shomei Tomatsu

O ! Shinjuku, éditions Shaken, Tokyo 1969

Cartel à l’exposition de la MEP : Moriyama-Tomatsu (19.05.2021 – 24.10.2021)

Tout me touche dans cette description, et plus particulièrement « où les nouveaux venus se constituent des familles ». Bien sûr on m’objectera que le Shinjuku que j’ai découvert en 2009 n’est que l’ombre de celui de 1969. Et pourtant l’esprit du lieu est bien présent, et si ce n’est plus Tokyo ou le Japon que ce « quartier du désir qui, déchaîné, peut tout engloutir », c’est bien moi qu’il a fini par entraîner là où je ne croyais jamais aller. 


En visitant l’expo de la MEP, j’ai pensé comment Tomatsu avait d’abord poursuivi la tradition du cadrage japonais (et Dieu sait si les Japonais, de la peinture au cinéma, en sont les maîtres), pour ensuite la briser et saisir l’énergie des années soixante, dont Shinjuku était l’épicentre sismique. C’est la pure intensité de l’éditeur enragé cognant sur son punchingball, du manifestant sur le goudron luisant comme les écailles d’un gigantesque poisson. 


Pourquoi cadrer lorsque tout est mouvant et explose. Lorsque le désir entre en irruption. De cet abandon du cadre naîtra la photographie japonaise moderne et celle de Daido Moriyama qui ira encore plus loin en radiographiant la ville. Chez Daido le cadre est de toute façon ailleurs, c’est le contour impossible de Shinjuku. C’est le centre impossible de Shinjuku. Si l’on faisait une mosaïque des photos de Moriyama sera-t-elle aussi grande que le quartier ? Quel visage apparaîtrait ? 


photographies de Shomei Tomatsu

1. Couverture de Oh! Shinjuku

2. oh! Shinjuku. 1964

3. Série « Chewing Gum and Chocolate ». 1960

4. Takuma Nakahira, éditeur du magazine Provoke, 1964

5. Protest, Tokyo. 1969 (oh! Shinjuku)

6. Série « Japan A Photo Theater ». 1964. 

7. oh! Shinjuku. 1964  

Les Fleurs du mal – Réhabilitation par Mon Sexe

Yasuzō Masumura, La Bête aveugle (Mōjū, 1969)


Visitant l’exposition du photographe Yamana dont elle est le
modèle, Aki est témoin d’un étrange spectacle. Au milieu des photos qui la
représentent diffractée, enchaînée ou perdue dans les ténèbres, se tient un visiteur
mystérieux. Le regard vide, il palpe une statue la représentant. Aki, troublée,
se met à ressentir sur sa peau ses caresses indiscrètes. Cet homme, c’est la
bête aveugle, le masseur pervers du célèbre roman policier d’Edogawa Ranpo. Il
va enlever le modèle et la séquestrer dans son atelier : un immense
sous-sol plongé dans les ténèbres, planète étrangère dont les dunes et les
vallons se révèlent un gigantesque corps de femme. Aki et Michio, vont s’engager
dans une passion hors norme, se mutilant jusqu’à quitter l’espèce humaine pour
devenir des créatures des profondeurs, dont la seule conscience est celle de la
chair. 

Pour représenter l’exposition de Yamana, Yasuzô  Masumura filme une véritable galerie de Tokyo où sont accrochées les photos d’Akira Suzuki : « Les Fleurs du mal – Réhabilitation par Mon Sexe » dont l’actrice Mako Midori est effectivement le centre. Masumura ne cherche d’ailleurs pas à dissimuler la source réelle de ces images. Il y a un réel dialogue entre le photographe et le cinéaste, les photos de Suzuki défilant également pendant le générique. Masumura est coutumier des génériques en images fixes, comme les photos de presse à scandale du Grand salaud ou celles d’Un amour insensé (La Chatte japonaise) composé de clichés de Naomi. Le choix de Suzuki rattache La Bête aveugle au courant d’avant-garde japonais dont la figure de proue était le traducteur, écrivain et collectionneur Tatsuhiko Shibusawa. Ce passionné de littérature française transgressive rendit familier à l’intelligentsia artistique, dont Masumura, Mishima et Tatsumi Hijikata, les noms de Baudelaire, Sade, Genet et George Bataille. L’étrange sous-titre de l’exposition, en français, « Réhabilitation par Mon Sexe » porte la marque de Shibusawa. 
Le recueil de photographie du même nom est un fascinant objet noir à fourreau, dont le titre est gravé en lettres dorées. 

Les poèmes de Baudelaire qui alternent avec les photographies sont traduits par Daigaku Horiguchi (1892-1981) à qui l’on doit la popularisation du surréalisme au Japon mais aussi de Cocteau, Radiguet, Verlaine, Apollinaire ou encore Paul Morand. Deux textes demeurent en français : « Au lecteur » et « Femmes damnées ».

Lorsque Mako Midori pose pour Akira Suzuki et tourne pour Masumura, elle a déjà quitté la Toei, lassée des rôles de starlettes qu’on lui confie. L’année 1968 est pour elle-aussi une révolution, et elle deviendra une actrice de théâtre d’avant-garde, jouant dans les pièces du légendaire Juro Kara et avec son mari Renji Ishibash. Le choix des œuvres de Suzuki, s’il est en partie dicté par Mako Midori, n’est en rien décoratif. Que racontent ces photos ? La recherche d’une femme obscure et primitive. Les découpages et les collages du corps de Mako, sont déjà comme les amputations que lui fera subir la bête aveugle, qui loin de l’affaiblir la renforcent. 

En un kaléidoscope de jouissance tournoient les cent visages de Mako. La survivante de l’apocalypse. La femme vampire aux cheveux d’or. La grande prostituée dont les chaînes, loin de l’asservir, deviennent les bijoux. La prêtresse couverte de terre blanche dansant devant les flammes. La déesse descendant parmi les hommes dans un œuf cosmique. 

On peut alors rajouter à ces figures mythiques la Vénus mutilée de
La Bête aveugle, ultime incarnation de ce grand cycle de corps douloureux, détruits
et reconstruits de Masumura, commencé avec La Femme de Seisaku (1963) et dont L’Ange
rouge (1966) avait été la première apothéose.

En cette fin des années soixante Mako Midori était l’actrice
totale.

Je voyage dans ma bibliothèque japonaise : Danse double de Chikashi Kasai et Akira Kasai

Le butô est une danse mais ce peut-être aussi un livre de photo comme Kamaitachi (1969) d’Eiko Hosoe où Hijikata danse dans entre les bicoques et les champs d’un village de son nord natal, ou comme Danse double (1993) de Chikashi Kasai photographiant son père Akira Kasai. Parmi les danseurs butô, il y a un lien fort entre les pères et le fils. Le légendaire Kazuo Ohno dansait avec son fils Yoshito Ohno les pièces My Mother et Dead Sea. Chikashi Kasai est né en 1970 et son travail a été découvert dans les années 90 par Nan Goldin qui préfaça son recueil Tokyo Dance (1997). Akira Kasai est né en 1943 et est considéré comme un des pionniers du butô, bien que cadet de Hijikata et Ohno dont il fut le partenaire. In 2012, Kasai a travaillé avec Akaji Maro autre danseur mythique des années 60 et 70 pour la pièce Hayasasurahime. Kasai a parfois été comparé à Nijinski mais aussi à Mick Jaeger et au Mime Marceau. Sa danse est ainsi métissée et expressionniste, ce qui peut aussi s’expliquer par son séjour en Allemagne de 79 à 85. Danse double est un duo entre un photographe et un danseur, un fils et son père. C’est une œuvre charbonneuse, où le photographe est fasciné par le visage convulsif du danseur, en saisit la fureur, l’extase ou la séduction, l’extirpe des ténèbres, le pâre de tissus scintillants, en fait un vieil homme, une femme ou un enfant. Le fils fait renaître son père dans ses photographies. Mais cette danse double lorsque Kasai, tenant un miroir, prend son reflet pour partenaire, n’est-ce pas aussi la danse et son double ? Regardez son visage. Ne voit-on pas Antonin Artaud prendre possession d’Akira Kasai?


Prisonnier de la rue Daido. Moriyama, New Shinjuku



C’est un de mes livres de photos préférés : « New Shinjuku » de Daido Moriyama, publié en 2014, et qui compte plus de 700 pages et 600 photos en noir et blanc. La jaquette est la vue abstraite d’une femme filée devant un mur mais sur la vraie couverture c’est un bar dont les murs sont couverts de photos de centaines d’yeux. 



Ces Tausend Augen sont ceux de Daido Moriyama, l’homme qui depuis 50 ans marche dans ce quartier, homme des foules, des gares et des ruelles. S’il entre dans les petits bars de Golden Gai, il reste à l’extérieur des clubs érotiques de Kabukicho, pour y pénétrer, il faudra aller voir du côté de son complice Araki.



C’est une vertigineuse énumération d’instantanés, principalement d’East Shinjuku, entre la gare, Kabukicho, Nichome, et Golden Gai… mes quartiers. C’est un ballet d’ombres où les hommes et les femmes, salarymen, office ladys, lycéennes, travestis et prostituées, se confondent avec les mannequins des vitrines, les affiches du dernier cinéma porno et les portraits en devanture des clubs à hôtesses. 



C’est aussi une collecte de murs en crépis, de carrelage, de goudron scintillant, de pavés, de grillages… de toutes les matières qui font Shinjuku.  Sur certaines pages, on peut sentir du bout des doigts le satiné de l’encre noire. Le sol est toujours ce qui semble attirer le regard de Daido : mégots, bouteilles en plastique, poubelles, clochards effondrés dans un amas de tissus, chats de gouttière, jambes de femmes chaussées de stilettos… Tokyo est aussi une ville qui sombre et Shinjuku sa dernière fête qui se poursuit nuit après nuit et les photos de Daido sont sa mémoire. Il y a aussi les multiplications et les empilements, dont le livre se fait l’écho dans ses dimensions-mêmes : perspective d’enseignes de clubs, cagettes de bouteilles de Coca, boîtes de conserves dans un konbini, photos de garçons nus sur les portes des bars de Nichome, étals de poissons, groupes d’office ladys, usagers du métro, vélos, autocollants sur les téléphones publics, centaines de bars de Golden Gai. 

La plupart sont sans qualité et valent pour leur multiplicité, l’effet de collection, retranscrivant la sensation exacte de traverser le quartier. 


Surtout en été, lorsque Daido photographie cette fille, la tête contre le comptoir du bar, la peau humide et les cheveux emmêlés et collés de sueur. 


Et dans cette suite minimaliste et fragmentaire, soudain un visage dans la nuit.



les noyées

C’est une
rivière ancienne qui serpente dans la ville, traverse les love hotels, les appartements, les salles de bain, les chambres, les lits et
trempe les draps de ses eaux noires.

Que charrie la rivière ancienne ?


Des jeunes
filles.


Noyées aux
corps blancs et aux yeux ouverts, prises dans une torpeur sans fin, une
nuit sans fin même en plein jour, prisonnières de leur peau qu’elles entaillent comme les murs d’une cellule. Certaines s’étreignent et glissent ensemble
au fond de la rivière, d’autres coulent solitaire. 



Comment s’appellent-elles ?


Elles n’ont pas d’autres noms que toi et moi.

C’est un
monde clos, isolé, nous disent-elles. Laissez-nous en paix.





Les photos viennent du compte Instagram river_old
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