J’ai retrouvé ma pocket camera Kodak, achetée vers 2010, un de ses objets rendus complètement obsolètes par les smartphones. A l’époque j’en étais fou et, je l’emmenais bien sûr à Tokyo. Et puis plus tard je l’ai délaissée, moins pour filmer avec mon téléphone que parce que je me suis davantage intéressé à la photographie. En fouillant un placard je l’ai retrouvée, en parfait état de marche.
Il y avait dedans encore quelques films, tournés en 2013, au mois d’octobre puisqu’on y voit la fête d’Halloween. C’est une drôle de sensation de retrouver le Kabukichô de l’époque, surpeuplé et une certaine insouciance qui n’est plus tout à fait de mise aujourd’hui.
Le COVID est passé par là, et puis le monde s’est obscurci autour de Kabukichô. Moi-même je m’émerveille toujours lorsque je me perds dans le quartier, mais j’ai retrouvé dans ces petits films une certaine fraicheur de mon regard.
Ils sont bien sûr abominablement cadrés mais reproduisent ces traversées nocturnes qui étaient pour moi de réelles immersions dans les sons et les images de Tokyo.
…Mais ce que j’allais découvrir le lendemain dépassait tout ce que je pouvais imaginer…
A force de tourner autour du sanctuaire de Benzaiten (voir ici) et d’être fasciné par le château rouge qui le jouxte, j’ai fini par y entrer.
La veille de mon départ, le 1er septembre, Constant Voisin m’invite à une soirée de performances au Kabukichô organisée par le collectif d’artistes Chim↑Pom. Constant m’apprend qu’Elli une des fondatrices du groupe et son compagnon, propriétaire des plus grands host clubs du Kabukichô, luttent contre la disneyisation du quartier, dont le symbole serait l’affreux bar-attraction Robot Restaurant (d’ailleurs fermé).
Il est en effet capital que Kabukichô conserve son parfum de souffre, aux vieilles habitudes peut-être immorales, mais qui en font un quartier chargé d’histoire, de culture et pour moi un creuset de récits et de destins qui encore aujourd’hui continuent de se croiser. Constant me raconte que le compagnon d’Elli a aménagé dans ses clubs des salles de lectures pour que les Hosts puissent comprendre la valeur du quartier où ils travaillent.
Le lieu des performances est donc Ojo, le château rouge à côté du sanctuaire de la déesse. Il serait à l’origine un restaurant, transformé en karaoké et désormais désaffecté. Quant aux artistes, il s’agit de Kumi, une performeuse vouant un culte à Benzaiten, et de TokyoQQQ, une troupe qu’on pourrait rapprocher de celle de Terayama dans les années 70. Ce soir va se dérouler une cérémonie pour invoquer l’esprit de Kabukichô contre les promoteurs et l’industrie du spectacle. La tour est en effet en déréliction, et pourrait faire un décor idéal de J-horror. Avant que les artistes ne l’investissent, on fait connaissance avec eux par des installations vidéo. Celle de Constant, sur quatre écrans, présente Kumi et une barre de pole-dance, d’abord avec sa robe et sa coiffe de prêtresse puis sans maquillage.
Peu à peu, elle se met à pleurer. Kumi est d’origine coréenne, et elle vit un voyage intérieur vers ses origines. Ce que met à nu l’artiste, face à la barre métallique, n’est pas ce à quoi on s’attendrait.
Dans un coin de la pièce, dans un petit espace en carton rose-bonbon, les membres d’un club érotique (le groupe Bonjour Tulipe), une naine (Chibi Moeko) et une jeune femme toute en rondeur (Juanita Yamada), sont en nuisette et perruque blonde.
Au fond de leur chambre, par une ouverture, un homme étrange les observe. Il rampe jusqu’à nous : c’est un artiste handicapé (Kenta Kanbara), aux jambes atrophiées, qui danse sur les mains avec une incroyable virtuosité, son fauteuil roulant lui servant d’accessoire.
Après cette sidérante performance, je décide d’explorer les étages. Dissimulé dans le recoin d’un palier, un garçon-rat (Kelo Hirai) me suit de ses petits yeux noirs et brillants.
Un barbu androgyne (Domo) en train de lentement se maquiller me sourit.
Par la fenêtre, d’une des salles j’aperçois une séduisante créature (Kily shakley), showgirl scintillante, longiligne comme un insecte.
Je reste dans ce couloir pour ne pas rater l’entrée en scène des artistes : devant moi passe le garçon-rat, glissant le long des murs comme une créature du cinéma expressionniste, puis c’est au tour d’un écolier (Tuki Takamura) en uniforme, fardé, semblant sortir de Cache-cache pastoral de Shuji Terayama.
Enfin tout le groupe sort de la loge, mené par Kumi cette fois en grande tenue de Benzaiten, chantant des mélopées votives.
Ils vont parcourir tout le bâtiment, suivis par les spectateurs, jusqu’à parvenir au sommet du château rouge. Là, Kumi chante pour la lune, pour Kabukichô et pour Benzaiten, entourée de cette troupe qui chacun représente les esprits protecteurs du quartier, venus des clubs érotiques, des bars à hôtesses, ou du théâtre et cinéma underground.
Aujourd’hui j’ai écouté sur la chaîne Youtube de Blast l’émission de Pacôme Thiellement consacrée à Freaks de Tod Browning (voir ici). Les phénomènes comme derniers survivants de l’esprit du carnaval, la plus vieille fête religieuse du monde. A travers leur renvoi au statut d’infirme, et pour certain leur hospitalisation psychiatrique, le nouveau monde du capitalisme et de la norme essayait d’effacer ce qui, à travers les freaks, survivait de ces cultes venus du fond des âges. C’est le même processus qui a été mis en œuvre au Japon tout au long du XIX siècle et surtout à l’époque Meiji, prohibant les fêtes sexuelles campagnardes, les sento mixtes, les estampes érotiques, pour se donner l’allure d’un pays respectable aux yeux des visiteurs occidentaux.
Mais l’esprit d’Edo ne cesse de ressurgir : à l’époque Taisho, dans les années 20, avec le courant ero-guro et ses histoires d’horreur où des savants fous façonnent des monstres sur des îles (voir ici). Le patriotisme, le fascisme du gouvernement d’Hirohito et l’entrée en guerre détruiront cette poussée libertaire. Un même glas sonnait pour les années folles française et la république allemande de Weimar. Pacôme fait un lien entre les Freaks des cirques nomades et ceux des années 60, popularisés par Freak Out, l’album de Franck Zappa. Lors du miracle économique, sacré par les jeux Olympiques de 1964, c’est l’apparition de la danse butô de Tatsumi Hijikata, chevelu et décharné, n’ayant rien à envier aux freaks californiens, qui fait revenir les figures pauvres, malades, certains idiots ou déformés de sa jeunesse campagnarde ; c’est Koji Wakamatsu et ses films pinks hallucinés où les vierges sont crucifiées devant le mont Fuji ; c’est Shuji Terayama et Juro Kara les deux génies de l’avant-garde qui font revivre le kabuki travesti, sexuel et débraillé de l’ère Edo.
La répression ne sera pas policière, mais économique comme dans tous les pays du monde. Les armes de la contre-révolution seront la télévision et les idolu, ces adolescentes proposant un monde acidulé et d’une apparente santé. Que pouvaient les monstres d’Hijikata face à la chanteuse adolescente Momoe Yamaguchi qui, bien qu’adorable et talentueuse, était la créature d’une industrie puissante ? Les années 80 seront donc, comme aux USA mais aussi en France, une fête du capitalisme, effrénée, grisante, où règnera le gaspillage.
Le même combat se rejoue maintenant, au cœur de Kabukichô, dernier bastion d’un monde magnifique et vulgaire, déjà bien éprouvé lors du Covid. Bien sûr, je ne suis qu’un visiteur, et je mentirais si je disais que le chat de Shinjuku ne m’a pas charmé, et que je n’ai pas un frisson lorsque se met en mouvement l’immense Godzilla au-dessus du cinéma Toho. Mais je ne peux pas non plus m’empêcher de les voir comme les ambassadeurs de ce nouveau Kabukichô propre, kawai et inoffensif.
Retrouvant dans une vieille « pocket camera » Kodak des images du Kabukichô en 2013, il n’y a donc pas si longtemps que ça, j’ai mesuré la différence. Aujourd’hui, des rues moins peuplées, moins de jeunes filles en goguettes et de regroupement de hosts, que j’adorais avec leurs cheveux oranges et leur allure de chats sauvages. Même les pittoresques rabatteurs sénégalais et nigériens semblent faire profil bas et ne tentent plus de m’attirer dans des bouges pour rencontrer les « real japanese girls ».
Chim↑Pom, Kumi et TokyoQQQ sont héroïques, et je me demande ce que nous, en France, avons à opposer au racisme, à la rancœur à l’abrutissement des médias, et aux mauvais esprits qui ne cessent de ramper dans nos cerveaux depuis les années 40.
Moi-aussi je dois prier une dernière fois Benzaiten pour la victoire de Kumi et la persistance de l’esprit du quartier. Je dois évidemment aller faire un dernier tour au Golden Gai.
Dans un bar, deux jeunes gens me parlent de leurs tatouages : les bras de la fille sont couverts de papillons et de roses tandis que le garçon, canaille, soulève son t-shirt pour découvrir une chouette en vol.
C’est une scène comme les autres, comme cent autres qui se déroulent toutes les nuits au Golden Gai, mais elle est empreinte de cette mystique de la rencontre, du plaisir de l’alcool, de l’amusement léger et partagé qui est tout l’esprit du Kabukichô.
Le bar s’appelle « Sea and Sun », et on se demande où est passé le «Sex». Il est partout à l’intérieur : au plafond sur une fresque érotique, sur le comptoir où s’alignent figurines et sex toys, et surtout chez les mama-san délurées bien décidées à faire du Sea and Sun le bar «pink» de Golden Gai.
Elles vous servent par exemple votre bière en clignant effrontément de l’œil et en poussant des soupirs suggestifs. Tout cela est à la fois navrant et hilarant.
La mama à la casquette de yacht insiste par ailleurs pour qu’on ne l’appelle pas « mama » mais « captain ». Un captain donc dont l’une des facéties est de faire surgir un sein à l’improviste. Le « Sea and Sun » est l’un de ses lieux improbables où j’aime m’assoir car il s’y passera forcément quelque chose. Ce soir là j’y fais la connaissance de Rena, qui tout de suite me parle de sa profession : « SM Mistress ». Croiser ce genre de personne dans un bar de Shinjuku, entre un salaryman, une jeune fille bohème, et un cinéaste de films d’horreur, est tout à fait courant.
Le charme déroutant de Rena m’incite à lui proposer une interview et dès le lendemain je la retrouve au Golden Gai avec Constant Voisin, le meilleur interprète de Tokyo. Je choisis un bar excentré dans la division du quartier la moins fréquentée, sinon par des « oncles » fuyant les touristes. Certains, sinistres et désolés, conservent cependant une parcelle du vieux Golden Gai.
Rena me raconte ses débuts à Osaka, son succès dans les clubs de Tokyo mais surtout le soin qu’elle met à créer ses propres costumes. Encore une fois, la théâtralité japonaise est essentielle : j’imagine très bien Rena porter un masque de la démone du No Hannya lors de ses séances. Une bonne maîtresse SM est d’abord une comédienne.
Je n’en dis pas plus puisque vous découvrirez cette épopée digne d’un roman porno Nikkatsu dans le Tempura de décembre.
Le lendemain, je visite la librairie Kinokunya, célèbre pour avoir été le décor du Journal d’un voleur de Shinjuku d’Oshima. Si les rayonnages ont changé, la façade est restée la même et je suis toujours ému de retrouver identique l’escalier où se rencontraient Himiko et Birdey.
Kabukichô oblige, le rez-de-chaussée est consacré à l’une des stars du quartier : Nicky Larson. Un exemple parmi d’autre de l’amour des Japonais pour leurs héros de manga.
Malgré tout, un peu trop âgé pour découvrir cette série au Club Dorothée, elle me reste étrangère et je préfère flâner dans les rayons des romans de « mystery ». Les best-sellers bénéficient d’une petite mise-en-scène macabre.
J’aime aussi le rayon des romans érotiques, leurs couvertures d’un fascinant mauvais goût, et leurs sempiternelles histoires d’Office Ladies, figure issue du miracle économique et désormais patrimoniale. On imagine très mal en France, au XXIe siècle, des séries de romans roses consacrées aux secrétaires.
Si les collégiennes à poitrines explosives côtoient de douteux livres « historiques » (est-ce un hasard ?), en revanche rien sur les femmes capitaines érotiques.
Au rayon cinéma, on trouve toujours des biographies d’acteurs de films de yakuza dont celle du « big boss » Tetsuro Tanba, roi des gangsters.
A deux pas de Kinokunya, se trouve le grand magasin Studio Alta qui est un des points de rendez-vous de Shinjuku. Comme il fait encore extrêmement chaud, je décide de profiter de la climatisation et pour la première fois d’explorer tous ses étages. Je découvre ce qui fait sans doute la particularité du magasin : deux étages consacrés aux tissus, et fréquentés par des japonaises de tout âges, et même des collégiennes. Est-ce encore une tradition au Japon de confectionner ses propres vêtements ?
Un des étages vend de fantastiques décorations en tissus pour les échoppes.
Un détour chez les bouquinistes de Nakano me permet de découvrir un livre sur les vampires dont Romain Slocombe a illustré la couverture et quelques pages intérieures.
Je trouve aussi un très beau livre sur les yurei-eiga, à l’iconographie folle.
A paris m’attendent à mon retour les créatures d’Onibaba et Kuroneko de Kaneto Shindo que je devrais présenter dans quelques cinémas. Les fantômes du livre émergent de la même encre ténébreuse.
J’ai beau les côtoyer depuis longtemps déjà, je ne peux m’arracher à la fascination de ces visages brûlés, et de ces yeux révulsés. Il ne faut jamais oublier que le monde des fantômes japonais est un monde de douleur, et que cette douleur est celle des femmes.
Travailler sur (ou avec ?) les fantômes n’est pas sans risque. Faute de me rendre sur la tombe d’Oiwa-san dans le quartier de Sugamo (ce que j’avais fait lorsque j’écrivais Fantômes du cinéma japonais), je passe par le temple Hanazono, voisin de Golden Gai pour présenter mes hommages à Inari, le dieu renard.
Je sonne la cloche et tape deux fois dans mes mains. Mains jointes et tête baissée, je lui demande trois choses. Il ne faut jamais craindre de solliciter matériellement les kami, qui sont là-aussi pour faciliter la vie terrestre des hommes. Et puis Inari et moi sommes un peu parents puisque le premier nom de ma famille, il y a quelques siècles était «Goupil».
Traversant le Kabukicho, je vois à une fenêtre en hauteur, une androïde, clone de Rei l’écolière, pilote de robots guerriers, de Neon Genesis Evangelion. Ses gestes d’automates sont lents et mécaniques mais néanmoins grâcieux.
Je lui dis au revoir d’un signe de la main et elle me répond.
Kabukichô, théâtre de l’étrange.
Mais ce que j’allais découvrir le lendemain dépassait tout ce que je pouvais imaginer.
Après plus de trois ans d’absence, refaire ce chemin cent
fois parcouru : sortir du Narita Express à Shinjuku Station, chercher sur
les panneaux la sortie Est (une erreur peut être fatale et vous condamner à
errer pour l’éternité, ou ce qui lui ressemble, dans ses couloirs), être un
moment désorienté au carrefour où se croisent toutes les directions, mais trouver
instinctivement l’escalier montant vers Kabukichô.
Je ne restais que peu de temps à Tokyo, à peine trois jours
avant de m’envoler vers Busan en Corée du sud. C’était un choix de ne prendre
que le pouls de la ville avant un plus long séjour, sans doute en été pendant
la saison des fantômes.
J’avais choisi le même hôtel qu’en août 2019, en haut de la
colline des Love Hotels de Kabukichô. Les hosts dominaient toujours le quartier
mais certains avaient pris des visages de démons. Tokyo est plus que jamais une
cité de masques et de spectres.
En remontant la rue, je me souvenais qu’il fallait tourner à
droite, après une enseigne verte, tourner à nouveau droite et que l’hôtel se
trouvait en face d’un club de kickboxing.
Son nom n’est même pas un nom, juste
une localisation tautologique. La chambre est spacieuse et n’a rien à voir avec
les étouffants business hotels qui surplombent le quartier. La salle de bain
qui compte une douche et une baignoire est elle-aussi gigantesque. Je n’ai
jamais compris comment cet hôtel miraculeux pouvait par ailleurs afficher des
prix défiants toute concurrences. Comme je n’y ai jamais croisé le moindre
locataire, je suppose qu’il ne compte en réalité qu’une seule chambre et
n’ouvre que pour moi.
2019 et 2022 se raccordaient enfin, mais ce n’était qu’un faux raccord. Dans la collure, bien des choses avaient changées, parfois imperceptiblement.
Pour exorciser les maléfices temporels, je me rendais dès le
premier soir au bar justement nommé Le Temps, l’un des lieux les plus
romantiques deTokyo, idéal pour
rêvasser, écouter du Chopin, lire une lettre d’amour, déguster un cocktail
préparé par un suave serveur, parler du cinéma français des années 60 et de
Françoise Sagan, et bien sûr admirer la fresque de son créateur, le génial
illustrateur Aquirax.
J’ai également rendu visite à Benzaiten, la déesse du
quartier, et son sanctuaire enchâssé entre les clubs et les love hôtels. Je me
suis encore perdu dans l’énigme de ce visage parfait aux longs yeux effilés.
Je
suis aussi allé au temple Hanazono en bordure de Golden Gai. Je suis passé sous
les toris rouges et j’ai tapé deux fois des mains pour qu’Inari, le dieu
renard, écoute ma prière.
J’étais prêt.
Dans l’immense bordel de néon de Kabukichô, une disparition notable :
le Robot Restaurant. Ce palace kitsch de miroirs et de
gigantesques amazones dorées a été fermé pendant le covid. Sa musique entêtante
faisait partie du décor sonore du quartier. Peut-être rouvrira-t-il mais en
attendant, il abrite un luxuriant club de showgirls.
La petite boutique d’uniformes d’écolières d’occasion de
Nakanao Broadway, à côté de la librairie underground Taco-ché était introuvable.
Je sais que tout le monde se moque de cette disparition mais j’y passais
rituellement pour ramasser les derniers dépliants d’Olive des Olive, Hiromichi
Nakano School, Benetton (qui fabrique des uniformes spécialement pour le
japon), Candy Sugar ou Roco Nails petit gals school. Mon inutile collection
s’arrête donc ici. Dans l’immeuble jouxtant le Mandarake de Shibuya, RecoFan le disquaire où je glanais des 33t d’Asakawa Maki ou Hako Yamasaki, a lui-aussi fermé (mais serait, m’a-t-on dit, bientôt relocalisé).
Sur les vitres du koban (commissariat) rond qui fait un peu office de point de rendez-vous à Udagawa-cho , les membres de l’Armée rouge japonaise sont toujours recherchés plus de cinquante après. Dans d’autres commissariat, une affiche signée du mangaka d’horreur Hideshi Hino, met en garde contre les arnaques téléphoniques.
Disparue : la Smoking Area de la sortie Est d’où je
regardais l’écran géant de Studio Alta. A côté, l’immense affiche du garçon
efféminé aux cheveux longs, avec sa chemise à carreaux rouges, avait été
décrochée. J’oublie toujours de qui il s’agissait mais j’aimais cette présence
immuable.
La sortie Est s’est cependant doté d’un nouvel
habitant : un chat géant en hologramme qui miaule des comptines
électriques, s’étire, et coiffé d’une casquette de policier délivre toute une
série de consignes.
C’est une nouvelle divinité qui règne sur le quartier en
concurrence avec l’immense Godzilladu
cinéma Toho de Kabukichô. Je suis resté planté trente minutes à la regarder,
fasciné, me disant que Chris Marker lui aurait à coup sûr réservé une place
dans Sans soleil. Ce chat a-t-il un nom ?
Ce félin « kaiju » est bien plus réjouissant que le Shibuya Scramble Square qui se dresse au-dessus de Shibuya Station. Sur 229 mètres de haut, ces 32.000m² de galeries commerciales furent inutilement érigées pour les JO de 2020.Malgré sa beauté architecturale, la tour achève d’enfermer la gare entre les gratte-ciels. Une sorcière plus sympathique survolait Shibuya : Yayoi Kusama pour son association avec Louis Vuiton.
Shibuya demeure cependant un haut lieu du
dandysme tokyoïte et il suffit de traîner autour d’une smoking area pour observer
des créatures à faire crever de jalousie les wannabes des fashion week
parisiennes.
Ce n’est pas un réel changement mais il m’a semblé qu’il y
avait toujours plus de boutiques Mandarake à Nakano Broadway et il est bien
possible que la galerie marchande se nomme un jour « Nakano
Mandarake ». Comme de coutume, avant de me perdre dans le labyrinthe des boutiques,
j’ai déjeuné au Freshness Burger d’un délicieux burger avocado et d’un
fantastique crispy chicken burger.
L’endroit où les changements sont imperceptibles demeure le
Golden Gai.
Le bar Bali où j’avais rencontré Chiemi s’est déplacé dans
une des rues parallèles. La vielle mama-san en kimono a été remplacée par une
plus jeune, en kimono elle-aussi, qui ressemble à une affiche des années 30.
Les
touristes n’étant pas vraiment revenus et même certains habitués semblaient
s’être évaporés pendant l’épidémie. Le quartier retrouvait l’allure de ville
fantôme qui était la sienne lors de mes premières visites.
Comme toujours je
prenais quelques photos à travers les lucarnes, photos spirites de présences peu
à peu estompées. Mais n’est-ce pas surtout moi qui à Tokyo me sent un peu
irréel ?
J’allais faire un tour au Sea & Sun, tenu par
l’exubérante Taru. Il s’agit d’un bar Pink ou burlesque et le « sex »
qui manque à son nom est partout présent en peintures et colifichets, et dans
les plaisanteries de la mama. Un client arborait un superbe T-shirt
« Horrors of Malformed Men de Teruo Ishii.
Au bar Ace, le tout premier où je suis entré il y a 14 ans, je saluais bien entendu Tsuyoshi qui est presque le témoin de ma vie dans le quartier.
Yuya, que je considère un peu comme le maire de Golden Gai, tient
toujours le Darling, repère des cinéastes indépendants les plus délurés.
Surtout, je retrouve Mami-chan à l’écarlate Bar Buster. Elle est l’une des âmes les plus généreuses de Golden Gai et la seule patronne que j’appelle de temps en temps « mama ».
Je n’avais jamais pensé à lui demander l’origine du nom de son bar. Cette fan absolue des Runaways l’a tiré de Light of Days de Paul Schrader : The Barbusters est le nom du groupe où jouent Joan Jett et son frère Michael J. Fox.
C’est au Bar Buster que commença l’une de mes plus étranges aventures à Tokyo.
J’ai traversé Kabukichô en compagnie d’une écolière fantôme.
Je réécoute souvent avec plaisir Tokyo Ville-monde, l’émission de France Culture qui est une balade dans la ville, où l’on croise des cinéastes aimés comme Kiyoshi Kurosawa et Shinji Aoyama ou le photographe Masataka Nakano, qui parlent de fantômes, d’une cité soudainement déserte ou de parcs où l’on peut aller à rebours du temps (voir ici). Un passage me plait particulièrement, lorsque l’écrivain Michael Ferrier compare Venise et Tokyo, et dit que les ruelles ont été construites sur d’anciens cours d’eau et bras de rivière. Il dit aussi qu’elles avaient pour but de protéger le palais du shogun des attaques de clans séditieux, emprisonnant les samouraïs dans des goulots. Si l’on s’éloigne des grandes avenues qui traversent la ville, Tokyo est selon l’expression consacrée une « mégalopole de village », chacun étant un labyrinthe de ruelles. Par celles-ci, Tokyo rejoint d’autres villes fantomatiques que sont Venise et Lisbonne, ce qui explique peut-être le culte qui entoure au Japon Fernando Pessoa.
Pourquoi les ruelles sont-elles à ce point liées au fantastique et aux rêves ? Dans Opération peur de Mario Bava, je suis toujours enchanté par les ruelles gothiques embrumées qui forment le village hanté par Mélissa l’enfant spectrale. Elles me rappellent celui de mon enfance dans le Var et ses rues étroites, faiblement éclairées par des lampadaires en forme de lanterne, qui montaient jusqu’à la porte médiévale : empilement de maisons en pierre sinistres aux portes de garages en bois et aux volets fermés. Les traverser la nuit donnait le frisson : une main pouvait nous attraper et nous faire disparaître à jamais dans les ténèbres. Parfois j’y retourne dans mes rêves. Les ruelles de Tokyo sont tout autant hantées mais je n’y ai jamais peur.
La ruelle est un endroit magique et l’hypothèse que ses serpentements épouseraient le souvenir de cours d’eau est fascinante. C’est ce qui explique peut-être pourquoi l’on part à la dérive dans Tokyo et que l’on soit portés par ses courants occultes. Ruelles de Kabukichô, où en marge des pachinkos et du Robot Restaurant, on peut se perdre dans un club secret de travestis. Ruelles de Nakano qui convergent vers l’Hotel World Kaikan et ses énigmatiques locataires (voir ici). Ruelles de Yanaka, où l’on peut voir glisser la silhouette équivoque de Shizuko, la femme fatale de La Proie et L’Ombre d’Edogawa Ranpo. Ruelles d’Asakusa et de Tamanoi où les ombres des écrivains Yasunari Kawabata et Nagai Kafû recherchent la maison close des Belles endormies ou celle de la prostituée O-Yuki. Dans certaines, le soleil ne pénètre pas ou si peu, et c’est là où se trouvent comme à Yanaka les commerces les plus désuets comme ces petits bazars tenus par les obachan où se côtoient outils, barils de lessives, cigarettes et conserves. Les ruelles sont l’espace étroit qui conduit à l’autre monde, et l’on ne s’étonnera pas qu’à Tokyo comme dans les autres villes qui n’ont pas rompu le contact avec leurs familiers, qu’elles soient aussi le territoire des chats.
Il n’y a qu’à voir Les Funérailles des roses ou les photos de Katsumi Watanabe : Shinjuku était gay à la fin des années 60. Les Gay Boys étaient si populaires qu’ils commençaient à remplacer les mama-san et les clubs de travestis se multipliaient à Kabukicho. Si l’on regarde La Truite de Losey, les patronnes qui attendent les clients à la porte des bars de Golden Gai sont tous des travestis. Dans les années 80, régnait sur les nuits de Tokyo une star nommée Elle. Cette reine a par exemple baptisé Vivienne Sato, fabuleuse drag-queen et mémoire vivante du quartier, du nom quelle porte encore aujourd’hui. Si l’on veut s’éloigner de quelques centaines de mètres de la Ville dorée, on peut aller faire un tour à Nichome, le quartier gay attitré de Tokyo. Le bar ouvert Advocate (désormais sous un autre nom) brasse sur sa terrasse Japonais et gaijin, et le Campy est le territoire de drag-queens exubérantes. Les filles ne sont pas oubliées et de nombreux club affichent « ladys only ». Si l’on pousse la porte de certains établissements de Kabukicho, il n’est pas rare d’y trouver des yakuzas en train de boire avec les hôtesses travestis. Créatures de la nuit, participants aux mêmes économies clandestines, yakuzas et travestis ont curieusement noué un pacte tacite auquel le cinéma pourrait bien s’intéresser. Peut-être la peau tatouée, avec ses fleurs et ses ornements, est-elle une forme féminisation ?
Les mama-san travestis sont désormais minoritaires à Golden Gai. Il y a quelques années, au bout de la rue où se trouvent le Baltimore et Uramado, trois bars formaient une petite enclave gay. Un des plus fascinants, maintenant fermé, était tenu par un travesti âgé, aux cheveux courts, que je voyais monter et descendre la rue perpétuellement. Parfois il ramenait un client en costard-cravate qui repartait aussitôt en compagnie d’un gay boy. L’activité de cette dame et de son bar me semblait assez claire. Juste en-dessous du Cambiare (le bar décoré à la façon du Suspiria de Dario Argento) : le fameux Jan June (prononciation japonaise pour Jean Genet), tenu par de jeunes travestis délurés.
Si votre tête leur revient, il est possible d’y passer un moment très agréable et découvrir un Tokyo underground : celui des employés de bureau qui le soir enfilent un tailleur et une perruque, se maquillent et deviennent quelqu’un d’autre. C’est une façon pour eux de tenir le coup qui vaut bien nos anti-dépresseurs. La jolie Mari, jeune serveuse y travaillant deux fois par mois, est banquier dans sa vie de tous les jours. Elle préfère les filles mais n’a pas eu de girl-friend depuis cinq ans. L’an dernier, je leur ai offert un exemplaire de Notre-Dame des Roses.
En face, se trouvait le Pura-Pura, en haut d’un escalier éclairé de bleu, décoré de photos d’une femme glamoureuse à la perruque noire.
J’ai quelque fois monté ces escaliers et invariablement me suis retrouvé dans un bar vide, avec derrière le comptoir un très grand travesti, rigide comme un mannequin de cire, et souriant de façon aguichante. J’ai toujours tourné les talons tant l’ambiance était glaçante. Il y a deux ans, je parlais d’elle avec Mami-chan au bar Buster. Elle m’a raconté cette anecdote : un de ses clients était allé prendre un verre au Pura-Pura, bien entendu désert. A un moment la patronne avait essayé de l’embrasser. Elle avait ensuite facturé ce baiser 10.000 yens comme un « service ». Pour plaisanter, j’ai dit à Mami-chan : « Je vais aller prendre un verre là-bas et si je ne suis pas revenu demain soir, tu devras me délivrer des griffes de la patronne.» L’an dernier, le Pura-Pura était fermé. Qu’est donc devenu le travesti-vampire qui y officiait ?
C’est un de mes livres de photos préférés : « New Shinjuku » de Daido Moriyama, publié en 2014, et qui compte plus de 700 pages et 600 photos en noir et blanc. La jaquette est la vue abstraite d’une femme filée devant un mur mais sur la vraie couverture c’est un bar dont les murs sont couverts de photos de centaines d’yeux.
Ces Tausend Augen sont ceux de Daido Moriyama, l’homme qui depuis 50 ans marche dans ce quartier, homme des foules, des gares et des ruelles. S’il entre dans les petits bars de Golden Gai, il reste à l’extérieur des clubs érotiques de Kabukicho, pour y pénétrer, il faudra aller voir du côté de son complice Araki.
C’est une vertigineuse énumération d’instantanés, principalement d’East Shinjuku, entre la gare, Kabukicho, Nichome, et Golden Gai… mes quartiers. C’est un ballet d’ombres où les hommes et les femmes, salarymen, office ladys, lycéennes, travestis et prostituées, se confondent avec les mannequins des vitrines, les affiches du dernier cinéma porno et les portraits en devanture des clubs à hôtesses.
C’est aussi une collecte de murs en crépis, de carrelage, de goudron scintillant, de pavés, de grillages… de toutes les matières qui font Shinjuku. Sur certaines pages, on peut sentir du bout des doigts le satiné de l’encre noire. Le sol est toujours ce qui semble attirer le regard de Daido : mégots, bouteilles en plastique, poubelles, clochards effondrés dans un amas de tissus, chats de gouttière, jambes de femmes chaussées de stilettos… Tokyo est aussi une ville qui sombre et Shinjuku sa dernière fête qui se poursuit nuit après nuit et les photos de Daido sont sa mémoire. Il y a aussi les multiplications et les empilements, dont le livre se fait l’écho dans ses dimensions-mêmes : perspective d’enseignes de clubs, cagettes de bouteilles de Coca, boîtes de conserves dans un konbini, photos de garçons nus sur les portes des bars de Nichome, étals de poissons, groupes d’office ladys, usagers du métro, vélos, autocollants sur les téléphones publics, centaines de bars de Golden Gai.
La plupart sont sans qualité et valent pour leur multiplicité, l’effet de collection, retranscrivant la sensation exacte de traverser le quartier.
Surtout en été, lorsque Daido photographie cette fille, la tête contre le comptoir du bar, la peau humide et les cheveux emmêlés et collés de sueur.
Et dans cette suite minimaliste et fragmentaire, soudain un visage dans la nuit.
Il y a au Japon sept divinités associées au bonheur ou Shichifukujin :
Ebisu (protecteur des pêcheurs et des marchands), Daikokuten (la richesse, le
commerce et les échanges), Bishamonten (les guerriers, et la loi bouddhique), Fukurokuju
(la longévité, la virilité et la sagesse), Hotei (l’abondance et la bonne santé),
Jurōjin (la prospérité). Fardée et apprêtée, Benzaiten, seule femme de ce panthéon, est la protectrice
de l’art et de la beauté, de l’éloquence, de la musique, de la littérature, des
sciences et de la vertu. A l’exception d’Ebisu issu du Shintô, tous sont des dieux
indous ayant transité par la Chine et qui, selon les chercheurs, auraient étés regroupés
artificiellement sous l’ère Muromachi (1392-1568) avant de trouver leur forme définitive
au 17e siècle. L’origine de Benzaiten est Saravasti, épouse, demi-sœur
et fille de Brahma, possédant les mêmes dons artistiques. Sa monture, un cygne
blanc, est remplacée au Japon par un serpent de mer car Benzaiten est une
déesse maritime, dont le culte est rendu dans les îles et sa guitare devient un
biwa. Divinité des arts et de la séduction féminine, elle est naturellement devenue
la protectrice des geishas dont le luth est également l’instrument de
prédilection.
Benzaiten par Aoigaoka Keisei (1832) Metropolitan Museum
Dans un recoin de Kabukicho, entre les pachinkos les clubs
érotiques et les love hotel, se trouve un minuscule temple dédié à la belle Benzaiten. Devant l’autel est inscrit : « En l’honneur de notre
respect éternel pour Benzaiten, la protectrice du quartier ».
Si l’on
cherche l’esprit du lieu, la sainte du quartier, c’est ici qu’il faut aller. Kabukicho
n’était jusqu’à l’après-guerre qu’une terre marécageuse où de nombreux dieux
étaient célébrés. En avril 1945, sous les bombardements, les temples furent
dévastés. Seule la statue de Benzaiten put être sauvée par un de ses fidèles. Kihei
Suzuki, le chef de l’association de la reconstruction de Shinjuku de l’après-guerre,
l’homme qui voulu faire du quartier le centre de la vie théâtrale de Tokyo (d’où
l’appellation Kabukicho) fit construire ce petit temple pour héberger Benzaiten.
Il s’agit d’un des premiers actes de la restauration de Shinjuku. Son projet
théâtral échoua mais finalement Benzaiten, patronne des geishas, est tout à
fait à sa place au cœur du quartier rouge. Nul doute que bien des filles de Kabukicho
viennent faire leurs dévotions à Benzaiten au cœur de la nuit électrique.
« Vous vous souvenez de Golden Gai il y a 10 ans ?
C’était une ville-fantôme. » regrette le patron d’Uramado, qui est
peut-être le bar le plus sombre du quartier, une chapelle dédiée aux chanteuses
de jazz et d’acid folk de l’ère Showa comme Maki Asakawa et Morita Douji. Seule
une étoile violette allumée au-dessus de la porte indique que le bar est
ouvert car aucune lumière ne perce de ses fenêtres.
Il est vrai que Golden Gai avait
une drôle de gueule en cette fin septembre avec le championnat de rugby qui se
tenait à Tokyo. Rien ne pouvait être plus incongru que ces fans et joueurs, pour
certains néo-zélandais, armoires à glace s’entassant dans les bars minuscules
ou, à la grande hilarité des mama-san travestis, usant de mille contorsions pour
entrer dans les toilettes basses et étroites. Je revois ce groupe de malabars stationnant
au milieu de la rue et hurlant, leurs bières à la main, comme s’ils se
trouvaient dans l’outback australien. Une porte s’ouvre dans le mur, et se
matérialise une petite vielle courbée, borgne et furieuse, qui hurle « SHUT
UP ! », avant de retourner dans sa caverne. C’était l’esprit de Golden
Gai qui réclamait le silence ! Le quartier n’a cependant pas attendu les
rugbymen et l’annonce des JO de l’an prochain pour changer de visage et devenir
un lieu touristique. Sans doute est-ce le prix à payer pour sa survivance et
rares sont les bars pratiquant encore le « guests only » et le dissuasif
« extra-charge » (sorte de prix d’entrée) est un peu moins pratiqué. Pourtant, sans qu’on ne
sache vraiment pourquoi, l’obscurité reprend parfois ses droits et Golden Gai redevient
la cité des ombres, avec ces anges soulageant les solitudes, et ses démons
comme ce cauchemardesque travesti vêtu de rouge, accompagné de deux très jeunes
filles, et traversant à toute vitesse le quartier pour racoler des clients et
les entraîner dans les bas-fonds de Kabukicho.
Je suis moi-même un étranger dans
la ville dorée, mais dans ces moments d’obscurité je n’aspire à rien d’autre qu’être
un fantôme parmi d’autres, collectant les chansons d’amour embrumées, les photos
des mama-san du temps jadis qui jaunissent sur les murs, les affiches de
théâtre du génial Shuji Terayama et celles de Tatsumi Hijikata et son corps de
terre noire, les clichés charbonneux des photographes de Provoke et les souvenirs
des cinéastes rouges qui venaient y refaire le monde.
Faute de déchiffrer les caractères des enseignes de Kabukicho, on développe
d’autres facultés. Faire défiler dans sa mémoire des dizaines de façades de
clubs érotiques est sans doute un talent inutile mais cela reste un talent. ll
y a le club des infirmières, le club des écolières, le club des guerrières, les
innombrables Hosts clubs avec sur leurs façades des visages d’éphèbes aux yeux
de biches, le Robot restaurant à la musique entêtante et aux automates de
femmes gigantesques, et il y a maintenant le Toho Cinéma avec son magnifique
Godzilla grandeur nature escaladant la façade. Je suppose que se retrouver « in front of Godzilla » est désormais
aussi courant que donner rendez-vous devant Hachiko ou Studio Alta. Plusieurs
fois j’ai traversé Kabukicho avec en bande-son Kabukicho no Joou (la princesse de Kabukicho) de Shiina Ringo,
troqué cette année pour Shinjuku mon
amour d’Urbangarde, déclaration d’amour extatique au quartier.
Cette année, pour la première fois, j’habitais au cœur de Kabukicho, à
quelques minutes de Golden Gai. Ce qui m’apparaissait était le Kabukicho
matinal, quotidien. A huit heure du matin, les néons sont éteints depuis
longtemps et les rabatteurs sénégalais sont rentrés chez eux mais il y a encore
des jeunes traines savates ivres qui titubent dans les rues ou boivent une
soupe devant une minuscule échoppe, encore des filles
en robes collantes et perruques oranges qui sortent des clubs, et des jeunes
yakuzas transportant sans doute la recette à leur oyabun dans de petites serviettes en cuir noir. Le matin, alors que
les camionnettes et les scooters approvisionnent les conbinis et les bars, il
flotte comme une atmosphère de ville portuaire, avec ses bâches bleues, ses
vieux japonais tannés, en maillot de corps, un mouchoir noué sur la tête,
transportant les tonneaux de bières. Et comme une ville portuaire, Kabukicho
est pâle et vieillie au petit matin, attendant la nuit pour retrouver son
maquillage écarlate de néons.