Les
poupées au Japon, c’est une toute une histoire puisque même une fête leur est
dédiée (le 3 mars, jour consacré aux petites filles). Les enfants raffolent des
coquettes Licca-chan, les jeunes filles collectionnent les Blythe aux yeux
démesurés et à grosse tête, quant aux otome (la version féminine des otakus),
elles vénèrent les BJD à l’allure d’adolescents éthérés. Si l’on se promène
dans Takeshitra Street à Harajujku, au milieu des gothic lolitas en frous-frous noirs et perruques
blondes, on croirait débarquer au pays des poupées vivantes. Rien d’étonnant
alors que l’on trouve au Japon les plus dignes héritiers d’Hans Bellmer. Le
pionnier du Doll Art est l’excentrique Yotsuya Simon, un
acteur de théâtre, travesti (on peut le voir dans Journal d’un voleur de Shinjuku d’Oshima), qui découvrant à la fin des
années 60 les poupées à articulation sphérique de Bellmer en inventa une
version japonaise. Ces adolescents vous fixant de leurs yeux bleus et
découvrant sous leur chair des mécanismes d’horlogeries donnent encore le
frisson. Le Doll Art s’empare de ces objets enfantins pour
en proposer des variations forcément déviantes, les agrandissant, les
maltraitants et souvent les dotant d’une sexualité trouble. Le mouvement a ses
revues comme Yaso (organe de la galerie Parabolica Bis qui organise
régulièrement des expos) ou encore Talking Heads, mook consacré aux arts transgressifs.
Certains objets ne manquent pas d’intriguer comme le recueil de photos Ecole d’Hizuki, remake du film Innocence de Lucile Hadzihalilovic interprété
par des poupées.
L’une
des artistes les plus en vue de ce mouvement est Etsuko Miura dont les œuvres,
très impressionnantes, possèdent une dimension autobiographique. En France, son
travail est connu grâce à la pochette de Point
de suture (2008) de Mylène
Farmer et sa poupée rousse à la bouche couturée. Depuis le début des années
2000, les galeries de Tokyo exposent ses poupées amaigries, accidentés, souvent
recouverts de bandages, où fusionnant avec d’autres objets, comme ces
violons aux cordes de cheveux qui poussent sur leurs torses. Nous avons
rencontré Miura Etsuko à Roppongi, pendant le Tokyo International Film
Festival. Pour le film d’horreur Bilocation,
réalisé par Mari Asato (ancienne assistante de Kiyoshi Kurosawa), elle avait
conçu un couple de siamoises exténuées dont chacune semblait dévorer la
substance de l’autre.
Au cours
de cet entretien Etsuko était accompagnée par la mangaka Miyako Cojima, auteur du recueil
macabre Histoire d’œil (Tonkam 2008) et organisatrice en 2012
de l’événement « Eyeball and Girls » à la Bunkamura gallery (Tokyo)
où exposait Etsuko.