Le fantôme d’Oiwa hante la bibliothèque universitaire de Kyoto


La bibliothèque universitaire de Kyoto a eu la grande idée de numériser ses livres rares et d’en offrir le partage sur internet. C’est ainsi que j’ai découvert cette histoire illustrée des fantômes de Yotsuya, datant de 1834, par Tsuruya Nanboku et illustré par Shunbaisai Hokuei. Un véritable trésor.

Il est issu de la collection Daiso, du nom d’une importante bibliothèque de prêt de Nagoya du milieu de l’ère Edo à 1898.  Comme l’explique la notice sur le site de l’université de Kyoto « Le fait que sa collection comprenne non seulement des romans populaires, mais aussi des ouvrages dans tous les domaines du savoir, confère à Daiso une place unique parmi les libraires de l’époque. On peut affirmer que Daiso a joué un rôle plus important que les bibliothèques publiques actuelles à une époque où le peuple empruntait couramment des livres auprès de libraires. »

A sa fermeture, Daiso vendit son stock de livre à plusieurs bibliothèques. « Une partie des ouvrages acquis par l’Université impériale de Tokyo ayant été détruite par un incendie lors du grand tremblement de terre de Kantô en 1923, la bibliothèque de l’Université de Kyoto possède aujourd’hui la plus importante collection de livres Daiso: 3 667 titres, soit 13 081 volumes. »

(voir ici pour l’histoire de la collection Daiso)


Le titre original est 絵本いろは假名四谷怪談 ou « L’histoire des fantômes de Yotsuya en Irohagana, version illustrée », ce qui signifie que le texte a été transcrit en kana pour le rendre plus accessible. Il était donc destiné à des lecteurs populaires, mais peut-être aussi aux troupes kabuki s’inspirant de ses illustrationd pour les costumes et le maquillage d’Oiwa dont le visage est très détaillé.

Spécialisé dans les représentations d’acteurs de kabuki, Shunbaisai Hokuei a rendu Oiwa autant effrayante que pathétique. L’usure du papier et ses taches, comme un écho à la défiguration d’Oiwa, rendent l’objet encore plus mystérieux, comme un véritable parchemin magique, extirpé des marais, et qui aurait le pouvoir d’invoquer la triste dame de Yotsuya. 


Pour le consulter dans son intégralité, voir ici

Et puisque nous parlons une fois de plus de notre chère Oiwa-san, en faisant des recherches sur le livre, je suis tombé sur ce site  passionnant.

A consulter ici

Commentaires d’un amateur de kabuki

« Il s’agit du « site de recherche sur les arts du spectacle traditionnels » du critique Yoshinosuke Yamamoto, consacré à l’exploration du « cœur du Japon et de l’esprit de l’art » sous différents angles à travers des arts du spectacle traditionnels tels que le Kabuki et le Bunraku. »

« Une interprétation possible de « Yotsuya Kaidan » est que « le monde des 47 rōnin » est fait de faux-semblants issus du code des samouraïs, où la logique de la loyauté et de la vengeance est imposée à Iemon. Ce dernier se rebelle contre cette logique et tente de vivre librement, mais finit par être tué par ce monde d’illusions. Dans ce cas, le fantôme d’Oiwa peut être vu comme une force opposée qui impose la logique de la loyauté à son mari. Afin de créer la terrifiante Oiwa dans une pièce de théâtre fantastique, Iemon, objet de son esprit vengeur, devait également être dépeint comme un personnage à part entière. La transformation d’Iemon en un « vilain misérable » est probablement due à cette conception. »


L’auteur donne ensuite d’intéressant éclairages sur la légende d’Oiwa

« Oiwa était la fille de Tamiya Matazaemon, un connétable de l’avant-garde du Shogun. Atteinte de variole, elle avait le visage défiguré. Elle était mariée à Iemon, un rônin de la province de Settsu. Un yoriki (officier de police) nommé Ito Kihei tenta d’imposer sa maîtresse, Ohana, à Iemon. Ce dernier, de connivence avec Kihei et d’autres, tourmenta cruellement Oiwa, la répudia et la chassa de la maison. On ignore ce qu’il advint d’Oiwa après sa folie, mais bientôt d’étranges phénomènes commencèrent à se produire autour d’Iemon, et l’on raconte que tous les protagonistes périrent. Oiwa n’apparaît pas comme un fantôme dans ce récit. Cependant, il était clair pour tous que l’incident était dû à son esprit vengeur. C’est l’histoire contée dans le « Yotsuya Zatsudanshu » (Recueil de contes divers de Yotsuya).

L’important ici est qu’Oiwa peut être perçue comme une sorte d’esprit local protégeant la terre défrichée par ses ancêtres. La légende d’Oiwa raconte l’histoire de la fille d’un agent de police, spoliée de ses terres par les manœuvres d’un officier et maudite par ressentiment. J’imagine qu’avec le développement rapide des terres au début de l’époque d’Edo et les tensions qui en résultèrent entre les habitants d’origine et les nouveaux arrivants, l’esprit d’Oiwa s’est associé à la terre d’Edo et fut craint par ses habitants. L’essentiel est qu’Oiwa est liée à l’image indigène d’Edo. »

L’intégrale du texte ici

Tokyo des maléfices

La veille de son départ…

Il a laissé son reflet dans le miroir obscur d’une librairie de Jimbocho.

Il a salué une dernière fois Inari au sanctuaire d’Hanazono.

Au cœur de la nuit, il a croisé la plus belle rose de Nichome, avec sa mantille gitane et son collier de médailles, et, dans ses yeux cernés de rouge, ce n’était plus seulement Tokyo mais une Andalousie sanglante et ténébreuse. 
« Nous nous retrouverons ici même, l’an prochain, l’année du feu ! »

 

L’hôpital japonais et ses fantômes

Un de mes grands plaisirs au Japon est de parcourir les Obakeyashiki ou « attraction de maison hantée ». J’ai plusieurs fois visité celle du parc d’attraction d’Asakusa, artisanale et typique avec ces étudiants interprétant les monstres (un des plus bizarres arubaito qui soit) ; celle des studios de la Toei à Kyoto, sublime et traditionnelle ;  à la Tokyo Tower, j’ai progressé dans les décors jaunâtre de l’antre d’un tueur en série. L’an dernier, j’ai visité celle, géniale, scénarisée par la star du genre Hirofumi Gomi au Tokyo Dome : Onryou Zashiki (La demeure de l’esprit vengeur) où une femme assassinée par son fiancé était enterrée sous la maison que nous parcourions pieds nus. En travaillant le caractère immersif des expos au musée du Quai Branly, je dois avouer que le métier qui me fait plus rêver n’est pas cinéaste mais « créateur d’attractions de maisons hantées ».

Je suis retourné cet été à la Tokyo Tower pour Senritsu Meikyu: Mei – Kaii Kakusei / Sadako Tokubetsu Chousa : Le Labyrinthe de la Terreur : Obscurité – L’Éveil des Phénomènes Surnaturels / L’Enquête Spéciale Sadako . Cette attraction est la version VR d’une des plus célèbres Obakeyashiki : le Labyrinthe de la Terreur du parc Fuji-Q Highland. Située dans un hôpital peuplée d’expériences monstrueuses sur des êtres humains, elle durait entre quarante et cinquante minutes, ce qui est extrêmement long et terrorisant pour une Obakeyashiki qui se traverse en général en 15 minutes. La version VR est d’une durée de 30 minutes ce qui est un bon compromis. A noter que Takashi Shimizu a adapté Labyrinthe de la terreur, dans un long métrage en relief (mais avec anaglyphe) qui faisait moins peur que très mal à la tête. 

Même si elle n’et pas conforme à l’attraction originale, je choisissais évidement la version avec Sadako, coûtant 1000 yens de plus, et je partais explorer ce sinistre hôpital. Le casque VR sur la tête je me retrouvais devant le bâtiment, saisi par l’impression d’espace, la façade désagrégée et le ciel aux nuages sinistres. 

Sur un balcon en hauteur, une silhouette familière en robe blanche : Sadako ! Le parcours intérieur était extrêmement fluide, une main tendu permettant d’éclairer ses pas comme avec une lampe de poche. Si le visuel se rapproche quand même de celui d’un jeu vidéo, il faut très peu de temps pour avoir la sensation de déambuler dans un véritable espace, alors qu’en réalité on circule dans une grande pièce vide. Couloirs, salles d’opérations, chambres, ascenseur pour monter d’un étage, tout s’enchaîne avec réalisme.

L’autre impression de réel concerne évidemment les créatures que l’on croise : un enfant assis sur son lit, un pendu, un homme qui se tranche la gorge, des spectres apparaissant de face devant nous. C’est l’une des différences avec les Obakeyashiki en live interprétés par des acteurs. Ceux-ci apparaissent généralement derrière nous, en biais, fugacement, ou derrière des vitres pour ne pas risquer une réaction violente et spontanée des visiteurs. C’est à mon sens l’une des raisons pour lesquelles les Obakeyashiki virtuelles vont se développer. 

Et Sadako dans tout ça ? Même si je n’ai pas très bien compris ce qu’elle faisait dans cet hôpital, elle m’est apparue plusieurs fois, désarticulée, au fond d’un couloir. L’impression de croiser « réellement » ma créature chérie était délicieusement terrifiante. A la toute fin on nous invite à nous assoir sur un fauteuil roulant qui file à travers un couloir au bout duquel, nous attend Sadako ! Génial, non ?

Mais la vraie peur est venue d’une expérience bizarre que je ne parviens toujours pas à expliquer. On croise d’autres visiteurs pendant l’expérience, sous la forme d’êtres de vapeur sans visage, ce qui permet de ne pas nous heurter. A un moment deux de ces « êtres de vapeur », plutôt petits et je crois féminins ce sont approché de moi et se sont mis à hurler d’un voix stridente. Puis elles ont couru et traversé les murs de l’hôpital (rien de plus normal puisque ces cloisons n’existent pas). Trois fois elles ont reproduit ce manège, me retrouvant à chaque fois, et il m’a semblé comprendre dans leurs cris quelque chose comme « No sound ! No sound ». J’ai alors pensé qu’elles étaient elle aussi des créatures virtuelles, faisant partie de l’attraction. Tendant le bras, j’ai pourtant rencontré quelque chose de solide, ce qui a définitivement provoqué leur fuite. 

Les agents de l’attraction n’ont pas été en mesure de m’expliquer de qui ou de quoi il s’agissait.

De vrais fantômes se seraient-ils glissé dans ce programme virtuel ? N’étais-je pas moi-même le fantôme qui les terrorisait ? Peut-être est-ce cela l’Obakeyashiki ultime.

Les librairies sont pleines de spectres !

Cette année, il m’est arrivé une chose étonnante. Pour la première fois, depuis combien de temps, plus de dix ans peut-être, j’étais à Tokyo sans la moindre obligation : aucune interview, aucun article, aucun festival… J’étais absolument libre d’aller où il me plaisait, de passer la journée dans un quartier, de chercher une librairie obscure, de fouiner chez un disquaire, sans me préoccuper de rien d’autre. 
Seul dans Tokyo, j’allais en profiter pour me consacrer à ma passion, celle qui m’avait conduit dans cette ville à la fin des années quatre-vingt-dix. Vous avez deviné :  les fantômes bien sûr. 
J’ai donc suivi un fil invisible à travers la ville et ses librairies. 

Ce livre de poche, intitulé « Frisson ! Les histoires de fantômes de Nakano Broadway » (ぞくっ!中野ブロードウェイ怪談, Zoku! Nakano Broadway Kaidan) est consacré à la célèbre galerie marchande remplies de mangas, de figurines et livres rares. 
L’auteur, Koji Watanabe, tient lui-même un café souvent fermé (surnommé le « café qui n’ouvre jamais ») à Nakano Broadway. Il se met en scène comme un enquêteur du paranormal explorant les rumeurs locales. Ainsi, les anomalies architecturales ; les recoins secrets et interdits ; les boutiques maudites ou impossibles d’accès ; le tuyau suspect caché au milieu du câblage électrique chaotique du bâtiment ; des personnages grotesques et terrifiants qui hanteraient les couloirs tels que cette vieille femme étrange poussant un landau dans lequel se trouve un bébé couvert de poils ou  la momie en papier toilette errant sans but. 
Le premier fantôme que j’honorais était le mangaka Yoshiharu Tsuge disparu quelques semaines auparavant. Je trouvais à Taco Ché, la célèbre petite boutique underground, un tissus représentant le héros torturé de La Vis, serrant son bras mordu par la méduse. Le lendemain à Kinokunya, la librairie mythique de Shinjuku, je trouvais cette publication consacré à Tsuge et son chef d’œuvre, avec des photos de l’auteur et des reproductions des planches avant publication. 

Et un autre fantôme depuis peu, fardé celui-ci, Miwa à laquelle des présentoirs entiers étaient consacrés. Hommage à la Reine. Ici une biographie délicatement illustrée par Aquirax Uno. 

Ce jour-là je fis une découverte absolument enchanteresse. J’avais traqué les spectres japonais sous toutes leurs formes mais une m’avait échappée. Je n’y avais même jamais pensé, pourtant tous les indices étaient là : par exemple ces jeunes enfants, certains pas plus de dix ans, qui venaient hurler de peur dans les attractions de maisons hantées. Me trompant d’étage à Kinokunya, je me retrouvais par hasard au rayon jeunesse. Je découvris ces albums d’épouvante à destination des enfants nommés « kaidan ehon » ou album illustré de fantômes. Si en France on peut s’aventurer dans l’horreur pour enfants, ce sera forcément à base de monstres parodiques, et d’aventures comiques. Au Japon l’horreur reste de l’horreur et est destinée à faire peur même si elle peut prendre des formes absurdes. 

Dans « Faites-moi descende s’il vous plait ! » (おろしてください, Oroshite kudasai), écrit par Arisu Arisugawa et illustré par Tomaoki Ichikawa, un petit garçon perdu dans la campagne découvre une gare isolée. Un train arrive dans lequel il monte. À l’intérieur, voyagent des êtres ressemblant à des limaces, des poissons et des coquillages. Parviendra-t-il à descendre du train ?

Dans «Ils sont là » (いるよ…, Iru yo…), écrit par Nao Arita et illustré par Fracoco, prétendre n’avoir jamais vu de fantômes ne veut pas dire qu’ils n’existent pas. Il faut alors regarder différemment les endroits ordinaires : dans la rue, dans les trains, dans sa propre chambre et même dans des endroits où l’on pense être seul et y déceler des présences inquiétantes. 

« On me regarde » (こっちをみてる, Kocchi o Miteru) est écrit par Tonari Sōshichi, d’après son propre récit primé en 2018, et illustré par nulle autre que Junji Ito. Le récit, basé sur le phénomène de la paréidolie, est typique des mangas d’Ito comme Spiral, fondé sur la récurrence et le multiplication de motifs obsédants. Un jeune garçon remarque que le monde regorge de visages cachés : dans les nuages, les arbres, les rayures du bois des bureaux de l’école, les façades des maisons ou les reflets des fenêtres. Il est bien sûr le seul à les voir. Ces visages ne pourraient être que des illusions d’optiques mais l’un deux se met à le fixer. Bientôt chaque visage qu’il croise le suit du regard…

Il s’agit donc d’une œuvre hors catégories d’Ito dont on espère qu’elle sera publiée un jour en France pour donner le gout de l’horreur aux enfants. Mais ne l’espérons pas trop, dans notre pays tellement vertueux, il ne faut exposer les bambins qu’aux jolies choses bienveillantes et non aux spectres et autres innommables entités.
La découverte des « kaidan ehon » ne peut qu’augurer une nouvelle collection tentaculaire !
Sur la même table que les album, je découvrais cette « Encyclopédie des légendes urbaines japonaises », également destinée aux jeunes lecteurs.

Si je connaissais bien sûr Hanako-chan et la femme défigurée, j’ignorais tout en revanche de l’écorché véloce du collège, du chien à tête d’homme, du fantôme du distributeur de boissons, et de la main rouge sortant des toilettes !


S’il est un lieu de Tokyo où pullulent les spectres, c’est bien Jimbocho, le quartier des bouquinistes : ouvrages anciens de créatures surnaturelles, peintures de masques de kabuki, photos rares de chanbara aux samouraïs furieux et échevelés, cartes à collectionner de starlettes pop et de joueurs de base-ball, éditions originales de Mishima et Tanizaki, jeux de tarots et ouvrages ésotériques, et des milliers de livres de poches de « mistery » d’Edogawa Ranpo et Seishi Yokomizo.


J’y achetais cette brochure ni très belle ni très rare consacrée aux phénomènes surnaturels.


À l’intérieur, cependant, cette jolie illustration d’Oiwa-san découvrant dans un miroir son visage défiguré et provoquant la terreur de son époux, l’abject samouraï Iemon. Une scène classique de la légende de la mère de tous les fantômes japonais.
Au Mandarake de Shibuya, toujours ces livres (hors de prix) où des spectres beaux comme des écrivains décadents, et ressemblant à l’acteur Shigeru Amachi, côtoient des gangsters en borsalino, des femmes fatales aux œillades corrompues et les héritières des rusées femmes renards. 
J’y ai fait ma collecte rituelle de mangas d’horreur. Je dénichais trois pockets de Kazuo Umezz datant des années 70, rééditions d’histoires plus anciennes. 


Comment résister à ce monstre de Frankenstein au cou percé par un gigantesque clou ?

Dans « Le Visage aux écailles », Mako, la sœur d’Umezz, reçoit la lettre d’une jeune lectrice terrifiée: sa sœur aînée se paralyse petit à petit et commence à se couvrir d’écailles, se transformant lentement en un monstre reptilien humanoïde. Il est curieux qu’Umezz mette ainsi en scène sa propre famille. Mais cette sœur existe-t-elle vraiment ?

Le récit de « L’Homme-poisson » ressemble à celui du « Visage aux écailles »: un jeune garçon nommé Jirō découvre que son grand frère est en train progressivement de se transformer en créature aquatique. L’ombre du Lovecraft d’Insmouth plane-t-elle sur ce récit ?

Le troisième volume est le plus étrange car s’inscrivant dans un érotisme noir dont le mangaka est finalement peu coutumier. Dans La Femme de la Caverne, un alpiniste découvre dans une grotte une femme nue qui lui affirme qu’elle l’attendait depuis toujours. Coupé du monde, l’homme commence à oublier sa routine, son travail et son épouse. Mais qui et réellement cette prédatrice. On croirait à une variation sur La Femme des sables de Kobo Abe. Dans La Tempête, un homme seul chez lui pendant une pluie torrentielle est persécuté par un intrus. Se battant dans la boue, il le tue à coup de pelle et se rend compte qu’il a en réalité assassiné sa propre femme. Umezz modernise un ressort classique des histoires de fantômes où les samouraïs sont le jouet d’hallucination provoquées par les spectres qui les poussent à assassiner leur propre famille. Comme dans ces récits, les éléments semblent complices des revenants. 


A Jimbocho, je tirais d’un distributeur quatre gashapon consacrés à Junji Ito. 
J’en découvrirai le contenu lors de mon retour en France.

Yanaka : des bonbons pour les fantômes

Pour oublier le triste visage du Golden Gai, il faut vagabonder dans un vieux quartier lointain, comme celui de Yanaka. Bien sûr le cimetière, les temples et les échoppes sont visités par les touristes mais ces voyageurs curieux, couples et familles ne sont en rien comparables avec les barbares alcoolisés du Golden Gai.
C’est l’un de mes quartiers préférés, et j’en ai souvent parlé ici. Si par chance je me trouve à Tokyo au mois d’Août, je ne manque pas de visiter le Zenshôan, le temple des « yurei-ga » (peintures de spectres), et de saluer le fantôme d’Oyuki, si belle et si triste dans son kimono de brume. 

J’y ai acheté des bonbons fantômes. Que se passera-t-il si je les croque ? Un fantôme apparaîtra-t-il ?  Comment m’en défaire ? En croquant un autre bonbon ? Voilà, qui ferait un bon « kaidan », un conte de créatures surnaturelles. Dans le doute, je vais conserver intact le sachet et le ramener en France où il rejoindra ma boîte d’objets précieux. 
Il est interdit de prendre des photos dans la salle d’exposition, ce qui est une bonne chose pour décourager les amateurs de selfies. Il faut donc absolument se procurer le catalogue qui reproduit l’intégralité du parcours de cinquante peintures. Le possédant déjà, j’ai opté cette fois pour les quinze cartes postales de yurei-ga, idéales pour faire des compositions et recréer son propre temple aux fantômes.

Au fil du temps mon intérêt à un peu évolué. Au début, j’étais fasciné par les visages terrifiants de démons échevelés, tourmentés par l’urami (la rancœur) mais peu à peu d’autres figures, plus discrètes, m’ont davantage intriguées.
Celles-ci dérobent leurs visages derrière des rideaux de soie, des paravents ou la manche de leur kimono. Si en ce temps-là, la nudité était naturelle, c’était avec davantage de pudeur que ces dames dissimulaient leur nature spectrale.

Certains ne se montrent pas mais leur présence est perceptible. Dans ce vol de cormorans sous la lune vague, où est le fantôme ?
Ici un crâne énonce ce poème « Dans ce monde, l’inéluctable, le voilà. » Soit une vanité japonaise.
Il sert d’ailleurs d’emblème au temple et on le retrouve sur ce très utile éventail. 


Yanaka est le quartier des fantômes mais aussi des chats. Leur cousin est ce curieux lion mésopotamien rouge, gardien du temple Jōmyō-in, et œuvre du sculpteur Fumio Asakura (1883-1964), célébrité du quartier.
Les chats, qui autrefois protégeaient des rongeurs les manuscrits des temples, sont partout : en chair et en os dans le cimetière, et en pierre et en bois, sur le toit des boutiques de la rue Ginza. Ces sept chats du bonheur ont été offerts en 2008 aux commerçants par des étudiants en art. 


Aux chats et aux fantômes, il faut ajouter les Jizô, chargés de guider les enfants après leur mort, et sans doute pour ne pas les effrayer, leur ressemblant avec leur bavoir rouge et leur petit bonnet.

Ces enfants fantômes jouent peut-être à la nuit tombée sur les balançoires et tobogans du cimetière.

Certaines boutiques de Yanaka sont surmontées de peintures traditionnelles et d’« onigawara », ces «tuiles démons» dont les faces furieuses sont censées faire fuir les mauvais esprits. Comme si les habitants devaient se protéger des fantômes du Zenshôan qui pourraient bien s’évader du temple pour flotter dans les ruelles.

Ici une représentation du célèbre « oni » Shuten Doji et sa bataille contre les quatre rois célestes de Yorimitsu. 

Une peinture bien plus récente présente de curieux yokaïs à têtes de légumes ! connaissez-vous le kaidan du potager hanté ? 
Et partout dans les vitrines de Yanaka, des petites sculptures étranges et drolatiques.

Et des affiches de théâtres puisque les comédiens, qui souvent les interprètent, ont toujours entretenu une grande proximité avec les créatures surnaturelles.
Autre théâtre et autres visages, ceux des hommes politiques sur les affiches électorales. Sont-ils des fantômes ou des démons ? 
Celui-ci, rosé par la pluie et dont les traits s’effacent, ressemble à Sukekiyo Inugami, l’homme au masque de caoutchouc du roman « La Hache, le koto et le chrysanthème » de Seishi Yokomizo.

Ces politiciens pourraient se retrouver prisonniers du Yubiningyo Shokichi, le studio du malicieux sculpteur Mitsuaki Tsuyuki. Juste retour des choses pour ces manipulateurs qu’être métamorphosés en marionnettes à gaines.

Au détour d’une rue, une élégante apparition : une dame à la veste brodée d’« uzumaki ». Junji Ito a raison, les spirales sont partout au Japon !

Dans les vitrines du « koban » (commissariat du quartier), d’autres fantômes, ceux des « évaporé » et des criminels recherchés, parfois depuis des décennies. Sont-ils morts, les croise-t-on sous l’apparence de doux vieillards qu’on croirait sortis d’un film d’Ozu, sans se douter que certains ont massacré des familles entières.
Et un plus joli fantôme : Momoe Yamaguchi, ici dans sa radieuse jeunesse, qui comme bien des stars japonaises s’est retirée de la vie publique.


Il et temps de quitter Yanaka pour achever cette douce journée dans un des lieux les plus romantiques de Tokyo : le chemin qui borde le lac d’Ueno, avec ses nénuphars et ses cygnes-pédalos. Au crépuscule, je repense à ces fantômes qui m’ont attiré dans cette ville, et à l’appel desquels je réponds toujours. Comme je le dis souvent, au Japon entre les temples et les sanctuaires, les statues d’Inari, la déesse renard, et de la belle Benzaiten, les images de yokai partout, et… les restaurants de yakitori, j’ai beaucoup moins peur de la mort.

Bien sûr, j’ai ramené au fil de mes voyages de nombreux disques, livres et figurines, mais jamais je n’avais eu l’idée de me constituer une collection. C’est chose faite cette année avec ces « masques du démon ». Le premier, acheté à Yanaka représente Hannya, la démone de la jalousie du nô. Il ne s’agit pas d’un accessoire de théâtre mais d’un masque décoratif. Même s’il ne respecte pas totalement l’apparence d’Hannya avec ses yeux dorés, j’aime ses couleurs et son visage. Le second, déniché également à Yanaka, est une petite pièce de métal, représentant toujours Hannya. Je ne connais pas son utilité. Aucun n’est ancien ou de grande valeur, mais ils m’ont tapé dans l’œil. Le troisième est une photographie grand format d’un masque de Tengu, achetée à Jinbocho, le quartier des bouquinistes, autre lieu ésotérique de Tokyo.

NB: l’adorable boutique Irias, avec ses statuettes et cartes postales de yokaïs, uniques car conçus par des artisans du quartier a fermé en 2024, après 22 ans d’existence, ainsi que le café Ranpo.
Rendons leur ici hommage.


La fin du Golden Gai


En mars 2025, j’avais eu une vision particulièrement glauque du Golden Gai envahi par des meutes de touristes braillards. J’avais espéré qu’il s’agissait d’un simple épisode dans la vie d’un quartier qui en a connu bien d’autres. Malheureusement, ma visite il y a quelques semaines m’a prouvé que cette dégradation s’était encore accentuée et sans doute installée. 

Des touristes bourrés passent la tête par la porte des bars demandant s’ils peuvent s’installer à dix ! ce qui est évidemment grotesque quand on connait la taille des échoppes. Le RNB et les Reggaeton les plus merdiques, à fond, ont remplacé les airs d’Enka et d’Acid Folk, qui m’attiraient autrefois dans des cavernes obscures. Même l’heure du dernier métro ne vide plus le quartier. 

Comme un symbole, l’Uramado avec son éternelle photo d’Asakawa Maki collée sur la porte était fermé. Le patron m’a-t-on dit est à l’hôpital où on le soigne d’un cancer. Ces figures du vieux Golden Gai s’éteignent, et Maki semble en porter leur deuil jusqu’à ce que son image soit délavée par la pluie, et s’effrite et qu’elle ne soit plus jamais remplacée. Lors de mon dernier séjour, j’avais passé une soirée dans un bar préservé de l’agitation. Sombre comme je les aime, uniquement éclairé par des bougies sur le comptoir, et où la serveuse, une belle jeune fille aux longs cheveux noir, passait du Ravel en frémissant. J’ai tenté sans succès de le retrouver avant de distinguer un chantier à l’angle d’une ruelle. Le bar était détruit depuis un mois et allait être reconstruit. J’imagine pour le pire.


Autre indice de la mutation de Golden Gai, les « black guys », ces rabatteurs, faux américains venant du Sénégal et du Niger, qui autrefois sillonnaient Kabukichô mais ne s’aventuraient jamais dans la « ville dorée ». Ils se massent désormais près du karaoké philippin le Champion, pour alpaguer les touristes ivres. Des femmes noires ou asiatiques (sans doute aussi des Philippines), sont postés dans les ruelles ou les arpentent. Signe distinctif : un énorme téléphone à la main relié à une batterie. J’ai vu celle qui semblait leur cheffe prendre ses instructions d’un occidental blond et musculeux. J’avoue ne pas comprendre à quel réseau ces personnages peu recommandables appartiennent mais ils sont un signe de plus de la dégénérescence du quartier.

Tout est allé très vite en vérité. Le COVID et le confinement ont vidé le Golden Gai de ses usagers historiques : les « oncles » tels qu’on peut les voir dans le manga « La Cantine de minuit ». Retraités, salarymen aux cheveux teints, musiciens ou artistes oubliés, précaires et esseulés, dont les bars constituaient une sorte de vie sociale. Ils ne sont pas revenus et ont peut-être trouvés d’autres gargotes car il est clair qu’ils n’y ont plus leur place. Les vieilles dames, tenancières des bars les plus microscopiques, soignant les chats errants ont disparu également. Grâce à eux le quartier avait cette réputation ringarde d’endroit figé dans le temps. Pour moi c’était une mémoire, et c’est là que j’ai étudié, mieux que dans n’importe quelle université, ce qu’avait pu être le Tokyo beau et mystérieux  des années 70.

Après la réouverture des frontières, l’afflux de touristes et la récente chute du yen ont accéléré le processus, et rien ne semble permettre un retour en arrière. Bien sûr, le Golden Gai a connu bien des visages depuis l’époque, sans doute aussi peu glorieuse qu’aujourd’hui, où il était un bordel pour GI’s, mais que peut-il face au surtourisme et à la mondialisation, à Instagram et TikTok. Surtout face aux décérébrés ignorant tout de son passé et le transformant en simple quartier de beuverie.


J’ai bien sûr retrouvé des figures familières comme l’homme-tigre, j’ai passé quelques soirées au Bar Buster de Mamie-chan, et au délicieux Sea and Sun dont la décoration et les mamas sont si étranges qu’elles font fuir les touristes, mais je ne peux moi aussi que m’effacer du quartier.


Lorsque j’ai demandé au « Captain », la mama du Sea and Sun, où étaient passés les vieux habitués, elle m’a dit « Vous êtes l’un d’eux maintenant. »

Mes photos ne reflètent évidemment pas ce qu’est devenu le Golden Gai. Plutôt que photographier sa déchéance, j’ai tenté au moins, tant que je le pouvais encore, restituer ce que ce quartier avait pu m’offrir pendant presque vingt ans.