Mikami Kan, guitare au poing de Benjamin Mouliets

Si on explore les chaînes Youtube consacrées à la chanson japonaise, impossible de manquer Mikami Kan : crâne rasé, visage marqué de voyou, et surtout un chant rocailleux qu’on pourrait rapprocher de Tom Waits. Si l’on regarde une de ses vidéos live, on est marqué par aussi par sa façon de chanter debout, râblé, en brutalisant sa guitare.


Est-ce du folk, du blues, du punk, une sorte de free jazz ou encore autre chose ?

Une chose est sûre, on a envie d’en savoir plus sur le personnage et sur sa musique. Mikami Kan, guitare au poing de Benjamin Mouliets, est autant une biographie qu’un voyage à travers l’angura (underground) japonais des années 70 jusqu’à nos jours.

Un livre qui semble avoir été conçu dans les petits bars de Golden Gai à Shinjuku qui portent en eux cette mémoire.

La première donnée importante est la région où Kan vient au monde en 1950 : la préfecture d’Aomori, mythique pour être également celle des deux figures fondatrices de  l’Angura, le dramaturge Shûji Terayama et de l’inventeur de la banse butô Tatsumi Hijikata. Le cri de Mikami est fortement relié à cette terre paysanne froide, rude, empreinte de mysticisme mais c’est à Tokyo, marchant sur les traces de son mentor Terayama, qu’il fera ses débuts de poète et de chanteur alors qu’il est âgé d’une vingtaine d’année. Ce qui fascine dans le livre de Benjamin Mouliets est le caractère épique de cette destinée : Kan devient une sensation des festivals folks, signe sur des labels prestigieux, ne connait pas le succès, tente un virage commercial, se décourage, connait la dépression, devient un chanteur itinérant sillonnant les petites salles du nord du Japon, bifurque en acteur de films pinks et de yakuzas… et il n’a pourtant que 27 ans, et d’autres aventures artistiques et humaines aussi chaotiques l’attendent  !



Parmi les étrangetés de cette vie hors du commun, la révélation quasi mystique qu’il eut, alors qu’il était au fond du trou et dépressif, devant Big Wenesday (1978), le film de surf de John Milius. « Cramponné à son siège, il n’en finit pas de pleurer. Il retourne voir le film trois fois d’affilée, et tire de ses séances un enseignement vital de la bouche de Bear, le gourou devenu clochard céleste. « Ce n’est pas de l’imprudence, c’est défier le destin. » (…) « Un simple garçon de plage avait traversé le temps et l’espace pour toucher un simple garçon de la côte de Tohoku. »


Benjamin Mouliets explore toutes les facettes de la vie de Kan avec la même curiosité, considérant que même le cinéma pink, creuset d’activisme politique et de recherche formelle, fait partie de son œuvre au même titre que sa carrière musicale. Mais il y a aussi ses liens avec l’illustrateur eroguro Toshio Saeki qui dessine ses premières pochettes, ou sa participation à des mangas undergrounds, qui font de Kan une passionnante personnalité transmédia. Une figure transpolitique aussi qui, tout en éclosant en pleine période contestataire, voue une admiration jamais démentie à Mishima et côtoie des personnalités d’extrême-droite.


Ce qui concerne la musique de Kan est cependant la partie la plus dense de l’ouvrage. Kan est défini comme un « chanteur passionné », catégorie désignant un chant chargé d’émotion et outré, proche du sanglot parfois. Son genre d’origine n’est cependant pas le folk où il a été rangé souvent faute de mieux mais la enka, la musique sentimentale japonaise qui connait un renouveau dans les années 60. Kan est ainsi un grand admirateur d’Akira Kobayashi, un des jeunes premiers « rebelles » de la Nikkatsu à la fin des années 50, reconverti dans le film de yakuza. Kobayashi est l’image-même de l’edoko, le titi de Tokyo, charmeur et gouailleur, et un excellent chanteur de enka. Même si Kobayashi évolue dans un cadre commercial on comprend comment sa puissance vocale et l’expressivité de ses interprétations, ont pu influencer Kan.


Le titre fétiche de Kan est ainsi son adaptation en 1969 de «  Yumewa yoru hiaku (les rêves éclosent la nuit), popularisé quelques mois plus tard par Keiko Fuji. La liste des amours perdus chantées par Keiko, devient chez Kan une suite de mentor philosophiques comme Marx et Sartre, et les désillusions sentimentales laissent place à une faillite des idéaux. La enka, genre fétiche des yakuzas, avec son imaginaire proche du « réalisme poétique » français, avec ses bars, ses ports, ses files perdus, ses mauvais garçons est en soi une forme d’underground ou au moins de vie parallèle au miracle économique. Cette enka, il va lui faire subir toutes les distorsions, la replonger dans violence de la terre d’Aomori, l’hybrider au Coréen, au free jazz et au noise.


A partir de la fin des années 80 et jusqu’à nos jours, le chanteur solitaire se diversifie, anime des émissions de radio, multiplie les collaborations, voyage à l’étranger et monte des formations éphémères avec des personnalité de l’avant-garde comme Keiji Haino. Si comme moi vous avez une connaissance superficielle de la scène musicale d’avant-garde japonaise, il s’agit de consciencieusement corner et annoter le livre de Benjamin Mouliets pour en faire un futur guide de recherches.


Pour que la connaissance des chansons de Mikami Kan ne reste pas virtuelle, de très nombreuses paroles sont traduites et permettent d’appréhender sa poésie un peu hermétique mais aussi souvent humoristique. 


Un précieux CD contient deux extraits de concerts de Kan l’un en solo à la Malterie (Lille, 2008) l’autre en trio au sein du groupe Sanja (Tokyo, 2007).


Mikami Kan de Benjamin Mouliets est publié aux éditions Lenka Lente.

A commander ici 


 


 

Yakuza Autumn 3


29 novembre

Outlaw Cop (1976) de Yûsuke Watanabe



Un film très étrange où Yoshio Harada joue un flic dont la
femme tombe amoureuse d’un yakuza et s’enfuit avec lui. Quittant la police, il
se lance à leur poursuite, motivé moins par la justice que par la vengeance. Il
traverse le Japon du nord au sud et, à chaque fois retrouve sa femme qui a
franchit  un degré supérieur de
dégradation : simple intermédiaire, actrice de pornos clandestins,
prostituée. 


Il couche avec elle à chaque rencontre, l’humilie cruellement,
l’utilise à son tour pour pister le yakuza et massacrer les gangs sur son
passage. Le yakuza est d’ailleurs un personnage peu charismatique et presque
absent mais son gang de façon délirante régner sur tout le Japon.  


L’énergie brute et sexuelle de Yoshio Harada
est attaquée par cette femme qui revient sans cesse le tourmenter. Lorsqu’il
découvre le film porno super 8, il s’effondre, dégringole des escaliers, rampe
sur le sol, et improvise une explosion au gaz pour anéantir les yakuzas.  Cette production des années 70 montre comment
le genre avait pu s’affranchir du cadre strict des films des années 60 pour
aborder des zones troubles que ne renieraient pas Schrader ou Abel Ferrara. Le
titre n’arrive qu’à la 18e minute !


 

30 novembre

Abashiri Bangaichi (1965) de Teruo Ishii



Premier épisode de la mythique série Toei et fleuron de la
filmographie de Ken Takakura. Le film, tourné en noir et blanc, est en soi une
ballade puisque la chanson, devenu un classique de la enka, interprété par
Takakura ponctue l’action.  Le yakuza
emprisonné est comme d’habitude un « mama’s boy » qui ne songe qu’à
rejoindre sa mère malade d’un cancer, et sa petite sœur boiteuse (la fillette
infirme est un classique du mélo yakuza). La mise en scène magnifique de Teruo
Ishii transforme la prison d’Ibashiri en un enfer de neige au-dessus duquel
planent les corbeaux. 


Obligé de suivre l’évadé frustre et vicieux auquel il est
menotté, Takakura va connaître une rédemption en sauvant ce compagnon qui se
révèle lui-aussi un être tourmenté. A noter aussi des situations franchement
homosexuelles lorsque celui-ci embrasse le visage de Takakura et lui reproche
d’être coincé lorsqu’il le repousse. Le final est fait pour arracher les larmes
et il faut avouer que ça marche parfaitement.


Ken Takakura se moquant de Kunie Tanaka

 


4 décembre

The Man from Abashiri Jail Strikes Again / Shin Abashiri
Bangaichi (1968) de Masahiro Makino


Ka-chan (Ken Takakura) revient de la guerre et après s’être
battu avec des GI’s écope de 4 mois de prison militaire. Il n’est pas sûr qu’il
s’agisse la prison d’Abashiri mais c’est en tout cas vers celle-ci que le
conduira son destin puisqu’il sera devenu un véritable yakuza. 


Le film offre un
personnage assez rare à Takakura puisqu’il n’est au départ qu’un chinpira, un
petit voyou rouleur de mécanique qui intègre un clan de « mauvais »
yakuzas. Peu à peu, il va gagner en assurance, et devenir le chevalier du ninkyo
que l’on connait. 


Ce rôle où il excelle dans la comédie, est presque un
« shin » Takaken.  L’autre
intérêt du film est de montrer le Tokyo de l’immédiate après-guerre : un
champ de bidonvilles et de marché noir où les commerçants se font rançonner par
les gangs et oppresser par l’occupant américain. Les « panpan girls »,
prostituées de type occidental, hantent les rues et racolent ouvertement les
passants. 


Les yakuzas se font tailler des costumes de gagnsters mal ajustés et
se prennent pour « Capone ». C’est un monde en train de changer
à toute vitesse que met en scène avec beaucoup d’éclat Masahiro Makino. Dans
les seconds rôles deux sympathiques habitués qui pourraient sortir d’un film de
cavalerie de John Ford : la brute naïve Rin’ ichi Yamamoto et l’ingénu Hiroyuki
Nagato, le jeune yakuza de Cochons et cuirassés d’Imamura.


Yaluza fashion : lors de la marche vers le destin, Ken Takakura porte son
imperméable sur ses épaules pour dissimuler son sabre, comme lors du flash-back
« ninkyo » du premier Abashiri Bangaishi. 



 

9 décembre

Okinawa Yakuza War (1976) de Sadao Nakajima


Jitsuroku eiga coloré et violent, auquel la localisation à
Okinawa apporte un certain exotisme. En 1971, un an avant qu’Okinawa ne soit
rattaché au Japon, le film joue sur la confrontation entre un clan Yamato (pur
japonais) et des yakuzas locaux attachés à leur île et à leurs traditions.
C’est autant une guerre culturelle qu’une guerre des clans.  Sony Chiba, dont il me semble que c’est un des
meilleurs rôles, et Hiroki Matsukata sont parfaits en frères de sangs
tragiques, chien enragés irréductibles à la peau cramée par le soleil du
Pacifique. 


Nakajima se livre à des expérimentations assez insolites comme ces
deux plans brefs, en images fixes, de Matsukata couchant avec une prostituée,
ou ces projections de souvenirs derrière l’acteur.


Parmi les yakuzas : le
chanteur « passionné » Mikami Kan.


 

15 décembre

Trapped in Lust / Aiyoku no wana (1973) d’Atsushi
Yamatoya



Il y aurait sans doute une longue série de visionnages à
entreprendre sur les pinku-yakuza, d’abord parce qu’on se doute que certains
étaient financés par les clans comme une source de revenu rapide, voir un
blanchiment d’argent, ensuite par ce que des cinéastes, dont Wakamatsu,
faisaient plus ou moins partie du milieu. De façon plus explicite les yakuzas
apparaissent dans le roman porno comme des figures de la masculinité violente,
incarnation de la domination masculine et d’un patriarcat séculaire.  

Trapped in lust prend une autre voie puisqu’il s’agit d’une variation pink sur La Marque du tueur de Suzuki, évidemment moins géniale que son modèle mais réservant de beaux moments de folie. Atsushi Yamatoya dont on connait mieux le travail en France depuis la sortie chez Carlotta d’Une Poupée gonflable dans le désert et la rétrospective à L’Etrange festival incluant le fantasque The Pistol That Sprouted Hair, était par ailleurs le scénariste du film de Suzuki.

 

Le film est presque aussi
compliqué et irracontable que son modèle mais déplace la compétition des tueurs
sur le plan sexuel. Tant qu’il n’aura pas gagné le titre de number one, Hoshi, le
tueur à gage est frappé d’impuissance, d’autant que sa femme et sa maîtresse
sont violées et assassinées par des tueurs concurrents. C’est là qu’intervient
l’idée la plus dérangeante du film : les rivaux sont en fait un homme en
imperméable résistant aux balles et sa poupée de ventriloque, grandeur nature et fardée comme la baby Jane d’Aldrich. 


A la fin on comprend que c’est la poupée
qui était un véritable tueur et l’homme une sorte d’automate. La sexualité d’Hoshi
se révèle donc aussi mécanique que sa capacité à donner la mort. Avec ces
créatures cauchemardesques, Atsushi Yamatoya se moque de la survirilité
affichée des yakuzas. 


A noter dans le rôle de Yumeko, la prostituée qu’Hoshi ne
parvient pas à satisfaire, Nozomi Yasuda, héroïne d’un autre pinku-Yakuza, le
génial Erotic Code of Honor de Tatsumi Kumashiro.


 

17 décembre

Delinquent Girl: Alleycat in Heat / Furyô shôjo: noraneko
no seishun (1973) de Chusei Sone



Dans ce pinku « décontracté » de Chusei Sone, Hatoko
(Yuko Katagiri) une provinciale monte à Tokyo, se fait alpaguer par un petit
escroc, est revendue à des yakuzas, travaille dans des soaplands et des
spectacles érotiques, pour finir actrice dans une troupe underground. 


Les
yakuzas sont une petite bande minable dans un bureau délabré. Pourtant Hatoko
tombe amoureuse de l’un d’entre eux, un garçon sensible, jouant du folk et de
la enka à la guitare, dont le classique « futen » Elégie en rouge (Sekishoku
Erejii) de Morio Agata et la chanson de la série de la prison d’Abashiri
bangaishi avec Ken Takakura. 


Leur scène d’amour est d’une rare délicatesse dans
le cadre du pinku. Donc une chronique colorée du Tokyo du début des années 70
et de son petit peuple marginal, typique du cinéma foutraque de Sone.


 

18 décembre

Ishimatsu The Yakuza Something’s Fishy / Ninkyô kashi no
Ishimatsu (1967) de Norifumi Suzuki


Le scénario est un collage de films précédents se passant dans
le milieu des vendeurs ou convoyeurs de poissons du marché de Tsukiji à Tokyo, dans
le but de mettre en valeur le chanteur et acteur très populaire Saburo Kitajima.
Cette trame permet à Norifumi Suzuki de commencer le film dans le comique (une
irrésistible représentation théâtrale tournant à la catastrophe)et le
vaudeville ( la délicieuse Tomiko Ishii) pour s’achever dans un mélodrame
flamboyant et inventif, et de façon inattendue d’une grande émotion. 


Le yakuza
flamboyant interprété par Teruo Yoshida dit à Minako Osanai : « Michi.
Je n’ai rien fait d’autre que te causer du souci. Mais c’est fini maintenant,
tu m’oublieras. » 


Le destin du Yakuza est de ne laisser aucune trace de ce
qu’il considère comme une existence sans valeur, malfaisante et indigne de l’amour
que lui porterait une fille honnête. En cela il partage ce statut d’êtres éphémères avec les geishas et courtisanes qui mouraient de façon prématurée et
étaient jetées à la fosse commune. Comme ces femmes qui n’avaient de cesse de se
faire peindre par les grands maîtres de l’estampe, les yakuza ont trouvé dans
le cinéma une façon de combattre l’oubli. Des oyabun du passé ou contemporains se virent consacrés des biopics et certains franchirent le pas et devinrent
acteurs comme Noburo Ando. Mais au fond, ces films d’autolégitimation produits
par des yakuzas faisant pression sur les studios étaient surtout destinés à
eux-mêmes.  A travers l’exaltation de ces
valeurs n’ayant plus cours incarnées par les glorieux Takakura et Tsuruta, les
Yakuza pouvaient établir une continuité avec leur passé supposé héroïque. Ils
pouvaient pleurer en écoutant la enka de Saburo Kitajima et oublier que leur quotidien
était fait d’extorsion et d’expropriations forcées.


 

Strange Days in Tokyo


Je suis en train d’écouter la série de France Culture consacrée à Jim Morrison (ici). Le superbe troisième épisode parle de l’influence de la Beat Generation sur Morrison : Kerouac, la route, les Indiens et le zen que l’on peut atteindre en roulant vers le désert et les auto-stoppeurs, dont certains sont des assassins, qui attendent sous la pluie, le pouce levé, que s’arrête leur victime. Et The WASP (Texas Radio and the Big Beat) morceau génial qui explose dans la tête « C’est la terre où le pharaon est mort. »  De loin en loin, je n’ai jamais vraiment cessé d’écouter les Doors, mais d’entendre cette belle émission qui replace James Douglas Morrison, le poète, au premier plan, je me suis rendu compte combien cette langue m’était toujours proche, familière. Mon immersion dans la culture japonaise avait pu me faire croire que je m’étais éloigné de l’america mais il n’en était peut-être rien. Le nom de ce blog en témoigne. 

Les artistes japonais visionnaires des sixties, ayant fait de l’outrage une ligne de conduite, sont peut-être plus proches de Morrison que je ne le pensais. Terayama et Mikami Kan qui ne pensent qu’à tuer leur mère répondent au hurlement œdipien de Morrison dans The End. D’un côté du Pacifique des Américains rêvant de spiritualités asiatiques et de haïkus, de l’autre des Japonais fascinés par Dylan et les Beatles, et inventant leurs propres hippies : les futen de Shinjuku. Entre les deux : la bombe, le Vietnam. 

« Autrefois, j’avais vingt-cinq, vingt-six ans, et lorsque prendre des photos à la volée m’amusait plus que tout, j’ai découvert ce roman, Sur la route. Fortement attiré par le regard posé sur la route du héros, Sal Paradise, j’ai rêvé de vivre comme lui. Sans tarder, j’ai entraîné un ami et sa vieille Toyota et commencé mon périple sur les innombrables nationales qui sillonnent le pays. A cette période, j’ai pu voir des villes et rencontrer des gens de toute sortes, j’ai appris à faire de l’auto-stop et monter dans un camion. » Daido Moriyama, Mémoires d’un chien 

Quant à moi, parmi les multiples portes qui m’ont menées au Japon, il y a eu bien sûr celle ouverte par Richard Brautigan, et le Tokyo-Montana Express, plus puissant que les Boeings de JAL et Air France. De l’électricité du Kabukichô au silence de Yanaka, du cimetière d’Ikebukuro où j’allais visiter Lafcadio Earn aux disquaires de Shibuya, de Nakano et ses vieux mangas d’horreur au drag queens de Nichome, Tokyo a été mon San Francisco. L’expérience du hasard objectif, le culte de la rencontre, les messages délivrés par les renardes à quatre heures du matin… Où peut-on, sinon au Japon, passer une nuit à boire du saké et aller s’asseoir sur les marches d’un temple et voir le soleil se lever ? (et je pense à la plage de San Francisco à l’aube) Et pourquoi pas entendre les premières notes de Riders on the Storm lorsque la pluie vient enfin crever la bulle de chaleur et d’humidité de l’après-midi d’aout ? Et les ruelles de Shinjuku serpentant entre les bars obscurs et les arrières cours des clubs érotiques, et les chats errants à côté des poubelles, et les vieux yakuzas ridés comme des gitans, et les tekiya et leurs stands de confiseries et de joujoux, et les mémères courbées comme des tortues. Etais-je à Tokyo ou à Tanger ?  A côté de la langueur du Japon et des teintes chaudes de ses nuits, combien Paris me semblait toujours dure et glaciale à mon retour. 

Quand les portes se rouvriront-elles ?



Peter, la rose éternelle


En 1999, Peter (Ikehata Shinnosuke) l’interprète des Funérailles des roses de Toshio Matsumoto et de Ran de Kurosawa dont j’ai parlé ici, pose pour le photographe Hajime Sawatari. L’album Raison d’être contient un grand nombre de nus où Peter à 47 ans montre avec fierté, un corps féminin, bronzé et épanoui. A cette époque, Peter est déjà une personnalité excentrique de la télévision que l’on pourrait comparer chez nous à Amanda Lear. L’éphèbe de Shinjuku de 1969 semble bien loin pour cet enfant chéri du showbizness japonais. Pourtant en six photographies, Peter fait renaître ce gavroche transgenre et nous fait rêver ce qu’il serait devenu à la suite du film de Matsumoto : la Queen punk, glamour et peut-être un peu cruelle, de l’underground japonais. 



Abe Sada et moi

 

Abe Sada par Rina Yoshioka, peinture réalisée pour mon livre

Il y a un peu plus d’une quinzaine d’années, j’avais fait
partie d’un petit groupe de cinéphiles, ne se connaissant pas à l’origine mais qui,
par une étrange synchronicité, découvraient en même temps les films de Kôji
Wakamatsu. Les cassettes vidéo et les fichiers numériques s’échangeaient à
cette époque où seuls deux de ses films avaient été édités aux USA : Va, va deux fois vierge et L’Extase des anges qui possédaient la
particularité d’avoir ses bobines 3 et 4 inversées sur le DVD rendant le film
encore plus énigmatique. Par association, Wakamatsu m’avait entraîné vers un
autre cinéaste, célèbre en apparence mais dont la plupart des films étaient
invisibles : Nagisa Ôshima. La filmographie d’Ôshima dans les années 60
est une série de déflagration : outre Contes cruels de la jeunesse et L’Enterrement
du soleil
, je plongeais dans les austères et fascinants Nuit et brouillard au
Japon
et La Cérémonie, le déchaîné L’Obsédé en plein jour, les glaçants Le Petit
garçon
et La Pendaison, et surtout Le Journal du voleur de Shinjuku qui allait
occuper une place très particulière dans ma vie. J’y découvrais la puissance de l’underground
japonais et me mis à collecter tout ce que je pouvais sur Tadanori Yokoo, Juro
Kara, Simon Yotsuya ou Akaji Maro.  Le
Journal du voleur de Shinjuku
formait pour moi une trilogie informelle avec Les
Funérailles de roses
de Toshio Matsumoto et Premier amour, version infernale de
Susumu Hani, comme un portait éclaté de la jeunesse du Swinging Tokyo. Remonter
la filmographie d’Ôshima m’amena jusqu’à L’Empire des sens.  J’avais découvert le film à 20 ans et c’étaient
les premières images de sexe explicite que je voyais sur un grand écran. Je me
souvenais de la sensation presque hallucinatoire que m’avaient procurées certaines
scènes comme la fellation de Sada. L’impression d’être au-delà des images coulé
dans quelque chose de doux, chaud et humide dépassant la simple excitation
sexuelle. Ôshima faisait sentir l’amour de façon sensible. Le revoyant, chargé
de ses films des années soixante, j’y ai découvert encore bien d’autres choses.

Et il y eu aussi la tristesse de voir disparaître Wakamatsu
et Oshima à quelques mois d’intervalle le 17 octobre 2012 et le 15 janvier
2013.

Par la suite, dans plusieurs travaux sur Ôshima, des textes
pour les Cahiers du cinéma, pour le programme de la Cinémathèque, des vidéos,
des émissions télévisées, je réservais toujours une place à L’Empire des sens
qui me faisait l’effet d’un ilot et d’un film orphelin. L’Empire des sens qui a
fait découvrir Ôshima jusqu’alors confidentiel, est sans aucun doute le film
japonais le plus célèbre au monde mais paradoxalement il marque presque la fin de sa carrière qui
se limitera à quatre films. Plusieurs cinéastes s’y confronteront pour représenter
l’amour intégral, sans jamais parvenir à en égaler la pureté. J’avais intitulé
mon livre précédent « L’Adolescente japonaise ou l’impératrice des signes »
faisant un clin d’œil à Abe Sada derrière le pastiche de Roland Barthes.
Voulant attaquer un livre sur Ôshima, je décidais donc de prendre L’Empire
des sens
comme point de départ.

Au cours de mes recherches, je
tombais dans un gouffre. Je ne savais presque rien de la vie de cette femme qui
pourtant, sous les traits d’Eiko Matsuda, était devenue l’un des visages
iconiques du cinéma japonais. Je découvrais son enfance, le viol dont elle
avait été victime à 14 ans, sa vie d’errance de maisons de geisha en bordels,
ses multiples identités, jusqu’à sa rencontre en 1936 avec Kichi l’homme de sa
vie. Quelques minutes du film Déviances et Passions de Teruo Ishii me
terrassèrent avec l’apparition d’Abe Sada, vieille dame dans le Japon bétonné
de 1969.

Sada allait m’apporter ce que j’aime le plus lorsque j’écris
sur le cinéma : une narration. De la même façon que le vampire de mon livre Le Miroir
obscur
traversait tous les états du cinéma, c’est Sada, la véritable Abe Sada,
qui allait me guider dans L’Empire des sens. J’allais à mon tour rendre hommage
à celle qu’Oshima appelait une « femme merveilleuse ». Au cours de
longues soirées qui m’amenaient parfois au cœur de la nuit je suivais ses
traces. C’est à ce moment que j’ai aussi plongé dans le répertoire de Keiko
Fuji, la chanteuse de Enka, qui en quelque sorte est devenue la voix de mon
héroïne. Parfois vers trois heures du matin, c’était comme si la présence de
Sada devenait très légèrement tangible à mes côtés. Le saké n’y était bien sûr pas
pour rien. Pendant combien de temps pouvais-je tenir la figure, conserver sa
persistance ? Jusqu’au célèbre fait-divers et son procès. Mais plus loin
encore sa sortie de prison, la guerre, les années 50… Sada était toujours là et
continuait à mener sa vie de femme, rencontrant des écrivains, participant à
des représentations théâtrales. Elle traversait les époques et elle ne disparut
(ou plutôt s’évapora) dans les années 70 que pour renaître sous les traits d’Eiko
Matsuda dans L’Empire des sens, entraînant à nouveau scandales et procès. Le
visage de Sada d’ailleurs n’était pas un mystère : il y avait celui de la
jeune femme au sourire incroyable arrêtée par des inspecteurs aux mines ahuries
comme s’ils tombaient eux-aussi sous le charme. Et puis le visage de la femme
mure des années 50 enfin l’obachan (mamie) des années soixante. Toutes ces
femmes étaient bien sûr Sada mais étaient-elles pour autant la Sada qui m’avait
accompagnée ? Je devais à mon tour inventer le visage de my own private Abe
Sada.

Entretemps, j’avais trouvé l’éditeur de mes rêves : Le
Lézard noir, qui m’avait initié aux mangas sulfureux de Suehiro Maruo. A travers
Sada, revenaient les démons du Japon qui passionnaient l’éditeur Stéphane Duval
autant que moi, et en premier lieu Mishima. C’est grâce à lui que j’ai donné un
visage à ma Sada puisqu’il accepta une idée un peu folle.

Les lecteurs de ce blog savent la place qu’occupent les
peintures de Rina Yoshioka dans mon imaginaire. Rina travaillait à cette époque
sur une peinture de femme yakuza pour l’exposition Ultime Combat, arts martiaux
d’Asie au Musée du Quai Branly. Je lui demandais de créer une Sada qui ne devait
pas ressembler à Eiko Matsuda mais à un mélange entre la vraie Sada et Junko
Miyashita, l’actrice du magnifique La Véritable histoire d’Abe Sada de Noboru
Tanaka. Elle me fournit plusieurs esquisses, et je dois avouer que je l’ai un
peu épuisée à lui en demander toujours de nouvelles. Le visage était trop rond
ou trop mince, elle était trop vieille ou trop juvénile, le regard trop aguicheur…
J’ai un peu honte en y repensant car je l’obligeais en réalité à devenir une médium
et à tâtonner à l’intérieur de ma propre psyché. Je ne la remercierai jamais
assez pour sa patience. Et puis un jour, j’ai vu Sada apparaître dans sa
chambre d’auberge et me regarder, accroupie devant la table où s’entassaient
les bouteilles de saké, tenant entre ses doigts la lanière de son kimono rouge.
Par la fenêtre, une clarté lunaire baignait les maisons en bois de cette rue du
Tokyo des années 30.  J’avais particulièrement
insisté sur la présence de la lune. Je ne sais toujours pas pourquoi. Rina mit
en quelque sorte le point final à mon livre, et sa peinture devint une préface
que l’on fit figurer dans le sommaire.

J’arrête également ici les souvenirs de l’écriture de mon
livre, et alors qu’un froid polaire s’est étendu sur Paris et qu’un retour au
Japon semble encore lointain, je me verse un verre de saké, et écoute une fois
de plus Keiko Fuji chanter que les rêves fleurissent la nuit.



Cérémonies – au cœur de l’empire des sens.


A commander sur la boutique du Lézard noir ici

Abe Sada en 1969

André Breton n’a pas rencontré Violette Nozières ni Jean Genet les sœurs Papin. En revanche, Tatsumi Hijikata, l’inventeur de la danse butô, a bien rencontré Abe Sada et a même été pris en photo avec elle.


Cela atteste de la popularité de Sada dans l’avant-garde japonaise initiée à la culture de la transgression française par le flamboyant Shibusawa Tatsuhiko. Cette star des milieux intellectuels traduisait Sade et Bataille et posait en vêtements psychédéliques devant une reproduction de La Poupée d’Hans Bellmer. 


Abe Sada était pour ces intellectuels férus de surréalisme la plus pure incarnation de l’Amour fou. Cette intelligentsia se rendait dans le bar Hoshikikusui où Sada était la serveuse et l’attraction. Telle Lola Montès, au cours d’une descente d’escalier théâtrale, elle se mettait en scène pour des clients (faussement) tétanisés et protégeant avec leurs mains leur entrejambe. 

« Je veux une photo capturant l’âme pure de Sada », avait demandé le danseur au photographe Fujimori Hideo. Cette photo servit en 1972 d’affiche à la rétrospective chorégraphique «Grand motif dansé du sacrifice enflammé » de la troupe de Hijikata. Abe Sada était alors âgée de 64 ans

Les rapports entre Sada et les artistes d’avant-garde japonais sont étudiés dans mon livre  Cérémonies – au cœur de l’empire des sens.


A commander sur la boutique du Lézard noir ici

Abe Sada après L’Empire des sens


Le film de Nagisa Oshima s’achève sur l’image des amants ensanglantés tandis qu’une voix-off relate que, lors de son arrestation, le visage de Sada était radieux. 

Qu’advint-il de Sada après les évènements relatés par Oshima ? Elle ne fut condamnée ni à mort ni à la prison à perpétuité mais à six années de détentions. Elle n’en purgera que quatre puisqu’elle fut libérée par une grâce collective de l’Empereur le 14 mai 1941. Un mois avant l’attaque de Pearl Harbor. Abe Sada a alors 36 ans. 

Mon livre s’intéresse à ce que fut alors la vie de Sada : les années de guerre qu’elle passa remariée sous un nom d’emprunt, les faits qui lui firent reprendre son patronyme et redevenir une figure publique, enfin sa popularité dans les milieux de l’Underground japonais pour qui elle symbolisa l’Amour fou. 

Si elle disparut à nouveau au début des années 70 rien n’indique qu’elle soit décédée pendant cette période. 


En 1976, Abe Sada était-elle au courant que son nom était à nouveau sur toutes les lèvres ? Savait-elle qu’elle était au cœur du plus grand scandale culturel que le Japon avait connu et que sous les traits de l’actrice Eiko Matsuda elle entrait à nouveau dans un tribunal ? 

Cette autre histoire d’Abe Sada, je la raconte dans mon livre Cérémonies – au cœur de l’empire des sens.


A commander sur la boutique du Lézard noir, ici.

Les photos de Sada datent des années 50.

Cérémonies – au cœur de L’Empire des sens


Mon livre qui revient sur les origines, le tournage et le procès de L’Empire des sens est en librairies.

En 1976, L’Empire des sens révolutionna le cinéma mondial par sa description sans tabou d’un amour passionnel. Connait-on pour autant la vie d’Abe Sada, la femme des années 1930 qui inspira Nagisa Ôshima ? Geisha, prostituée, criminelle, martyre de la condition féminine japonaise et personnalité publique, cette femme aux cent visages fut avant tout pour le cinéaste une héroïne révoltée. De sa naissance en 1905 au scandale que provoqua L’Empire des sens, Cérémonies retrace le destin hors norme d’une femme japonaise et le combat pour la liberté d’expression de Nagisa Ôshima.
à commander sur le site du Lézard Noir ici

 

Yakuza Autumn 2


30 octobre

The Yakuza (1974) de Sydney Pollack


Revoir Yakuza après mon immersion dans le ninkyo eiga est
évidemment une étrange expérience. Ce qui paraissait exotique m’est désormais
familier, tout comme Ken Takakura dont je connais désormais par cœur les
expressions et la voix. 

Et pourtant, Yakuza reste un film exceptionnel. D’abord
par le projet fou de mixer le polar américain et un genre absolument inconnu en
Occident, avec en vedette une de ses stars historiques. Dès les premières
images, c’est Kyosuke Machida, une des icones du ninkyo-eiga, qui se présente
devant nous de façon rituelle.


Comme une preuve du sérieux et du respect de
Sidney Pollack et des frères Schrader, alors scénaristes, envers les codes d’un
pays et d’un cinéma dont ils vont s’inspirer.

 

Paul Schrader reprend ses deux thématiques préférées. La Prisonnière du désert avec la fille (ici celle d’un gangster américain) enlevée dans un monde mystérieux et archaïque, et un vieux cowboy devant la retrouver. Mais aussi Pickpocket. « Pour aller jusqu’à toi, quel drôle de chemin il m’a fallu prendre, mon ami » est la phrase que pourrait prononcer Mitchum à Ken Takakura qui est ici comme un labyrinthe de silences, d’honneur et de douleur.

 

3 novembre

The Japanese Yakuza / Nihon kyôkaku-den (1964) de Masahiro
Makino



Un des premiers films de la série tentaculaire de la Toei
consacrée à la chevalerie yakuza. La belle mise en scène classique de Makino
pose les canons du genre mais permet aussi de mesurer les variations entre
social, mélodrame et baroque qu’insuffleront Yamashita, Tai Kato ou Furuhata. L’une
des surprises est l’absence de « marche vers le destin » pour une
série de règlements de compte et de morts héroïques des hommes du clan dans
différents lieux de la ville. Takakura semble par ailleurs étrangement exalté
par son sacrifice à venir. Comme il le dit à son clan : « Un homme
n’a pas plus qu’un vrai combat dans sa vie entière. S’il risque sa vie, vous
devez lui pardonner. A noter aussi la présence de Kinnosuke Nakamura qui
s’illustrera davantage dans le Jidai-geki et la série des Musashi que dans le
Ninkyo eiga. Ce qui est sans doute dommage à la vue de sa présence singulière,
son visage lunaire et sa sensibilité à fleur de peau.


 11 novembre

Victory Without Death / Bakuchi-uchi: Fujimi no shôbu
(1967) de Shigehiro Ozawa


L’un des intérêts du film est d’avoir réellement la passion
du jeu comme sujet. Si le jeu est présent dans la plupart des ninkyo, bien peu
traite de son aspect maladif. C’est ce que parvient à retranscrire Ozawa avec
deux étonnantes parties de jeu de dé. J’avoue ne pas en avoir saisi les règles
mais comme souvent ce n’est pas si important, d’autant que les jeux japonais
sont à ce point ritualisés avec des gestes et exclamations récurrentes, qu’on
est emporté par le rythme. Ce jeu simple où les deux participants sont face à
face permet justement à Ozawa une superbe rythmique sur les visages et les dés
dans le gobelet. Dans l’une le vieux chef va perdre sa mine de charbon contre
un yakuza interprété par Tomisaburo Wakayama (pour une fois dans un vrai rôle
de méchant). Dans l’autre Koji Tsuruta met sa vie en jeu, toujours contre
Tomisaburo Wakayama, pour récupérer justement cette mine. Wakayama sera mauvais
perdant, ce qui provoquera sa mort. Mais en réalité ce qui semble importer
Ozawa c’est que les hommes dévorés par la passion du jeu sont tous égaux. Ils
ont le même visage possédé, qu’ils soient de bons ou de mauvais yakuzas.

12 novembre

The Flower and the Dragon / Hana to Ryu (1965) de Kosaku
Yamashita



Première partie d’un diptyque adapté d’Hinoa Shihei connu
pour ses romans autobiographiques de guerre mais aussi pour ce récit de yakuza
devenu un classique plusieurs fois adapté. 
Le film, qui se déroule vers 1905, reprend une trame de chanbara : à
savoir un homme possédé par la lame brillante d’un couteau, auquel il a même
donné un nom et qui est l’incarnation de ses pulsions violentes. 


Le rapport
avec le chanbara vient aussi de son interprète Kinnosuke Nakamura (la série
Musashi de Tomu Uchida), aussi fiévreux que Tatsuya Nakadai. Le récit va donc
suivre la métamorphose en yakuza de Tamei voulant mener une vie d’honnête
homme. Des tentatives pour domestiquer sa violence, comme se faire tatouer un
dragon et un chrysanthème sur le torse ne font que le rapprocher de son destin.
Sa violence culmine en une incroyable scène de bagarre sur le pont d’un navire
où sa bestialité prend le dessus. 


Visuellement, il s’agit d’un film de série A,
riche en crépuscule grandioses et superbe décor comme celui du port avec ses
gigantesques bateaux. Magnifique casting aussi avec Kei Sato en yakuza aussi
fourbe que séduisant, et surtout la sublime Keiko Awaji (Chien enragé) en
tatoueuse méphistophélique qui apparaît dans un onsen comme une femme serpent
et dirige le destin du héros.


 

14 novembre

‎Silk Hat Boss / Shirukuhatto no Ohoyabun (1970) de
Norifumi Suzuki



Premier des deux épisodes du spin-off de la Pivoine rouge
consacré à l’oyabun haut en couleur Kumatora, ici affublé de taches de rousseur
écarlates. Le ton est forcément plus picaresque que la série principale et
offre à Tomisaburo Wakayama l’occasion d’exprimer sa veine comique, tour à tout
enfantin et orgueilleux, mais  retrouvant
toute son agilité et sa maîtrise du sabre lors des scènes de combat. Certaines
variations sont particulièrement hilarantes : lors de la marche vers le
destin, Wakamaya tire un gigantesque canon pour aller faire exploser la maison
du clan rival. 


Junko Fuji apparaît dans quelques scènes avec toute la grâce et
la violence de son personnage et l’on retrouve également la fabuleuse boss
O’Taka du clan Dojima. 


En second rôle, Masumi Harukawa (Désir meurtrier
d’Imamura) en geisha amoureuse de Kumatora est irrésistible de sensualité
gourmande.

 

15 novembre

Internal Sleuth / Sakura no Daimon (1973) de Misumi Kenji



Polar ultraviolent de Kenji Misumi avec Tomisaburo Wakayama
en flic vengeur. Je connaissais surtout son frère Shintaro Katsu mais j’ai
désormais une vénération sans borne pour Tomisaburo, colosse au regard
d’enfant, pouvant être paillard et comique dans La Pivoine rouge ou ici aussi
sombre et nihiliste que dans les Baby Cart.


Misumi s’inscrit dans le style
documentaire mit à la mode par Fukasaku, promène ses acteurs dans les rues de
Shinjuku, et filme les fusillades « sur le vif ». Avec cette histoire
de 150 armes volées par un clan yakuza à une base américaine et de corruption
dans la police, il se rapproche d’un style américain pas loin de Friedkin mais
conserve les jets de sang du chanbara. En chien fou tueur de flics, Renji
Ishibashi annonce les yakuzas survoltés de Miike. Internal Sleuth apparaît
d’ailleurs, autant que les films de Fukasaku, comme l’origine des polars de
Miike et de The Blood of Wolves (2018) de Kazuya Shiraishi.

Un champ-contrechamp génial entre Wakayama et Ishibashi.

 

16 novembre

An Outlaw/ Narazumono (1964) de Teruo Ishii



Un film grotesque, tragique, jazzy mais aussi envoûtant et d’une
sidérante beauté. Ce n’est pas un yakuza-eiga malgré la présence de Ken
Takakura et du génial méchant Toru Abe, mais un film de « hitman » ce
qui est presque un genre en soi au Japon (et plus tard à Hong Kong). Voir par
exemple le célèbre Golgo 13. 

L’intrigue est très étrange avec ce tueur (Takakura) errant dans Hong Kong puis Macao à la recherche des gangsters l’ayant trahi, et rencontrant plusieurs femmes mourant les unes après les autres plus ou moins par sa faute. Pourtant, pruderie oblige de Takakura, il ne fera l’amour avec aucune. Une scène folle où, pour soigner une prostituée malade en train d’étouffer car son sang s’est accumulé dans la gorge, il l’aspire avec la bouche et recrache des jets d’hémoglobine. Une sorte de baiser ensanglanté qui est la malédiction du personnage. L’utilisation des décors de Macao par Ishii est magnifique, l’architecture portugaise, presque orientale, donnant une dimension wellesienne à la fuite de Takakura, petite silhouette noire coiffée d’un chapeau.



18 novembre

Lone Wolf Isazo / Hitori Okami (1968) de Kazuo Ikehiro



Isazo était autrefois au service d’un seigneur. Tombé
amoureux de Yoshino la fille de celui-ci, il a un enfant avec elle mais la
famille les sépare. Isazo part donc sur les routes et devient un yakuza
mythique. Revenant dans la région où vit Yoshino désormais ruinée, il retrouve
son fils à qui on a fait croire que son père était un samouraï mort au combat.
On retrouve les thèmes fétiches de l’univers de Raizo Ichikawa : la
paternité, l’orphelin, même si cette fois c’est lui qui devient un père
tragique. 


Le film est très beau et atmosphérique avec ses paysages de neige
rappelant Goyokin ou Le grand Silence, et une scène splendide où, immobile sous
la pluie devant une roue à eau, Isazo se souvient de sa séparation avec
Yoshino.  


A l’inverse des furieux et
parfois cabotins Mifune et Nakadai, l’art de Nakadai est l’introspection, le
souvenir, et les douleurs muettes. Le film par ailleurs revient aux origines
des yakuzas pendant l’ère Edo : des joueurs vagabondant à travers le
Japon, d’extraction pauvre et sans autre revenu que les dés ou les cartes. A la
fin de son aventure, qu’aura gagné Isazo ? Quelques instants avec son
fils, une cicatrice sur le visage et les tombes de ses adversaires venant
hanter ses cauchemars.

 


22 novembre

The Symbol of a Man: The Rule for a Vagabond /  Otoko no monsho – ruten no okite (1965) d’ Eisuke
Takizawa



The Symbol of a Man est une série yakuza de la Nikkatsu mettant
en vedette Hideki Takahashi dans le rôle d’un jeune chef devant parfaire son
apprentissage. The Rule for a Vagabond se déroule pendant O-bon, la fête des
morts et dans sa première partie est dédié à cette pratique japonaise du voyage
et du vagabondage, qu’il soit professionnel comme pour les troupes de théâtres itinérantes
et pour les forains et colporteurs dressant leurs tréteaux à l’entrée des
temples. 


Il peut être aussi existentiel comme pour le héros et bien d’autres
yakuzas allant de clans en clans et demandant l’hébergements.  C’est donc tout un peuple nomade que représente
le film de façon colorée et finalement assez joyeuse. L’autre thème est assez classique
puisque le héros, au cours d’une embuscade a tué un homme, provoquant
incidemment la déroute d’une famille, et livrant leur territoire à un clan sans
scrupule. 


Il va donc prendre la place de son adversaire et se racheter en
combattant les mauvais yakuzas. Hideki Takahashi est un acteur d’une grande
beauté et au regard intense, que l’on pourrait classer dans les « Alain Delon »
japonais. Les splendides décors naturels de villes e l’ère Meiji, de temples et
de forêts, permettent de s’aérer avant de retourner dans le monde clos du ninkyo
eiga de la Toei.


Conte des chrysanthèmes tardifs


On croirait d’abord à un classique récit d’apprentissage. Kikunosuke, fils adoptif d’une puissante dynastie kabuki mais acteur médiocre, renonce à son rang pour épouser Otoku, une jeune nourrice. Il intègre une modeste compagnie itinérante, et y forge un talent qui lui permet in fine de retrouver son milieu d’origine. L’expérience de la pauvreté ferait ainsi éclore, tel un chrysanthème tardif, la vérité de l’acteur. Le retour du fils prodigue s’avère un sombre triomphe, le clan contraignant Kiku à renoncer à sa compagne. C’est d’ailleurs Otoku elle-même qui choisit de s’effacer, avec une abnégation forcenée qui en fait une héroïne purement mizoguchienne. Le théâtre kabuki et ses codes permettent à Mizoguchi d’inscrire Otoku et Kiku dans une forme purement plastique : « une idée (et non une nature) », comme l’écrit Barthes au sujet des onnagata, ces acteurs japonais spécialisés dans les rôles féminins. Otoku disparait pour qu’une autre femme puisse s’épanouir, celle chimérique et théâtrale que Kiku interprète, une princesse statufiée par le fard blanc et un lourd kimono presque sculpté.  

Dans un monde estompé, littéralement sans soleil puisqu’aucune scène ne se déroule à la franche lumière du jour, Mizoguchi élabore un récit spectral, encore plus troublant que celui de la lune vague après la pluie. C’est une pièce classique, maintes fois adaptée au cinéma, qui ouvre le film : Les Spectres de Yotsuya (1825) de Tsuruya Namboku dans lequel Oiwa, une musicienne défigurée et poussée au suicide par un samouraï cruel, revient d’outre-tombe accomplir sa vengeance. Mizoguchi choisit le final de la pièce, lorsqu’Oiwa s’élève des marais, en compagnie d’un autre fantôme, un masseur également assassiné. Grâce à un trucage scénique propre au kabuki, un même acteur interpréter les deux personnages. Ainsi, non seulement Mizoguchi place en exergue une célèbre figure de martyre, mais il définit le comédien par sa capacité à conjuguer les genres. C’est comme si, à chaque acteur était couplé un fantôme féminin représentant rien moins que la tragédie elle-même, dans sa forme la plus pure. Sans elle, l’homme de scène n’est que technique, comme ces samouraïs sans âme, froides machines à tuer, qui au final sont toujours défaits par des vagabonds hirsutes, aveugles ou nihilistes. C’est par exemple, une autre figure de l’androgynie, son ami Fuku, qui aide Kiku à revenir au sein du clan en lui offrant, le temps d’une représentation, son personnage de princesse condamnée. 


Barthes voit dans l’onnagata la forme extrêmement pure de la combinaison des signes du féminin. Pourtant chez Mizoguchi, une telle créature, entièrement intellectuelle et insensibilisée ne serait pas considérée comme un acteur d’exception. Ce qui creuse la différence justement est ce qui échappe  au code et à la copie. On ne voit jamais Fuku sur scène mais, lorsque derrière un voile créant un superbe effet de trame, il observe Kiku interpréter la princesse, il n’est qu’un frémissement d’amour. Kiku est proche d’atteindre cette grâce blessée, mais une dernière touche manque pour achever le chef-d‘œuvre. En rendant son dernier souffle, il reviendra à Otoku de la lui donner. Elle incarne alors cet amour qui ne demande rien en retour, cette abnégation totale et presque surhumaine. Elle ne cesse d’être la « nourrice » qui jusqu’à la fin alimente le jeu de Kiku. Ainsi, le triomphe de l’acteur qui salut cérémonieusement la foule, devient l’élégie funèbre de l’épouse, et leur descente commune au tombeau. C’est parce qu’il intègre à son art le fantôme d’une femme sacrifiée que Kiku devient un grand comédien.