Tokyo, mars 2025 : fantômes d’une exposition fantôme

Avant de passer à 2026, il est temps de régler son compte à cette année maudite. 

Jadis les choses se dégradaient plus au moins lentement ; maintenant, avec l’effrayante rapidité de notre époque, elles disparaissent purement et simplement. J’en ai fait l’expérience avec une expo sur laquelle je travaillais depuis plus de deux ans et qui, en juillet, trois mois avant son ouverture a été annulée par son commanditaire, la structure en charge du Grand Palais Immersif. 

Il s’agissait d’une nouvelle exposition sur les fantômes d’Asie qui cette fois aurait été composée de projections, de théâtres d’ombres, dans des couloirs de métro hantés et de maisons d’Edo. Le but était de créer une attraction de maison hantée japonaise (Yūrei-ya) terrifiante et poétique. La raison de l’annulation : le projet était, parait-il, trop effrayant pour un public familial et d’enfants. En quoi une exposition sur les fantômes asiatiques ne devrait pas être effrayante et serait destinée à des enfants ? Je vous laisse juge. Une réflexion quand même : certaines puissances financières au lieu de s’investir dans la création, et de prendre des risques, préfèrent détruire des projets sur lesquels une dizaine d’artistes étaient en train de travailler.

Des films tournés à Tokyo en mars avec Charles Carcopino et Constant Voisin, il ne reste que  quelques photos. Je ne sais pas ce qu’ils sont devenus, et j’en ferai sans doute des cauchemars pendant longtemps. Nous avions tourné avec le Dairakudakan, la mythique troupe de danse butô d’Akaji Maro. A part ces photos, demeure le souvenir de moments exceptionnels : voir les fantômes que j’avais imaginés prendre vie grâce aux géniaux danseurs du Dairakudakan. Ce fut une semaine de transe où dans le studio de Maro, nos journées ressemblaient à des séances de spiritismes. 

Laissez-moi vous présenter nos fantômes. 

Oiwa, la star des fantômes classiques 

Oiwa est interprété par Yang Jongye et maquillée par Maria Colarossi qui a parfaitement recréée la défiguration d’Oiwa, la pauvre joueuse de biwa rendue folle par son mari, Iemon le samouraï cruel. 

Tomoko Miura, la collégienne spectrale du métro

Interprète : Yuka

Tomoko n’est pas rentrée chez elle après les cours, et jamais plus sa famille n’a entendu parler d’elle. Elle apparaît parfois à l’heure du dernier métro, dans les stations désertes de la banlieue de Tokyo, demandant son chemin aux usagers.

Rei Takahashi, le fantôme de l’institutrice

Interprète : Takakuwa Akiko

Alors qu’elle quittait l’école où elle enseigne, Rei Takahashi a été assassinée. Stalker ? Vengeance ? Meurtre sans mobile ? L’affaire n’a jamais été résolue. Plusieurs élèves ont déclaré avoir vu mademoiselle Takahashi errer en pleurant dans les couloirs de l’école. Elle aime les enfants mais elle leur fait peur, telle est la malédiction de l’institutrice.

Koji Tanaka, l’esprit vengeur du salaryman

Interprète Oda Naoya

Koji Tanaka est mort à son travail (karoshi), d’une crise cardiaque. Il hante depuis l’immeuble de son entreprise, apparaissant dans l’ascenseur, et les bureaux.


Akaji Maro

Et bien sûr Maro lui-même personnifiant les spectres des kaidan de l’ère Edo, ces terrifiantes histoires surnaturelles rapportées par Lafcadio Hearn.

Après les tournages, bien sûr les fantômes, démaquillés, se retrouvaient dans les restos et les petits bars de Golden gai.


La disparition de Golden Gai


Qu’en était-il d’ailleurs de Golden Gai, l’un de mes endroits préférés au monde, et mon inspiration depuis de nombreuses années ? Le moins qu’on puisse dire est que le quartier filait un mauvais coton. Bien sûr peu à peu, au fil de mes séjours, la ville fantôme était devenue un lieu touristique mais cette année pour la première fois, je voyais des guides avec leur petit fanion se déplacer dans les ruelles, entourés de grappes de voyageurs dégainant leur iPhone devant les fenêtres des bars du rez-de-chaussée, comme s’ils étaient au zoo. Certains jeunes serveur en rajoutaient par ailleurs dans la connerie, balançant de la musique débile pour faire consommer toute la nuit des Américains ou Australiens. Certes, les mama-san, dont le quotidien est précaire faisaient leur chiffre d’affaires mais jamais elles ne m’ont semblé si fatiguées et sans entrain. Je prenais des verres avec quelques amis, dont la délicieuse fan de manga d’horreur Chiemi, mais je désespérais de retrouver mon Golden Gai ténébreux.

Jusqu’au moment où par hasard, je tirais le rideau d’un bar sombre et lugubre où je pense n’être jamais entré. Un seul usager, et de petites bougies posées sur le comptoir pour seul éclairage. Quelques touristes passaient leur tête sous le rideau mais décampaient prestement. La serveuse était une belle jeune fille aux longs cheveux noirs, excessivement pâle. Pas de R’N’B comme dans les bars pour jeunes mais un envoûtant morceau de piano. Je demandais de quoi il s’agissait. « Morisu Rabelu » me répondit le joli spectre. Comprendre « Maurice Ravel ». Et soudain ses yeux se révulsèrent et elle fut saisie de tremblement comme si la musique la traversait.  Même si ce bar, comme tous les autres, ne faisait que quelques mètres carrés, il conservait l’ambiance unique de Golden Gai, tout comme l’éternelle photo d’Asakawa Maki, usée par la pluie, sur la porte de l’Utamaro. 

Theater of Life (1963) de Tadashi Sawashima

« Theater of Life » n’est pas un film sur le théâtre japonais, à moins que l’on considère le monde des yakuzas comme un théâtre, avec ces acteurs prisonniers des codes et des rituels : les présentations lyriques, les échanges de coupes de saké pour sceller une amitié, le respect absolu des chefs, les tatouages dévoilés avant le combat final, la mutilation du petit doigt pour laver un affront. Evidemment, tout cela est motivé par le fameux code d’honneur, d’inspiration confucéenne, poussant à des extrémités absurdes, comme cette règle voulant que si l’on est hébergé, ne serait-ce que pour une nuit, par un clan, on soit près à mourir pour lui. 

Il y a donc la vie, celle que vous et moi menons, et le « théâtre », le monde  des yakuzas où sont exacerbés, mais de façon stylisée, les conflits moraux. Le titre de la longue saga de Shiro Ozaki, dont seul le chapitre concernant le yakuza Hishakaku est adapté, renvoie probablement à Shakespeare et à la fameuse réplique de Comme il vous plaira:  « Le monde est un un théâtre et les hommes n’en sont que les acteurs. »   

La tragédie de ces hommes est de s’être enfermés volontairement dans des structures aliénantes qui ne leur procurent que de la souffrance. Nulle transcendance chez les yakuzas ; à peine peuvent-ils murmurer comme Ken Takakura « enfin je suis devenu un homme », alors qu’ils agonisent à l’issue d’un combat sacrificiel.  C’est pourquoi les films de yakuzas nous fascinent, car, comme le disait Chris Marker dans « Sans Soleil », même la douleur chez eux est ornée. Dans « Le Théâtre de la vie », qu’est-ce qui fait se fendiller cet univers à la masculinité crispée ? La femme bien sûr et l’amour. 

Hishakaku (Koji Tsuruta), séparé de sa compagne Otoyo (Yoshiko Sakuma) après plusieurs années de prison, ira la chercher jusqu’en Mandchourie. Durant son périple, il connaîtra l’amitié, la trahison et le pardon, fondera une famille, et deviendra lui-même chef de clan… Une vie écartelée entre l’honneur et les sentiments. Jamais dans un film d’action américain, un film noir ou un western on ne verra autant d’hommes pleurer. Car les yakuzas sont des sentimentaux, comme la « enka », ce déchirant blues japonais qui accompagne leurs sacrifices (ici par le grand chanteur Hideo Murata, également acteur dans le film). Et le public pleurait avec eux, composé d’étudiants engagés prêts à aller affronter les policiers, de salarymen du miracle économique, eux-mêmes dévoués à leurs chefs et s’épuisant pour eux. 

Parmi les spectateurs, des yakuzas venaient se resourcer à ce fameux « ninkyo », le code d’honneur chevaleresque, nostalgiques d’une époque valeureuse qui n’était pourtant qu’un songe. Car les yakuza-eiga ne sont que des fictions, des contes, de la propagande, commandés directement aux studios par des crapules parant de romantisme leurs exactions reposant sur la violence, l’extorsion et l’intimidation. Il est fort à parier que jamais un personnage de yakuza chevaleresque comme Hishakaku ait jamais existé. Selon le réalisateur Teruo Ishii, Noburo Ando, gangster devenu comédien, lui aurait déclaré à propos du modèle d’Hishakaku qu’il était « en fait un véritable salaud.»

Tadashi Sawashima pour ce premier film qui allait lancer la vague du ninkyo-eiga (plus de 200 films produits par la seule Toei) dote le genre d’une esthétique amoureusement conçue par les artisans du studio. Les petits quartiers ténébreux de Tokyo, à la fois urbains et campagnards, éclairés par la lune, ou les lanternes rouges des bordels. Ce monde en clair-obscur est par définition celui des yakuzas, à la lisière du crime et de la légalité. 

Le soin accordé aux décors et à l’« atmosphère » nous rappelle le réalisme poétique des années 30 de Marcel Carné et Grémillon, et l’on pourrait très bien imaginer Jean Gabin sortant de prison et allant jusqu’à Alger, dans la casbah, pour retrouver Mireille Balin devenue une épave dans un bouge à légionnaires.

On pense aussi à « Casque d’or » de Becker et à la lutte à mort de Manda et Leca pour une belle prostituée, exemple parfait de ninkyo-eiga français qui s’ignore, les apaches remplaçant les yakuzas. Comme dans le ninkyo partageant les bons yakuzas chevaleresque des mauvais, seulement avides d’argent et de puissance, Manda est un cœur pur qui ne croit qu’en l’amour et l’amitié, tandis que Leca est un truand embourgeoisé se donnant des airs « respectable » mais prêt à toutes les traitrises.

Ken Takakura et Koji Tsuruta, les deux piliers du ninkyo-eiga

Les yakuzas cinématographiques sont moins des personnages que des figures morales et esthétiques, comme le souligne leurs flamboyants tatouages. Alors oublions les vais yakuzas qui ne méritent que le mépris, et admirons le jeu magnifiquement stylisé de Ken Takakura, ses yeux toujours humblement baissés, sa voix basse mais chantante de bluesman, et la fureur qui le possède lors des combats, comme si l’encre de ses dessins lui brûlait la peau.

Les deux volets de « Theater of Life » sont édités par Roboto Films et peuvent-être commandés ici

L’Ecole de la chair (1965) de Ryô Kinoshita

Une adaptation de 1965 du livre de Mishima, qui lave le cerveau des vagues souvenirs du film risible de Benoit Jacquot, dont l’affiche a longtemps défiguré l’édition Folio. Elle est réalisée par Ryô Kinoshita, cinéaste inconnu (de moi en tous cas – ne pas confondre avec Keisuke) n’ayant apparemment à son actif que trois films pour le cinéma, et pour le reste quelques téléfilms et série. Le roman est respecté à la lettre, décrivant la passion d’une femme à l’approche de la quarantaine pour un garçon de 21 ans. 

L’école de la chair, donc, dont elle sortira à la fin diplômée en ayant repris possession de son désir – mais on ne sait pas si cela signifie une émancipation ou la fin de sa vie amoureuse. Le roman montre en tous cas la faculté de Mishima de projeter, dans des figures féminines, les passions qui sans doute l’animaient, et qui représentaient sa vérité profonde, sans doute plus que son folklore fasciste. 

Le film est une merveille formaliste avec une idée folle par minute : passages sidérant d’une mise en scène classique à la théâtralisation sur fond noir, brusques raréfactions sonores, accélération expérimentales, et surimpressions oniriques. 

Celui qui sans aucun doute a vu L’Ecole de la chair, et en a retenu la stylisation, est Paul Schrader pour son Mishima. 


On n’est pas loin de Masahiro Shinoda, mais curieusement le film est produit par la Toho qui n’était pas à la pointe de la nouvelle vague. Senkichi, le jeune gigolo est interprété par Tsutomu Yamazaki, acteur à la très longue carrière, qu’on a vu mille fois sans forcément l’identifier. Toho oblige, il apparaît dans plusieurs Kurosawa, Entre le ciel et l’enfer par exemple où il est l’un des ravisseurs. Taeko en revanche est incarnée par une des actrices les plus marquantes du cinéma japonais des années 60, Kyoko Kishida avec son visage très singulier, à la fois magnifique, séduisant et effrayant. 

Un visage en tous cas qu’on ne se lasse pas de regarder. Elle est l’épouse bourgeoise de Passion de Masumura, et surtout La Femme des sables d’Hiroshi Teshigahara. C’est elle qui rajoute de la profondeur à cet étourdissant exercice formel. Au fond, sous son apparente faiblesse, elle est toujours une femme insecte, une mante religieuse, qui pourrait bien finir par dévorer le petit macho Senkichi.

Le film respecte à la lettre l’esprit de Mishima (jusque dans les intérieurs bourgeois kitsch), peut-être dans le but d’en faire un de ces « films scandales » des années 60 qui fleurissaient dans le monde entier. Quatre ans avant Les Funérailles des roses, Ryô Kinoshita dépeint les « gay bars » de Tokyo, et des jeunes garçons pouvant aussi bien coucher avec des hommes que des femmes  dans le but de se faire entretenir. Le patron du bar, confident de Taeko, est un « gay boy » angélique annonçant Peter, la queen des Funérailles des roses. Ça aussi permet de chasser le souvenir de Vincent Lindon, grotesque travesti minaudant dans le film de Jacquot. 

Notons pour finir le défilé du couturier parisien « Yves Suger Laurende » car L’Ecole de la chair est aussi une comédie de mœurs, brocardant la bourgeoisie de l’après-guerre et son goût pour le luxe européen. Avoir un jeune amant, comme dans Le Diable au corps de Radiguet, en faisait partie.


Minoru Kuroda, mangaka de l’apocalypse


Sur la précieuse page instagram Japanese Avant-Garde Books (ici), je découvre cette effrayante adaptation de 1971 de La Planète des singes par un certain Minoru Kuroda. 

Ces expérimentations par les singes sur des cobayes humains ne viennent évidemment ni du livre de Pierre Boule ni du film de Franklin J. Schaffner mais des romans eroguro d’Edogawa Rampo et leurs adaptations par Teruo Ishii comme Horrors of a Malformed Men. 

Le malaise nait de ce dessin naïf pour représenter les humains et les singes, et de la précision un peu maniaque des décors, mais aussi de nos souvenirs du film, comme si on en voyait une version fantasmée par un esprit malade.

 


Kuroda est un dessinateur de mangas d’horreur shojo, donc pour adolescentes, et si ceux-ci vont moins loin dans le gore, ils sont néanmoins angoissants. Il y a classiquement des spectres mais aussi des créatures que l’on suppose messianiques et des ombres grisâtres cherchant à posséder les héroïnes. Ce qui s’y joue semble un combat spirituel et pas un simple récit d’horreur.


Certains manga sont clairement destinés aux adultes, et Kuroda va très loin dans les représentations d’horreurs apocalyptiques.


C’est justement l’apocalypse qui semble son grand sujet, pas seulement au niveau artistique mais aussi spirituel puisque en 1980, Kuroda fonde une secte la « Subikari Kōha Sekai Shindan » (Le monde divin de la lumière et des ondes lumineuses), dont les membres sont essentiellement des fans de ses mangas. Au sein de la secte, il n’abandonne pas son activité de mangaka.


Voici ce qu’en dit Tsushiro Hirofumi ici

« Il s’agit d’une nouvelle religion issue de la lignée d’Ōmoto, Sekai Kyūseikyō et Mahikari. Fondée par le mangaka spiritualiste Kuroda Minoru (1928- ), sous l’influence de Sekai Mahikari Bunmei Kyōdan. Kuroda, qui gagnait sa vie en tant qu’artiste de manga tout en poursuivant ses études sur le monde spirituel, réussit à s’imposer comme un spécialiste de ce genre. Il rencontra plus tard Okada Kōtama (1901-74), fondateur du Sekai Mahikari Bunmei Kyōdan, et commença à suivre ses enseignements. Après la mort d’Okada, il quitte Sekai Mahikari Bunmei Kyōdan et, après avoir reçu une révélation divine, fonde en 1980 le Shūkyō Dantai Kōrin, qu’il enregistre en tant qu’organisme religieux indépendant en vertu de la loi sur les corporations religieuses. En 1984, le groupe prend son nom actuel.

Les doctrines du groupe mettent l’accent sur la possession spirituelle, et les pratiques du rituel du tekazashi (le levé des mains émettant une lumière spirituelle) comme moyen de purifier les esprits. » 


« Son fondateur étant un artiste qui dessinait des mangas axés sur la spiritualité, les adeptes du groupe sont en grande partie des jeunes qui ont lu ses romans graphiques et assisté à ses conférences. Son moyen de prosélytisme le plus efficace est clairement les histoires illustrées représentant des esprits et la communication avec les esprits des morts, publiées sous forme de livres ou dans des magazines. En outre, le mouvement accorde une grande importance aux supports vidéo et a enregistré des conférences, des séminaires et d’autres activités similaires sous forme de vidéos promotionnelles. En intégrant à la fois des mangas spirituels et des technologies d’imagerie tournées vers l’avenir, il suit une voie de prosélytisme qui lui permet d’atteindre une génération qui s’est largement détournée de la lecture.

Siège : Tokyo. Nombre nominal de membres : environ 4 500 »

Bien que se rattachant au « monde divin de la lumière et des ondes lumineuses », ses mangas de propagandes sont toujours traversés de terrifiantes visions d’apocalypse. Né en 1928, Kuroda serait toujours vivant et donc âgé de 98 ans. 

Maîtresse Tomeki, les ficelles du métier

Ce billet n’aurait pas été possible sans la traduction vivante et précise de Constant Voisin. Son Instagram  ici et les sublimes photos de Vincent Guilbert. Son site ici. Et bien sûr la gentilesse et la disponibilité de Tomeki.




De l’écrivain Nagai Kafu au cinéaste Kenji Mizoguchi, tous vous le diront : côtoyer les femmes de la nuit est un bon moyen pour comprendre une société : ses injustices, ses privilégiés et ses exclus. Un soir au « Sea and Sun », bar excentrique du Golden Gai, j’ai fait la connaissance de la ténébreuse Tomeki. Dans l’atmosphère burlesque du lieu, mélange de cabine de yacht et de film pink, son élégance un peu distante et hors du temps détonnait. Très librement, elle me parla de sa profession : Maîtresse SM. Rien d’étonnant à Shinjuku, où sur le même comptoir, au cœur de la nuit, peuvent se rencontrer un cinéaste, un mangaka, une secrétaire et une hôtesse de club érotique. On peut s’interroger cependant sur le concept même de Maîtresse SM dans un pays où le modèle de la femme au foyer reste dominant, où les chefs d’entreprise restent majoritairement des hommes, et où les politiciens libèrent sans garde-fou une parole sexiste d’un autre âge. Le poids du patriarcat est-il si oppressant qu’il doit s’inverser sous la forme de jeux de rôles ?

Le parcours de Tomeki est une réponse à cette domination sociale. Le récit épique de sa vie a commencé par des violences sexuelles auxquelles sont confrontées les japonaises dès leur plus jeune âge. « Il y a beaucoup de pervers au Japon. La première fois que j’ai eu affaire à ce genre de personne, j’avais quatre ans et j’habitais Osaka. Quand ma mère allait faire les courses, je restais au coin librairie du supermarché. Et un jour j’ai senti qu’on me touchait les fesses, j’ai pensé que c’était ma mère qui me faisait une blague et quand je me suis retournée j’ai vu le pervers typique, avec un grand imper et des lunettes de soleil. Ça m’arrivait pour la première fois et j’ai couru dans les bras de ma mère en pleurant. Plus tard quand j’étais en primaire, un type m’a entraînée dans la cour du jardin d’une maison qui avait l’air abandonnée. Il m’a montré des photos pornographiques de lui-même. Des dizaines et des dizaines de photos, ça n’en finissait pas. Il me parlait sans arrêt en même temps :  » C’est ce que font tes parents la nuit, ce n’est pas la même chose que quand tu prends ton bain. C’est un plaisir partagé.  » J’en avais la tête qui tournait. Terrifiée, je me suis enfuie. Quand je l’ai raconté à ma mère, elle m’a dit :  » Il y a des types comme ça partout, donc il faut faire attention.  » J’ai souvent attiré ce genre de personnes, mais je n’aime pas être prise en pitié à cause de ça. J’ai commencé à vouloir prendre ma revanche sur les hommes et leur rendre la monnaie de leur pièce, et c’est ce qui m’a guidé vers le SM. » 

Premiers pas dans le métier



« Lycéenne je bossais dans un 7-Eleven, une chaîne de superettes, et j’en discutais avec mon patron. Il m’a proposé de m’accompagner dans un club. Il n’y avait aucune ambigüité entre nous, mais j’en ai parlé à ma mère qui m’a dit :  » Tu plaisantes ?! tu veux y aller sans moi.  » On y est allé tous les trois et ça a fait sensation parce que les gens avaient l’impression de voir une famille. Tous les types voulaient se faire maîtriser par la mère et la fille. Ils se prosternaient devant nous et nous suppliaient de les humilier. Parmi les Maîtresses, il y avait Miss Dali, qui était très célèbre à Osaka, et qui a nous a appris les ficelles du métier : comment utiliser un fouet, comment utiliser les bougies. Elle nous disait aussi :  » Si tu tapes un peu par ici les clients détestent ça, donc si tu as envie de les faire pleurer un bon coup, vas-y.  » Bref, toutes les bonnes techniques. Ma mère avait toujours eu envie d’entrer dans le monde du SM. Elle est un peu plus petite que moi, très fine avec une silhouette élancée. On a été instantanément populaires mais ma mère a réalisé qu’elle préférait n’être que spectatrice, et j’ai continuée seule le métier. J’y allais une fois par mois mais quand on a découvert que j’étais mineure, il a fallu officialiser mon statut, et passer de cliente à Maîtresse. » 

Une jeune fille de 16 ans et sa mère qui fréquentent les clubs BDSM a tout pour frapper l’imagination. Au Japon, une telle situation n’est sans doute pas banale, mais pas inimaginable non plus, tant ce n’est pas une pratique cachée : les clubs ont pignon sur rue et un soir j’ai vu à Kabukicho, une Maîtresse masquée, toute en latex luisant, parader dans la rue, tenant en laisse un esclave marchant à quatre pattes ; humiliation publique qu’on imagine délicieuse pour le soumis. Le BDSM pourrait être assimilé à une forme d’aristocratie du travail du sexe, s’étendant à d’autres catégories comme la performance et la photo. La pratique traditionnelle du Shibari, cet art des liens, a été abondamment documentée par des artistes de renom tel Araki. Les soirées Department H et Torture Garden sont de véritable  » fashion show  » pour les créateurs de costumes en latex et vinyle, et les clubs se muent parfois en galeries d’art. A la différence du tout venant du travail du sexe, le BDSM possède une aura de contre-culture. Les romans d’Oniraku Dan, pygmalion de l’actrice Naomi Tani, la reine du bondage des années 70, sont encore très populaires, même si Tomeki critique cette exploitation de la femme soumise. Elle juge qu’elle est faite pour flatter les hommes et n’a rien à voir avec sa propre philosophie fondée sur une suprématie féminine absolue.


Malgré la vocation qu’elle sentait grandir, Tomeki a cependant hésité avant d’entrer franchement dans les  » ordres « . D’autres options s’offraient à elle et ce n’est pas par dépit qu’elle est devenue Maîtresse.

« Comme j’étais à l’université Geidai en design graphique, je ne pouvais passer que trois heures par jour dans le bar SM, et ça devenait un job étudiant pas très bien payé. Pour ma grand-mère, qui était très traditionnelle, une femme n’avait pas besoin de faire des études. Elle devait trouver un mari et avoir des enfants. Elle a accepté de me payer deux années de fac, mais pas plus. Ce n’était pas suffisant pour faire ce dont j’avais envie : devenir designer graphique à Shiseido, la société de maquillage. D’un autre côté, je voyais Miss Dali qui avait sa horde de fans, et j’avais envie de cette notoriété. J’avais aussi commencé à prendre des cours d’art dramatique. Je ne savais pas si mon cœur penchait vers le théâtre ou le SM. La compagnie a décidé de bouger d’Osaka à Tokyo, et j’ai suivi le mouvement. Finalement, j’ai lâché le théâtre pour devenir officiellement Maîtresse SM. J’ai postulé dans un club où on m’a dit que je devais d’abord débuter comme  » sub-girl « . Ce sont les filles qui doivent subir des sévices pour apprendre le métier. Moi, je ne me sentais pas capable de commencer comme soumise, j’étais faite dès le départ pour être Maîtresse. Je me suis renseigné sur Internet et j’ai tenté le tout pour le tout en choisissant le premier club de la liste. Sur le site, il n’y avait que des filles sublimes et je pensais n’avoir aucune chance. On m’a pourtant tout de suite engagée. En pensant que je n’aurais aucun succès, j’ai choisi le créneau le plus large, de 14h à 23h, cinq jours par semaine. J’ai été complète dès le premier jour. Il n’y avait strictement aucune pause, c’était non-stop. Pour prendre un peu de repos, je demandais à mes clients de s’occuper de moi, de me masser les jambes et les épaules. » 

Jeu et discipline



La Maîtresse est surtout une maîtresse de jeu. Elle règne sur un petit monde très structuré mais doit cependant satisfaire les désirs des clients. Toute la complexité du rôle réside dans cet équilibre.

« Je me suis assez vite prise au jeu parce que ça ressemblait beaucoup au théâtre. Ma spécialité, c’est le jeu de rôle. Les clients m’amènent un scénario, par exemple j’interprète un agent du KGB et j’ai un prisonnier face à moi et je dois le faire avouer. Il y a des scénarios plus classiques comme celui du mauvais élève qui a zéro et à qui je donne des leçons particulières. Ça m’amusait de sentir les inclinaisons des clients qui entouraient fois en rouge les lignes de dialogue qu’ils avaient vraiment envie que je dise. Au début, j’avais quelques pervers de base, et ces gens-là je les ai tellement victimisés qu’ils ne sont plus jamais revenus. Il y en avait un en particulier, très violent, qui voulait renverser les rôles et soumettre les Maîtresses. Je l’ai fait pleurer et on ne l’a jamais revu. Petit à petit ça a filtré mes clients qui sont devenus des espèces de croyants, des adeptes d’une sorte de secte dont j’étais la leader. Il y avait beaucoup d’articles sur moi sur Internet qui disaient :  » Elle prétend qu’elle vient juste de commencer mais ça se voit qu’elle a des années d’expériences. Qui est cette star dont on parle partout ?  » » 

Le monde du BDSM est finalement proche d’autres pratiques mêlant discipline de fer et hiérarchie, qu’il s’agisse de la danse butô, de la vie monastique bouddhistes ou des arts martiaux. Il n’y a pas loin du dojo au donjon. 

« Toutes les Maîtresses sont obligés d’acheter leurs propres costumes, c’est à cela aussi qu’on reconnait celles qui ont du succès. J’allais à Para-Para, un magasin spécialisé du quartier de Kichijoji à Tokyo. Ils prennent très précisément des mesures de toutes les parties du corps. Elle est tenue par un couple de personnes âgées, très qualifiées pour ça. Quand je leur donne des indications, comme par exemple avoir des jambes plus allongées, ils travaillent au millimètre près pour réaliser ce que j’ai en tête. Une Maîtresse qui a des costumes qui lui vont comme un gant, c’est beaucoup plus vendeur. Dans ce premier club SM, la notion de hiérarchie était très poussée : il ne fallait pas porter les mêmes couleurs que ses aînées. J’ai remarqué qu’il n’y avait pas de violet foncé chez mes  » senpai « , donc j’ai opté pour cette couleur. Et les gens qui sont arrivés après moi faisaient en sorte de ne pas porter de violet. Le noir, forcément, pouvait être porté par tout le monde puisque c’est la couleur de base. » 

L’autre équilibre devant être préservé est celui entre travail et vie privée. Quelle est la distance entre sa persona de domina, charismatique, et cruelle, et l’autre Tomeki, une femme qui dans sa vie de tous les jours peut aussi tomber amoureuse. 

« J’ai un changement complet de personnalité. Quand le client entre dans la pièce, j’entre aussi dans mon rôle, et ce n’est pas la même identité. Dans ma vie amoureuse, c’est même l’inverse total. Si quelqu’un qui m’attire me disait :  » Comme tu es Maîtresse, tu pourrais essayer ce genre d’accessoire sur moi ? « , ce serait la dégringolade et je le verrais juste comme un masochiste. Un de mes clients a vécu ce genre d’expérience. Il était marié depuis des années mais, un jour, sa femme a découvert sa double vie et ça a été le drame. Elle lui a dit :  » Soit on divorce, soit tu deviens mon esclave.  » Je lui ai dit :  » De quoi te plains-tu ? Jusqu’à présent tu payais pour venir au club, et maintenant tu as ça à la maison.  » Lui était au bord des larmes, et m’a dit qu’il ne fallait pas plaisanter avec ça. » 

Une femme sur le fil du rasoir


Tomeki ne veut pas dire son âge, craignant que des clients, apprenant qu’elle est plus jeune qu’eux, ne la respecte pas. Devenir l’actrice des fantasmes, souvent inavouables, des hommes, lui a donné une force impressionnante, autant mentale que physique. Pourtant on perçoit aussi une brisure. Ce sentiment provient peut-être du fait que cet entretien a été réalisé pendant une période de latence et de remise en question. 

« Mes pratiques sont assez sportives. Je me suis brisée la jambe pendant une séance qui était basée sur les arts martiaux. J’ai entendu littéralement mes ligaments se rompre, et ça m’a mise à terre. Le client était affolé, mais comme j’avais mon personnage dans le sang, je lui ai dit :  » Qu’est-ce que tu racontes ? Tu es mon esclave !  » On a continué pendant vingt minutes jusqu’à ce que l’ambulance arrive. Ça m’a fait comprendre que je m’investissais un peu trop intensément. J’étais dans ce club pendant quatorze ans et j’ai décidé de faire une pause. Pendant deux ans, j’ai tout arrêté, pour me recentrer sur moi-même. Mais l’addiction a refait surface. J’ai remarqué un club assez récent à Ikebukuro où travaillaient des filles que je connaissais. J’ai été accueillie avec du champagne, elles étaient dingues de me voir revenir au travail. Je voulais faire des jeux de rôle avec les clients mais la direction avait envie que je donne des cours. Donc certains jours je faisais des jeux, et d’autres j’apprenais aux filles toutes les techniques : manier le fouet, les godes-ceinture, les accessoires. Le propriétaire m’a suggéré de diriger une de ses boîtes. Ça a duré quelques mois mais il était trop tyrannique et nous parlait très mal. J’ai claqué la porte il y a trois mois. Avec mon problème de jambe qui n’est pas complètement résolu c’était assez éprouvant mentalement. J’ai été en maison de repos et je commence seulement à en voir le bout. Je sais ce dont j’ai envie : prendre mon indépendance et peut-être développer une activité sur Internet, même si c’est moins confortable qu’un club qui nous trouve les clients. Il y a une grande différence de mentalité entre les Maîtresses qui savent s’adapter l’époque comme celles qui sont sur Onlyfans, et les autres qui restent dans une industrie qui n’est pas reconnue officiellement. » 

La tolérance de la société japonaise envers l’industrie du sexe a en effet ses limites, et même une Maîtresse ne peut échapper à une autre forme de domination, bien plus hypocrite puisqu’elle est administrative.


« Il y a beaucoup de problèmes de ce côté-là. Je suis obligé de faire toutes mes déclarations d’impôts, assurances, etc. en tant que personne lambda sans parler de mon travail puisque ça entre dans le monde de l’industrie du sexe qui n’existe pas dans l’administration. La raison est toute simple. Il y a une partie importante des clients qui est composée de personnes d’influence : des politiciens, des comédiens, des célébrités et ces gens-là ne gagneraient rien du tout à reconnaître cette industrie. Ce serait pour eux un danger supplémentaire puisque leur nom pourrait sortir à tout moment. C’est profondément injuste mais j’ai compris le système : ces personnes d’influence, à partir du moment où elles payent, considèrent que les comptes sont réglés. Il n’y a pas grand-chose à faire. Quand je vois des donjons à l’étranger, où les Maîtresses ont chacune leur pièce et sont reconnues officiellement, je trouve qu’elles ont de la chance. Ce serait vraiment l’idéal pour moi. » 

Interprète Constant Voisin

Entretien réalisé à Shinjuku (Tokyo) le 31 aout 2023


Tomeki et Constant après l’interview à Golden Gai