Le bruit des chrysanthèmes . Duo Henritzi x Higashi

Le 9 décembre, Le BAL présentait en
clôture une performance de Michel Henritzi (lapsteel) et Yôko Higashi (danse), en
clôture de l’exposition Provoke.

Michel Henritzi parle sur son blog
(ici) d
e leur collaboration
« Le bruit des chrysanthèmes,
comme le cri des ombres blanches gravé sur les pierres tombales de Hiroshima.
Nous n’avons pourtant rien vu à Hiroshima, ni à Alep, ni ailleurs. D’autres
âmes s’évaporent et tournent sans fin dans la nuit depuis, encore, chaque jour
recommencé …
Cette performance s’inscrit à la
façon d’une calligraphie sur une toile sonore bruitiste jouée du côté d’une
« Metal Machine Music ». Danse nourrie par le butoh, plus que dans sa
répétition, réapprendre a danser avec nos ombres, nos fantômes, les yokai
modernes grimaçants. Le bruit est celui du corps de la danseuse, de son
souffle, les chrysanthèmes comme des particules sonores recouvrant sa danse,
l’espace intérieur/extérieur. Le bruit des pétales qui tombent au sol,
insoutenable, indicible.

Yôko Higashi danse sur la lame du
couteau de l’existence, let it bleed. Viendra le silence de nos prières.
 »



Quelques questions à Yôko.

Ta danse était-elle improvisée
?  
Yôko Higashi : J’ai imaginé une trame en observant
le lieu de la performance (la salle en sous-sol du BAL), comme s’il y avait une
histoire à suivre sans qu’elle soit concrètement visible à travers mes
mouvements. Au moment de la performance, en recevant la musique dans mon corps,
j’ai improvisé tout en gardant cette sorte de cette « trame » à l’intérieur de
moi.

La musique aussi ?
Je crois que la musique est
totalement improvisée. Je pense tout de même qu’il y avait quelques intentions
de la part de Michel pour ce duo. Son impro n’est pas venue d’un état complètement
blanc ou vide.

Tu avais déjà travaillé avec Michel Henritzi ?
Oui, nous avons fait une performance
à l’école media art EMA fructidor à Chalon, en juin 2016.

Qu’est-ce qui te plait dans sa musique ?
Son côté « rêve inquiétant » et «
noise ».

Pourquoi « Le bruit des chrysanthèmes » ?
C’est Michel qui l’a nommée ainsi. Le
chrysanthème est une fleur pour les morts. Toutes les catastrophes humaines
récentes sont ancrées en moi, comme chez la plupart de gens. je suis
traumatisée par certains évènements 
comme la catastrophe de Fukushima, la guerre en Syrie par ex, et Je suis
plutôt pessimiste en raison de certaines réalités désespérantes comme ce
système créé par les banques et les multinationales sur lequel nous n’avons
aucun pouvoir bien que vivant en démocratie. Cependant, je ne voulais pas non
plus faire une performance illustrative ou accusatrice. Je ne veux pas mélanger
ma pratique artistique à mon engagement personnel. Je crois que c’est pareil
pour Michel. J’ai réalisé la performance en pensant vraiment au contenu de
l’expo Provoke. Ce titre est venu lors de notre première performance à Chalon.

Avais-tu un personnage en tête ?
Un personnage existant ? Non.

Est-ce du butô ?
L’esprit est  Butô, je crois, mais après, je laisse au
public déterminer si c’est du Butô ou pas !

Le maquillage très féminin (le noir autour des yeux, la bouche rouge)
a-t-il un sens particulier ?
D’habitude, je ne me maquille jamais
autour de mes yeux (et quant à ma bouche, je n’ai rien mis !), mais cette fois,
en regardant l’expo, j’ai décidé de le faire. Cela faisait partie de mon costume
qui allait avec cet espace, entouré des photos de Provoke.

A un moment tu relèves ta jupe et il y a une culotte avec des poils.
Pourquoi ?
C’est un secret (rire). Ah une chose :
ce n’était pas une culotte mais un « tsun-string
de danseur de Buto » sur lequel j’ai cousu des plumes noires pour donner
l’impression qu’il s’agit de poils  anormalement touffus. D’ailleurs, lorsque j’ai
interprété une pièce de Buto chorégraphiée par Masaki Iwana il y a plus de
10ans, le tsun avec des faux poils
(ce n’était pas des plumes alors) faisait partie de mon costume.

Que représente Provoke pour toi ?
Les initiateurs du mouvement parlaient
de leurs photographies comme du « matériel provocateur pour la pensée »
et j’y ajoute ma vision « provoke » comme performeur-danseuse. C’est-à-dire
une connexion directe et instantanée entre le corps et la pensée, et cela rejoint
le Bûto. C’est cela « Provoke » pour moi.

Le site de Yôko Higashi
Le site de Michel Henritzi 

Les cafés de Chiiko Ayasaki

J’ai rencontré Chiiko en 2010 alors
qu’elle servait au Café Ranpo à Yanaka (voir ici). J’avais été intrigué par ses
dessins érotiques très personnels prenant comme cadre le café lui-même (voir la
première illustration). Nous sommes restés en contact et nous nous sommes revus
en octobre à l’occasion de la projection des films de Bertrand Mandico à l’Institut
français de Tokyo. Cet érotisme des matières, à la fois luxuriant, dérangeant
et drôle ne pouvait que lui plaire. 

Chez Chiiko, les filles, qui lui
ressemblent,  mènent une obscure vie
organique dans des cafés et restaurants vétustes. Ce sont les nymphes, ivres et
repues, de la poussière, des comptoirs usés, des poêles noircies et de la
vaisselle ébréchée.  Mais ces serveuses de
café n’attendent pas d’être mangées comme le chantait Brigitte Fontaine, ce
sont elles qui vont vous dévorer.
En cadeau, elle m’a donné des cartes
postales et des flyers. Les voici.



Le site de Chiiko
http://www.ayasakingyo.com/

Sorcellerie de Shinjuku


Dans les rues de Kabukicho, dans les ruelles de Golden Gai, sur les trottoirs de Shinjuku Dori, à Nichome, au Cambiare, au Perla, au Bar Honey, devant les enseignes des clubs érotiques, devant le grand cinéma Toho, avec Natsuco, Ikuko, Ami, Bertrand Mandico et la collégienne deux fois croisée et avec l’homme tigre de Golden Gai.

Golden Gai is the Space


Takashi Kurashi, que je rencontrais
au Bar Buster, est cinéaste. Je m’en doutais puisque depuis une dizaine de
minutes j’étais troublé par sa ressemblance frappante avec Lav Diaz, le réalisateur
philippin. Mais lui, ce ne sont pas les grandes fresques telluriques qui le
passionnent mais des films expérimentaux en macro où il voit l’accès à un autre
monde. « 2001 l’odyssée de l’espace
est mon film favori, m’a-t-il dit ce soir-là. J’aimerai être le Kubrick
japonais. Vous savez : Golden Gai est l’espace. »  C’était encore plus beau prononcé
en anglais par un cinéaste psychédélique japonais : « Golden Gai is
the space ». Comme David Bowman, Takashi Kurashi, sans doute cherche-t-il
à atteindre le bout du cosmos, qui toujours se dérobe lorsque l’aube bleutée
signe la reprise des affaires courantes à Shinjuku. Il faudrait passer par un interstice
infime d’espace et de temps, à la lisière de l’aube, pour disparaître dans la vie parallèle.
Lost in time and lost in space.
Mami-chan, la jeune
patronne, préfère quant à elle Lolita de Kubrick. Son bar, qui a brûlé en avril dernier, a été reconstruit à l’identique. Le
Buster est un bar rock où elle fait partager sa passion pour les Girl’s band,
américains comme les Runaways ou japonais comme Shonen Knife et The Portugal Japan.
 Aux bars « showa », surchargés
d’affiches, de flyers et de photographies de Terayama, elle a choisi la
sobriété : une simple couleur rouge qui recouvre tous les murs. Couleur intense
qui capture un peu de cet espace infini. Sur la photo, Mami-chan a de faux-airs
de Juliet Berto, nouvel indice pour moi de la résonnance des pas entre les
piétons de Paris et ceux de Tokyo.

Nous ne sommes qu’aux portes de la vie parallèle. 

Photographier le Golden Gai

Je ne suis pas un photographe et à vrai dire je n’y connais pas grand-chose. Pourtant, j’ai ressenti le besoin de photographier le Golden Gai. C’était une façon d’entrer dans ce territoire qui me fascinait et une façon de le regarder et puis qui sait peut-être un jour le voir. Sur les conseils d’un ami, j’optais pour un Canon 1100 d’occasion et je troquais l’objectif pour un 50mm. Ma première série de photos date d’octobre 2015. Très vite j’ai compris que je voulais adopter le point de vue d’un voyageur arpentant Golden Gai et jetant un coup d’oeil à travers les fenêtres et les rideaux en plastiques des portes. Cette méthode m’offrait des reflets, des couleurs et la transparence usée du plastique et des vitres. Je retrouvais souvent ce « doré » qui désigne le quartier. Cet estompage me parlait aussi du temps et de mes chers fantômes. J’ai à nouveau photographié les ruelles en aout et octobre 2016. J’ai vu la rue sinistrée par l’incendie d’avril se relever littéralement de ses cendres quelques mois plus tard, reconstituée, propre et scintillante, comme si tout avait été pardonné. Mais quelque chose s’était bien passé. Pour la première fois, dans ce cycle ininterrompu de nuits, Golden Gai avait fait l’expérience de sa disparition.
Et moi, qu’avais-je appris et que me restait-il à apprendre ?
Un soir, un Japonais qui était dans la même réflexion que moi me confia quelle était sa vision de Golden Gai.

Je n’aurai pas pu l’exprimer mieux. Ce sera le sujet d’un prochain billet.

Le livre de L’Empire des sens

L’Empire des sens étant censuré au
Japon, Oshima édita en 1976 un livre qui comprenait le scénario, un texte du cinéaste
et surtout 22 photographies. Plus qu’un livre, il devint  un motif d’inculpation et la police débarqua
dans les locaux de la maison d’édition Sanichi Shobô pour en saisir les
exemplaires. Le gouvernement japonais ne pouvant traduire Oshima devant les
tribunaux pour un film français, c’est ce livre qui fut déclaré obscène et
valut au cinéaste un procès qui le marqua à vie. Les photographies valent aussi
par leur disposition en diptyque, horizontalement sur des doubles pages. La
dernière photographie qui montre les amants riants à travers leur ombrelle percée
affirme que L’Empire des sens est
aussi un film sur la joie, le sentiment adverse à toutes les censures.

Le mystère de la femme en blanc

Le 24 octobre, à peine déposées mes
valises à l’hôtel, je fonçais à Golden Gai voir la rue qui avait brûlée en
avril dernier. En août, lugubre rue fantôme (lire ici), elle était encore
isolée par des suaires en plastique bleu comme si on voulait contenir cette
force sournoise qui avait tenté d’éteindre Golden Gai et le renvoyer aux
ténèbres. On m’avait dit que quelques bars avaient rouvert dont le Buster de Mami
et le Darling de Yuya mais ce soir-là je n’en croyais pas mes yeux : c’est
la rue entière, illuminée, qui avait ressuscitée de la suie et des gravats. Certaines
mama-san, parmi les plus pauvres ou les plus abattues par le sinistre, avaient
revendus leurs échoppes et quelques étages attendaient leur rénovation
mais dans les petites chapelles bleues, roses et violettes, on célébrait à nouveau
le culte de Kenji « Julie » Sawada et Momoe Yamaguchi. 
Pris dans le
jetlag, je flottais un peu. Je me demandais si, comme dans la série Stranger Things, en un clin d’œil la rue n’allait
pas s’obscurcir, tomber en cendre et me capturer moi-aussi
derrière le voile d’ombre. Lorsqu’apparu un curieux personnage. C’était une vieille
femme en vêtements blancs qui s’arrêtait devant chaque bar, tendait le bras et agitait
rapidement les doigts comme si elle lançait un charme. Qui est-elle ? Une folle ? Une sorcière ? Une chamane comme les itako du nord du Japon qui communiquent avec les esprits ? Les mama-san auxquelles
je montrais sa photo ne l’avaient jamais vue, mais ses gestes et ses vêtements
blancs leur faisaient froid dans le dos.