Animerama : vertiges érotiques de l’animation japonaise

 


Entre 1969 et 1973, Osamu Tezuka et Eichii
Yamamoto inventaient le dessin animé pour adulte, érotique et psychédélique, en
se projetant dans les contes orientaux, l’antiquité et le moyen-âge. Après le
génial Belladonna,  Eurozoom (voir ici) a
édité également Mille et une nuits (1969)
et Cleopatra (1972), les deux volets
inédits de la trilogie Animerama.


Splendide folie graphique, toute en
rondeurs, arabesques et couleurs vivantes, Mille
et une nuits
retrace l’épopée d’Adlin (mélange d’Aladin, Ali Baba et
Sindbad, et par ailleurs inspiré de Jean-Paul Belmondo), un pauvre marchand
d’eau finissant par devenir calife de Bagdad. Sous son allure picaresque, le
récit offre une très belle construction symétrique puisque le nomade opprimé
finira par exercer les lois injustes dont il était la victime.

Cette réflexion
sur le pouvoir, l’amour et la révolte colle parfaitement à la contestation de
l’autorité des années soixante, emportée par une irrésistible musique
psychédélique d’Isao Tomita. Contemporain de Yellow Submarine de George Dunning, Mille et une nuits s’engouffre
dans la même voie d’expérimentations visuelles et musicales. Malgré un sujet
qui s’y prête, le film n’est pas une simple illustration des contes mais est
sous-tendu par un projet plus ambitieux : faire du dessin animé
l’expression la plus pure de l’érotisme. 

Sur une île peuplée de femmes surnaturelles, Adlin se noie dans une ivresse sensuelle se traduisant par des croisements de lignes douces esquissant des fesses, des seins ou des pénis sans jamais aller au terme de la représentation. Ce moment d’abstraction est le sommet du film et digne de figurer parmi les classiques du cinéma expérimental.


Cleopatra est davantage marqué par le
style graphique de Tezuka (qui co-signe cette fois le long métrage) avec des
personnages anguleux et des femmes insectes longilignes.  Ce second opus est à la fois un péplum et un
film de science-fiction débutant avec des agents secrets du futur envoyés en
Egypte antique. Lors du prologue filmé en prises de vues réelles, seuls leurs
visages ont été redessinés, produisant une curieuse hybridation.


Plus comique
avec ses déformations de personnages en proie l’émotion (souvent sexuelle), il
joue sur les anachronismes et fait apparaître en caméo des icônes comme
Astroboy, autre succès de Tezuka. Lors d’une séquence délirante, l’arrivée de Cléopâtre
à Rome est saluée par un défilé de chefs-d’œuvre de l’art occidental animés allant
de Goya à Dali, en passant par Degas et Millet. 


L’esthétique
traditionnelle  japonaise, tenue
relativement à l’écart de la trilogie, fait aussi retour lors de la splendide
séquence de la mort de César filmée comme une pièce kabuki. 


Tout cela est un
peu sans queue ni tête, historiquement farfelu (Cléopâtre aurait commandité
l’assassinat de Cesar), mais témoigne d’une vigueur et d’un plaisir d’expérimenter
réjouissant. 


Ce patchwork trouve son unité à travers la figure tragique de Cléopâtre,  femme à la fois fatale, innocente et victime de
la soif de pouvoir des hommes. Cette dimension féministe trouvera son
accomplissement dans Belladonna, le
chef-d’œuvre symboliste de Yamamoto.


  

Summer Wars de Mamoru Hosoda (2012)

Contes et légendes du Cyberespace




Summer Wars décrit la guerre
que livrent Kenji un jeune informaticien, et une famille campagnarde contre
Love Machine, un virus menaçant de détruire Oz, un monde virtuel fédérant la
population mondiale. Signé par un des plus talentueux animateurs japonais actuels,
Summer Wars  est une œuvre complexe et sans cesse
euphorique.

Connu
en France grâce à
La Traversée du temps,
Mamoru Hosada est un peintre délicat de la vie provinciale japonaise, constante
des productions Madhouse (les merveilleux
Un
été avec Coo
et Mai Mai Miracle).
S’il excelle à représenter une campagne estivale bruissant d’une vie secrète,
Hosada est également le démiurge d’univers virtuels foisonnants. Oz marque
l’aboutissement d’un travail commencé avec
Superflat
Monogram
, reprise de l’univers d’Alice commandée par l’artiste Pop Art
Takashi Murakami, et
Digimon Adventure,
décrivant déjà la lutte contre un virus informatif vindicatif. Oz, aux allures
de parc d’attraction psychédélique, récupère les esthétiques pops du Kawaii (le
mignon enfantin, tout en courbes, popularisé par Hello Kitty) et du Superflat
(les couleurs en à-plats, sans ombre ni relief). Sa belle architecture aérienne
et ses avatars drolatiques, renvoient à la préhistoire le sinistre Second Life
et son peuple de zombies.

Cette
vision idéalisée et pacifiste, propre au Kawaii, est aux antipodes de celles,
cauchemardesques, de Serial Experiment
Lain
de Ryutaro Nakamura et Chiaki Konaka ou de Ghost in the Shell de Mamoru Oshii nées au début de l’Internet.



Oz est
un monde en perpétuelle construction et métamorphose, comme le signale le totem
qui occupe son centre : une tête gigantesque de Félix le chat. Outre son statut
de figure fondatrice du dessin animé, Félix est une créature modulable (sa
queue devient un point d’interrogation), presque un idéogramme. Pendant les
premières minutes du film, Oz s’élabore au fur et à mesure de sa description. Le
plaisir enfantin du jeu de construction se développe encore lors de
l’énumération des degrés de parentés de la famille et l’organisation  par la grand-mère de la résistance de la
petite ville contre le virus.


La
grand-mère devient le lien affectif et familial qui unit tous les membres de la
communauté. Ce qui permet de lier les mondes réels et virtuels, n’est rien d’autre
que la famille, fondement de la société japonaise. D’abord locale et
provinciale, la famille devient globale et planétaire dans le Cyberespace. Pour
autant Hosoda, n’en fait pas une force passéiste. Au contraire,  c’est une entité mutante, tentaculaire et joyeusement
anarchique. Le jeune héros, mathématicien génial, devra tout autant débrouiller
des généalogies remontant aux samouraïs que déjouer les stratégies malignes de
Love Machine.

 


Dans
son ultime métamorphose, Love Machine devient un essaim d’avatars, rappelant
les créatures d’épingles d’Alexeïeff. Tirer son énergie d’identités qu’il
emprisonne est l’unique motivation de ce vampire cybernétique. Alors que Oz
repose sur une vision enchantée et utopique de la mondialisation, le virus en
est le démon capitaliste et profondément nihiliste. Lorsqu’il aura épuisé
toutes les ressources du monde virtuel, il ne lui restera qu’à disparaître avec
lui. 

Pourtant,
Love Machine motivé uniquement vers sa satisfaction immédiate, recèle une
faiblesse : il ne possède ni passé ni mémoire. Pour le combattre, Kenji et la
famille convoqueront d’abord les stratégies guerrières des samouraïs. Les
matières synthétiques du monde virtuel sont remplacées par une multitude de petites
baraques en bois qui emprisonnent le virus. Le bois, anachronique dans le monde
lisse et acidulé d’Oz, est comme l’exhumation d’une antique civilisation au
cœur du Cyberespace. Hosoda ne se contente pas d’opposer Love Machine, monstre
issu des jeux vidéos, à une pratique ancestrale, il montre le plaisir ludique
comme une constante de l’âme japonaise. Ainsi, la grand-mère lègue à sa petite
fille son habileté au Hanafuda, jeu de carte traditionnel. La mémoire à
laquelle fait appel Hosoda est alors très émouvante. L’actrice qui prête sa
voix à la grand-mère n’est autre que JUnko Fuji, interprète de la Pivoine Rouge,
la joueuse de Hanafuda d’une série mythique des années 70.

C’est
ce passé glorieux, l’âme d’un cinéma japonais à la fois populaire et ambitieux,
dont le conte cybernétique de Mamoru Hosada recueille l’héritage.

 

 

Entretien
avec Mamoru Hosoda



On retrouve dans Summer Wars certains motifs des œuvres de Takashi Murakami ?

Je
dirai plutôt que c’est l’inverse : c’est moi qui lui ai donné ses idées.
Lorsque j’ai tourné Digimon, j’ai
représenté le monde virtuel comme un globe blanc, parcouru de lignes rouges. En
automne 2002, Murakami est venu me voir aux studios de Toei Animation. Il
devait faire une publicité pour Louis Vuitton et m’a commandé un film d’animation
: Superflat Monogram. Lorsqu’il m’a
montré son projet, j’ai retrouvé des images de mon Digimon. Donc, c’est plutôt moi qui l’ai influencé. Takashi
Murakami est un ami, je ne corrige pas à chaque fois.

 

Pourquoi avoir donné au virus le nom de
Love Machine ?

Love
Machine représente l’intelligence artificielle – « AI » en anglais qui
signifie « amour » en Japonais. Takashi Okazaki, l’auteur d’Afro Samouraï qui a créé le design des
personnages, est un fanatique des statues de Bouddha. Il lui a donné cette
forme impressionnante.

 

Une même saturation d’informations
caractérise le monde d’Oz et la famille Shinohara.

Cela
vient de l’expérience de mon propre mariage. Lorsque j’ai rencontré la famille
de ma femme, ils étaient si nombreux que je ne comprenais pas qui était qui.
Encore aujourd’hui je ne me souviens pas de tous leurs noms. Pour moi, le
mariage représente une multitude d’informations et j’ai failli m’évanouir quand
j’ai du toutes les mémoriser.

On
retrouve ce foisonnement dans la scène du repas familial. Ils sont une
trentaine autour d’une table, cela demande énormément de travail. Pour cette
raison, les films d’animations comprennent très peu de scènes de repas. Ici
chaque membre de la famille mange à son propre rythme. Il n’y a pas vraiment de
héros dans Summer Wars, c’est la
famille qui est un personnage à part entière.

 

Summer
Wars
associe le monde
virtuel et la famille, ce qui est inhabituel.

Lorsqu’on
traite du réel et du virtuel on condamne souvent un des deux. Par exemple, on
dit que l’Internet est un monde faux, que ce n’est qu’un rêve et qu’il faut faire
confiance à la réalité. A l’inverse, on dit aussi que l’Internet représente le
progrès et permet de réaliser des choses inédites. Je voulais montrer les bons
côtés de ces deux univers puisque l’Internet et la famille sont indispensables
à notre vie. La vraie opposition ce situe davantage entre ce qui est local ou
régional et la globalisation. On a tendance à penser que ce qui est local n’a
plus de valeur. J’ai voulu montrer comment les familles du monde entier veulent
aider cette famille japonaise. Je pense que malgré la globalisation, les
familles peuvent changer le monde.

 

Vous utilisez des stratégies anciennes
pour combattre les dangers du futur.

Je
crois que ces stratégies miltaires existent encore aujourd’hui dans le monde
d’Internet. La scène où Love Machine est emprisonné par les petites maisons
vient d’un fait historique. Je me suis inspiré de la famille Sanada, qui a
réellement existé dans cette région et qui a combattu l’armée du samouraï Tokugawa.
La famille Sanada avait 2000 soldats alors que l’adversaire en avait 38.000.
C’était donc sans espoir. Mais ils ont gagné en enfermant l’armée ennemie à
l’intérieur de leur propre château.

L’origine
du titre vient du fait que la famille Sanada a livré plusieurs guerres en été.
D’où le pluriel.
 

 


Dans quel courant de l’animation japonaise
vous situez-vous ?

Dans
l’histoire du cinéma d’animation japonais, il y a trois courants. D’abord, Toei
animation, qui a produit le premier long métrage d’animation japonais : Le Serpent blanc de Taiji Yabushita.
Aujourd’hui, Miyazaki  s’inscrit dans
cette tradition. Le 2e courant vient de Tatsunoko Pro., fondée par Tatsuo
Ushida, dont Mamoru Oshii est l’héritier. Madhouse quant à lui retrouve
l’esprit du studio d’Osamu Tezuka. La caractéristique de Madhouse est son grand
respect de chaque auteur. Même si j’ai beaucoup travaillé pour eux, je suis
issu de la Toei et  Madhouse l’a
parfaitement accepté. Dans Summer Wars,
j’ai mis beaucoup de ma propre expérience et de ma vie privée. Je viens de la Toei
où j’ai appris le cinéma. J’aime son côté très dynamique, et même un peu
vulgaire. Je suis très fier de mon origine.

 

En quoi Summer Wars est-il proche de la
Toei ?

Dans
l’histoire du cinéma japonais, il y a également trois tendances : la Toei, la
Toho et la Shochiku. Ozu a beaucoup tourné pour la Shochiku. Les films Shochiku
montrent des familles tranquilles, ancrées dans la vie quotidienne. Un des
réalisateurs phares de la Toho, est Kon Ichikawa dont les familles sont plutôt  hors-normes. A la Toei, les familles sont un
peu yakuza comme dans la série La Pivoine
rouge
. L’héroïne est jouée par Junko Fuji qui était à l’époque une
star.  C’est elle qui prête sa voix à la
grand-mère dans Summer Wars. Et elle
est la maman de Shinobu Terajima qui vient de remporter le prix d’interprétation
à Berlin pour Caterpillar de Koji Wakamatsu
!

 

Interprète :
Shoko Takahashi

Hana & Alice mènent l’enquête de Shunji Iwai (2016)

Contours de l’adolescence

Portraitiste délicat de la jeunesse japonais, avec des films comme April Story, Love Letter ou All About Lyly Chouchou, Shunji Iwai fut un cinéaste culte dans l’Asie des années 90-2000. Son meilleur film, Hana & Alice (2004), récit vagabond sur les complots amoureux de deux lycéennes, marqua une éclipse d’une dizaine d’années consacrées à la production. S’il revient à la réalisation, c’est précisément pour retrouver son duo d’adolescentes et raconter l’origine de leur amitié. Preuve que l’animation reste le seul cinéma japonais réellement exportable, Hana & Alice mènent l’enquête est le premier film d’Iwai à connaître une exploitation française. Si on pouvait craindre que son style pop et impressionniste s’accorde difficilement à l’époque contemporaine, il n’en est rien. L’animation faisant l’effet d’un bain de jouvence, c’est avec une fraicheur intacte qu’il retrouve son cher sujet : l’éducation sentimentale des jeunes filles. Essayant de suivre la trace de « Judas » un collégien sataniste et polygame, les aventurières ne cessent d’emprunter des fausses pistes, de passer du coq à l’âne,  et de divaguer dans cette ville de province assoupie. Comme des petites sœurs en uniforme de Céline et Julie ou de Reinette et Mirabelle, leur amitié est un dialogue ininterrompu et fantasque qui réinvente le monde et relance sans cesse la fiction. 


La rotoscopie, consistant à redessiner les prises de vues réelles, n’est pas un simple cosmétique qui permettrait Yu Aoi et Anne Suzuki, les interprètes du film « live », de rajeunir d’une quinzaine d’années. Décrié par les tenants du dessin pur dans les années 70, lorsque Ralph Bakshi le généralisait avec Le Seigneur des anneaux, et aujourd’hui rendu vieillot par la motion capture, le procédé est utilisé par Iwai pour sa dimension poétique et surréelle. Hana et Alice sont dans l’entre-deux du dessin et de la photo, comme elles le sont de l’enfance et de l’âge adulte. 


Le rotoscope n’est alors ni un décalque ni une simplification du réel mais le révélateur de la vie parallèle des adolescentes. Iwai dessine au cœur du visible et du quotidien un territoire clos et un peu sacré qui est celui de la shojo, terme japonais désignant tout à la fois la jeune fille et la vierge. Comme dans le film de 2004, la salle de danse que fréquente Alice devient une « station physiologique » où il étudie les corps, mouvements et postures. Les jeunes filles sont d’abord « écrites », comme l’onnagata dont parle Barthes dans L’Empire des signes, cet acteur de kabuki, spécialiste des rôles de reine ou de vierge et qui est d’abord un calligraphe de la féminité. 


Nous ne connaitrons pas le vrai visage des interprètes d’Hana et Alice (Yu Aoi et Anne Suzuki ne font que leur prêter leur voix), « modèles » auxquels le contour noir donne dans une forme. C’est une empreinte dynamique que la rotoscopie révèle : Alice est mutine et coquette, portée par une énergie parfois désordonnée mais toujours solaire ; Hana est farouche et maladroite, ses mouvements traduisant quelque chose de plus obscur et recroquevillé. Ce tracé expressif fait défaut aux garçons de l’école, figures anonymes aux traits à peine esquissés, comme s’ils n’avaient pas encore totalement pris consistance dans le monde des deux filles. Quant aux pères, ils sont absents ou lointains comme celui d’Alice, un salaryman fatigué. L’enquête d’Hana et Alice porte alors sur une figure masculine qui n’est qu’une chimère, une de ces légendes urbaines dont raffolent les jeunes Japonais. 


Mais cette obsession qui leur fait perdre la tête et les entraîne à hors du monde shojo est déjà le sentiment amoureux. Grâce aux décors et effets atmosphériques d’Hiroshi Takiguchi (Garden of Words de Makoto Shinkai), la dernière partie de l’enquête est le moment le plus beau du film. La petite ville passe de teintes orangées et crépusculaires à une nuit grisâtre. 


Ce monde dépeuplé où Hana et Alice semblent naufragées est le pays perdu de la jeunesse des adultes. Cette angoisse couve sous le rose-kawaï, lorsque les mères minaudent devant les professeurs comme des lycéennes ou sont embaumées dans leurs vêtements de gothic lolita comme de grandes poupées inquiétantes. 

Un vieil homme se décrit comme un dessin qui peu à peu se tache et se ride, mais il raconte que son bras, toujours lisse comme celui d’un adolescent, l’empêche de basculer tout à fait dans le monde des vieillards.

 


La question initiale d’Iwai, « Qu’est-ce qu’une adolescente japonaise ? », débouche alors sur d’autres interrogations : qu’est-ce qu’une mère ? Qu’est-ce qu’un père ? Qu’est-ce que vieillir ? La seule réponse est qu’en tous les cas il ne faut rien regretter de sa jeunesse.


Liz et l’oiseau bleu de Naoko Yamada (2019)

 

Les choses qui font battre le cœur

 


Après Silent Voice, Liz
et l’oiseau bleu
vient placer Naoko Yamada au premier plan de l’animation
japonaise contemporaine. Qu’il s’agisse de la première réalisatrice d’anime pour le cinéma à gagner un statut international
n’est pas insignifiant. Cette mue qui fut celle du manga dans les années 70, il
est temps qu’elle s’opère dans l’animation, milieu encore très masculin et otaku. La dimension où s’inscrit Liz et l’oiseau bleu est de fait riche
d’écrivaines et d’auteures de manga puisqu’il s’agit du shôjo, récits sentimentaux destinés aux adolescentes et les mettant
en scène.  Bien plus qu’une simple classification
entre les genres, cette véritable culture, commune aux femmes japonaises,
remonte aux années 1920. Sans cantonner les réalisatrices à des sujets
exclusivement féminins, il apparaît cohérent que cette catégorie leur soit
prioritairement ouverte, ce que la réussite de Liz et l’oiseau bleu vient démontrer.


Si l’on devait dresser une
taxinomie du shôjo, le film de Naoko
Yamada en fournirait les exemples les plus essentiels. On y retrouve certains
motifs récurrents comme la communauté féminine (un lycée pour filles), une
discipline artistique (la musique classique), des références européennes (L’Oiseau bleu lointainement inspiré de
Maurice Maeterlinck) et surtout une amitié exacerbée et romantique entre
camarades de classe. Les deux héroïnes, Nozomi et Mizore, musiciennes dans
l’orchestre du lycée, vivent leurs dernières semaines de terminale et peut-être
celles de leur amitié. A la vivace et aérienne Nozomi est dévolue la flute,
tandis que l’introvertie Mizore possède la gravité du aubois. Le morceau
qu’elles répètent et le conte dont celui-ci s’inspire, vont leur permettre de
comprendre leurs aspirations respectives. En retour, les sentiments des jeunes
filles enrichiront la musique, par ailleurs une superbe création originale de Kensuke
Ushio et Akito Matsuda. C’est donc un très beau thème qu’aborde Naoko
Yamada : l’interprétation musicale comme création et introspection. Ces
univers intérieurs, presque abstraits, la réalisatrice les avait déjà éprouvés
puisqu’avant l’hypersensibilité musicale de Liz
et l’oiseau bleu
, elle explorait dans Silent
Voice
le monde du silence d’une jeune sourde-muette.


La mise en scène de cette
admiratrice de La Couleur de la grenade
de Paradjanov et de Piquenique à Hanging
Rock
de Peter Weir est calme, précise et presque expérimentale. Les
fenêtres, grilles, aquariums et tableaux noirs délimitent l’espace du lycée,
tout comme les chaussettes, jupes, nœuds et chemises construisent les figures
de lycéennes. Pour Yamada le visage n’est pas le point nodal de l’expression et
de l’émotion. Elle peut tout aussi bien cadrer à partir de la taille les jambes
de ses personnages, leur faire exécuter une pirouette gracieuse, saisir un
tremblement de main, et laisser la tête hors-champ. Cette structure, si elle
multiplie les cadres et fragmente les corps, n’est cependant pas carcérale et
oppressante, il s’agit seulement de saisir l’adolescence comme un temps et un
espace circonscrit dont le lycée et l’uniforme sont les symboles. 


Avec leurs
jupes bleues, les lycéennes sont bien entendu des oiseaux prêts à quitter leur
cage et prendre leur envol. L’univers du conte, dont nous voyons les images
s’animer, est l’inverse graphique du lycée. Le huis-clos s’ouvre sur des
collines d’herbes vertes, des grands ciels d’azur, et les camaïeux de gris et
de verts laissent place à des couleurs vives qui, dans les moments les plus
lyriques, s’évadent des contours. Dans ces ruptures de style et l’emploi de
l’aquarelle, est perceptible l’influence de Belladonna
de Yamamoto. « Qu’il vienne le temps où les cœurs s’envolent » semble
chanter le film lorsque l’oiseau bleu n’est plus qu’une tâche d’encre
s’ébattant dans le ciel, accordé aux notes, elles-aussi libérées, de la flute
de Nazomi. Ce qui vient de prendre son envol est alors le talent de Naoko
Yamada.


 

Your Name (2016) de Makoto Shinkai

 

Une brève histoire d’amour et de temps

Succès « titanesque » au Japon avec plus de 10
millions de spectateurs,
Your Name marque la reconnaissance méritée d’un
cin
éaste jusque-là confidentiel et anticipe cette ère post Miyazaki que le
vieux ma
ître ne cesse de retarder.
On connaissait Makoto Shinkai pour son approche intimiste de la science-fiction
(
5mm par seconde) et des récits de fantasy (Voyage vers Agartha). Récemment, son moyen métrage The Garden of Words sur les rencontres d’un  adolescent et d’une jeune femme les jours
de pluie dans un parc de Tokyo, avait confirm
é son
go
ût, rare en animation, pour
les r
écits immobiles et mélancoliques. L’impossibilité des
êtres à se rejoindre, la séparation et l’oubli, sont les grands thèmes qu’il reprend dans Your name
en les amenant
à un degré de
virtuosit
é inouïe. La première partie est une éducation sentimentale fantastique : sans raison apparente, un garçon et une fille échangent fréquemment leurs identités pendant la nuit, expérimentant ainsi des corps et des vies inconnues. Les
Japonais connaissent bien ce th
ème qui était celui d’I are you, you am me de Nobuhiko Obayashi,
classique de la
teen
comedy
des années 80. Les deux collégiens, bien sûr antagonistes, décidaient de passer leurs journées ensemble pour ne pas rater l’instant où ils réintégreraient leurs véritables corps. La variation principale qu’apporte Shinkai est l’éloignement des adolescents,
Taki vivant
à Tokyo et Mitsuha dans un village de montagne. Si le film
questionne l
’altérité, celle-ci ne se limite pas
au genre mais
à des modes de vie opposés.


 

Mettant en scène un garçon des villes et une fille des champs, Shinkai échappe cependant à la pensée miyazakienne faisant l’apologie de la vie
pastorale et reconduite dans
Mon ami Coo (Hosoda), Lettre à Momo (Hiroyuki Okiura) ou L’Île de Giovanni (Mizuho Nishikubo). Pour Mitsuha, la campagne est
synonyme d
’ennui puisque, perpétuant la tradition familiale, elle officie comme prêtresse shinto. C’est pour échapper à la monotonie d’une vie rythmée par les cérémonies rituelles qu’elle se projette dans le
corps du jeune citadin. On est alors loin de la vision f
éminine et mystique de Naomi Kawase dans Still the Water où la jeune fille reçoit comme un don le chamanisme de sa mère. Pour Mitsuha, l’éternité de
la campagne japonaise et m
ême sa beauté sont un étouffement, et c’est Tokyo qui scintille de tous ses désirs d’adolescente.


 

La ville n’est pas le lieu de la
corruption d
’un esprit ancestral mais, dans ces destruction et
reconstruction multiples, une entit
é optimiste
et ouverte
à tous les possibles. Shinkai est mélancolique mais jamais nostalgique et dans Your Name, la vie urbaine brille du
m
ême enchantement qu’autrefois les forêts et les champs de
Miyazaki. Les climats, la neige et la pluie sont des
éléments indissociables de son
art, ce qui en fait le plus impressionniste des 
animateurs japonais. Dans
Your Name, il saisit magnifiquement la lumière éclatante de Tokyo, la
transparence de l
’air, le bleu inimitable du ciel et les reflets sur les
miroirs de la Cocoon Tower de Shinjuku. Ses personnages sont eux-aussi des
figures modernes et en apparence assez standards
 : élancées, un peu anguleuses et dynamiques. Si leur caractérisation rappelle les séries de grande consommation, c’est aussi parce qu’il s’agit de l’image la plus contemporaine des jeunes japonais. Avec
Mitsuha, c
’est aussi la nouvelle génération du cinéma d’animation qui se projette dans des corps modernes, loin
de l
’écrasante influence des maîtres.

Avec son rythme rapide de
com
édie, cette première partie semble dirigée vers la rencontre entre les deux personnages.
Shinkai brise cette attente et r
évèle que ce n’était pas seulement la distance qui sépare les deux adolescents mais, de façon définitive, le temps. Cette
conversion de la com
édie en mélodrame est proprement déchirante. Lorsque Taki parvient à localiser Mitsuha, il découvre un immense cratère là où une météorite s’est
écrasée trois ans auparavant, anéantissant le village et ses habitants. C’est depuis un temps révolu, scellé par la mort, que l’esprit de Mitsuha tentait de survivre. Shinkai déploie alors son grand romantisme : il s’agit pour Taki, comme pour
le h
éros
de
La Jetée de Marker, de « réparer à l’endroit de l’accroc le tissus du temps » (Sans soleil). 



Le rituel n’est plus alors perçu comme une aliénation et la survivance d’un archaïsme mais comme la possibilité d’extraire le temps de la
fatalit
é et de lutter contre l’oubli. En recherchant
Mitsuha dans les t
énèbres du passé, Taki ramène aussi les images de cette catastrophe presque oubliée, qu’il avait aperçue autrefois sur les écrans géants de Shibuya.  Avec la météorite meurtrière, Shinkai fait bien sûr référence au Tsunami de 2011
mais aussi
à cette habitude japonaise du déni et de l’amnésie volontaire qui permettraient de continuer à vivre. Perdre le souvenir
des drames c
’est aussi oublier ces choses fragiles et énigmatiques qui font toute la beauté du cinéma de Shinkai. Cette
inconnue
à peine entraperçue dans le croisement d’une rame de métro mais dont le visage résonne en nous. La lanière rouge attachant les cheveux d’une fille et qui reste
entre les doigts du gar
çon qui veut la retenir. Le
sak
é magique qui, à trois ans d’écart, passe de la bouche de
la Mitsuha
à celle de Taki, baiser impossible à travers le temps et qui
justement permet son retour. On n
’en finirait pas de faire la liste des merveilles dont
Shinkai pars
ème son film, mais il y a une scène qui affirme la puissance
m
élodramatique du réalisateur : celle où Taki, depuis son balcon,
regarde
ébloui les météorites traverser la nuit,
sans savoir que l
’une d’elle provoquera la mort de la jeune fille qu’il aurait pu aimer.



 

Entretien avec Makoto
Shinkai

Quand avez-vous eu l’idée du film ?

Il y a deux ans, au
printemps. Je cherchais quelque chose qui n
’aurait jamais été raconté. J’ai alors pensé à une histoire d’amour qui s’achèverait avec la rencontre réelle des deux personnages.
J
’avais donc la fin du film
mais je devais trouver une solution pour le commencer.
J’ai d’abord imaginé qu’ils se rencontraient en rêve mais j’ai finalement choisi l’échange de corps.

Ce thème rappelle I are you, you am me de Nobuhiko Obayashi

Oui,
il s
’agit d’un film célèbre au Japon. Mais c’est en réalité un thème très populaire. Dans le manga
Ranma ½ de Rumiko Takahashi par exemple, un garçon se transforme en fille au contact de l’eau. Le récit le plus ancien date de
l
’ère Heian et raconte l’histoire d’une fille et d’un garçon qui, en grandissant, échangent leurs personnalités. Quant aux récits où une fille est élevée comme un garçon, ils sont très nombreux dans le manga ou
l
’animation. C’est donc une problématique classique au Japon
mais j
’avais aussi envie de
surprendre le spectateur. D
’où l’idée de passer d’une séparation spatiale à une séparation temporelle et ainsi de la comédie à un film plus grave.
 

C’est le désir de l’héroïne de quitter le village qui motive l’échange de corps.

Oui. Mitsuha porte
en
effet en elle un lourd fardeau qui est celui
de la campagne et de ses
traditions. J’ai choisi de placer la jeune fille dans ce contexte au
lieu du gar
çon pour éviter une connotation autobiographique trop évidente. Moi-aussi je viens de la campagne et j’ai fait le choix d’avoir une famille à Tokyo. Je devais mettre une
distance entre le personnage et moi pour r
éaliser un divertissement et pas une introspection. Plus
qu
’un message sur la campagne et la
ville, c
’est la question du choix impliquant
une autre vie qui me semble importante. Je peux tr
ès bien imaginer qu’un autre moi n’est pas devenu réalisateur de film d’animation à Tokyo et vit dans sa
campagne natale.



Les éléments qui auparavant étaient dans vos films une source d’enchantements deviennent destructeurs dans Your Name.

C’est en grande partie à cause du tremblement de
terre de
2011. Je crois que la mentalité de la société japonaise à changé à ce moment-là. Nous étions un pays industriel, moderne, mais nous avons pris
conscience que nous pouvions dispara
ître. Lorsqu’à la fin du film, Taki dit qu’on ne sait pas quand Tokyo sera détruit il exprime ce
fatalisme. C
’est qui explique sans doute le changement de statut des éléments dans mon cinéma.



Dans la scène du cratère nous sommes dans une temporalité qui n’appartient ni au passé
ni au présent.

Bien qu’ils aient échangés leurs corps à ce moment-là, l’écart temporel demeure. Le
corps de Mitsuha vit toujours avant la catastrophe et celui de Taki apr
ès. Fatalement, ils restent
invisibles l
’un pour l’autre même s’ils se recherchent dans ce même espace qui est le bord
du crat
ère. Pourtant, lorsque le
soleil est sur le point de dispara
ître, ils parviennent à se voir pendant un court laps de temps. C’est un moment particulier
du cr
épuscule qui n’est ni le jour ni la nuit
et qui se situe hors du temps. Au Japon on dit que c
’est l’instant où l’on peut voir les morts.

C’est votre premier film où
vous donnez une chance aux amoureux.

Oui, je voulais que ce film
soit celui o
ù un couple se forme. Dans mes films précédents
comme Cinq millimètres par seconde ou Garden of Words, même si le héros perd son premier amour,
il doit
continuer à vivre. Il rencontrera sans
doute quelqu
’un d’autre et,  d’une façon différente, parviendra à être heureux. Cette fois, à cause de la catastrophe de 2011, je voulais créer un miracle et permettre à mes personnages de se rencontrer vraiment.



Finalement, un peu
comme le h
éros du film vous avez
un personnage en t
ête et vous cherchez à
le faire exister.

Ce n’est pas tout à fait comme si je
recherchais mon premier amour puisque j’ai une femme et des enfants. Je n’ai
pas un type d
’héroïne que je poursuivrai de film en film mais j’ai remarqué quelque chose. Au moment du
casting, j
’ai tendance à choisir des actrices qui
ont toujours le m
ême type de voix. Donc on peut imaginer que j’ai un goût pour un timbre en
particulier.



Entretien réalisé au Festival international
de Tokyo le 27 octobre 2016.

 

Miss Hokusai (2015) de Keiichi Hara

Le mystère Hokusai O-Ei



Miss Hokusai de Keiichi Hara, confirme le talent d’un cinéaste minutieux, bâtissant une œuvre personnelle en marge des épopées guerrières ou mecha de ses pairs. Après Un été avec Coo (2007) narrant l’amitié entre un enfant et un Kappa (lutin japonais), et Colorful (2010) qui abordait les thèmes du suicide et de la prostitution adolescente, son nouveau film est également ambitieux puisqu’il s’agit d’une biographie du mythique peintre d’estampes Hokusai. En ce début du XIXe siècle, le statut de l’artiste a changé et il a désormais pour interlocuteurs des éditeurs et les des imprimeurs. Avec Hokusai débute l’industrie des arts visuels dont l’animation deviendra une branche florissante. L’angle d’Hara est cependant oblique puisque le personnage principal n’est pas le peintre mais sa fille O-Ei. Autant que l’œuvre d’Hokusai ce sont les rapports complexes au sein d’une famille d’artistes et la notion de transmission qui intéressent Hara. Son autre objectif est l’immersion dans la ville d’Edo (ancien nom de Tokyo) bouillonnant d’une intense activité artistique, libertaire et sensuelle.



Comme son père, O-Ei est une artiste bohème. Célibataire à 23 ans, elle semble peu soucieuse de rentrer dans le rang. Cette indépendance est le premier trait du personnage, vocalement grâce à la voix grave et très présente d’Anne Watanabe, et bien sûr graphiquement. O-Ei, qui ne possède aucune dimension kawaï, est immédiatement singulière et attachante. Le visage est ovale et le front haut est barré de deux larges sourcils identiques à ceux de son père, soulignant leur similitude de regards. Le petit renflement de la lèvre inférieure renforce également son expression volontaire, presque butée. Autre signe distinctif : les deux mèches de cheveux qui flottent devant ses tempes. Comme la queue des chats, ces deux virgules sont dotées d’une vie propre et prennent des directions inattendues selon ses émotions.



Si nombre d’épisodes de la vie d’Hokusai sont sujets à caution, la biographie d’O-Ei est quasiment inexistante. Exceptée la brève parenthèse d’un mariage raté, on sait qu’elle assistât son père jusqu’à la fin de la vie de ce dernier, avant de disparaître purement et simplement. De sa production personnelle ne subsistent qu’une dizaine d’œuvres authentifiées dont le très beau « Courtisanes se montrant à travers les grilles de Yoshiwara » aux clairs obscurs flamands. Paradoxalement, c’est son talent qui la condamna à l’invisibilité puisque la majeure partie de son œuvre fut incorporée à celle de son père. Sous le nom d’ « Hokusai » devenu une marque, elle dessina un nombre considérable d’estampes commerciales comme les portraits de « belles femmes » ou les très populaires scènes pornographiques.



On peut bien sûr considérer Hokusai comme un ogre dévorant la vie et la production artistique de sa fille. Plus certainement, le dessinateur semblait peu concerné par l’idée de famille, voyant d’abord en O-Ei une collaboratrice douée. Ce père célèbre mais criblé de dettes, multipliant les commandes, et exécutant de spectaculaires performances publiques comme le dessin d’une immense tête de Dharma, menait la vie excentrique d’une rock-star. Cette existence précaire mais flamboyante est caractéristique d’Edo, dont Hara retient avant tout deux décors. D’abord le pont Ryogoku traversant la rivière Sumida, endroit à la mode où, sans distinction de classe, transitent nobles, marchands, geishas ou acteurs de kabuki. C’est là qu’O-Ei rencontre le peintre Hatsugoro, son grand amour et ancien apprenti de son père. Entre ciel et terre, le pont est la représentation idéale de ce « monde flottant » grouillant de vie et d’intrigues romanesques. Cet univers ensoleillé et chatoyant possède un pendant clandestin et nocturne : Yoshiwara, le quartier des plaisirs. Cette enclave où le culte de la beauté et des arts recouvre la prostitution fut l’un des lieux clés de la scène artistique d’Edo. Cette cour des plaisirs avait ses peintres, dont Hokusai, immortalisant les plus belles geishas. Hara fait de Yoshiwara un lieu davantage de mystère que de débauche, aux ruelles obscures hantées par les fantômes et les yokaïs. L’au-delà et le monde réel se rejoignent à Yoshiwara, de même que les genres, indifférenciés par le fard. L’une des scènes les plus troublantes du film prend place dans l’une de ces maisons de plaisir lorsqu’O-ei, vierge mais voulant perfectionner son art de l’estampe érotique, connait une brève étreinte avec un travesti.



Plus introvertie que son père, O-Ei est elle-même une « folle du dessin », y sacrifiant sa vie sentimentale. Amoureux des mélodrames de Keisuke Kinoshita, l’auteur des Vingt-quatre prunelles, Hara en retrouve le souffle romanesque et les pointes d’émotion irrésistibles. Le mélo ne s’incarne cependant pas en O-Ei, trop volontaire pour être le jouet du destin, mais en sa petite sœur aveugle O-Nao. L’enfant, à laquelle Hokusai ne rend jamais visite, est littéralement le point aveugle de la vie du peintre. Quasiment abandonnée à la naissance, O-Nao devient une version souffrante et recluse d’O-Ei. La transmission d’un héritage artistique qui est au centre du film ne s’effectue pas seulement entre Hokusai et sa fille, voire ses assistants, futurs peintres de renom, mais aussi avec Keiichi Hara lui-même. Rarement un biopic aura exprimé aussi fortement le désir d’être là au moment précis où apparait une œuvre d’art. A l’exception d’une spectaculaire animation de « La Vague », Hara se garde bien d’imiter le style du maître. Ce qui l’émerveille davantage, tel Clouzot dans Le Mystère Picasso, est de reconstituer l‘acte de création : ce moment unique où le pinceau se pose sur la toile et dessine, par exemple, le colossal Dharma de Nagoya. L’animation alors devient le medium idéal pour redonner vie à Hokusai et son art.

 


Entretien

Keiichi Hara, recréer le monde flottant

Il y a un manga à l’origine de Miss Hokusai.

Oui, il s’agit d’une bande dessinée d’Hinako Sugiura. Elle est née en 1958, un an avant moi, et est morte très jeune, il y a une dizaine d’années. Nous sommes de la même génération. J’aime toute ses œuvres et Miss Hokusai est représentatif de son talent. Elle n’était pas très connue du grand public et je suis très heureux d’avoir pu lui rendre hommage.



Comment avez conçu le personnage d’O-Ei ?

Le personnage était bien sûr dans le manga original mais nous avons recréée son apparence. En fait, d’après les archives historiques et un petit portait dessiné par Hokusai, on sait que O-ei n’était pas une belle femme. Nous l’avons donc embellie. Il fallait aussi qu’elle soit dotée d’une forte volonté et pour cela nous lui avons fait des sourcils plus épais que dans le manga.


Sa voix est très marquante.

L’actrice qui l’interprète est Anne Watanabe, la fille de Ken Watanabe. Elle s’intéresse beaucoup à l’histoire et elle aime les mangas d’Hinako Sugiura. Elle est même venue à la post-synchronisation en kimono.


Votre film reflète-t-il la condition féminine au Japon sous Edo ?

Contrairement aux idées reçues, à cette période, les femmes étaient très respectées, surtout dans la ville d’Edo où les hommes célibataires étaient en surnombre. Donc les femmes étaient précieuses et choyées.


Les rapports entre O-Ei et son père semblent durs et peu affectueux.

Hokusai ne comptait pas former quelqu’un et encore moins sa fille mais le destin a fait qu’elle s’est retrouvée là, avec ce don extraordinaire, et qu’elle a été en mesure de l’aider. O-Ei n’avait sans doute pas non plus la vocation d’être peintre. Pour ce qui est de sa liberté, je suppose qu’Hokusai ne lui imposait rien. Elle pouvait aussi bien partir que rester dessiner avec lui. Après, quand il avait besoin de sa fille, il l’utilisait mais cela ne concernait que la peinture. En tant que père, il désirait sans doute qu’elle se marie. Dans le film, elle a 23 ans, ce qui à l’époque d’Edo est l’âge d’être une mère.



Quels éléments de la vie d’O-Ei sont véridiques.

Je me suis surtout basé sur le récit d’Hinako Sugiura. La séquence du dessin du dragon sur lequel O-Ei fait tomber les cendres est consigné dans les archives. On sait qu’O-Ei buvait et fumait alors que son père était très sobre.


Hokusai avait donc une vie plus saine que les autres artistes d’Edo ?

Je pense qu’il voulait vivre très longtemps. Il écrivait qu’à 120 ans son œuvre serait accomplie. Il n’a atteint que 90 ans mais à cette époque c’était un âge exceptionnel.


Avait-il vraiment une fille aveugle ?

On sait qu’il avait une fille de cet âge, mais la cécité est une invention de Sugiura. C’est une création extraordinaire car on peut voir la différence entre elle et son père, peintre de génie pour qui les yeux et la vision sont primordiaux.



L’intrusion de la musique rock lors du générique de début est surprenante.

Hokusai et O-Ei, mais aussi les personnages secondaires comme les apprentis sont comparable, à cause de leur mode de vie marginal, à des musiciens de rock. L’autre raison est que raison et que Sugiura écoutait de la musique rock lorsqu’elle dessinait ses mangas sur Edo.


Quelle est votre définition du « monde flottant » d’Edo ?

Je ne connaissais pas si bien cette époque avant de lire les œuvres de Sugiura. J’ai appris que les gens vivaient à un rythme plus lent. Ils avaient moins de stress, travaillaient moins et vivaient au jour le jour. Mettre de l’argent de côté était considéré comme une chose absurde.


C’était aussi une période d’intense activité artistique.

Le mot « artistique » est très relatif. Hokusai et les autres peintres d’estampes n’avaient pas conscience d’être des artistes. Ils se voyaient plutôt comme des artisans produisant du divertissement. La postérité ne les intéressait pas. Ça ne voulait pas dire qu’ils n’étaient pas ambitieux. Je crois qu’Hokusai voulait réaliser des œuvres et des performances jamais vues auparavant comme l’immense peinture du Dharma de Nagoya.


Vous avez réalisé en 2013 un film en prises de vues réelles : Dawn of a Filmmaker: The Keisuke Kinoshita Story.

Oui, c’est tiré d’un petit essai autobiographique que Kinoshita avait publié dans un journal. C’est un cinéaste que j’adore et, comme c’était le cas avec Hinako Sugiura, j’ai voulu montrer ma reconnaissance à un artiste que j’admire et aider à faire connaître son travail.



Quel est le sujet du film ?

Le film se passe pendant la guerre. A cette époque, Kinoshita réalisait des films de propagande à la demande de l’Etat. Un jour, il a filmé une mère qui pleurait en voyant son fils partir au front. Ça n’a pas été bien perçu par les autorités qui voulaient que les mères japonaises soient fières que leurs enfants combattent pour l’Empereur. Il a donc fait une pause dans sa carrière pour justement s’occuper de sa mère. Celle-ci avait la moitié du corps paralysée à cause d’une attaque cérébrale. Comme c’était la fin de la guerre et que les bombardements s’intensifiaient, Kinoshita a voulu la mettre à l’abri. Il l’a mise dans une brouette et a quitté Tokyo pour gagner la campagne. Le film raconte leur périple.


Comptez-vous persévérer dans le cinéma en prises de vues réelles ?

J’ai un tel respect pour Kinoshita que je savais que si je ne réalisais pas ce film j’en aurai des regrets toute ma vie. A part ce projet très précis, je pense être davantage fait pour les films d’animation.


Propos recueillis à Paris le 12 juin 2015.

 

Masaaki Yuasa, l’animation bohème

Agé
de 52 ans, Masaaki Yuasa n’est pas une jeune pousse mais appartient à la
génération de Mamoru Hosoda et Keiichi Hara. Si Le Château de Cagliostro de Miyazaki est le détonateur de sa
carrière, les influences de Yuasa sont variées et concernent peu l’animation
commerciale japonaise : « J’aime les vieux comics américains et les
bois peints japonais que j’ai voulu adapter à l’animation. J’aime aussi  les animés en noir et blanc de Toei
Television, les cartoons de Tex Avery et Yellow
Submarine
de George Dunning. En France, j’aime Le Roi et l’oiseau de Grimault et
La Planète sauvage
de Laloux. »

Après
avoir travaillé sur plusieurs animés télévisuels, comme Crayon Shin-chan série comique supervisée par Keiichi Hara, il
réalise en 2004 pour 4°C, Mind Game son premier
long métrage. Ce film fou sur un mangaka refusant  de mourir ne ressemblait à rien de
connu : les personnages étaient laissés à l’état de croquis, des visages
réels étaient incrustés sur des corps à peine ébauchés, et les décors passaient
de l’hyperréalisme  à quelques lignes
jetées sur des couleurs acides.  Ces
hybridations, ce ton adulte, un peu vulgaire et ironique, produisaient une animation
punk inédite au Japon. Sensation de festivals et film-culte immédiat, Mind Game est le manifeste artistique de
Yuasa : « En termes de liberté graphique, c’est le film qui me
représente le mieux. » Hybridation des techniques, collages de photos et
de dessins, mouvements perpétuels et déformations hallucinées des corps et des
perspectives, sont les signes caractéristiques d’un style qu’on a qualifié de
punk pour son côté un peu « sale » et sa vitalité. A l’intérieur
d’une production de plus en plus unifiée et tendant vers un style global, Yuasa
brise les conventions et ne fais jamais oublier la main de l’animateur.


« Avant,
l’animation s’élaborait de façon très physique sur des planches à dessins. Sans
étape fondatrice, on est passés à l’animation numérique et j’étais étonné de
voir les spectateurs s’adapter facilement à cette transition. Avec Mind Game, je me suis demandé comment
réintroduire ce côté très matériel. Le plus souvent, j’essaye que le rendu
soit le plus uniformisé possible mais parfois je préfère accélérer le
processus. Certaines séquences nécessitent un travail très minutieux et
d’autres naissent davantage du rythme et de la rapidité. Je me suis efforcé
d’apprendre du mieux que je le pouvais les règles de l’animation mais à un
moment je me suis demandé : est-ce qu’elles sont si importantes que
ça ? »

Ce
style brut est particulièrement perceptible dans le court métrage Kick-Heart (2012) proche de Bill
Plympton. Dans cet affrontement entre un catcheur et une nonne-amazone, Yuasa
laisse visibles les croquis préalables pour conserver toute l’énergie du
dessin, exagérant les musculatures et modifiant en permanence les proportions. 


Les métamorphoses corporelles sont permanentes, qu’elles soient l’œuvre des
forces occultes (Devilman Crybaby),
de la musique (Lou et l’île aux sirènes),
de l’euphorie (Night Is Short, Walk On
Girl
), ou de la vitesse et des perspectives (la série Ping Pong).

L’art
de Yuasa est avant tout intime bien qu’il s’exprime de façon souvent très
spectaculaire comme la guerre entre les démons et les anges sur fond
d’apocalypse de Devilman Crybaby
(série de dix épisodes produite par Netflix). 
« J’essaye d’imprimer avant tout mes sentiments dans les images. Ce
sont eux qui donnent cette vision déformée de la réalité. Si on prend une scène
d’amour dans Mind Game, c’est la
manière dont je les ressens d’une manière générale. En ce qui concerne Devilman Crybaby, je regardais l’anime
de Go Nagai étant enfant. Il a eu sur moi l’influence que pouvait avoir Star Wars auprès d’autres. Même s’il
était destiné à des enfants, il avait des côtés très sombres qui exprimaient
bien le chaos de cette époque.  Les démons
sont la métaphore de la personne absolument mauvaise que l’on peut devenir en
ne faisant pas les bons choix. »


En
2010, Yuasa supervise pour la télévision les 11 épisodes de The Tatami Galaxy, d’après le roman de Tomihiko
Morimi. On retrouve le style « brut » et le trait un peu sale, mais
surtout un beau travail sur des décors un peu décrépits mais chaleureux, et les
ambiances nocturnes enchantées. Le récit se déroule en effet à Kyoto, ville étudiante
et « arty » préservant une atmosphère douce, intellectuelle et
l’amour des choses anciennes. Dans Tatami Galaxy, Sensei revit perpétuellement
sa première année de fac et ses tentatives ratées de séduire la « Fille
aux cheveux noirs ».  


Dans le génial
dernier épisode, sa chambre de 4,5 tatamis devient un labyrinthe dont il doit
trouver l’issue pour échapper à la répétition de ses échecs amoureux et
sociaux. Les incertitudes de Sensei se traduisent par des monologues intérieurs
délirants. « Ce flux de pensées était déjà présent dans les romans. Il
n’est pas indispensable au récit et difficile à assimiler pour le spectateur,
pourtant c’était pour moi la dimension formelle la plus intéressant des romans
et je ne voulais ni la réduire ni la couper »


Comme
le jeune héros explorant sans succès les différents clubs de l’université dont
le club de tennis et le club de cinéma, il importait pour Yuasa de se replonger
dans la vie universitaire. « Quand j’ai entrepris Tatami Galaxy,
j’ai dormi pendant un mois  dans un dortoir à Kyoto et j’ai exploré la vie
des étudiants. Je prenais des photos et je collectais les lieux avec Google Map.
Pour The Night is short, walk on girl,
sa suite que je n’ai pu tourner que l’an dernier, j’ai suivi les évènements du
festival culturel de l’université. J’ai assisté aux feux de camps et aux
représentations théâtrales. »  


Réalisé
la même année que Lou et l’île aux
sirènes
, The Night is short, walk on
girl,
est le second long métrage de Yuasa. Il retrace la folle nuit d’une
étudiante, « la fille aux cheveux noirs » et ses rencontres dans les
bars de Kyoto. L’alcool tient une grande place dans le film et les cocktails
provoquent chez la jeune fille des ondes de plaisir colorés.  Au cours de ses pérégrinations nocturnes,
elle croise le club des sophistes et ses danses rituelles, un commando libérant
les livres rares des bibliothèques des collectionneurs, ou encore une troupe
situationniste, mais à chaque fois, elle manque la rencontre avec Senpai
l’étudiant amoureux d’elle. « J’ai voulu décrire la frivolité de la vie des
étudiants et l’alcool en fait partie. Le garçon est très sérieux et se
concentre sur ce qu’il juge important, mais il n’est pas très heureux. La
fille, semble en apparence se disperser et perdre son temps mais elle est
heureuse de boire dans les bars et de faire des rencontres. »


Le
refus par Yuasa du formatage, qu’il soit visuel ou narratif, le pousse à
aborder des thèmes très différents de ceux de ses pairs : Night Is Short, Walk On Girl est une
comédie musicale hyper colorée célébrant les vertus de l’amitié, de la
philosophie et surtout de l’alcool plongeant les personnages dans de douces
extases psychédéliques.  « C’est un
film sur les plaisirs partagés, le loisir et l’amusement. En animation, c’est
assez rare de défendre le fait de boire de l’alcool comme quelque chose de très
agréable. »


Cette
légèreté revendiquée se teinte aussi d’une mélancolie heureuse. Au fur et
à mesure que la nuit se poursuit, les festivals d’été laissent place aux
festivals d’automne et bientôt c’est l’hiver qui tombe sur Kyoto, entraînant
une épidémie de rhume. Seule la fille aux cheveux noirs est assez vaillante
pour aller de maison en maison pour soigner ses amis. « Le roman original
est constitué de quatre nouvelles représentant chacune une saison. La première
est The Night is short, walk on girl,
et j’ai décidé de rassembler les quatre histoires en une seule nuit. » La
vie est courte et passe en une nuit comme un rêve. Alors, jeune fille, en
avant ! Et profite des plaisirs. Rappelant les artistes bohèmes de l’ère
Taisho, ces années folles japonaises, Masaaki Yuasa est le poète libertaire de
l’animation japonaise.


Propos
recueillis au Festival International de Tokyo le 31 novembre 2017 et le 1er
novembre 2018, interprète Constant Voisin.


 

 

La résurrection de Belladonna. Entretien avec Eiichi Yamamoto


Belladonna des tristesses (1973) d’Eiichi Yamamoto (né en 1940)  fut longtemps le trésor caché de l’animation japonaise. Produite par le légendaire Osamu Tezuka (Le Roi Léo, Astroboy), cette adaptation de La Sorcière de Michelet (sortie en France en 1976), évoque Klimt, Beardsley et Mucha, et impose une héroïne fascinante, une beauté décadente à la chevelure écarlate et à la peau d’ivoire. Troisième volet d’une trilogie consacrée aux grandes femmes fatales, Jeanne, la sorcière de Belladonna, fait suite à la Shéhérazade des Mille et une nuits (1969) et à la reine d’Egypte de Cléopâtre (1970) également réalisés par Yamamoto. Ce dernier se libère de l’influence graphique de Tezuka pour livrer une relecture hallucinée du moyen-âge occidental. Le pré-féminisme du livre de Michelet est préservé : l’inquisition apparait comme un véritable gynécide, orchestré par une classe masculine affaiblie par les guerres et voyant monter le pouvoir des femmes. Ce discours, accordé au Women’s Lib de l’époque, n’a rien perdu de sa virulence. Il s’accompagne d’une forme psychédélique éblouissante : le corps même de la sorcière devient le terrain de toutes les métamorphoses, laissant échapper un geyser de sang se muant en vol de chauve-souris ou transfiguré par une extase menaçant d’embraser le monde.

Entretien avec Eiichi Yamamoto  


Comment êtes-vous devenu animateur ?

Je viens d’une île qui s’appelle Shôdoshima dans la préfecture de Kagawa. C’est vraiment la campagne mais c’est là, pour la première fois, que j’ai vu des lanternes magiques qui projetaient des images en mouvement. J’en ai eu des frissons. Comme si c’était un signe des dieux, j’ai décidé d’aller dans cette voie. J’ai d’abord travaillé avec Yokoyama Ryūichi un très célèbre mangaka qui avait débuté dans les années 30. J’ai ensuite croisé Osamu Tezuka par hasard dans les bureaux d’un hebdomadaire et je lui ai demandé du travail. J’ai rejoint sa compagnie Mushi production. J’ai travaillé sur le film expérimental Histoires du coin de la rue (1963), et les séries télévisées Astroboy (1963-1966) et Le Roi Léo (1965). Nous étions une sorte de coopérative d’auteurs. Nous étions sept et on travaillait à tour de rôle sur les productions télés. Les films commerciaux nous servaient à produire des films expérimentaux. 

Comment est née la collection de films érotiques nommée « Animerama » ?

On a choisi le nom « Animerama » en référence au format Cinérama, encore plus grand que le Cinémascope. On voulait faire quelque chose de jamais vu : les premiers dessins animés érotiques japonais. Tezuka disait qu’il y avait quelque chose d’érotique dans l’idée-même de dessin animé. Les Mille et une nuits nous a permis d’initier ce type de production très librement. On pensait au désert comme à un espace sans limite et puis, en faisant le film, on s’est rendu compte que c’était encore trop petit. Cléopâtre, c’était vraiment une création de Tezuka donc j’ai été moins impliqué dedans. 

La Sorcière de Michelet était-il un livre connu au japon ?

A l’époque, oui. Jules Michelet écrit de manière assez romanesque, mais certains moment du récit sont très abstraits.  Je trouvais alors que ça ressemblait à de l’animation. 


Comment avez-vous travaillé le style visuel du film ?

Au début, ça commence avec un plan tout blanc, juste après le titre. Puis une ligne noire fait son entrée. Cette ligne, en devenant floue, laisse apparaître un paysage en arrière-plan, puis la couleur entre en scène de manière un peu vague. On a éliminé les mouvements inutiles que le spectateur peut imaginer comme ceux de la bouche des personnages qui parlent. En revanche, on a vraiment animé ce qui sortait de l’ordinaire comme les monstres et les métamorphoses. J’ai pris comme modèle le théâtre de marionnettes jôruri, ancêtre du bunraku, dont l’action est décrite par un narrateur. Pour la voix-off, je me suis donc adressé à Nakayama Chinatsu, une chanteuse, actrice et écrivain qui était également militante féministe. Le design général des personnages, et surtout du personnage féminin avec son côté symbolique et maniériste est l’œuvre du directeur artistique Kuni Fukai. 

Quelle fut d’ailleurs l’inspiration du personnage de Jeanne ?

Kuni Fukai a travaillé avec des photos de modèles européens pour créer Jeanne, même si au final elle ne ressemble à aucune fille réelle. Pour les Japonais, elle est l’archétype de la beauté féminine occidentale.

Avez-vous utilisé des techniques de peinture peu courantes comme l’aquarelle ? 

Les autres films Animerama utilisaient aussi l’aquarelle, mais pour Belladonna nous n’avons gardés que cinq couleurs de base. Il y a d’abord une seule couleur à l’écran mais elle change au fur et à mesure, puis une nouvelle couleur entre en scène. Le fait de donner un mouvement même à la couleur et de la dramatiser est spécifique à Belladonna.


Vous n’hésitez pas inclure des séquences psychédéliques anachroniques comme celles qui rappellent Le Sous-marin jaune de George Dunning ?

Il y a bien sûr des scènes psychédéliques. Ce mouvement était très en vogue au Japon pendant les années soixante et nous sommes arrivés un peu à la fin. Plus que psychédéliques ces scènes sont pour moi inspirées du pop’art.

Comment avez-vous eu l’idée de confier à Tatsuya Nakadai la voix du démon ? 

Nakadai, à cette époque, jouait dans un drama d’époque de la NHK. Quand je l’ai vu, j’ai pensé : « Ça c’est vraiment Nakadai, cette voix et toute cette virilité. » Il a accepté tout de suite. Quand il a vu le personnage, il a ri en disant : « ça fait longtemps que je suis acteur mais je ne pensais pas jouer un jour un pénis ! »

Le film est parait-il un petit budget. 

C’est sa réputation mais il a tout de même coûté 40 000 000 yens.  Les Mille et une nuits et Cléopâtre ont coûté 45 000 000 yens. Ce n’était pas si bon marché. La situation financière de Mushi productions était désastreuse et la production fut longue et difficile. Alors que beaucoup de monde avaient travaillé sur Les Mille et une nuits et Cléopâtre, nous étions peu nombreux sur Belladonna. Fukai, en plus de la création des personnages, supervisait l’ensemble du film. Il était impossible qu’il livre tous les dessins en quatre mois et nous avons dû nous accorder à son rythme. Pour le dire autrement, sur Les Mille et une nuits et Cléopâtre, cent personnes ont travaillé pendant quatre mois et sur Belladonna, dix personnes ont travaillé pendant dix mois. 

Quelle fut sa réception ?

Ce fut un échec pour deux raisons : tout d’abord, il aurait dû passer au Miyuki-za, un cinéma de Tokyo spécialisé dans les films de qualités comme ceux de Bergman et Fellini. Mais ce cinéma était fermé au moment de la sortie du film. Ensuite, les gens qui s’occupaient de la promotion ont voulu faire de l’argent. Ils ont imaginé un slogan aberrant : « Après Astroboy, Belladonna ». Mais ça n’avait rien à voir. Les fans d’Astroboy qui voyaient Belladonna ne comprenaient pas de quoi il s’agissait. 

Belladonna est aussi en phase avec la libération sexuelle de l’époque et avec le féminisme.

Oui évidemment, il s’agit de la révolution sexuelle. Mais davantage encore, le film exprime ma colère sur la violence faite aux femmes, toujours présente dans le monde moderne. Regardez Malala, la jeune Pakistanaise, qui s’est fait tirer dessus à coups de fusil. Ça ne s’est en fait jamais arrêté. 

Entretien réalisé à Yokohama le 27 octobre 2013, traduction Marie-Noëlle Beauvieux

Remerciements à Stéphane Derdérian et Mme Kiyo Joo.
publié dans Les Cahiers du cinéma n°719 (février 2016) 


Belladonna des tristesses, japanese psychedelica



Le 6 février, je
présente à la Cinémathèque française, Belladonna
des tristesses
 (Kanashimi no
Belladonna, 1973) d’Eiichi Yamamoto, adaptation érotique et psychédélique de La
Sorcière de Michelet. 

Produite par Osamu
Tezuka, le père du Roi Léo et d’Astro Boy, il s’agit du
dernier opus d’une trilogie de dessins animés pour adultes comprenant Les Milles et une nuit (1969) et Cléopâtre (1970). Ce véritable opéra-rock à
la folle imagination s’inscrit dans la culture underground et érotique de
l’époque, proche autant du baroque de Shuji Terayama que du cinéma pink du
révolutionnaire Koji Wakamatsu. Comme chez l’auteur de La Vierge violente, les
tortures dont est l’objet la sorcière ne servent pas une apologie de la
soumission mais au contraire de la libération féminine.
Si on reconnait le
style de Tezuka dans les deux premiers films de la trilogie, Eiichi Yamamoto
conçoit Belladonna comme une aventure graphique
inédite : parfois seulement crayonnés, aucun dessin n’est lisse et les encres
et aquarelles produisent des matières mouvantes et inattendues. Empruntant à
l’Art Nouveau, Gustav Klimt, Aubrey Beardsley mais aussi au Yellow Submarine de
George Dunning, il s’agit davantage d’une série d’illustrations à l’animation
parfois succincte mais hypnotique.

Sa beauté réside dans ses transformations symbolistes : le corps de Belladonna se fend en deux à partir du sexe dans un geyser de sang qui se transforme en vol de chauves-souris. Autre scène folle : la jouissance éperdue de la sorcière nue, engloutie dans l’ombre gigantesque du prince des ténèbres (auquel le mythique Tatsuya Nakadai prête sa voix) qui se dilate, et se contracte autour de son corps et blanc. Avec sa cohorte de femmes brûlées, torturées ou crucifiées de peur que leur jouissance ne dévore le monde, Belladonna respecte à la lettre le caractère visionnaire et féministe du livre de Michelet.


Le 24 septembre 2011, j’avais trouvé à la foire du cinéma d’Argenteuil, ce jeu complet de photos d’exploitation françaises, accompagnant sa sortie en 1976.

On a peu d’informations
sur Kuni Fukai, le directeur artistique de Belladonna, sinon qu’il s’agit d’un illustrateur né en 1935, et qu’il
serait encore vivant. Une autre de ses collaborations, moins flamboyante
visuelle est Hoshi no Orpheus (1978) de Takashi d’après les métamorphoses
d’Ovide. Une collecte d’image permet de constater que Belladonna est l’application directe de son style et de ses
techniques telle que l’aquarelle. Jeanne la sorcière apparaît comme l’idéal
féminin de Kuni Fukai.


Si Beardsley et Klimt sont les influences revendiquées de Kuni Fuka, on peut déceler des correspondances avec le travail du dessinateur allemand Alastair (Baron Hans Henning Voigt, 1887 – 1969), pendant germanique d’Aubrey Beardsley. Ce grand décadent habillé de satin blanc, est surtout connu pour ses illustrations du Sphinx d’Oscar Wilde et de Carmen de Mérimée.



Autre influence perceptible : l’univeres moyenâgeux de l’irlandais Harry Clarke (1889-1931),
grand illustrateur de Poe et d’Andersen. 




avec Eiichi Yamamoto en octobre 2013



Pour la séance de la Cinémathèque française, voir ici