La fin du Golden Gai


En mars 2025, j’avais eu une vision particulièrement glauque du Golden Gai envahi par des meutes de touristes braillards. J’avais espéré qu’il s’agissait d’un simple épisode dans la vie d’un quartier qui en a connu bien d’autres. Malheureusement, ma visite il y a quelques semaines m’a prouvé que cette dégradation s’était encore accentuée et sans doute installée. 

Des touristes bourrés passent la tête par la porte des bars demandant s’ils peuvent s’installer à dix ! ce qui est évidemment grotesque quand on connait la taille des échoppes. Le RNB et les Reggaeton les plus merdiques, à fond, ont remplacé les airs d’Enka et d’Acid Folk, qui m’attiraient autrefois dans des cavernes obscures. Même l’heure du dernier métro ne vide plus le quartier. 

Comme un symbole, l’Uramado avec son éternelle photo d’Asakawa Maki collée sur la porte était fermé. Le patron m’a-t-on dit est à l’hôpital où on le soigne d’un cancer. Ces figures du vieux Golden Gai s’éteignent, et Maki semble en porter leur deuil jusqu’à ce que son image soit délavée par la pluie, et s’effrite et qu’elle ne soit plus jamais remplacée. Lors de mon dernier séjour, j’avais passé une soirée dans un bar préservé de l’agitation. Sombre comme je les aime, uniquement éclairé par des bougies sur le comptoir, et où la serveuse, une belle jeune fille aux longs cheveux noir, passait du Ravel en frémissant. J’ai tenté sans succès de le retrouver avant de distinguer un chantier à l’angle d’une ruelle. Le bar était détruit depuis un mois et allait être reconstruit. J’imagine pour le pire.


Autre indice de la mutation de Golden Gai, les « black guys », ces rabatteurs, faux américains venant du Sénégal et du Niger, qui autrefois sillonnaient Kabukichô mais ne s’aventuraient jamais dans la « ville dorée ». Ils se massent désormais près du karaoké philippin le Champion, pour alpaguer les touristes ivres. Des femmes noires ou asiatiques (sans doute aussi des Philippines), sont postés dans les ruelles ou les arpentent. Signe distinctif : un énorme téléphone à la main relié à une batterie. J’ai vu celle qui semblait leur cheffe prendre ses instructions d’un occidental blond et musculeux. J’avoue ne pas comprendre à quel réseau ces personnages peu recommandables appartiennent mais ils sont un signe de plus de la dégénérescence du quartier.

Tout est allé très vite en vérité. Le COVID et le confinement ont vidé le Golden Gai de ses usagers historiques : les « oncles » tels qu’on peut les voir dans le manga « La Cantine de minuit ». Retraités, salarymen aux cheveux teints, musiciens ou artistes oubliés, précaires et esseulés, dont les bars constituaient une sorte de vie sociale. Ils ne sont pas revenus et ont peut-être trouvés d’autres gargotes car il est clair qu’ils n’y ont plus leur place. Les vieilles dames, tenancières des bars les plus microscopiques, soignant les chats errants ont disparu également. Grâce à eux le quartier avait cette réputation ringarde d’endroit figé dans le temps. Pour moi c’était une mémoire, et c’est là que j’ai étudié, mieux que dans n’importe quelle université, ce qu’avait pu être le Tokyo beau et mystérieux  des années 70.

Après la réouverture des frontières, l’afflux de touristes et la récente chute du yen ont accéléré le processus, et rien ne semble permettre un retour en arrière. Bien sûr, le Golden Gai a connu bien des visages depuis l’époque, sans doute aussi peu glorieuse qu’aujourd’hui, où il était un bordel pour GI’s, mais que peut-il face au surtourisme et à la mondialisation, à Instagram et TikTok. Surtout face aux décérébrés ignorant tout de son passé et le transformant en simple quartier de beuverie.


J’ai bien sûr retrouvé des figures familières comme l’homme-tigre, j’ai passé quelques soirées au Bar Buster de Mamie-chan, et au délicieux Sea and Sun dont la décoration et les mamas sont si étranges qu’elles font fuir les touristes, mais je ne peux moi aussi que m’effacer du quartier.


Lorsque j’ai demandé au « Captain », la mama du Sea and Sun, où étaient passés les vieux habitués, elle m’a dit « Vous êtes l’un d’eux maintenant. »

Mes photos ne reflètent évidemment pas ce qu’est devenu le Golden Gai. Plutôt que photographier sa déchéance, j’ai tenté au moins, tant que je le pouvais encore, restituer ce que ce quartier avait pu m’offrir pendant presque vingt ans.



Journal du mois d’aout à Tokyo 3

Kabukichô will never die

…Mais ce que j’allais découvrir le lendemain dépassait tout ce que je pouvais imaginer…


A force de tourner autour du sanctuaire de Benzaiten (voir ici) et d’être fasciné par le château rouge qui le jouxte, j’ai fini par y entrer. 


La veille de mon départ, le 1er septembre, Constant Voisin m’invite à une soirée de performances au Kabukichô organisée par le collectif d’artistes Chim↑Pom. Constant m’apprend qu’Elli une des fondatrices du groupe et son compagnon, propriétaire des plus grands host clubs du Kabukichô, luttent contre la disneyisation du quartier, dont le symbole serait l’affreux bar-attraction Robot Restaurant (d’ailleurs fermé). 


Il est en effet capital que Kabukichô conserve son parfum de souffre, aux vieilles habitudes peut-être immorales, mais qui en font un quartier chargé d’histoire, de culture et pour moi un creuset de récits et de destins qui encore aujourd’hui continuent de se croiser. Constant me raconte que le compagnon d’Elli a aménagé dans ses clubs des salles de lectures pour que les Hosts puissent comprendre la valeur du quartier où ils travaillent. 


Le lieu des performances est donc Ojo, le château rouge à côté du sanctuaire de la déesse. Il serait à l’origine un restaurant, transformé en karaoké et désormais désaffecté. Quant aux artistes, il s’agit de Kumi, une performeuse vouant un culte à Benzaiten, et de TokyoQQQ, une troupe qu’on pourrait rapprocher de celle de Terayama dans les années 70. Ce soir va se dérouler une cérémonie pour invoquer l’esprit de Kabukichô contre les promoteurs et l’industrie du spectacle. La tour est en effet en déréliction, et pourrait faire un décor idéal de J-horror. Avant que les artistes ne l’investissent, on fait connaissance avec eux par des installations vidéo. Celle de Constant, sur quatre écrans, présente Kumi et une barre de pole-dance, d’abord avec sa robe et sa coiffe de prêtresse puis sans maquillage. 

Peu à peu, elle se met à pleurer. Kumi est d’origine coréenne, et elle vit un voyage intérieur vers ses origines. Ce que met à nu l’artiste, face à la barre métallique, n’est pas ce à quoi on s’attendrait. 

Dans un coin de la pièce, dans un petit espace en carton rose-bonbon, les membres d’un club érotique (le groupe Bonjour Tulipe), une naine (Chibi Moeko) et une jeune femme toute en rondeur (Juanita Yamada), sont en nuisette et perruque blonde.


Au fond de leur chambre, par une ouverture, un homme étrange les observe. Il rampe jusqu’à nous : c’est un artiste handicapé (Kenta Kanbara), aux jambes atrophiées, qui danse sur les mains avec une incroyable virtuosité, son fauteuil roulant lui servant d’accessoire.

Après cette sidérante performance, je décide d’explorer les étages. Dissimulé dans le recoin d’un palier, un garçon-rat (Kelo Hirai) me suit de ses petits yeux noirs et brillants.

Un barbu androgyne (Domo) en train de lentement se maquiller me sourit. 

Par la fenêtre, d’une des salles j’aperçois une séduisante créature (Kily shakley), showgirl scintillante, longiligne comme un insecte.

Je reste dans ce couloir pour ne pas rater l’entrée en scène des artistes : devant moi passe le garçon-rat, glissant le long des murs comme une créature du cinéma expressionniste, puis c’est au tour d’un écolier (Tuki Takamura) en uniforme, fardé,  semblant sortir de Cache-cache pastoral de Shuji Terayama. 

Enfin tout le groupe sort de la loge, mené par Kumi cette fois en grande tenue de Benzaiten, chantant des mélopées votives.

Ils vont parcourir tout le bâtiment, suivis par les spectateurs, jusqu’à parvenir au sommet du château rouge. Là, Kumi chante pour la lune, pour Kabukichô et pour Benzaiten, entourée de cette troupe qui chacun représente les esprits protecteurs du quartier, venus des clubs érotiques, des bars à hôtesses, ou du théâtre et cinéma underground.


Aujourd’hui j’ai écouté sur la chaîne Youtube de Blast l’émission de Pacôme Thiellement consacrée à Freaks de Tod Browning (voir ici). Les phénomènes comme derniers survivants de l’esprit du carnaval, la plus vieille fête religieuse du monde. A travers leur renvoi au statut d’infirme, et pour certain leur hospitalisation psychiatrique, le nouveau monde du capitalisme et de la norme essayait d’effacer ce qui, à travers les freaks, survivait de ces cultes venus du fond des âges. C’est le même processus qui a été mis en œuvre au Japon tout au long du XIX siècle et surtout à l’époque Meiji, prohibant les fêtes sexuelles campagnardes, les sento mixtes, les estampes érotiques, pour se donner l’allure d’un pays respectable aux yeux des visiteurs occidentaux. 


Mais l’esprit d’Edo ne cesse de ressurgir : à l’époque Taisho, dans les années 20, avec le courant ero-guro et ses histoires d’horreur où des savants fous façonnent des monstres sur des îles (voir ici). Le patriotisme, le fascisme du gouvernement d’Hirohito et l’entrée en guerre détruiront cette poussée libertaire. Un même glas sonnait pour les années folles française et la république allemande de Weimar. Pacôme fait un lien entre les Freaks des cirques nomades et ceux des années 60, popularisés par Freak Out, l’album de Franck Zappa. Lors du miracle économique, sacré par les jeux Olympiques de 1964, c’est l’apparition de la danse butô de Tatsumi Hijikata, chevelu et décharné, n’ayant rien à envier aux freaks californiens, qui fait revenir les figures pauvres, malades, certains idiots ou déformés de sa jeunesse campagnarde ; c’est Koji Wakamatsu et ses films pinks hallucinés où les vierges sont crucifiées devant le mont Fuji ; c’est Shuji Terayama et Juro Kara les deux génies de l’avant-garde qui font revivre le kabuki travesti, sexuel et débraillé de l’ère Edo.  


La répression ne sera pas policière, mais économique comme dans tous les pays du monde. Les armes de la contre-révolution seront la télévision et les idolu, ces adolescentes proposant un monde acidulé et d’une apparente santé. Que pouvaient les monstres d’Hijikata face à la chanteuse adolescente Momoe Yamaguchi qui, bien qu’adorable et talentueuse, était la créature d’une industrie puissante ? Les années 80 seront donc, comme aux USA mais aussi en France, une fête du capitalisme, effrénée, grisante, où règnera le gaspillage. 

Le même combat se rejoue maintenant, au cœur de Kabukichô, dernier bastion d’un monde magnifique et vulgaire, déjà bien éprouvé lors du Covid. Bien sûr, je ne suis qu’un visiteur, et je mentirais si je disais que le chat de Shinjuku ne m’a pas charmé, et que je n’ai pas un frisson lorsque se met en mouvement l’immense Godzilla au-dessus du cinéma Toho. Mais je ne peux pas non plus m’empêcher de les voir comme les ambassadeurs de ce nouveau Kabukichô propre, kawai et inoffensif. 


Retrouvant dans une vieille « pocket camera » Kodak des images du Kabukichô en 2013, il n’y a donc pas si longtemps que ça, j’ai mesuré la différence. Aujourd’hui, des rues moins peuplées, moins de jeunes filles en goguettes et de regroupement de hosts, que j’adorais avec leurs cheveux oranges et leur allure de chats sauvages. Même les pittoresques rabatteurs sénégalais et nigériens semblent faire profil bas et ne tentent plus de m’attirer dans des bouges pour rencontrer les « real japanese girls ». 


Chim↑Pom, Kumi et TokyoQQQ sont héroïques, et je me demande ce que nous, en France, avons à opposer au racisme, à la rancœur à l’abrutissement des médias, et aux mauvais esprits qui ne cessent de ramper dans nos cerveaux depuis les années 40. 

Moi-aussi je dois prier une dernière fois Benzaiten pour la victoire de Kumi et la persistance de l’esprit du quartier. Je dois évidemment aller faire un dernier tour au Golden Gai. 


Dans un bar, deux jeunes gens me parlent de leurs tatouages : les bras de la fille sont couverts de papillons et de roses tandis que le garçon, canaille, soulève son t-shirt pour découvrir une chouette en vol. 


C’est une scène comme les autres, comme cent autres qui se déroulent toutes les nuits au Golden Gai, mais elle est empreinte de cette mystique de la rencontre, du plaisir de l’alcool, de l’amusement léger et partagé qui est tout l’esprit du Kabukichô.  


Pour en savoir plus sur TokyoQQQ ici

Journal du mois d’aout à Tokyo 2

« Hey Captain ! One beer please ! »


Le bar s’appelle « Sea and Sun », et on se demande où est passé le «Sex». Il est partout à l’intérieur : au plafond sur une fresque érotique, sur le comptoir où s’alignent figurines et sex toys, et surtout chez les mama-san délurées bien décidées à faire du Sea and Sun le bar «pink» de Golden Gai. 

Elles vous servent par exemple votre bière en clignant effrontément de l’œil et en poussant des soupirs suggestifs. Tout cela est à la fois navrant et hilarant. 

La mama à la casquette de yacht insiste par ailleurs pour qu’on ne l’appelle pas « mama » mais « captain ». Un captain donc dont l’une des facéties est de faire surgir un sein à l’improviste. Le « Sea and Sun » est l’un de ses lieux improbables où j’aime m’assoir car il s’y passera forcément quelque chose. Ce soir là j’y fais la connaissance de Rena, qui tout de suite me parle de sa profession : « SM Mistress ». Croiser ce genre de personne dans un bar de Shinjuku, entre un salaryman, une jeune fille bohème, et un cinéaste de films d’horreur, est tout à fait courant.

Le charme déroutant de Rena m’incite à lui proposer une interview et dès le lendemain je la retrouve au Golden Gai avec Constant Voisin, le meilleur interprète de Tokyo. Je choisis un bar excentré dans la division du quartier la moins fréquentée, sinon par des « oncles » fuyant les touristes. Certains, sinistres et désolés, conservent cependant une parcelle du vieux Golden Gai.

Rena me raconte ses débuts à Osaka, son succès dans les clubs de Tokyo mais surtout le soin qu’elle met à créer ses propres costumes. Encore une fois, la théâtralité japonaise est essentielle : j’imagine très bien Rena porter un masque de la démone du No Hannya lors de ses séances. Une bonne maîtresse SM est d’abord une comédienne.

 Je n’en dis pas plus puisque vous découvrirez cette épopée digne d’un roman porno Nikkatsu dans le Tempura de décembre. 

Le lendemain, je visite la librairie Kinokunya, célèbre pour avoir été le décor du Journal d’un voleur de Shinjuku d’Oshima. Si les rayonnages ont changé, la façade est restée la même et je suis toujours ému de retrouver identique l’escalier où se rencontraient Himiko et Birdey. 


Kabukichô oblige, le rez-de-chaussée est consacré à l’une des stars du quartier : Nicky Larson. Un exemple parmi d’autre de l’amour des Japonais pour leurs héros de manga. 

Malgré tout, un peu trop âgé pour découvrir cette série au Club Dorothée, elle me reste étrangère et je préfère flâner dans les rayons des romans de « mystery ». Les best-sellers bénéficient d’une petite mise-en-scène macabre.

J’aime aussi le rayon des  romans érotiques, leurs couvertures d’un fascinant mauvais goût, et leurs sempiternelles histoires d’Office Ladies, figure issue du miracle économique et désormais patrimoniale. On imagine très mal en France, au XXIe siècle, des séries de romans roses consacrées aux secrétaires.

Si les collégiennes à poitrines explosives côtoient de douteux livres « historiques » (est-ce un hasard ?), en revanche rien sur les femmes capitaines érotiques.  

Au rayon cinéma, on trouve toujours des biographies d’acteurs de films de yakuza dont celle du « big boss » Tetsuro Tanba, roi des gangsters. 

A deux pas de Kinokunya, se trouve le grand magasin Studio Alta qui est un des points de rendez-vous de Shinjuku. Comme il fait encore extrêmement chaud, je décide de profiter de la climatisation et pour la première fois d’explorer tous ses étages. Je découvre ce qui fait sans doute la particularité du magasin : deux étages consacrés aux tissus, et fréquentés par des japonaises de tout âges, et même des collégiennes. Est-ce encore une tradition au Japon de confectionner ses propres vêtements ? 

Un des étages vend de fantastiques décorations en tissus  pour les échoppes. 

Un détour chez les bouquinistes de Nakano me permet de découvrir un livre sur les vampires dont Romain Slocombe a illustré la couverture et quelques pages intérieures. 

Je trouve aussi un très beau livre sur les yurei-eiga, à l’iconographie folle. 

A paris m’attendent à mon retour les créatures d’Onibaba et Kuroneko de Kaneto Shindo que je devrais présenter dans quelques cinémas. Les fantômes du livre émergent de la même encre ténébreuse. 

J’ai beau les côtoyer depuis longtemps déjà, je ne peux m’arracher à la fascination de ces visages brûlés, et de ces yeux révulsés. Il ne faut jamais oublier que le monde des fantômes japonais est un monde de douleur, et que cette douleur est celle des femmes. 


Travailler sur (ou avec ?) les fantômes n’est pas sans risque. Faute de me rendre sur la tombe d’Oiwa-san dans le quartier de Sugamo (ce que j’avais fait lorsque j’écrivais Fantômes du cinéma japonais), je passe par le temple Hanazono, voisin de Golden Gai pour présenter mes hommages à Inari, le dieu renard. 

Je sonne la cloche et tape deux fois dans mes mains. Mains jointes et tête baissée, je lui demande trois choses. Il ne faut jamais craindre de solliciter matériellement les kami, qui sont là-aussi pour faciliter la vie terrestre des hommes. Et puis Inari et moi sommes un peu parents puisque le premier nom de ma famille, il y a quelques siècles était «Goupil». 

Traversant le Kabukicho, je vois à une fenêtre en hauteur, une androïde, clone de Rei l’écolière, pilote de robots guerriers, de Neon Genesis Evangelion. Ses gestes d’automates sont lents et mécaniques mais néanmoins grâcieux. 

Je lui dis au revoir d’un signe de la main et elle me répond.  

Kabukichô, théâtre de l’étrange.  

Mais ce que j’allais découvrir le lendemain dépassait tout ce que je pouvais imaginer.

(à suivre)

Journal du mois d’aout à Tokyo 1

 Balades dans les librairies et douces retrouvailles

A la fin du mois d’aout, je profite de mon séjour à Busan pour passer quelques jours à Tokyo qui n’est qu’à deux heures de vol. Je retrouve mon refuge sur les collines de Kabukichô, perdu au milieu des Love Hotels (ce qu’il était peut-être jadis). J’hérite d’une nouvelle chambre, toujours un peu vétuste mais spacieuse avec une fantastique salle de bain. Comme de coutume, une fois la chambre réservée, aucune n’est disponible pendant des mois. Je ne comprends pas cette étrange loterie où je gagne à tous les coups.  Je pense que Kabukichô désire ma venue, mais peut-être est-ce un piège. Autour de l’hôtel, je remarque les allées et venues de travestis d’un certain âge. 


Ils me rappellent la « société secrète des travestis » du début des années 60, une des premières communautés transgenres japonaises. Je repense aussi à la fascinante nouvelle Le Secret de Tanizaki et son narrateur déambulant la nuit dans Asakusa déguisé en femme et vivant le frisson d’une existence clandestine, presque criminelle :  « Mon maquillage blanc dissimulait totalement sous son épaisseur onctueuse mon identité masculine. » Je revois aussi ce travesti grand et maigre, qui, il y a quatre ou cinq ans, sillonnait les ruelles du Golden Gai comme un oiseau de proie, et avait voulu m’entraîner dans un club louche. Ce que j’aime aussi à Tokyo et particulièrement à Shinjuku est cette théâtralité qui la nuit et le saké aidant peut faire perdre la tête. Cette pièce étrange où défilent des travestis, des hôtesses de bar et des yakuzas, on peut en rester le spectateur, mais si l’on décide d’y entrer ce n’est jamais sans conséquences. 


C’est désormais un rituel : dès mes valises posées, je file dévorer des yakitoris dans un petit restaurant de Sanchome. J’adore manger sur le comptoir en bois usé, regarder s’activer la cuisinière (une mémère comme dans tous les meilleurs restos), et défiler les assiettes de brochettes. 


Bien sûr, les yakitori sont aussi une façon de retarder ma visite au Golden gai. Je ne sais plus combien de photos j’ai accumulé au fil des années mais le quartier reste pour moi le lieu le plus énigmatique et cinématographique du monde. Ne serait-ce que pour ces formes derrières les rideaux transparents ou ces visages attrapés à la dérobée, encadrés par les fenêtres. 


Ne vous fiez pas au plan affiché à l’entrée du Golden Gai : le quartier est en réalité une spirale dont on n’atteint jamais le centre. 

Je retrouve Mami-chan dans son bar, le Buster. 

– Pourquoi êtes-vous à Tokyo cette fois-ci. 

– Mais pour vous voir, mama. 

– Oh vous plaisantez, Stéphane, répond-elle avec son joli sourire.


Voilà dix ans qu’on se connait, et je me vois bien devenir un petit vieux à la Ozu et boire mon saké dans son bar pendant encore 40 ans. Le rock’n roll qu’elle vénère comme une religion n’est peut-être pas très traditionnel mais est entre nous un excellent sujet de conversation. Cette année, monopolisant son ipad, je me suis transformé en D-jay enchaînant Bowie, Alice Cooper et les Cramps. J’ai aussi fait la connaissance de Masafumi Yamada, réalisateur passionné de J-horror dont le dernier film Auto-stop, retrace les péripéties de deux jeunes filles sur des routes de campagne hantées. 


Le pouvoir d’une mama-san est de créer des liens entre ses clients, et Mami-chan, avec sa gentillesse naturelle, y parvient admirablement. C’est elle qui m’a accompagné un soir au Uramado, ce bar obscur, dédié à la chanteuse de blues Asakawa Maki, et qui affiche sur sa porte « club privé » pour faire fuir les bruyants touristes américains. 

Presque en face du Bar Buster : Darling tenu par Yuya, musicien et comédien. Ici un culte est rendu à la rockstar Kenji « Julie » Sawada, que Yuya « personnifie » parfois sur scène. 


C’est un bar aimé des cinéastes et acteurs indépendants, où le saké est particulièrement bon. J’ai toujours pensé que l’élégant Yuya, avec son sourire de sage un peu félin, était le maire secret de Golden gai. 

L’autre bar du Golden Gai où je me rends à chaque voyage est Ace, tenu par Tsuyochi qui vient de fêtera ses 20 ans de « papa-san ». Intimidé par le Golden Gai, ce lieu mythique dont j’avais peur d’être rejeté, Ace est le premier bar où je me suis rendu il y a quinze ans. La pancarte sur la porte, qui n’a jamais était changée, disait « If you need something please ask us, we talk english and we love you ». 


Tsuyochi qui est lui-aussi musicien de rock, se compare parfois à Tora-san car je crois qu’il vient de la campagne. Il ne cesse de me répéter que Shinjuku est mon pays natal. C’est peut-être vrai. 

Il y a en tout cas un rapport entre le sud de la France où j’ai grandi et Tokyo : la chaleur écrasante de cette fin aout. J’ai l’impression d’être passé de Rome, la « Città dell’ Inferno » à Tokyo « jigoku no machi ». Toute la journée, je m’éponge avec une petite serviette et je me frictionne les bras avec les lingettes mentholées Gatsby qui permettent de recueillir le plus infime souffle d’air. 


Heureusement il est toujours possible de se réfugier dans les librairies d’occasion, comme les Mandarake de Shibuya et Nakano. 

Je découvre la revue des années 60 Kage (l’ombre), recueil de récits policiers hard boiled et ses superbes couvertures qui sont comme des affiches de films rêvées. Le graphisme des revues populaires japonaises, que ce soit le polar, la science-fiction ou l’érotisme mérite d’être exploré. Comme je ne peux pas toutes les acheter j’en photographie autant que je peux. 


On reconnait Alain Delon, éternel Japonais d’adoption, tandis que Catherine Deneuve est en couverture d’une revue SM. Les acteurs français mènent une vie parallèle au Japon. 


Il y a aussi de splendides (et hors de prix) mangas d’horreur, et des exemplaires de la revue Garo.

Cette belle couverture de Yû Takita  nous plonge dans l’atmosphère des petits quartiers japonais de l’ère Showa, pendant l’été bien sûr. La fille au premier plan me rappelle Hiroko Isayama dans Sayuri stripteaseuse de Tatsumi Kumashiro mais je me demande pourquoi le petit garçon semble à ce point éberlué. 

Au hasard, j’achète également un petit livre de photo retraçant le périple d’une japonaise à travers la campagne. 


Les petites villes de campagne sont kawai, les onsens sont kawai, les trains sont kawai, les boulangeries sont kawai, et le plus kawai de tout est de s’acheter de jolis vêtements pour voyager. Sans le savoir un photographe japonais des années 90 avait inventé Instagram.


Je trouve aussi ce curieux objet consacré au cinéma érotique : un coffret contenant un livret de photos de films et une cassette audio compilant des bandes-son. La face B est pleine de soupirs de films pink. Il faut donc feuilleter l’album en écoutant la cassette, un peu comme les livres-disques du « Petit ménestrel » de notre enfance. Le titre, en français, est savoureux: « Le cinéma japonais compilé par Eromore ».


J’achète aussi à Nakano ce buste inspiré de Spirale de Junji Ito. Le glamour horrifique du mangaka est parfaitement restitué, et la jeune fille ressemble à une actrice de film muet. On peut s’hypnotiser soi-même et plonger à l’intérieur de son crâne mais là encore le voyage dans la spirale sera infini.  


(à suivre)


Strange Days in Tokyo


Je suis en train d’écouter la série de France Culture consacrée à Jim Morrison (ici). Le superbe troisième épisode parle de l’influence de la Beat Generation sur Morrison : Kerouac, la route, les Indiens et le zen que l’on peut atteindre en roulant vers le désert et les auto-stoppeurs, dont certains sont des assassins, qui attendent sous la pluie, le pouce levé, que s’arrête leur victime. Et The WASP (Texas Radio and the Big Beat) morceau génial qui explose dans la tête « C’est la terre où le pharaon est mort. »  De loin en loin, je n’ai jamais vraiment cessé d’écouter les Doors, mais d’entendre cette belle émission qui replace James Douglas Morrison, le poète, au premier plan, je me suis rendu compte combien cette langue m’était toujours proche, familière. Mon immersion dans la culture japonaise avait pu me faire croire que je m’étais éloigné de l’america mais il n’en était peut-être rien. Le nom de ce blog en témoigne. 

Les artistes japonais visionnaires des sixties, ayant fait de l’outrage une ligne de conduite, sont peut-être plus proches de Morrison que je ne le pensais. Terayama et Mikami Kan qui ne pensent qu’à tuer leur mère répondent au hurlement œdipien de Morrison dans The End. D’un côté du Pacifique des Américains rêvant de spiritualités asiatiques et de haïkus, de l’autre des Japonais fascinés par Dylan et les Beatles, et inventant leurs propres hippies : les futen de Shinjuku. Entre les deux : la bombe, le Vietnam. 

« Autrefois, j’avais vingt-cinq, vingt-six ans, et lorsque prendre des photos à la volée m’amusait plus que tout, j’ai découvert ce roman, Sur la route. Fortement attiré par le regard posé sur la route du héros, Sal Paradise, j’ai rêvé de vivre comme lui. Sans tarder, j’ai entraîné un ami et sa vieille Toyota et commencé mon périple sur les innombrables nationales qui sillonnent le pays. A cette période, j’ai pu voir des villes et rencontrer des gens de toute sortes, j’ai appris à faire de l’auto-stop et monter dans un camion. » Daido Moriyama, Mémoires d’un chien 

Quant à moi, parmi les multiples portes qui m’ont menées au Japon, il y a eu bien sûr celle ouverte par Richard Brautigan, et le Tokyo-Montana Express, plus puissant que les Boeings de JAL et Air France. De l’électricité du Kabukichô au silence de Yanaka, du cimetière d’Ikebukuro où j’allais visiter Lafcadio Earn aux disquaires de Shibuya, de Nakano et ses vieux mangas d’horreur au drag queens de Nichome, Tokyo a été mon San Francisco. L’expérience du hasard objectif, le culte de la rencontre, les messages délivrés par les renardes à quatre heures du matin… Où peut-on, sinon au Japon, passer une nuit à boire du saké et aller s’asseoir sur les marches d’un temple et voir le soleil se lever ? (et je pense à la plage de San Francisco à l’aube) Et pourquoi pas entendre les premières notes de Riders on the Storm lorsque la pluie vient enfin crever la bulle de chaleur et d’humidité de l’après-midi d’aout ? Et les ruelles de Shinjuku serpentant entre les bars obscurs et les arrières cours des clubs érotiques, et les chats errants à côté des poubelles, et les vieux yakuzas ridés comme des gitans, et les tekiya et leurs stands de confiseries et de joujoux, et les mémères courbées comme des tortues. Etais-je à Tokyo ou à Tanger ?  A côté de la langueur du Japon et des teintes chaudes de ses nuits, combien Paris me semblait toujours dure et glaciale à mon retour. 

Quand les portes se rouvriront-elles ?



Golden Gay


Il n’y a qu’à voir Les Funérailles des roses ou les photos de Katsumi Watanabe : Shinjuku était gay à la fin des années 60. Les Gay Boys étaient si populaires qu’ils commençaient à remplacer les mama-san et les clubs de travestis se multipliaient à Kabukicho. Si l’on regarde La Truite de Losey, les patronnes qui attendent les clients à la porte des bars de Golden Gai sont tous des travestis. Dans les années 80, régnait sur les nuits de Tokyo une star nommée Elle. Cette reine a par exemple baptisé Vivienne Sato, fabuleuse drag-queen et mémoire vivante du quartier, du nom quelle porte encore aujourd’hui. 
Si l’on veut s’éloigner de quelques centaines de mètres de la Ville dorée, on peut aller faire un tour à Nichome, le quartier gay attitré de Tokyo.  Le bar ouvert Advocate (désormais sous un autre nom) brasse sur sa terrasse Japonais et gaijin, et le Campy est le territoire de drag-queens exubérantes. Les filles ne sont pas oubliées et de nombreux club affichent « ladys only ». Si l’on pousse la porte de certains établissements de Kabukicho, il n’est pas rare d’y trouver des yakuzas en train de boire avec les hôtesses travestis. Créatures de la nuit, participants aux mêmes économies clandestines, yakuzas et travestis ont curieusement noué un pacte tacite auquel le cinéma pourrait bien s’intéresser. Peut-être la peau tatouée, avec ses fleurs et ses ornements, est-elle une forme féminisation ? 
Les mama-san travestis sont désormais minoritaires à Golden Gai. Il y a quelques années, au bout de la rue où se trouvent le Baltimore et Uramado, trois bars formaient une petite enclave gay. Un des plus fascinants, maintenant fermé, était tenu par un travesti âgé, aux cheveux courts, que je voyais monter et descendre la rue perpétuellement. Parfois il ramenait un client en costard-cravate qui repartait aussitôt en compagnie d’un gay boy. L’activité de cette dame et de son bar me semblait assez claire. Juste en-dessous du Cambiare (le bar décoré à la façon du Suspiria de Dario Argento) : le fameux Jan June (prononciation japonaise pour Jean Genet), tenu par de jeunes travestis délurés.
Si votre tête leur revient, il est possible d’y passer un moment très agréable et découvrir un Tokyo underground : celui des employés de bureau qui le soir enfilent un tailleur et une perruque, se maquillent et deviennent quelqu’un d’autre. C’est une façon pour eux de tenir le coup qui vaut bien nos anti-dépresseurs. La jolie Mari, jeune serveuse y travaillant deux fois par mois, est banquier dans sa vie de tous les jours. Elle préfère les filles mais n’a pas eu de girl-friend depuis cinq ans. L’an dernier, je leur ai offert un exemplaire de Notre-Dame des Roses. 
En face, se trouvait le Pura-Pura, en haut d’un escalier éclairé de bleu, décoré de photos d’une femme glamoureuse à la perruque noire. 

J’ai quelque fois monté ces escaliers et invariablement me suis retrouvé dans un bar vide, avec derrière le comptoir un très grand travesti, rigide comme un mannequin de cire, et souriant de façon aguichante. J’ai toujours tourné les talons tant l’ambiance était glaçante. Il y a deux ans, je parlais d’elle avec Mami-chan au bar Buster. Elle m’a raconté cette anecdote : un de ses clients était allé prendre un verre au Pura-Pura, bien entendu désert. A un moment la patronne avait essayé de l’embrasser. Elle avait ensuite facturé ce baiser 10.000 yens comme un « service ». Pour plaisanter, j’ai dit à Mami-chan : « Je vais aller prendre un verre là-bas et si je ne suis pas revenu demain soir, tu devras me délivrer des griffes de la patronne. » L’an dernier, le Pura-Pura était fermé. Qu’est donc devenu le travesti-vampire qui y officiait ? 



Benzaiten, protectrice de Kabukicho


Il y a au Japon sept divinités associées au bonheur ou Shichifukujin :
Ebisu (protecteur des pêcheurs et des marchands), Daikokuten (la richesse, le
commerce et les échanges), Bishamonten (les guerriers, et la loi bouddhique), Fukurokuju
(la longévité, la virilité et la sagesse), Hotei (l’abondance et la bonne santé),
Jurōjin (la prospérité). Fardée et apprêtée, Benzaiten, seule femme de ce panthéon, est la protectrice
de l’art et de la beauté, de l’éloquence, de la musique, de la littérature, des
sciences et de la vertu. A l’exception d’Ebisu issu du Shintô, tous sont des dieux
indous ayant transité par la Chine et qui, selon les chercheurs, auraient étés regroupés
artificiellement sous l’ère Muromachi (1392-1568) avant de trouver leur forme définitive
au 17
e siècle. L’origine de Benzaiten est Saravasti, épouse, demi-sœur
et fille de Brahma, possédant les mêmes dons artistiques. Sa monture, un cygne
blanc, est remplacée au Japon par un serpent de mer car Benzaiten est une
déesse maritime, dont le culte est rendu dans les îles et sa guitare devient un
biwa. Divinité des arts et de la séduction féminine, elle est naturellement devenue
la protectrice des geishas dont le luth est également l’instrument de
prédilection.
Benzaiten par Aoigaoka Keisei (1832) Metropolitan Museum
 Dans un recoin de Kabukicho, entre les pachinkos les clubs
érotiques et les love hotel, se trouve un minuscule temple dédié à la belle Benzaiten. Devant l’autel est inscrit : « En l’honneur de notre
respect éternel pour Benzaiten, la protectrice du quartier ». 
Si l’on
cherche l’esprit du lieu, la sainte du quartier, c’est ici qu’il faut aller. Kabukicho
n’était jusqu’à l’après-guerre qu’une terre marécageuse où de nombreux dieux
étaient célébrés. En avril 1945, sous les bombardements, les temples furent
dévastés. Seule la statue de Benzaiten put être sauvée par un de ses fidèles. Kihei
Suzuki, le chef de l’association de la reconstruction de Shinjuku de l’après-guerre,
l’homme qui voulu faire du quartier le centre de la vie théâtrale de Tokyo (d’où
l’appellation Kabukicho) fit construire ce petit temple pour héberger Benzaiten.
Il s’agit d’un des premiers actes de la restauration de Shinjuku. Son projet
théâtral échoua mais finalement Benzaiten, patronne des geishas, est tout à
fait à sa place au cœur du quartier rouge. Nul doute que bien des filles de Kabukicho
viennent faire leurs dévotions à Benzaiten au cœur de la nuit électrique.


Koji Wakamatsu et Masao Adachi, jusqu’à la victoire, toujours

« Moi j’étais plutôt dans la résistance et Wakamatsu dans la vengeance. »
Masao Adachi

Sex Game de Masao Adachi (1968)
J’ai rencontré une dernière fois Koji Wakamatsu lorsqu’il est venu à Paris faire la promotion du Soldat Dieu en 2010. C’était l’occasion pour Les Cahiers du cinéma de revenir sur le cinéma politique japonais des années 60 et 70, et de tracer en lien entre ses films pink et ses dernières œuvres qui le replaçait à la place qui avait toujours été la sienne : un des plus grands cinéastes japonais. Je profitais d’un voyage à Tokyo, en août 2010, pour rencontrer son complice Masao Adachi, de retour derrière la caméra après des années de prison. En l’attendant dans ce café de Shinjuku, j’étais bien sûr très intimidé. Je pensais au morceau de cinéma et d’histoire qu’Adachi représentait, aux conflits qu’il avait traversé et tout simplement à son courage. De façon cocasse, il sortait du dentiste car il s’était cassé une dent en jouant avec sa petite-fille. Un révolutionnaire vit toujours dangereusement. Shoko Takahashi était l’interprète de l’entretien avec Koji Wakamatsu et la rencontre avec Masao Adachi a été rendue possible par Terutaro Osanaï. Le dossier des Cahiers du cinéma « Tokyo, années 60 », est paru dans le numéro 662, en décembre 2010.

Koji Wakamatsu :  » Pour moi, les films pink étaient des armes »


La nouvelle d’Edogawa Ranpo La Chenille a été interdite
pendant la seconde guerre mondiale car trop antimilitariste.
Le
roman se passe à l’époque de la guerre nippo-russe. Et, en effet il a été
interdit pendant la seconde guerre mondiale. Mais j’étais trop jeune à cette
époque pour m’en souvenir.
Vous semblez avoir délibérément gommé tout
l’aspect fantastique du récit.
J’ai
écrit toute l’histoire du film moi-même et, excepté le personnage du soldat
amputé, je n’ai utilisé aucun élément du livre. On trouve également un
personnage très proche dans Johnny Got
his Gun de
Dalton Trumbo.
Au début du film le soleil rouge du drapeau
japonais se superpose à la pupille d’une chinoise violée et assassinée. C’est
une image très forte
.
A
l’époque, le drapeau était le symbole de l’oppression japonaise. Cette femme a
vu l’invasion de ses propres yeux et cette image est restée gravée dans son
cerveau.
A la différence du héros de Johnny Got his Gun, le soldat japonais
était un bourreau domestique avant même son retour du front.
C’était
un homme japonais typique de son époque. Je ne peux pas dire que tous les
hommes japonais étaient comme lui mais à mon avis 90% étaient un peu comme lui.
 

La domination politique et sexuelle est
l’un de vos thèmes favoris.
Oui
la relation dominant/dominé revient souvent dans ma filmographie. Je ne sais
pas pourquoi. Lorsqu’il perd sa virilité il se voit à la place de la femme
qu’il a violée. Les rôles sont inversés. Un peu comme dans Quand l’embryon part braconner. Le soldat réalise l’horreur de tous
les viols qu’il a commis. Il comprend enfin le sentiment des femmes qu’il a
violées.
Votre actrice joue avec un partenaire qui
ne peut ni bouger ni parlé, comment avez-vous travaillé avec elle ?
Je ne
lui donnais pas vraiment d’explication. De plus nous tournions sans répéter. Mon
équipe m’a aidé à créer le meilleur environnement autour d’elle. Avant de la
connaître, j’étais sûr qu’elle accepterait de jouer sans aucun maquillage.
Grâce à elle, le film a une vraie présence.
Vos trois derniers films remontent le cours
de l’histoire du Japon. Il y a Le paysage
d’un garçon de 17 ans
qui traite de la jeunesse actuelle, United Red Army sur les années 60 et 70
et Le Soldat Dieu qui sur la seconde
guerre mondiale.
En
fait, je voulais faire une trilogie des films sur les garçons de 16 à 17 ans.
Dans le premier film, le personnage a 17 ans et dans United Red Army, il y a un garçon de 16 ans. C’est tiré d’un fait
divers : un garçon, dans le département de Okayama a tué sa mère et s’est enfui
vers le nord en vélo. Il a roulé presque 100 km par jours et a été arrêté dans
le département d’Akita. En lisant ce fait divers j’ai été stupéfait par son
acte : comment peut-on tuer sa mère ? Et j’ai commencé à faire des recherches.
Cette affaire a été très analysée à la télévision par des journalistes. J’étais
complètement en désaccord avec toutes leurs interprétations. Ce garçon était
complètement brimé, il fallait qu’il se comporte bien, qu’il soit poli, etc. Il
a eu tellement de contraintes pendant son enfance qu’il a fini par exploser.
Évidemment, le garçon a été obligé de signer un rapport rédigé par la police
mais il n’avait pas de raison particulière de tuer sa mère. Il était juste
arrivé au bout de ce qu’il pouvait supporter.
Le film est un très beau et énigmatique
road-movie.
Le
garçon ne peut rouler que vers le nord car il a les montagnes d’un côté et la
mer de l’autre. Je voulais que le garçon ait des conversations avec les
paysages. Et dans ces paysages j’ai inséré le passé du pays avec le vétéran de
la seconde guerre mondiale et la vielle dame coréenne « femme de
réconfort » des soldats japonais.
 

C’est comme si le garçon retrouvait la
mémoire du pays.
Dans
une gare il rencontre un vieil homme qui lui parle de sa vision de l’empereur
et de la mobilisation des soldats pendant la guerre. Plus tard, il est hébergé
par cette vieille dame coréenne qui lui raconte sa jeunesse et pourquoi elle
n’a pas pu avoir d’enfants parce qu’on la prostituait aux soldats japonais.
La jeunesse vous semble-t-elle amnésique
sur l’histoire du pays.
Ce
n’est pas seulement le problème des jeunes c’est aussi celui des adultes qui
n’essayaient pas d’enseigner l’histoire.
Dans United
Red Army
vous relatez des événements très proches de vous.
J’étais
tellement très en colère quand j’ai vu le film de Masato Harada, The Choice of Hercules que je voulais
absolument filmer ce qui s’est vraiment passé dans le chalet d’Asama. Je
voulais le léguer aux générations futures. Par exemple, j’ai réellement connu
la fille qui s’appelle Toyama, qui est victime d’une purge et que l’on oblige à
frapper son propre visage. Elle m’a beaucoup aidé pour le documentaire que j’ai
filmé en Palestine.
Les jeunes acteurs se sentaient-il eux-aussi
chargés d’un devoir historique ?
Je
n’ai pas demandé aux jeunes acteurs d’étudier quoique ce soit. Ils ont
eux-mêmes compris qu’il fallait étudier et faire un effort pour capturer
l’esprit des jeunes de l’époque.
A la même époque, Masao Adachi tournait Prisoner/Terrorist, l’histoire de
l’Armée rouge japonaise au Liban.
J’y
ai participé comme figurant mais j’avoue que je n’ai pas compris grand-chose au
film. C’est sans doute trop intellectuel pour moi. Lorsqu’Adachi est sorti de
prison, il n’était plus du tout considéré comme un révolutionnaire et un
cinéaste. Il avait très peur qu’on ne voit en lui qu’un criminel. C’est pour ça
qu’il a décidé de tourner l’histoire de Kozo Okamoto. Mais je crois tout de
même qu’il aurait dû rendre son film plus compréhensible pour qu’il soit vu par
un plus grand nombre de personnes.
Perfect
Education 6
, Le paysage d’un garçon de 17 ans
et United Red Army semblent tournés
dans la même région montagneuse.
Oui,
j’ai tourné les deux premiers presque en même temps, mais pas United Red Army.
Dans les années 60 vous filmiez beaucoup
l’océan, maintenant il semble que vous filmez davantage des paysages neigeux.
Je
suis originaire d’une région où il y avait beaucoup de neige mais aussi la mer.
Je crois que ces deux paysages m’ont influencé.
Le
paysage d’un garçon de 17 ans
est très libre dans sa narration, on a l’impression que
le film se construit en même temps au gré de la route du personnage.
En
effet, nous sommes montés dans une petite voiture avec une caméra et nous avons
suivi le garçon qui faisait du vélo. Il parait que quand j’étais petit je
discutais avec les poissons dans la rivière. Mes voisins pensaient que j’étais
un peu fou. Depuis je crois que j’ai cette manie de parler avec les paysages.
C’était vraiment le concept initial du film : des conversations avec les
paysages, les montagnes, les brumes, la mer, les couchers de soleil… Quand
j’ai parlé de ce projet, tout le monde m’a dit que ce serait incompréhensible.
J’ai écouté leur conseil et ajouté les personnages du vétéran et de la femme
coréenne.

La femme qui prête son ventre (Haragashi onna) de Koji Wakamatsu (1968)


Vous êtes le plus connu des cinéastes pink,
vos films sont-ils représentatifs du genre ?
Pour
moi les films pink étaient des armes. Ils m’ont permis de faire les films que
je voulais faire. Avant, il n’y avait pour les jeunes que les films de la
Nikkatsu avec des stars qui draguaient des filles sur des bateaux à voile. Avec
mes films ils ont sans doute trouvé quelque chose qu’ils recherchaient. Ce sont
ces étudiants et en particulier ceux qui participaient aux mouvements étudiants
qui m’ont éduqué.
Vos films ont-il permis à d’autres cinéaste
de se « libérer » ? Oshima semble influencé par votre cinéma lorsqu’il
tourne sur un scénario d’Adachi, Journal
d’un voleur de Shinjuku
.
Je ne
sais pas si je l’ai vraiment je l’ai influencé mais en tout cas on a bu
beaucoup ensemble. Pour ce qui est du Journal
d’un voleur de Shinjuku
, mon assistant l’a aidé sur le tournage. Il lui a
montré comment voler dans les magasins. Il s’agissait de Michio Akiyama qui
interprète le jeune garçon de Va, va
vierge pour la seconde fois
.
Nagisa Oshima et Koji Wakamatsu

L’acteur de vos films des
années 60, est souvent Ken Yoshizawa. D’où venait-il ?

Ken
Yoshizawa était comédien dans la troupe de théâtre situationniste dirigée par
Juro Kara, qui joue le tueur des Les Anges violés. J’allais souvent le voir
jouer. Au départ il est un comédien de théâtre, c’est moi qui l’ai emmené dans
le monde du cinéma. Il joue d’ailleurs le rôle du père dans Le Soldat-dieu.
Après avoir longtemps arrêté de jouer, il recommence à travailler comme acteur.
Et Mimi Kozakura, l’actrice de Va, va deux fois vierge qui impressionne
tout le monde ?
Elle
n’a rien fait après ce film. Elle a complètement disparu. Ce n’était pas une
actrice, on l’a trouvée dans la rue à Shinjuku. Je crois que c’est le seul film
dans lequel elle a joué. Je crois que j’ai un don pour bien utiliser les non
professionnels. Je préfère d’ailleurs travailler avec eux.
Une légende veut que Takeshi Kitano
apparaisse aussi parmi les figurants.
A un
moment on voit des jeunes courir et Kitano serait parmi eux. Je ne le
connaissais pas à l’époque, il n’était qu’un des nombreux jeunes qui
vagabondaient à Shinjuku. En fait, la plupart des acteurs de mes films sont des
gens que j’ai rencontrés dans des bars et qui se sont assis par hasard à côté
de moi. Quand il me manquait des acteurs, je demandais à mes assistants d’aller
en chercher dans la rue. Je sollicitais aussi les comédiens de théâtre
underground.
Vos génériques comportent souvent des
images de manifestations. Qui les filmait ?
Je
les tournais moi-même en me disant qu’elles me servir un jour. Sinon, les
étudiants eux-mêmes allaient les filmer et me les donnaient.
Koji Wakamatsu et Masao Adachi (en haut) sur le tournage de Shinjuku Mad (1970)
La fin de L’extase des anges est un incroyable moment cinématographique et musical. 
J’ai travaillé avec Yosuke Yamashita qui est maintenant considéré
comme un très grand musicien de jazz. J’allais souvent l’écouter dans des
petites salles de concert et je voulais absolument faire des films avec lui.
Pour
l’extase des anges, j’ai demandé à Yosuke Yamashita et ses musiciens de se
battre avec les images. C’est quelque chose que je fais de temps en temps.
J’enlève complètement le son et je demande aux musiciens d’improviser devant
l’écran. Je leur demande de se bagarrer avec mes images.
Vous avez également tourné en 1979, Ejiki, un film sur le reggae avec Yûya
Uchida.
J’ai assisté au premier
concert de Bob Marley au Japon, dans une salle de Shibuya. Toutes les stars de
l’époque étaient là, des acteurs comme Yusaku Matsuda, des musiciens comme Joe
Yamanaka (qui jouera plus tard avec les Wailers). Ils étaient tous très excités
et ça m’a donné l’idée de faire un film sur le reggae. Comme le reggae n’était
pas très connu au Japon, Yûya Uchida, qui est également producteur de musique,
a pensé que le film pouvait en faire la promotion. C’est comme ça que nous
avons pu négocier et avoir gratuitement des morceaux devenus célèbres depuis.
Il y avait une vraie interaction entre les
cinéastes, les metteurs en scène de théâtre ou les peintres dans le quartier de
Shinjuku ?
J’aime
beaucoup Shinjuku parce qu’il n’y a pas de discrimination : il y a des Japonais,
des Chinois, des Coréens. Tout le monde est libre de s’habiller comme il veut.
Je rencontrai les cinéastes de la nouvelle vague mais aussi des gens comme
Tatsumi Hijikata, l’inventeur du Butô qui était un ami. Partout, il y avait des
artistes comme lui.
Retrouvez-vous le même climat maintenant à
Shinjuku ?
En
partie mais les jeunes ont changé. Autrefois, à Golden Gai, on parlait de
politique, de cinéma, de théâtre. Maintenant presque plus personne ne parle de
politique. On parle à peine de théâtre.


Masao Adachi : « la tragédie de la vie japonaise »

Votre intégrale aura lieu à la cinémathèque
dans le cadre du cinéma d’avant-garde. Pourquoi ne pas avoir choisi à l’époque
une forme narrative plus traditionnelle.
Mes
premiers courts métrages ont été réalisés quand j’avais à peu près 20 ans. A
cette époque, tous les films japonais étaient « narratifs », et
voulaient simplement raconter une histoire. J’ai voulu décrire les sentiments
d’une génération dont l’Histoire était en train de s’écrire. J’ai donc pensé
que la forme narrative ne s’appliquait pas à eux. Je voulais montrer les images
qui n’expliquaient rien et renoncer à des enchaînements narratifs trop simples.
Vos films décrivent une violence que les
films commerciaux dissimulaient.
La
violence était présente dans toutes les structures de la société. Je me
demandais comment des êtres humains qui n’étaient ni des héros ni des héroïnes
pouvaient survivre à cela. L’époque était vraiment coincée et tous les
problèmes communiquaient. Mes films sont à l’image de la société à cette
époque.
Comment avez-vous rencontré Koji Wakamatsu
?
A l’époque,
je ne pensais pas du tout intégrer une vraie structure de production. Je
travaillais dans un groupe underground et le cinéma commercial ne marchait déjà
plus très bien. Cependant il se tournait beaucoup de films pink. Un ami qui appartenait à notre groupe et qui travaillait déjà
dans le cinéma pink m’a conseillé
d’intégrer ce milieu pour apprendre à faire des films plus traditionnels. Je
suis donc devenu assistant-réalisateur.
Lorsque
j’ai rencontré Wakamatsu, nous avons parlé de la société qui était fermée.
Comment pouvait-on sortir de cette situation ? C’était à vrai dire notre seul
point commun.
Wakamatsu
était très actif. Moi j’étais plutôt dans la résistance et lui dans la
vengeance. C’est une différence qui est encore réelle entre nous. Wakamatsu est
toujours en guerre et il aime mettre en scène des criminels et des marginaux.
Mes scénarios attaquaient le pouvoir, et ça lui a plu tout de suite.
Comment était votre travail de scénariste
puisque les films de Wakamatsu étaient tournés en très peu de temps ?
En
général, j’écrivais beaucoup plus de dialogue que ce que l’on retrouve dans les
films. Wakamatsu coupait beaucoup, surtout les scènes qui étaient importantes
pour moi ! Je voulais décrire la façon dont la société était bloquée, mais
pour Wakamatsu, il était plus important de montrer l’action de ce déblocage et
les sentiments que cela impliquait. Pour lui, il fallait aller au plus direct.
 


La Guérilla des étudiantes (Jogakusei gerira) de Masao Adachi (1969

Comment décririez-vous le milieu artistique
et politique de Tokyo dans les années 60 ?
Politiquement j’étais plutôt neutre. Je
n’ai jamais appartenu aux mouvements étudiants mais l’époque était en elle-même
déjà très politisée.
Dans le quartier de Shinjuku, il y avait beaucoup de
gens, beaucoup de personnes sans travail, qui étaient tous des activistes. La
culture et la politique étaient mélangées. On faisait du cinéma dans cette
ambiance.
Par
exemple, je voyais souvent Terayama qui était dramaturge et metteur en scène de
théâtre et de cinéma, Hijikata le danseur de Butô. Je voyais Oshima presque
tous les soirs, on buvait ensemble. C’est comme ça que j’ai joué comme acteur
dans La Pendaison et écris le
scénario du Journal d’un voleur de
Shinjuku
. Les gens échangeaient de façons très panoramiques et énergiques.
On se liait très facilement avec des photographes, des musiciens ou des
peintres comme Tadanori Yokoo.
C’était une des différences avec la génération précédente comme Yohida ou
Shinoda qui se souciaient surtout de leur propre esthétique. Oshima est un cas
à part, car bien qu’appartenant à la génération précédente, il a affronté
directement l’esprit de son époque.
La Pendaison (Koshikei) de Nagisa Oshima (1968)

Vous sentiez-vous plus libres que les
cinéastes de studios ?      
Des
cinéastes plus traditionnels comme Kurosawa affrontaient aussi leur époque,
mais c’étaient des gens comme Oshima, Wakamatsu ou Matsumoto qui le faisions de la façon la plus pointue. Nous pouvions travailler comme la nouvelle vague
française en faisant des films avec nos camarades. Les cinéastes français ou
quelqu’un comme Yasuzo Masumura, qui avait initié un nouveau cinéma à
l’intérieur des studios, étaient aussi nos camarades d’une certaine manière. De
1969 à 1971, les mêmes événements se produisaient un peu partout dans le monde,
dans chaque domaine. Oshima se trouvait par hasard à Paris pendant mai 68. Je
lui ai demandé pourquoi il n’avait pas filmé, il m’a répondu que ça appartenait
aux français de le faire. Pour Oshima c’est ce qui se passait au Japon, les
émeutes à Shinjuku, par exemple, qui importait. Mais en tout cas, à cette époque,
nous pensions partager les mêmes intérêts même si nous appartenions à des pays
ou à des disciplines différentes.
Mishima était-il un ennemi pour vous et
votre génération.
Nous
partagions la vision du monde mais pas les mêmes conclusions. Mishima avait ses
idées, sa philosophie et son esthétique, ce qui a déterminé sa fin tragique et
triste. Mais on peut dire que c’était la tragédie de la vie japonaise, c’est la
société qui était mauvaise. Malgré son groupe militaire, son coup d’état raté,
il n’était en aucun cas notre ennemi. Après son suicide, Oshima a filmé La Cérémonie qui y fait directement référence. Cela veut dire qu’ils suivaient
ensemble l’époque.
Dans
Gushing Prayer
la jeunesse semble filmée de l’intérieur, quelle était votre
relation avec ces jeunes très engagés.
J’attendais
beaucoup des générations suivantes. Dans les années 60, la société japonaise
était en train de changer et nous étions coincés. Mais après 68, les jeunes
générations ont vraiment essayé de s’en sortir. J’ai participé aux
manifestations et aux barricades. J’ai beaucoup parlé avec eux pour les
comprendre. Je voulais vraiment croire à ces jeunes générations.

Gushing Prayer de Masao Adachi (1971)


Gushing
Prayer
conserve certains éléments du cinéma pink comme les passages à la
couleur.
A
l’époque, il y avait un statut du cinéma pink,
des règles et un système. 90% des films étaient réalisés de cette façon. Les
miens n’en faisaient pas partie et ils n’avaient pas beaucoup de succès. C’est pour
ça que les gérants de salles étaient très critiques sur mes films. Pourtant,
mon but n’était pas forcément de changer les règles du cinéma pink. J’étais
conscient de faire un film pink mais à la fin mes films n’en faisaient pas
vraiment partie. Au fond, je crois que j’avais tout de même envie de dépasser
le simple cadre du cinéma pink.
A qui s’adressaient réellement vos
films ?
Shuji
Terayama a écrit un manifeste sur le cinéma pink en inventant le concept de
« chômeur sexuel ». Pour lui, le pinku eiga méritait d’exister pour les
gens qui n’arrivent pas à faire l’amour et avoir des petites amies. C’est pour
ça que Terayama voulait faire son propre film pink par ailleurs. J’insistais
sur le fait que mes films s’adressaient eux-aussi aux « chômeurs sexuels »,
comme les autres films pink. Mais, les films de Wakamatsu dont j’ai écrit le
scénario ne rentraient pas dans cette catégorie aux yeux des exploitants de
salles et parfois ils refusaient de les montrer. Donc avec Wakamatsu, nous
étions obligés de nous battre pour imposer nos films. On négociait directement
avec eux. Comme certains ont remporté un grand succès, nous avons fini par être
acceptés.
Où trouviez-vous vos actrices ?
Nous
n’avions pas d’argent, c’est pour ça que nous allions dans la rue chercher des
filles ordinaires. Lorsqu’on parle avec des filles et qu’on leur dit qu’il
s’agit d’un film pink, la plupart s’enfuient mais il y a des filles qui
restent. Même si elles ne sont pas très belles, ce sont elles qui vont jouer.
Mais fondamentalement, je m’en foutais qu’elles soient belles ou non. C’est une
des raisons pour laquelle les exploitants de salles râlaient : ils voulaient
des films avec des belles filles. Wakamatsu m’engueulait aussi. Mais moi je
voulais travailler avec des gens ordinaires qui apporteraient leur existence
dans le film. Dans la plupart des films pink, les actrices sont belles mais
elles n’ont aucune existence en dehors des scènes de sexe.


L’Extase
des anges
est très dur envers les mouvements de gauche.
Nous
voulions les mettre en image de façon très réaliste et nous confronter à la
jeunesse qui faisait partie des mouvements révolutionnaires. A cette époque, la
limite de ce mouvement était déjà présente; ils enchaînaient des actions
violentes pour faire survivre le mouvement, mais en même temps ça le
détruisait. Je pensais que telle était la réalité de ce mouvement, et qu’il
fallait le montrer. J’ai décrit ces gens comme des « blanquistes »,
d’après Auguste Blanqui : même si leur conviction était pure, ils la
détruisaient aussi par eux-mêmes. C’était ma vision des mouvements
révolutionnaires. 
A l’époque Wakamatsu ne croyait pas à la Nouvelle gauche. Il
a critiqué l’Armée Rouge Unifiés jusqu’au bout, jusqu’au drame du chalet
d’Asama. Avec L’Extase anges, pour la première fois il a quitté sa neutralité
et a pris parti pour les révolutionnaires. C’était un tournant dans sa carrière
et c’est devenu un tournant dans nos vies.
Avec
AKA Serial Killer
vous avez élaboré une théorie, la « Théorie du
paysage
 ».
Au
départ de ce projet il y avait un fait divers sur un garçon, qui n’avait pas 20
ans, et qui avait tué des gens avec un pistolet. J’ai fait des recherches sur
son enfance et sur les petits boulots qu’il avait faits au Japon. La société
japonaise moderne était en train de s’élaborer très rapidement. A la campagne,
toutes les villes étaient des copies des autres villes, toutes construites en
béton, tous les paysages se ressemblaient d’une région à l’autre. Dans ces
paysages, le garçon souffrait. C’était un garçon sérieux : il travaillait bien,
il n’a pas voulu devenir yakuza et vendre de la drogue… J’ai donc pensé que
ce garçon en était arrivé à commettre ces crimes pour résister à ces paysages
qui l’encerclaient et l’écrasaient. Pour faire ce film, j’ai essayé de vivre
dans le même espace-temps que lui et de montrer simplement ces paysages-là.
AKA Serial Killer (1971)



Tourner ce film a-t-il été une motivation
pour vous tourner Armée rouge : FPLP
Déclaration de guerre mondiale
?
Oui,
effectivement même si cette explication pourrait devenir trop symbolique. Ces
paysages que le garçon avait vu toute sa vie, et dans lesquels il était
emprisonné avaient été créés par le pouvoir et les structures économiques. Donc
il ne pouvait pas les accepter. Pour FPLP,
j’ai voulu faire la suite de ce projet dans le sens où le peuple qui habitait
dans ces régions n’avait rien, étaient discriminé. J’ai voulu montrer ce peuple
qui essayait de regagner leur monde et leur pays natal. Donc c’était bien la
même chose que AKA serial Killer : des gens qui essayaient de regagner
un paysage contrôlé par le pouvoir.
Alors que Wakamatsu tournait United Red Army, vous avez filmé
l’histoire de l’Armée roue en Palestine dans Prisoner-Terrorist ?
Je
voulais filmer comment j’avais ressenti intérieurement cette époque, en faisant
la guérilla en Palestine. Wakamatsu a quant à lui ressenti le besoin de faire
la synthèse de ce qu’il a vu et ressenti par rapport à la nouvelle gauche.
C’est vrai que les thèmes étaient similaires. Nous avons essayé de décrire
quelle volonté animait les jeunes à cette époque.

Quel sera votre prochain film ?
Le
thème ressemblera un peu à celui de tous mes autres films. Il s’agit d’un jeune
homme qui vit très mal dans la société japonaise. Il ne commet pas vraiment de
crime mais finalement la société le traite comme un grand criminel mais aussi
comme un héros. Il s’enfuit et se réfugie dans un hôtel, les gens dressent
alors des barricades pour le défendre de la police. Le modèle de cette histoire
est un événement très célèbre qui s’est passé il y a 40 ans, mais ce récit peut
être adapté à l’époque présente.
 
Prisoner / Terrorist de Masao Adachi (2007)

Un étranger dans la ville dorée

« Vous vous souvenez de Golden Gai il y a 10 ans ?
C’était une ville-fantôme. » regrette le patron d’Uramado, qui est
peut-être le bar le plus sombre du quartier, une chapelle dédiée aux chanteuses
de jazz et d’acid folk de l’ère Showa comme Maki Asakawa et Morita Douji. Seule
une étoile violette allumée au-dessus de la porte indique que le bar est
ouvert car aucune lumière ne perce de ses fenêtres. 

Il est vrai que Golden Gai avait
une drôle de gueule en cette fin septembre avec le championnat de rugby qui se
tenait à Tokyo. Rien ne pouvait être plus incongru que ces fans et joueurs, pour
certains néo-zélandais, armoires à glace s’entassant dans les bars minuscules
ou, à la grande hilarité des mama-san travestis, usant de mille contorsions pour
entrer dans les toilettes basses et étroites. Je revois ce groupe de malabars stationnant
au milieu de la rue et hurlant, leurs bières à la main, comme s’ils se
trouvaient dans l’outback australien. Une porte s’ouvre dans le mur, et se
matérialise une petite vielle courbée, borgne et furieuse, qui hurle « SHUT
UP ! », avant de retourner dans sa caverne. C’était l’esprit de Golden
Gai qui réclamait le silence ! Le quartier n’a cependant pas attendu les
rugbymen et l’annonce des JO de l’an prochain pour changer de visage et devenir
un lieu touristique. Sans doute est-ce le prix à payer pour sa survivance et
rares sont les bars pratiquant encore le « guests only » et le dissuasif
« extra-charge » (sorte de prix d’entrée) est un peu moins pratiqué. Pourtant, sans qu’on ne
sache vraiment pourquoi, l’obscurité reprend parfois ses droits et Golden Gai redevient
la cité des ombres, avec ces anges soulageant les solitudes, et ses démons
comme ce cauchemardesque travesti vêtu de rouge, accompagné de deux très jeunes
filles, et traversant à toute vitesse le quartier pour racoler des clients et
les entraîner dans les bas-fonds de Kabukicho. 
Je suis moi-même un étranger dans
la ville dorée, mais dans ces moments d’obscurité je n’aspire à rien d’autre qu’être
un fantôme parmi d’autres, collectant les chansons d’amour embrumées, les photos
des mama-san du temps jadis qui jaunissent sur les murs, les affiches de
théâtre du génial Shuji Terayama et celles de Tatsumi Hijikata et son corps de
terre noire, les clichés charbonneux des photographes de Provoke et les souvenirs
des cinéastes rouges qui venaient y refaire le monde.