La Fille de Fukushima

Je l’ai
rencontrée l’an dernier, un soir d’octobre à Golden Gai. Elle aurait pu être belle mais son
visage était émacié, un peu grêlé, et sa peau trop bronzée presque brûlée. Très
vite, elle m’a parlé de Fukushima et de toute façon il n’y avait pas d’autre
sujet de conversation possible.
Elle travaillait
dans une agence de ventes de programmes audiovisuels et un jour un collègue
lui  a dit : « Tu es Japonaise et
pourtant tu fais comme si Fukushima n’existait pas. » Alors, elle est
allée à Fukushima. Elle m’a montrée des photos sur son téléphone : les
ruines que plus personne ne filme, les maisons abandonnées et les intérieurs
détruits, non par le tremblement de terre mais par les animaux sauvages qui s’y
introduisent. Elle m’a aussi parlé de ce petit commerce de la mort : les paysans
qui malgré le danger des radiations restent à la lisière de la zone interdite
pour percevoir des primes.  

Peu à peu, malgré
l’intérêt de son témoignage, je voyais se dessiner son rapport personnel à Fukushima.
Cela faisait moins de deux ans qu’elle avait eu cette révélation et depuis multipliait
les voyages. Son corps avait emmagasiné les radiations et par deux fois elle
avait dépassé la limite. « Je crois que je n’en ai plus pour très
longtemps, et l’an prochain je serai peut-être morte d’un cancer. » Sur l’écran
du bar, passait Mad Max Fury Road. « Je l’ai vu 16 fois » m’a-t-elle
dit en montrant l’écran. Pour elle ce monde complètement ravagé existait déjà à
Fukushima. « Au début, je voulais m’informer, Maintenant ce n’est même
plus le Japon mais le monde entier que veux mettre en garde. » 

J’ai essayé
de lui parler de Land of Hope de Sono
Sion mais je me suis rendu compte qu’elle ne m’écoutait pas, et répétait son
discours en boucle. Peut-être depuis le début me voyait-elle à peine. Bien sûr,
elle devait être soule mais plus profondément c’étaient les radiations qui
étaient devenues sa drogue. Dès le lendemain elle repartait là-bas, comme
aimantée. Au fond, elle était aussi la proie d’une addiction plus ancienne,
celle de Tokyo à l’électricité. La drogue est un mode de vie, écrivait
Burroughs et l’électricité implique aussi un mode de vie, dans ces quartiers où
la nuit est éclairée comme le jour et où la palpitation des néons efface la
fatigue. Et ces fils électriques découverts qui sont comme les veines visibles
de la ville où circule son énergie vitale. Fukushima Daiichi représentait alors
pour la jeune femme la source la plus puissante d’électricité du Japon, et elle allait
là-bas s’en charger jusqu’à l’overdose.



Tokyo 2015 #6. Shibuya

C’était à
Shibuya, non loin de la statue d’Hachiko. Une lycéenne et un vieux monsieur attendaient
ensemble, assis sur la rambarde d’une jardinière. Alors que défilaient les
fashionistas du 109, lui était parfaitement immobile, observant derrière ses
yeux mi-clos. On pense évidemment à Kitano devant ce visage faussement assoupi.
Pourquoi pas un flic à la retraite, obligé de s’occuper de sa petite fille
pendant un après-midi ? Celle-ci, une vraie peste, ne songe qu’à retrouver
son fiancé, un jeune baka, apprenti
malfrat. On imagine très bien le grand-père retrouvant alors la manière forte
pour ramener les deux tourtereaux dans le droit chemin.

Tokyo 2015 #5. Les sourires de Kabukicho.

A l’origine, Kabukicho a été construit après-guerre sur un quartier de Shinjuku rasé par les bombardements. Il devait accueillir, un grand théâtre Kabuki qui ne fut jamais construit. Mais le nom est resté, et au fond il lui va à merveille, comme si l’esprit sulfureux du vieux kabuki, la pratique du travestissement et la prostitution des jeunes actrices et acteurs avaient implicitement décidé de l’orientation du quartier. Lorsque je me rends à Golden Gai, j’aime toujours le traverser pour en sentir l’électricité presque palpable, au sens propre d’abord puisque les néons des boîtes en font sans doute l’une des plus grandes dépenses de Tokyo. J’aime regarder les hosts, ces jeunes garçons travaillant dans les clubs pour femmes esseulés, mince et habillés de noir, les cheveux oranges ébouriffés comme des chats de gouttières. Je suis toujours intrigué par la façon dont les rabatteurs sénégalais s’arrêtent à la lisière de Golden Gai, devant le bar karaoké philippin Champion, comme si une barrière magnétique de science-fiction séparait les deux mondes. Ce soir-là, la veille de mon retour en France, j’ai voulu emporter avec moi les sourires de Kabukicho.

Tokyo 2015 #4. Golden Gai.

Je me souviens de ce moment passé à
Uramado, la chapelle de la musicienne Asakawa Maki, où l’on vient surtout
écouter l’acid-folk des années 70. Uramado, bien qu’il se trouve dans la rue la
plus excitante de Golden Gai (La Jetée, le Baltimore, Le Cambiare, le Jan June
et le bar de Natsuco), j’ai toujours du mal à le trouver du premier coup,
encore plus maintenant que la photo de Maki sur la porte, de plus en plus
délavée, commence à tomber en miettes. Parfois j’ai aussi l’impression que ce
bar n’est pas toujours là. Bref, à Uramado, ce soir-là, je parlais avec un
couple de la mystérieuse chanteuse Morita Douji, qui s’évapora au début des
années 80 en laissant huit albums ultra mélancoliques, emplis de violons qui
emportent l’âme et de chœurs d’enfants fantômes. Je faisais une comparaison
avec Nick Drake, lorsque le patron, sans doute le personnage le plus taciturne
de Golden Gai, passe sans dire un mot Times
of no Reply
. J’étais dans un bar minuscule et sombre de Tokyo, avec mon
verre de saké et mon paquet de Mevius et j’écoutais Nick Drake. Je n’aurai pas
donné ma place pour un empire.

Tokyo 2015 #3. Le Temps

C’est un bar de Shinjuku, mais je ne vous en donnerai pas l’adresse. Son nom est l’un des plus beaux qui soit : Le Temps. Et il est ouvert de 18h à 28h30, tout pour en faire un de ces lieux à la croisée des mondes comme ceux que l’on trouve chez Rivette, comme dans Out 1, la librairie A l’angle du hasard (voir billet ici). Outre son nom, ce qui rend unique Le Temps est qu’il a été conçu par l’illustrateur Aquirax Ueno (voir billet ici), l’un des plus fascinants des années 70. On reconnait son style psychédélique et précieux, imprégné de culture française, dans les  affiches qu’il a dessinées pour Shuji Terayama, par exemple L’Empereur Tomato Ketchup et La Marie-Vison.  Au Temps, une grande fresque d’Aquirax, rappelant celle de Klimt à Vienne, couvre les murs et partout des affiches, des livres, des faïences.  Il vient parfois y prendre un verre, mais il n’était pas là ce soir. Rien à regretter puisque cela permet de faire la connaissance de l’adorable Kaori et de ce barman, dont je ne me rappelle plus le nom mais dont la grâce est telle qu’aucun Européen, en comparaison, ne pourrait se prétendre un dandy.


Tokyo 2015 #2. Smoking Area à East Shinjuku


Tokyo n’est
pas seulement un assemblage de village mais aussi de territoires minuscules et
parfois absurdes. Ainsi les smoking areas
puisqu’il est bien connu qu’il est interdit de fumer dans la rue à Tokyo. Ma
préférée se situait à la sortie Est de la gare de Shinjuku, face à Studio Alta
et son écran géant. Ce n’était à proprement parler une « aire »,
juste quelques cendriers où s’agglutinaient les salarymen, les lolitas et les
hosts. J’avais l’habitude de fumer une ou deux cigarettes en regardant,
invariablement, le dernier clip des AKB48, avant d’aller franchir la  porte rouge de Kabukicho. Et puis elle a disparu,
il y a trois ans de cela… pour être déplacée à 20m de là et transformée en
véritable smoking area encloisonnée
derrière des parois en plexiglas. Comme un vieux chat, j’étais d’abord un peu
énervé que l’on change mes habitudes, et puis j’ai fini par prendre du plaisir à stationner un peu dans cette smoking area depuis laquelle on voit très bien aussi l’écran de Studio Alta.
Ces photos
ont été prises le 8 novembre 2015, vers 14h alors qu’il pleuvait, dans la smoking area et près de l’entrée Est. Tout le monde
avait son parapluie blanc à toile transparente, acheté 500 yens au conbini. 




Tokyo 2015 #1. Les étranges enfants d’Etsuko Miura

En octobre, la Bunkamura Gallery à
Shibuya consacrait une exposition croisée à Trevor Brown et ses peintures de
démons aux traits enfantins et à Etsuko Miura la doll artist.

En octobre 2013, j’avais interviewé
Etsuko pour Chronicart  (voir ici)
mais, pour la première fois, je voyais ses œuvres exposées : ces étranges
enfants voûtés, aux jointures en boule, aux mains et aux pieds de squelette, à la
peau de cuir rapiécée et aux yeux rougis d’où s’écoulent des larmes d’encre. Si
l’on a la chance de croiser Etsuko à l’exposition, on se rend compte que c’est
son propre visage qu’elle offre à ses sculptures, poursuivant son travail
autobiographique douloureux, transgressif et unique. 


Photos prises le 07/11/2015


Le site de la Bukamura Gallery


Le livre d’Etsuko Miura à commander aux éditions Treville ou sur Amazon