L’Etang du démon. A la découverte de Tamasaburo Bando.

Reflet brouillé


L’Etang du démon de Masahiro Shinoda (1969) nous entraîne au
cœur d’un Japon ensorcelant, celui des dragons tapis sous les étangs, des créatures
magiques des forêts et cours d’eaux, des princesses prisonnières pour l’éternité
d’amours impossibles. Il se conclut par un raz de marée qui dévaste un village
en en luxe d’images composites et de maquettes restant encore très spectaculaires.
Mais l’effet spécial le plus sidérant est dissimulé au cœur du film, secrètement,
sous le fard de son actrice principale. Celle-ci joue le double rôle de Yuri l’épouse
d’un collecteur d’histoires surnaturelles, sonnant avec celui-ci la cloche du
village pour empêcher le réveil du dragon, et de Shirayuki, la Princesse de l’étang
séparée de son amour.

Cette femme hors du temps, au visage semblant sortir d’une
estampe, aux gestes lents et à la voix mélodieuse est en réalité l’un des plus
grands acteurs de kabuki : le trésor national vivant, Tamasaburo Bando
alors âgé de 29 ans. Il appartient à cette catégorie crée en 1629 lorsque les
actrices furent interdites de scènes, pour limiter la prostitution, et remplacées
par des jeunes garçons. Le culte des éphèbes étant vivace au Japon, ce sont des
acteurs majeurs qui reprirent en 1642 ce concept nommé onnagata ou « forme
de femme », que Mishima nommait « la fleur du kabuki ».


L’homosexualité, si elle est présente chez les onnagata,
n’est cependant pas une norme. L’orientation sexuelle est secondaire car seule
compte leur façon de travailler et rendre unique une créature existant en
dehors d’eux : leur propre « forme de femme ». Bando affirme que
le personnage qui évolue sur scène est l’image idéalisée d’une femme imaginée
par un homme. Il se compare à un peintre d’estampes travaillant l’attitude, les
gestes ou la carnation d’un visage. Si comme tout registre actoral, ces gestes peuvent
être appris et reproduit, le plus difficile à acquérir est le kokoro, l’esprit,
le cœur où l’âme qui rendra vivante cette femme imaginaire. Si Bando est immensément
célèbre au Japon, on peut parier que la plupart des spectateurs occidentaux ne
verront qu’une femme tout au long du film. Shinoda ménage cependant un soupçon
sur la nature du personnage lors de sa première apparition devant une mare,
observée par un voyageur. 


Bando se tient alors de dos, puis tourne très légèrement
la tête vers la gauche, laissant voir sa joue et son nez. Pourquoi le cinéaste dissimule-t-il
le visage de l’actrice ? Ce maintien légèrement théâtral, cette voix
composée laisse planer un doute. Pourtant c’est bien une femme qui finit par se
dévoiler, sa beauté éblouissant le voyageur. Cependant persiste l’ombre d’une
illusion. Comme chantait Christophe, autre voix transgenre : « Les
choses les plus belles au fond restent toujours en suspension. » Sa nature
androgyne est très différente de celle de Kazuo Hasegawa dans La Vengeance d’un
acteur
(1963) de Kon Ichikawa qui interprète donc un acteur, un onnagata, d’ailleurs
amoureux d’une jeune femme. Shinoda fait de l’onnagata une créature magique, un
charme d’amour puissant à l’intérieur de son film. Le plan qui dirait la vérité du personnage serait son reflet brouillé par l’eau de la mare.


La filmographie de Tamasaburo Bando, avant tout homme de
scène, est courte. Parmi ses expériences les plus intéressantes : Nastassja (1994) d’Andrzej Wajda, adaptation du dernier chapitre de L’Idiot de Dostoïevski, où
il interprète à la  fois le Prince Mychkine
et Nastassja. 

Wajda raconte comment il a découvert Bando à Kyoto dans le rôle
de Violetta dans La Dame aux Camélias. Pour Nastassja, qui était au départ une pièce de
théâtre, Bando devait relever le défi d’interpréter pour la première fois un
homme. Les costumes de la pièce avaient été conçus pour lui permettre de se
métamorphoser en un clin d’œil. « D’un seul geste il enlevait ses boucles
d’oreille, se retournait et soudain il était un homme. »


Autre grande apparition cinématographique de Bando : Visage
écrit
(1994), le fascinant documentaire de Daniel Schmid. 


On peut y voir un
autre génie de la scène japonaise, le danseur butô Kazuo Ono, dansant sur port
de Yokohama, travesti en son alter ego La Argentina. Ce qui intéresse Schmid
est le pouvoir ensorcelant du fard, permettant à l’artiste de moduler une
nouvelle identité. 


Bando y raconte comment son art vient aussi de l’observation
des femmes et de leur geste et comment il les réinterprète avec un œil masculin.
Il évoque Garbo et Dietrich transformées par Hollywood en archétype de la
féminité.

On trouve de nombreuses vidéos avec Tamasaburo Bando sur YouTube,
dont celle-ci, magnifique.


L’Etang du démon de Masahiro Shinoda est disponible en DVD
et Bluray chez Carlotta Films. En bonus Fabien Mauro décrypte les effets spéciaux et je parle de la tradition fantastique du film et bien sûr de Tamasaburo bando. 

La boutique Carlotta



 

La Saison du soleil de Shintaro Ishihara

Les éditions Belfond viennent de republier La Saison du soleil, œuvre culte de la littérature japonaise, pour la première fois depuis 1958. Par un curieux hasard, cette réédition coïncide avec le décès de son auteur, Shintaro Ishihara, le 1er février à l’âge de 89 ans.


Si l’écrivain est oublié en France, on connait un peu mieux celui
qui fut le très médiatique gouverneur de Tokyo de 1999 à 2012. Cette figure de
la droite dure, pour ne pas dire d’extrême droite, conjuguait les pires travers de la politique japonaise : réactionnaire, 
raciste, et un provocateur se rendant régulièrement au sanctuaire
Yasukuni pour honorer les criminels de guerre. Un personnage que l’on
laisserait donc disparaître sans remord dans « les poubelles de
l’histoire ».

Qu’en est-il de l’écrivain ?


Lorsqu’on étudie le cinéma japonais, Ishihara est un nom
familier, et pas seulement parce que son frère Yujiro fut l’une des plus
grandes vedettes des années 50 et 60. En 1955, Shintaro créa l’évènement avec ce
premier roman qui remporta le prestigieux prix Akutagawa et à 23 ans devint la
figure de proue de la jeunesse japonaise. Nommée La tribu du soleil (ou
Tayzoku) ces adolescents avaient grandi dans le Japon de la défaite, avaient lu
des manuels scolaires dont les passages nationalistes étaient caviardés, et se
sentaient pris en tenaille entre l’abattement et la rancœur des adultes et la
modernité et les plaisirs offerts par l’occupant américains. Vêtus de chemises
hawaïennes, ces jeunes bourgeois n’avaient comme occupation que de profiter du
soleil, des plages et collectionner les conquêtes. Des études menées de façon
velléitaires, allaient les conduire sans beaucoup d’efforts à des postes-clés
de la finance, de la justice ou de l’industrie. S’inscrivant dans un mouvement
mondial, La Saison du soleil est contemporain de Bonjour tristesse de Sagan, des
Vitelloni de Fellini, et devance Et Dieu créa la femme de Vadim, Les Tricheurs
de Carné, et Les Cousins et les Godelureaux de Chabrol. Admirateur d’Hemingway, l’écrivain
dépeint avec détachement le cynisme et la cruauté de ses contemporains : Tatsuya
un étudiant, adepte de boxe, et Eiko, une jeune fille émancipée, commencent une
relation tout en considérant que l’amour est superflu. Il suffira d’une phrase,
tombant presque banalement lors d’une partie de mahjong de la bande de garçons,
pour que le marivaudage devienne une tragédie. Derrière l’hédonisme de façade,
Ishihara est bien un moraliste. La vitalité des jeunes japonais décrits par
Ishihara, pour ne pas dire leur virilité et leur sexualité agresive, lui valut l’admiration
de Mishima. 


Le soleil pouvait être être aussi celui du drapeau japonais, rendu
à sa dimension presque mystique, et celui de l’Empereur, même si les héros étaient pour le moment dépolitisés. Cette génération vierge des compromissions de leurs pères
et de la défaite pouvaient, en gagnant en maturité, incarner un nouveau
nationalisme. Si Mishima n’avait jamais été considéré comme un politicien
sérieux, Shintaro Ishihara, plus pragmatique, embrassa avec succès une carrière
politique.

Adapté l’année suivante, La saison du soleil est à l’origine
des premiers films japonais conçus pour un public adolescent ou étudiant. 


Takumi
Furukawa transpose très correctement le roman, et se permet quelques éclats comme
la scène de beuverie de Eiko où il plonge dans l’ombre le visage de l’excellente
Yôko Minamida.


C’est Ishihara lui-même qui signe l’adaptation, reprenant la plupart
des dialogues du livre. Certaines variations sont amusantes comme ce livre que lance Eiko vers Tatsuya et
qui perce une cloison de papier. Dans le roman c’est avec son sexe en érection
que Tatsuya déchirait la cloison. Les lecteurs du livre auront forcément rétabli
la scène d’origine. Yujiro, le petit frère de Shintaro, ne tient ici qu’un rôle
secondaire, Tatsuya étant interprété par Hiroyuki Nagato, très sobre si on le
compare à son rôle de yakuza surexcité dans Cochons et cuirassés d’Imamura.  


La même année, sort l’un des meilleurs films du
mouvement Tayozoku, Passions juvéniles (Crazed Fruit, 1956), également scénarisé par Shintaro Ishihara qui fait de  Yujiro la première star de la jeunesse
japonaise, entre James Dean et Elvis Presley. 


La petite réputation du film en France
vient de l’éloge de François Truffaut dans Les Cahiers du cinéma et du célèbre
titre « Si jeune et déjà poney ». L’autre grand film rattaché à ce
courant est Les Baisers (1957) de Masumura où l’on retrouve les relations
difficiles entre un garçon et une fille emportés par le tourbillon culturel
et sensuel de la fin des années 50. Masumura rajoute une dimension sociale
inédite puisque c’est en se rendant dans un pénitencier que les deux jeunes se
rencontrent. Le père de l’étudiant est emprisonné pour avoir truqué des
élections, celui de la jeune fille pour avoir détourné des fonds publics. 


Admiré par Nagisa Oshima, Les Baisers inspirera Contes cruels de la jeunesse,
le film fondateur de la Nouvelle vague
japonaise. L’importance de l’œuvre de Shintaro Ishihara tient ainsi à sa
descendance souvent éloignée de ses convictions politiques. La Saison du  soleil demeure indispensable comme document
sur la jeunesse japonaise de cette époque, mais aussi par sa noirceur et sa mélancolie
enfouie qui lui permettent de résister au temps.  

 

Le prix de la critique de cinéma pour Cérémonies, au coeur de L’Empire des sens

Mon livre « Cérémonies, au coeur de L’Empire des sens » a reçu le prix du meilleur livre français sur le cinéma 2021 remis par le syndicat français de la critique de cinéma.


My book « Cérémonies, au cœur de L’Empire des sens » (Ceremonies, at the heart of In the Realm of the Senses) was awarded the prize for the best French book on cinema in 2021 by the French Union of Film Critics.


Valentina é… giapponese

Depuis l’adolescence je suis amoureux de Valentina Rosselli. J’aime tout en elle : son visage, sa silhouette, son indépendance, ses rêveries et même ses opinions politiques. Valentina est la création du génial Guido Crepax, un des plus grands dessinateurs italiens, et l’on se perd autant dans ses récits gigognes et oniriques que dans les traits de plumes, dessinant des résilles, des enchevêtrements de rotin, des tissages de laine. 


Je savais que Crepax s’était inspiré de Louise Brooks mais curieusement je n’ai jamais totalement réussi à superposer l’actrice et le dessin. Il y avait bien la coiffure, encore que celle de Valentina soit plus bouffante, mais Louise Brooks est pour moi trop assimilée aux années 20 pour incarner la jeune femme pop de Valentina dans le métro. L’adaptation officielle de Baba Yaga par Corrado Farina (1973) ne m’a pas convaincu non plus. Isabelle de Funès, par ailleurs belle chanteuse dans le style de Marie Laforêt, n’a pas pour moi le visage de Valentina. 


J’ai retrouvé quelque chose du style pop de Crepax dans Qui êtes-vous, Polly Maggoo ? (1966) de William Klein. 


Mais c’est tout récemment que j’ai enfin déniché la Valentina de mes rêves. 

Hiroko Matsumoto (1935-2003) n’était pour moi que la « Mademoiselle Hiroko » de Domicile Conjugal de Truffaut, que ce fou d’Antoine Doinel quitte pour retrouver Claude Jade. A  la mort de Pierre Cardin, il y a deux ans, j’ai vu apparaître d’autres images de celle qui était son mannequin vedette. La coupe de cheveux, la ligne, le mystère et l’humour, les vêtements pop, l’univers de mode et de photographies : Valentina était donc Japonaise ! 


Bien sûr imaginer une Valentina nippone permet de croiser le sado-masochisme de Crepax avec les romans-pornos Nikkatsu les plus délirants comme la Maison des perversités de Tanaka, les films de Terayama ou les photos d’Araki. 


L’influence de Crepax se fait aussi sentir dans les mangas eroguro de Kamimura mais surtout dans ceux méconnus de Kenji Tsuruta comme Forget-me-not et surtout le chef-d’œuvre La Pomme prisonnière qui se déroulent à Venise. 


L’hiver des Yakuzas 2

 

The Story of a Man among Men

24 décembre

Sailor Suit and Machine Gun (1981) de Shinji Somai


La trame (presque le livret) de Sailor Suit and Machine Gun
est classique et pourrait très bien être celle d’un des innombrables films de
la Toei où un jeune homme, suivant le code de l’honneur, est contraint de
renoncer à ses études et à une vie honnête pour prendre la tête d’un clan. La
différence est que l’apprenti Oyabun est ici une collégienne de 14 ans, en
uniforme marin, prenant la succession de son père. 


L’aventure d’Izumi devient
alors un récit initiatique qui semble se dérouler pendant un été où elle va
régler ses comptes avec l’œdipe, tomber amoureuse, connaître la mort, l’amitié,
la séparation et le deuil. Tout le film épouse un rythme rêveur et escapiste,
suivant cette jeune fille qui semble dériver dans les longs plans séquences de
Somai, parfois exaltée, parfois un peu ivre. Somai offre même à la géniale
Hiroko Yakushimaru, une superbe « marche vers le destin » avec ses
deux compagnons survivants. L’un d’eux avoue qu’il est homosexuel et amoureux
de son frère de sang. Lorsqu’il rendre son dernier soupir dans les bras de ce
dernier, il déclarera mourir heureux. Un film inclassable, énigmatique, à la
fois léger et sombre, sorte d’Alice au pays des yakuzas. Au terme d’un magnifique
dernier plan où elle marche dans la rue, joue avec des enfants, et reproduit la
pose de Marilyn dans Sept ans de réflexion, Izumi déclare en voix-off :
« Mon premier baiser je l’ai eu avec un homme mur, je deviendrais donc une
fille stupide. »


 

27 décembre

Fleurs d’hiver / Winter’s Flower / Fuyu no hana (1978) de
Yasuo Furuhata

Un film magnifique où Ken Takakura est hanté par l’homme (Ryo Ikebe), un traitre au clan, qu’il a assassiné sur une plage sous les yeux de sa petite fille de trois ans. Au terme d’une peine de quinze ans, pendant laquelle il s’est occupé de l’orpheline sous une fausse identité, il revient à Yokohama et se retrouve en plein guerre des gangs. La beauté du film est de situer toujours Takakura en marge des évènements, de la violence et des luttes de pouvoir pour en faire une figure essentiellement mélancolique. Succession de scènes dans sa petite chambre vide, de café solitaire, d’océan.

Les compagnons d’autrefois comme Kunie Tanaka et Bin Amatsu répondent présents mais eux-aussi semblent las et les vieux oyabun, amoureux de Chagall, ne songent que se retirer pour se consacrer à la peinture.


C’est l’hiver des yakuzas. Furuhata déroule un film lent et silencieux, seulement accompagné par le concerto pour piano de Tchaïkovski et la guitare de Claude Ciari. Même en 1978, les splendeurs de la Toei étant derrière lui, Furuhata demeure un styliste, et on ne peut oublier le moulin en papier rouge de la petite fille qui revient tourner dans la mémoire de Ken Takakura.


Conquest/ Seiha (1982) de Sadao Nakajima



Cette saga yakuza peut faire penser au Parrain mais surtout
par son esthétique assez plate aux dramas télévisuels. Pourtant Conquest est un
bon divertissement principalement à cause de son casting avec rien moins que
Toshiro Mifune dans le rôle du vénérable et droit oyabun et Mariko Okada dans
celui de son épouse. On retrouve aussi Bunta Sugawara, Koji Tsuruta (dans un
rôle de médecin), Tomisaburo Wakayama, Asao Koike, Tetsuro Tanba, Akira
Kobayashi et Reiko Oshida. Il ne manque que Ken Takakura dans la réunion de
famille. La figure de Mifune est évidemment écrasante mais pourtant c’est à sa
mort que le film quitte sa mise en scène trop lisse, pour prendre une véritable
ampleur. 


Mariko Okada devient une Oyabun,  inscrivant in extremis le film dans la série
des femmes yakuza. La mise en scène des funérailles et de la réunion des clans
devient extrêmement impressionnante et on regrette que le film ne commence pas
à ce moment.


 

9 janvier

The Tattooed Hitman /Yamaguchi-gumi gaiden (1974) de  Kosaku Yamashita


Comme me l’a signalé Mohamed, le film s’inscrit dans une
série de productions de Mitsuru Taoka, le fils de l’oyabun du Yamaguchi-gûmi.
Il s’agit donc de films conçus au cœur du système yakuza pour en faire
l’apologie. Si Conquest reposait sur la figure du chef et sa mort, The Tatooed
Hitman s’intéresse à un homme de main des années 50 et 60 que l’on suppose donc
mythique. Le film raconte le périple de ce yakuza exilé à Osaka et que son
frère de sang, un oyabun, tente plus ou moins de maîtriser. Bunta Sugawara
prolonge son rôle d’Okita le pourfendeur, c’est-à-dire qu’au code d’honneur va
succéder la pulsion. La modernisation des figures héroïques et apolliniennes de
Ken Takakura et Koji Tsuruta est une créature tourmentée mais aussi dirigée
vers l’assouvissement de ses désirs. 


Il est ainsi sexuellement actif, fréquente
les prostituées, et ses tatouages deviennent une force d’attraction érotique. Le
fétichisme des armes à feu le conduira à une mort extrêmement sanglante :
les balles percent son torse, son cou et même sa joue. Précédent cette mort, un
long plan de son visage où se lit l’acceptation de son destin. 

Tout le personnage semble dirigé vers cet instant, une suspension du temps assez inattendue dans un film avant tout efficace. A noter parmi les habitués de la Toei (Bin Amatsu, Tsunehiko Watase, Tatsuo Umemiya…), la présence des trois acteurs fétiches de Nagisa Oshima : Fumio Watanabe, Kei Sato et Rokko Toura.


 

30 Janvier

Black Rain (1989) de Ridley Scott

L’esthétique japonaise a-t-elle été une des matrices du cinéma des année 80 ? C’est probable combien Tokyo a représenté pour les cinéastes mais aussi les vidéastes du clip, un monde déjà digital, avec ses écrans géants, ses clignotements de néons, son obsession futuristes. Un monde d’estampes vidéo reconduisant le japonisme du XIXe siècle. Personne mieux que Ridley Scott ne pouvait saisir à ce point l’esthétique des grandes villes japonaises : si Lang s’était inspiré de New York pour Metropolis, Scott avait emprunté largement à Tokyo pour Blade Runner. 


Curieusement, Black Rain se déroule à Osaka, comme si Scott avait eu besoin d’une cité moins connue pour la rendre abstraite. Il n’y a donc pas d’exotisme comme on pourrait le croire mais la poursuite d’obsessions visuelles. S’il ne peut nier son rapport au Yakuza de Pollack (ne serait-ce que par l’emploi de Ken Takakura), les deux films sont différents : à la surface des visages dissimulant les émotions, Scott préfère des surfaces visuelles, les langues focales aplatissant les images. 

Michael Douglas, éternelle erreur de casting, fait pale figure face à Takakura qui retrouve la timidité de ses  grands rôles, mais aussi d’un casting japonais de grande classe : Yusaku Matsuda, Tomisaburo Wakayama, Shigeru Kōyama, Yûya Uchida…


5 février

The Story of a Man among Men / Shura no Mure
(1984) de Kôsaku Yamashita


Était-il possible, en 1984, de réaliser un ninkyo eiga
agiographique comme dans les années 60. C’est le pari que semble s’être fixé
Kosaku Yamashita en décrivant l’épopée d’un yakuza chevaleresque et sans tâche
et en réunissant presque l’ensemble d’une distribution Toei classique. Le
résultat est fascinant, comme si les années 70 n’avaient pas été occupées par
la relecture critique des Combats sans code d’honneur de Fukasaku. Le film
commence à Yokohama en 1935 et va traverser au moins 30 ans d’histoire
japonaise, suivant l’élévation d’Hiroki Matsukata d’homme de main en oyabun,
mais aussi d’une dizaine de personnages gravitant autour de lui. 


Saburo
Kitajima est en particulier génial en yakuza drogué, habillé en gangster de
Chicago, fasciné par les armes à feu et surnommé Morocco en raison de son culte
pour le film de Joseph von Sternberg. Son « kioday » est Bunta
Sugawara, toujours efflanqué, les mains dans les poches et un sourire pouvant
passer de la goguenardise à la pure sentimentalité. Koji Tsuruta joue le mentor
de Yamashita et retrouve le jeu exact de ses innombrables rôles de yakuza
vertueux à la voix douce. Pourtant, The Story of a Man among Men n’est pas
qu’une réunion d’acteurs mais montre le talent renversant du réalisateur de La
Pivoine rouge et du Jeu présidentiel. On retiendra la scène où la femme du
yakuza découvre sur le dos de leur fils, un tatouage écarlate, preuve que sa
fascination pour son père lui a fait franchir la ligne et qu’il deviendra lui-même
un yakuza. 


Les larmes de Bunta lorsque son kyodai meure dans ses bras. Le visage sillonné de rides de Koji Tsuruta. 


Les funérailles de Morocco, squelette calciné s’effritant sous les doigts de ses compagnons ; belle vanité sur ce qu’est vraiment la vie d’un yakuza.


Un final majestueux et mélancolique sur une page la nuit, les vagues s’éclatant sur les roches rappelant le célèbre générique de la firme. Licence poétique : malgré les décennies qui passent les acteurs ne vieillissent pas.


6 février

Godfather of Japan / Nihon no don kanketsuhen (1978) de
Sadao Nakajima


Pendant le premier tiers du film on se dit que Sadao
Nakajima ne possède pas la flamboyante de Furuhata ou Yamashita et puis il
s’affirme pleinement pour ce qu’il est : un modeste mais efficace cinéaste
d’action, menant parfaitement son récit. Godfather of Japan marque le basculement
du film de yakuza à un genre proche du thriller économique, suivant en cela les
tentatives des clans de se donner une respectabilité en investissant dans des
entreprises légales. Autant dire que je n’ai rien compris pendant une bonne
partie du film entre les alliances et les trahisons. 


La trame générale est en
réalité plus simple puisqu’il s’agit de l’accession au pouvoir d’un oyabun (Mifune)
qui gagne surtout parce que ces rivaux s’entretuent. Deux autres lignes
narratives sont bien plus intéressantes : la corruption d’un médecin, fis
d’un chef, qui se retrouve contraint de participer aux actions de son père,
allant jusqu’à supprimer à l’hôpital un rival de celui-ci. Ce qui le mènera à
un total dégout de lui-même. La fille d’un homme ayant vu son père endetté se
suicider, qui devient la maîtresse d’un chef yakuza, puis la patronne d’un
club, elle-aussi donc contaminée par le mal. Tous les deux perdront tout à la
fin, dans un bain de sang. Cette dégradation morale va de pair avec la
dégradation physique. L’hôpital qui donne au film un côté « drama »
insiste aussi sur les corps malades de ces vieux yakuzas qui
s’accrochent à leur pouvoir et en veulent encore plus : tension,
infarctus, sénilité, invalidité, impuissance…


Rarement le sujet aura été abordé
sans qu’en face on ne voit la relève qui, dans d’autres films, est généralement
assuré par de jeunes loups. Mifune est presque en retrait pendant une partie du
film, mais après sa victoire par défaut il impose son autorité naturelle,
puisque c’est lui le Parrain du cinéma japonais.


Parmi les seconds rôles : les transfuges du cinéma
d’Oshima, Fumio Watanabe et Kei Sato (les engage-t-on par deux ?), mais
surtout Ko Nishimura second rôle immanquable du cinéma japonais, absolument
génial en oyabun qui torture son gang avec d’interminables séances de karaoké.