Les draps froissés d’Araki

C’était une de mes photos préférées de l’expo Araki à la Bourse de commerce : Shi Nikki (Private Diary) for Robert Frank (1993). Elle n’a rien d’agressif ou de dérangeant, au contraire de cette autre, que j’ai aussi beaucoup aimée, montrant une femme enceinte, des cordes nouées autour de son ventre et de ses seins. Les déformations classiques du shibari accentuaient sa maternité, et suggéraient d’autres lien : à son enfant ? Son visage était, comme toujours chez Araki, serein. Devant moi une fille, un peu outrée, disait à son amie « ça, je peux pas ! »

Rien de tel dans cette photo qui est un nu classique. Repliée
dans son sommeil, la jeune fille est comme un poisson blanc échoué sur le sable.
Araki est un grand photographe du corps et de la peau mais aussi des draps
froissés des love hotels, ceux des chambres conjugales, ou des petits studios
de Tokyo où vivent les hôtesses de bar et travailleuses sexuelles des clubs. Les draps sont des surfaces blanches plissées
et striées d’ombres,  des paysages lunaires
et un pays de fantômes.


Tiré à peu d’exemplaires, Le Voyage sentimental (1971)
est son premier chef-d’œuvre et l’album inaugural de sa carrière. Il y documente
sa lune de miel, créant un style autobiographique inédit dans la photo
japonaise. Ici, leur petite chambre d’auberge, un peu défraichie et sombre, et
deux futons vides aux draps usés. Le couple est absent et ce sont les draps qui
gardent l’empreinte de leur vie à cet instant précis. Il n’est alors qu’un artiste
bohème n’ayant pour seule richesse que ses photographies, et ce petit voyage
hors du béton, était tout ce qu’ils pouvaient s’offrir pour leur mariage.


Ces draps du voyage de noce deviendront d’autres draps, les
plus tristes de toute l’œuvre d’Araki, bien qu’immaculés : ceux du lit d’hôpital
où Yôko meure d’un cancer dans Le Voyage d’hiver (1989). La main d’Araki
tient celle de Yôko qui dépasse des draps. 


Lui en costume noir, elle dans un
cocon de tissus blancs, comme au jour de leur mariage, première photo du Voyage
sentimental
. C’est déjà comme s’il tenait la main d’un fantôme dont le corps
est en train de rejoindre le monde invisible.


Tout au long du Voyage d’hiver, un esprit protecteur et
espiègle empêche Araki de lui-même se laisser glisser au pays des morts :
c’est Chiro, la petite chatte qui est l’autre grand amour du photographe. Sur
le drap blanc qui recouvre le paysage, elle incarne tout simplement la vie qui danse
devant les yeux d’Araki.


 

Les photos du Voyage sentimental et du Voyage d’hiver
sont visibles à l’exposition Love Songs, Photographies de l’intime
à la Maison Européenne de la Photographie (voir ici)

 

 

 

Provoke, Rivette, Henry Miller : un jour tranquile à Clichy

Il y a presque un an, en allant à l’expo
Daido Moriyama de la fondation Cartier, j’avais un détour par le cimetière de Montparnasse
pour passer un moment avec Chris Marker (voir ici). Ensuite, Jacques Rivette
est mort et ensuite David Bowie est mort, et ça on ne s’en remettra
jamais. Par hasard, l’expo Provoke au BAL se trouve à quelques minutes du
cimetière de Montmartre où repose Rivette. C’est une tombe en pierre blanche
juste à côté de celle de Truffaut en marbre noir et de celle de Dominique
Laffin. Un pont métallique surplombe le cimetière ce qui en fait un décor tout
à fait rivettien. On s’attendrait à y voir déambuler Bulle Ogier ou Clémenti ou
à voir passer 
Céline et Julie, Musidoras en patins à roulettes .  
En sortant, je croisais un chat au moins
centenaire. 

L’exposition Provoke est consacrée à
la revue du même nom qui, en 1968-1969, révolutionna la photographie japonaise.
A la même époque, Oshima, Wakamatsu ou Matsumoto tournent leurs chefs-d’œuvre
qui eux-aussi documentent le Japon des années rouges. Pourtant, si les films de
la nouvelle vague étaient pour la plupart désabusés, les photos de Provoke
tirent leur énergie de moments bruts d’insurrection. Flous, sous-exposés, pas
de cadrage, peu importe. Les jeunes sont casquées, les bouches recouvertes de
mouchoir, les regards brûlants. Il y a aussi du sang, des voitures qui brûlent,
des barricades, et les longues lances des
policiers qui rappellent les combats de samouraïs des films de Kurosawa. Ces
images sont celles de la guerre de Tokyo, celles que Wakamatsu mettait en
ouverture de ses films (tournées par les étudiants eux-mêmes) et que le héros d’Il
est mort après la guerre
d’Oshima échouait à capturer. Certaines sont signées
Tomatsu Shomei, Takuma Nakahira, d’autres sont anonymes.
« La seule chose qui compte est
ce qui a été photographié et comment. Je veux que la photographie tombe d’abord
très bas, à ce niveau, puis je ramasserai ce qu’il en reste. » (Takuma
Nakahira, 1969)
Il y a aussi les paysans de
Narita, luttant contre la construction de l’aéroport. Ce mouvement, l’un des
plus importants de l’époque, a donné lieu à plusieurs films dont The Battle for
the Liberation of Japan: Summer in
Sanrizuka
(Shinsuke
Ogawa, 1968), diffusé dans l’exposition, et Kashima
Paradise
(Yann Le Masson, 1973). Pour les photographes, c’est aussi une
façon de saisir la vie paysanne, celle que l’on veut détruire aux
alentours de Tokyo. Il faut penser que les vieilles paysannes photographiées
par Mitome Tadao entre 1966 et 1971 sont parfois nées à la fin du XIXe siècle
et que dans le bétonnage de leurs terres, c’est un ethnocide qui est à l’œuvre. 
Mais l’insurrection est aussi intime,
c’est celle qui pendant les années 60 secoue les corps et les désirs. A l’ère
du verseau de la Californie solaire, Daido Moriyama l’un des fondateurs de
Provoke, oppose des chambres closes sur les ténèbres, des peaux de suie, des yeux et des lèvres
noirs. 
Heiko Osoe consacre l’album Kamaitachi (1969) au danseur buto
Tatsumi Hijikata, et le replonge dans cette paysannerie mystique dont il est un
enfant.
Araki, alors à ses débuts, travaille
la photocopie dans la série
Xerox Photo
Album : 70 faces
(1969) et Adam
& Eve
(1970), pâlissant ses clichés à l’extrême, presque jusqu’au
négatif. Comment atteindre l’envers d’une image ?

Au sortir de l’expo, j’allais prendre
un verre au Wepler, place de Clichy, en relisant quelques pages d’Henry Miller.


« Par une journée grise, quand
il faisait froid partout sauf dans les grands cafés, je goûtais à l’avance le
plaisir de passer une heure ou deux au Wepler
avant d’aller dîner. La lueur rose qui nimbait toute la salle émanait des
putains qui se rassemblaient d’ordinaire près de l’entrée. A mesure qu’elles
s’égaillaient parmi les clients, la salle devenait non seulement chaude et
rose, mais parfumée. »

C’était une journée belle et tranquille. 

Passées les fleurs carnivores, les fantômes… (Araki au musée Guimet)

Il y a deux mondes chez Araki. Le
plus connu, pléthorique, a fait d’Araki l’héritier des peintres de Yoshiwara. Il est le vagabond  des clubs érotiques, des love hotels, des
soaplands ; le photographe insatiable des filles attachées, suspendues,
mais qui nous regardent, des yakuzas et des fleurs. C’est une apologie de la
chair où Araki applique à la photo ce qu’on nomme au Japon « l’écriture du moi ». Sur certaines photos, mais pas celles exposées ici, son
propre sperme est projeté sur le papier. En représentant aussi littéralement l’énergie vitale qui l’anime, Araki coupe presque court à  toute interprétation. Si pendant des décennies
l’érotisme asiatique a été représenté en Occident par les geishas et les estampes
shunga, c’est aujourd’hui les femmes d’Araki
qui en sont le symbole. Le second monde ne repose que sur quelques dizaines de
clichés : deux séries que 20 ans séparent. Le
Voyage sentimental
retrace la lune de miel d’Araki et Yoko en 1971. Le Voyage d’hiver, est la chronique de la
mort de Yoko en 1991.
Mais d’abord, à l’entrée de l’exposition,
il y a les fleurs. Ces fameuses fleurs carnivores, charnelles et troublantes.
Rouges, jaunes ou bleues, grasses et luisantes, saturation de couleurs et de
vie avant la lumière grise du mausolée.

On retrouve une autre fleur, mais
noire, au milieu du Voyage d’hiver : celle qui a grandi à l’intérieur du
corps de Yoko et l’a emportée. Sa malédiction semble déjà en germe pendant la
lune de miel, comme un voile sombre. Les chambres d’hôtels, les auberges à
futon, les trains et les papillons se succèdent, mais Yoko ne cesse d’être
mélancolique, comme si déjà pesait le poids du retour pour ce couple d’artistes
pauvres qui semble quitter pour la première fois Tokyo. 
Et toute la tendresse d’Araki
réside dans la capture de cette tristesse. Il y a aussi ces lits vides et
défaits, ces paysages, ces objets, où Araki fait passer l’impermanence des
choses. Il y a surtout le visage de Yoko en jouissance, peut-être la seule photo
de ce type qui n’ait jamais comptée pour Araki. C’est à compte d’auteur qu’Araki
éditera
Le Voyage sentimental, bien loin de la star qu’il est devenu au cours
des décennies suivantes.
Le Voyage d’hiver lui fait directement suite sur les murs de l’exposition mais deux décennies
les séparent. Pourtant, une même trame fine et grise unie le voyage de l’amour
et le voyage de la mort. La neige, les draps d’hôpitaux et les cendres :
en ce début d’exposition, on ne parle pas, on ose à peine chuchoter. C’est
entre les photos que tout se joue. Yoko tient Chiro, leur chatte, dans ses bras,
et sur les photos suivantes, Yoko a disparue. Il y a l’appartement vide et des
quais de train et des rues désertes. Et un homme anonyme, endormi dans le train
qui le ramène de l’hôpital. Parfois Chiro revient. La nuit, elle marche sur la
barrière métallique du balcon ou bien est assise sur la table du salon et
regarde par la fenêtre. Elle attend. 
Sur son lit l’hôpital, Yoko a presque
disparu : elle n’est plus qu’une petite boule de cheveux noirs aux creux d’un
oreiller. Quant à la main d’Araki tenant
 celle de Yoko, comment en parler ? Et les
cendres sur le chariot métallique du crématorium, comment en parler ? On
peut en revanche,
 avec le chat, parler
de l’absence de Yoko. Chiro passe devant l’autel funéraire. On la retrouve, les yeux mi-clos,
sur le lit de Yoko. Elle regarde par la fenêtre du salon et, à la photo
suivante, elle gambade dans la neige. Araki a ouvert la fenêtre pour laisser
partir l’âme de Yoko.
“Assise
sur mes genoux, Chiro aimait que je lui lise Je suis un chat de Natsume Soseki.
On pouvait être sûr que Chiro était une fille à sa façon de s’arrêter de faire
pipi lorsque j’essayais de la photographier dans la salle de bain. Elle
détestait ça.  Quand Yoko était à l’hôpital,
 Chiro attendait à mes côtés son retour. Il
n’y avait plus que nous deux en train de regarder le soleil couchant.
 »
Chiro est entré dans la vie de Yoko et
Araki en 1988. Bien que celui-ci n’ait pas d’affection particulière pour les
chats, elle a été son amie et sa modèle pendant 22 ans.

Le reste de l’exposition relève de l’autre monde d’Araki. Le titre d’une série nous renseigne sur ce qui le compose
et le fait tenir debout : Tokyo
Comedy
. Après, la neige et les cendres, viendra le règne du théâtre, des cordes
et des kimonos rouges. 
Après la disparition de Yoko, tout ne sera plus que
comédie.

 (Il s’agit d’un parcours dans l’exposition du musée Guimet, et non des livres Le Voyage sentimental et Le Voyage d’Hiver, qui  peuvent présenter une chronologie différente des photographies)


Le site de l’exposition ici

NB
: la photo d’ouverture et celle du chat sur le ventre d’Araki ne font pas
partie de l’exposition.

Araki : 1000 photos par seconde


Quand on aime Tokyo, c’est-à-dire un
Tokyo qui n’est pas traditionnel (bien que celui-ci soit aussi très beau) mais
plutôt sulfureux, on aime Nobuyoshi Araki. On peut même découvrir Tokyo à
travers ses photos, même si, cruellement, les clubs interlopes de Kabukicho
nous resteront fermer. Araki, n’a qu’un seul concurrent, Daido Moriyama,
l’autre photographe fou de Shinjuku, dont on ne peut oublier, une fois qu’on l’a
vu le chien galeux qui montre les crocs. Une seule photo aurait suffit à rendre célèbre Moriyama.
Quelle serait la photo qui définirait
Araki ?
Araki photographie de façon sublime
des fleurs qui ressemblent à des sexes féminins ouverts. Et ça personne n’en
est capable mieux que lui. Il photographie aussi des filles suspendues en
kimonos rouges, comme des fruits étranges, et ça non plus personne ne le ferai
aussi bien.

Mais il y a aussi une multitude de
photos d’Araki qui relèvent de l’instantané. Dans les librairies de Tokyo, on
est sidérés par la foule de fascicules et de recueils qui échappent aux beaux
livres édités par Taschen ou Phaedon. Ce sont des journaux intimes compilant
des centaines de photos en noir et blanc, prises sur le vif, sans souci
esthétique particulier.


Il y a aussi les polaroïds d’Araki,
ceux-là on a l’impression que si l’on trouve le bon modèle on serait tout à
fait capable de les faire nous-mêmes. C’est sans doute vrai et c’est ce qui
rend si proche et émouvant ces artistes japonais. C’est comme s’ils n’avaient
pas la conscience de construire une œuvre. Comme s’ils ne se momifiaient jamais
dans leur art. C’est la même chose avec ces vieux mauvais garçons que sont le
danseur butô Akaji Maro ou Koji Wakamatsu. Parfois Araki s’arrête et fait de
l’art, imprime sa puissance photographique sur une série, comme les fleurs ou les portraits comme celui splendide de Maro en train de fumer. 



Mais
cette beauté intensive, ne serait rien sans son pendant extensif, cette longue
série d’instantanés qui racontent une vie. Araki, on a l’impression que c’est 1000 photos par seconde, presque dans le but de rendre impossible un futur catalogue
raisonné.


Car comment justement « raisonner »
un flux de vie désordonné, sensuel, qui, dans son immédiateté est un défi
constant à la mort.
 

Car en vérité, c’est la vie elle-même
!