Rina Yoshioka et la littérature surnaturelle de l’ère Shôwa


Comme vous le savez, Rina Yoshioka est mon artiste vivante préférée. Elle peint tout simplement ce Japon chaleureux et malicieux (plein de malice érotique également) que j’essaye de retrouver lors de mes voyages. Je ne pourrais pas visiter son exposition qui se tient en novembre mais j’ai adoré son affiche où l’on retrouve tout son humour et sa tendresse pour le petit peuple de Tokyo avec ses gentilles adolescentes et ces vieux messieurs aussi drôles et bienveillants que des chats.


Mais laissons Rina nous parler du monde des mini-livres avec ce texte écrit spécialement pour « Jours étranges à Tokyo ».

« Le thème de cette exposition personnelle est le « livre ». Les œuvres que j’ai peintes pour cette occasion, y compris l’illustration du visuel principal utilisé pour l’annonce, représentent des paysages où se trouve un « livre » ou un « magazine ». J’ai ensuite reproduit le livre que lit le personnage de chaque tableau sur une mini-toile au format carte postale.

La jeune fille et le monsieur sur l’illustration du visuel principal sont des personnes de notre époque contemporaine, en 2026. Le décor est un teishoku-ya (un restaurant de quartier traditionnel japonais servant des menus fixes). Même à notre époque, il reste encore un petit nombre de ces restaurants typiques au charme d’antan.

Le livre que lit la jeune fille fait partie d’une série de livres d’occultisme pour enfants, publiés au Japon lors du boom du paranormal dans les années 1970. Parmi les thèmes comme les « objets volants non identifiés », les « pouvoirs psychiques » ou les « yokai », elle est en train de lire un ouvrage intitulé « Le mystère des soucoupes volantes ». Près d’elle, on aperçoit aussi un livre intitulé « « Le grand livre des phénomènes ultra-mystérieux »», qui rassemble des histoires de fantômes.

Alors qu’aujourd’hui la plupart des gens ont les yeux rivés sur leur smartphone et que plus personne ne lit, cette jeune fille dévore un livre d’occultisme de l’ère Showa, même pendant son repas. Elle est totalement absorbée par le plaisir de la lecture. Le monsieur à côté d’elle la regarde avec surprise et joie. En effet, il ressent une grande nostalgie en voyant une lycéenne d’aujourd’hui plongée dans les mêmes livres d’occultisme de l’époque Showa qui le passionnaient tant lorsqu’il était enfant. C’est l’instant précis où un homme mûr et une lycéenne, qui n’auraient normalement aucun point commun, se retrouvent connectés grâce à un « livre ». »



Présentation officielle de l’exposition

Cette année, mon exposition personnelle à la librairie Kastori Shobo a pour thème le « livre ». J’avais très envie de proposer une exposition sur ce thème dans un lieu qui est lui-même une librairie.

Avant l’apparition des smartphones, il était tout à fait normal de croiser des gens en train de lire dans le train ou dans les cafés, alors qu’aujourd’hui, presque tout le monde regarde un écran. Je fais d’ailleurs partie de ces personnes qui lisent moins qu’avant et qui ne pourraient plus vivre sans leur smartphone. C’est précisément pour cela que l’objet « livre » m’est devenu si précieux et cher au cœur. Aimant le livre en tant qu’objet physique, j’ai voulu exprimer toute sa beauté à travers cette exposition.

Les peintures encadrées représentent des scènes de vie mettant en scène divers ouvrages. Les livres peints au sein de ces œuvres sont ensuite matérialisés sur de mini-toiles, donnant l’impression que les livres s’échappent des tableaux pour apparaître dans la réalité. J’espère que vous apprécierez cet univers de « mini-livres » sur mini-toiles.

« Mini Hon no Sekai-ten » (ミニ本の世界展 — L’exposition du monde des mini-livres), elle se tiendra à la célèbre librairie spécialisée Kastori Shobo située à Tokyo, dans le quartier de Yoshiwara (Taito-ku)

« Kastori Shobo est l’unique librairie du Japon spécialisée dans l’histoire des quartiers de plaisirs (Yuwaku). C’est précisément au sein de cet espace empreint de souvenirs et d’une douce mélancolie que l’atmosphère peinte par Rina Yoshioka entre en parfaite résonance pour toucher le cœur des visiteurs.

Découvrez le monde fascinant des « mini-livres », un univers chaleureux, empreint de nostalgie et revivant avec intensité sur de minuscules canevas. Que vous soyez amoureux des livres, désireux de vous plonger dans l’ambiance nocturne de l’ère Showa, ou curieux de découvrir le nouveau défi artistique de Rina Yoshioka, nous vous invitons chaleureusement à venir nous rendre visite dans le quartier historique de Yoshiwara, près d’Asakusa. »

• Dates : Du 21 au 29 novembre 2026 (Fermé le mardi 24 novembre).

• Horaires : De 12h00 à 18h00 (jusqu’à 17h00 le dernier jour).

• Lieu : Librairie Kastori Shobo (1F, 3-21-14 Senzoku, Taito-ku, Tokyo)

Site : Blog officiel de Kastori Shobo.



Mes autres billets sur l’art de Rina Yoshioka ici

Kuniyoshi Kaneko, troisième partie : Ephèbe, que ton règne vienne

 


Kuniyoshi Kaneko vénérait Jean Cocteau. Rien d’étonnant à ce qu’il ait cherché son Jean Marais ou plus modestement son Edouard Dermitt. Il le rencontre en 1992 à Osaka alors qu’il est de passage pour une exposition. Il remarque dans un bar du quartier de Soemoncho, un jeune homme au visage d’ange mais à la musculature avantageuse. Le garçon, qui se nomme Osamu est un ouvrier du bâtiment. Kaneko l’aborde en lui disant qu’il ressemble à Kintaro, l’enfant sauvage des montagnes à la peau rouge et à la force herculéenne, de la mythologie japonaise. 

Le martyre (1996)

Les deux hommes sympathisent et Osamu le suit jusqu’à son atelier d’Omori à Tokyo où il s’installe. Malgré la pudeur mystérieuse qui entoure leur relation, il ne fait guère de doute qu’ils aient été amants, Kaneko n’ayant jamais dissimulé son homosexualité. Il l’adopte et le garçon prend officiellement le nom d’Osamu Kaneko, ce qui lui permettra plus tard de générer le patrimoine artistique du peintre. Au-delà de cette vie amoureuse, Osamu va occuper plusieurs fonctions pour le peintre, s’occupant de toute sa vie quotidienne, des tâches ménagères jusqu’à l’entretien des seize chats de la maison. 


Osamu est cependant bien plus que cela puisqu’il va servir de modèle à l’artiste dans ces photos et peintures. On ne peut d’ailleurs pas distinguer dans ces œuvres celles antérieures à leur rencontre, tant ses éphèbes musclés au visage sensuel ont depuis l’origine les traits d’Osamu. 


Histoire des origines (1995)

L’origine prolétaire du garçon le rapproche de l’univers de Jean Genet avec ses gouapes dangereuse, bien que chez Kaneko ce soit avant une construction esthétique, né de la littérature et non de sa vie. L’ombre de Mishima plane aussi sur l’œuvre de Kaneko et en particulier Kinjiji, Les couleurs interdites, où un vieil écrivain est bouleversé par un jeune homosexuel. Celui-ci bien entendu est son ange de la mort. 

Le fruit défendu (2000)

Eriko Takayanagi, le modèle des Jeux, et Osamu Kaneko représentaient sans doute pour le peintre les deux faces d’un androgyne idéal.

Party (1992)
Le Saint (2015), peint l’année de la mort de Kaneko

Les Flirts 

Osamu photographié par Kaneko in Prints 21, numéro du printemps 1999 – Dossier spécial sur Kuniyoshi Kaneko



Akiyoshi Ran, le pays des plaisirs oniriques



Akiyoshi Ran est né en 1922 à Séoul pendant l’occupation japonaise,
et mort en 1982. Jeune  artiste
prometteur, il se retire en Chine après la défaite du Japon et gagne sa vie
comme illustrateur, fournissant peintures à l’huile, gouaches et dessins pour
des magazines érotiques spécialisés dans le SM, tels que Kitan Club et Utamaro,
des années cinquante aux années soixante-dix. 


Sa vie est très peu connue mais,
de son vivant, jamais son travail ne fut exposé ni rassemblé en recueil.  Si le terme d’érotisme SM évoque pour nous, occidentaux,
un monde de combinaisons latex, de cuir et de fouet, ou pour le versant japonais
de femmes en kimono ligotées, l’iconographie d’Akiyoshi Ran en est fort
éloignée.


Chez lui on trouve des châteaux délirants taillés dans le granit,
des visages formées dans la roche de paysages hallucinés, des forets de plantes vénéneuses. On trouve surtout des femmes oiseaux,
des femmes plantes, des femmes contrebasses. Si la femme est chez lui, sans
doute, une « domina », c’est plus par la pratiques des sciences occultes
que par le sadisme. Cet autodidacte va puiser son inspiration dans les peintures
occidentales : scènes infernales de Jerome Bosch, paysages lunaires et
désertiques de Max Ernst, chevaux décomposés de Dali, mais surtout magiciennes de Leonor Fini qui
me semble la première source de son imaginaire féminin. Nul sentiment que l’artiste
ne cherche à emprisonner et maltraiter la femme par son trait, bien au
contraire il l’approche avec délicatesse comme une déesse. Si, SM oblige, il représente des tortures, celles-ci ont lieu dans des enfers inspirés de Bosch, et ne sont pas l’oeuvre des hommes mais d’étranges démons semblant assemblés avec des squelettes d’oiseaux. 

Fin connaisseur du surréalisme,
le mythique éditeur et traducteur Shibusawa Tatsuhiko loua son travail comme «
l’expression intense de ses propres rêves ». Les recueils édités bien après sa
mort, portent les beaux titres japonais de « Le pays des plaisirs oniriques », « Visions
du monde primordial lointain », ou « Fantaisie et Eros ».


Sacra Femina


Les chimères


 

 Le jardin des délices

 


 Démons burlesques et pervers


L’encre des rêves

Les montagnes hallucinées

Une semaine de bonté


La page Instagram consacrée à Akiyoshi Ran et tenue par sa
petite fille ici   

On peut y voir son autoportrait


 Quelques influences

(réelles ou supposées) 

 Max Ernst

L’Europe après la pluie (1941)

La tentation de Saint Antoine (1945)

Jérôme Bosch

Le Jardin des Délices (1490-1500)

 Félix Labisse

La femme avec un couteau (1970)
Le colloque de Loudun (1975)

Leonor Fini 

Costume pour le Bal de La Nuit du Pré Catelan, Paris, juin 1946 

Portrait de madame Hasellter (1942)

Costume pour le Bal Oriental (1951)

L’Homme aux chouettes (1945)

Dorothea Tanning

The Magic Flower Game (1941)

Arizona Landscape (1943)

Rina Yoshioka : les mystérieuses femmes de l’ère Showa

Comme j’en ai parlé dans mon billet précédent, « Fantômes d’une exposition fantôme », mon séjour à Tokyo à la fin mars 2025, fut également marqué par le sentiment que le Golden Gai perdait son âme, devenant un quartier de bars comme il y en a partout dans le monde, où des touristes gueulards viennent s’ivrogner sans rien comprendre à son esprit. Un peu comme si le Champion, l’infect bar-karaoké philippin qui autrefois drainait les Américains et Australiens avait fini par gangréner tout le quartier. Car le Golden Gai, ce n’est pas seulement de l’alcool mais l’un des foyers de l’underground japonais et toute une culture de cinéma, de musiques, de théâtre et de dessins. C’est un lieu qui s’apprivoise avec délicatesse, et il faut y entrer comme un chat. 
Bref, pour me consoler et retrouver l’esprit éternel du Golden Gai, je suis allé rendre visite à mon artiste japonaise préférée, Rina Yoshioka, qui tenait une petite exposition à la galerie 888 Books à Nishihara. 
Ce fut un plaisir de la retrouver et découvrir ses nouvelles œuvres. Rina peint des toiles mais aussi conçoit des objets uniques tels de faux magazines érotiques de l’ère Showa (1926-1989, mais désignant surtout les années 1960-1970) ou des disques de enka imaginaires, ce blues japonais tant prisé par les hôtesses de bar et les yakuzas. 
Ses dernières créations sont des cuillères à riz, décorés de ses personnages favoris, filles de bar, salarymen joviaux, bad girls, et gangsters. 
Et il y a toujours ses peintures de yurei, séduisantes femmes-chats ou serpents qui me font tant rêver. 
L’une de mes préférées représente un jeune fille pendant la fête traditionnelle du Setsubun, le 3 février. L’adorable ogresse a revêtu le costume d’un « Oni », un de ces esprits maléfiques que l’on fait fuir en jetant des haricots de soja et en criant « Oni wa soto ! Fuku wa uchi ! », c’est-à-dire « Dehors les démons ! Dedans le bonheur ! »
Peut-être le rituel devrait-il être accompli au Golden Gai : jeter des haricots sur les touristes les plus mal élevés en hurlant « Dehors les démons ! Dedans le bonheur ! » Ce qui est censé marquer l’entrée du printemps.

Voici comment Rina décrit son exposition

Le nouveau monde des femmes

Cette exposition dépeint des femmes animées par l’esprit de l’ère Showa, et vivant en harmonie. Je mets en scène des femmes évoluant dans un monde où le présent de l’ère Reiwa (l’ère actuelle commencée en 2019) côtoie en parallèle celui de l’ère ShowaJe trouve l’époque actuelle étouffante et très conventionnelle. En tant que femme vivant à notre époque, je ne peux pas me contenter d’une nostalgie réconfortante inspirée par le boom rétro de l’ère Showa, mais plutôt dépeindre un nouvel univers féminin mêlant les influences des époques Showa et Reiwa.
Mes autres billets sur l’art de Rina ici

 

23 juillet : Strane giornate a Roma

L’encre dans la peau



Le catalogue de l’exposition « Tatouages du monde flottant », au musée départemental des arts asiatiques à Nice est sorti. J’y ai écrit un texte sur (évidemment) les tatouages dans les films de yakuzas. J’y étudie pourquoi le tatouage n’apparaît pas dans les films de « gurentai » des années 50, et en quoi son apparition change radicalement la nature du genre. J’aurais l’occasion d’y revenir dans un prochain épisode des « saisons des yakuzas ». 


Cette fascinante exposition, qui se tient du 1er juillet au 3 décembre, retrace 300 ans de figures tatouées. 

Et si je devais choisir un tatouage, lequel serait-ce ? Peut-être Inari le dieu renard car le premier nom de ma famille, il y a quelques siècles était « Goupil ».

 

Sur l’étagère de Rina Yoshioka


La nouvelle livraison de Tempura (été 2023) s’intéresse au « Vintage ». J’ai consacré un article à Rina Yoshioka, mon artiste japonaise contemporaine préférée. Rina nous fait visiter son atelier, et les objets et images qui l’inspirent. Ce n’est pas seulement le chrame « rétro » qu’elle retient dans les magazines érotiques des années 60 et 70, mais très concrètement comment représenter les corps des femmes vivant en ce temps-là. C’est donc de la dimension documentaire et sociologique de sa peinture dont j’ai discuté avec Rina.

Une des dernières œuvres de Rina : cette femme en rouge dans un quartier de bars, veillée bien sûr par un chat débonnaire.



Nella Città dell’Inferno



Je vais passer quelques jours à Rome, devenue le temps de la canicule (entre 37° et 43°), la città dell’inferno. Je me réfugie dans la fraicheur de ses musées, pour assouvir une de mes passions : la statuaire gréco-romaine. J’aime particulièrement les bustes d’hommes politiques, de guerriers ou de simples notables, car derrière chacun se trouve un homme qui a vécu il y a plusieurs milliers d’années de cela. Comment ne pas penser qu’ils nous regardent à travers les siècles et jugent sévèrement notre époque ? 


A Rome, je ne m’intéresse pas spécialement au Japon, mais plutôt aux fumetti, les petits formats des aventures de Diabolik ce Fantômas italien baroque et glamour, ou de Dylan Dog, le romantique détective de l’occulte dont la France a toujours raté la publication. Bien sûr, je rends hommage à Valentina, la  belle milanaise dont j’achète rituellement un album à chaque voyage.

Pourtant dans la librairie de la gare de Roma Termini, je ne peux m’empêcher de photographier les mangas qui s’étalent par centaines, me rappelant que l’Italie a été bien en avance sur la France dans ce domaine. 


Il n’y a qu’à voir les éditions des chefs-d’œuvre de Ryoko Ikeda qui s’étalent sur plusieurs rayonnages alors que chez nous on ne trouve que La Rose de Versailles et Très cher frère, ce dernier épuisé depuis des années.




Crimes et pastèques

Quoi de plus agréable que de regarder en été un de ces films de « mystery » des années 70, que l’on pourrait aussi appeler « film de village maudit » ou « giallo campagnard japonais ». Bannai Tarao – The Tragedy in the Devil-Mask Village (1978) de Kazuhiko Yamaguchi, est une production Toei essayant de profiter du succès des adaptations des romans de Seishi Yokomizo. Akira Kobayashi interprète Bannai Tarao, un détective (en apparence) cacochyme, as du grimage (dont la plupart ne tromperaient pas un enfant de cinq ans), enquêtant sur des meurtres d’héritières dans la campagne reculée. Lorsqu’il se déguise en chauffeur de taxi borgne, il ne peut s’empêcher de mettre dans son autoradio une cassette… d’Akira Kobayashi. 

Kazuhiko Yamaguchi est le réalisateur de la géniale série Delinquent Girl Boss avec Reiko Oshida, et de plusieurs films de karaté avec Sonny Chiba. Il se montre particulièrement inspiré dans ce whodunit, dont les décors de studio et les crépuscules flamboyants ne dépareraient pas chez Nobuhiko Obayashi.

Un même rouge-sang teinte les pastèques, les kimonos des poupées diaboliques, et les masques des démons.

Les meurtres sont orchestrés avec une maestria toute italienne, en particulier celle d’une jeune fille amatrice d’automate, dont la pendaison « suspiriesque » fait appel à tout un système de cordes et de poulies, telle une de ces « mécaniques fatales » chères à Kiyoshi Kurosawa.


La signature du tueur est un masque de la démone Hannya, bien connue des amoureux d’Onibaba.


The Tragedy in the Devil-Mask Village bénéficie également d’un superbe générique « démoniaque » faisant intervenir une troupe butô, probablement celle de Tatsumi Hijikata. 

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Photo d’ouverture de Shorato Akemiya

Tadanori Yokoo, Mishima et le rouge de l’au-delà


Au début des années 2000, je découvrais Le Journal du voleur de Shinjuku (1969) d’Oshima qui fut ma porte d’entrée sur les arts underground des sixties japonaises. Je voulais tout savoir sur les créatures qui y apparaissaient comme Juro Kara, Akaji Maro, Yotsuya Simon, Ri Reisen et surtout Tadanori Yokoo qui prêtait son visage candide et rêveur à  Birdey Hilltop.  Il était un peintre, pouvais-je lire, et une sorte d’équivalent japonais d’Andy Warhol. Je découvrais ses œuvres à la Fondation Cartier en 2006, et était autant impressionné par ses toiles pop des Sixties que par ses peintures contemporaines qui dans un sens me touchaient plus. J’étais fasciné par celle où des écoliers semblent découvrir un œuf mauve géant. L’un d’eux tenait un livre de Ranpo à la main. Mes camarades et moi, nous étions alors passionnés par tout ce qui tournait autour de Ranpo, de Suehiro Maruo, de Terayama, de Tatsumi Hijikata, et plus globalement par cette culture noire et romantique allant des années 20 aux années 80 qu’on appelait l’eroguro. 

Ruriko Asaoka (1970)

Je m’y suis d’ailleurs replongé pour le cycle de conférences et de présentation autour de Mishima à la fin de l’année dernière au Forum des images. Une célèbre photo de 1969 montre Yokoo en écolier, le cou enserré par le bras d’un Mishima bodybuildé, presque nu et tenant un sabre à la main. Mishima fait sa célèbre expression crispée, qui nous pousse à croire que la photo est humoristique. Ce n’était pas une photo « mondaine » entre deux stars de l’époque mais l’expression des liens privilégiés entre le peintre et l’écrivain.


Les voleurs de Shinjuku

Si Warhol travaille la sérigraphie et les stars hollywoodiennes, Yokoo revient à l’estampe et peint une série flamboyante consacrée à l’icône Ken Takakura, dont j’ai plusieurs fois parlé dans mon journal des yakuzas. Comme Warhol aux USA, Yokoo, incarne les sixties japonaises, et autant que les films de Seijun Suzuki en fixe les couleurs pop et industrielles. 

Yokoo nait en 1936, sept ans après Yayoi Kusama, quatre ans après l’écrivain Shintaro Ishihara et Nagisa Oshima, un an après Terayama et Akihiro Miwa, deux ans avant le photographe Daido Moriyama, quatre ans avant le dramaturge underground Juro Kara et Nobuyoshi Araki. Il fait partie de cette génération qui avait à peine une dizaine d’années, voire moins, à la fin de la guerre, et dont Yukio Mishima, quelles que soient leurs opinions politiques était le grand aîné autant détesté que follement aimé. 

Yokoo décrit ainsi le zeitgeist des avant-garde japonaises des années 60.

« Chaque membre du réseau « underground » était inconsciemment lié aux autres membres par une chaîne de relations. Les échanges entamés dans ce réseau spirituel remontaient ensuite à la surface, de l' »underground » à l' »overground ». Par conséquent, je pense que le réseau inconscient préexiste, et qu’ensuite les échanges d’informations issus des rencontres entre les individus et à travers les médias se font dans notre conscience. Dans les années 1960, les gens avaient encore des espoirs et des rêves. Après l’exposition universelle de 1970 à Osaka, une croissance économique intense a conduit à une période connue sous le nom de « bulle ». Cette période a marqué le début d’une ruée vers un monde résolument matérialiste. 


Dans les années 1960, en revanche, il y avait encore des espoirs et des rêves sur le plan spirituel invisibles à l’œil nu, qui se traduisaient par un sentiment d’impuissance. A travers leurs débats et leurs affrontements sur le système, sur les manifestations, sur les espoirs et les échecs, les mouvements d’étudiants étaient à la recherche d’un idéal et se faisaient une place dans la société. C’est ce contexte – notamment par son lien avec mai 1968 – qui a permis à ce réseau mental de culture « underground » de se développer. »

Parmi les peintures les plus célèbres de Yokoo, il y a la femme à la bouche ouverte et qui bave de Drooling en 1966, et qu’il a repeinte à de nombreuses reprises mais aussi la série des Pink Girls, ces filles roses qui se lavent les dents, se rasent, rient ou glissent la main dans leur culotte. 

Razor (1966)


« Ma curiosité pour les femmes m’a poussé à faire cette série. J’aimais beaucoup les femmes provocantes. Les femmes soumises ne m’intéressaient pas. En fait, j’étais attiré par celles qui pouvaient me dominer. Les femmes qui apparaissent dans ces peintures sont colorées en rose, ce qui donne une impression de chair nue. La raison pour laquelle elles rient à gorge déployée et prennent des poses audacieuses, c’est bien sûr parce que j’ai voulu les représenter avec elles-mêmes, sans l’intervention d’une tierce personne. En bref, dans cette série de « filles roses », j’ai essayé d’abattre la « féminité » conventionnelle. Je n’essayais pas de faire des portraits picturaux. Je voulais rompre avec les images stéréotypées de la femme. »

Mona Lisa (1966)



La passion de la mort

Lorsqu’on lui demande quels souvenir il a de la guerre, Yokoo répond : « Lorsque j’ai vu les traînées mouchetées d’or laissées par les bombardiers au-dessus des montagnes à l’est de Nishiwaki, j’ai eu l’impression de vivre un moment sublime, presque sacré. Les sirènes annonçant les frappes aériennes m’ont beaucoup impressionnées ainsi que le rouge écarlate qui colorait le ciel à l’est lorsque des bombes étaient larguées sur Akashi et Kobe. Sous le ciel teinté de rouge, il y avait un massacre en cours. Le rouge est la couleur liée aux images de l’Au-delà. C’était ma première expérience de peur déclenchée par le monde extérieur. »

Destiny 1997

Ces couleurs nous les retrouverons dans les toiles de Yokoo, qui pourrait dire en paraphrasant Godard : « Ce n’est pas du rouge mais la couleur de l’au-delà. » 

Sa page Wikipédia japonaise nous éclaire sur ces peurs intérieures. Née dans la ville de Nishiwaki, préfecture de Hyogo, Japon, il y a vécu jusqu’à l’âge de 20 ans. Durant son enfance, il est confronté à divers phénomènes surnaturels à Nishiwaki et développe une passion pour le monde de la mort. 


C’est dans un cimetière que plus tard il pose pour Kishin Shinoyama avec l’actrice Ruriko Asaoka. En 1968, il met même en scène sa propre mort. « Je suis tellement terrifié par la mort que je me suis suicidé par désir de renaître. J’ai même fait publier l’annonce de ma mort dans la presse. Les gens qui l’ont su – pendant que je partais à New York – ont demandé à ma femme de prendre le deuil et ont organisé une cérémonie funéraire sur la tombe de quelqu’un d’autre, en prétendant que c’était la mienne. La mort est une chose abominable dont nous ferions tout pour nous débarrasser, alors j’ai eu envie de faire quelque chose qui me porterait malheur – pour conjurer le sort, en quelque sorte. Je voulais me rapprocher de la mort par la peur qu’elle m’inspirait, et me débarrasser de ce sentiment de peur en me transformant en objet d’effroi. D’où mon désir d’impliquer les médias dans l’histoire. C’était une mise en scène de la mort. Nous devrions considérer notre vie dans ce monde comme une pièce de théâtre. Tout cela n’est que le côté virtuel de l’Au-delà. »

Maybe someday… (2001)


Après avoir travaillé comme graphiste pour le Kobe Shimbun, il devient indépendant. Après la mort de Mishima en 1970, il passe les 15 années suivantes de sa vie à se tourner vers un monde spirituel englobant l’occultisme et le mysticisme, mais il se rend compte qu’il s’agit d’un mirage et découvre la peinture comme une extension de sa recherche du « moi ». Il pensait que le monde spirituel et la peinture étaient des entités complètement séparées, mais plus tard, il se rend compte qu’elles étaient liées d’une manière plus profonde qu’il ne l’avait supposé. 


Les peurs intérieures

Dans l’interview accordée à Takayo Iida, Yokoo parle de son rapport à l’enfance, aux peurs intérieurs et à l’au-delà

« Mon père était somnambule. Il marchait toutes les nuits dans son sommeil. J’ai même vu son visage dégoulinant de sang après avoir accidentellement passé sa tête à travers une vitre. Et la réaction de ma mère à ces incidents ne faisait que le crisper. Je pourrais dire que ces scènes d’un « monde étrange » ont constitué ma première expérience de « peur intérieure ».

I WAS BORN ON JUNE 27TH, LIKE HELEN KELLER.
I WAS ADOPTED BY MY UNCLE YOKOO'S FAMILY, UNCLE YOKOO BEING MY FATHER'S OLDEST BROTHER.
MY ADOPTIVE PARENTS SOMETIMES USED TO TELL ME THAT THEY HAD FOUND ME
UNDER A BRIDGE. AS A CHILD, I WOULD LOOK AT THE NIGHT SKY AND DREAM ABOUT MY DESTINY.
I THOUGHT OF MYSELF AS A FIREFLY THAT TWINKLED LIKE THE STARS.
I FEEL THAT AN INVISIBLE GUARDIAN SPIRIT HAS ACCOMPANIED ME ON MY LONG JOURNEY,
ALONG WITH THE RAT FROM CHINESE ASTROLOGYTHE EMBLEMATIC ANIMAL OF THE YEAR IN WHICH I WAS BORN.
(1996)

Je ne sais pas s’il y a un lien avec ces scènes étranges du somnambulisme de votre père, mais beaucoup de vos œuvres semblent empreintes d’une atmosphère nocturne. Par exemple, la série dans laquelle trois jeunes garçons regardent furtivement un objet énigmatique, ou la série des « peintures rouges », ou encore les tableaux où l’on ne voit que les jambes des enfants. Toutes ces œuvres semblent évoquer le somnambulisme, un état intermédiaire entre la veille et le sommeil.

Il s’agit plutôt d’un état de fusion où les frontières ne sont pas apparentes, plutôt que d’un monde divisé en deux. Au fond, je ne vois jamais les choses d’un point de vue dualiste. Ma façon de penser ne tourne pas autour de l’opposition entre « le bien et le mal » ou « la beauté et la laideur », par exemple.

Dans la série de tableaux représentant les trois jeunes garçons, il semble que les personnages contemplent secrètement un monde étrange qui les effraie.

Ils sont dans le monde de la mort, et c’est de là qu’ils regardent notre réalité. Bref, ils ne la regardent pas du point de vue de la vie, mais de l’autre monde, celui de la mort. La vision de mon père somnambule, ainsi que les scènes de guerre que nous imaginions mais que nous ne pouvions pas voir de l’autre côté de l’autre côté de la montagne, tout cela était vraiment « l’Au-delà » pour moi.

Au cœur de l’œuvre présentée dans votre exposition à la Fondation Cartier pour l’art contemporain, il y a une série de peintures à dominante rouge. Le rouge évoque des images de chaleur, de sang et de vie. J’ai l’impression qu’il y a « quelque chose » de caché dans votre travail qui peut troubler l’inconscient du public. Quel est votre sentiment à ce sujet ?

Il existe une zone de l’inconscient qui se confond avec l’esprit conscient. Si l’on considère ces deux pôles en dehors des modes de pensée modernes, il est vrai que la source de mon inspiration est inconsciente et archaïque.

The Birth of the Dead (1997)


En parlant d’inconscient, comment voyez-vous le monde des rêves ?

Ces derniers temps, j’ai fait de nombreux rêves dans lesquels la frontière entre la vie quotidienne et la vie non quotidienne est inexistante. On pourrait dire que la réalité n’est qu’une illusion, une ombre. Pour moi, le monde de la vraie réalité se trouve dans l’au-delà. Selon moi, chacun d’entre nous devrait examiner sa propre raison d’être. Je pense également qu’en considérant mon propre être comme une réalité essentielle, je peux trouver un moyen de connaître le monde.


Mishima et la beauté de la fin


La mort de Mishima est un traumatisme pour Yokoo, et l’évènement qui le pousse à s’immerger dans le mysticisme. Yokoo n’était pas qu’un admirateur de l’écrivain, il était aussi l’un de ses intimes. 

En 1997, dans Print 21, revue japonaise sur les arts populaires et d’avant-garde, la relation entre Yokoo et Mishima est ainsi décrite.

« Il y a des gens qui sont convaincus qu’ils ont dû être frères dans une vie antérieure. Tadanori Yokoo et Yukio Mishima ont dû se rencontrer sous de tels auspices. Leur première rencontre dans cette vie a eu lieu en 1965, alors que Yokoo était encore un illustrateur débutant qui avait organisé une exposition personnelle à la galerie Yoshida à Nihonbashi. Mishima est alors présenté à Yokoo par Takahashi Mutsuro et ses premiers mots ont été « Wahahahahaha !Les drapeaux des marines américaine et japonaise « , a-t-il dit d’une voix forte, pour faire le premier pas. Les motifs érotiques et kitsch, les compositions surréalistes, les couleurs intenses de l’encre. Tous ces éléments sont déjà présents dans l’œuvre de Yukio Mishima. La rencontre était donc inévitable. 


La preuve de son admiration pour Yokoo est une œuvre offerte par le jeune illustrateur inconnu et qu’il a conservé jusqu’à la fin de sa vie dans son bureau, dans sa maison baroque. Peu après Mishima a demandé à Yokoo d’illustrer une série de textes. Par coïncidence, la première œuvre à être accompagnée d’une illustration était « The Beauty of the End » (La beauté de la fin). Le temps réel que Yokoo et Mishima ont partagé n’a été que de cinq ans, mais conscient qu’il lui restait peu de temps à vivre, l’écrivain a beaucoup sollicité son ami peintre. Il lui avait ainsi commandé une reliure pour la nouvelle édition de La crucifixion en rose. Yokoo aurait dû être le partenaire de Mishima dans le livre de photos « La mort d’un homme », où l’écrivain se projetait dans  différentes scènes de mort, mais un accident de voiture, qui allait l’empêcher de marcher pendant un an et demi, le retenait à l’hôpital. 

            Illustrations for « Killed By Roses » (A Book Of
Portraits Of Yukio Mishima)

(1969)  

Trois jours avant sa mort, les derniers mots que Mishima a adressés à Yokoo par téléphone ont été : « Tu dois vivre plus fort. Dépêche-toi de finir le travail que je t’ai commandé. Si tes jambes te font mal, je les soignerai », prononcés avec droiture, comme un frère aîné réprimanderait son cadet. Bien sûr, ce n’était pas la fin de la relation entre Yokoo et Mishima. Au contraire, après le retour de Mishima dans le royaume céleste, le lien entre les deux s’est renforcé. Quelques mois après la mort de Mishima, Yokoo voit pour la première fois Mishima en rêve. Il lui dit qu’il doit à nouveau se suicider.  Yokoo et Mishima sont restés en contact par ce canal onirique. Ces interactions apparaissent souvent dans l’œuvre de Yokoo qui représente Mishima comme un martyre héroïque. »

(1969)


Vers la peinture… et au-delà

Si Yokoo a poursuivi un travail d’illustrateur proche de son style d’estampe, pour des albums de rock ou des affiches de spectacles, ses peintures se sont obscurcies, le trait s’est épaissi, et la toile se colore de rouge sombre dans les années 90 et 2000. Ce sont ces peintures qu’il décrit comme vues et peut-être peintes, depuis le monde des morts. 


Lorsque Yokoo déclare que la peinture lui a permis de concilier le monde réel et le monde spirituel, il faut y voir une progression dans son identité de peintre et non plus d’illustrateur. Une immersion dans l’acrylique et la peinture à l’huile. Après son accident de voiture en 1969, et la crise causée par la mort de Mishima, c’est cette voie qu’emprunte Yokoo comme s’il plongeait directement dans ses peurs intimes. Les aplats de couleurs éclatantes laissent placent à des matières épaisses et tourmentées. On pense parfois à Chirico et Picabia que Yokoo considère comme ses pères spirituels, mais aussi à Munch, tant la célèbre Femme qui bave, réinventée en rouge, est Le Cri du peintre japonais.

Drooling (1965)

Hong Kong (1997)


Les rues japonaises sont plongées dans les ténèbres, comme si elles se poursuivaient dans l’au-delà.

Luminous path in the darkness: the night of the Journey (2001)


Des enfants lecteurs de Ranpo trouvent des œufs étranges, et une affiche ordonne d’écouter la voix noire de la terre.

First fetal movement in mauve (1994)

Au fond d’une grotte on peut encore voir la bouche ouverte de la femme qui bave. 

Screaming of the five senses (1999)


Et le rouge partout, le rouge de la guerre, ce spectacle terrible et magnifique qu’il observait lorsqu’il était enfant.

« Le rouge génère plus d’images liées à la mort que n’importe quelle autre couleur. Pour moi, la mort est un thème essentiel, au même titre que la vie et l’amour. En peignant en rouge, on voit apparaître des tableaux où la mort apparaît sous la forme d’une métaphore plutôt que d’être directement présente. Cette série d’œuvres en rouge part du constat qu’il y a du quotidien dans la mort. Grâce à la couleur rouge, la mort gagne peu à peu du terrain au sein même de la vie elle-même. La vie et la mort finissent par être aussi inséparables que les deux faces d’une pièce de monnaie. »

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En 2008 à Tokyo, lors de mon premier voyage, j’achetais au Musée Mori de Roppongi une série de statuettes des plus célèbres personnages de Yokoo.

NB : Les propos de Yokoo sont tirés de l’édition anglaise du Catalogue de l’exposition de la Fondation Cartier. Ma traduction diffère donc de celle de la version française.

Les chats de Rina Yoshioka

« Les chats du quartier », voilà une expression qui tend à disparaître dans nos villes françaises et particulièrement à Paris. Leurs derniers refuges sont les cimetières où ils peuvent encore chasser et compter sur leurs amis humains. Les Japonais ont parfaitement accepté ce que relate Catrine (Cat-rine ?) dans Je t’aime je t’aime de Resnais : à savoir que toute la civilisation humaine a été édifiée pour servir les chats. D’où peut-être que l’Occident, qui a oublié ce but primordial, soit complètement désorienté. Il y a donc des chats partout à Tokyo dès qu’on fait un pas de côté et qu’on s’aventure dans la vie parallèle des ruelles, des bars et des échoppes où se pratique le « commerce de l’eau ». Il y en a donc aussi dans les peintures de Rina Yoshioka. Ce sont de gros chats heureux d’être choyés par les mama-san, les hôtesses et les masseuses.

Devant les peintures de Rina, on pourrait dire comme dans a chanson Le Sud de Nino Ferrer : « Il ne manque rien. »

C’est tellement cool

Amis du soir

Une femme comme un chat 


Pourquoi aimez-vous dessiner des chats ?

Je pense que les chats sont les créatures les plus parfaites
qui existent en ce monde et qu’un paysage avec des chats devient un espace
heureux.

 

Pourquoi mettez-vous les chats en relation avec des jeunes
femmes, en particulier de l’ère Shôwa
.

Les chats sont pour moi le symbole d’une femme fantasque,
libre, indépendante et forte. Je les dessine toujours en bonne santé et
heureux.

 

Avez-vous un chat vous-même ?

Je ne peux pas avoir de chats chez moi, mais mon petit ami
en avait beaucoup chez lui. Grâce à lui, je suis aussi devenue une amoureuse
des chats. Il avait une chatte, Chi, qui est maintenant décédée. C’était un
chat écailles de tortues et c’est mon modèle.



Le site de Rina Yoshioka, ici

 


 

Les panneaux de films fantômes de Rina Yoshioka



  

Cette femme en imperméable, devant le rideau rouge sanglant d’un cinéma, je l’ai croisée bien souvent dans les peintures de Rina, nouvelle incarnation de « Naomi », sa figure fétiche tour à tout hôtesse de bar, femme au foyer ou effeuilleuse de cabaret. Naomi est bien sûr toujours belle et envoûtante mais elle semble prise dans la même gouache que les figures roses, haletantes et en sueur de ces affiches de l’ère Shôwa. Comme les filles des « panneaux de films fantômes », elle est destinée à être peu à peu délavée par la pluie et les nuits blanches, et s’évaporer à l’aube des années 80.

Cette magnifique peinture de Rina Yoshioka s’intitule « Devanture de cinéma »  (映画看板のある風景) et fait partie de son exposition solo « Panneaux de films fantômes » (幻の映画絵看板) à  la librairie Kastori * à Yoshiwara qui fut le mythique quartier des plaisirs d’Edo. Le blog de la librairie

*article sur Kastori Bookstore


Quelques photos de devantures de cinéma où l’on peut voir toute la précision documentaire du travail de Rina.




Les articles consacrés à Rina Yoshioka sont à retrouver ici


Ce blog a sept ans !

Jours étranges à Tokyo, créé en mars 2015 a désormais sept ans. 


Si je fais un petit historique, il y eut d’abord Les Films libèrent la tête qui a compté 465 billets entre le 31 mars 2009 et le 20 décembre 2013. Il s’agissait d’un blog un peu fourre-tout où le cinéma côtoyait l’illustration… et bien souvent n’importe quoi. Il marchait bien car je scannais mes propres images qui étaient relativement inédites. A l’époque où Pinterest et Tumblr balbutiaient, les photogrammes, les photos rares et insolites étaient très recherchées. Mon premier scanner ayant un léger défaut il m’arrive encore d’en reconnaître certaines. 


Les Films libèrent la tête était en fait devenu impraticable et trop tourné vers l’iconographie au détriment des textes. Je ne percevais plus son identité et le sabordais donc en pleine gloire ! Après quelques expériences de courtes durées (un blog de critiques, Journal de l’année des 13 lunes), je décidais de dédier un blog à la culture japonaise.


Le titre, Jours étranges à Tokyo, était un mélange entre Strange Days des Doors pour l’insolite, et Jours tranquilles à Clichy d’Henry Miller. Je m’imaginais bien à Tokyo comme Miller à Paris, hantant les bas-fonds et menant une vie d’écrivain alcoolique et désargenté. Dans mes fantasmes bien sûr. Je rapatriais sur ce nouveau média une grande partie des billets japonais des Films libèrent la tête, et partais à l’aventure.

Au fond pourquoi écrire un blog ? Je devais bien un jour me poser la question.

Il est pour moi un média, un carnet de voyage, un bloc-notes et, pour qui sait lire entre les lignes, un journal intime. Malgré mon travail dans la presse et la rédaction de mes livres, je ne l’ai jamais abandonné même si je l’ai parfois délaissé. Je sais que beaucoup de blogueurs de la même époque se sont tournés vers Facebook (ou pire Twitter), séduits par la réactivité, le dialogue et une meilleure audience. J’ignore presque totalement qui consulte mon blog et les commentaires sont rares mais ce machin ringard a finalement pris un peu de cachet au milieu de la cacophonie des réseaux sociaux. Le temps passé à écrire un billet, le manque flagrant d’humour (alors que je suis très drôle sur Facebook, si si), le choix des photos, et la réelle satisfaction au moment où je le mets en ligne ont ce côté laborieux de l’internet d’avant Zuckerberg. 

Au milieu des affaires courantes, il est  un moment de pause et une façon de revisiter le Japon. De le recomposer à partir des films, des livres, des images et des figures aimées. Même si aux Cahiers, je me suis beaucoup consacré au cinéma japonais, au fond j’avais aussi envie de prendre cette fameuse « voie oblique » pour traverser le pays. Parler du Japon des yakuzas, du Japon des travestis, du Japon des bars, du Japon des fantômes et des écolières. Je sais qu’il y a un côté foncièrement markerien dans la liberté qu’offre ce média. La statue d’une déesse, croisée dans un petit temple de Shinjuku, entre les clubs érotiques et les love hotels, mérite forcément que je lui consacre quelques lignes.

Et puis avouons-le, c’est aussi une façon de calmer ma graphomanie. 


J’ai choisi dix articles pour fêter cet anniversaire.

Cliquez sur le titre


Miwa, un dandy japonais


Golden Gai is the space


Encore une histoire de fantômes à Golden Gai


Morita Doji, la chanteuse évaporée


Richard Brautigan, encore une histoire de fantômes à Tokyo


La voie oblique


Le monde de Rina Yoshioka


L’érotisme noir de l’ère Showa


Benzaiten, protectrice de Kabukichô


Elle est morte après la guerre

Abe Sada et moi

 

Abe Sada par Rina Yoshioka, peinture réalisée pour mon livre

Il y a un peu plus d’une quinzaine d’années, j’avais fait
partie d’un petit groupe de cinéphiles, ne se connaissant pas à l’origine mais qui,
par une étrange synchronicité, découvraient en même temps les films de Kôji
Wakamatsu. Les cassettes vidéo et les fichiers numériques s’échangeaient à
cette époque où seuls deux de ses films avaient été édités aux USA : Va, va deux fois vierge et L’Extase des anges qui possédaient la
particularité d’avoir ses bobines 3 et 4 inversées sur le DVD rendant le film
encore plus énigmatique. Par association, Wakamatsu m’avait entraîné vers un
autre cinéaste, célèbre en apparence mais dont la plupart des films étaient
invisibles : Nagisa Ôshima. La filmographie d’Ôshima dans les années 60
est une série de déflagration : outre Contes cruels de la jeunesse et L’Enterrement
du soleil
, je plongeais dans les austères et fascinants Nuit et brouillard au
Japon
et La Cérémonie, le déchaîné L’Obsédé en plein jour, les glaçants Le Petit
garçon
et La Pendaison, et surtout Le Journal du voleur de Shinjuku qui allait
occuper une place très particulière dans ma vie. J’y découvrais la puissance de l’underground
japonais et me mis à collecter tout ce que je pouvais sur Tadanori Yokoo, Juro
Kara, Simon Yotsuya ou Akaji Maro.  Le
Journal du voleur de Shinjuku
formait pour moi une trilogie informelle avec Les
Funérailles de roses
de Toshio Matsumoto et Premier amour, version infernale de
Susumu Hani, comme un portait éclaté de la jeunesse du Swinging Tokyo. Remonter
la filmographie d’Ôshima m’amena jusqu’à L’Empire des sens.  J’avais découvert le film à 20 ans et c’étaient
les premières images de sexe explicite que je voyais sur un grand écran. Je me
souvenais de la sensation presque hallucinatoire que m’avaient procurées certaines
scènes comme la fellation de Sada. L’impression d’être au-delà des images coulé
dans quelque chose de doux, chaud et humide dépassant la simple excitation
sexuelle. Ôshima faisait sentir l’amour de façon sensible. Le revoyant, chargé
de ses films des années soixante, j’y ai découvert encore bien d’autres choses.

Et il y eu aussi la tristesse de voir disparaître Wakamatsu
et Oshima à quelques mois d’intervalle le 17 octobre 2012 et le 15 janvier
2013.

Par la suite, dans plusieurs travaux sur Ôshima, des textes
pour les Cahiers du cinéma, pour le programme de la Cinémathèque, des vidéos,
des émissions télévisées, je réservais toujours une place à L’Empire des sens
qui me faisait l’effet d’un ilot et d’un film orphelin. L’Empire des sens qui a
fait découvrir Ôshima jusqu’alors confidentiel, est sans aucun doute le film
japonais le plus célèbre au monde mais paradoxalement il marque presque la fin de sa carrière qui
se limitera à quatre films. Plusieurs cinéastes s’y confronteront pour représenter
l’amour intégral, sans jamais parvenir à en égaler la pureté. J’avais intitulé
mon livre précédent « L’Adolescente japonaise ou l’impératrice des signes »
faisant un clin d’œil à Abe Sada derrière le pastiche de Roland Barthes.
Voulant attaquer un livre sur Ôshima, je décidais donc de prendre L’Empire
des sens
comme point de départ.

Au cours de mes recherches, je
tombais dans un gouffre. Je ne savais presque rien de la vie de cette femme qui
pourtant, sous les traits d’Eiko Matsuda, était devenue l’un des visages
iconiques du cinéma japonais. Je découvrais son enfance, le viol dont elle
avait été victime à 14 ans, sa vie d’errance de maisons de geisha en bordels,
ses multiples identités, jusqu’à sa rencontre en 1936 avec Kichi l’homme de sa
vie. Quelques minutes du film Déviances et Passions de Teruo Ishii me
terrassèrent avec l’apparition d’Abe Sada, vieille dame dans le Japon bétonné
de 1969.

Sada allait m’apporter ce que j’aime le plus lorsque j’écris
sur le cinéma : une narration. De la même façon que le vampire de mon livre Le Miroir
obscur
traversait tous les états du cinéma, c’est Sada, la véritable Abe Sada,
qui allait me guider dans L’Empire des sens. J’allais à mon tour rendre hommage
à celle qu’Oshima appelait une « femme merveilleuse ». Au cours de
longues soirées qui m’amenaient parfois au cœur de la nuit je suivais ses
traces. C’est à ce moment que j’ai aussi plongé dans le répertoire de Keiko
Fuji, la chanteuse de Enka, qui en quelque sorte est devenue la voix de mon
héroïne. Parfois vers trois heures du matin, c’était comme si la présence de
Sada devenait très légèrement tangible à mes côtés. Le saké n’y était bien sûr pas
pour rien. Pendant combien de temps pouvais-je tenir la figure, conserver sa
persistance ? Jusqu’au célèbre fait-divers et son procès. Mais plus loin
encore sa sortie de prison, la guerre, les années 50… Sada était toujours là et
continuait à mener sa vie de femme, rencontrant des écrivains, participant à
des représentations théâtrales. Elle traversait les époques et elle ne disparut
(ou plutôt s’évapora) dans les années 70 que pour renaître sous les traits d’Eiko
Matsuda dans L’Empire des sens, entraînant à nouveau scandales et procès. Le
visage de Sada d’ailleurs n’était pas un mystère : il y avait celui de la
jeune femme au sourire incroyable arrêtée par des inspecteurs aux mines ahuries
comme s’ils tombaient eux-aussi sous le charme. Et puis le visage de la femme
mure des années 50 enfin l’obachan (mamie) des années soixante. Toutes ces
femmes étaient bien sûr Sada mais étaient-elles pour autant la Sada qui m’avait
accompagnée ? Je devais à mon tour inventer le visage de my own private Abe
Sada.

Entretemps, j’avais trouvé l’éditeur de mes rêves : Le
Lézard noir, qui m’avait initié aux mangas sulfureux de Suehiro Maruo. A travers
Sada, revenaient les démons du Japon qui passionnaient l’éditeur Stéphane Duval
autant que moi, et en premier lieu Mishima. C’est grâce à lui que j’ai donné un
visage à ma Sada puisqu’il accepta une idée un peu folle.

Les lecteurs de ce blog savent la place qu’occupent les
peintures de Rina Yoshioka dans mon imaginaire. Rina travaillait à cette époque
sur une peinture de femme yakuza pour l’exposition Ultime Combat, arts martiaux
d’Asie au Musée du Quai Branly. Je lui demandais de créer une Sada qui ne devait
pas ressembler à Eiko Matsuda mais à un mélange entre la vraie Sada et Junko
Miyashita, l’actrice du magnifique La Véritable histoire d’Abe Sada de Noboru
Tanaka. Elle me fournit plusieurs esquisses, et je dois avouer que je l’ai un
peu épuisée à lui en demander toujours de nouvelles. Le visage était trop rond
ou trop mince, elle était trop vieille ou trop juvénile, le regard trop aguicheur…
J’ai un peu honte en y repensant car je l’obligeais en réalité à devenir une médium
et à tâtonner à l’intérieur de ma propre psyché. Je ne la remercierai jamais
assez pour sa patience. Et puis un jour, j’ai vu Sada apparaître dans sa
chambre d’auberge et me regarder, accroupie devant la table où s’entassaient
les bouteilles de saké, tenant entre ses doigts la lanière de son kimono rouge.
Par la fenêtre, une clarté lunaire baignait les maisons en bois de cette rue du
Tokyo des années 30.  J’avais particulièrement
insisté sur la présence de la lune. Je ne sais toujours pas pourquoi. Rina mit
en quelque sorte le point final à mon livre, et sa peinture devint une préface
que l’on fit figurer dans le sommaire.

J’arrête également ici les souvenirs de l’écriture de mon
livre, et alors qu’un froid polaire s’est étendu sur Paris et qu’un retour au
Japon semble encore lointain, je me verse un verre de saké, et écoute une fois
de plus Keiko Fuji chanter que les rêves fleurissent la nuit.



Cérémonies – au cœur de l’empire des sens.


A commander sur la boutique du Lézard noir ici