23 juillet : Strane giornate a Roma

L’encre dans la peau



Le catalogue de l’exposition « Tatouages du monde flottant », au musée départemental des arts asiatiques à Nice est sorti. J’y ai écrit un texte sur (évidemment) les tatouages dans les films de yakuzas. J’y étudie pourquoi le tatouage n’apparaît pas dans les films de « gurentai » des années 50, et en quoi son apparition change radicalement la nature du genre. J’aurais l’occasion d’y revenir dans un prochain épisode des « saisons des yakuzas ». 


Cette fascinante exposition, qui se tient du 1er juillet au 3 décembre, retrace 300 ans de figures tatouées. 

Et si je devais choisir un tatouage, lequel serait-ce ? Peut-être Inari le dieu renard car le premier nom de ma famille, il y a quelques siècles était « Goupil ».

 

Sur l’étagère de Rina Yoshioka


La nouvelle livraison de Tempura (été 2023) s’intéresse au « Vintage ». J’ai consacré un article à Rina Yoshioka, mon artiste japonaise contemporaine préférée. Rina nous fait visiter son atelier, et les objets et images qui l’inspirent. Ce n’est pas seulement le chrame « rétro » qu’elle retient dans les magazines érotiques des années 60 et 70, mais très concrètement comment représenter les corps des femmes vivant en ce temps-là. C’est donc de la dimension documentaire et sociologique de sa peinture dont j’ai discuté avec Rina.

Une des dernières œuvres de Rina : cette femme en rouge dans un quartier de bars, veillée bien sûr par un chat débonnaire.



Nella Città dell’Inferno



Je vais passer quelques jours à Rome, devenue le temps de la canicule (entre 37° et 43°), la città dell’inferno. Je me réfugie dans la fraicheur de ses musées, pour assouvir une de mes passions : la statuaire gréco-romaine. J’aime particulièrement les bustes d’hommes politiques, de guerriers ou de simples notables, car derrière chacun se trouve un homme qui a vécu il y a plusieurs milliers d’années de cela. Comment ne pas penser qu’ils nous regardent à travers les siècles et jugent sévèrement notre époque ? 


A Rome, je ne m’intéresse pas spécialement au Japon, mais plutôt aux fumetti, les petits formats des aventures de Diabolik ce Fantômas italien baroque et glamour, ou de Dylan Dog, le romantique détective de l’occulte dont la France a toujours raté la publication. Bien sûr, je rends hommage à Valentina, la  belle milanaise dont j’achète rituellement un album à chaque voyage.

Pourtant dans la librairie de la gare de Roma Termini, je ne peux m’empêcher de photographier les mangas qui s’étalent par centaines, me rappelant que l’Italie a été bien en avance sur la France dans ce domaine. 


Il n’y a qu’à voir les éditions des chefs-d’œuvre de Ryoko Ikeda qui s’étalent sur plusieurs rayonnages alors que chez nous on ne trouve que La Rose de Versailles et Très cher frère, ce dernier épuisé depuis des années.




Crimes et pastèques

Quoi de plus agréable que de regarder en été un de ces films de « mystery » des années 70, que l’on pourrait aussi appeler « film de village maudit » ou « giallo campagnard japonais ». Bannai Tarao – The Tragedy in the Devil-Mask Village (1978) de Kazuhiko Yamaguchi, est une production Toei essayant de profiter du succès des adaptations des romans de Seishi Yokomizo. Akira Kobayashi interprète Bannai Tarao, un détective (en apparence) cacochyme, as du grimage (dont la plupart ne tromperaient pas un enfant de cinq ans), enquêtant sur des meurtres d’héritières dans la campagne reculée. Lorsqu’il se déguise en chauffeur de taxi borgne, il ne peut s’empêcher de mettre dans son autoradio une cassette… d’Akira Kobayashi. 

Kazuhiko Yamaguchi est le réalisateur de la géniale série Delinquent Girl Boss avec Reiko Oshida, et de plusieurs films de karaté avec Sonny Chiba. Il se montre particulièrement inspiré dans ce whodunit, dont les décors de studio et les crépuscules flamboyants ne dépareraient pas chez Nobuhiko Obayashi.

Un même rouge-sang teinte les pastèques, les kimonos des poupées diaboliques, et les masques des démons.

Les meurtres sont orchestrés avec une maestria toute italienne, en particulier celle d’une jeune fille amatrice d’automate, dont la pendaison « suspiriesque » fait appel à tout un système de cordes et de poulies, telle une de ces « mécaniques fatales » chères à Kiyoshi Kurosawa.


La signature du tueur est un masque de la démone Hannya, bien connue des amoureux d’Onibaba.


The Tragedy in the Devil-Mask Village bénéficie également d’un superbe générique « démoniaque » faisant intervenir une troupe butô, probablement celle de Tatsumi Hijikata. 

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Photo d’ouverture de Shorato Akemiya

Abe Sada et moi

 

Abe Sada par Rina Yoshioka, peinture réalisée pour mon livre

Il y a un peu plus d’une quinzaine d’années, j’avais fait
partie d’un petit groupe de cinéphiles, ne se connaissant pas à l’origine mais qui,
par une étrange synchronicité, découvraient en même temps les films de Kôji
Wakamatsu. Les cassettes vidéo et les fichiers numériques s’échangeaient à
cette époque où seuls deux de ses films avaient été édités aux USA : Va, va deux fois vierge et L’Extase des anges qui possédaient la
particularité d’avoir ses bobines 3 et 4 inversées sur le DVD rendant le film
encore plus énigmatique. Par association, Wakamatsu m’avait entraîné vers un
autre cinéaste, célèbre en apparence mais dont la plupart des films étaient
invisibles : Nagisa Ôshima. La filmographie d’Ôshima dans les années 60
est une série de déflagration : outre Contes cruels de la jeunesse et L’Enterrement
du soleil
, je plongeais dans les austères et fascinants Nuit et brouillard au
Japon
et La Cérémonie, le déchaîné L’Obsédé en plein jour, les glaçants Le Petit
garçon
et La Pendaison, et surtout Le Journal du voleur de Shinjuku qui allait
occuper une place très particulière dans ma vie. J’y découvrais la puissance de l’underground
japonais et me mis à collecter tout ce que je pouvais sur Tadanori Yokoo, Juro
Kara, Simon Yotsuya ou Akaji Maro.  Le
Journal du voleur de Shinjuku
formait pour moi une trilogie informelle avec Les
Funérailles de roses
de Toshio Matsumoto et Premier amour, version infernale de
Susumu Hani, comme un portait éclaté de la jeunesse du Swinging Tokyo. Remonter
la filmographie d’Ôshima m’amena jusqu’à L’Empire des sens.  J’avais découvert le film à 20 ans et c’étaient
les premières images de sexe explicite que je voyais sur un grand écran. Je me
souvenais de la sensation presque hallucinatoire que m’avaient procurées certaines
scènes comme la fellation de Sada. L’impression d’être au-delà des images coulé
dans quelque chose de doux, chaud et humide dépassant la simple excitation
sexuelle. Ôshima faisait sentir l’amour de façon sensible. Le revoyant, chargé
de ses films des années soixante, j’y ai découvert encore bien d’autres choses.

Et il y eu aussi la tristesse de voir disparaître Wakamatsu
et Oshima à quelques mois d’intervalle le 17 octobre 2012 et le 15 janvier
2013.

Par la suite, dans plusieurs travaux sur Ôshima, des textes
pour les Cahiers du cinéma, pour le programme de la Cinémathèque, des vidéos,
des émissions télévisées, je réservais toujours une place à L’Empire des sens
qui me faisait l’effet d’un ilot et d’un film orphelin. L’Empire des sens qui a
fait découvrir Ôshima jusqu’alors confidentiel, est sans aucun doute le film
japonais le plus célèbre au monde mais paradoxalement il marque presque la fin de sa carrière qui
se limitera à quatre films. Plusieurs cinéastes s’y confronteront pour représenter
l’amour intégral, sans jamais parvenir à en égaler la pureté. J’avais intitulé
mon livre précédent « L’Adolescente japonaise ou l’impératrice des signes »
faisant un clin d’œil à Abe Sada derrière le pastiche de Roland Barthes.
Voulant attaquer un livre sur Ôshima, je décidais donc de prendre L’Empire
des sens
comme point de départ.

Au cours de mes recherches, je
tombais dans un gouffre. Je ne savais presque rien de la vie de cette femme qui
pourtant, sous les traits d’Eiko Matsuda, était devenue l’un des visages
iconiques du cinéma japonais. Je découvrais son enfance, le viol dont elle
avait été victime à 14 ans, sa vie d’errance de maisons de geisha en bordels,
ses multiples identités, jusqu’à sa rencontre en 1936 avec Kichi l’homme de sa
vie. Quelques minutes du film Déviances et Passions de Teruo Ishii me
terrassèrent avec l’apparition d’Abe Sada, vieille dame dans le Japon bétonné
de 1969.

Sada allait m’apporter ce que j’aime le plus lorsque j’écris
sur le cinéma : une narration. De la même façon que le vampire de mon livre Le Miroir
obscur
traversait tous les états du cinéma, c’est Sada, la véritable Abe Sada,
qui allait me guider dans L’Empire des sens. J’allais à mon tour rendre hommage
à celle qu’Oshima appelait une « femme merveilleuse ». Au cours de
longues soirées qui m’amenaient parfois au cœur de la nuit je suivais ses
traces. C’est à ce moment que j’ai aussi plongé dans le répertoire de Keiko
Fuji, la chanteuse de Enka, qui en quelque sorte est devenue la voix de mon
héroïne. Parfois vers trois heures du matin, c’était comme si la présence de
Sada devenait très légèrement tangible à mes côtés. Le saké n’y était bien sûr pas
pour rien. Pendant combien de temps pouvais-je tenir la figure, conserver sa
persistance ? Jusqu’au célèbre fait-divers et son procès. Mais plus loin
encore sa sortie de prison, la guerre, les années 50… Sada était toujours là et
continuait à mener sa vie de femme, rencontrant des écrivains, participant à
des représentations théâtrales. Elle traversait les époques et elle ne disparut
(ou plutôt s’évapora) dans les années 70 que pour renaître sous les traits d’Eiko
Matsuda dans L’Empire des sens, entraînant à nouveau scandales et procès. Le
visage de Sada d’ailleurs n’était pas un mystère : il y avait celui de la
jeune femme au sourire incroyable arrêtée par des inspecteurs aux mines ahuries
comme s’ils tombaient eux-aussi sous le charme. Et puis le visage de la femme
mure des années 50 enfin l’obachan (mamie) des années soixante. Toutes ces
femmes étaient bien sûr Sada mais étaient-elles pour autant la Sada qui m’avait
accompagnée ? Je devais à mon tour inventer le visage de my own private Abe
Sada.

Entretemps, j’avais trouvé l’éditeur de mes rêves : Le
Lézard noir, qui m’avait initié aux mangas sulfureux de Suehiro Maruo. A travers
Sada, revenaient les démons du Japon qui passionnaient l’éditeur Stéphane Duval
autant que moi, et en premier lieu Mishima. C’est grâce à lui que j’ai donné un
visage à ma Sada puisqu’il accepta une idée un peu folle.

Les lecteurs de ce blog savent la place qu’occupent les
peintures de Rina Yoshioka dans mon imaginaire. Rina travaillait à cette époque
sur une peinture de femme yakuza pour l’exposition Ultime Combat, arts martiaux
d’Asie au Musée du Quai Branly. Je lui demandais de créer une Sada qui ne devait
pas ressembler à Eiko Matsuda mais à un mélange entre la vraie Sada et Junko
Miyashita, l’actrice du magnifique La Véritable histoire d’Abe Sada de Noboru
Tanaka. Elle me fournit plusieurs esquisses, et je dois avouer que je l’ai un
peu épuisée à lui en demander toujours de nouvelles. Le visage était trop rond
ou trop mince, elle était trop vieille ou trop juvénile, le regard trop aguicheur…
J’ai un peu honte en y repensant car je l’obligeais en réalité à devenir une médium
et à tâtonner à l’intérieur de ma propre psyché. Je ne la remercierai jamais
assez pour sa patience. Et puis un jour, j’ai vu Sada apparaître dans sa
chambre d’auberge et me regarder, accroupie devant la table où s’entassaient
les bouteilles de saké, tenant entre ses doigts la lanière de son kimono rouge.
Par la fenêtre, une clarté lunaire baignait les maisons en bois de cette rue du
Tokyo des années 30.  J’avais particulièrement
insisté sur la présence de la lune. Je ne sais toujours pas pourquoi. Rina mit
en quelque sorte le point final à mon livre, et sa peinture devint une préface
que l’on fit figurer dans le sommaire.

J’arrête également ici les souvenirs de l’écriture de mon
livre, et alors qu’un froid polaire s’est étendu sur Paris et qu’un retour au
Japon semble encore lointain, je me verse un verre de saké, et écoute une fois
de plus Keiko Fuji chanter que les rêves fleurissent la nuit.



Cérémonies – au cœur de l’empire des sens.


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Abe Sada en 1969

André Breton n’a pas rencontré Violette Nozières ni Jean Genet les sœurs Papin. En revanche, Tatsumi Hijikata, l’inventeur de la danse butô, a bien rencontré Abe Sada et a même été pris en photo avec elle.


Cela atteste de la popularité de Sada dans l’avant-garde japonaise initiée à la culture de la transgression française par le flamboyant Shibusawa Tatsuhiko. Cette star des milieux intellectuels traduisait Sade et Bataille et posait en vêtements psychédéliques devant une reproduction de La Poupée d’Hans Bellmer. 


Abe Sada était pour ces intellectuels férus de surréalisme la plus pure incarnation de l’Amour fou. Cette intelligentsia se rendait dans le bar Hoshikikusui où Sada était la serveuse et l’attraction. Telle Lola Montès, au cours d’une descente d’escalier théâtrale, elle se mettait en scène pour des clients (faussement) tétanisés et protégeant avec leurs mains leur entrejambe. 

« Je veux une photo capturant l’âme pure de Sada », avait demandé le danseur au photographe Fujimori Hideo. Cette photo servit en 1972 d’affiche à la rétrospective chorégraphique «Grand motif dansé du sacrifice enflammé » de la troupe de Hijikata. Abe Sada était alors âgée de 64 ans

Les rapports entre Sada et les artistes d’avant-garde japonais sont étudiés dans mon livre  Cérémonies – au cœur de l’empire des sens.


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Necronomidol : Ithaqua

Les
Necronomidol sont nos petites chamanes préférées de la J-pop. Dans le premier
clip de leur album Deathless, elles invoquent une créature lovecraftienne :
Ithaqua, seigneur de la neige et des vents glacés. Elles sont filmées dans les
forêts enneigées du nord du Japon, terre mythique de religions plus anciennes
encore que le shintoïsme et célébrées par des prêtresses en peaux de bêtes
collectant les ossements et les pierres. C’est aussi de ces paysages de neige
qu’est issu le butô torturé de Tatsumi Hijikata, comme si la blancheur glacée
était la cristallisation des ténèbres. C’est ce qui fascine dans la
vidéo : ce froid qui les enserre et que leurs frissons rendent perceptible.
Elles évoluent dans un monde qui, paradoxalement, associe le froid à
l’hypersensibilité et au trouble charnel, mais aussi à l’extase, comme celle
qui saisit Sari la jeune fille aux cheveux verts. Bien qu’elle en soit la
parfaite antithèse, le ventre dénudé de Risaki Kakizaki est dans ce contexte
l’image la plus érotique que la J-pop a produit depuis Heavy Rotation des AKB48. Ithaqua est donc la vidéo des
Necronomidol qui décrit au mieux le territoire unique qu’elles construisent. Ce
refus d’appartenir au monde bariolé et électrique de leurs consœurs, quitte à
se figurer en monstres, fantômes ou sorcières, en fait des figures en retrait,
aristocratiques et un peu hautaines. Mais cette terre maudite, si elle est leur
royaume sera aussi leur tombeau nous dit la vidéo qui les voit s’effondrer une
à une. Les Necronomidol est bien le groupe le plus romantique de la J-pop.  

Tatsumi Hijikata et le démon de l’île solitaire

La récente
parution du génial roman-feuilleton (1929-1930) d’Edogawa Ranpo Le démon de l’île solitaire (éditions
Wombat), m’a incité à reposter et corriger ce texte consacré aux liens entre le
danseur butô Tatsumi Hijikata et le film de
Teruo Ishii Horrors of a Malformed Man. En
effet, j’avais attribué comme origine au film un autre récit de Ranpo, L’île Panorama écrit en 1926. Les deux
romans sont bien sûr proches : dans l’un un démiurge modifie l’organisme
humain, dans l’autre, il tord selon ses propres lois délirantes l’espace et l’architecture.
S’il calque son récit sur Le Démon…, Ishii
emprunte tout de même à L’île panorama
la promenade en barque sur la rivière et la découverte des maléfices du
territoire, preuve de sa connaissance l’œuvre de Ranpo. Enfin, comme dans la plupart
des récits de Ranpo, il est question d’un homme devenu un dieu fou, soit parce
qu’il se pense un meurtrier insoupçonnable comme le fameux promeneur du grenier
ou la femme fatale de La Proie et l’ombre,
soit parce qu’il boucle le monde autour de sa seule figure despotique. L’île maléfique,
l’inversion du corps fasciste en corps monstrueux, et le démon infanticide sont
ici les évidentes métaphores d’un Japon en pleine folie belliciste. 






Les horreurs des hommes malformés 

« Quand le voyageur qui sort de la vaste plaine se retrouve là, soudain face à ces créatures artificielles, humaines et végétales, il suffoque devant la beauté fantastique de ce monde irréel. »
Edogawa Ranpo, L’île panorama (1926).



Horrors of a Malformed Man (Kyofu kikei ningen, 1969) adapté du Démon de l’île solitaire d’Edogawa Ranpo est la plus célèbre des collaborations entre Teruo Ishii, esthète du cinéma érotique (Femmes criminelles, Orgies sadiques de l’ère Edo), et Tatsumi Hijikata, fondateur de la danse butô. Pour saisir le caractère miraculeux de la rencontre, il faudrait imaginer Antonin Artaud dans le rôle de César, le somnambule du Cabinet du Dr. Caligari, ou Julian Beck et le Living Theater rejouant leur Frankenstein pour Roger Corman.







En cette fin des années 60, Teruo Ishii profite du regain d’intérêt pour les romans étranges d’Edogawa Ranpo (1894-1965). Père du roman policier japonais, Ranpo fut aussi l’initiateur d’une de ses variations, davantage tournée vers l’insolite et l’horreur : l’ero-guro, abréviation japonaise d’érotisme et de grotesque. Adapter ces récits cruels et décadents permettait aux studios de s’inscrire dans la culture underground de l’époque, et proposer une version luxueuse des films indépendants de Terayama, Wakamatsu ou Hani. Si La Bête aveugle (Moju, 1969) de Masumura s’inspire dans son générique des photos de Pierre Molinier, Le Lézard noir (Kurotokage, 1968) de Fukasaku, a pour interprètes l’onagata Miwa Akihiro, reine de la scène gay tokyoïte, et Yukio Mishima qui en signe l’adaptation. Qu’un danseur d’avant-garde joue un savant fou chez un maître de la série B érotico-sadique était donc moins singulier qu’il n’y paraît.



Le film est une adaptation relativement fidèle du récit de Ranpo : chirurgien infirme aux doigts palmés, Jougorou Mokota (Tatsumi Hijikata) capture des enfants et des vieillards dans le but d’édifier une société d’« hommes malformés » et d’inverser les valeurs du beau et du laid. Les monstres en question ne sont autres que la troupe d’Hijikata, la Ankoku Butoh School, conservant leurs costumes et maquillages de scène.
Chez Teruo Ishii, les écrits de Ranpo ne deviennent pas un simple prétexte à l’exhibition des « scandaleux » interprètes de la danse butô. Accentuant les traits les plus macabres des récits de Poe, l’ero-guro fut d’abord une littérature du corps et de ses métamorphoses. Hijikata trouva dans cet effroyable bestiaire humain, ce catalogue de chair souffrante et cette Psychopathia sexualis exubérante, l’équivalent japonais des auteurs occidentaux « infernaux » qu’il vénérait, Sade, Lautréamont, Artaud ou Bataille.


Chimères de l’ero-guro

Le terme « grotesque » renvoie aux « fantaisies monstrueuses » de Poe (le recueil Tales of the Grotesque and Arabesques), mais plus largement à la catégorie artistique adoptant ce terme dès la fin du XVe siècle. « Les artistes, écrit Vasari, y représentaient des difformités monstrueuses créées du caprice de la nature ou de leur fantaisie extravagante : ils (…) transformaient les pattes d’un cheval en feuillage, les jambes d’un homme en pattes de grue et peignaient ainsi une foule d’espiègleries et d’extravagances. » (1)



Les sonorités mêmes du terme « ero-guro », gutturales et sinistres, sont évocatrices de ce monde hanté par des gargouilles humaines, assassins diaboliques souvent contrefaits. Dans l’ero-guro, comme chez Tod Browning et Lon Chaney dont les films seraient le pendant occidental, l’être humain est condamné à perdre sa stature et à ramper. Il ya déjà les prémisses du corps obscur que Hijikata explorera, ces torsions animales et cet effroi blafard. L’écrivain et le chorégraphe partageaient une obsession commune pour les insectes, sans doute fascinés par la répulsion qu’ils provoquent et leur aspect chimérique.

Dans son gigantesque atelier, le sculpteur de La Bête aveugle évolue telle une araignée sur d’immenses moulages de membres féminins, des ventres, des seins, des fesses… L’« art tactile » auquel il initie sa maîtresse, se sculpte à même la peau et les nerfs, en une série de blessures puis de mutilations. « Le couple de monstres aveugles au milieu des ténèbres trouva ainsi un plaisir sans égal dans ces ultimes caresses. » (2) Chez Masumura, de façon encore plus radicale, le couple finit par déserter l’espèce humaine. Le monde tactile devient « le monde des insectes, des étoiles de mer et des méduses, le monde des espèces inférieures. Au fin fond de cet univers, il n’y avait finalement que la mort, la mort et les ténèbres. »

*

Autre homme-insecte, le lieutenant mutilé de La Chenille. Revenant du front défiguré, sourd, muet, et amputé des quatre membres, il n’est plus qu’une masse de chair avide. « Sa vie s’était alors réduite à la satisfaction immédiate de son appétit et de ses instincts sexuel. » (3) Lui crevant les yeux, détruisant ainsi sa dernière possibilité de communication humaine, son épouse scelle définitivement le devenir-animal du lieutenant.

Dans les années 20 et 30, l’ero-guro et ses créatures, et particulièrement l’atroce lieutenant chenille, étaient contraires au Japon impérialiste et son l’idéal absolu : un soldat taillé d’un seul bloc dans le patriotisme (4). Dans les années soixante, Hijikata inventait des corps eux-aussi irrécupérables par la société du « miracle japonais » et de la culture des loisirs. La Rébellion de la chair (1969), spectacle contemporain du film d’Ishii, était également titré « Hijikata et les Japonais », comme si le danseur traçait une ligne franche entre lui et ses concitoyens. Tatsumi Hijikata écrivait en 1961 : « Cet usage du corps dénué de toute finalité auquel je donne le nom de « danse », je le veux être l’ennemi le plus détestable et le plus tabou de notre société productiviste. » (5)



La rébellion de la chair

Avec la plastique somptueuse du cinéma d’exploitation japonais de l’époque (image scope et couleurs éclatantes), Les Horreurs des hommes malformés offre un document précieux sur Hijikata et la Ankoku Butoh School à la fin des années 60.



L’apparence d’Hijikata est conforme à celle de La Rébellion de la chair : barbu, les cheveux hirsutes, un trait de fard blanc sur le nez ; vêtu d’une longue robe blanche, il se meut avec une dérangeante féminité. Teruo Ishii reprend également la scène dite de « La Procession du roi crétin » : Hijikata, debout sur un palanquin bordé de moustiquaires, est porté par ses disciples recouverts de peinture argentés. Comme le décrit Kuniyoshi Kasuko, dans la chorégraphie originale, Hijikata, qui jouait à la fois le rôle du roi et de la mariée, ouvrait brutalement sa robe de noce et révélait un corps émacié et viril. Autre accessoire emprunté à la pièce, de grands panneaux de cuivres tournoyants, qui multiplient et transforment en arabesques les silhouette des danseurs. En jouant sur le travesti, le dédoublement, les reflets déformés, les parures absurdes de feuillages et de pattes de poulets, Ishii déplace ses monstres dans le champ du rituel et du symbole. Les malformations promises par le titre ne cessent jamais d’être jouées et dansées, faisant du butô l’effet spécial majeur du film.



Le seul danseur à ne pas exhiber son anatomie est Hijikata lui-même, qui la tient cachée sous sa longue robe blanche. La malformation n’est pas localisée dans le corps mais dans la théorie qu’il propose. Ainsi, sa robe de femme portée retournée, symbolise l’inversion des genres et la subversion de leurs codes. Hijikata n’a même pas besoin d’opérer pour malformer les hommes car sa gestuelle désossée désarticule déjà l’humanité ; son androgynie lui permet d’arracher le masculin et le féminin et les mélanger ensemble, comme il le fera en soudant une jeune fille kawai à un colosse hideux. Ce rôle de créateur de monstre, version freak du docteur Moreau, devient finalement la métaphore du chorégraphe et chef de troupe que fut Hijikata.



Le chant du fœtus

Récit gothique endiablé à base de substitutions d’identités, de jumeaux séparés et d’inceste, Les Horreurs des hommes malformés s’avère classiquement une quête de l’origine. Si elle concerne le roman familial du héros, elle apparaît surtout comme un processus de régression des corps, à la rencontre des monstres intimes de l’organisme et de l’anatomie.



Les premiers monstres habitent les berges du fleuve que les personnages descendent en barque. Entrent en scène, une tribu de filles nues, des fers à cheval sous les seins, qui caracolent et agitent leurs crinières ; d’autres danseuses, centaures grotesques aux partis mal ajustées, sont greffées à des chèvres ensanglantées ; des golems crucifiés sortent de la mer, se prosternent devant des autels enflammés et vénèrent des momies.

Plus tard, les créatures infirmes ou débiles qui hantent le village sont le versant douloureux de ce butô carnavalesque et sauvage. Monstres tristes, prostrés ou aliénés, ils disparaissent sous les bandages, les fils de soies ou les tumeurs minérales. Leur chair est malade, affamée jusqu’à se dévorer elle-même. C’est un autre enfer, celui des hospices, du cancer et de la psychiatrie.
La dernière métamorphose s’effectue dans la salle d’opération de Jougorou Mokota, devenant la humani corporis fabrica de Tatsumi Hijikata.



Derrière la table d’opération, trois souriantes chasseuses de papillon, leurs filets à la main, le torse ouvert, exhibent poumons et intestins. Ces coquettes poupées anatomiques sont la reprise humoristique des maquillages butô inspirés par le surréalisme. Dans Émotion métaphysique (1967), Hijikata exhibait une colonne vertébrale, peinte sur le modèle de l’ange anatomique de Gautier D’Agoty. Il se drapait également de tissus écarlates en lambeaux, comme de la chair à vif. Tôishi kamano, quant à lui, faisait palpiter sur son dos le dessin d’une vulve gigantesque.
Nues et recroquevillées sur des étagères, des larves humaines, à la peau d’argile blanche écaillée et aux yeux morts, sont reliées entre elles par des tuyaux, à la fois perfusions et cordons ombilicaux.


*
Ils reproduisent une chorégraphie dans laquelle les danseurs Akira Kasai et Mitsutaka Ishii, partageant le même cordon ombilical, se nourrissaient d’eux-mêmes comme des fœtus vampires. D’autres fœtus adultes, recroquevillés et ligotés, pendent au plafond comme des fruits mûrs.
Cette nuit du corps que danse Hijikata s’avère bien différente de celle dont s’extirpait l’homme de Vésale. Sortant de l’obscurantisme du moyen-âge, fier et oublieux de ses chairs à vifs, l’écorché était le héraut de l’Europe des Lumières. A l’inverse, Hijikata s’enfonce en lui-même, et nous entraîne dans la nuit rouge, préférant la compagnie des fantômes à celle de ses contemporains. Du corps archaïque et ritualisé au corps hospitalisé, de l’écorché au fœtus, l’homme d’Hijikata retourne à l’effroi de sa conception.


« Fœtus,

Fœtus
Pourquoi t’agites-tu ?
Tu vois l’âme de ta mère
Et elle te fait peur ? » **

* Akira Kasai et Mitsutaka Ishii
**Kyûsaku Yumeno, Dogra Magra (1935), ed Philippe Picquier, 2003, trad. Patrick Honnoré.




Paru dans Vertigo n°34 spécial Japon, Septembre 2008.






(1) Giorgio Vasari, De la peinture, vers 1550.







(2) Edogawa Ranpo, La Bête aveugle (1931), ed. Philippe Picquier, 1992, trad. Rose-Marie Makino-Fayolle.







(3) Edogawa Ranpo, « La Chenille » (1929) in La Chambre rouge, ed. Philippe Picquier, 1992, trad. Jean-Christian Bouvier.







(4) La Chenille fut d’ailleurs interdit de publication pendant toutes les années de guerre.







(5) Tatsumi Hijikata, cité par Kuniyoshi Kazuko, « Repenser la danse des ténèbres » in Butô(s), CNRS Editions, 2002.








Photos : Les Horreurs des hommes malformés




sauf * Orgies sadiques de l’ère Edo (1969)de Teruo Ishii dont Hijikata a chorégraphié le genérique.






Paru dans Vertigo n°34 spécial Japon, Septembre 2008.

Akaji Maro, J’irai comme un chameau fou

En novembre 2014, la compagnie butô le Dairakudakan (« le
grand vaisseau du chameau ») était venue présenter Symphonie M à la Maison de la culture du Japon à Paris. Dans ce
voyage sidérant au pays des morts, on croisait de séduisantes Ménades et des
hommes en noir aux gestes d’insectes, comme échappés d’un manga de Suehiro Maruo.
Maître de cet univers : le charismatique chorégraphe Akaji Maro tout à
tour diva en robe blanche et perruque étoilée, fillette folle ou vielle femme
obscène. A 71 ans, Maro se produit encore presque nu, le corps recouvert de
peinture blanche comme les maîtres Tatsumi Hijikata et Kazuo Ohno.  Si Maro est une star internationale de la
danse, pour les Japonais il est aussi une figure familière du cinéma et de la
télévision où son physique de pirate burlesque fait merveille. Second rôle
d’une multitude de films et de dramas, on peut le voir chez Sono Sion, Takeshi
Kitano, Naomi Kawase et même chez Tarantino dans Kill Bill Vol.1.  Si Maro est
une figure culte, c’est aussi comme acteur privilégié des mouvements
d’avant-garde des années 1960. Pendant sa tumultueuse jeunesse, Maro a croisé
le butô sombre et primitif du pionnier Tatsumi Hijikata, le kabuki situationniste
de Juro Kara et le cinéma révolutionnaire de Nagisa Oshima. Dans cette
résurgence du  monde flottant d’Edo, les artistes
étaient encore des figures scandaleuses et marginales, se donnant des allures
de monstres pour attaquer une société injuste. Encore aujourd’hui, c’est ce
souffle libertaire qui traverse les spectacles d’Akaji Maro.

Quel personnage
interprétez-vous dans Symphonie M ?
C’est moi-même. Je passe du bébé au vieillard, parce que le
corps contient une sorte de symphonie. Ce mélange d’anarchie et de mélancolie
peut être un peu déroutant pour le public mais je le laisse juger. C’est le
regard des autres qui forme ma présence sur scène. Le public me cuisine comme
il le veut.

Vous portez également
une robe.
La féminité fait partie de moi. Ça reflète l’admiration que
j’ai pour ma mère. C’était une femme qui adorait la littérature mais qui
n’avait pas d’aptitude sociale. Après la mort de mon père à la guerre, elle a
sombré dans la folie. Je n’en ai pas été témoin et donc j’essaye d’imaginer ce
qu’a pu être sa fin. Il me reste quelques photos d’elle et quand je me travestis,
j’ai l’impression de lui ressembler. J’ai l’angoisse de devenir fou comme elle
et j’essaye d’exorciser ce destin possible en le représentant sur scène.



Vous ressemblez parfois
à une poupée manipulée par d’inquiétants hommes en noir.
Ils ressemblent à des croque-morts, comme dans le film Departure sur les hommes qui maquillent
les cadavres. Ils peuvent aussi évoquer des serviteurs, mais en même temps, ce
sont eux qui me dominent. Je deviens alors une petite fille persécutée. Le
masochisme est au centre de la pièce et c’est d’ailleurs une des racines du butô.
Sans rien y pouvoir, le corps reçoit des choses extérieures comme la maladie,
le temps, l’air pur ou l’air pollué. On a beau ne pas vouloir subir les
radiations, on est bien obligé de respirer. Ce n’est pas en tordant la bouche
et en respirant de travers qu’on peut les éviter. On peut porter un masque mais
c’est un choix absurde puisque les radiations entrent de toute façon dans notre
organisme. En tous cas, notre corps contient une énorme symphonie chaotique et
mon butô consiste à l’extérioriser

Vos danseurs sont divisés
en deux par une corde rouge, l’effet est très graphique.
J’aime bien leur profil souligné par la corde rouge. On voit
une personne parce que la corde dessine une forme. Un peu comme dans certains tableaux
de Magritte où le contraste avec l’extérieur permet de distinguer la figure. Le
fard blanc qui couvre le corps des danseurs dessine aussi une forme, comme une
statue. On peut penser aux sculptures grecques, à celles de la Renaissance ou aux
personnages habillés et recouvert de plâtre de George Segal. Le maquillage
blanc immobilise le corps et arrête le temps.

Symphonie M s’inspire du livre des morts tibétain, c’est donc un
voyage initiatique.
Oui. Le livre des morts tibétain retrace le chemin vers
l’éveil. Il aide à sortir du karma de la réincarnation pour devenir vraiment le
vide, le rien et disparaître. C’est un peu comme un manuel divisé en 49 jours. Paradoxalement,
c’est une accumulation d’expériences que personne n’a pu raconter. Le livre
rassemble probablement les témoignages de moines qui, à force de jeûner et de
méditer, sont entrés dans une sorte d’état de mort. Lorsqu’on jeûne, au bout de
deux jours, on est la proie d’illusions : on se fait attaquer par de la
nourriture ou par des femmes séduisantes. On traverse des forets où volent des
boules lumineuses colorées et à la fin on se décompose dans la lumière blanche.
C’est comme ça qu’on atteint l’éveil. Mais moi, comme j’ai l’esprit espiègle,
même dans la lumière blanche, je résiste et je deviens une vieille folle
obsédée qui retire sa robe. Je ne cherche pas d’éveil religieux dans mon art.
Il faut se laisser attirer par les boules lumineuses colorées, pour devenir un
bon artiste. Se laisser séduire et recevoir des coups est enrichissant.



Comment entre-t-on au
Dairakudakan ?
Il n’y a pas de critère : je considère que tout le
monde possède un talent. C’est ma magie, ma sorcellerie. Depuis 40 ans, je ne
refuse personne et je ne courre jamais derrière ceux qui partent. Les danseurs qui
découvrent des notions ou des paroles qui se transforment en mouvement restent
dans la compagnie. Certains deviennent des saints, c’est à dire des cons, mais
les intelligents ont tendance à se détruire et à perdre le nord. Il n’arrive
plus à comprendre ce qu’ils font et je trouve ça très bien. Il faut se
débarrasser de la logique. Je leur demande de devenir un cheval mais c’est leur
propre cheval qu’ils doivent trouver. Je leur demande de danser une rivière. Certains
représentent des vagues et d’autres restent simplement assis et regardent la
rivière. Il suffit d’un an pour avoir un certain niveau. Après, ils doivent
développer une danse personnelle. Par exemple, cette expression classique du butô
où la bouche ouverte ressemble à une cave sombre, il faut 5 ans pour
l’acquérir.

Le butô est une danse
assez dérangeante, parfois cauchemardesque.
C’est l’écrivain Haniya Yutaka qui a inventé le terme Ankoku
Butô qui veut dire « la danse des ténèbres ». Tatsumi Hijikata a
ramené d’Akita, son pays natal, la gestuelle des paysans pauvres, affamés, courbés
comme des handicapés, ou mentalement arriérés. Hijikata a montré ça sur scène
avec ses costumes en tissus usés et rapiécés. La société japonaise avait alors
honte de cette paysannerie misérable et archaïque. Dans les années 1960, aimer
la laideur avait vraiment un sens. Hijikata était l’idole de personnalités
d’avant-garde comme Ishihara Shintaro, qui n’était pas encore un politicien de
droite, Mishima, ou Tatsuhiko Shibusawa, le traducteur de Sade et de Bataille.
Il incarnait pour eux l’artiste qui renversait les valeurs de la société. En
1959, il avait par exemple adapté Couleurs
interdites
de Mishima dont le sujet était l’homosexualité. L’époque était
pleine de tabous et de répression et Hijikata a jeté son corps là-dedans.

Quel a été votre
parcours dans le Tokyo des années 1960 ?
J’ai grandi dans la province de Nara et je suis monté à
Tokyo en 1961. A cause des mouvements de protestation contre le traité de
sécurité avec les USA, les universités étaient fermées et j’ai commencé à faire
du théâtre. En fait, je traînais surtout à Shinjuku qui était pour moi un
endroit sacré : l’université de la vie et de la société. Je passais le
plus clair de mon temps au café Fugatsudo où se retrouvaient les artistes mais
aussi les arnaqueurs, les traine-savates et les petits yakuzas. Le café coutait
70 yens et on pouvait rester toute la journée à écouter de la chanson
française. Je ne foutais rien : j’essayais de me faire payer des clopes ou
un café et le soir je dormais chez les uns et les autres. Un jour, j’ai été approché
par Juro Kara, le metteur en scène de théâtre d’avant-garde. Il portait un
costard, ce qui était bizarre parce qu’il était assez pauvre, et avait une très
belle voix un peu efféminée. J’ai intégré
sa troupe et au bout de 5 ans nous avons présenté nos spectacles sous un
chapiteau rouge, dans le jardin du temple Hanazono à Shinjuku. Kara était
devenu une figure très populaire. On avait monté une pièce sur un
révolutionnaire du XIXe siècle en parallèle avec les émeutes
étudiantes qui embrasaient le quartier. En 1969, Nagisa Oshima qui préparait Le Journal d’un voleur de Shinjuku a
décidé d’inclure la pièce dans le film avec dans le rôle principal Tadanori
Yokoo, le peintre pop.

Comment êtes-vous
passé du théâtre de Juro Kara au butô d’Hijikata ?
En fait, j’ai rencontré Hijikata en même temps que Kara. Je
pouvais dormir dans le studio d’Hijikata ce qui a réglé mes problèmes de
logement. En revanche j’étais obligé de tourner avec le Kimpun Show, sa troupe
de cabaret. Je ne savais pas danser mais il suffisait de s’huiler le corps en
doré et de bouger avec la musique. Je mimais la boxe, ce qui était la seule
chose que je savais faire. Pendant 3 ans, j’ai tourné dans tout le Japon. Ces
spectacles de cabaret, qui rapportaient des fortunes,  permettaient à Hijikata de financer ses pièces
d’avant-garde. A cette époque, il était fatigué des institutions
chorégraphiques et avec Kara on essayait de s’éloigner du théâtre moderne
japonais d’avant-guerre. Même si nos disciplines étaient différentes, Hijikata
nous stimulait énormément. Une fois par semaine, il organisait des soirées
arrosées, où se retrouvaient les intellectuels de l’époque. Je faisais alors le
service et servais à boire à Mishima. Celui-ci me tripotait en disant : « Tu
as un joli corps, dis donc. » Je ne savais rien de l’homosexualité,
j’étais très innocent. Comme je protestais, Hijikata me disait : « Allons
Maro, laisse Mishima te toucher un peu… »

Vous connaissiez
également le dramaturge Shuji Terayama.
Terayama était déjà une star à l’époque. Il était surtout
essayiste et poète. Un jour, il a commencé à faire du théâtre en créant sa
compagnie, le Tenjo Sajiki, et ça nous a beaucoup énervés. On se faisait la
guerre entre compagnies théâtrales mais on ignorait alors que Kara adorait
Terayama et lui envoyait même certaines pièces à corriger.

Vous en êtes même
venu aux mains avec lui ?
Terayama nous a fait une mauvaise blague. Après une représentation,
pour nous féliciter, il nous a envoyé des fleurs funéraires. Comme on jouait à
Shibuya où était aussi son théâtre, on a décidé de lui rendre visite. On a donc
débarqué à 20, très sales, avec nos costumes et maquillages de scène. Au
départ, on voulait juste le saluer de façon ironique mais ça a dégénéré en
bagarre de rue avec le Tenjo Sajiki. A un moment, je me suis retrouvé nez à nez
avec Terayama et j’étais prêt à lui mettre mon poing dans la figure. Mais il
est devenu comme un enfant et il m’a regardé avec des yeux tous mignons. Il faisait
lui-même de la boxe mais il était très malin et il a réussi à m’attendrir. On
s’est tous retrouvés au poste mais j’étais encore énervé parce que les autres
prisonniers étaient très excités d’avoir Terayama parmi eux et personne ne faisait
attention à nous. Après sa mort, j’ai joué souvent une de ses pièces, La Marie-Vison, avec son amie intime, la
célèbre Akihiro Miwa. Je joue l’autre Marie, celle du revers. Miwa m’a dit
qu’elle ne peut pas imaginer quelqu’un d’autre que moi dans le rôle.

Quand avez-vous monté
votre propre compagnie ?
Je me suis séparé de la troupe de Kara en 1971, lorsque j’ai
été engagé par Kô Nakahira pour jouer le rôle principal du peintre Kinzô dans Chimimoryo – une âme aux diables. Kara
jouait au cinéma dans des films indépendants comme Les Anges violés de Wakamatsu mais Nakahira était une star de la
Nikkatsu. C’étaient deux mondes différents et Kara a dû en concevoir un peu de
jalousie. Après le tournage, j’ai quitté la compagnie de Kara et j’ai traversé
une sorte de crise existentielle. Comme Rimbaud qui avait arrêté la poésie pour
devenir trafiquant, j’ai essayé de vendre du riz et de l’ivoire, mais ça n’a
pas marché. Tout le monde m’incitait à revenir au théâtre. Mais écrire des
textes et les apprendre, c’est chiant tout de même. C’est plus facile de faire
des grimaces à poil. J’ai donc monté une compagnie de danse butô. Quelques fans
m’attendaient et mes délires ont provoqué une sorte d’engouement. On se
couvrait le corps d’argile, on marchait comme des zombies, et le public était
bouche bée. Les critiques étaient enthousiastes, surtout les amateurs d’art qui
ont vu dans mes spectacles un nouveau mouvement. Je n’avais pas vraiment
intellectualisé ma danse mais il fallait que j’invente une méthode. J’ai alors
commencé à rester debout, sans rien dire, en laissant les spectateurs
interpréter mes expressions. Et ça dure depuis 40 ans.

Entretien réalisé par Stéphane du Mesnildot, à Paris, le 26
novembre 2013
Un grand merci à Aya Soejima de la Maison de la culture du
Japon à Paris pour son aide et sa traduction.
Texte Paru dans Chro n°7. Juin 2014.

Photo d’ouverture :  Araki.
Les autres photos : Junichi Matsuda