Ju-on : The Live, au théâtre avec Kayako



Cet été, j’ai commis un larcin au Golden Gai. C’était après minuit, l’heure du crime, et je suis tombé en arrêt devant une grande affiche scotchée dans un escalier. « Ju-on, The Live ». Kayako, plus sinistre que jamais, émergeant d’une flaque de sang où ses victimes sont englouties, comme une parfaite image de l’enfer. Quelle splendeur ! Calculant mes chances, proches de zéro, de dénicher cette affiche avant mon départ, je la décollais prestement et la roulais en tuyau. Ni vu ni connu. Hmm… pas si sûr.

« – Franchement, tu te plains, mais tu fais tout pour te retrouver hanté.

– Je sais bien mais comment résister ?! »

C’est quoi d’ailleurs ce « Ju-on : The Live ? »

Après les Direct to Video, les films, les adaptations américaines, télévisées et les « battles » avec Sadako, Kayako Saeki et le petit Toshio ont donc brûlé les planches en 2023, l’affiche dérobée étant celle de sa reprise cette année. La pièce n’adapte pas les films mais, de judicieuse façon, les deux premiers DTV, renommés en Europe The Curse. 

C’est donc le meurtre de Kayako et son fils, et leur retour spectral, qui sont relatés dans un espace scénique à 360° : la scène représentant la demeure des Saeki tourne pendant la représentation, ne présentant jamais une face unique. Les spectres peuvent surgir de tous les côtés, y compris au milieu des spectateurs. 


Et bien sûr que serait un Ju-on sans le bruit de gorge de Toshio ? Celui provient de haut-parleurs dissimulés autour et au-dessus des fauteuils, faisant craindre que l’enfant à la peau bleutée ne surgisse derrière vous.

« Kayako est apparu juste devant moi, et j’ai croisé le regard de Toshio sur scène, ce qui a créé une impression de réalisme incroyable. » (Tanimoto pour le site Synchronous, voir ici)


La salle est entourée d’un rideau noir, semblable à de la gaze, qui sert d’écran pour la projection d’images. 

Cependant, le plus étonnant semble la mise en scène d’actions parallèles appartenant à des époques différentes dans divers endroits de la maison. On retrouve ici les boucles et superpositions temporelles chères à Shimizu.

« Pour cette série de représentations, la salle est divisée en quatre catégories de places : le « Siège le plus terrifiant » (déjà complet), les zones « Malédiction » (Ju) et « Rancœur » (On), ainsi que la zone « Fuite » (Nige), spécialement conçue pour les personnes qui n’aiment pas l’horreur. Mikie Hara, qui interprète le rôle de Kyoko Suzuki, souligne d’ailleurs : « Je pense que l’on fait des découvertes différentes selon le siège que l’on occupe. » Il est donc fortement recommandé de renouveler l’expérience depuis plusieurs zones tout au long de la période d’exploitation. » 

(Kazuma Kubota, pour le site The Movie Walker, voir ici)


Le décor et sa scénographie ont été conçus par Hirofumi Gomi, dont je parlais dans le billet consacré aux obakeyashiki (voir ici). Autant dire que c’est un virtuose qui joue ici avec les nerfs des spectateurs.

Plus que le Grand-Guignol, le dispositif immersif rappelle le kabuki où une passerelle partant du fond de la scène s’avançait au milieu des spectateurs, accentuant ainsi la proximité des spectateurs avec les samouraïs et fantômes. « Ju-on : The Live » est donc un retour à l’art théâtral des fantômes. 



L’hôpital japonais et ses fantômes

Un de mes grands plaisirs au Japon est de parcourir les Obakeyashiki ou « attraction de maison hantée ». J’ai plusieurs fois visité celle du parc d’attraction d’Asakusa, artisanale et typique avec ces étudiants interprétant les monstres (un des plus bizarres arubaito qui soit) ; celle des studios de la Toei à Kyoto, sublime et traditionnelle ;  à la Tokyo Tower, j’ai progressé dans les décors jaunâtre de l’antre d’un tueur en série. L’an dernier, j’ai visité celle, géniale, scénarisée par la star du genre Hirofumi Gomi au Tokyo Dome : Onryou Zashiki (La demeure de l’esprit vengeur) où une femme assassinée par son fiancé était enterrée sous la maison que nous parcourions pieds nus. En travaillant le caractère immersif des expos au musée du Quai Branly, je dois avouer que le métier qui me fait plus rêver n’est pas cinéaste mais « créateur d’attractions de maisons hantées ».

Je suis retourné cet été à la Tokyo Tower pour Senritsu Meikyu: Mei – Kaii Kakusei / Sadako Tokubetsu Chousa : Le Labyrinthe de la Terreur : Obscurité – L’Éveil des Phénomènes Surnaturels / L’Enquête Spéciale Sadako . Cette attraction est la version VR d’une des plus célèbres Obakeyashiki : le Labyrinthe de la Terreur du parc Fuji-Q Highland. Située dans un hôpital peuplée d’expériences monstrueuses sur des êtres humains, elle durait entre quarante et cinquante minutes, ce qui est extrêmement long et terrorisant pour une Obakeyashiki qui se traverse en général en 15 minutes. La version VR est d’une durée de 30 minutes ce qui est un bon compromis. A noter que Takashi Shimizu a adapté Labyrinthe de la terreur, dans un long métrage en relief (mais avec anaglyphe) qui faisait moins peur que très mal à la tête. 

Même si elle n’et pas conforme à l’attraction originale, je choisissais évidement la version avec Sadako, coûtant 1000 yens de plus, et je partais explorer ce sinistre hôpital. Le casque VR sur la tête je me retrouvais devant le bâtiment, saisi par l’impression d’espace, la façade désagrégée et le ciel aux nuages sinistres. 

Sur un balcon en hauteur, une silhouette familière en robe blanche : Sadako ! Le parcours intérieur était extrêmement fluide, une main tendu permettant d’éclairer ses pas comme avec une lampe de poche. Si le visuel se rapproche quand même de celui d’un jeu vidéo, il faut très peu de temps pour avoir la sensation de déambuler dans un véritable espace, alors qu’en réalité on circule dans une grande pièce vide. Couloirs, salles d’opérations, chambres, ascenseur pour monter d’un étage, tout s’enchaîne avec réalisme.

L’autre impression de réel concerne évidemment les créatures que l’on croise : un enfant assis sur son lit, un pendu, un homme qui se tranche la gorge, des spectres apparaissant de face devant nous. C’est l’une des différences avec les Obakeyashiki en live interprétés par des acteurs. Ceux-ci apparaissent généralement derrière nous, en biais, fugacement, ou derrière des vitres pour ne pas risquer une réaction violente et spontanée des visiteurs. C’est à mon sens l’une des raisons pour lesquelles les Obakeyashiki virtuelles vont se développer. 

Et Sadako dans tout ça ? Même si je n’ai pas très bien compris ce qu’elle faisait dans cet hôpital, elle m’est apparue plusieurs fois, désarticulée, au fond d’un couloir. L’impression de croiser « réellement » ma créature chérie était délicieusement terrifiante. A la toute fin on nous invite à nous assoir sur un fauteuil roulant qui file à travers un couloir au bout duquel, nous attend Sadako ! Génial, non ?

Mais la vraie peur est venue d’une expérience bizarre que je ne parviens toujours pas à expliquer. On croise d’autres visiteurs pendant l’expérience, sous la forme d’êtres de vapeur sans visage, ce qui permet de ne pas nous heurter. A un moment deux de ces « êtres de vapeur », plutôt petits et je crois féminins ce sont approché de moi et se sont mis à hurler d’un voix stridente. Puis elles ont couru et traversé les murs de l’hôpital (rien de plus normal puisque ces cloisons n’existent pas). Trois fois elles ont reproduit ce manège, me retrouvant à chaque fois, et il m’a semblé comprendre dans leurs cris quelque chose comme « No sound ! No sound ». J’ai alors pensé qu’elles étaient elle aussi des créatures virtuelles, faisant partie de l’attraction. Tendant le bras, j’ai pourtant rencontré quelque chose de solide, ce qui a définitivement provoqué leur fuite. 

Les agents de l’attraction n’ont pas été en mesure de m’expliquer de qui ou de quoi il s’agissait.

De vrais fantômes se seraient-ils glissé dans ce programme virtuel ? N’étais-je pas moi-même le fantôme qui les terrorisait ? Peut-être est-ce cela l’Obakeyashiki ultime.

Les librairies sont pleines de spectres !

Cette année, il m’est arrivé une chose étonnante. Pour la première fois, depuis combien de temps, plus de dix ans peut-être, j’étais à Tokyo sans la moindre obligation : aucune interview, aucun article, aucun festival… J’étais absolument libre d’aller où il me plaisait, de passer la journée dans un quartier, de chercher une librairie obscure, de fouiner chez un disquaire, sans me préoccuper de rien d’autre. 
Seul dans Tokyo, j’allais en profiter pour me consacrer à ma passion, celle qui m’avait conduit dans cette ville à la fin des années quatre-vingt-dix. Vous avez deviné :  les fantômes bien sûr. 
J’ai donc suivi un fil invisible à travers la ville et ses librairies. 

Ce livre de poche, intitulé « Frisson ! Les histoires de fantômes de Nakano Broadway » (ぞくっ!中野ブロードウェイ怪談, Zoku! Nakano Broadway Kaidan) est consacré à la célèbre galerie marchande remplies de mangas, de figurines et livres rares. 
L’auteur, Koji Watanabe, tient lui-même un café souvent fermé (surnommé le « café qui n’ouvre jamais ») à Nakano Broadway. Il se met en scène comme un enquêteur du paranormal explorant les rumeurs locales. Ainsi, les anomalies architecturales ; les recoins secrets et interdits ; les boutiques maudites ou impossibles d’accès ; le tuyau suspect caché au milieu du câblage électrique chaotique du bâtiment ; des personnages grotesques et terrifiants qui hanteraient les couloirs tels que cette vieille femme étrange poussant un landau dans lequel se trouve un bébé couvert de poils ou  la momie en papier toilette errant sans but. 
Le premier fantôme que j’honorais était le mangaka Yoshiharu Tsuge disparu quelques semaines auparavant. Je trouvais à Taco Ché, la célèbre petite boutique underground, un tissus représentant le héros torturé de La Vis, serrant son bras mordu par la méduse. Le lendemain à Kinokunya, la librairie mythique de Shinjuku, je trouvais cette publication consacré à Tsuge et son chef d’œuvre, avec des photos de l’auteur et des reproductions des planches avant publication. 

Et un autre fantôme depuis peu, fardé celui-ci, Miwa à laquelle des présentoirs entiers étaient consacrés. Hommage à la Reine. Ici une biographie délicatement illustrée par Aquirax Uno. 

Ce jour-là je fis une découverte absolument enchanteresse. J’avais traqué les spectres japonais sous toutes leurs formes mais une m’avait échappée. Je n’y avais même jamais pensé, pourtant tous les indices étaient là : par exemple ces jeunes enfants, certains pas plus de dix ans, qui venaient hurler de peur dans les attractions de maisons hantées. Me trompant d’étage à Kinokunya, je me retrouvais par hasard au rayon jeunesse. Je découvris ces albums d’épouvante à destination des enfants nommés « kaidan ehon » ou album illustré de fantômes. Si en France on peut s’aventurer dans l’horreur pour enfants, ce sera forcément à base de monstres parodiques, et d’aventures comiques. Au Japon l’horreur reste de l’horreur et est destinée à faire peur même si elle peut prendre des formes absurdes. 

Dans « Faites-moi descende s’il vous plait ! » (おろしてください, Oroshite kudasai), écrit par Arisu Arisugawa et illustré par Tomaoki Ichikawa, un petit garçon perdu dans la campagne découvre une gare isolée. Un train arrive dans lequel il monte. À l’intérieur, voyagent des êtres ressemblant à des limaces, des poissons et des coquillages. Parviendra-t-il à descendre du train ?

Dans «Ils sont là » (いるよ…, Iru yo…), écrit par Nao Arita et illustré par Fracoco, prétendre n’avoir jamais vu de fantômes ne veut pas dire qu’ils n’existent pas. Il faut alors regarder différemment les endroits ordinaires : dans la rue, dans les trains, dans sa propre chambre et même dans des endroits où l’on pense être seul et y déceler des présences inquiétantes. 

« On me regarde » (こっちをみてる, Kocchi o Miteru) est écrit par Tonari Sōshichi, d’après son propre récit primé en 2018, et illustré par nulle autre que Junji Ito. Le récit, basé sur le phénomène de la paréidolie, est typique des mangas d’Ito comme Spiral, fondé sur la récurrence et le multiplication de motifs obsédants. Un jeune garçon remarque que le monde regorge de visages cachés : dans les nuages, les arbres, les rayures du bois des bureaux de l’école, les façades des maisons ou les reflets des fenêtres. Il est bien sûr le seul à les voir. Ces visages ne pourraient être que des illusions d’optiques mais l’un deux se met à le fixer. Bientôt chaque visage qu’il croise le suit du regard…

Il s’agit donc d’une œuvre hors catégories d’Ito dont on espère qu’elle sera publiée un jour en France pour donner le gout de l’horreur aux enfants. Mais ne l’espérons pas trop, dans notre pays tellement vertueux, il ne faut exposer les bambins qu’aux jolies choses bienveillantes et non aux spectres et autres innommables entités.
La découverte des « kaidan ehon » ne peut qu’augurer une nouvelle collection tentaculaire !
Sur la même table que les album, je découvrais cette « Encyclopédie des légendes urbaines japonaises », également destinée aux jeunes lecteurs.

Si je connaissais bien sûr Hanako-chan et la femme défigurée, j’ignorais tout en revanche de l’écorché véloce du collège, du chien à tête d’homme, du fantôme du distributeur de boissons, et de la main rouge sortant des toilettes !


S’il est un lieu de Tokyo où pullulent les spectres, c’est bien Jimbocho, le quartier des bouquinistes : ouvrages anciens de créatures surnaturelles, peintures de masques de kabuki, photos rares de chanbara aux samouraïs furieux et échevelés, cartes à collectionner de starlettes pop et de joueurs de base-ball, éditions originales de Mishima et Tanizaki, jeux de tarots et ouvrages ésotériques, et des milliers de livres de poches de « mistery » d’Edogawa Ranpo et Seishi Yokomizo.


J’y achetais cette brochure ni très belle ni très rare consacrée aux phénomènes surnaturels.


À l’intérieur, cependant, cette jolie illustration d’Oiwa-san découvrant dans un miroir son visage défiguré et provoquant la terreur de son époux, l’abject samouraï Iemon. Une scène classique de la légende de la mère de tous les fantômes japonais.
Au Mandarake de Shibuya, toujours ces livres (hors de prix) où des spectres beaux comme des écrivains décadents, et ressemblant à l’acteur Shigeru Amachi, côtoient des gangsters en borsalino, des femmes fatales aux œillades corrompues et les héritières des rusées femmes renards. 
J’y ai fait ma collecte rituelle de mangas d’horreur. Je dénichais trois pockets de Kazuo Umezz datant des années 70, rééditions d’histoires plus anciennes. 


Comment résister à ce monstre de Frankenstein au cou percé par un gigantesque clou ?

Dans « Le Visage aux écailles », Mako, la sœur d’Umezz, reçoit la lettre d’une jeune lectrice terrifiée: sa sœur aînée se paralyse petit à petit et commence à se couvrir d’écailles, se transformant lentement en un monstre reptilien humanoïde. Il est curieux qu’Umezz mette ainsi en scène sa propre famille. Mais cette sœur existe-t-elle vraiment ?

Le récit de « L’Homme-poisson » ressemble à celui du « Visage aux écailles »: un jeune garçon nommé Jirō découvre que son grand frère est en train progressivement de se transformer en créature aquatique. L’ombre du Lovecraft d’Insmouth plane-t-elle sur ce récit ?

Le troisième volume est le plus étrange car s’inscrivant dans un érotisme noir dont le mangaka est finalement peu coutumier. Dans La Femme de la Caverne, un alpiniste découvre dans une grotte une femme nue qui lui affirme qu’elle l’attendait depuis toujours. Coupé du monde, l’homme commence à oublier sa routine, son travail et son épouse. Mais qui et réellement cette prédatrice. On croirait à une variation sur La Femme des sables de Kobo Abe. Dans La Tempête, un homme seul chez lui pendant une pluie torrentielle est persécuté par un intrus. Se battant dans la boue, il le tue à coup de pelle et se rend compte qu’il a en réalité assassiné sa propre femme. Umezz modernise un ressort classique des histoires de fantômes où les samouraïs sont le jouet d’hallucination provoquées par les spectres qui les poussent à assassiner leur propre famille. Comme dans ces récits, les éléments semblent complices des revenants. 


A Jimbocho, je tirais d’un distributeur quatre gashapon consacrés à Junji Ito. 
J’en découvrirai le contenu lors de mon retour en France.

Koji Kitahara et les images étranges de l’ère Reiwa


En me baladant sur Instagram, sur la page de Japan Book Hunters, (voir ici) je découvre l’illustrateur Koji Kitahara. 

Né en 1966, cet ancien assistant d’Hirohiko Araki sur JoJo’s Bizarre Adventure (histoires Stardust Crusaders et Diamond is Unbreakable) est passionné par les illustrations horrifiques de l’ère Showa, comme celles d’Ishihara Gōjin. 


Son recueil  « Livre d’images étranges de l’ère Reiwa » est nourri de ces influences mais possède sa propre identité, entre stylisation et instantané photographique. L’horreur est comme figée dans le mouvement, rappelant les dessins de fait-divers hyperréalistes de d’Angelo Di Marco, comme si photographe prenait le cliché impossible au moment où la terreur est à son comble. 


L’univers de Kitahara appartient à la culture japonaise de l’apocalypse. Ces personnages sont souvent des jeunes filles en uniformes marin, projetées dans des scènes de fin du monde, attaquées par des yokaïs, des dauphins ou des têtes décapitées géantes. 


Evidemment, l’illustrateur-photographe, un peu « hentai » également saisit le moment où, dans le combat contre un monstre libidineux, elles ne songent pas à dissimuler leur culotte. 


Les créatures amphibies de Kitahara témoignent de la fascination des Japonais pour Lovecraft même si on pense aussi aux horreurs maritimes de l’écrivain britannique  William H. Hodgson (1977-1918)


Ce remix frénétique des mangas terrifiants et des illustrations de l’ère Showa fait tout simplement de Koji Kitahara un représentant japonais du surréalisme. 


Kitahara est investi d’une mission.

« En 1972, à six ans, écrit-il, ma première rencontre avec les livres d’horreur pour enfants fut l’« Encyclopédie illustrée des yōkai japonais » de la collection Jaguar Books de Rippu Shobo. 


Un ouvrage imposant trônait sur une table de la librairie Yamamoto Shoten, l’une des rares d’Higashikurume, en banlieue de Tokyo. D’abord fasciné par les illustrations et les schémas, le texte, d’apparence ennuyeuse, m’entraîna, une fois lu, dans un monde étrange et terrifiant. J’éprouvais une excitation différente de celle que me procuraient les bandes dessinées ou les encyclopédies animalières, avec le sentiment d’entrevoir une part d’ombre mystérieuse et dangereuse du monde réel.

Ishihara Gōjin


Parmi les illustrateurs emblématiques du genre, actifs aussi bien dans les livres d’horreur pour enfants que dans les albums illustrés de magazines, les plus célèbres étaient Ishihara Gōjin, Yanagi Shūji et Minamura Takayuki. 

Yanagi Shūji

Minamura Takayuki

Ishihara Gōjin, notamment, était particulièrement reconnu pour ses illustrations captivantes. 


Quand on parle d’albums d’horreur illustrés, beaucoup citent Ishihara Gōjin. J’ai été profondément influencé par son œuvre et il a été un modèle pour moi tout au long de ma carrière artistique. 

Attaque de kappas par Ishihara Gōjin 

et par Koji Kitahara


Cependant, je suis convaincu que se contenter de louer Ishihara Gōjin revient à reconnaître que le genre de l’« album d’horreur » appartient au passé. Si aucune nouvelle génération d’artistes d’horreur ne prend la relève, l’« album d’horreur » restera un phénomène culturel propre à l’ère Showa. 

Face à l’inaction de nombreux artistes et éditeurs, j’ai décidé de m’en charger moi-même. J’ai décidé de tout faire moi-même : dessin, écriture, édition et publication.

  

Dans ma volonté de faire revivre le genre de l’album d’horreur pour enfants de l’ère Showa, en cette nouvelle ère Reiwa, je souhaite également, dans une certaine mesure, élargir mon public cible aux adultes. 


Étant autodidacte, mon talent et ma sensibilité artistiques ne rivalisent peut-être pas avec ceux des artistes du passé, mais même si cela prend des années, voire des décennies, j’aimerais un jour les surpasser, ou du moins prouver qu’il existe encore aujourd’hui des artistes qui créent des « livres d’images étranges ». 


Pour cela, j’aurai besoin de votre collaboration. Mon rêve et mon défi sont de réaliser ensemble un livre d’horreur moderne pour enfants, le « Livre d’images étranges de l’ère Reiwa ».


Pour le soutenir dans sa quête on peut commander ses livres sur le site Fantasmic ici et chez Japan Book Hunter ici


Koji Suzuki (1957-2026). Sadako est orpheline

Koji Suzuki est mort le 8 mai à Tokyo, à l’âge de 68 ans. Sans lui, Sadako n’aurait jamais vue le jour, et avec elle la figure iconique de la J-horror. Et probablement, je n’aurais jamais entrepris ce long voyage au pays des spectres. Pour lui rendre hommage, je reproduis ici le chapitre de « Fantômes du cinéma japonais » consacré à la naissance littéraire de Sadako.

À la parution de Ring en 1991, Suzuki était loin d’être un écrivain à succès, il a souvent évoqué sa situation d’homme au loyer, peu courante au japon: pendant que sa femme travaillait, Suzuki restait à la maison pour écrire et s’occuper de leur enfant. 

«A l’époque, ma fille était encore petite. Donc, le matin, je l’emmenais à la crèche. La crèche s’occupait d’elle de 9 heures du matin à 17h30 le soir. Le temps qu’elle passât là-bas, je pouvais me consacrer à mon travail. Je la préparais le matin pour aller à la crèche, j’emportais les vêtements de rechange que j’avais lavés moi-même. J’apportais les couches qui étaient encore en tissus à l’époque. Je lui donnais à manger le matin, du lait, de la bouillie, etc. Et à 9 heures je la portais sur mon dos ou je la mettais dans une poussette et on partait à la crèche. 

Une fois qu’elle était là-bas commençait mon travail d’écrivain. Le matin, en général, je relis ce que j’ai écrit la veille. Après le déjeuner, dans l’après-midi, j’écris. Et même si l’inspiration était là, même si j’étais en pleine action, à 17 heures, je devais arrêter. Et quand le bébé était à la maison, je ne travaillais pas. Pour écrire, je dois être concentré. Ring a été écrit dans ces conditions. Les gens imaginent que je l’ai écrit la nuit vers 2 ou 3 heures du matin, complètement terrorisé, mais pas du tout. Dans le roman Hasakawa est un homme et c’est aussi un père. Le héros du roman est un reflet de moi-même. Je me demandais ce que je ferais si un grand danger menaçait ma fille. »

Il y a bien sûr un élément humoristique dans cette condition d’écrivain pris, comme ses personnages, dans un compte à rebours. Suzuki devait chaque jour abandonner sa fille littéraire et maudite, Sadako, pour s’occuper de sa fille légitime. Ce n’est pas non plus un hasard si Suzuki est également connu pour des manuels d’éducation destinés aux pères de familles. Sadako, l’enfant non désiré, dont l’ascendant paternel est indéterminé et peut-être même pas humain, est la face sombre de l’écrivain. Cette figure d’enfant délaissée reviendra dans Dark Water.

Mais comment est née exactement Sadako? Comme toutes les créatures fantastiques, on pourrait dire qu’elle est née de la peur elle-même, de la nécessité de la terreur d’épouser, à un certain moment, une forme.

«Ring a été écrit sans véritable fil conducteur. Le point de départ était : et si quatre jeunes mouraient au même moment dans des conditions très bizarres? Au début, je me suis dit : ils ont attrapé le même virus, ils ont mangé ensemble quelque chose d’avarié. C’était très banal et j’ai abandonné cette idée. Je me suis dit qu’il fallait qu’ils aient vécu quelque chose d’effrayant ensemble. Ça voulait dire qu’ils avaient occupé un espace et un temps qui leur était commun. Pour l’endroit, j’ai pensé à une villa de location que j’occupais souvent quand j’étais étudiant. J’ai donc imaginé qu’ils avaient vécu une expérience effrayante ensemble dans cette villa. Ils ont vu un fantôme. Mais c’était également trop banal. 

J’étais en train de réfléchir à ce qu’ils avaient pu voir et mes yeux sont tombés sur une cassette vidéo. Et j’ai pensé : c’est ça. Ils ont vu une cassette vidéo dans cette villa. Comme il était trop convenu qu’ils aient regardé un film d’horreur, j’ai imaginé des scènes coupées, très courtes, de différentes natures, toutes effrayantes. Il fallait que soient des scènes incompréhensibles. Je devais tout de suite accoucher de ça. Je me suis aussitôt mis au travail et, sans me soumettre à une logique, j’ai écrit tout ce qui me passait par la tête. Après je me suis rendu compte que j’avais noté dix-sept scènes. 

Je me suis alors aperçu qu’on pouvait les classer en deux groupes. D’un côté, il y avait toujours un moment où l’écran était noir, c’est-à-dire qu’il correspondait au moment où l’on cligne des yeux. De l’autre, cet écran noir était absent, donc sans battement de paupière. Je me suis dit que dans le groupe se trouvaient des images qu’un œil humain avait regardées et que dans le second des images étaient apparues dans l’esprit de la personne mais sans passer par ses yeux. Ainsi, quand je me suis posé la question de savoir comment cette vidéo avait été faite, je me suis dit qu’une personne avec un pouvoir d’invocation très puissant avait impressionné la bande magnétique.

J’ai alors eu besoin de faire des recherches sur les pouvoirs surnaturels. Je suis allé à la bibliothèque et j’ai découvert qu’il y avait un professeur de l’université de Tokyo qui avait entrepris des expériences avec une personne douée de talents photo-psychiques. C’est la qu’est née Sadako. Voilà comment j’ai procédé. A chaque situation, j’ai essayé de trouver une solution. Le nom Sadako a une autre origine. Il y avait un professeur qui avait tendance à persécuter ma femme au lycée, et elle s’appelait Sadako.»


* Toutes les citations : Kôji Suzuki, conférence à la Maison de la culture du Japon à Paris, février 2006.

Vanished: Age 7 de Miyake Ryuta

Miyake Ryuta fait partie, comme Norio Tsusuta et Takeshi Shimizu, des purs réalisateurs de J-horror, ceux pour qui j’ai la plus grande sympathie. Si son œuvre cinématographique est courte, il est en revanche un scénariste prolixe, en particulier pour Hideo Nakata, et a aligné jusqu’à aujourd’hui un nombre impressionnant de sketchs pour diverses anthologies d’horreur. Il se fait connaître en 2003 avec Tales of Terror from Tokyo and All Over Japan: The Movie (2004), et Ju-on: White Ghost (2009). Dans ces deux films, il met en scène un spectre très bizarre : une vieille femme en blanc, dépeigné et très ridée, hantant un gymnase, et tenant un ballon de basket entre les mains. Avoir mis en scène, non pas une fois mais deux, ce fantôme du troisième âge indiquerait qu’il terrorise réellement Miyake Ryuta, et peut-être remonte à ses propres années de collège.

 


Son cinéma, avec ses « yurei » un peu absurdes et ses récits gigognes est très proche de celui de Takashi Shimizu. Tourné en 2011, donc après la grande vague de la J-horror, Vanished: Age 7 en récupère les éléments de façon ludique. 


Enquête, récit surnaturel, thriller, Miyake Ryuta prend plaisir à emboîter les genres sans choisir entre le réalisme ou l’occulte. Le générique prend la direction du film policier documentaire, avec un rappel des cas d’« évaporation » au Japon. Plus de 200.000 nous dit un texte. La moitié de ces cas est élucidé, mais les autres ne trouvent aucune résolution. Crimes parfaits, changement d’identité, les causes sont multiples, et renvoient à la faiblesse de la police japonaise (pour ne pas dire l’incompétence). Si certains adultes ont bien le droit de disparaître, que dire des enfants. Parmi eux, une fillette de sept ans : Sakura. Quel est le lien entre la disparition de Sakura et celle de trois autres jeunes filles une dizaine d’années plus tard ?

Elles se nomment Mayu (Kyoko Hinami et ses adorables oreilles décollées), tourmentée et très pieuse, Reina (Rin Asuka), une jeune actrice (de films d’horreur !) et Kaoru (Nanami Fujimoto), une « nerd » un peu excentrique. Rappelant la structure des Ju-on, à chaque jeune fille se voit attribuée une partie du film.


Ainsi Mayu voulant porter secours à une jeune fille prisonnière d’une camionnette, tombe elle-même entre les mains du ravisseur. L’histoire de Mayu, amusante et cruelle, s’apparente à un thriller, voir à un film de tueur en série. D’ailleurs, celui-ci est-il le ravisseur de la petite Sakura ? Ce serait un peu trop simple. 


L’histoire de Kaoru appartient au genre du « film de terreur de baby-sitter » (Terreur sur la ligne, Halloween, Annabelle 3) puisqu’elle vient garder son petit cousin pour la nuit. Elle découvre une effrayante poupée traditionnelle grandeur nature (voir ici), dans la collection de sa tante, mais celle-ci se révèle une intruse. 


Cette « scary true story » n’est que le prélude à son enlèvement. C’est elle, l’adolescente séquestrée dans la camionnette, à laquelle Mayu tente de venir en aide. Ainsi les disparitions provoquent d’autres disparition, dont l’origine se trouve dans celle de Sakura. 

Reina quant à elle tourne un film d’horreur dans un lycée abandonné. 


Le début de son histoire, mêlant romance et horreur est interrompu par le « cut » du réalisateur (nous sommes bien attrapés !) Abandonnée par mégarde par l’équipe de tournage, elle tente de rejoindre la gare en coupant à traves les bois mais se retrouve à nouveau devant l’école. 


Miyake Ryuta est bien un compagnon de route de Shimizu avec qui il partage le goût des structures circulaires. 


Après la consultation d’un docteur fantôme et une foule spectrale (de parents d’élèves ?) l’observant derrière les fenêtres, elle découvre dans les sous-sols Mayu et Kaoru ligotées. L’école est donc le repaire du serial-killer. Le destin des trois filles, autrefois amies inséparables à l’école primaire est donc lié. 

Je n’en dis pas plus pour ne pas gâcher le plaisir de ce récit tortueux qui parvient habilement à retomber sur ses pieds.

Comme chez Shimizu, les flashbacks, les cauchemars, et les hallucinations provoquées par les spectres sont en définitif équivalents. Le fantôme n’est plus une forme individuée mais un double du réel, dans lequel on glisse, comme dans une faille, et dont on ne peut plus sortir. Le fantôme, comme la culpabilité, est notre geôlier.

Sukima-onna, la femme des interstices


Sukima-onna, la femme des interstices, est une des légendes urbaines les plus connues du Japon, pourtant peu de films lui sont entièrement consacrés. Son principe est cependant fascinant puisqu’elle hante les fentes, les écarts entre les choses, parfois infimes. Par exemple l’espace entre deux meubles, ou sous un mobilier, entre deux casiers d’une gare… ses possibilités sont infinies. Son origine remonte au Mimibukuro (le sac d’oreilles), recueil de faits étranges collectés par Negishi Yasumori (1737–1815), samouraï et magistrat de l’époque d’Edo. 

Un jeune homme, qui vivait seul, eut un jour l’impression d’être observé. Comme il n’y avait personne autour de lui, il mit cela sur le compte de son imagination. Pourtant, il éprouva cette sensation de plus en plus souvent. Il n’avait plus l’esprit tranquille et soupçonnait quelqu’un de vivre en secret dans sa maison. Il inspecta tous les recoins. Toujours personne. Finalement, alors qu’il était au bord de la folie, il l’aperçut ! Elle se tenait dans l’espace de quelques millimètres entre sa commode et le mur et le fixait droit dans les yeux.

Encyclopédie des Yokai modernes de Toshitaro Yamaguchi


Une telle histoire, qui ne fait pas appel au folklore, peut aisément être adaptée à toutes les époques, et rejoint également le concept de « Ma », ce terme japonais qui signifiant « intervalle », « espace », « durée », « distance ». 

A l’époque moderne, elle connut un regain de popularité grâce à l’humoriste Sakura Kinzo ayant raconté son histoire à une heure de grande écoute. Je n’ai malheureusement pas retrouvé le nom de l’émission ni sa date de diffusion. Peut-être s’agit-il d’une nouvelle légende urbaine. Sakura Kinzo l’aurait désignée comme « Le fantôme d’un millimètre ».

Un homme ne s’était pas présenté à son travail depuis une semaine. Inquiets ses collègues lui rendirent visite. Il se trouvait bien chez lui mais était dans un état étrange. Il leur avoua qu’il ne pouvait se rendre au travail car « il ne voulait pas la laisser seule. » Pourtant, aucune femme ne se trouvait dans la maison. C’est alors que l’un d’eux l’aperçut. Sukima-onna les fixait à travers l’interstice d’un millimètre qui séparait le mur de la commode. Les collègues s’enfuirent immédiatement de la maison, et l’on n’entendit plus jamais parler de l’homme.

Ou encore cette variation extraite de « La Grande Encyclopédie des Yokai de Wakayama » par la mangaka Tetsuya Maeoka (voir ici)


Mme M. est collectionneuse de livres anciens, et des dizaines de milliers d’ouvrages sont soigneusement rangés sur les étagères de sa bibliothèque. Récemment, cependant, quelque chose la tracassait. Lorsqu’elle entrait dans sa bibliothèque, les livres étaient déplacés ou avaient disparu des étagères. Bien sûr, seule Mme M. possède la clé de la pièce. Un jour, alors qu’elle se rendait à sa bibliothèque comme à son habitude, elle sentit une présence. Pensant qu’un cambrioleur s’était introduit par effraction, elle alluma rapidement la lumière. Dans la pénombre, elle aperçut une femme au visage pâle, debout au fond de la pièce. « Qui est là ? » Mme M. braqua aussitôt sa lampe torche dans la pièce, et la femme esquissa un sourire narquois en passant derrière les étagères. Surprise, Mme M. s’arrêta de la suivre. Les étagères étaient plaquées contre le mur, et il n’y avait pratiquement pas d’espace derrière elles.

La faculté de Sukima-onna de se glisser dans d’infime interstices a été exploitée par Takashi Shimizu dans la série des Ju-on puisque Kayako et son fils peuvent se tapir dans des espaces bien trop exigus pour un être matériel. Récemment dans le second volet de sa nouvelle et excellente série « Sana », le fantôme se dissimule sous un distributeur de boissons.

 


Comment se protéger de Sukima-onna : en bouchant les interstices de sa maison, en collant du scotch entre les meubles, et les appareils ménagers. Celui-ci est bien entendu rouge pour rappeler les ustensiles votifs. On en retrouve l’écho dans Kairo de Kiyoshi Kurosawa. Du ruban adhésif  rouge colmate le pourtour d’une porte dans la cour d’un immeuble. Ce détail insolite attire un garçon qui arrache la protection et pénètre dans une cave qui se relève une antichambre du monde des fantôme. 


Si elle s’est disséminée dans la J-horror, Sukima-onna n’a pas elle-même une longue filmographie. Le pionnier de la J-horror Norio Tsuruta (Scary True Storie), adapte sa légende dans un sketch de l’excellente anthologie Dark Tales of Japan (2004). (voir ici)

En visitant l’appartement d’un ami disparu, un jeune homme découvre à sa grande surprise que chaque interstice de son appartement a été bouché avec du ruban adhésif rouge. 


En examinant les fichiers informatiques et vidéo de son son ami, il comprend que celui-ci était obsédé par l’idée que quelqu’un l’observait. Mais comment a-t-il pu disparaître sans laisser de traces ? Un des moments les plus délirants du sketch : les doigts de Sukima-onna apparaissant entre le réservoir d’une chasse-d’eau et le mur. Le garçon disparaîtra à son tour puisqu’un des pouvoirs de Sukima-onna est d’attirer dans son monde infinitésimal ses victimes, faculté qu’elle partage avec les spectres de Ju-on. 

En 2014, elle est cependant l’héroïne d’une production de V-cinéma à petit budget. 


Ce court film (1h07), s’il n’est pas un chef-d’œuvre est cependant correctement réalisé et interprété par des « idols » des groupes AKB48 et Tokyo Cheer 2 Party (des castings assez courant dans la J-horror). Rendant visite à sa sœur cadette, qu’elle n’a pas visité depuis longtemps, une jeune femme la découvre en état de choc dans sa baignoire et bien entendu son appartement tapissé de ruban adhésif rouge. 


Parallèlement, une autre jeune fille emménage avec son père dans une maison à la campagne où le meurtre d’une femme aurait été commis. Bien sûr, là se trouve l’origine de Sukima-onna. Le film de Jirô Nagae emprunte très largement aux Ju-on de Shimizu, mais offre à la femme des interstices un catalogue d’apparitions dignes de sa légende. 


Un grand film de J-horror qui exploiterait le caractère à la fois absurde et terrifiant de Sukima-onna, reste cependant à tourner. 

Pensez-y,  pour échapper à Sukima-onna, il faudrait colmater tous les interstices du monde. 


 

Dollhouse (2025) de Shinobu Yaguchi

La poupée sanglante japonaise

Dollhouse de  Shinobu Yaguchi (dont la comédie Waterboys en 2001 avait connu un certain succès) est un bon film de J-horror, empruntant beaucoup de ses effets à Dark Water d’Hideo nakata, l’enjeu étant d’empêcher la possession d’une fillette par un spectre ayant trouvé refuge dans le corps d’une poupée. 

L’héroïne dont la fille est morte à l’âge de cinq ans, trouve un moment de consolation avec une poupée achetée sur une brocante qu’elle coiffe et habille comme la disparue. Apprenant qu’elle est à nouveau enceinte, elle perd tout intérêt pour le simulacre qui se retrouve remisé dans un placard. La seconde fille, quelques années plus tard, découvre la poupée, mais celle-ci évidemment est furieuse d’avoir été abandonnée. 

Elle va tout faire  pour persécuter l’enfant et pousser la mère à la folie. Les parents découvrent que le jouet est en réalité hanté par le spectre d’une petite fille dont le père était fabricant de poupées.

Avec efficacité, Yaguchi tire parti de l’architecture anonyme d’une maison de banlieue, et des angoisses d’une mère ne sachant plus si la créature en face d’elle est sa fille ou la poupée hantée.


Rien de génial mais un film honnête qui aurait aussi bien pu être tourné en 2002, faisant s’insinuer l’horreur dans la vie plate d’un médecin et de son épouse, femme au foyer. L’intérêt principal est la créature elle-même entre le jouet moderne et la poupée traditionnelle. 

Cependant une question me taraude. Alors que les poupées sont un art séculaire au Japon et un accessoire commun des maisons hantées de fêtes foraines pourquoi sont-elles inexistantes dans la J-horror ? Ne parlons pas non plus de la popularité des « doll artists » japonais, inspirés par Hans Bellmer tels Simon Yotsuya, Mari Simizu ou Etsuko Miura. 


Aucune poupée iconique ne s’est glissée entre Sadako et Kayako, alors que Chucky était une star aux USA et plus proche de nous la cyborg M3GAN et la célèbre Annabelle. On peut penser à juste titre que la Aya de Dollhouse tente de s’aligner sur ces succès, bien qu’on ne voit jamais la poupée en tant que telle s’animer. Ce n’est que lorsque le spectre se révèle qu’Aya prend vie en changeant d’apparence. Dollhouse se base surtout sur la célèbre légende urbaine de Kukiko et Okiku. Elle lui emprunte son jouet hanté par une enfant morte, les rituels d’exorcisme bouddhistes et surtout les cheveux qui poussent. 


En 1918, Eikichi Suzuki, alors âgé de 17 ans et vivant à Hokkaido, acheta une poupée japonaise aux cheveux courts pour sa sœur Kikuko, âgée de 3 ans, dans une boutique de la rue commerçante Tanukikoji à Sapporo. Cette poupée, vêtu d’un kimono, et les yeux noirs et brillants, avait une coiffure de type « okappa ». Celle-ci était courante chez les poupées japonaises traditionnelles, avec une courte frange sur le front et les cheveux s’arrêtant à hauteur de la mâchoire. La poupée était le sosie de la petite fille. L’enfant aimait tellement sa nouvelle poupée qu’elle la nomma Okiku, anagramme de son prénom, et l’emmenait partout avec elle, dormant même avec elle dans son lit. Malheureusement, la fillette tomba malade et décéda subitement l’année suivante. Pour que Kikuko ne soit pas seule parmi les morts, la famille conserva la poupée au sein de l’autel familial, à côté de l’urne contenant les cendres de l’enfant. 

la poupée Okiku au temple Mannenji


Chaque jour, les membres de la famille priaient devant l’autel à la mémoire de leur chère Kikuko. Peu à peu, ils remarquèrent quelque chose d’étrange : les cheveux d’Okiku poussaient. Plus étrange encore, les lèvres de la poupée s’étiraient pour former un sourire. Aucun doute, la poupée était possédée par l’esprit de la fillette. Des années plus tard, en 1938, la famille devant déménager, le père de Kikuko confia la poupée Okiku au sanctuaire Mannenji. La poupée est toujours conservée au temple d’Hokkaido et les prêtres continuèrent de lui couper les cheveux tous les ans afin qu’ils ne dépassent jamais ses genoux.


Best Wishes to All de Yûta Shimotsu


La campagne japonaise est souvent décrite au cinéma comme un hâvre de paix, où, au contraire de l’aliénation des grandes villes, on vient se ressourcer, renouer avec les croyances ancestrales et une vie plus « authentique ». La représentation de la campagne comme source d’enchantement est évidemment une aubaine pour la veine pastorale du cinéma japonais, Naomi Kawase en tête. Il n’y a qu’à compter le nombre de films d’animation qui, dans le sillage de Miyazaki, racontent comment un enfant des villes, contraint de résider à la campagne, découvre le monde des yokaïs. Yûta Shimotsu (né en 1990) ne participe pas à cette veine souvent bêtifiante. Dans Best Wishes to All (2023), une étudiante revient dans la région de son enfance et  y retrouve ses grands-parents, qui sont à l’image de ces vieux japonais accueillants, sages et souriants.    


Yûta Shimotsu va s’évertuer à briser ce cliché et l’innocent loisir des aïeuls, taillant patiemment leurs bonsaïs, annonce un usage plus sanglant des scalpels et des aiguilles. La campagne est bien une allégorie du bonheur japonais, mais à quel prix ? La jeune fille va découvrir sur quoi est basée la félicité de sa famille.  Le bonheur de certains ne s’atteint qu’au prix de la souffrance des autres. Celle-ci est parfois même acceptée par les victimes, comme un sacrifice, au nom d’une dévotion au « bien commun ». Shimotsu déconstruit le modèle capitaliste mais plus encore fouille dans la mythologie japonaise des « doux vieillards ».

Il y a quelques années, un ami japonais me disait qu’en l’absence de toute revendication politique il ne restait plus dans ce pays que la politesse et la gentillesse comme valeurs. Celles-ci étant bien sûr les paravents de l’égoïsme, et d’une idéologie réactionnaire. La vérité du bonheur de la famille se trouve au grenier, d’où percent des gémissements dont personne ne semble se soucier. Dans le décor rassurant de ce village préservé du brouhaha de la vie moderne, commence pour l’héroïne un étrange « survival horror ».  Point culminant du film, une prodigieuse scène d’horreur absurde sur une route de campagne en plein soleil. 


Il y a chez Shimotsu une volonté de faire basculer la J-horror dans la modernité en l’expurgeant de ses figures devenues folkloriques (Sadako en tête), qui le rapproche du Ari Aster d’Hérédité et Midsommar. Lorsque la jeune fille refuse de perpétuer le système familial, une série de catastrophes s’abat sur le village, et elle se retrouve accusée de la désagrégation de la communauté. Sortir du rang, remettre en cause les fausses valeurs, entraîne la réprobation sociale et la culpabilisation.


Yûta Shimotsu est d’ores et déjà, au-delà même de la J-horror, une des voix les plus fortes du cinéma japonais contemporain, maniant un humour noir et virulent. Son second film, New Group, sorti en 2025, interroge également la notion d’appartenance forcée à la communauté. Une adolescente est confrontée dans son lycée à une épidémie de « pyramides humaines », signe d’une dérive fasciste et violente. 

Exit 8 de Genki Kawamura

Bienvenue dans l’enfer carrelé


J’ai posé à Google une question simple : quelle est la superficie de la gare de Shinjuku ? Eh bien j’ai trouvé celle de la gare de Nagoya (la plus grande du monde) : plus de 410 000m². Celle de la salle de spectacle Tokyo Dome : 46 755m². Celle du parc Gyoen de Shinjuku : 58 hectares. Et celle de bien d’autres lieux encore. Mais je n’ai pas trouvé la superficie de la gare de Shinjuku, même pas sur sa page Wikipedia officielle. Bien sûr tous les sites s’accordent à dire qu’elle est immense avec ses 200 sorties, ses 52 quais et ses 3,5 millions de passagers par jour, dont j’ai fait bien des fois partie. Mais sa taille réelle on ne la trouve nulle part, ce qui en fait une construction aberrante, comme les villes « cyclopéenne » de Lovecraft. Une monstruosité d’horreur non-euclidienne.


Mes déambulations dans cet enfer carrelé, m’ont permis de me forger un petit guide de survie que je communique à tous les amis qui se rendent à Tokyo pour la première fois. La gare de Shinjuku n’a rien à voir avec les grandes gares parisiennes, même Chatelet, Gare du nord ou Montparnasse, où l’on parvient tout de même à retrouver son chemin. Il faut être scrupuleux, ne pas foncer n’importe comment (surtout si l’on a un rendez-vous), et regarder attentivement les panneaux. TRES attentivement, sous peine de confondre « South Exit » avec « New South Exit » et se retrouver dans une gare routière souterraine. Pareil pour « New East Exit » qui ne vous conduira pas du tout à Kabukicho. 


Parfois, même en suivant scrupuleusement les panneaux, pendant de longues minutes, ceux-ci disparaissent brutalement, à l’entrée par exemple d’une galerie commerciale, ce qui nous fait plonger dans un vide quasi métaphysique. Ne pas paniquer, respirer profondément et retourner sur ses pas pour retrouver le panneau qui nous a échappé. Une de mes premières erreurs avait été de penser qu’en empruntant n’importe quelle sortie, pour échapper à la claustrophobie, je parviendrai à retrouver mon chemin. Funeste erreur car on risque de débarquer dans une zone inconnue du quartier, parfois très loin de notre destination. Il faut donc à tout prix rester dans la gare, et atteindre la bonne sortie, même si cela implique de passer éternellement par les mêmes couloirs, et emprunter sans fin les mêmes escalators. 


Le labyrinthe est si complexe qu’il ne sert à rien de demander son chemin, car il n’est pas sûr que les usagers japonais, qui font chaque jour le même parcours, en sachent plus long que vous.

Mais une fois qu’on a réussi à atteindre la sortie désirée, c’est une telle fierté et une telle joie qu’on est prêt vaillamment, en récompense, à vider quelques bières au Golden Gai, en s’imaginant qu’on est enfin devenu Tokyoïte. 


Ces sensations je les ai retrouvées dans Exit 8 de Genki Kawamura, le film d’horreur qui se devait d’être fait sur le métro de Tokyo. Je ne suis pas sûr qu’il se déroule à Shinjuku Station mais qu’importe. Le couloir en coude que ne cesse d’arpenter le héros, est une parfaite miniature du labyrinthe de la gare. Ayant manqué la « sortie 8 », le personnage passe devant le panneau de la « sortie 0 » (qui ne peut exister). L’empruntant tout de même, il se retrouve exactement dans le même couloir, et à nouveau face au panneau de la « sortie 0 ». 

Est-il coincé dans la boucle de la « sortie 0 » ? Pas tout à fait car de minuscule anomalies apparaissent sur les affiches ou les murs. S’il les repère, il doit rebrousser chemin, et monte à chaque fois d’un niveau, atteignant la « sortie 1 », puis « 2 », puis « 3 ». Mais s’il en rate une, il revient à zéro, c’est-à-dire la « sortie 0 », et il doit tout recommencer, et déjouer de nouveaux pièges. De façon perverse certains couloirs ne comportent aucune anomalie, ce qui lui permet de monter d’un niveau. Mais comment être sûr qu’un détail ne lui a pas échappé ? L’un des plus sournois est le « 8 » d’un panneau fixé au plafond, écrit la tête en bas. Ce 8 est le signe de l’infini, et raccorde avec l’affiche d’une exposition Escher, le peintre des escaliers se raccordant à l’infini, confondant le bas et le haut, la montée et la descente. 


Il lui arrive aussi de croiser d’autres égarés comme lui, par exemple un salarymen au sourire crispé, qui semblent à peine le voir, à moins qu’il ne s’agisse de spectres, d’émanations de sa culpabilité. Car le labyrinthe est évidemment mental, né de l’hésitation du personnage sur une décision cruciale. Et que dire de ces rats mutants qui grouillent derrière les murs carrelés ? 


Fruits d’une expérience ratée ? Mélange d’humains et d’animaux piégés dans ces couloirs sans fin. Exit 8 pousse à l’extrême le principe de la série B pouvant faire tenir un film entier dans un couloir de quelques dizaines de mètres. Et bien sûr le spectateur ne cesse lui-même de scruter les détails, de tenter de saisir les « anomalies ». 


En ce sens « Exit 8 » est un parfait entraînement pour affronter la véritable gare de Tokyo.