Cinq fleurs secrètes du cinéma japonais

 

Sayuri strip-teaseuse

Tatsumi Kumashiro s’inscrit dans une veine néo-réaliste, explorant les marges d’une société de plus en plus capitaliste et américanisée. Ses personnages en sont les laissés pour compte : ouvriers de chantiers, femmes à la dérive, ou danseuses de clubs érotiques. 


Dans La Femme aux cheveux rouges (1978), à la frénésie consumériste du Japon répond celle, sexuelle et dévastatrice, d’un couple prolétaire, dénué de tout. Même leur appartement délabré semble accorder ses matières à leurs ébats,  suintant d’humidité et la pluie gouttant du plafond se mêlant à la sueur de leurs corps. La Femme aux cheveux rouge est aussi le rôle de référence de Junko Miyashita, la plus grande actrice de mélodrame pink, qui donne littéralement l’impression de consumer pendant les scènes d’amour. Le néo-réalisme de Kumashiro emprunte un ton plus léger dans Sayuri strip-teaseuse (1972). Le titre exploite la réputation d’une célébrité de l’époque jouant son propre rôle : Sayuri, danseuse burlesque terminant son spectacle en nu intégral, ce qui lui valut de fréquentes interpellations pour obscénité. Exceptés quelques numéros et une sidérante séquence sur un plateau tournant où elle raconte sa vie à des quinquagénaires transis, elle n’est qu’un personnage secondaire. 


Il s’agit surtout pour Kumashiro de se faire le chroniqueur malicieux d’un petit monde interlope peuplé de strip-teaseuses sentimentales, de yakuzas amoureux et de flics ne sachant comment contenir leurs débordements sexuels. Le domaine de Kumashiro est la vie des quartiers populaires et les histoires du coin de la rue. S’il est un peu le Scorsese, période Mean Streets, du Roman Porno, son collègue Konuma, avec ses scénarios sexuels baroques, en serait le De Palma. 


Fleur secrète



Fleur secrète (1974) de Masaru Konuma, est une date dans l’histoire de ces productions puisqu’il rendit célèbre Naomi Tani, vraie « monstresse » du Roman Porno. Grâce à son physique sans âge, Tani se coule à la perfection dans les rôles de japonaises traditionnelles en kimono. 


Cependant, dans l’acte sexuel, elle est capable de révéler un effrayant visage de démon. Fleur secrète, dont le ton de comédie anarchiste peut surprendre, est le catalogue exhaustif des rapports de dominations à l’œuvre autant dans la famille que dans le monde du travail. Pour dévergonder son épouse frigide, un chef d’entreprise l’offre à un jeune employé lui-même infantilisé par sa mère, photographe SM. 

 

 

Comme si ça ne suffisait pas, le garçon est également inhibé par le souvenir de l’amant de sa mère, un gigantesque soldat noir américain. La domination est donc aussi politique, pointant le complexe d’infériorité du Japon envers les Etats-Unis.


La Vie secrète de Madame Yoshino


La Vie secrète de Madame Yoshino (1976) de Konuma est encore plus délirant puisque Naomi Tani y noue une relation violente avec le fils de l’acteur de kabuki, spécialisé dans les rôle de femmes, l’ayant violée adolescente. Loin du réalisme de Kumashiro, le décor de ce roman porno « noir », est minimaliste et ténébreux comme la scène d’un théâtre mental. Tous les travestissements, même les plus dérangeants sont  possibles, comme cette scène ahurissante où Tani se métamorphose en son agresseur alors quelle couche avec le fils de ce dernier. 


Pour Konuma, les identités sont des masques que l’on s’échange et le monde n’est jamais qu’un décor, secrètement manipulé par des monstres sournois comme le patron et la mère de Fleur secrète ou le mari sadique de Femme à sacrifier (1974). Ses films érotiques sont d’abord des contes de terreur.  


La Maison des perversités


Noboru Tanaka s’inscrit lui aussi dans le versant «noir» du roman porno mais avec plus de retenue que Konuma. La Maison des perversités (1976), adapté de l’écrivain des délirants romans policiers Edogawa Rampo, surprend par sa mélancolie rêveuse. Il y a bien sûr des monstres qui hantent la pension bourgeoise comme ce meurtrier qui, entre les lattes du plancher d’un grenier, verse des gouttes de poison dans la bouche du dormeur de la chambre d’en-dessous. Il y a aussi un clown pervers et un homme qui accepte de devenir le fauteuil de la femme qu’il aime. 


Ces créatures pourtant sont déjà les fantômes d’un monde disparu, celui du Japon 1920 qui connaissait sa première libération culturelle sous l’influence de l’Europe des années folles.  Le genre « ero-guro » (érotique grotesque) popularisé par Ranpo équivaut à notre surréalisme, et les crimes et perversions ne sont que les fantaisies d’une société se libérant du féodalisme. Cet élan optimiste allait être brisé par des catastrophes comme le séisme de Kantô en 1923 et le développement sanguinaire du nationalisme. Une des images les plus belles du film est cette femme dans les décombres actionnant une pompe et tirant du sol du sang au lieu de l’eau.


Bondage 


La mélancolie est encore plus douloureuse dans ce grand poème glacé qu’est Bondage (1977). Situé également dans les années 1920, le film revient sur la vie et les amours de Seiu Ito, pionnier de la photographie SM. Ito se remémore ses relations avec deux femmes, compagnes et modèles ayant partagé sa passion du sadomasochisme. Bloqué dans ses obsessions, Ito reproduit les mêmes rituels et les mêmes expériences avec chacune de ses maîtresses, qui se confondent jusqu’à posséder un seul visage, celui encore une fois bouleversant de Junko Miyashita. Les séances SM semblent pour Ito et ses compagnes d’abord des exorcismes pour supporter la douleur de leur existence. Quittant les pièces closes, elles prennent alors pour décor un immense paysage de neige comme pour signifier que la souffrance trouve d’abord son origine dans le monde. 


Devant une œuvre aussi accomplie, digne de figurer aux côtés de certains films de Masumura comme L’Ange rouge ou La Femme de Seisaku, la question du genre ou de l’origine de la production fini par ne plus se poser. Peut-être faudrait-il libérer Konuma, Kumashiro et Tanaka du Roman Porno lui-même, pour affirmer qu’ils furent simplement parmi les plus grands cinéastes japonais des années 70. 



koji wakamatsu fait tout sauter


 secret flower 1971 

comment continuer à s’aimer lorsque la révolution
a échoué. la plage comme le bout d’une histoire. là où viennent s’échouer les
révolutionnaires de l’extase des anges ken yoshizawa rie yokoyama. il n’y a
plus que le vide. et la femme en habit de deuil. double suicide impossible. il en
reste toujours un qui n’arrive pas à mourir. nous n’avons pas besoin d’une
raison pour vivre/mais nous avons besoin d’en avoir une pour mourir. personnages
bloqués sexe bloqué. en 1971 tout est perdu. irrémédiablement. 

sex crime 1967

branlettes
d’étudiants dans les cinémas pornos. pellicule cramée tachée rayures junk cinéma.
surimpressions folles. et le vrai visage du sexe n’est rien d’autre que l’énergie
de la mort. corps grouillants sur les
affiches des cinémas de shinjuku. corps inaccessibles. corps grouillants sur
les plages du mois d’août japonais. corps inaccessibles. ken yoshizawa fait
toujours tout sauter à la fin.

Soleils roses

Nuits félines à Shinjuku


La Collection « Roman Porno » éditée par Elephant Films met à l’honneur le cinéma érotique japonais des années 70 ainsi que ses versions contemporaines.

Sur les dix films inédits de la collection, cinq sont des classiques de la Nikkatsu et les cinq autres des hommages modernes produits en 2016. Les grands noms du répertoire sont au rendez-vous comme Noboru Tanaka (Nuits félines à Shinjuku), Tatsumi Kumashiro (Les Amants mouillés, L’Extase de la rose noire), Masaru Konuma (Lady Karuizawa), et Toshiharu Ikeda (Angel Guts : Red Porno), côtoyant les cinéastes contemporains Sono Sion (Antiporno), Akihito Shiota (A l’ombre des jeunes filles humides), Hideo Nakata (White Lily), Isao Yukisada (Chaudes gymnopédies) et Kazuya Shiraishi (L’Aube des félines). Si certains couples de films sont évidents comme l’association de Nuits félines à Shinjuku et L’Aube des félines, ou encore Les Amants mouillés et A l’ombre des jeunes filles humides, d’autres choix sont éditoriaux, rapprochant les motifs ou les styles. On notera l’absence parmi les Roman Porno originels de films en costumes ou BDSM, mais ceux-ci étaient déjà présents dans les collections Zootrope et Wild Side. Ceux qui ont étés retenus sont donc en prise directe avec leur époque, qu’il s’agisse des années 1970 ou 2010, explorant le présent des relations amoureuses. 

Les Amants mouillés

La production quasi exclusive de films érotiques fut une opération commerciale lancée par la Nikkatsu en 1971 pour éviter la faillite. A l’annonce de ce changement de cap, la plupart des cinéastes et acteurs employés par la firme préférèrent se retirer, laissant la place à des réalisateurs débutants. C’est ainsi qu’au cœur du cinéma d’exploitation émergea une autre Nouvelle Vague. Le terme « porno » est trompeur puisqu’il s’agit d’actes simulés et, à la différence de leurs homologues occidentaux comme Emmanuelle, les sexes des acteurs étaient cachés, habilement dissimulés par des éléments du décor et des objets à l’avant-plan ou estompés par un flou. Excepté ce tabou majeur, tout était permis, même les situations les plus scabreuses. Si le cinéma Pink des années 60, dont Koji Wakamatsu était le roi, était tourné sur le vif et en noir et blanc, le Roman Porno offrait de vraies productions de studio, aux couleurs éclatantes et aux décors soignés. Bien que leurs tournages n’excédent pas une dizaine de jours, le savoir-faire de techniciens ayant travaillé avec les maîtres des décennies précédentes donnait largement le change. La diversité des productions interdit de cantonner le Roman Porno à un style unique : certains cinéastes privilégiaient le néo-réalisme, tournant en décor naturel, d’autres préféraient le baroque et l’expérimentation, d’autres encore étaient à l’aise dans la comédie, le mélodrame ou la violence. S’affichant aux devantures de tous les cinémas du Japon, ces films érotiques font désormais partie du folklore de l’ère Showa avec ses clubs de striptease un peu miteux, ses bars à hôtesses tenus par les Yakuzas et ses chanteuses de enka comme Keiko Fuji, pleurant à longueur de titres la triste condition des femmes de Shinjuku. 

Les fleurs secrètes du cinéma japonais

Les Amants mouillés

Avec Tatsumi Kumashiro, c’est l’esprit débraillé et prolétaire du Pink qui perdure dans le Roman Porno. On se souvient du néo-réalisme de La Femme aux cheveux rouges et de Sayuri Strip-teaseuse, avec ses ouvriers de chantiers, petits malfrats ou danseuses de clubs érotiques. Kumashiro est un cinéaste de l’énergie immédiate et du décor naturel, voire du plein air. Les Amants mouillés (1973) se déroule pour l’essentiel sur la côte dans « une ville lunaire, pleine de sable », et le héros est un futen (un jeune en rupture de société) qui livre des bobines de films érotiques pour les cinémas locaux. Les scènes d’amour les plus marquantes, qui se déroulent sur une plage hivernale, avec les acteurs couverts de sable, atteignent une véritable poésie. Film quasiment sans histoire, exceptées les déambulations de ses personnages, Les Amants mouillés saisit le zeitgeist d’une jeunesse sans but dans cette longue scène finale de saute-mouton où le peu de récit finit encore de se déliter. On perçoit ce que le Kitano de Sonatine, avec ses Yakuzas faisant l’école buissonnière, doit à Kumashiro. 

L’Extase de la rose noire


Autre film du même auteur, L’Extase de la rose noire (1975) commence par la défection de son actrice principale qui, enceinte, ne veut plus tourner de films pornographiques. Avec elle, c’est comme si le film lui-même se libérait de tous les codes pour épouser une forme improvisée et espiègle. Les personnages n’appartiennent d’ailleurs pas au Roman Porno mais à la pornographie clandestine. Si Juzo, le réalisateur interprété par l’exubérant Shin Kishida est calqué sur Oshima, le film s’inspire davantage de Les Pornographes d’Imamura. Fabriquant des bandes sonores érotiques d’avant-garde, l’équipe collecte le halètement d’un chien, le cri des otaries ou un chat lapant du lait. Plus drôle encore, Juzo enregistre dans un cabinet de dentiste les cris de souffrance d’une patiente qui n’est autre que Naomi Tani, la reine du SM. Fauché mais débrouillard, Juzo se voit comme un grand artiste sur le point de réaliser son chef-d’œuvre. C’est peut-être en définitive le cas de Kumashiro, tournant ici un de ses meilleurs films, en alliant la comédie excentrique à une réflexion sur la véracité de ses propres images. A quel moment la pornographie et les sentiments amoureux finissent par se confondre ou au contraire s’affronter ? Juzo faisant tourner sa fiancée, interrompt lui-même le tournage lorsque celle-ci ne mime pas le plaisir mais le ressent. Quant à la compagne de l’acteur, elle lui reproche : « tu m’avas promis de ne pas jouir ! » Ce n’est pas le sexe réel qui apparaît dans le champ, horizon jamais atteint du Roman porno, mais en un mot l’émotion.

 

Kumashiro dirige L’Extase de la rose noire


Qu’elle soit cinématographique ou directement liée à la prostitution, l’industrie du sexe va naturellement fournir au Roman porno ses décors et ses personnages. Le quartier des plaisirs de Tokyo, historiquement ceint à Asakusa dans les vestiges du mythique Yoshiwara d’Edo, se déplace dans les années 60 à Shinjuku dans le quartier de Kabukicho. La Nikkatsu va souvent exploiter la cinégénie de cette ville de néons qui ne dort jamais et de son peuple déclassé où se mêlent prostituées, Yakuzas, salarymen et artistes marginaux comme le photographe Araki. Cinéaste attentif du monde de la prostitution, Noboru Tanaka situe Nuits félines à Shinjuku (1972) dans la continuité de La Rue de la honte de Mizoguchi, les salons de massage ou « bains turcs » remplaçant les bordels de l’après-guerre. Le savon dont sont recouvertes les filles qui « baignent » leurs clients, permet de dissimuler habilement les zones taboues, astuce caractéristique de l’art de Tanaka : jamais le sexe ne semble un élément rapporté et s’intègre avec un tel naturel qu’on en oublie presque qu’il s’agit de cinéma érotique. Si l’on feuillette les ouvrages du photographe de rue Katsumi Watanabe, on ne peut qu’être frappé du soin avec lequel Tanaka a choisi ses actrices, dont l’étoile filante Tomoko Katsura, identiques aux véritables félines de Shinjuku. Ces filles des rues sont magnifiées par Tanaka qui, bien qu’il emprunte au documentaire et parfois à l’avant-garde, est avant tout un cinéaste classique à la recherche de la beauté et de l’émotion. Il vole à Koji Wakamatsu son acteur fétiche, Ken Yoshizawa, interprétant la même année le révolutionnaire aveugle de L’Extase des anges (1972), pour en faire un échoué du miracle économique, bisexuel et suicidaire mais néanmoins flamboyant.

 


Il faut le voir, complètement brisé, s’écrouler au petit matin sur le trottoir, alors que se lèvent les rideaux métalliques des banques. Ce monde parallèle grouillant de vie, mélancolique et romantique, laisse place à celui bétonné et inhumain du capitalisme et des échanges économiques. Portant toujours la défaite, cette fois définitive, des idéaux des sixties, Ken Yoshizawa revient dans L’Aube des félines, en vieil homme solitaire ayant choisi de mourir par la main de la prostituée dont il est amoureux. 

Angel Guts : Red Porno


L’angoisse urbaine, perceptible dans l’épilogue de Nuits félines à Shinjuku, est permanente huit ans plus tard dans Angel Guts : Red Porno (1980) de Toshiharu Ikeda, qui s’inscrit dans une série d’adaptation du mangaka Takashi Ishii. Toutes les héroïnes de cet auteur se prénomment Nami, versions modernes et tokyoïtes de la Justine de Sade. Chez Ishii et Ikeda, la violence nait de l’image pornographique elle-même et de sa circulation. Voyant ressortir les photos d’une session SM, Nami, une office lady (secrétaire), devient un fantasme que les hommes s’approprient et se trouve dépossédée d’elle-même. « Cette fille ce n’est pas moi » dit-elle à son voisin, un jeune chômeur à la dérive, qui lui-aussi crève de solitude dans la grande ville.

 


Tokyo, aussi terrifiante que New York dans les films de William Lustig (Maniac) et Abel Ferrara (L’Ange de la vengeance), se nourri du désespoir et de la chair de ses habitants, les faisant entrer dans d’aliénants circuits pornographiques. Les images n’ont même plus d’auteurs et semblent se générer d’elles-mêmes comme un cancer. Dans le Love Hotel où Nami se rend avec un collègue, un système vidéo leur permet de s’observer eux-mêmes faisant l’amour. Nulle part Nami ne peut échapper à ses doubles, pas même chez elle où elle est l’objet d’un voyeur, son minuscule studio se transformant en studio de cinéma infernal. L’énergie est devenue noire et nihiliste et Angel Guts : Red Porno est déjà un « Roman Antiporno », justifiant pleinement son couplage avec le film de Sono Sion. 

Récit d’un Rastignac séduisant une épouse délaissée pour s’introduire dans la haute bourgeoisie d’une petite ville, Lady Karuizawa (1982) de Masaru Konuma offre une autre vision du genre.

 


Il s’agit d’une production de prestige tournée pour les 70 ans de la Nikkatsu, au budget confortable et d’une durée inhabituelle d’1h36. Dans le rôle principal, Miwa Takada actrice et chanteuse étrangère au Roman Porno, faisait son come-back après dix ans d’absence. Le monde de Konuma est celui de mélodrames baroques et cruels comme La Vie secrète de Madame Yoshino. Pour cet esthète, la dimension sociale importe peu, sinon pour fournir les masques de nouveaux jeux de rôles. Qu’est-ce qui se cache derrière celui, impassible, de la grande bourgeoise, raffinée et distante ? En ouverture, une cruche en céramique est brisée par de l’eau gelée et c’est toute l’énergie sexuelle réprimée par l’héroïne qui est signifiée. D’une façon très différente de Kumashiro, la nature qui entoure la villa participe à l’érotisme mais il s’agit de bois immobiles et presque artificiels que Konuma plonge dans un monochrome bleu. Cette présence envoûtante tire le film vers le fantastique et les personnages, se croyant des stratèges, deviennent en définitive les jouets du destin. Rendue à la glace après un été de passion Lady Karuizawa, retrouvera sa forme pétrifiée, gardant en elle un secret indicible. 


Roman Porno 2016 : de la dépression à la révolte


L’aube des félines


Du côté des modernes, certains renouent avec la tradition néo-réaliste, puisent à d’autres influences comme le cinéma d’Hong Sang-soo, ou encore livrent un Roman Porno classique. Sono Sion quant à lui, fidèle à sa réputation d’enfant terrible, déconstruit avec fureur le genre en osant le titre Antiporno, et signe le chef-d’œuvre de la collection. L’écart qui sépare les deux époques est celui menant du miracle économique à la crise, financière mais aussi morale, du Japon des années 2010. 

Deux films tentent de revivifier la dimension élémentaire du Roman Porno : White Lily de Nakata et ses décors forestiers rappelant Lady Karuizawa et A l’ombre des jeunes filles humides de Akihiko Shiota dont la plage s’inspire de Les Amants mouillés. Hideo Nakata, est le seul des cinéastes de la collection à entretenir un lien direct avec le Roman Porno puisqu’il fut l’assistant de Konuma. Avec cette description des amours d’une céramiste et de son apprentie, il signe son film le plus intéressant depuis longtemps : les séquences érotiques se déroulent dans un rêve nacré et la peau des actrices deviennent d’une blancheur surnaturelle. Sans prétendre au chef-d’œuvre, cette série B érotique classique lui permet de renouer avec les fantômes de ses débuts. L’écrivain du film de Shiota fuit la civilisation dans une cabane mais se retrouve harcelé par des femmes à l’appétit sexuel dévorant. On retiendra une scène très drôle où, voulant rejoindre ses deux maîtresses en pleins ébats, il se fait prestement virer du lit. En cette fin des années 10, l’homme n’est définitivement plus au centre de l’équation amoureuse. Transformant son décor en petite scène de théâtre où ses acteurs gesticulent de façon trop appuyée, Shiota rate pourtant le naturel décontracté de Kumashiro. 

Chaudes gymnopédies


L’énergie sexuelle des Roman Porno venait des mouvements d’insurrection des sixties, qu’en reste-t-il en 2016 ? L’argent, qui n’était pas un problème chez le cinéaste de L’Extase de la rose noire devient primordiale pour celui de Chaudes gymnopédies qui ne tourne que par dépit un film érotique fauché. Il ressemble aux cinéastes amers, en pleine crise de la cinquantaine, que l’on croise chez Hong Sang-soo. L’hommage devient évident lorsque Isao Yukisada reprend une scène de Les Amours d’Oki où le cinéaste se fait reprocher en plein Q&A de ne pas accorder sa vie privée à ses grands discours sur l’amour. Se référer à Hong Sang-soo, qui ne fut jamais un cinéaste de la plénitude érotique, accentue la différence avec les jouisseurs des années 70. La frénésie sexuelle du cinéaste n’aboutit jamais au plaisir car une ombre plane sur le film : sa femme dans le coma dont il doit payer les frais d’hôpitaux. Plus que chaude, cette gymnopédie est surtout triste, hantée par les fantômes des êtres aimés qui apparaissent dans l’après-midi. Autres âmes à la dérive, les call-girls de L’Aube des félines de Kazuya Shiraishi, chattes de gouttières dormant au hasard des motels ou des saunas. Si elles ressemblent à leurs homologues de Nuits félines à Shinjuku, elles sont désormais livrées à domicile chez les clients comme des boîtes de pizza. Le sexe est uberisé comme n’importe quel autre produit de consommation. La fantaisie rêveuse d’un monde en marge a laissé place à une ville sombre et angoissante. Le « bain turc » des Félines, qui grouillait d’une vie pittoresque, est devenu une officine poussiéreuse où les filles végètent sur un canapé en attendant le coup de téléphone qui les entraînera chez un client dépressif ou violent. Shiraishi, auteur par la suite de Blood of the Wolves, Yakuza-eiga dans la lignée de Fukasaku et de Dare to stop us le biopic de Wakamatsu, confirme son talent, en particulier celui de faire exister sans caricature chaque fille et leurs clients. 


Autre prisonnière de l’industrie du sexe : Kyoko dans Antiporno de Sono Sion. Est-elle vraiment cette jeune écrivaine à succès ou bien, lorsqu’une équipe de tournage est dévoilée, l’adolescente exploitée d’un film porno ? Le cinéaste violent, qui règne sur une assemblée d’homme sinistres, la dépossède même de toutes ses qualités pour donner son rôle à sa partenaire. Kyoko, qui croyait trouver dans le porno un exutoire à l’hypocrisie sexuelle de sa famille découvre que la seule jouissance est celle que les hommes tirent de leur domination. Ce sont donc les deux mondes qu’il faut faire exploser pour se libérer. Le point de vue féministe de Sono Sion vient quelque peu venger l’injustice de ces nouveaux Roman Porno : n’avoir confié aucun film à des femmes cinéastes alors que celles-ci existent bel et bien au Japon.

 


Un élément essentiel par lequel Sono Sion se révèle le plus digne hériter de la Nikkatsu est son apologie de l’actrice. Que serait le Roman Porno sans Naomi Tani, Junko Miyashita, Asami Ogawa ou Rie Nakagawa. Dans Lady Karuizawa, Miwa Takada passe de la bourgeoise pudique à l’amante enflammée, se transformant même en inquiétante créature des forêts au visage aussi blanc que celui de la femme des neiges. Le titre L’Extase de la rose noire désigne la jouissance de Naomi Tani qui entre littéralement en transe, et offre à la caméra un instant unique. « Filme son visage », ordonne le cinéaste au caméraman. « Ce visage, il faut en saisir toute la beauté, c’est le visage d’une déesse. »



L’actrice d’Antiporno est une monstresse de vingt-deux ans, Ami Tomite dont l’énergie punk en fait l’interprète idéale de Sono Sion. Tournant comme une possédée dans son appartement aux murs jaunes acide, déclamant des monologues incantatoires, violente ou terrorisée, sainte putain et vierge violée, elle éclate finalement de rage en un dripping d’apocalypse à la Pollock. Le bref plan de la Diète (le parlement japonais) au début du film, raccordant aux irruptions de couleur, rappelle les grands moments d’insurrection lyrique de Koji Wakamatsu.

 

Comme dans L’Extase des anges qui s’achevait par un crescendo eisensteinien d’explosions dans les rues de Tokyo, Ami Tomite convertit sa colère en orgasme chromatique et en acte politique. Exempt de la moindre nostalgie et ne rendant hommage à personne, Sono Sion ouvre une voie possible à un futur du Roman Porno.


 
Paru dans Les Cahiers du cinéma n°762. Janvier 2020.

Richard Brautigan, encore une histoire de fantôme à Tokyo


Natif de Tacoma dans l’état de Washington, Richard Brautigan habitait le Montana
mais son autre pays était le Japon.


Un Japon d’abord ennemi comme il le
raconte dans l’avant-propos de Journal japonais, avec cet oncle qui mourut des suites d’une blessure causées par un bombardement sur les côtes du
Pacifique et dont le fantôme hanta le jeune Brautigan. Le Japon, il y viendra
plus tard, par les haïkus de Bashô, par la peinture et le cinéma, avant de rencontrer
le Japon réel au milieu des années 70. Ce n’est pas étonnant non plus qu’entre
le Montana et le Japon, ce soit un mort qui guide Brautigan, et que les
histoires de fantômes, ces kaidan japonais, circulent entre les deux pays.
Pas seulement bien sûr : il y a les histoires de gueules de bois, dont je ne sais pas si elles constituent un
genre littéraire, mais qui sont aussi un pont entre le Montana et le Japon !


Tokyo-Montana-Express (1980) est le plus beau livre jamais écrit.

On ne peut pas oublier le boucher aux
mains froides, le loup-garou dissimulé dans un buisson de framboises, la plus
petite tempête de neige du monde, la gueule de bois sculptée comme un objet de
l’artisanat populaire, les 390 photos d’arbres de noël, le dernier menu des
condamnés à mort, et on ne peut pas non plus oublier ce bar dont toutes les
serveuses sont identiques, le temple de la carpe à Shibuya, le kaidan de la brosse à dents, les
spaghettis préparés pour les amis japonais, 
et l’irrévocable tristesse de son merci beaucoup. On ne peut pas oublier
le gamin japonais noyé et ses tennis « trempée et très froides, et
aussi lourdes d’une blancheur étrange, silencieuse absolument. »
L’autre grand livre de Brautigan  est Journal
japonais
, et ses 77 poèmes écrits entre le 13 mai 1976 et le 30 juin.
Par exemple : « les
chauffeurs de taxi ne ressemblent pas à leur photographie (…) De parfaits
inconnus conduisent ces taxis. »


Et pas mal de moments d’inexistence
qu’on a tous connus au Japon, sans forcément trouver cela désagréable.


Comme dans Tokyo-Montana-express, il y a aussi un texte sur un film érotique.
Lorsqu’il visite le Japon dans les années 70, c’est la grande vogue des roman porno et pinku eiga, films que Brautigan ne peut pas voir en Amérique. Dans Tokyo-Montana-express, Le Château de la
fiancée des neiges, le film le plus sensuel jamais tourné, provoquant des érections
fabuleuses, s’évaporait comme un fantôme, et ce qui disparaissait n’était pas
seulement le film mais le cinéma lui-même, remplacé par un petit jardin public.
Je n’ai jamais identifié même une partie du film dont parle Brautigan.


En revanche, le Fauteuil rouge dans Journal japonais est bien connu puisqu’il
s’agit de La Maison des perversités (1976)
de Noboru Tanaka d’après Edogawa Rampo.  







On notera la fin délicieuse du poème
prouvant que Brautigan avait tout compris de l’eroguro.

Chez Tanaka, la femme qui est l’objet
de la passion de l’homme dissimulé dans le fauteuil est Junko Miyashita, la
femme aux cheveux rouges, l’autre Abe Sada, qui mériterait à elle seule un
recueil de poèmes amoureux.





Romain Slocombe, illustrations japonaises

Des
illustrations de Romain Slocombe pour Folio, ma préférée est sans doute celle
du Marin rejeté par la mer de Mishima, avec ses couleurs incroyablement
vivantes et sa ligne claire. L’avantage de ces illustrations est bien sûr qu’on
peut les «saisir» et qu’elles sont chargées de la dimension du texte.  Aujourd’hui, je me rends compte
combien ces illustrations furent une première approche du cinéma japonais et
constituaient les affiches idéales d’ adaptations rêvées.



 

 
 

Au
début des années 90,  je découvrais au Studio Keaton, un petit cinéma
d’Aix-en-Provence, 
la première vague de Roman Porno Nikkatsu. C’est Romain Slocombe qui avait conçu les premières pages du dossier de presse. En feuilletant
des celluloïds, on pouvait déshabiller sa propre actrice
 pink .

Cette première save de Romans Pornos comprenait trois films de Noboru Tanaka, 
Confidentiel :
Marché sexuel des filles 
(1974), La Maison des
perversités
 (1976) et La Véritable
histoire d’Abe Sada
 (1975).
Il y avait aussi la Rue
de la joie
 (1974) de Tatsumi
Kumashiro et la La Barrière de chair (1964)
de Seijun Suzuki (qui n’est cependant pas un Roman Porno).
La collection ne
connut pas un grand succès et il fallut attendre 20 ans pour découvrir, en DVD,
d’autres films de Noburo Tanaka. Le très noir Confidentiel
: Marché sexuel des filles 
n’a
cependant pas été réédité. Tanaka quittait pour un temps ses univers décadents
pour filmer un Japon contemporain en ruine : une adolescente prostituée
couchait avec son frère attardé et se suicidait en faisant exploser une poupée
gonflable remplie de gaz.

Fragments de la sexualité otaku



1. Quand le zentai part braconner



Ce n’est pas un
film mais un de ces « matériaux pornographiques », un fragment, que l’on trouve
sur youporn. Il n’a même pas de titre mais la description basique d’une
situation : Japanese Av model
butt groped
.  Pourtant, dans sa laideur et sa bêtise, sa mise en scène
improvisée, il fascine malgré tout. Si on le voyait en entier, peut-être
comprendrions-nous comment ce personnage en combinaison (presque) intégrale
(soit un zentai) parvient
à s’introduire dans la salle de classe et à abuser des jeunes élèves ? On sait
que la pornographie ne s’embarrasse pas de logique  mais épouse juste des
canevas fantasmatiques. Au Japon, le viol et la violence sont des conventions
admises et la prétendue jeunesse des personnages également. Ce qui gêne et
intrigue ici, ce sont surtout les réactions aberrantes des jeunes filles
observant le viol de leurs camarades, tour à tour dégoûtées, indignées voir
curieuses… ou totalement absentes. Certaines, sans que l’on sache exactement pourquoi
(sont-elles possédées par le zentai),
commencent à se masturber avec des sextoys. 
La
créature chétive et sans visage, qui pourrait être facilement maîtrisée par les
jeunes filles, serait en fait
une épure absolue du hentai japonais, ce pervers qui feuillette
timidement les magazines pornographiques emplies de nymphettes écervelées. Il
en est la projection fantasmatique, jouissant d’une liberté absolue dans cette
république de Salo miniature que devient la salle de classe.


2. Daikichi Amano : amours
visqueuses
On la vu, le zentai
violeur de lycéenne était une réduction d’un être humain à la seule perversité,
sans le minimum d’affect ou même de jouissance requis dans le porno
traditionnel. La créature était une sorte d’être humain larvaire, à peine
formé. L’idée d’un porno non humain remonte sans doute à Hokusai et aux Rêve de
la femme du pécheur
, duquel Daikichi Amano a tiré, autant en photographies
qu’en films, une série de variations fascinantes. Dans l’idée, il s’agit bien
sûr de zoophilie mais ici non mammifère et surtout basé sur l’idée de
multiplicité, de grouillements, avec la viscosité comme dénominateur
commun. Les modèles sont recouverts d’insectes, de vers, de reptiles ou
d’animaux marins, jusqu’à disparaître presque totalement, comme dans une
composition d’Arcimboldo. Amano est un maître des matières et de la couleur
allant chercher des variations infinis dans la peau de ses animaux ; ce qui
l’éloignent évidemment du pur matériel pornographique.






Mais
il n’est pas sûr que les hentai prennent un si grand plaisir aux compositions
baroques d’Amano. Peut-être préfèrent-ils se tourner vers des bandes moins
raffinées, comme cette vidéo où une jeune fille en maillot de bains, une serviette
autour de la bouche (au fond l’élément aquatique est préservé), se fait d’abord
palper par des mains anonymes, remplacées par des vibromasseurs, puis des pénis
(évidemment mosaïqués).




3. Rei
Ayanami, clone sexuel
N’avez-vous jamais nourri des
pensées coupables devant les Sylvidres d’Albator, l’Armanoïde
de Cobra ou encore la redoutable Furia de San Ku Kai ? 
Imaginez un instant que jamais vous n’ayez jamais dépassé ce
stade, que votre sexualité se soit construite exclusivement à travers des
personnages de dessin animé ou des amazones de science-fiction. Au Japon, vous
seriez ce que l’on appelle un otaku et votre chambre/appartement serait envahie
d’amantes virtuelles. 
La libido otaku se divise entre des artefacts plus ou moins
mainstream, à l’érotisme suggestif, et une pornographie underground qui est
celle, par exemple, des mangas amateurs. Une circulation s’opère entre les
deux, les mangas amateurs proposant souvent des versions classées X de
personnages officiels.
Prenons par exemple Rei Ayanami, la jeune pilote aux cheveux bleus
de Neon Genesis Evangelion, la géniale série d’animation d’Hideaki Anno débutée
en 1995. Rei est un clone et en tant que telle connait de multiples morts et
résurrections tout au long de la série. Elle est aussi un pilote remplaçable à
l’infini, un corps adolescent appartenant aux adultes et totalement dévolue à
usage : la guerre. Ce mélange de perfection martiale et de soumission en ont
fait l’icone otaku absolue.

 

Elle a donné lieu à des variations hentai.


Des cosplay parfois assez élégants



Mais aussi à des vidéos pornographiques comme celle-ci où la
starlette Mirina Izumi porte la tenue complète de pilote ainsi que les cheveux
bleus et les lentilles de contact rouges.



Il n’y a aucune mise en scène dans ces vidéos, pas même de
décor, seule importe de représenter le personnage dans des scènes sexuelles. On
notera que Rei n’est pas ici déshabillée, à la différence des photos sexy du cosplay,
et que la main de son partenaire sans visage caresse d’abord le costume du
personnage. L’excitation otaku réside sans doute moins dans l’acte sexuel (d’ailleurs
essentiellement masqué par les mosaïques usuelles) forcément déceptif, que dans
ce prologue qui détaille le déguisement et en isole les « éléments d’attraction ».
 L’otaku s’adonne donc au plaisir classique du fétichiste entre objet
partiel et totalité, mais, univers de science-fiction oblige, l’objet de son
désir est déjà une créature artificielle et dans le cas de Rei Ayanami un
clone.

Les entrailles de l’ange

Angel Guts: Red Classroom (1979) de Chusei Sone, scénario Takashi Ishii

Muraki, éditeur de magazines érotiques, assiste à la projection privée d’un film déjà ancien : une lycéenne se faisant violer par 5 hommes dans une salle de classe. Muraki est bouleversé par le visage de la jeune fille, qui tombe en syncope au terme de son viol et se relève, dénué de toute expression, et retombe encore. Le viol était-il réel ? A-t-il assisté à la destruction d’un être humain.





Muraki retrouve la jeune fille, nommée Nami, au guichet d’un Love Hotel, cadre d’une séance photo. Il lui donne rendez-vous; ils vont à l’hôtel mais il refuse de lui faire l’amour. «Je veux te revoir demain» lui dira-t-il. Mais elle ne viendra pas ; elle lève un homme dans un bar et nous aurons l’exemple de sa folie : une sexualité violente et insatiable. 







Muraki ne cesse pourtant pas de l’aimer. 3 ans plus tard, alors qu’il erre ivre dans les ruelles de Golden Gai, il la voit dans l’embrasure de la porte d’un bar. Il tente de l’entraîner avec lui mais le patron, amant de Nami, le roue de coups dans un terrain vague. Il revient pourtant le lendemain et se fait à nouveau battre, mais cette fois il reste dans le bar.
Il observe alors les activités de Nami qui se donne sur le comptoir à 5 hommes, reproduisant le film initial… et il voit aussi que l’on sort une lycéenne ligotée, d’une trappe, et qui est violée à son tour.
Ce qui a détruit nami, au-delà encore de son viol, c’est le film lui-même, qui a volé son image, transformant son supplice en spectacle, le réitérant à chaque projection. On a atteint ici la plus infernale des dégradations. Nami non seulement reproduit les conditions de son viol mais remet en scène le spectacle de la destruction de son innocence sur une autre jeune fille.


Devant le bar, Nami semble sortir d’une vision néo-sirkienne de Fassbinder, un glamour corrompu. Elle entraîne Muraki dans son monde, absolument disloqué. C’est le passage le plus beau du film, expérimental et inattendu. Des plans de vitesse et d’énergie traversent la scène qui déstructure en faux raccord. Mais cette énergie ne va nulle part, ce n’est qu’une convulsion.


Shinjuku Pink

Kabukicho par Noboru Tanaka 
Golden Gai par Chusei Sone




Kabukicho, le quartier rouge de Tokyo  fut l’un des lieux de prédilection des
roman porno Nikkatsu. Dans Night of the Felines (1972) de Noboru Tanaka, les
femmes-chats sont les employées d’un «bain turc» (ce que l’on appelle
maintenant «soapland») où les rapports sexuels (sans pénétration) s’effectuent par le
frottement des corps couverts de savon. Un sujet en or pour le cinéma érotique
japonais puisque la mousse du savon permet de dissimuler les organes et la pilosité tabous.
Pourquoi
les appelle-t-on ici «félines» ? Sans doute parce qu’elles vivent la nuit et
avalent au petit matin de petites bouteilles de lait.
Chez Tanaka, la sexualité fait
davantage partie d’un flux de vie que d’un cahier des charges. Ainsi Night of the Felines est une ballade mélancolique dans Kabukicho avec le bain turc des filles comme lieu
d’ancrage.
Il y
a une continuité Mizoguchi – Masumura – Tanaka, chacun s’arrêtant à peu près au
moment où l’autre commence à tourner. La transmission entre Mizoguchi et Masumura
est évidente puisque l’auteur de La Bête aveugle fut assistant sur les derniers
films du maîtres qui découvrit par ailleurs Ayako Wakao. Mais on peut établir
un lieu entre Cinq femmes autour d’Utamaro et Tatouage ; et un autre entre La
rue de la honte
et Night of the Felines même si les bains turcs de la bulle
économique remplacent les bordels de l’après-guerre. Le désenchantement est porté par Ken Yoshizawa, qui fut le révolutionnaire aux yeux brûlés de L’extase des
anges
de Wakamatsu. Il interprète chez Tanaka un vagabond de Kabukicho bisexuel et tourmenté ; un perdant magnifique, qui s’effondre au petit matin sur le béton alors que les
banques et les boutiques de vêtement lèvent leurs rideaux métaliques. Tanaka
reprend l’acteur mythique de la gauche révolutionnaire, celui qui un an plus
tôt allait faire sauter Tokyo, pour le montrer totalement anéanti, ne trouvant
un refuge que dans la nuit interlope de Kabukicho. 
Réalisé 5 ans plus tard, Shinjuku, Messy District: I’ll Be There de Chusei Sone appartient à la veine
néo-réaliste du cinéma pink. Ici, pas de perversions spectaculaires ni d’effets
visuels outranciers, mais la représentation de la vie d’un quartier de Shinjuku :
Golden Gai, labyrinthe de bars minuscules où Mimi, l’héroïne, est serveuse. Qui
l’a déjà fréquenté, découvrira le quartier en 77 et constatera que presque rien
n’a changé : ni les enseignes, ni les chats et presque pas la faune d’artistes
qui s’entassent dans ces minuscules échoppes. Chusei Sone enchaîne les succès de l’époque :
« Imitation Gold » de Momoe Yamaguchi et « Tokio » de Kenji
Sawada ; ce sont encore les mêmes chansons qui accompagnent les clients
jusqu’à l’aube bleutée de Shinjuku. Les serveuses ont aussi gardé leurs
habitudes, allant boire un dernier verre, dans un autre bar de Golden Gai, une
fois leur service terminé. 


Koji Wakamatsu ou l’insurrection lyrique


Texte de la rétrospective Koji Wakamatsuà la Cinémathèque française du 24 novembre 2010 au 9 janvier 2011.

Des femmes nues, crucifiées par des yakuzas au pied du mont Fuji. Un étudiant aux mains sanglantes chantant de douces ballades. Un homme brûlé par l’atome, faisant l’amour sous un portrait de Staline. Une adolescente qui éclate de rire sous le soleil avant de sauter du toit d’un immeuble. Et des vierges violentes et des anges violés. Et des anges encore, ceux de la révolution, dont l’orgasme a le pouvoir d’embraser Tokyo. Images folles et bouleversantes qui firent de Koji Wakamatsu le poète révolté du cinéma érotique japonais.A la fin des années 50, le jeune Wakamatsu passa six mois en prison, ce qui brisa sa carrière de yakuza mais déclencha une nouvelle vocation. Après avoir « découvert combien l’autorité du pouvoir s’exerçait de façon répressive et brutale * », le petit truand, qui s’occupait des « autorisations de tournage » dans le quartier de Shinjuku, décida de devenir cinéaste. Le jeune homme choisit comme arme un genre que ni les grands studios ni le gouvernement n’arrivaient encore à contrôler : le cinéma pink. Tournés en quelques jours avec des non-professionnels, ces films érotiques de séries B étaient l’objet de scandales réguliers. Takeshi Tetsuji, le premier donna une dimension ouvertement politique au genre avec Neige noire (1965), qui montrait une femme nue traverser une base militaire américaine et un GI abattu d’une balle dans la tête. Le procès gouvernemental qui s’ensuivit fut l’une des causes célèbres de la liberté d’expression japonaise. Il attira également sur le cinéma pink l’attention des étudiants contestataires.



Les secrets derrière le mur

Ceux-ci, qui militaient contre la reconduction perpétuelle de l’AMPO (le traité de sécurité nippo-américain, en fait une humiliante mise sous tutelle), se reconnaissaient dans les films d’Oshima, de Susumu Hani ou Toshio Matsumoto, mais aussi dans la violence et la noirceur du cinéma pink. Koji Wakamatsu filme d’abord les cauchemars d’une société malade, hantée par les échecs des luttes passées. Dans Les Secrets derrière le mur (1965), un adolescent épie les locataires d’un immeuble des quartiers pauvres. Voyeur et incestueux, le garçon est surtout captif du monde sans espoir légué par ses aînés. La figure du jeune homme impuissant et nihiliste est essentielle chez le cinéaste. L’étudiant de Va, va vierge pour la deuxième fois (1969) est incapable de venir en aide à la jeune fille qui se fait violer et, plus tard, de lui faire l’amour. Seuls le massacre des agresseurs et le suicide leur permettront d’établir une forme de communication.



Quand l’embryon part braconner

A partir de Quand l’embryon part braconner, Wakamatsu collabore avec le cinéaste et scénariste Masao Adachi. Lié aux mouvements gauchistes et plus tard à l’Armée Rouge Japonaise, Adachi eut une grande influence sur la métamorphose esthétique et politique du cinéma de Wakamatsu. Ayant monté sa propre maison de production, Wakamatsu tourne le moyen métrage Les Anges violés pour les salles d’avant-garde. Ses films suivants appartiendront bien davantage à l’underground et à la nouvelle vague qu’au cinéma pink. A l’intérieur même de la richesse inouïe de la production japonaise des années 60 et 70, Va, va, vierge pour la deuxième fois, La Vierge violente (1969), Sex Jack (1970) et L’Extase des anges (1972) forment une suite de poèmes insurrectionnels incandescents.
S’il s’engage dans une voie poétique et symboliste, le cinéma de Wakamatsu ne relâche pas pour autant ses liens avec le réel. Travaillant hors du vaste clos des studios, Wakamatsu retrouve naturellement les gestes de la Nouvelle Vague française : son cinéma s’écrit au présent, dans les rues de Tokyo, avec la jeunesse qui vagabonde à Shinjuku ou occupe les universités. A la façon des actualités révolutionnaires du collectif Newsreel, il ouvre Shinjuku Mad (1970), Sex Jack et Running on Madness, Dying in Love (1969) sur les affrontements violents de la garde nationale avec les Zenkyotos, les syndicats universitaires de gauche. Les étudiants, public majoritaire des films de Wakamatsu, pouvaient participer à une manifestation et en découvrir peu de temps après les images dans une salle de cinéma pink.






L’énergie de la jeunesse et la colère que lui inspire la répression sont les forces motrices du cinéma de Wakamatsu. Il ne faut cependant pas sous-estimer le plaisir de l’action pure et de l’impact visuel, qui en font le plus eisensteinien des cinéastes japonais. Ainsi les saisissants passages du noir et blanc à la couleur, rejouent, avec un plaisir sans cesse renouvelé, le saut chromatique d’Ivan le terrible. Inclure quelques mètres de pellicule couleur dans un film noir et blanc était bien sûr une convention du cinéma pink, destinée à faire apparaître la chair « rose » des actrices et permettre d’annoncer un film en couleur. Pour Wakamatsu la scène érotique n’est pas la finalité de l’événement coloré. Dans Les Anges violés et Va, va vierge pour la deuxième fois, Wakamatsu filme une plage en bleu monochrome comme un Paradis perdu. Mais les apparitions les plus marquantes portent sur le dévoilement du sang, rouge, vif et théâtralisé, lors des massacres des Anges violés et de Va, va vierge pour la deuxième fois. Dans L’Extase des anges, Wakamatsu ne se contente pas de dégager la couleur du noir et blanc, il libère aussi la musique et la vitesse. Enfin, libération sexuelle et révolution s’accordent puisque la couleur est réservée à la jouissance et aux explosions. C’est d’abord l’intense activité érotique du révolutionnaire Octobre qui embrase la ville.

Réalisant l’équation idéale d’Eisenstein et du Free Jazz, Wakamatsu associe la frénésie du band de Yosuke Yamashita au bond de l’image dans la couleur. Le sang d’une révolutionnaire éclabousse l écran en une éjaculation écarlate, provoquant un crescendo d’explosions, de corps catapultés dans l’espace, de courses folles dans les rues de Tokyo et de voitures fonçant vers la mort. L’Extase des anges fut comme le dernier rêve des révolutionnaires japonais avant un réveil brutal. La même année, Masao Adachi partit au Liban rejoindre l’Armée Rouge Japonaise engagée auprès des Palestiniens. L’Armée Rouge Unifiée, la branche restée au Japon, se livra quant à elle à une sanglante lutte intestine, multipliant en son sein même les exécutions. Extrêmement médiatisé, le siège des survivants par la police dans le chalet d’Asama fut le tombeau de l’extrême gauche japonaise. Ce naufrage et l’odyssée nihiliste de l’Armée Rouge Unifiée inspirèrent à Koji Wakamatsu United Red Army (2007), qui marqua son retour sur la scène internationale.


United Red Army



Va Va vierge pour la seconde fois

Dans ses trois derniers films, Koji Wakamatsu reprend ses thèmes de prédilection. Il s’agit moins d’une récapitulation que d’une mise en perspective historique à travers le portrait de trois générations de Japonais. L’inédit Landscape of a 17 Year Old (2004) revient à la figure de l’adolescent meurtrier et œdipien. Le jeune garçon assassine sa mère et prend la fuite à vélo vers le nord du pays. Il croise sur sa route un vétéran de la seconde guerre mondiale, et une Coréenne âgée, ancienne « femme de réconfort » des soldats japonais. Ces fantômes sont près de disparaître, bientôt effacés d’un pays cultivant l’amnésie historique. Comme son héros, Wakamatsu remonte le cours de l’Histoire. Après United Red Army, échec de la génération des années 60, Le Soldat Dieu (2010) revient sur la guerre et les mensonges patriotiques. Wakamatsu dégage une figure primitive du mâle japonais, aussi impressionnante que celle de Quand l’embryon part braconner. Le soldat qui revient du front amputé des quatre membres et dont l’Empereur veut faire un héros, était un tortionnaire et un violeur, et avant cela un bourreau domestique traitant sa femme en esclave. Cette figure masculine, malfaisante et autoritaire, remonte aux origines de la société féodale japonaise.
Les derniers films de Koji Wakamatsu s’attachent à des figures de l’échec, aux monstres de l’impérialisme japonais, aux révolutions ratées et à une jeunesse à qui l’on offre pour seul avenir l’ivresse du consumérisme. Pourtant, si l’on considère la révolution cinématographique qu’a initiée Wakamatsu et qui continue, encore aujourd’hui, d’inspirer les jeunes cinéastes, la réussite est totale.

* Jean-Pierre Bouyxou, entretien avec Koji Wakamatsu, Sex Star System n° 14, juin 1977.



Koji Wakamatsu, Paris, février 2006