David Bowie is… Japanese (3)

Au Japon, David Bowie a les yeux bleus

David Bowie, pour construire Ziggy
Stardust, s’est inspiré des créations de Kansai Yamamoto, qui lui-même s’inspirait
des costumes et perruques du kabuki. D’où les cheveux rouges ou oranges ébouriffés
de Bowie à cette époque.
extrait du catalogue de l’exposition David Bowie is…
La Pochette
de Pinups a inspiré en 1980 Junichi Murayama pour la couverture de Irara, un manga de Kazuo Umezu.

On retrouve ce célèbre mime de Bowie
sur la couverture d’un magazine SM de 1968. Quelle est l’origine de ce geste ?


Bowie is… an idolu
Tournée de 1973 à Tokyo
1978

Avec Sayoko Yamaguchi. 1980.

Avec Michi Hirota , la voix japonaise de It’s no game de Scary Monsters. 1980. 
Avec Ryuichi Sakamoto. 1981.


Spent
some nights in old Kyoto 

Sleeping on the matted ground
(Photos Masayoshi Sukita, 1980)



Magazines et éditions japonaises


Bowie en manga

Bowie avait
tout pour inspirer les mangakas : ses liens avec le Japon, l’androgynie, l’imagerie
de SF. Pourtant, on retrouve peu sa trace explicite dans les mangas. 



Parmi
les « oddities », un manga de 
Shotaro Ishinomori (Cyborg 009) datant du milieu des années 1970.


Belner est
une illustratrice Yaoi (imagerie homosexuelle
masculine, érotique et romantique, destinée aux femmes), fascinée par David
Bowie. Ses œuvres récentes. 
Deux dessins récents de Atsushi
Kamijō (le manga T-oy)


Bowie is… a japanese rocker

David Bowie est une des inspirations
majeures du Visual Kei, ce rock théâtral, costumé et fardé, qu’on pourrait définir
comme du glam rock japonais.

En 1990 avec Yoshiki de X-Japan,
le plus célèbre groupe de rock japonais. 

Gender trouble (Cherchez le garçon)

En 1980, les Cahiers du Cinéma
éditent le numéro spécial « Monstresses », recueil de photos
d’exploitation, non pas commentées mais interrogées dans leur pouvoir de
fascination même (et surtout) détachées des films dont elles étaient issues. Le
principe sera repris et étendu par Jean Louis Schefer pour L’homme ordinaire du
cinéma. En page 60, cette photo de Michiyo Yasuda dans le Deuxième sexe (Sekkusu chekku – Daini no Sei, 1968) de Masumura.
La même année sort «Cherchez le
garçon» de Taxi Girl. La pochette est une reprise par le collectif ‘Belle Journée en Perspective’ de
la même image. On peut d’ailleurs supposer que c’est précisément dans
« Monstresse » que BJEP est allé chercher son inspiration. Le rapport
entre le film, que BJEP n’avait sans doute pas plus vu que Jean Louis
Schefer, et la chanson réside dans le jeu sur les genres. La jeune fille qui se
rase du Deuxième sexe est une sprinteuse poussée à bout par son entraîneur et
qui perd jusqu’à son identité sexuelle. BJEP a rajouté des yeux de félin à
Michiyo Yasuda, et a doté la mousse à raser d’une très étrange fluorescence.
On a l’impression que c’est sa peau
que rase la créature, faisant apparaître un androgyne fantastique.

Au dos du même numéro, on trouvait aussi cette image fascinante de Premier amour, version infernale de Susumu Hani.

Otomo Katsuhiro Genga Exhibition 2012

Alors que le
festival d’Angoulême (28-31 janvier) s’apprête à  fêter l’immense Katsuhiro Otomo, retour sur l’exposition
qui s’était tenue à Tokyo du 9 avril au 30 mai 2012 à la galerie 3331 Arts
Chiyoda. L’exposition était particulièrement émouvante et utile puisqu’il s’agissait
de récolter des fonds pour les victimes du séisme du 11 mars 2011, Otomo étant
originaire de Miyagi, l’une des régions les plus touchées par la catastrophe.
A noter que
l’exposition qui se tiendra à Angoulême permettra également de se faire
photographier en blouson rouge sur la moto de Kaneda.

L’adolescente japonaise ou l’impératrice des signes

Le 10 juillet 2015, je présentais un cours de cinéma au Forum des images sur le thème de l’adolescente japonaise. Sujet qui ne fait pas que traverser la littérature, les mangas et le cinéma mais qui, en chair, en os et minijupe sillonne surtout les rues de Tokyo. J’en profitais pour attaquer quelques idées reçues : l’uniforme n’était pas un signe de soumission mais bien au contraire d’émancipation lorsqu’au début du XXeme siècle les jeunes filles quittaient leurs kimonos pour aller à l’école ou faire du sport. C’était au contraire une façon de libérer l’esprit et le corps du féodalisme. Qu’il soit devenu un objet de fantasme, c’est une toute autre histoire. 

Durant mes recherches, je découvrais une auteur de romans pour jeunes fille (ou
« class S » ou encore « yuri »), sorte de version Japonaise
de Colette :  Nobuko Yoshiya, dont
les œuvres sont centrées sur des « jeunes filles en uniformes »,
dévorées par des passions homosexuelles. Autre plaisir, et pas des moindres,
projeter sur l’écran de la salle 500 du forum le clip Aitakatta des AKB48. 
Pourtant ces idoles de 15 ans qui
envahissent le cinéma et la chanson ne sont pas que des poupées kawai en
costume marin. Impératrices des signes, les adolescentes sont d’abord animées
par la passion de la métamorphose, des jeux de rôle, et de l’hybridation.
Romantique, androïde, guerrière ou transgenre, l’adolescente devient, chez des
cinéastes tels que
  Shinji Somaï (Sailor Suit
& Machine Gun
), Nobuhiko Obayashi (House) ou encore Sono Sion (Love
exposure
), une créature expérimentale et panique.

Qui est donc alors l’adolescente
japonaise : une figure de l’émancipation, de la consommation ou du chaos ?





Trois extraits en intégralité

Sailor Suit and machine gun (Shinji Somai, 1981)

The Cherry Orchad (Nakahara Shun, 1990)

Helter Skelter (Mika Ninagawa, 2012)

Iconographie
Hideko Takamine à 16 ans

Momoe Yamaguchi








Hiroko Yakushimaru








AKB48


Yokotan du groupe Urbangarde







Catalogue Rocco Nails

Catalogue Olive des Olive
Schoolgirl Complex


Schoolgirl
Complex
(2010) est
 une très
belle série de livres de photos signées Aoyama Yuki, qui envisagent l’écolière
comme une créature quasi fantastique, une espèce à part. Il n’y a jamais de
visage mais des fragments de corps et de vêtements. Ces corps tirent partie des
pouvoirs de l’uniforme (états oniriques qui leur permet de se dégager de
l’apesanteur) mais semblent également lutter contre la loi que leur imposent
ces quelques pièces de tissus. Postures extraordinaires, torsions de corps qui
amènent au-delà de la forme humaine, contamination par les fétiches (un visage
dévoré par les rubans), l’univers de Schoolgirl
Complex
 est forcément trouble
et Aoyama Yuki multiplie les images floues derrière des vitres ou des voiles.
Ces écolières sans visages montrent la formation des désirs, embryonnaires, qui
tentent de se dégager de leur chrysalide ou en tout cas d’un carcan social
.

Belladonna des tristesses, japanese psychedelica



Le 6 février, je
présente à la Cinémathèque française, Belladonna
des tristesses
 (Kanashimi no
Belladonna, 1973) d’Eiichi Yamamoto, adaptation érotique et psychédélique de La
Sorcière de Michelet. 

Produite par Osamu
Tezuka, le père du Roi Léo et d’Astro Boy, il s’agit du
dernier opus d’une trilogie de dessins animés pour adultes comprenant Les Milles et une nuit (1969) et Cléopâtre (1970). Ce véritable opéra-rock à
la folle imagination s’inscrit dans la culture underground et érotique de
l’époque, proche autant du baroque de Shuji Terayama que du cinéma pink du
révolutionnaire Koji Wakamatsu. Comme chez l’auteur de La Vierge violente, les
tortures dont est l’objet la sorcière ne servent pas une apologie de la
soumission mais au contraire de la libération féminine.
Si on reconnait le
style de Tezuka dans les deux premiers films de la trilogie, Eiichi Yamamoto
conçoit Belladonna comme une aventure graphique
inédite : parfois seulement crayonnés, aucun dessin n’est lisse et les encres
et aquarelles produisent des matières mouvantes et inattendues. Empruntant à
l’Art Nouveau, Gustav Klimt, Aubrey Beardsley mais aussi au Yellow Submarine de
George Dunning, il s’agit davantage d’une série d’illustrations à l’animation
parfois succincte mais hypnotique.

Sa beauté réside dans ses transformations symbolistes : le corps de Belladonna se fend en deux à partir du sexe dans un geyser de sang qui se transforme en vol de chauves-souris. Autre scène folle : la jouissance éperdue de la sorcière nue, engloutie dans l’ombre gigantesque du prince des ténèbres (auquel le mythique Tatsuya Nakadai prête sa voix) qui se dilate, et se contracte autour de son corps et blanc. Avec sa cohorte de femmes brûlées, torturées ou crucifiées de peur que leur jouissance ne dévore le monde, Belladonna respecte à la lettre le caractère visionnaire et féministe du livre de Michelet.


Le 24 septembre 2011, j’avais trouvé à la foire du cinéma d’Argenteuil, ce jeu complet de photos d’exploitation françaises, accompagnant sa sortie en 1976.

On a peu d’informations
sur Kuni Fukai, le directeur artistique de Belladonna, sinon qu’il s’agit d’un illustrateur né en 1935, et qu’il
serait encore vivant. Une autre de ses collaborations, moins flamboyante
visuelle est Hoshi no Orpheus (1978) de Takashi d’après les métamorphoses
d’Ovide. Une collecte d’image permet de constater que Belladonna est l’application directe de son style et de ses
techniques telle que l’aquarelle. Jeanne la sorcière apparaît comme l’idéal
féminin de Kuni Fukai.


Si Beardsley et Klimt sont les influences revendiquées de Kuni Fuka, on peut déceler des correspondances avec le travail du dessinateur allemand Alastair (Baron Hans Henning Voigt, 1887 – 1969), pendant germanique d’Aubrey Beardsley. Ce grand décadent habillé de satin blanc, est surtout connu pour ses illustrations du Sphinx d’Oscar Wilde et de Carmen de Mérimée.



Autre influence perceptible : l’univeres moyenâgeux de l’irlandais Harry Clarke (1889-1931),
grand illustrateur de Poe et d’Andersen. 




avec Eiichi Yamamoto en octobre 2013



Pour la séance de la Cinémathèque française, voir ici

Le cabinet de curiosités du Docteur Maruo



Das Ungetum des Rosenstck (le monstre du rosier)


Les livres de Suehiro Maruo sont des collages hallucinés, mais cohérents, d’influences. Publié en 1982, Das Ungetum des Rosenstck est un condensé de l’art du dessinateur et de ses obsessions.
Tout d’abord le vampire, avec la reprise de 3 interprètes de Dracula :
Bela Lugosi (chez Tod Browning) et Udo Kier (chez Paul Morrisey) se partagent la couverture.


Klaus Kinski (chez Herzog) apparait dès les premières pages. 



Le vampire c’est bien entendu Maruo lui-même qui «vampirise» les images des films, des peintures, des affiches et les «maruorise».
Ainsi, l’histoire qui ouvre le livre est un remake du Cabinet du Dr. Caligari.

On reconnait bien sûr les images, icônes de l’histoire du cinéma, mais celles-ci sont déjà légèrement modifiées par le trait fin et cruel de Maruo. Caligari est bien moins ébouriffée que Werner Krauss, mais ressemble aux bourgeois japonais pervers du dessinateur. La plus remarquable métamorphose est celle de Cesare le somnambule. Maruo a également affiné les traits de Conrad Veidt, accentué son androgynie, pour aboutir à l’image d’un adolescents pervers et fardé. 


Cesare ne se contente pas d’enlever les jeunes filles au-dessus des toits, il leur offre aussi un baiser sur l’œil, obsession du dessinateur. Cette langue dardée dans la pupille d’une jeune fille, nous entraîne encore ailleurs chez le George Bataille d’Histoire de l’œil. 


L’hôpital psychiatrique de Caligari devient alors la clinique où est enfermée Marcelle, le souffre-douleur du narrateur et de Simone. Et dans cette clinique, la jeune fille est brisée sur les genoux de l’inquiétante directrice comme l’adolescente de la Leçon de guitare de Balthus.



Le plaisir que l’on prend aux œuvres de Maruo vient pour une part de la reconnaissance des œuvres citées. Il ne s’agit pas tant de se sentir un «initié» que de retrouver la dimension fantasmatique de l’image : lorsque l’image de film n’était pas encore rattachée à un récit mais valait pour elle même. Maruo réintroduit dans les images cette charge d’inquiétude et d’érotisme.
Das Ungetum des Rosenstck contient également une première version de l’histoire de Midori, la jeune fille aux Camélias.

Maruo aime l’expressionnisme pour les cauchemars en noir et blanc, le blafard et les monstres fardés. Le Conrad Veidt des Mains d’Orlac de Robert Wiene se retrouve coiffé d’une casquette d’officier. Que veulent alors dire ses mains crispées ? Quelles tortures, quelles perversions contre-natures ont-elles infligées ?







Cesare, l’assassin somnambule, est le frère des adolescents pervers de Vampyres ou Yume no q-saku. Il faudrait aussi tisser l’intertexte entre Dogra Magra, le roman effrayant de Yumeno Kyûsaku (l’écrivain dont le nom déformé donne son titre au recueil de Maruo) et les romans de maisons de fous qui sont en genre littéraire nippon en soi, et le Cabinet du Docteur Caligari qui pourrait s’y rattacher. Maruo ne nous fascine pas seulement par son traits précis et décadents ou par ses phantasmes, mais aussi par la logique de l’agencement de ses références. Ce ne sont pas les excès sexuels ou sanglants qui nous poussent à entrer dans l’univers de Maruo mais la possibilité d’avoir accès à une culture : celle de ces japonais férus de surréalisme, d’arts décadents, lecteurs de Sade et de Bataille. Parcourir les rayons des bouquinistes de Tokyo permet d’avoir un aperçu de ce continent caché, mais toujours vivace.




 




L’art de Maruo est un art de l’hybridation, de la reprise d’images qu’il intégre à son univers. Revenons à la figure du vampire et surtout à Klaus Kinski dans le Nosferatu d’Herzog. Sans peut-être qu’il en ait pleinement conscience, ce qui touche Maruo est le maniérisme où s’inscrit déjà Herzog, recréant le Nosferatu de Murnau. Maruo a-t-il eu connaissance de l’affiche de Paladin, très proche de son style ? Ou encore de celles de Druillet pour Rollin qui « vampirisent » celles de Mucha ? 



Le Nosferatu d’Herzog, n’est pas l’aristocrate de Browning ou Fisher, ni même le squelette vivant de Murnau. C’est une larve blanchâtre d’avoir fuit trop longtemps la lumière du jour. L’alliance du mal et de la difformité, la représentation de monstre vicieux comme des insectes inquiétants, est une constantes de l’ero-guro et des récits d’Edogawa Rampo.



Dans ses mangas ou ses illustrations, Maruo reprend des procédés cinétiques, comme la décomposition de mouvements. Ici, la descente du vampire, comme une chauve-souris vers sa proie. Une façon de réinsuffler le mouvement aux images. Car Maruo ne reprend jamais les images pour les figer à nouveau, leur édifier des autels fétichistes, il leur insuffle une vie nouvelle, qui est celle de ses fantasmes.


Parmi les influences ou communautés artistiques où l’on peut inscrire Maruo, il y a bien entendu Clovis Trouille (1889-1975), qui partage avec lui l’amour des vampires, du sadisme et des collages. Une toile de Trouille est un espace fantasmatique où s’agencent les figures aimées, où volent les chauve-souris comme de petits esprits bienveillants.










Dans Le vampire d’ornella Volta (livre qui fut peut-être en possession de Maruo, tant on en retrouve les illustrations dans son œuvre), quelques dessins de l’étrange Alberto Martini (1876-1954) dont La Vénus exhumée. Nosferatu, quelques aristocrates et peut-être même Arsène Lupin, exhument le corps d’albâtre d’une belle morte. Martini, lui-aussi use du collage pour créer un roman noir imaginaire.







Une vue plus large de La vénus exhumée. La gravure date de 1904, soit 18 ans avant Nosferatu de Murnau !


Mossa (1844-1926) est un peintre du début du siècle et que l’on peut rattacher à l’art nouveau. La vision d’un Pierrot assassin, éphèbe équivoque, sur une place 1900 m’évoque Maruo. Je ne sais pas, évidemment, si ce peintre niçois est connu au Japon, mais je le rattache au «deviant art» nippon pour le caractère kawai de ses personnages féminins au visage rond, et aux grands yeux, plongés dans des univers morbides. On trouve également chez Mossa des décompositions cinétiques.





 







Les images de ce billet viennent d’éditions japonaises de Maruo. On peut les retrouver dans les ouvrages édités par Le Lézard Noir : Ranpo Panorama et Le Monstre au teint de rose.



Le site de l’éditeur ici . 


On trouvera sur le blog Au carrefour étrange les illustrations de Jean Marembert pour Champavert de Pétrus Borel. Tout simplement Maruo en France en 1947.




Des filles-courges et des chats

L’an dernier,
mes deux mangas préférés ont étés
Le journal
des chats
de Junji Ito et Mirages d’été
de Kazu Yuzuki. Les chats et les jeunes filles, soient les deux marottes des Japonais. 


Le thème majeur de Junji Ito est l’obsession : comment Tomié,
la jeune fille fantôme s’introduit dans les familles et les couples, fini assassinée,
découpée en morceau et renait perpétuellement. Tomié est « illimitée » comme Sadako dans la série Ring qui projette d’envahir le monde par un processus dérégulé de copies. Dans le Journal des chats, il explore un autre
type d’obsession ne relevant pas du fantastique ou de l’horreur mais pas moins
inquiétant : le rapport à l’animal domestique, ici le chat, sujet presque
jamais abordé dans la littérature. Le journal est celui de Junji Ito lui-même, décrivant la place grandissante dans la vie de son couple de Yon et Mû, deux chats adoptés par sa femme. Lui
qui à l’origine préfère les chiens (tiens, comme moi) se laisse subjuguer par
les félins  jusqu’à
entrer dans une compétition larvée avec son épouse pour monopoliser leur affection. 

Autre moment fascinant : la visite chez les beaux-parents hébergeant un
chat qu’Ito ne voit jamais mais qu’il sent parfois passer à toute vitesse contre
ses mollets.  Quant à la manie de Junji
Ito de dessiner sa femme avec les yeux blancs, j’y vois une sournoise et
jalouse façon de se venger de la préférence de Yon et Mû.
(sur le site
de l’éditeur Delcourt : ici)

La
couverture de Mirage d’été est une
reprise de la célèbre peinture préraphaélite d’Ophélie par Millais, mais la
lycéenne en uniforme flotte au milieu des nénufars et des libellules. 

Les
personnages de Yuzuki m’ont rappelé ces filles que je vois à Tokyo,
surtout dans le métro où elles s’endorment comme si elles passaient leur jeunesse dans une longue sieste d’été. 

C’est le talent de Yuzuki de parvenir  à exprimer les sensations intimes à l’adolescence. Car son
trait est justement
imprécis, idéal
pour signifier un état où les adolescentes sont plus proches du bois des planchers
où elles s’allongent, des courges en lesquelles elles se transforment parfois,
de la pluie ou de l’océan. Surtout de cette végétation tropicale à la Douanier Rousseau, lourde, omniprésente, jusqu’à s’introduire dans les maisons.
L’été est leur saison, assommante, où l’on baigne dans une chaleur palpable gorgée d’humidité.
C’est aussi une saison fascinante et tragique, pleine de mystère et de fantômes.
Pour les adolescentes c’est le moment où le corps, qui ne peut plus supporter
aucun vêtement, est le plus proche du monde extérieur et en cela le plus vulnérable. 


Le récit le plus troublant se nomme L’Age d’or, où un jour de pluie une jeune
fille, voit la bibliothèque de son lycée envahie par des enfants diaboliques qu’on
croirait sortis d’une peinture d’Henry Darger. Sorte de yokaïs pornographiques,
ils prennent la bibliothèque comme un théâtre
 d’orgie et de vandalisme, pissent sur les
livres et noient presque l’héroïne dans une mare aux nénufars. Lorsque la pluie
s’arrête, ils disparaissent comme s’ils n’étaient que la fantaisie violente d’une
jeune fille, un après-midi d’été dans une bibliothèque sombre.
(Le site de
l’éditeur Le Lézard Noir ici)

Toshio Saeki par Shuji Terayama

L’homme qui construit son tombeau avec sa plume,
c’est Toshio Saeki.
Le vampire de la vieille école,
c’est Toshio Saeki
Le descendant de Hinomaruhatanosuke (* 1 ), faisant l’amour au cadavre de sa petite sœur en costume marin,
c’est Toshio Saeki.
Le bossu de l’hymne scolaire, compositeur du secret de la petite chambre (*2),
c’est Toshio Saeki.
Les Réflexions sur la vie humaine de Kiyoshi Miki (*3), silencieusement, se masturbant sans cesse derrière un autel bouddhique,
c’est Toshio Saeki.
L’âme possédée du jeune aviateur, membre du centre d’étude sur la sodomie, section des gouailleurs patriotes,
c’est Toshio Saeki.
Le chouchou à sa grand-mère, au bain, son sexe allant et venant entre des fausses dents,
c’est Toshio Saeki.
Le vendeur d’enfant montrant l’enfer en soulevant la couette de ses parents dans un théâtre de papier,
c’est Toshio Saeki.
L’enseignant en érection des représentants de commerce de manuels d’éducation civique baignant dans les pilules,
c’est Toshio Saeki.
Le jardinier aux pivoines se lavant le visage du sang des règles de sa défunte grand-mère,
c’est Toshio Saeki.
La berceuse pour le fils unique de Sentarô-le-branleur jouant du luth, son ombre derrière la porte coulissante,
c’est Toshio Saeki.
L’amant de sa mère, pendu avec les pans de son pagne, vêtu d’un kimono funèbre aux emblèmes de sa maison,
c’est Toshio Saeki.
Le sourd d’art lyrique qui compte les fleurs d’acacia rouge et or dans son cercueil,
c’est Toshio Saeki.
Le Don Juan (*5) pitoyable aux socques de chez Fukusuke, qui a jeté les estampes d’automne, d’été et d’hiver (*4),
c’est Toshio Saeki.

 TERAYAMAShûji (*6)


(*1) Héros d’une bande dessinée pour garçons, de Nakajima Kikuo, datant de 1937. Son nom qui donne son titre à la série, désigne le drapeau national.
(*2) Roman attribué à Nagai Kafû (1879-1959), publié en 1947 et interdit en 1948 à cause de son caractère licencieux. On peut le lire en français : Le Secrel de
la petite chambre. Récits érotiques traduits par Elisabeth Suetsugu et Jacques Lalioz, Ed. Philippe Picquier. 1994.
L’histoire de ce texte est détaillée en introduction.
(*3) Kiyoshi Miki (1897-1945) est un philosophe, auteur de Jmsei-mn nota (Réflexions sur la vie humaine), 1947.
(*4) Shunga littéralement dessin de printemps, désigne des dessins érotiques. Les estampes des autres saisons ne correspondent pas à une appellation générique.
(*5) Titre d’un roman de 1682 écrit par lhara Saikaku (1642-1693), poète et romancier. On peut le lire en français :
L’homme qui ne vécu! que pour aimer, lhara Saikaku, traduit par Nakajima-Siary Mieko et Siary Gérard, Ed. Philippe Picquier, 2001.
(*6) Terayama Shûji est un poète, écrivain, dramaturge, chroniqueur sportif, photographe, scénariste et réalisateur japonais, né le 10 décembre 1935 à Hirosaki
et mort le 4 mai 1983 à TOkyO.
Texte traduit par Béatrice Maréchal.

Romain Slocombe, illustrations japonaises

Des
illustrations de Romain Slocombe pour Folio, ma préférée est sans doute celle
du Marin rejeté par la mer de Mishima, avec ses couleurs incroyablement
vivantes et sa ligne claire. L’avantage de ces illustrations est bien sûr qu’on
peut les «saisir» et qu’elles sont chargées de la dimension du texte.  Aujourd’hui, je me rends compte
combien ces illustrations furent une première approche du cinéma japonais et
constituaient les affiches idéales d’ adaptations rêvées.



 

 
 

Au
début des années 90,  je découvrais au Studio Keaton, un petit cinéma
d’Aix-en-Provence, 
la première vague de Roman Porno Nikkatsu. C’est Romain Slocombe qui avait conçu les premières pages du dossier de presse. En feuilletant
des celluloïds, on pouvait déshabiller sa propre actrice
 pink .

Cette première save de Romans Pornos comprenait trois films de Noboru Tanaka, 
Confidentiel :
Marché sexuel des filles 
(1974), La Maison des
perversités
 (1976) et La Véritable
histoire d’Abe Sada
 (1975).
Il y avait aussi la Rue
de la joie
 (1974) de Tatsumi
Kumashiro et la La Barrière de chair (1964)
de Seijun Suzuki (qui n’est cependant pas un Roman Porno).
La collection ne
connut pas un grand succès et il fallut attendre 20 ans pour découvrir, en DVD,
d’autres films de Noburo Tanaka. Le très noir Confidentiel
: Marché sexuel des filles 
n’a
cependant pas été réédité. Tanaka quittait pour un temps ses univers décadents
pour filmer un Japon contemporain en ruine : une adolescente prostituée
couchait avec son frère attardé et se suicidait en faisant exploser une poupée
gonflable remplie de gaz.

Tokyo 2015 #3. Le Temps

C’est un bar de Shinjuku, mais je ne vous en donnerai pas l’adresse. Son nom est l’un des plus beaux qui soit : Le Temps. Et il est ouvert de 18h à 28h30, tout pour en faire un de ces lieux à la croisée des mondes comme ceux que l’on trouve chez Rivette, comme dans Out 1, la librairie A l’angle du hasard (voir billet ici). Outre son nom, ce qui rend unique Le Temps est qu’il a été conçu par l’illustrateur Aquirax Ueno (voir billet ici), l’un des plus fascinants des années 70. On reconnait son style psychédélique et précieux, imprégné de culture française, dans les  affiches qu’il a dessinées pour Shuji Terayama, par exemple L’Empereur Tomato Ketchup et La Marie-Vison.  Au Temps, une grande fresque d’Aquirax, rappelant celle de Klimt à Vienne, couvre les murs et partout des affiches, des livres, des faïences.  Il vient parfois y prendre un verre, mais il n’était pas là ce soir. Rien à regretter puisque cela permet de faire la connaissance de l’adorable Kaori et de ce barman, dont je ne me rappelle plus le nom mais dont la grâce est telle qu’aucun Européen, en comparaison, ne pourrait se prétendre un dandy.