Entre 1969 et 1973, Osamu Tezuka et Eichii
Yamamoto inventaient le dessin animé pour adulte, érotique et psychédélique, en
se projetant dans les contes orientaux, l’antiquité et le moyen-âge. Après le
génial Belladonna, Eurozoom (voir ici) a
édité également Mille et une nuits (1969)
et Cleopatra (1972), les deux volets
inédits de la trilogie Animerama.
Splendide folie graphique, toute en
rondeurs, arabesques et couleurs vivantes, Mille
et une nuits retrace l’épopée d’Adlin (mélange d’Aladin, Ali Baba et
Sindbad, et par ailleurs inspiré de Jean-Paul Belmondo), un pauvre marchand
d’eau finissant par devenir calife de Bagdad. Sous son allure picaresque, le
récit offre une très belle construction symétrique puisque le nomade opprimé
finira par exercer les lois injustes dont il était la victime.
Cette réflexion
sur le pouvoir, l’amour et la révolte colle parfaitement à la contestation de
l’autorité des années soixante, emportée par une irrésistible musique
psychédélique d’Isao Tomita. Contemporain de Yellow Submarine de George Dunning, Mille et une nuits s’engouffre
dans la même voie d’expérimentations visuelles et musicales. Malgré un sujet
qui s’y prête, le film n’est pas une simple illustration des contes mais est
sous-tendu par un projet plus ambitieux : faire du dessin animé
l’expression la plus pure de l’érotisme.
Sur une île peuplée de femmes surnaturelles, Adlin se noie dans une ivresse sensuelle se traduisant par des croisements de lignes douces esquissant des fesses, des seins ou des pénis sans jamais aller au terme de la représentation. Ce moment d’abstraction est le sommet du film et digne de figurer parmi les classiques du cinéma expérimental.
Cleopatra est davantage marqué par le
style graphique de Tezuka (qui co-signe cette fois le long métrage) avec des
personnages anguleux et des femmes insectes longilignes. Ce second opus est à la fois un péplum et un
film de science-fiction débutant avec des agents secrets du futur envoyés en
Egypte antique. Lors du prologue filmé en prises de vues réelles, seuls leurs
visages ont été redessinés, produisant une curieuse hybridation.
Plus comique
avec ses déformations de personnages en proie l’émotion (souvent sexuelle), il
joue sur les anachronismes et fait apparaître en caméo des icônes comme
Astroboy, autre succès de Tezuka. Lors d’une séquence délirante, l’arrivée de Cléopâtre
à Rome est saluée par un défilé de chefs-d’œuvre de l’art occidental animés allant
de Goya à Dali, en passant par Degas et Millet.
L’esthétique
traditionnelle japonaise, tenue
relativement à l’écart de la trilogie, fait aussi retour lors de la splendide
séquence de la mort de César filmée comme une pièce kabuki.
Tout cela est un
peu sans queue ni tête, historiquement farfelu (Cléopâtre aurait commandité
l’assassinat de Cesar), mais témoigne d’une vigueur et d’un plaisir d’expérimenter
réjouissant.
Ce patchwork trouve son unité à travers la figure tragique de Cléopâtre, femme à la fois fatale, innocente et victime de
la soif de pouvoir des hommes. Cette dimension féministe trouvera son
accomplissement dans Belladonna, le
chef-d’œuvre symboliste de Yamamoto.

























































