Les funérailles des roses de Toshio Matsumoto (Funeral Parade of Roses, 薔薇の葬列, Bara no Sōretsu, 1968),
Étiquette : Illustration
Mes nuits dans les bars avec Naomi, Eri, Mina, Ako…
matinée de pop ou de rythmes exotiques comme la bossa nova. C’est à la fin des
années 60, que les divas du blues japonais quittent leurs kimonos pour raconter
la solitude moderne dans les villes de néons, les nuits pluvieuses, et les bars
à cocktail où viennent s’échouer les office
ladies trompées, les mama-san
solitaires, les prostituées au cœur brisé … Sur les pochettes, ces femmes à la
dérive ont le regard lointain et semblent attendre un amour qui ne viendra pas.
Comme des instants prélevés à un film
imaginaire, les photos reflètent l’esthétique particulière de showa, sa mélancolie enfumée, glamour et
capiteuse. Les pochettes dessinées sont l’œuvre de Kazuo Kamimura, l’auteur du
Club des divorcés et de Fleur de l’ombre, qui lui-aussi n’a cessé de mêler son
encre aux larmes de ces miss lonelyhearts.
Tadanori Yokoo, Ken Takakura, 1969
S&M, septembre 1974
Kuniyoshi Kaneko, La Marie-Vison (pièce de Terayama), 1983
Masao Yamamura, Le Vampire ne dort pas, 1988
Les cafés de Chiiko Ayasaki
qu’elle servait au Café Ranpo à Yanaka (voir ici). J’avais été intrigué par ses
dessins érotiques très personnels prenant comme cadre le café lui-même (voir la
première illustration). Nous sommes restés en contact et nous nous sommes revus
en octobre à l’occasion de la projection des films de Bertrand Mandico à l’Institut
français de Tokyo. Cet érotisme des matières, à la fois luxuriant, dérangeant
et drôle ne pouvait que lui plaire.
Chez Chiiko, les filles, qui lui
ressemblent, mènent une obscure vie
organique dans des cafés et restaurants vétustes. Ce sont les nymphes, ivres et
repues, de la poussière, des comptoirs usés, des poêles noircies et de la
vaisselle ébréchée. Mais ces serveuses de
café n’attendent pas d’être mangées comme le chantait Brigitte Fontaine, ce
sont elles qui vont vous dévorer.
postales et des flyers. Les voici.
Le site de Chiiko
http://www.ayasakingyo.com/
Shinji Hama (浜慎二) petit maître du manga d’horreur
les fantômes avaient disparus des écrans, les mangas assurèrent une continuité.
S’adressant à des collégiennes et lycéennes, les auteurs les prirent comme
héroïnes, plaçant les yurei classiques dans leur cadre
quotidien : les écoles, les gymnases, les immeubles de la classe moyenne, les
bus, les parcs… Sans le savoir, ils posaient les bases esthétiques de la
J-horror.
La plupart de ces petits formats, surtout ceux des années 80, sont
des séries B d’horreur, vite dessinées,
mais parfois sanglantes et malsaines. On comprend pourquoi ils inspirèrent les premiers
films de J-horror, comme les Scary True Stories (1991) de Norio
Tsuruta, directement tournés en vidéo et distribué dans les vidéoclubs. A Mandarake, l’immense magasin de mangas d’occasions, on les trouve pour la
plupart entre 300 et 800 yens pour peu qu’ils ne soient pas signés Kazuo Umezu ou Shigeru Mizuki, les stars absolus du genre.
L’un de mes auteurs préférés est plus modeste et se nomme Shinji Hama La carrière de ce vétéran remonte au début des années 60 et à la revue d’horreur All Kaidan aux superbes couvertures.
Dans les années 70 et 80, son style est plus alimentaires mais toujours efficace. Les couvertures de ses mangas représentent à chaque fois une jeune fille terrorisée, surplombée
par des visages de monstres et de fantômes.
Et toujours, entre les femmes-chats et les fantômes d’enfants aux cheveux blancs, l’omniprésence des papillons ! Personne n’a jamais su répondre à la question qui me taurade depuis des années : pourquoi en veulent-ils autant aux jeunes filles japonaises ?
Tomie, l’adolescente illimitée
Ito est l’obsession : les spirales (Spirale),
les animaux marins (Gyo) ou les chats
(Le Journal des chats). Ils nous font
comprendre ce qu’est avoir un esprit obsessionnel. Ça ne vous est jamais arrivé
de marcher dans la rue et de vous dire : « C’est étrange, toutes les
femmes que je croise aujourd’hui sont blondes »? Ou encore : « Depuis
30mn que je suis à cette terrasse de café, c’est incroyable le nombre de bossus que je vois passer » ? (Cette réflexion est véridique). Ou encore : « ce train est remplie
de sosies de Jean-Pierre Chevènement » ? (véridique aussi).
récits de Junji Ito : si on commence à voir des spirales on ne voit plus
que ça, on les recherche même et on finit par avoir le cerveau en spirale. Et au
Japon, des spirales, il y en a partout, jusque dans la soupe.
Soit les aventures d’une adolescente à la beauté surnaturelle qui parasite des écoles,
des familles, des groupes d’amis, provoque la passion suivie de crises de folies
meurtrières.
renait à chaque nouvel épisode. On pense d’abord que Tomie est un fantôme,
peut-être une jeune fille assassinée comme Sadako ou les membres de la famille
Saeki dans Ju-on, et qu’elle accomplit
une vengeance systématique, pour ne pas dire mathématique. Pourtant, Tomie ne s’inscrit
pas dans la logique des fantômes japonais qui, aussi effrayant soient-ils demeurent
immatériels et n’ont pas de contacts physiques avec les humains. A ce titre,
elle ressemblerait d’avantages aux fantômes coréens des années 2000 comme ceux
de la série Whispering Corridors (Yeogogoedam, 1998-2009) : sanguins, violents,
souvent dissimulés sous une apparence humaine et n’hésitant pas à tuer, le plus
souvent à l’arme blanche. Tomie se rapproche aussi de la body-horror comme si à partir d’un seul membre coupé
de Tomie, une Tomie entière était capable d’être produite. Dans l’histoire La Chevelure (1995) un cheveu qui se
greffe sur le crâne d’une jeune fille la transforme peu à peu en Tomie. Est-elle
animale, comme une sorte de salamandre, ou bien végétale, pouvant se reformer
par boutures ? Et lorsque les reproductions se dérèglent Junji Ito dessine des grappes anarchiques de Tomies.
(2000), du sang de Tomie a été injecté à des nourrissons qui toutes sont
devenues des Tomie du même âge, ont grandi dans des milieux différents, et
cherchent à s’éliminer. La guerre des Tomies donc.
japonais, Junji Ito dessine un seul type de personnage, qu’il soit fille ou un
garçon. On retrouve dans ses autres récits des filles ressemblant trait pour
trait à Tomie. A un détail près : un grain de beauté sous l’œil gauche est le signe distinctif de la créature. Tomie est donc surtout une
métaphore de l’identité qui a un certain point de ressemblance finit par s’entredévorer
ou prendre des formes cancéreuses. La perte de l’individualité est évidemment
la terreur japonaise par excellence, et si Tomie est une adolescente habillée
en uniforme marin, ce n’est pas un
hasard. Tomie pourrait ainsi être une adolescente originelle, éternelle shojo, c’est-à-dire vierge et sans
cesse prise dans un mouvement de renaissance. Mais évidemment une ankoku shojo, vierge des ténèbres, monstrueuse et cannibale. Figure autant
consommatrice que consommée, elle dévore les garçons par la passion qu’elle
inspire et les filles par la jalousie et l’obsession de la beauté. Quant aux
adultes, qui constituent son entourage, ils sont amaigris, les yeux caves,
et la peau creusée, comme des drogués affamés de Tomie et jamais rassasiés.
de Tomie très décevantes. Tomie a connu sa meilleure renaissance en 2012 avec
Tomie Unlimited de Noboru Iguchi. La folie organique qui est le propre d’Iguchi s’accorde parfaitement à l’univers d’Ito.
Pourtant, la meilleure adaptation n’est
pas un film mais une série de photographie Yoshida Shun.
Elles mettent en scène Junji Ito lui-même entouré de Tomie et plutôt de « Tomies »,
la parthénogénèse délirante de l’adolescente étant reproduite à la perfection. Cela
est d’autant plus troublant qu’Ito donne souvent son visage d’étudiant sage à
ses personnages masculins.
travail photographique parvenant à restituer la terrorisante beauté de Tomie.
en France par Tonkam ici
par Elephant Films
L’érotisme noir de l’ére Showa
du roman-porno, les films de Konuma des années 70 comme La Vie secrète de madame Yoshino ou Femme à sacrifier, qui sont aussi des contes de terreur où les
identités deviennent des masques et le monde un décor secrètement manipulé par
des monstres sournois. On retrouve la même sexualité théâtralisée dans les
revues érotiques de l’ère Showa. Des années 50 à l’orée des années 80, ces
revues, parmi les plus belles du monde, étaient un incroyable champ d’expérimentations
graphiques.
retrouve sur certaines couvertures jouent sur l’ambigüité puisqu’elles
désignent aussi les mots « Suspense & Mystery ». Confusion à
peine hypocrite puisque dès les années 20 les récits policiers d’Edogawa Rampo comme
La Proie et l’Ombre ou La Bête aveugle abondaient en éléments sadomasochistes. De
même ceux du maître du roman SM Oniroku Dan, possèdent une dimension policière avec
ces épouses bourgeoises contraintes à toutes les perversions par des
maîtres-chanteurs, qui se révèlent in
fine leur propre mari. On retrouve
cet alibi dans le magazine « Le lecteur moderne », consacré aux « femmes
criminelles ». La veuve noire ou le couple criminel lesbien font bien sûr
partie de l’imaginaire masochiste masculin. Les couvertures assemblent des
portraits gouachés de femmes aux regards rusés, chuchotant on ne sait quelle
machination.
essayent de reproduire le style des pulps américains mais évoquent davantage l’érotisme
lunaire des peintures de Picabia.
est intrinsèquement lié au surréalisme. Cette revue tout simplement nommée SM
magazine (pour Suspense et Mystère bien entendu) a ainsi consacré une fascinante
série de couverture à des mannequins que l’on croirait sortis d’un film de
Mario Bava.
L’une des revues les plus étranges
se nomme裏窓 ou Uramado, traduction japonaise de Fenêtre sur cour
d’Hitchcock. Les premières couvertures sont classiquement celles de récits
policiers mais déjà les motifs du genre sont fétichisés à l’extrême, annonçant
les giallos italiens. Le téléphone est rouge-sang et son fil, transformé en
corde, s’enroule autour de l’héroïne, sans doute la proie d’un maître-chanteur.
Ici un personnage féminin
décadré, dont seul l’œil est visible, un collier rouge à son cou et une
broderie énigmatique en forme de rose ceignant son poignet. Un encart isole le
fétiche principal : une corde qui entoure sensuellement une main aux ongles
rouges. L’influence graphique est celle
des revues de mode de l’époque et signale qu’au Japon le SM est une forme
particulière de glamour avec ses modèles vedettes et ses parures, entre la
haute couture et le prêt à porter.
certaines plus classiquement SM, avec des femmes pulpeuses en kimono, telles
que Naomi Tani en sera la vivante incarnation.
référence ouvertement au surréalisme.
A l’intérieur, les récits et
photos relèvent d’un SM plus traditionnel mais toujours légèrement décalé.
Ainsi ces photos où le corps est porté à la lisière de l’abstraction.
justifie son titre et l’emprunt à Hitchcock. Ce qui est excité chez le lecteur
est le voyeurisme et l’envie de faire la
mise au point sur la figure féminine. Celle-ci est rendu désirable par l’impossibilité
d’assouvir pleinement la pulsion scopique. Cette autre série datant de l’année
64 est peut-être l’une des plus belles de son époque. Dans ces images, qui
semblent tirées d’un rêve, le corps féminin, inaccessible, devient un détail de
la composition. C’est moins le désir de se rapprocher qui est mis en scène que le
regard dominateur du spectateur, observant cette femme retenue captive d’un paysage.





























































































