koji wakamatsu fait tout sauter


 secret flower 1971 

comment continuer à s’aimer lorsque la révolution
a échoué. la plage comme le bout d’une histoire. là où viennent s’échouer les
révolutionnaires de l’extase des anges ken yoshizawa rie yokoyama. il n’y a
plus que le vide. et la femme en habit de deuil. double suicide impossible. il en
reste toujours un qui n’arrive pas à mourir. nous n’avons pas besoin d’une
raison pour vivre/mais nous avons besoin d’en avoir une pour mourir. personnages
bloqués sexe bloqué. en 1971 tout est perdu. irrémédiablement. 

sex crime 1967

branlettes
d’étudiants dans les cinémas pornos. pellicule cramée tachée rayures junk cinéma.
surimpressions folles. et le vrai visage du sexe n’est rien d’autre que l’énergie
de la mort. corps grouillants sur les
affiches des cinémas de shinjuku. corps inaccessibles. corps grouillants sur
les plages du mois d’août japonais. corps inaccessibles. ken yoshizawa fait
toujours tout sauter à la fin.

Koji Wakamatsu et Masao Adachi, jusqu’à la victoire, toujours

« Moi j’étais plutôt dans la résistance et Wakamatsu dans la vengeance. »
Masao Adachi

Sex Game de Masao Adachi (1968)
J’ai rencontré une dernière fois Koji Wakamatsu lorsqu’il est venu à Paris faire la promotion du Soldat Dieu en 2010. C’était l’occasion pour Les Cahiers du cinéma de revenir sur le cinéma politique japonais des années 60 et 70, et de tracer en lien entre ses films pink et ses dernières œuvres qui le replaçait à la place qui avait toujours été la sienne : un des plus grands cinéastes japonais. Je profitais d’un voyage à Tokyo, en août 2010, pour rencontrer son complice Masao Adachi, de retour derrière la caméra après des années de prison. En l’attendant dans ce café de Shinjuku, j’étais bien sûr très intimidé. Je pensais au morceau de cinéma et d’histoire qu’Adachi représentait, aux conflits qu’il avait traversé et tout simplement à son courage. De façon cocasse, il sortait du dentiste car il s’était cassé une dent en jouant avec sa petite-fille. Un révolutionnaire vit toujours dangereusement. Shoko Takahashi était l’interprète de l’entretien avec Koji Wakamatsu et la rencontre avec Masao Adachi a été rendue possible par Terutaro Osanaï. Le dossier des Cahiers du cinéma « Tokyo, années 60 », est paru dans le numéro 662, en décembre 2010.

Koji Wakamatsu :  » Pour moi, les films pink étaient des armes »


La nouvelle d’Edogawa Ranpo La Chenille a été interdite
pendant la seconde guerre mondiale car trop antimilitariste.
Le
roman se passe à l’époque de la guerre nippo-russe. Et, en effet il a été
interdit pendant la seconde guerre mondiale. Mais j’étais trop jeune à cette
époque pour m’en souvenir.
Vous semblez avoir délibérément gommé tout
l’aspect fantastique du récit.
J’ai
écrit toute l’histoire du film moi-même et, excepté le personnage du soldat
amputé, je n’ai utilisé aucun élément du livre. On trouve également un
personnage très proche dans Johnny Got
his Gun de
Dalton Trumbo.
Au début du film le soleil rouge du drapeau
japonais se superpose à la pupille d’une chinoise violée et assassinée. C’est
une image très forte
.
A
l’époque, le drapeau était le symbole de l’oppression japonaise. Cette femme a
vu l’invasion de ses propres yeux et cette image est restée gravée dans son
cerveau.
A la différence du héros de Johnny Got his Gun, le soldat japonais
était un bourreau domestique avant même son retour du front.
C’était
un homme japonais typique de son époque. Je ne peux pas dire que tous les
hommes japonais étaient comme lui mais à mon avis 90% étaient un peu comme lui.
 

La domination politique et sexuelle est
l’un de vos thèmes favoris.
Oui
la relation dominant/dominé revient souvent dans ma filmographie. Je ne sais
pas pourquoi. Lorsqu’il perd sa virilité il se voit à la place de la femme
qu’il a violée. Les rôles sont inversés. Un peu comme dans Quand l’embryon part braconner. Le soldat réalise l’horreur de tous
les viols qu’il a commis. Il comprend enfin le sentiment des femmes qu’il a
violées.
Votre actrice joue avec un partenaire qui
ne peut ni bouger ni parlé, comment avez-vous travaillé avec elle ?
Je ne
lui donnais pas vraiment d’explication. De plus nous tournions sans répéter. Mon
équipe m’a aidé à créer le meilleur environnement autour d’elle. Avant de la
connaître, j’étais sûr qu’elle accepterait de jouer sans aucun maquillage.
Grâce à elle, le film a une vraie présence.
Vos trois derniers films remontent le cours
de l’histoire du Japon. Il y a Le paysage
d’un garçon de 17 ans
qui traite de la jeunesse actuelle, United Red Army sur les années 60 et 70
et Le Soldat Dieu qui sur la seconde
guerre mondiale.
En
fait, je voulais faire une trilogie des films sur les garçons de 16 à 17 ans.
Dans le premier film, le personnage a 17 ans et dans United Red Army, il y a un garçon de 16 ans. C’est tiré d’un fait
divers : un garçon, dans le département de Okayama a tué sa mère et s’est enfui
vers le nord en vélo. Il a roulé presque 100 km par jours et a été arrêté dans
le département d’Akita. En lisant ce fait divers j’ai été stupéfait par son
acte : comment peut-on tuer sa mère ? Et j’ai commencé à faire des recherches.
Cette affaire a été très analysée à la télévision par des journalistes. J’étais
complètement en désaccord avec toutes leurs interprétations. Ce garçon était
complètement brimé, il fallait qu’il se comporte bien, qu’il soit poli, etc. Il
a eu tellement de contraintes pendant son enfance qu’il a fini par exploser.
Évidemment, le garçon a été obligé de signer un rapport rédigé par la police
mais il n’avait pas de raison particulière de tuer sa mère. Il était juste
arrivé au bout de ce qu’il pouvait supporter.
Le film est un très beau et énigmatique
road-movie.
Le
garçon ne peut rouler que vers le nord car il a les montagnes d’un côté et la
mer de l’autre. Je voulais que le garçon ait des conversations avec les
paysages. Et dans ces paysages j’ai inséré le passé du pays avec le vétéran de
la seconde guerre mondiale et la vielle dame coréenne « femme de
réconfort » des soldats japonais.
 

C’est comme si le garçon retrouvait la
mémoire du pays.
Dans
une gare il rencontre un vieil homme qui lui parle de sa vision de l’empereur
et de la mobilisation des soldats pendant la guerre. Plus tard, il est hébergé
par cette vieille dame coréenne qui lui raconte sa jeunesse et pourquoi elle
n’a pas pu avoir d’enfants parce qu’on la prostituait aux soldats japonais.
La jeunesse vous semble-t-elle amnésique
sur l’histoire du pays.
Ce
n’est pas seulement le problème des jeunes c’est aussi celui des adultes qui
n’essayaient pas d’enseigner l’histoire.
Dans United
Red Army
vous relatez des événements très proches de vous.
J’étais
tellement très en colère quand j’ai vu le film de Masato Harada, The Choice of Hercules que je voulais
absolument filmer ce qui s’est vraiment passé dans le chalet d’Asama. Je
voulais le léguer aux générations futures. Par exemple, j’ai réellement connu
la fille qui s’appelle Toyama, qui est victime d’une purge et que l’on oblige à
frapper son propre visage. Elle m’a beaucoup aidé pour le documentaire que j’ai
filmé en Palestine.
Les jeunes acteurs se sentaient-il eux-aussi
chargés d’un devoir historique ?
Je
n’ai pas demandé aux jeunes acteurs d’étudier quoique ce soit. Ils ont
eux-mêmes compris qu’il fallait étudier et faire un effort pour capturer
l’esprit des jeunes de l’époque.
A la même époque, Masao Adachi tournait Prisoner/Terrorist, l’histoire de
l’Armée rouge japonaise au Liban.
J’y
ai participé comme figurant mais j’avoue que je n’ai pas compris grand-chose au
film. C’est sans doute trop intellectuel pour moi. Lorsqu’Adachi est sorti de
prison, il n’était plus du tout considéré comme un révolutionnaire et un
cinéaste. Il avait très peur qu’on ne voit en lui qu’un criminel. C’est pour ça
qu’il a décidé de tourner l’histoire de Kozo Okamoto. Mais je crois tout de
même qu’il aurait dû rendre son film plus compréhensible pour qu’il soit vu par
un plus grand nombre de personnes.
Perfect
Education 6
, Le paysage d’un garçon de 17 ans
et United Red Army semblent tournés
dans la même région montagneuse.
Oui,
j’ai tourné les deux premiers presque en même temps, mais pas United Red Army.
Dans les années 60 vous filmiez beaucoup
l’océan, maintenant il semble que vous filmez davantage des paysages neigeux.
Je
suis originaire d’une région où il y avait beaucoup de neige mais aussi la mer.
Je crois que ces deux paysages m’ont influencé.
Le
paysage d’un garçon de 17 ans
est très libre dans sa narration, on a l’impression que
le film se construit en même temps au gré de la route du personnage.
En
effet, nous sommes montés dans une petite voiture avec une caméra et nous avons
suivi le garçon qui faisait du vélo. Il parait que quand j’étais petit je
discutais avec les poissons dans la rivière. Mes voisins pensaient que j’étais
un peu fou. Depuis je crois que j’ai cette manie de parler avec les paysages.
C’était vraiment le concept initial du film : des conversations avec les
paysages, les montagnes, les brumes, la mer, les couchers de soleil… Quand
j’ai parlé de ce projet, tout le monde m’a dit que ce serait incompréhensible.
J’ai écouté leur conseil et ajouté les personnages du vétéran et de la femme
coréenne.

La femme qui prête son ventre (Haragashi onna) de Koji Wakamatsu (1968)


Vous êtes le plus connu des cinéastes pink,
vos films sont-ils représentatifs du genre ?
Pour
moi les films pink étaient des armes. Ils m’ont permis de faire les films que
je voulais faire. Avant, il n’y avait pour les jeunes que les films de la
Nikkatsu avec des stars qui draguaient des filles sur des bateaux à voile. Avec
mes films ils ont sans doute trouvé quelque chose qu’ils recherchaient. Ce sont
ces étudiants et en particulier ceux qui participaient aux mouvements étudiants
qui m’ont éduqué.
Vos films ont-il permis à d’autres cinéaste
de se « libérer » ? Oshima semble influencé par votre cinéma lorsqu’il
tourne sur un scénario d’Adachi, Journal
d’un voleur de Shinjuku
.
Je ne
sais pas si je l’ai vraiment je l’ai influencé mais en tout cas on a bu
beaucoup ensemble. Pour ce qui est du Journal
d’un voleur de Shinjuku
, mon assistant l’a aidé sur le tournage. Il lui a
montré comment voler dans les magasins. Il s’agissait de Michio Akiyama qui
interprète le jeune garçon de Va, va
vierge pour la seconde fois
.
Nagisa Oshima et Koji Wakamatsu

L’acteur de vos films des
années 60, est souvent Ken Yoshizawa. D’où venait-il ?

Ken
Yoshizawa était comédien dans la troupe de théâtre situationniste dirigée par
Juro Kara, qui joue le tueur des Les Anges violés. J’allais souvent le voir
jouer. Au départ il est un comédien de théâtre, c’est moi qui l’ai emmené dans
le monde du cinéma. Il joue d’ailleurs le rôle du père dans Le Soldat-dieu.
Après avoir longtemps arrêté de jouer, il recommence à travailler comme acteur.
Et Mimi Kozakura, l’actrice de Va, va deux fois vierge qui impressionne
tout le monde ?
Elle
n’a rien fait après ce film. Elle a complètement disparu. Ce n’était pas une
actrice, on l’a trouvée dans la rue à Shinjuku. Je crois que c’est le seul film
dans lequel elle a joué. Je crois que j’ai un don pour bien utiliser les non
professionnels. Je préfère d’ailleurs travailler avec eux.
Une légende veut que Takeshi Kitano
apparaisse aussi parmi les figurants.
A un
moment on voit des jeunes courir et Kitano serait parmi eux. Je ne le
connaissais pas à l’époque, il n’était qu’un des nombreux jeunes qui
vagabondaient à Shinjuku. En fait, la plupart des acteurs de mes films sont des
gens que j’ai rencontrés dans des bars et qui se sont assis par hasard à côté
de moi. Quand il me manquait des acteurs, je demandais à mes assistants d’aller
en chercher dans la rue. Je sollicitais aussi les comédiens de théâtre
underground.
Vos génériques comportent souvent des
images de manifestations. Qui les filmait ?
Je
les tournais moi-même en me disant qu’elles me servir un jour. Sinon, les
étudiants eux-mêmes allaient les filmer et me les donnaient.
Koji Wakamatsu et Masao Adachi (en haut) sur le tournage de Shinjuku Mad (1970)
La fin de L’extase des anges est un incroyable moment cinématographique et musical. 
J’ai travaillé avec Yosuke Yamashita qui est maintenant considéré
comme un très grand musicien de jazz. J’allais souvent l’écouter dans des
petites salles de concert et je voulais absolument faire des films avec lui.
Pour
l’extase des anges, j’ai demandé à Yosuke Yamashita et ses musiciens de se
battre avec les images. C’est quelque chose que je fais de temps en temps.
J’enlève complètement le son et je demande aux musiciens d’improviser devant
l’écran. Je leur demande de se bagarrer avec mes images.
Vous avez également tourné en 1979, Ejiki, un film sur le reggae avec Yûya
Uchida.
J’ai assisté au premier
concert de Bob Marley au Japon, dans une salle de Shibuya. Toutes les stars de
l’époque étaient là, des acteurs comme Yusaku Matsuda, des musiciens comme Joe
Yamanaka (qui jouera plus tard avec les Wailers). Ils étaient tous très excités
et ça m’a donné l’idée de faire un film sur le reggae. Comme le reggae n’était
pas très connu au Japon, Yûya Uchida, qui est également producteur de musique,
a pensé que le film pouvait en faire la promotion. C’est comme ça que nous
avons pu négocier et avoir gratuitement des morceaux devenus célèbres depuis.
Il y avait une vraie interaction entre les
cinéastes, les metteurs en scène de théâtre ou les peintres dans le quartier de
Shinjuku ?
J’aime
beaucoup Shinjuku parce qu’il n’y a pas de discrimination : il y a des Japonais,
des Chinois, des Coréens. Tout le monde est libre de s’habiller comme il veut.
Je rencontrai les cinéastes de la nouvelle vague mais aussi des gens comme
Tatsumi Hijikata, l’inventeur du Butô qui était un ami. Partout, il y avait des
artistes comme lui.
Retrouvez-vous le même climat maintenant à
Shinjuku ?
En
partie mais les jeunes ont changé. Autrefois, à Golden Gai, on parlait de
politique, de cinéma, de théâtre. Maintenant presque plus personne ne parle de
politique. On parle à peine de théâtre.


Masao Adachi : « la tragédie de la vie japonaise »

Votre intégrale aura lieu à la cinémathèque
dans le cadre du cinéma d’avant-garde. Pourquoi ne pas avoir choisi à l’époque
une forme narrative plus traditionnelle.
Mes
premiers courts métrages ont été réalisés quand j’avais à peu près 20 ans. A
cette époque, tous les films japonais étaient « narratifs », et
voulaient simplement raconter une histoire. J’ai voulu décrire les sentiments
d’une génération dont l’Histoire était en train de s’écrire. J’ai donc pensé
que la forme narrative ne s’appliquait pas à eux. Je voulais montrer les images
qui n’expliquaient rien et renoncer à des enchaînements narratifs trop simples.
Vos films décrivent une violence que les
films commerciaux dissimulaient.
La
violence était présente dans toutes les structures de la société. Je me
demandais comment des êtres humains qui n’étaient ni des héros ni des héroïnes
pouvaient survivre à cela. L’époque était vraiment coincée et tous les
problèmes communiquaient. Mes films sont à l’image de la société à cette
époque.
Comment avez-vous rencontré Koji Wakamatsu
?
A l’époque,
je ne pensais pas du tout intégrer une vraie structure de production. Je
travaillais dans un groupe underground et le cinéma commercial ne marchait déjà
plus très bien. Cependant il se tournait beaucoup de films pink. Un ami qui appartenait à notre groupe et qui travaillait déjà
dans le cinéma pink m’a conseillé
d’intégrer ce milieu pour apprendre à faire des films plus traditionnels. Je
suis donc devenu assistant-réalisateur.
Lorsque
j’ai rencontré Wakamatsu, nous avons parlé de la société qui était fermée.
Comment pouvait-on sortir de cette situation ? C’était à vrai dire notre seul
point commun.
Wakamatsu
était très actif. Moi j’étais plutôt dans la résistance et lui dans la
vengeance. C’est une différence qui est encore réelle entre nous. Wakamatsu est
toujours en guerre et il aime mettre en scène des criminels et des marginaux.
Mes scénarios attaquaient le pouvoir, et ça lui a plu tout de suite.
Comment était votre travail de scénariste
puisque les films de Wakamatsu étaient tournés en très peu de temps ?
En
général, j’écrivais beaucoup plus de dialogue que ce que l’on retrouve dans les
films. Wakamatsu coupait beaucoup, surtout les scènes qui étaient importantes
pour moi ! Je voulais décrire la façon dont la société était bloquée, mais
pour Wakamatsu, il était plus important de montrer l’action de ce déblocage et
les sentiments que cela impliquait. Pour lui, il fallait aller au plus direct.
 


La Guérilla des étudiantes (Jogakusei gerira) de Masao Adachi (1969

Comment décririez-vous le milieu artistique
et politique de Tokyo dans les années 60 ?
Politiquement j’étais plutôt neutre. Je
n’ai jamais appartenu aux mouvements étudiants mais l’époque était en elle-même
déjà très politisée.
Dans le quartier de Shinjuku, il y avait beaucoup de
gens, beaucoup de personnes sans travail, qui étaient tous des activistes. La
culture et la politique étaient mélangées. On faisait du cinéma dans cette
ambiance.
Par
exemple, je voyais souvent Terayama qui était dramaturge et metteur en scène de
théâtre et de cinéma, Hijikata le danseur de Butô. Je voyais Oshima presque
tous les soirs, on buvait ensemble. C’est comme ça que j’ai joué comme acteur
dans La Pendaison et écris le
scénario du Journal d’un voleur de
Shinjuku
. Les gens échangeaient de façons très panoramiques et énergiques.
On se liait très facilement avec des photographes, des musiciens ou des
peintres comme Tadanori Yokoo.
C’était une des différences avec la génération précédente comme Yohida ou
Shinoda qui se souciaient surtout de leur propre esthétique. Oshima est un cas
à part, car bien qu’appartenant à la génération précédente, il a affronté
directement l’esprit de son époque.
La Pendaison (Koshikei) de Nagisa Oshima (1968)

Vous sentiez-vous plus libres que les
cinéastes de studios ?      
Des
cinéastes plus traditionnels comme Kurosawa affrontaient aussi leur époque,
mais c’étaient des gens comme Oshima, Wakamatsu ou Matsumoto qui le faisions de la façon la plus pointue. Nous pouvions travailler comme la nouvelle vague
française en faisant des films avec nos camarades. Les cinéastes français ou
quelqu’un comme Yasuzo Masumura, qui avait initié un nouveau cinéma à
l’intérieur des studios, étaient aussi nos camarades d’une certaine manière. De
1969 à 1971, les mêmes événements se produisaient un peu partout dans le monde,
dans chaque domaine. Oshima se trouvait par hasard à Paris pendant mai 68. Je
lui ai demandé pourquoi il n’avait pas filmé, il m’a répondu que ça appartenait
aux français de le faire. Pour Oshima c’est ce qui se passait au Japon, les
émeutes à Shinjuku, par exemple, qui importait. Mais en tout cas, à cette époque,
nous pensions partager les mêmes intérêts même si nous appartenions à des pays
ou à des disciplines différentes.
Mishima était-il un ennemi pour vous et
votre génération.
Nous
partagions la vision du monde mais pas les mêmes conclusions. Mishima avait ses
idées, sa philosophie et son esthétique, ce qui a déterminé sa fin tragique et
triste. Mais on peut dire que c’était la tragédie de la vie japonaise, c’est la
société qui était mauvaise. Malgré son groupe militaire, son coup d’état raté,
il n’était en aucun cas notre ennemi. Après son suicide, Oshima a filmé La Cérémonie qui y fait directement référence. Cela veut dire qu’ils suivaient
ensemble l’époque.
Dans
Gushing Prayer
la jeunesse semble filmée de l’intérieur, quelle était votre
relation avec ces jeunes très engagés.
J’attendais
beaucoup des générations suivantes. Dans les années 60, la société japonaise
était en train de changer et nous étions coincés. Mais après 68, les jeunes
générations ont vraiment essayé de s’en sortir. J’ai participé aux
manifestations et aux barricades. J’ai beaucoup parlé avec eux pour les
comprendre. Je voulais vraiment croire à ces jeunes générations.

Gushing Prayer de Masao Adachi (1971)


Gushing
Prayer
conserve certains éléments du cinéma pink comme les passages à la
couleur.
A
l’époque, il y avait un statut du cinéma pink,
des règles et un système. 90% des films étaient réalisés de cette façon. Les
miens n’en faisaient pas partie et ils n’avaient pas beaucoup de succès. C’est pour
ça que les gérants de salles étaient très critiques sur mes films. Pourtant,
mon but n’était pas forcément de changer les règles du cinéma pink. J’étais
conscient de faire un film pink mais à la fin mes films n’en faisaient pas
vraiment partie. Au fond, je crois que j’avais tout de même envie de dépasser
le simple cadre du cinéma pink.
A qui s’adressaient réellement vos
films ?
Shuji
Terayama a écrit un manifeste sur le cinéma pink en inventant le concept de
« chômeur sexuel ». Pour lui, le pinku eiga méritait d’exister pour les
gens qui n’arrivent pas à faire l’amour et avoir des petites amies. C’est pour
ça que Terayama voulait faire son propre film pink par ailleurs. J’insistais
sur le fait que mes films s’adressaient eux-aussi aux « chômeurs sexuels »,
comme les autres films pink. Mais, les films de Wakamatsu dont j’ai écrit le
scénario ne rentraient pas dans cette catégorie aux yeux des exploitants de
salles et parfois ils refusaient de les montrer. Donc avec Wakamatsu, nous
étions obligés de nous battre pour imposer nos films. On négociait directement
avec eux. Comme certains ont remporté un grand succès, nous avons fini par être
acceptés.
Où trouviez-vous vos actrices ?
Nous
n’avions pas d’argent, c’est pour ça que nous allions dans la rue chercher des
filles ordinaires. Lorsqu’on parle avec des filles et qu’on leur dit qu’il
s’agit d’un film pink, la plupart s’enfuient mais il y a des filles qui
restent. Même si elles ne sont pas très belles, ce sont elles qui vont jouer.
Mais fondamentalement, je m’en foutais qu’elles soient belles ou non. C’est une
des raisons pour laquelle les exploitants de salles râlaient : ils voulaient
des films avec des belles filles. Wakamatsu m’engueulait aussi. Mais moi je
voulais travailler avec des gens ordinaires qui apporteraient leur existence
dans le film. Dans la plupart des films pink, les actrices sont belles mais
elles n’ont aucune existence en dehors des scènes de sexe.


L’Extase
des anges
est très dur envers les mouvements de gauche.
Nous
voulions les mettre en image de façon très réaliste et nous confronter à la
jeunesse qui faisait partie des mouvements révolutionnaires. A cette époque, la
limite de ce mouvement était déjà présente; ils enchaînaient des actions
violentes pour faire survivre le mouvement, mais en même temps ça le
détruisait. Je pensais que telle était la réalité de ce mouvement, et qu’il
fallait le montrer. J’ai décrit ces gens comme des « blanquistes »,
d’après Auguste Blanqui : même si leur conviction était pure, ils la
détruisaient aussi par eux-mêmes. C’était ma vision des mouvements
révolutionnaires. 
A l’époque Wakamatsu ne croyait pas à la Nouvelle gauche. Il
a critiqué l’Armée Rouge Unifiés jusqu’au bout, jusqu’au drame du chalet
d’Asama. Avec L’Extase anges, pour la première fois il a quitté sa neutralité
et a pris parti pour les révolutionnaires. C’était un tournant dans sa carrière
et c’est devenu un tournant dans nos vies.
Avec
AKA Serial Killer
vous avez élaboré une théorie, la « Théorie du
paysage
 ».
Au
départ de ce projet il y avait un fait divers sur un garçon, qui n’avait pas 20
ans, et qui avait tué des gens avec un pistolet. J’ai fait des recherches sur
son enfance et sur les petits boulots qu’il avait faits au Japon. La société
japonaise moderne était en train de s’élaborer très rapidement. A la campagne,
toutes les villes étaient des copies des autres villes, toutes construites en
béton, tous les paysages se ressemblaient d’une région à l’autre. Dans ces
paysages, le garçon souffrait. C’était un garçon sérieux : il travaillait bien,
il n’a pas voulu devenir yakuza et vendre de la drogue… J’ai donc pensé que
ce garçon en était arrivé à commettre ces crimes pour résister à ces paysages
qui l’encerclaient et l’écrasaient. Pour faire ce film, j’ai essayé de vivre
dans le même espace-temps que lui et de montrer simplement ces paysages-là.
AKA Serial Killer (1971)



Tourner ce film a-t-il été une motivation
pour vous tourner Armée rouge : FPLP
Déclaration de guerre mondiale
?
Oui,
effectivement même si cette explication pourrait devenir trop symbolique. Ces
paysages que le garçon avait vu toute sa vie, et dans lesquels il était
emprisonné avaient été créés par le pouvoir et les structures économiques. Donc
il ne pouvait pas les accepter. Pour FPLP,
j’ai voulu faire la suite de ce projet dans le sens où le peuple qui habitait
dans ces régions n’avait rien, étaient discriminé. J’ai voulu montrer ce peuple
qui essayait de regagner leur monde et leur pays natal. Donc c’était bien la
même chose que AKA serial Killer : des gens qui essayaient de regagner
un paysage contrôlé par le pouvoir.
Alors que Wakamatsu tournait United Red Army, vous avez filmé
l’histoire de l’Armée roue en Palestine dans Prisoner-Terrorist ?
Je
voulais filmer comment j’avais ressenti intérieurement cette époque, en faisant
la guérilla en Palestine. Wakamatsu a quant à lui ressenti le besoin de faire
la synthèse de ce qu’il a vu et ressenti par rapport à la nouvelle gauche.
C’est vrai que les thèmes étaient similaires. Nous avons essayé de décrire
quelle volonté animait les jeunes à cette époque.

Quel sera votre prochain film ?
Le
thème ressemblera un peu à celui de tous mes autres films. Il s’agit d’un jeune
homme qui vit très mal dans la société japonaise. Il ne commet pas vraiment de
crime mais finalement la société le traite comme un grand criminel mais aussi
comme un héros. Il s’enfuit et se réfugie dans un hôtel, les gens dressent
alors des barricades pour le défendre de la police. Le modèle de cette histoire
est un événement très célèbre qui s’est passé il y a 40 ans, mais ce récit peut
être adapté à l’époque présente.
 
Prisoner / Terrorist de Masao Adachi (2007)

Elle est morte après la guerre

Koji Wakamatsu et Masao Adachi furent les héros du cinéma des années 1960, faisant exploser toutes les catégories : du cinéma érotique et du cinéma politique, du commerce et de l’expérimental. Ils tournaient leurs brûlots en quelques jours, dans les rues, dans la campagne, sur les toits de Tokyo, dans des appartements minuscules. Et lorsqu’ils donnaient des caméras aux étudiants pour filmer les émeutes, ceux-ci pouvaient voir leurs images un mois plus tard dans les cinémas pornos de Shinjuku comme des newsreal révolutionnaires. Alors que les cinéastes de la nouvelle vague comme Oshima étaient des dandys et des intellectuels fascinés par l’Europe, Wakamatsu était un visionnaire sauvage. Adachi était plus timide, intellectuel, mais aussi plus idéaliste et déterminé. On en finit donc plus d’attendre que sorte en France, d’une façon ou d’une autre, Dare to Stop Us (2018) de Kazuya Shiraishi qui retrace leur vie à la charnière des années 70. 
Hiroshi Yamamoto (Masao Adachi) et Arata lura (KOji Wakamatsu)
L’un tournera L’Extase des anges, le dernier chef-d’œuvre des années rouges, et l’autre, après le fondamental AKA Serial Killer, ira rejoindre le Nihon Sekigun au Liban pour un exil de presque 30 ans. Dare to Stop Us, que j’ai eu la chance de découvrir au festival d’Udine, est produit par leur société historique, Wakamatsu pro, avec un budget minuscule ne permettant pas une réelle reconstitution historique. Shiraishi a donc choisi de s’en passer et fait hanter par ses personnages le Shinjuku contemporain comme si deux couches temporelles se superposaient. Mais au fond, rien de surprenant pour qui a expérimenté le caractère fantomatique de ce quartier dont certains territoires comme Golden Gai, appartiennent à un autre temps, et sont traversés par les spectres. 
Arata Iura, qui n’avait pas réellement convaincu dans le rôle de Mishima dans Le jour où il choisit son destin, interprète ici génialement Wakamatsu. Si l’on parle de fantômes, il faut préciser que lura était présent dans le bar Nagisa, à Golden Gai, la nuit où le cinéaste a été renversé par le taxi, ce qui entraînera sa mort quelques jours plus tard. Nagisa, la patronne du bar, chanteuse et amante de Daido Moriyama qui lui consacra un livre, a elle-même disparue l’an dernier. On pourrait croire au lent effacement de ce qui fit la légende de ce quartier, refuge d’artistes, d’activistes et de noctambules, mais ce n’est pas le cas. Le bar est toujours ouvert et on y trouve les mêmes habitués, soixantenaires qui célèbrent encore, en silence, le culte de leur égérie. C’est un travail du même ordre qu’effectue Arata Iura faisant revivre Wakamatsu tel qu’il l’a connu, et sans doute tel qu’il a toujours été : un brigand, râleur, enfantin et combatif, et un cinéaste-né. Pour l’avoir rencontré plusieurs fois, je dois avouer avoir très ému, comme si le film me permettait de passer encore un peu de temps avec lui.
L’autre originalité de Dare to Stop Us est de montrer ce gang de mauvais garçons à travers le regard de Megumi Yoshizumi (Mugi Kadowaki), assistante réalisatrice ayant noué avec Wakamatsu une relation de père et de fille et secrètement amoureuse de Masao Adachi. 
La jeune fille est la figure méconnue du mouvement, aspirante cinéaste n’ayant tourné qu’un moyen métrage (qu’est-il devenu ?) et qui, enceinte, se suicidera en 1971 à l’âge de 23 ans.
Elle travailla sur certains des films les plus importants de Wakamatsu comme Sex Jack et La Vierge violente et sur La guérilla des écolières d’Adachi. On la retrouve comme assistante, l’année même de sa mort sur le magnifique Gushing Prayer, the 15 years old prostitute d’Adachi qui parle de jeunesse perdue, de sexe, d’avortement et de suicide. 
Si Gushing Prayer obéit à la charte du cinéma pink élaborée par Wakamatsu, il est plus doux et mélancolique. Ses quatre lycéens errent dans une ville brumeuse et essayent de comprendre à quel moment le sexe devient de la prostitution donc une valeur marchande. Est-ce nécessairement quand on le paye ? Et si l’on y prend du plaisir est-ce encore de la prostitution ? Et si l’on ne ressent jamais de plaisir, notre corps est-il encore nous-mêmes ? Est-ce un objet que l’on peut vendre ? La soumission des adolescentes aux adultes, professeurs qui les prostituent, les violent, les mettent enceintes et les abandonnent, n’est-elle pas aussi celle du Japon à l’Amérique ? 
La prostituée de quinze ans, dégoûtée par cette société sans idéal, finira elle-aussi par se suicider. La balade de Yasuko est accompagnée par les lettres d’adieu de jeunes filles suicidées, mélopée d’outre-tombe bercée par les notes vaporeuses d’une guitare acid-folk. C’est de ce brouillard que revient dans Dare to Stop Us, Megumi Yoshizumi, cinéaste au film perdu et figure oubliée de la guerre de Tokyo.  

Dracura à Tokyo

En 2010, parcourant
« Koji Wakamatsu, cinéaste de la révolte » (IMHO), je tombe sur
ce texte, « Carnet de bord de Corée -L’archipel japonais en sang« ,
et sur cette note d’introduction :
« Carnet de bord de Corée » a été publié pendant l’automne
1973 dans le premier numéro de la revue Dorakyura (Dracula*) dont le rédacteur
en chef était Juro Kara. Ce texte aborde la relation entre la Corée et le Japon
et la situation de l’Asie de l’Est.
« 
Me revient à l’esprit une petite revue achetée cet été à Nakano
Broadway pour sa couverture bizarre et ses illustrations macabres.

Automne 73, Dracula
ou « Dracura »… tout concorde.
Tenir entre ses mains une revue conçue par Juro Kara est déjà
émouvant puisqu’il s’agit du mythique chef d‘une troupe situationniste du Tokyo
des années 60. Il joue le rôle principal des Anges violés de
Wakamatsu et apparaît avec ses comédiens dans Journal d‘un voleur de
Shinjuku
 d‘Oshima (c‘est lui qui surgit en pagne en plein Shinjuku).
Je parviens à identifier dans le sommaire la texte de Wakamatsu.
J’en reproduis ici le premier paragraphe traduit en français dans Cinéaste
de la révolte
.
«Juro Kara prend le mythe du vampire à bras le corps. Je
suppose que chez lui verser et sucer le sang représente la souffrance d’être au
monde. Quel genre d’élan peut bien le pousser à aborder un tel sujet ? D’une
manière générale, lorsque mes amis abordent le thème du sang et de la couleur
rouge vif, ils dévoilent — l’espace d’un instant — une joie extrêmement intense
ou prennent alors l’air de quelqu’un révélant un peu d’une pensée secrète. Pour
ma part, la vue de mon sang, des règles de ma mère, ou du soleil rouge figurant
sur le drapeau japonais n’ont jamais suscité de sentiments précis chez moi.
»
La suite ici en Japonais.

La
revue est aussi bourrée de collages, de BD surréalistes, ainsi que d’une
illustration hilarante de Shigeru Mizuki où des pénis/chauve-souris attaquent
Tokyo.

Une soirée au Nagisa

Chanteuse de enka et de pop sixties, modèle et amante de Daido Moriyama, Yoko
Nagisa tient un bar à Golden Gai tout simplement nommé le Nagisa. Moins ténébreux que l’Uramado, il est souvent peuplé de timides sexagénaire semblant se mourir d’amour pour les beaux yeux de la mama-san dissimulés, même au cœur de la
nuit de Shinjuku, par d’immenses verres fumés. Aux murs, des affiches de ses
concerts, des dessins de Kamimura et Aquirax, des photos des films d’Oshima et
Terayama, et sur la télévision Les
Funérailles des roses
de Matsumoto. Ayant reconnu Peter en un clin-d’œil, Vivi
Sato qui m’accompagnait ce soir-là, me donna le titre, totalement usurpé,
de Dr Showa. Le bar possède aussi sa
légende noire. C’est au Nagisa que Koji Wakamatsu passa sa dernière soirée
avant d’être renversé par un taxi fatal, le 12 octobre 2012.

Un rêve plus rouge que le soleil (hommage à Koji Wakamatsu)

La redécouverte du cinéma de Koji Wakamatsu fut l’un
des évènements majeurs de la cinéphilie des années 2000. De ces chefs-d’œuvre, inédits
depuis plus de 30 ans, surgissaient des images d’une pureté bouleversante, encore
brûlantes de la révolte qui les avait vu naître : une femme nue crucifiée
devant le mont Fuji et un homme en pleurs à ses pieds ; une vierge éclatant
de rire sous le soleil ; des amants révolutionnaires dont l’orgasme
embrasait Tokyo. Koji Wakamatsu donnait une voix aux étudiants japonais des
Sixties, mais plus encore à tous les proscrits et les discriminés : les
sans-abris, les combattants palestiniens, les adolescents assassins, rendus fous
par un système aliénant, et les femmes qu’il désignait de façon définitive comme
les prolétaires d’une classe masculine féodale. Sur le corps de ces femmes
s’acharnaient des hommes rendus impuissants depuis l’enfance par une société malade.
Même dans les copies sans sous-titres des
Anges
violés
et La Vierge violente,
nous comprenions tout: l’amour fou et la révolution, la haine du pouvoir et
l’apologie du plaisir et surtout le romantisme d’une jeunesse prête à tout
sacrifier pour son idéal.
Pour Koji Wakamatsu la couleur des années 60
japonaises, fut le rouge : celui des drapeaux, des idéogrammes sur les
casques des étudiants et des visages tuméfiés après les manifestations. Lorsque
le noir et blanc laissait place à la couleur, selon l’économie propre au cinéma
« pink » dévoilant la chair
« rose » des actrices, c’était encore le rouge qui dominait, en drippings sanglants, comme un spasme de
jouissance de l’image elle-même. Quand l’embryon
part braconner
, La Vierge violente,
Les Anges violés, Va vierge pour la seconde fois, L’Extase des anges… à travers cette
longue suite de titres poétiques, aux répétitions lancinantes, Wakamatsu fit
des luttes politiques et sexuelles de la jeunesse une épopée lyrique et
violente.
Le bleu fut son autre couleur fétiche, celle de
paysages plus intimes et d’inaccessibles paradis perdus. Une plage monochrome
est le décor mélancolique des souvenirs d’enfance de la jeune fille de Va vierge pour la seconde fois. L’assassin
des Anges violés, ne trouve un moment
de calme et d’abandon qu’en rejoignant en rêve ce bleu des origines, la tête
posé contre le ventre de la dernière survivante. Empruntant souvent à
l’imagerie chrétienne (« J’ai sans doute un complexe de la
Sainte-Vierge », plaisantait-il), les symboles des films de Wakamatsu
avaient une force d’évocation immédiate, dépassant leur origine culturelle.
Pour le fils de paysan monté à Tokyo, l’ancien Yakuza
s’étant forgé en prison une conscience politique, le militant partant filmer au
Liban les membres exilés de l’Armée Rouge Japonaise, le cinéma était un art à
la fois raffiné et barbare, proche du free jazz qui accompagne certains de ses
chefs-d’œuvre comme L’Extase des anges.
Entre les années 60 et le début des années 70, Wakamatsu, bien mieux que ses
pairs de la Nouvelle vague japonaise, parfois trop théoriciens, sut capter
l’esprit tumultueux de l’époque. Ses films donnent la sensation d’avoir été
tournés à l’intérieur même des événements, dans le chaos des insurrections ou la
fièvre des réunions politiques clandestines. Son cinéma s’écrivait alors au
présent absolu : quelques jours après avoir manifesté, les étudiants pouvaient
en voir les images dans Sex Jack ou Réflexions sur la mort passionnelle d’un fou.
Ses acteurs étaient les marginaux qui trainaient alors à Shinjuku, les membres
de troupes de théâtre expérimental ou les filles croisées dans les bars de
Golden Gai.

Wakamatsu et Oshima

La résurgence, presque spontanée, du cinéma de
Wakamatsu était l’annonce d’un évènement encore plus considérable : son
retour sur la scène internationale à 70 ans passés. Comme une transition entre les
deux époques de son cinéma,
Landscape of
a 17 Year Old
(toujours inédit en France), reprenait la figure clé de ses
films des années 60 : un lycéen assassin, ici matricide. Fuyant à vélo vers
le nord de l’île, le fugitif croisait les fantômes de l’Histoire : un vétéran
traumatisé et une vieille dame coréenne, ancienne « femme de réconfort »,
prostituée de force pour l’armée japonaise. Ce regard d’un adolescent sur le
passé maudit du pays fut le point de départ d’une trilogie historique consacré
à l’Armée Rouge Japonaise (
United Red
Army
), aux mutilés de la seconde guerre mondiale (Le Soldat-Dieu) et aux derniers jours de Yukio Mishima (Le jour où il choisit son destin). Le
destinataire de ces films était la jeunesse dont les générations précédentes,
soucieuses de tirer un trait sur le passé, cultivaient l’amnésie.

Jamais, au cours de ces dernières années, Wakamatsu ne
se lassa d’aller à la rencontre de cinéphiles ou d’étudiants pour leur raconter
à nouveau l’histoire de cette génération poursuivant un idéal ; quitte à
s’y brûler, comme les membres de l’armée rouge se massacrant au nom de la
pureté révolutionnaire ou de Mishima et ses compagnons allant vers la mort en
chantant, les yeux éblouis par leur destin romantique. Cette jeunesse qui
peuplait encore la salle de sa dernière apparition au Festival de Busan,
demeure le légataire éternel du cinéma de Wakamatsu. Il y aura toujours quelque
part dans le monde un garçon ou une fille qui, découvrant L’Extase des anges ou Va
vierge pour la seconde fois
, s’écriera : « Ce film m’était destiné ! Qui
est ce cinéaste qui a si bien compris mes désirs et mes révoltes ? »

Texte paru  le 28 janvier 2013 dans le magazine Bungei Bessatsu aux éditions Kawade Shobo.


Le site de Kawade Shobo Shinsha ici

Belladonna des tristesses, japanese psychedelica



Le 6 février, je
présente à la Cinémathèque française, Belladonna
des tristesses
 (Kanashimi no
Belladonna, 1973) d’Eiichi Yamamoto, adaptation érotique et psychédélique de La
Sorcière de Michelet. 

Produite par Osamu
Tezuka, le père du Roi Léo et d’Astro Boy, il s’agit du
dernier opus d’une trilogie de dessins animés pour adultes comprenant Les Milles et une nuit (1969) et Cléopâtre (1970). Ce véritable opéra-rock à
la folle imagination s’inscrit dans la culture underground et érotique de
l’époque, proche autant du baroque de Shuji Terayama que du cinéma pink du
révolutionnaire Koji Wakamatsu. Comme chez l’auteur de La Vierge violente, les
tortures dont est l’objet la sorcière ne servent pas une apologie de la
soumission mais au contraire de la libération féminine.
Si on reconnait le
style de Tezuka dans les deux premiers films de la trilogie, Eiichi Yamamoto
conçoit Belladonna comme une aventure graphique
inédite : parfois seulement crayonnés, aucun dessin n’est lisse et les encres
et aquarelles produisent des matières mouvantes et inattendues. Empruntant à
l’Art Nouveau, Gustav Klimt, Aubrey Beardsley mais aussi au Yellow Submarine de
George Dunning, il s’agit davantage d’une série d’illustrations à l’animation
parfois succincte mais hypnotique.

Sa beauté réside dans ses transformations symbolistes : le corps de Belladonna se fend en deux à partir du sexe dans un geyser de sang qui se transforme en vol de chauves-souris. Autre scène folle : la jouissance éperdue de la sorcière nue, engloutie dans l’ombre gigantesque du prince des ténèbres (auquel le mythique Tatsuya Nakadai prête sa voix) qui se dilate, et se contracte autour de son corps et blanc. Avec sa cohorte de femmes brûlées, torturées ou crucifiées de peur que leur jouissance ne dévore le monde, Belladonna respecte à la lettre le caractère visionnaire et féministe du livre de Michelet.


Le 24 septembre 2011, j’avais trouvé à la foire du cinéma d’Argenteuil, ce jeu complet de photos d’exploitation françaises, accompagnant sa sortie en 1976.

On a peu d’informations
sur Kuni Fukai, le directeur artistique de Belladonna, sinon qu’il s’agit d’un illustrateur né en 1935, et qu’il
serait encore vivant. Une autre de ses collaborations, moins flamboyante
visuelle est Hoshi no Orpheus (1978) de Takashi d’après les métamorphoses
d’Ovide. Une collecte d’image permet de constater que Belladonna est l’application directe de son style et de ses
techniques telle que l’aquarelle. Jeanne la sorcière apparaît comme l’idéal
féminin de Kuni Fukai.


Si Beardsley et Klimt sont les influences revendiquées de Kuni Fuka, on peut déceler des correspondances avec le travail du dessinateur allemand Alastair (Baron Hans Henning Voigt, 1887 – 1969), pendant germanique d’Aubrey Beardsley. Ce grand décadent habillé de satin blanc, est surtout connu pour ses illustrations du Sphinx d’Oscar Wilde et de Carmen de Mérimée.



Autre influence perceptible : l’univeres moyenâgeux de l’irlandais Harry Clarke (1889-1931),
grand illustrateur de Poe et d’Andersen. 




avec Eiichi Yamamoto en octobre 2013



Pour la séance de la Cinémathèque française, voir ici

Koji Wakamatsu ou l’insurrection lyrique


Texte de la rétrospective Koji Wakamatsuà la Cinémathèque française du 24 novembre 2010 au 9 janvier 2011.

Des femmes nues, crucifiées par des yakuzas au pied du mont Fuji. Un étudiant aux mains sanglantes chantant de douces ballades. Un homme brûlé par l’atome, faisant l’amour sous un portrait de Staline. Une adolescente qui éclate de rire sous le soleil avant de sauter du toit d’un immeuble. Et des vierges violentes et des anges violés. Et des anges encore, ceux de la révolution, dont l’orgasme a le pouvoir d’embraser Tokyo. Images folles et bouleversantes qui firent de Koji Wakamatsu le poète révolté du cinéma érotique japonais.A la fin des années 50, le jeune Wakamatsu passa six mois en prison, ce qui brisa sa carrière de yakuza mais déclencha une nouvelle vocation. Après avoir « découvert combien l’autorité du pouvoir s’exerçait de façon répressive et brutale * », le petit truand, qui s’occupait des « autorisations de tournage » dans le quartier de Shinjuku, décida de devenir cinéaste. Le jeune homme choisit comme arme un genre que ni les grands studios ni le gouvernement n’arrivaient encore à contrôler : le cinéma pink. Tournés en quelques jours avec des non-professionnels, ces films érotiques de séries B étaient l’objet de scandales réguliers. Takeshi Tetsuji, le premier donna une dimension ouvertement politique au genre avec Neige noire (1965), qui montrait une femme nue traverser une base militaire américaine et un GI abattu d’une balle dans la tête. Le procès gouvernemental qui s’ensuivit fut l’une des causes célèbres de la liberté d’expression japonaise. Il attira également sur le cinéma pink l’attention des étudiants contestataires.



Les secrets derrière le mur

Ceux-ci, qui militaient contre la reconduction perpétuelle de l’AMPO (le traité de sécurité nippo-américain, en fait une humiliante mise sous tutelle), se reconnaissaient dans les films d’Oshima, de Susumu Hani ou Toshio Matsumoto, mais aussi dans la violence et la noirceur du cinéma pink. Koji Wakamatsu filme d’abord les cauchemars d’une société malade, hantée par les échecs des luttes passées. Dans Les Secrets derrière le mur (1965), un adolescent épie les locataires d’un immeuble des quartiers pauvres. Voyeur et incestueux, le garçon est surtout captif du monde sans espoir légué par ses aînés. La figure du jeune homme impuissant et nihiliste est essentielle chez le cinéaste. L’étudiant de Va, va vierge pour la deuxième fois (1969) est incapable de venir en aide à la jeune fille qui se fait violer et, plus tard, de lui faire l’amour. Seuls le massacre des agresseurs et le suicide leur permettront d’établir une forme de communication.



Quand l’embryon part braconner

A partir de Quand l’embryon part braconner, Wakamatsu collabore avec le cinéaste et scénariste Masao Adachi. Lié aux mouvements gauchistes et plus tard à l’Armée Rouge Japonaise, Adachi eut une grande influence sur la métamorphose esthétique et politique du cinéma de Wakamatsu. Ayant monté sa propre maison de production, Wakamatsu tourne le moyen métrage Les Anges violés pour les salles d’avant-garde. Ses films suivants appartiendront bien davantage à l’underground et à la nouvelle vague qu’au cinéma pink. A l’intérieur même de la richesse inouïe de la production japonaise des années 60 et 70, Va, va, vierge pour la deuxième fois, La Vierge violente (1969), Sex Jack (1970) et L’Extase des anges (1972) forment une suite de poèmes insurrectionnels incandescents.
S’il s’engage dans une voie poétique et symboliste, le cinéma de Wakamatsu ne relâche pas pour autant ses liens avec le réel. Travaillant hors du vaste clos des studios, Wakamatsu retrouve naturellement les gestes de la Nouvelle Vague française : son cinéma s’écrit au présent, dans les rues de Tokyo, avec la jeunesse qui vagabonde à Shinjuku ou occupe les universités. A la façon des actualités révolutionnaires du collectif Newsreel, il ouvre Shinjuku Mad (1970), Sex Jack et Running on Madness, Dying in Love (1969) sur les affrontements violents de la garde nationale avec les Zenkyotos, les syndicats universitaires de gauche. Les étudiants, public majoritaire des films de Wakamatsu, pouvaient participer à une manifestation et en découvrir peu de temps après les images dans une salle de cinéma pink.






L’énergie de la jeunesse et la colère que lui inspire la répression sont les forces motrices du cinéma de Wakamatsu. Il ne faut cependant pas sous-estimer le plaisir de l’action pure et de l’impact visuel, qui en font le plus eisensteinien des cinéastes japonais. Ainsi les saisissants passages du noir et blanc à la couleur, rejouent, avec un plaisir sans cesse renouvelé, le saut chromatique d’Ivan le terrible. Inclure quelques mètres de pellicule couleur dans un film noir et blanc était bien sûr une convention du cinéma pink, destinée à faire apparaître la chair « rose » des actrices et permettre d’annoncer un film en couleur. Pour Wakamatsu la scène érotique n’est pas la finalité de l’événement coloré. Dans Les Anges violés et Va, va vierge pour la deuxième fois, Wakamatsu filme une plage en bleu monochrome comme un Paradis perdu. Mais les apparitions les plus marquantes portent sur le dévoilement du sang, rouge, vif et théâtralisé, lors des massacres des Anges violés et de Va, va vierge pour la deuxième fois. Dans L’Extase des anges, Wakamatsu ne se contente pas de dégager la couleur du noir et blanc, il libère aussi la musique et la vitesse. Enfin, libération sexuelle et révolution s’accordent puisque la couleur est réservée à la jouissance et aux explosions. C’est d’abord l’intense activité érotique du révolutionnaire Octobre qui embrase la ville.

Réalisant l’équation idéale d’Eisenstein et du Free Jazz, Wakamatsu associe la frénésie du band de Yosuke Yamashita au bond de l’image dans la couleur. Le sang d’une révolutionnaire éclabousse l écran en une éjaculation écarlate, provoquant un crescendo d’explosions, de corps catapultés dans l’espace, de courses folles dans les rues de Tokyo et de voitures fonçant vers la mort. L’Extase des anges fut comme le dernier rêve des révolutionnaires japonais avant un réveil brutal. La même année, Masao Adachi partit au Liban rejoindre l’Armée Rouge Japonaise engagée auprès des Palestiniens. L’Armée Rouge Unifiée, la branche restée au Japon, se livra quant à elle à une sanglante lutte intestine, multipliant en son sein même les exécutions. Extrêmement médiatisé, le siège des survivants par la police dans le chalet d’Asama fut le tombeau de l’extrême gauche japonaise. Ce naufrage et l’odyssée nihiliste de l’Armée Rouge Unifiée inspirèrent à Koji Wakamatsu United Red Army (2007), qui marqua son retour sur la scène internationale.


United Red Army



Va Va vierge pour la seconde fois

Dans ses trois derniers films, Koji Wakamatsu reprend ses thèmes de prédilection. Il s’agit moins d’une récapitulation que d’une mise en perspective historique à travers le portrait de trois générations de Japonais. L’inédit Landscape of a 17 Year Old (2004) revient à la figure de l’adolescent meurtrier et œdipien. Le jeune garçon assassine sa mère et prend la fuite à vélo vers le nord du pays. Il croise sur sa route un vétéran de la seconde guerre mondiale, et une Coréenne âgée, ancienne « femme de réconfort » des soldats japonais. Ces fantômes sont près de disparaître, bientôt effacés d’un pays cultivant l’amnésie historique. Comme son héros, Wakamatsu remonte le cours de l’Histoire. Après United Red Army, échec de la génération des années 60, Le Soldat Dieu (2010) revient sur la guerre et les mensonges patriotiques. Wakamatsu dégage une figure primitive du mâle japonais, aussi impressionnante que celle de Quand l’embryon part braconner. Le soldat qui revient du front amputé des quatre membres et dont l’Empereur veut faire un héros, était un tortionnaire et un violeur, et avant cela un bourreau domestique traitant sa femme en esclave. Cette figure masculine, malfaisante et autoritaire, remonte aux origines de la société féodale japonaise.
Les derniers films de Koji Wakamatsu s’attachent à des figures de l’échec, aux monstres de l’impérialisme japonais, aux révolutions ratées et à une jeunesse à qui l’on offre pour seul avenir l’ivresse du consumérisme. Pourtant, si l’on considère la révolution cinématographique qu’a initiée Wakamatsu et qui continue, encore aujourd’hui, d’inspirer les jeunes cinéastes, la réussite est totale.

* Jean-Pierre Bouyxou, entretien avec Koji Wakamatsu, Sex Star System n° 14, juin 1977.



Koji Wakamatsu, Paris, février 2006