Les librairies sont pleines de spectres !

Cette année, il m’est arrivé une chose étonnante. Pour la première fois, depuis combien de temps, plus de dix ans peut-être, j’étais à Tokyo sans la moindre obligation : aucune interview, aucun article, aucun festival… J’étais absolument libre d’aller où il me plaisait, de passer la journée dans un quartier, de chercher une librairie obscure, de fouiner chez un disquaire, sans me préoccuper de rien d’autre. 
Seul dans Tokyo, j’allais en profiter pour me consacrer à ma passion, celle qui m’avait conduit dans cette ville à la fin des années quatre-vingt-dix. Vous avez deviné :  les fantômes bien sûr. 
J’ai donc suivi un fil invisible à travers la ville et ses librairies. 

Ce livre de poche, intitulé « Frisson ! Les histoires de fantômes de Nakano Broadway » (ぞくっ!中野ブロードウェイ怪談, Zoku! Nakano Broadway Kaidan) est consacré à la célèbre galerie marchande remplies de mangas, de figurines et livres rares. 
L’auteur, Koji Watanabe, tient lui-même un café souvent fermé (surnommé le « café qui n’ouvre jamais ») à Nakano Broadway. Il se met en scène comme un enquêteur du paranormal explorant les rumeurs locales. Ainsi, les anomalies architecturales ; les recoins secrets et interdits ; les boutiques maudites ou impossibles d’accès ; le tuyau suspect caché au milieu du câblage électrique chaotique du bâtiment ; des personnages grotesques et terrifiants qui hanteraient les couloirs tels que cette vieille femme étrange poussant un landau dans lequel se trouve un bébé couvert de poils ou  la momie en papier toilette errant sans but. 
Le premier fantôme que j’honorais était le mangaka Yoshiharu Tsuge disparu quelques semaines auparavant. Je trouvais à Taco Ché, la célèbre petite boutique underground, un tissus représentant le héros torturé de La Vis, serrant son bras mordu par la méduse. Le lendemain à Kinokunya, la librairie mythique de Shinjuku, je trouvais cette publication consacré à Tsuge et son chef d’œuvre, avec des photos de l’auteur et des reproductions des planches avant publication. 

Et un autre fantôme depuis peu, fardé celui-ci, Miwa à laquelle des présentoirs entiers étaient consacrés. Hommage à la Reine. Ici une biographie délicatement illustrée par Aquirax Uno. 

Ce jour-là je fis une découverte absolument enchanteresse. J’avais traqué les spectres japonais sous toutes leurs formes mais une m’avait échappée. Je n’y avais même jamais pensé, pourtant tous les indices étaient là : par exemple ces jeunes enfants, certains pas plus de dix ans, qui venaient hurler de peur dans les attractions de maisons hantées. Me trompant d’étage à Kinokunya, je me retrouvais par hasard au rayon jeunesse. Je découvris ces albums d’épouvante à destination des enfants nommés « kaidan ehon » ou album illustré de fantômes. Si en France on peut s’aventurer dans l’horreur pour enfants, ce sera forcément à base de monstres parodiques, et d’aventures comiques. Au Japon l’horreur reste de l’horreur et est destinée à faire peur même si elle peut prendre des formes absurdes. 

Dans « Faites-moi descende s’il vous plait ! » (おろしてください, Oroshite kudasai), écrit par Arisu Arisugawa et illustré par Tomaoki Ichikawa, un petit garçon perdu dans la campagne découvre une gare isolée. Un train arrive dans lequel il monte. À l’intérieur, voyagent des êtres ressemblant à des limaces, des poissons et des coquillages. Parviendra-t-il à descendre du train ?

Dans «Ils sont là » (いるよ…, Iru yo…), écrit par Nao Arita et illustré par Fracoco, prétendre n’avoir jamais vu de fantômes ne veut pas dire qu’ils n’existent pas. Il faut alors regarder différemment les endroits ordinaires : dans la rue, dans les trains, dans sa propre chambre et même dans des endroits où l’on pense être seul et y déceler des présences inquiétantes. 

« On me regarde » (こっちをみてる, Kocchi o Miteru) est écrit par Tonari Sōshichi, d’après son propre récit primé en 2018, et illustré par nulle autre que Junji Ito. Le récit, basé sur le phénomène de la paréidolie, est typique des mangas d’Ito comme Spiral, fondé sur la récurrence et le multiplication de motifs obsédants. Un jeune garçon remarque que le monde regorge de visages cachés : dans les nuages, les arbres, les rayures du bois des bureaux de l’école, les façades des maisons ou les reflets des fenêtres. Il est bien sûr le seul à les voir. Ces visages ne pourraient être que des illusions d’optiques mais l’un deux se met à le fixer. Bientôt chaque visage qu’il croise le suit du regard…

Il s’agit donc d’une œuvre hors catégories d’Ito dont on espère qu’elle sera publiée un jour en France pour donner le gout de l’horreur aux enfants. Mais ne l’espérons pas trop, dans notre pays tellement vertueux, il ne faut exposer les bambins qu’aux jolies choses bienveillantes et non aux spectres et autres innommables entités.
La découverte des « kaidan ehon » ne peut qu’augurer une nouvelle collection tentaculaire !
Sur la même table que les album, je découvrais cette « Encyclopédie des légendes urbaines japonaises », également destinée aux jeunes lecteurs.

Si je connaissais bien sûr Hanako-chan et la femme défigurée, j’ignorais tout en revanche de l’écorché véloce du collège, du chien à tête d’homme, du fantôme du distributeur de boissons, et de la main rouge sortant des toilettes !


S’il est un lieu de Tokyo où pullulent les spectres, c’est bien Jimbocho, le quartier des bouquinistes : ouvrages anciens de créatures surnaturelles, peintures de masques de kabuki, photos rares de chanbara aux samouraïs furieux et échevelés, cartes à collectionner de starlettes pop et de joueurs de base-ball, éditions originales de Mishima et Tanizaki, jeux de tarots et ouvrages ésotériques, et des milliers de livres de poches de « mistery » d’Edogawa Ranpo et Seishi Yokomizo.


J’y achetais cette brochure ni très belle ni très rare consacrée aux phénomènes surnaturels.


À l’intérieur, cependant, cette jolie illustration d’Oiwa-san découvrant dans un miroir son visage défiguré et provoquant la terreur de son époux, l’abject samouraï Iemon. Une scène classique de la légende de la mère de tous les fantômes japonais.
Au Mandarake de Shibuya, toujours ces livres (hors de prix) où des spectres beaux comme des écrivains décadents, et ressemblant à l’acteur Shigeru Amachi, côtoient des gangsters en borsalino, des femmes fatales aux œillades corrompues et les héritières des rusées femmes renards. 
J’y ai fait ma collecte rituelle de mangas d’horreur. Je dénichais trois pockets de Kazuo Umezz datant des années 70, rééditions d’histoires plus anciennes. 


Comment résister à ce monstre de Frankenstein au cou percé par un gigantesque clou ?

Dans « Le Visage aux écailles », Mako, la sœur d’Umezz, reçoit la lettre d’une jeune lectrice terrifiée: sa sœur aînée se paralyse petit à petit et commence à se couvrir d’écailles, se transformant lentement en un monstre reptilien humanoïde. Il est curieux qu’Umezz mette ainsi en scène sa propre famille. Mais cette sœur existe-t-elle vraiment ?

Le récit de « L’Homme-poisson » ressemble à celui du « Visage aux écailles »: un jeune garçon nommé Jirō découvre que son grand frère est en train progressivement de se transformer en créature aquatique. L’ombre du Lovecraft d’Insmouth plane-t-elle sur ce récit ?

Le troisième volume est le plus étrange car s’inscrivant dans un érotisme noir dont le mangaka est finalement peu coutumier. Dans La Femme de la Caverne, un alpiniste découvre dans une grotte une femme nue qui lui affirme qu’elle l’attendait depuis toujours. Coupé du monde, l’homme commence à oublier sa routine, son travail et son épouse. Mais qui et réellement cette prédatrice. On croirait à une variation sur La Femme des sables de Kobo Abe. Dans La Tempête, un homme seul chez lui pendant une pluie torrentielle est persécuté par un intrus. Se battant dans la boue, il le tue à coup de pelle et se rend compte qu’il a en réalité assassiné sa propre femme. Umezz modernise un ressort classique des histoires de fantômes où les samouraïs sont le jouet d’hallucination provoquées par les spectres qui les poussent à assassiner leur propre famille. Comme dans ces récits, les éléments semblent complices des revenants. 


A Jimbocho, je tirais d’un distributeur quatre gashapon consacrés à Junji Ito. 
J’en découvrirai le contenu lors de mon retour en France.

Bienvenue dans la maison hantée ! Junji Itô à Angoulême

En nommant l’exposition L’Antre du délire, je voulais évoquer, presque
subliminalement, L’Antre de la folie de John Carpenter. En effet, je lui trouvais
des correspondances avec l’œuvre d’Itô : une bourgade hantée, des
références à Lovecraft et certaines scènes comme la vieille dame avalant un
cafard et l’enfant vieillard aux longs cheveux blancs roulant à vélo sur une route
déserte. 


Terreurs domestiques. Si on a dit qu’Ozu filmait à hauteur de tatami, c’est l’horreur que Junji Itô dessine quant à lui à hauteur de tatami.  

Texte du cartel : Avec cette œuvre inédite créée spécialement pour l’exposition, Junji Ito a rassemblé son inoubliable et cauchemardesque famille. Au centre la star Tomie, nous hypnotise avec son corps serpentin autour duquel s’enroulent les cheveux de Kirié l’héroïne de Spirale. A sa droite, la non moins charismatique Fuchi, le top-model démoniaque, tire une langue en forme de gastéropode empruntée à La Femme-limace.  A gauche, la planète cyclope Rémina s’apprête à détruire la terre en la léchant goulument. Toujours aussi séduisant, l’oracle ténébreux de L’amour, la mort, manipule le destin des habitants de la ville des brumes. Avec ses pattes d’araignée, le requin de Gyo s’apprête à courser les humains sur la terre ferme. Aux pieds de Tomie, l’horrible gamin Soichi joue à la poupée vaudou. Mais quelles sont ces formes étranges qui flottent dans le ciel ? les damnés des Ballons pendus se balançant sous leurs visages démesurés.

L’horreur bondit hors de la case à la face du lecteur. Pour accentuer l’effet de surgissement, Junji Itô fait passer le menton du vieillard par-dessus le bord inférieur de la case. 


Nous traversons des ruelles et des chemins forestiers, des cimétières aux sinistres stèles, des arrières cours de maisons en bois. Ici circulent les rumeurs et légendes urbaines. Si l’on se promène dans les bois avec Junji Itô on ne peut que se retrouver nez à nez avec une femme pendue.  

Les mondes hallucinés. 

A la masterclass Junji Itô avouait qu’à dessiner des spirales sous toutes leurs formes, de toutes les matières et avec une foule de détails, il était parfois pris de vertiges. 

Si Remina, la planète cyclope aux lèvres charnues, détruit
la terre, c’est parce qu’elle la lèche avec sa langue monstrueuse. Notre
planète est tout simplement trop appétissante. 

Le Temple de Tomie. Il nous fallait bien sûr nous placer sous la protection de la plus puissante créature créature de Junji Itô et pour cela lui consacrer un temple. On y accède en passant sous un tori rouge. J’ai une théorie. Les premières aventures de Tomie sont loin d’atteindre la perfection à venir  du dessin d’Itô avec leurs aplats noirs, leurs trames grossières et leur trait épais. Tomie semble même un peu banale. D’où vient ce glow up général ? Peut-être Junji Itô a-t-il réveillé un véritable esprit, s’accrochant à lui, et le poussant à s’améliorer pour en faire la beauté fatale, absolument irrésistible que nous connaissons. Junji Itô semble s’être libéré de l’emprise de Tomie, mais pour combien de temps ? 

Masterclass : Junji Itô devant une case de La Chuchoteuse, une de mes histoires préférées. 


Et joie personnelle, Junji Itô m’a dédicacé le 2e
tome de Zone fantôme, encore inédit en France. 


Laissons le mot de la fin à Julie Doucet remixant Emil Ferris

ESPACE FRANQUIN

DU 26 JANVIER AU 29 JANVIER 2023

COMMISSAIRE : STÉPHANE DU MESNILDOT

SCÉNOGRAPHE : AGENCE LUXAR

DESIGN SONORE : YOKÔ HIGASHI

PRODUCTION : 9E ART+/ FIBD

Junji Ito dans l’antre du délire

 


Vous souvenez-vous de vos frayeurs d’enfance, lorsque la maison
familiale, plongée dans le silence et l’obscurité devenait menaçante ? Ce
territoire d’ombres, Junji Itô s’en est fait l’explorateur en dévoilant la peur
dissimulée sous les tatamis.


Le festival d’Angoulême m’a confié le commissariat de l’exposition
Junji Itô dans l’antre du délire. Dans les années 2000, j’étais un fanatique
des recueils édités par Tonkam avec leurs sublimes couvertures gravées ou
réfléchissantes. Junji Itô était le pendant des films de la J-horror et je
reconnaissais ses créatures cauchemardesques dans la terrifiante Madame Saeki
de  la série Ju-on, descendant les
escaliers comme une araignée. Rémina, Spirale, La Femme limace et les fruits
sanglants sont toujours chez moi à portée de main. La réédition des chefs-d’œuvre
d’Ito chez Mangetsu, a donc été un évènement, faisant en France sortir le
mangaka du culte confidentiel pour lui donner la place qui lui revient :
un des plus authentiques « Masters of Horror » contemporain, égal d’un
Stephen King ou d’un John Carpenter.

Né en 1963, Junji Ito prend la suite de ses aînés Shigeru Mizuki
(Kitaro le repoussant) et Kazuo Umezz (La Femme serpent). Le
premier métier de Junji Ito est prothésiste dentaire, ce qui peut se percevoir
dans les dentitions parfois carnassières de ses personnages. Il se fait
connaître à la fin des années 1980, en publiant dans Gekkan Halloween, des
histoires courtes mettant en scène des jeunes japonais et leur cadre
quotidien : lycée, quartier, maison familiale. Ses thèmes de prédilection sont le culte de la
beauté, le harcèlement, la solitude, les névroses, l’aliénation familiale. Rarement
issu du folklore, l’horreur chez Junji Ito est d’abord sociale. Il peuple de
monstres le Japon de la bulle économique, cette illusoire période de
prospérité. Le Japon des années 80  connut
une épidémie de légendes urbaines telle la « femme défigurée »
agressant les enfants à la sortie des classes. Cette rumeur est née dans la
préfecture de Gifu, région d’origine de Junji Itô. Ce phénomène de société a
inspiré le mangaka pour ancrer l’horreur dans le quotidien.


On peut considérer ces rumeurs comme la version modernes des
« kaidan » (récits surnaturels) de l’ère Edo : des histoires
de fantômes, de chats diaboliques ou de meurtres colportés par les marchands. Les
récits de Junji Ito sont elle-aussi des « histoires du coin de la rue », qui
naissent entre l’école et la maison familiale, chuchotées par des groupes
d’adolescents. Ainsi celle de « L’oracle à la croisée des chemins » dans L’Amour
et la Mort
 : dans la ville de Nazumi, un ténébreux jeune homme
apparait les jours de brouillard et prédit les pires catastrophes aux
adolescents qui le consultent.


Dans ses récits fantastiques, les jeunes
lectrices et lecteurs retrouvaient leurs angoisses liées au harcèlement, à la
pression scolaire ou à l’étouffement familial. Chez Junji Itô, la famille fait
tout pour retenir en son sein les enfants jusqu’à posséder leur esprit et
modifier leur organisme. Ces peaux craquelées, tatouées, pustuleuses ou trouées,
ces sourires cruels, ces dents proéminentes et acérées, sont le fruit d’un
travail expressionniste du noir et blanc. Tel un scalpel, la plume de Junji Itô
déchire la surface du réel pour révéler des monstres. La terreur est tapie dans
l’embrasure des portes, au fond des couloirs, dans les profondeurs des caves et
saute en gros plan au visage du lecteur. 


Pour mettre en scène ses huis-clos, le
mangaka use d’un art implacable du découpage. Par goût, Junji Itô se détourne
des architectures monumentales des métropoles japonaises préférant les bourgades
et quartiers résidentiels. A l’orée de ces petites communautés se trouvent des
cimetières, temples ou lacs, où se pratiquent encore des rituels ancestraux.


Junji Itô est un maître du mystère qui a popularisé la
« folk horror » japonaise inspirée de ses traditions rurales. Les
habitants des champs et des montagnes conservent jalousement leurs secrets et
mieux vaut ne pas s’égarer sur les routes secondaires du Japon sous peine
d’être transformé en épouvantail, séduit par une femme-oiseau, ou voir surgir
d’un puits un monstre de pierre. 


Les villes et les campagnes sont le théâtre
des légendes urbaines et folkloriques. Les monstres attendent les adolescents
dans les rues de ville nocturnes ou baignées dans le brouillard. Les
cimetières, les temples et les villages, abritent des démons ancestraux. Les spirales envahissent le décor, les plantes prolifèrent de
façon autant végétale qu’organique, les corps et les visages bourgeonnent de
façon incontrôlable, et les espèces mutent. La société se dérègle et l’horreur
devient cosmique.  


Au découpage strict des planches et aux décors réalistes succèdent
des dessins immersifs fourmillants de détails. Une plante bourgeonne sur le cou
d’une jeune fille, et comme un vampire la vide de son sang. L’excroissance
devient une forêt d’arbres fruitiers qui emplit toute une pièce. A partir d’un
élément insolite, l’horreur prolifère jusqu’à envahir totalement la case. Les
mangas de Juni Itô peuvent nous faire perdre la tête… où au moins la faire
gonfler et s’envoler tel un ballon d’hélium.


L’un de ses inspirations majeures est l’écrivain américain Howard
Philip Lovecraft, l’inventeur de la mythologie de Cthulhu, et maître d’une
horreur dépassant les limites la perception humaine. Au découpage strict des
planches et aux décors réalistes succèdent des dessins immersifs fourmillants
de détails. Ces dérèglements provoquent chez les hommes d’incontrôlables altérations,
autant organiques que sociales. Obsédés par les spirales les habitants d’un
village s’enroulent sur eux même comme des escargots. La planète Rémina,
monstrueux cyclope galactique, fait retourner la Terre à la barbarie. Les
requins à pattes de Gyo, nous attaquent sur la terre ferme, entrainant
une mutation biomécanique des êtres humains. Comme Lovecraft, Juni Itô est l’Inventeur de
son propre folklore fantastique. Le père de Tomie possède le talent  exceptionnel d’imaginer des situations
totalement inédites, des monstruosités jamais vues, qui distordent notre vision
du monde.


Tomie est la créature la plus
célèbre de Junji Itô. C’est elle qui, en 1987, le pousse à devenir mangaka
professionnel lorsque sa première aventure remporte la mention spéciale du Prix
Kazuo Umezz. Junji Itô pose dès cet épisode le principe de résurrection de la
lycéenne. Ses camarades de classe vont jusqu’à l’assassiner et font disparaître
le cadavre en se partagent les morceaux. Pourtant, comme si de rien n’était, Tomie
revient à l’école… Il doit donc beaucoup à Tomie : elle à la fois comme sa
bienfaitrice et le spectre qui le pousse à toujours la faire revivre dans de
nouvelles aventures. Elle est aussi la muse qui l’a poussé à raffiner son trait
comme pour mieux sublimer sa beauté.


Qu’est-ce qui donne
sa force à la créature et l’emprisonne dans un cycle infernal ? Sa beauté
exceptionnelle est sa malédiction, suscitant autour d’elle le désir de
possession, la jalousie et la haine. Les hommes qui prétendent aimer Tomie,
veulent la peindre ou photographier sa beauté, souhaitent en réalité la
capturer. Tomie est le révélateur de la violence, souvent sexuelle, et de la
domination masculine. Tomie venge-t-elle les femmes japonaises ?
Assurément. Tel un fantôme japonais classique, Tomie pousse ses assassins à la
folie et à l’autodestruction. Personne n’est innocent dans le monde de Tomie. Tomie
est-elle une mutante ou un être venu d’ailleurs ? Qu’on la découpe en morceau et chaque membre donnera
naissance à une nouvelle Tomie. Si on la décapite, sa tête continue de vivre et
le corps d’une Tomie pousse sous son cou. Fait-elle partie d’une autre
espèce ? Est-elle un clone qui en se multipliant pourrait envahir le
monde ? Entité virale, comme Sadako, Tomie est un mosntre abstrait et presque métaphysique. 

L’exposition Junji Itô dans l’antre du délire se tiendra au festival d’Angoulême du 26 au 29 janvier 2023

 

 

Tomie, l’adolescente illimitée


Le moteur principal des mangas de Junji
Ito est l’obsession : les spirales (Spirale),
les animaux marins (Gyo) ou les chats
(Le Journal des chats). Ils nous font
comprendre ce qu’est avoir un esprit obsessionnel. Ça ne vous est jamais arrivé
de marcher dans la rue et de vous dire : « C’est étrange, toutes les
femmes que je croise aujourd’hui sont blondes »? Ou encore : « Depuis
30mn que je suis à cette terrasse de café, c’est incroyable le nombre de bossus que je vois passer » ? (Cette réflexion est véridique).  Ou encore : « ce train est remplie
de sosies de Jean-Pierre Chevènement » ? (véridique aussi).
C’est cela les
récits de Junji Ito : si on commence à voir des spirales on ne voit plus
que ça, on les recherche même et on finit par avoir le cerveau en spirale. Et au
Japon, des spirales, il y en a partout, jusque dans la soupe.
Le cycle Tomie (20 récits entre 1987 et 2000) est aussi un récit d’obsession.
Soit les aventures d’une adolescente à la beauté surnaturelle qui parasite des écoles,
des familles, des groupes d’amis, provoque la passion suivie de crises de folies
meurtrières. 
Tomie finit invariablement démembrée par ses amoureux ou rivales mais
renait à chaque nouvel épisode. On pense d’abord que Tomie est un fantôme,
peut-être une jeune fille assassinée comme Sadako ou les membres de la famille
Saeki dans Ju-on, et qu’elle accomplit
une vengeance systématique, pour ne pas dire mathématique. Pourtant, Tomie ne s’inscrit
pas dans la logique des fantômes japonais qui, aussi effrayant soient-ils demeurent
immatériels et n’ont pas de contacts physiques avec les humains. A ce titre,
elle ressemblerait d’avantages aux fantômes coréens des années 2000 comme ceux
de la série Whispering Corridors (Yeogogoedam, 1998-2009) : sanguins, violents,
souvent dissimulés sous une apparence humaine et n’hésitant pas à tuer, le plus
souvent à l’arme blanche. Tomie se rapproche aussi de la body-horror comme si à partir d’un seul membre coupé
de Tomie, une Tomie entière était capable d’être produite. Dans l’histoire La Chevelure (1995) un cheveu qui se
greffe sur le crâne d’une jeune fille la transforme peu à peu en Tomie. Est-elle
animale, comme une sorte de salamandre, ou bien végétale, pouvant se reformer
par boutures ? Et lorsque les reproductions se dérèglent 
Junji Ito dessine des grappes anarchiques de Tomies. 
Dans l’épisode L’agresseur
(2000), du sang de Tomie a été injecté à des nourrissons qui toutes sont
devenues des Tomie du même âge, ont grandi dans des milieux différents, et
cherchent à s’éliminer. La guerre des Tomies donc.
Comme beaucoup de dessinateurs
japonais, Junji Ito dessine un seul type de personnage, qu’il soit fille ou un
garçon. On retrouve dans ses autres récits des filles ressemblant trait pour
trait à Tomie. A un détail près : un grain de beauté sous l’œil gauche est le signe distinctif de la créature. Tomie est donc surtout une
métaphore de l’identité qui a un certain point de ressemblance finit par s’entredévorer
ou prendre des formes cancéreuses. La perte de l’individualité est évidemment
la terreur japonaise par excellence, et si Tomie est une adolescente habillée
en uniforme marin, ce n’est pas un
hasard. Tomie pourrait ainsi être une adolescente originelle, éternelle shojo, c’est-à-dire vierge et sans
cesse prise dans un mouvement de renaissance. Mais évidemment une ankoku shojo, vierge des ténèbres,  monstrueuse et cannibale. Figure autant
consommatrice que consommée, elle dévore les garçons par la passion qu’elle
inspire et les filles par la jalousie et l’obsession de la beauté. Quant aux
adultes, qui constituent son entourage, ils sont amaigris, les yeux caves,
et la peau creusée, comme des drogués affamés de Tomie et  jamais rassasiés.
Tomie a donné lieu tout d’abord à huit films entre 1999 et 2007, dont un réalisé par Takashi Shimizu l’auteur des Ju-on, Tomie: Re-birth (2001). Aucun n’est remarquable, et les actrices interprètes
de Tomie très décevantes. Tomie a connu sa meilleure renaissance en 2012 avec
Tomie Unlimited de Noboru Iguchi. La folie organique qui est le propre d’Iguchi s’accorde parfaitement à l’univers d’Ito.

Pourtant, la meilleure adaptation n’est
pas un film mais une série de photographie Yoshida Shun.
Elles mettent en scène Junji Ito lui-même entouré de Tomie et plutôt de « Tomies »,
la parthénogénèse délirante de l’adolescente étant reproduite à la perfection. Cela
est d’autant plus troublant qu’Ito donne souvent son visage d’étudiant sage à
ses personnages masculins. 


La seconde série adapte certaines cases du manga (L’hôpital Morita par exemple), le
travail photographique parvenant à restituer la terrorisante beauté de Tomie. 


La série sur le site de Yoshida Shun ici et ici (attention le site a une bande-son de pure J-horror)
Les histoires de Tomie sont éditées
en France par Tonkam ici
Tomie Unlimited est édité en DVD/BR
par Elephant Films


Des filles-courges et des chats

L’an dernier,
mes deux mangas préférés ont étés
Le journal
des chats
de Junji Ito et Mirages d’été
de Kazu Yuzuki. Les chats et les jeunes filles, soient les deux marottes des Japonais. 


Le thème majeur de Junji Ito est l’obsession : comment Tomié,
la jeune fille fantôme s’introduit dans les familles et les couples, fini assassinée,
découpée en morceau et renait perpétuellement. Tomié est « illimitée » comme Sadako dans la série Ring qui projette d’envahir le monde par un processus dérégulé de copies. Dans le Journal des chats, il explore un autre
type d’obsession ne relevant pas du fantastique ou de l’horreur mais pas moins
inquiétant : le rapport à l’animal domestique, ici le chat, sujet presque
jamais abordé dans la littérature. Le journal est celui de Junji Ito lui-même, décrivant la place grandissante dans la vie de son couple de Yon et Mû, deux chats adoptés par sa femme. Lui
qui à l’origine préfère les chiens (tiens, comme moi) se laisse subjuguer par
les félins  jusqu’à
entrer dans une compétition larvée avec son épouse pour monopoliser leur affection. 

Autre moment fascinant : la visite chez les beaux-parents hébergeant un
chat qu’Ito ne voit jamais mais qu’il sent parfois passer à toute vitesse contre
ses mollets.  Quant à la manie de Junji
Ito de dessiner sa femme avec les yeux blancs, j’y vois une sournoise et
jalouse façon de se venger de la préférence de Yon et Mû.
(sur le site
de l’éditeur Delcourt : ici)

La
couverture de Mirage d’été est une
reprise de la célèbre peinture préraphaélite d’Ophélie par Millais, mais la
lycéenne en uniforme flotte au milieu des nénufars et des libellules. 

Les
personnages de Yuzuki m’ont rappelé ces filles que je vois à Tokyo,
surtout dans le métro où elles s’endorment comme si elles passaient leur jeunesse dans une longue sieste d’été. 

C’est le talent de Yuzuki de parvenir  à exprimer les sensations intimes à l’adolescence. Car son
trait est justement
imprécis, idéal
pour signifier un état où les adolescentes sont plus proches du bois des planchers
où elles s’allongent, des courges en lesquelles elles se transforment parfois,
de la pluie ou de l’océan. Surtout de cette végétation tropicale à la Douanier Rousseau, lourde, omniprésente, jusqu’à s’introduire dans les maisons.
L’été est leur saison, assommante, où l’on baigne dans une chaleur palpable gorgée d’humidité.
C’est aussi une saison fascinante et tragique, pleine de mystère et de fantômes.
Pour les adolescentes c’est le moment où le corps, qui ne peut plus supporter
aucun vêtement, est le plus proche du monde extérieur et en cela le plus vulnérable. 


Le récit le plus troublant se nomme L’Age d’or, où un jour de pluie une jeune
fille, voit la bibliothèque de son lycée envahie par des enfants diaboliques qu’on
croirait sortis d’une peinture d’Henry Darger. Sorte de yokaïs pornographiques,
ils prennent la bibliothèque comme un théâtre
 d’orgie et de vandalisme, pissent sur les
livres et noient presque l’héroïne dans une mare aux nénufars. Lorsque la pluie
s’arrête, ils disparaissent comme s’ils n’étaient que la fantaisie violente d’une
jeune fille, un après-midi d’été dans une bibliothèque sombre.
(Le site de
l’éditeur Le Lézard Noir ici)