Theater of Life (1963) de Tadashi Sawashima

« Theater of Life » n’est pas un film sur le théâtre japonais, à moins que l’on considère le monde des yakuzas comme un théâtre, avec ces acteurs prisonniers des codes et des rituels : les présentations lyriques, les échanges de coupes de saké pour sceller une amitié, le respect absolu des chefs, les tatouages dévoilés avant le combat final, la mutilation du petit doigt pour laver un affront. Evidemment, tout cela est motivé par le fameux code d’honneur, d’inspiration confucéenne, poussant à des extrémités absurdes, comme cette règle voulant que si l’on est hébergé, ne serait-ce que pour une nuit, par un clan, on soit près à mourir pour lui. 

Il y a donc la vie, celle que vous et moi menons, et le « théâtre », le monde  des yakuzas où sont exacerbés, mais de façon stylisée, les conflits moraux. Le titre de la longue saga de Shiro Ozaki, dont seul le chapitre concernant le yakuza Hishakaku est adapté, renvoie probablement à Shakespeare et à la fameuse réplique de Comme il vous plaira:  « Le monde est un un théâtre et les hommes n’en sont que les acteurs. »   

La tragédie de ces hommes est de s’être enfermés volontairement dans des structures aliénantes qui ne leur procurent que de la souffrance. Nulle transcendance chez les yakuzas ; à peine peuvent-ils murmurer comme Ken Takakura « enfin je suis devenu un homme », alors qu’ils agonisent à l’issue d’un combat sacrificiel.  C’est pourquoi les films de yakuzas nous fascinent, car, comme le disait Chris Marker dans « Sans Soleil », même la douleur chez eux est ornée. Dans « Le Théâtre de la vie », qu’est-ce qui fait se fendiller cet univers à la masculinité crispée ? La femme bien sûr et l’amour. 

Hishakaku (Koji Tsuruta), séparé de sa compagne Otoyo (Yoshiko Sakuma) après plusieurs années de prison, ira la chercher jusqu’en Mandchourie. Durant son périple, il connaîtra l’amitié, la trahison et le pardon, fondera une famille, et deviendra lui-même chef de clan… Une vie écartelée entre l’honneur et les sentiments. Jamais dans un film d’action américain, un film noir ou un western on ne verra autant d’hommes pleurer. Car les yakuzas sont des sentimentaux, comme la « enka », ce déchirant blues japonais qui accompagne leurs sacrifices (ici par le grand chanteur Hideo Murata, également acteur dans le film). Et le public pleurait avec eux, composé d’étudiants engagés prêts à aller affronter les policiers, de salarymen du miracle économique, eux-mêmes dévoués à leurs chefs et s’épuisant pour eux. 

Parmi les spectateurs, des yakuzas venaient se resourcer à ce fameux « ninkyo », le code d’honneur chevaleresque, nostalgiques d’une époque valeureuse qui n’était pourtant qu’un songe. Car les yakuza-eiga ne sont que des fictions, des contes, de la propagande, commandés directement aux studios par des crapules parant de romantisme leurs exactions reposant sur la violence, l’extorsion et l’intimidation. Il est fort à parier que jamais un personnage de yakuza chevaleresque comme Hishakaku ait jamais existé. Selon le réalisateur Teruo Ishii, Noburo Ando, gangster devenu comédien, lui aurait déclaré à propos du modèle d’Hishakaku qu’il était « en fait un véritable salaud.»

Tadashi Sawashima pour ce premier film qui allait lancer la vague du ninkyo-eiga (plus de 200 films produits par la seule Toei) dote le genre d’une esthétique amoureusement conçue par les artisans du studio. Les petits quartiers ténébreux de Tokyo, à la fois urbains et campagnards, éclairés par la lune, ou les lanternes rouges des bordels. Ce monde en clair-obscur est par définition celui des yakuzas, à la lisière du crime et de la légalité. 

Le soin accordé aux décors et à l’« atmosphère » nous rappelle le réalisme poétique des années 30 de Marcel Carné et Grémillon, et l’on pourrait très bien imaginer Jean Gabin sortant de prison et allant jusqu’à Alger, dans la casbah, pour retrouver Mireille Balin devenue une épave dans un bouge à légionnaires.

On pense aussi à « Casque d’or » de Becker et à la lutte à mort de Manda et Leca pour une belle prostituée, exemple parfait de ninkyo-eiga français qui s’ignore, les apaches remplaçant les yakuzas. Comme dans le ninkyo partageant les bons yakuzas chevaleresque des mauvais, seulement avides d’argent et de puissance, Manda est un cœur pur qui ne croit qu’en l’amour et l’amitié, tandis que Leca est un truand embourgeoisé se donnant des airs « respectable » mais prêt à toutes les traitrises.

Ken Takakura et Koji Tsuruta, les deux piliers du ninkyo-eiga

Les yakuzas cinématographiques sont moins des personnages que des figures morales et esthétiques, comme le souligne leurs flamboyants tatouages. Alors oublions les vais yakuzas qui ne méritent que le mépris, et admirons le jeu magnifiquement stylisé de Ken Takakura, ses yeux toujours humblement baissés, sa voix basse mais chantante de bluesman, et la fureur qui le possède lors des combats, comme si l’encre de ses dessins lui brûlait la peau.

Les deux volets de « Theater of Life » sont édités par Roboto Films et peuvent-être commandés ici

L’Ecole de la chair (1965) de Ryô Kinoshita

Une adaptation de 1965 du livre de Mishima, qui lave le cerveau des vagues souvenirs du film risible de Benoit Jacquot, dont l’affiche a longtemps défiguré l’édition Folio. Elle est réalisée par Ryô Kinoshita, cinéaste inconnu (de moi en tous cas – ne pas confondre avec Keisuke) n’ayant apparemment à son actif que trois films pour le cinéma, et pour le reste quelques téléfilms et série. Le roman est respecté à la lettre, décrivant la passion d’une femme à l’approche de la quarantaine pour un garçon de 21 ans. 

L’école de la chair, donc, dont elle sortira à la fin diplômée en ayant repris possession de son désir – mais on ne sait pas si cela signifie une émancipation ou la fin de sa vie amoureuse. Le roman montre en tous cas la faculté de Mishima de projeter, dans des figures féminines, les passions qui sans doute l’animaient, et qui représentaient sa vérité profonde, sans doute plus que son folklore fasciste. 

Le film est une merveille formaliste avec une idée folle par minute : passages sidérant d’une mise en scène classique à la théâtralisation sur fond noir, brusques raréfactions sonores, accélération expérimentales, et surimpressions oniriques. 

Celui qui sans aucun doute a vu L’Ecole de la chair, et en a retenu la stylisation, est Paul Schrader pour son Mishima. 


On n’est pas loin de Masahiro Shinoda, mais curieusement le film est produit par la Toho qui n’était pas à la pointe de la nouvelle vague. Senkichi, le jeune gigolo est interprété par Tsutomu Yamazaki, acteur à la très longue carrière, qu’on a vu mille fois sans forcément l’identifier. Toho oblige, il apparaît dans plusieurs Kurosawa, Entre le ciel et l’enfer par exemple où il est l’un des ravisseurs. Taeko en revanche est incarnée par une des actrices les plus marquantes du cinéma japonais des années 60, Kyoko Kishida avec son visage très singulier, à la fois magnifique, séduisant et effrayant. 

Un visage en tous cas qu’on ne se lasse pas de regarder. Elle est l’épouse bourgeoise de Passion de Masumura, et surtout La Femme des sables d’Hiroshi Teshigahara. C’est elle qui rajoute de la profondeur à cet étourdissant exercice formel. Au fond, sous son apparente faiblesse, elle est toujours une femme insecte, une mante religieuse, qui pourrait bien finir par dévorer le petit macho Senkichi.

Le film respecte à la lettre l’esprit de Mishima (jusque dans les intérieurs bourgeois kitsch), peut-être dans le but d’en faire un de ces « films scandales » des années 60 qui fleurissaient dans le monde entier. Quatre ans avant Les Funérailles des roses, Ryô Kinoshita dépeint les « gay bars » de Tokyo, et des jeunes garçons pouvant aussi bien coucher avec des hommes que des femmes  dans le but de se faire entretenir. Le patron du bar, confident de Taeko, est un « gay boy » angélique annonçant Peter, la queen des Funérailles des roses. Ça aussi permet de chasser le souvenir de Vincent Lindon, grotesque travesti minaudant dans le film de Jacquot. 

Notons pour finir le défilé du couturier parisien « Yves Suger Laurende » car L’Ecole de la chair est aussi une comédie de mœurs, brocardant la bourgeoisie de l’après-guerre et son goût pour le luxe européen. Avoir un jeune amant, comme dans Le Diable au corps de Radiguet, en faisait partie.


Minoru Kuroda, mangaka de l’apocalypse


Sur la précieuse page instagram Japanese Avant-Garde Books (ici), je découvre cette effrayante adaptation de 1971 de La Planète des singes par un certain Minoru Kuroda. 

Ces expérimentations par les singes sur des cobayes humains ne viennent évidemment ni du livre de Pierre Boule ni du film de Franklin J. Schaffner mais des romans eroguro d’Edogawa Rampo et leurs adaptations par Teruo Ishii comme Horrors of a Malformed Men. 

Le malaise nait de ce dessin naïf pour représenter les humains et les singes, et de la précision un peu maniaque des décors, mais aussi de nos souvenirs du film, comme si on en voyait une version fantasmée par un esprit malade.

 


Kuroda est un dessinateur de mangas d’horreur shojo, donc pour adolescentes, et si ceux-ci vont moins loin dans le gore, ils sont néanmoins angoissants. Il y a classiquement des spectres mais aussi des créatures que l’on suppose messianiques et des ombres grisâtres cherchant à posséder les héroïnes. Ce qui s’y joue semble un combat spirituel et pas un simple récit d’horreur.


Certains manga sont clairement destinés aux adultes, et Kuroda va très loin dans les représentations d’horreurs apocalyptiques.


C’est justement l’apocalypse qui semble son grand sujet, pas seulement au niveau artistique mais aussi spirituel puisque en 1980, Kuroda fonde une secte la « Subikari Kōha Sekai Shindan » (Le monde divin de la lumière et des ondes lumineuses), dont les membres sont essentiellement des fans de ses mangas. Au sein de la secte, il n’abandonne pas son activité de mangaka.


Voici ce qu’en dit Tsushiro Hirofumi ici

« Il s’agit d’une nouvelle religion issue de la lignée d’Ōmoto, Sekai Kyūseikyō et Mahikari. Fondée par le mangaka spiritualiste Kuroda Minoru (1928- ), sous l’influence de Sekai Mahikari Bunmei Kyōdan. Kuroda, qui gagnait sa vie en tant qu’artiste de manga tout en poursuivant ses études sur le monde spirituel, réussit à s’imposer comme un spécialiste de ce genre. Il rencontra plus tard Okada Kōtama (1901-74), fondateur du Sekai Mahikari Bunmei Kyōdan, et commença à suivre ses enseignements. Après la mort d’Okada, il quitte Sekai Mahikari Bunmei Kyōdan et, après avoir reçu une révélation divine, fonde en 1980 le Shūkyō Dantai Kōrin, qu’il enregistre en tant qu’organisme religieux indépendant en vertu de la loi sur les corporations religieuses. En 1984, le groupe prend son nom actuel.

Les doctrines du groupe mettent l’accent sur la possession spirituelle, et les pratiques du rituel du tekazashi (le levé des mains émettant une lumière spirituelle) comme moyen de purifier les esprits. » 


« Son fondateur étant un artiste qui dessinait des mangas axés sur la spiritualité, les adeptes du groupe sont en grande partie des jeunes qui ont lu ses romans graphiques et assisté à ses conférences. Son moyen de prosélytisme le plus efficace est clairement les histoires illustrées représentant des esprits et la communication avec les esprits des morts, publiées sous forme de livres ou dans des magazines. En outre, le mouvement accorde une grande importance aux supports vidéo et a enregistré des conférences, des séminaires et d’autres activités similaires sous forme de vidéos promotionnelles. En intégrant à la fois des mangas spirituels et des technologies d’imagerie tournées vers l’avenir, il suit une voie de prosélytisme qui lui permet d’atteindre une génération qui s’est largement détournée de la lecture.

Siège : Tokyo. Nombre nominal de membres : environ 4 500 »

Bien que se rattachant au « monde divin de la lumière et des ondes lumineuses », ses mangas de propagandes sont toujours traversés de terrifiantes visions d’apocalypse. Né en 1928, Kuroda serait toujours vivant et donc âgé de 98 ans. 

Maîtresse Tomeki, les ficelles du métier

Ce billet n’aurait pas été possible sans la traduction vivante et précise de Constant Voisin. Son Instagram  ici et les sublimes photos de Vincent Guilbert. Son site ici. Et bien sûr la gentilesse et la disponibilité de Tomeki.




De l’écrivain Nagai Kafu au cinéaste Kenji Mizoguchi, tous vous le diront : côtoyer les femmes de la nuit est un bon moyen pour comprendre une société : ses injustices, ses privilégiés et ses exclus. Un soir au « Sea and Sun », bar excentrique du Golden Gai, j’ai fait la connaissance de la ténébreuse Tomeki. Dans l’atmosphère burlesque du lieu, mélange de cabine de yacht et de film pink, son élégance un peu distante et hors du temps détonnait. Très librement, elle me parla de sa profession : Maîtresse SM. Rien d’étonnant à Shinjuku, où sur le même comptoir, au cœur de la nuit, peuvent se rencontrer un cinéaste, un mangaka, une secrétaire et une hôtesse de club érotique. On peut s’interroger cependant sur le concept même de Maîtresse SM dans un pays où le modèle de la femme au foyer reste dominant, où les chefs d’entreprise restent majoritairement des hommes, et où les politiciens libèrent sans garde-fou une parole sexiste d’un autre âge. Le poids du patriarcat est-il si oppressant qu’il doit s’inverser sous la forme de jeux de rôles ?

Le parcours de Tomeki est une réponse à cette domination sociale. Le récit épique de sa vie a commencé par des violences sexuelles auxquelles sont confrontées les japonaises dès leur plus jeune âge. « Il y a beaucoup de pervers au Japon. La première fois que j’ai eu affaire à ce genre de personne, j’avais quatre ans et j’habitais Osaka. Quand ma mère allait faire les courses, je restais au coin librairie du supermarché. Et un jour j’ai senti qu’on me touchait les fesses, j’ai pensé que c’était ma mère qui me faisait une blague et quand je me suis retournée j’ai vu le pervers typique, avec un grand imper et des lunettes de soleil. Ça m’arrivait pour la première fois et j’ai couru dans les bras de ma mère en pleurant. Plus tard quand j’étais en primaire, un type m’a entraînée dans la cour du jardin d’une maison qui avait l’air abandonnée. Il m’a montré des photos pornographiques de lui-même. Des dizaines et des dizaines de photos, ça n’en finissait pas. Il me parlait sans arrêt en même temps :  » C’est ce que font tes parents la nuit, ce n’est pas la même chose que quand tu prends ton bain. C’est un plaisir partagé.  » J’en avais la tête qui tournait. Terrifiée, je me suis enfuie. Quand je l’ai raconté à ma mère, elle m’a dit :  » Il y a des types comme ça partout, donc il faut faire attention.  » J’ai souvent attiré ce genre de personnes, mais je n’aime pas être prise en pitié à cause de ça. J’ai commencé à vouloir prendre ma revanche sur les hommes et leur rendre la monnaie de leur pièce, et c’est ce qui m’a guidé vers le SM. » 

Premiers pas dans le métier



« Lycéenne je bossais dans un 7-Eleven, une chaîne de superettes, et j’en discutais avec mon patron. Il m’a proposé de m’accompagner dans un club. Il n’y avait aucune ambigüité entre nous, mais j’en ai parlé à ma mère qui m’a dit :  » Tu plaisantes ?! tu veux y aller sans moi.  » On y est allé tous les trois et ça a fait sensation parce que les gens avaient l’impression de voir une famille. Tous les types voulaient se faire maîtriser par la mère et la fille. Ils se prosternaient devant nous et nous suppliaient de les humilier. Parmi les Maîtresses, il y avait Miss Dali, qui était très célèbre à Osaka, et qui a nous a appris les ficelles du métier : comment utiliser un fouet, comment utiliser les bougies. Elle nous disait aussi :  » Si tu tapes un peu par ici les clients détestent ça, donc si tu as envie de les faire pleurer un bon coup, vas-y.  » Bref, toutes les bonnes techniques. Ma mère avait toujours eu envie d’entrer dans le monde du SM. Elle est un peu plus petite que moi, très fine avec une silhouette élancée. On a été instantanément populaires mais ma mère a réalisé qu’elle préférait n’être que spectatrice, et j’ai continuée seule le métier. J’y allais une fois par mois mais quand on a découvert que j’étais mineure, il a fallu officialiser mon statut, et passer de cliente à Maîtresse. » 

Une jeune fille de 16 ans et sa mère qui fréquentent les clubs BDSM a tout pour frapper l’imagination. Au Japon, une telle situation n’est sans doute pas banale, mais pas inimaginable non plus, tant ce n’est pas une pratique cachée : les clubs ont pignon sur rue et un soir j’ai vu à Kabukicho, une Maîtresse masquée, toute en latex luisant, parader dans la rue, tenant en laisse un esclave marchant à quatre pattes ; humiliation publique qu’on imagine délicieuse pour le soumis. Le BDSM pourrait être assimilé à une forme d’aristocratie du travail du sexe, s’étendant à d’autres catégories comme la performance et la photo. La pratique traditionnelle du Shibari, cet art des liens, a été abondamment documentée par des artistes de renom tel Araki. Les soirées Department H et Torture Garden sont de véritable  » fashion show  » pour les créateurs de costumes en latex et vinyle, et les clubs se muent parfois en galeries d’art. A la différence du tout venant du travail du sexe, le BDSM possède une aura de contre-culture. Les romans d’Oniraku Dan, pygmalion de l’actrice Naomi Tani, la reine du bondage des années 70, sont encore très populaires, même si Tomeki critique cette exploitation de la femme soumise. Elle juge qu’elle est faite pour flatter les hommes et n’a rien à voir avec sa propre philosophie fondée sur une suprématie féminine absolue.


Malgré la vocation qu’elle sentait grandir, Tomeki a cependant hésité avant d’entrer franchement dans les  » ordres « . D’autres options s’offraient à elle et ce n’est pas par dépit qu’elle est devenue Maîtresse.

« Comme j’étais à l’université Geidai en design graphique, je ne pouvais passer que trois heures par jour dans le bar SM, et ça devenait un job étudiant pas très bien payé. Pour ma grand-mère, qui était très traditionnelle, une femme n’avait pas besoin de faire des études. Elle devait trouver un mari et avoir des enfants. Elle a accepté de me payer deux années de fac, mais pas plus. Ce n’était pas suffisant pour faire ce dont j’avais envie : devenir designer graphique à Shiseido, la société de maquillage. D’un autre côté, je voyais Miss Dali qui avait sa horde de fans, et j’avais envie de cette notoriété. J’avais aussi commencé à prendre des cours d’art dramatique. Je ne savais pas si mon cœur penchait vers le théâtre ou le SM. La compagnie a décidé de bouger d’Osaka à Tokyo, et j’ai suivi le mouvement. Finalement, j’ai lâché le théâtre pour devenir officiellement Maîtresse SM. J’ai postulé dans un club où on m’a dit que je devais d’abord débuter comme  » sub-girl « . Ce sont les filles qui doivent subir des sévices pour apprendre le métier. Moi, je ne me sentais pas capable de commencer comme soumise, j’étais faite dès le départ pour être Maîtresse. Je me suis renseigné sur Internet et j’ai tenté le tout pour le tout en choisissant le premier club de la liste. Sur le site, il n’y avait que des filles sublimes et je pensais n’avoir aucune chance. On m’a pourtant tout de suite engagée. En pensant que je n’aurais aucun succès, j’ai choisi le créneau le plus large, de 14h à 23h, cinq jours par semaine. J’ai été complète dès le premier jour. Il n’y avait strictement aucune pause, c’était non-stop. Pour prendre un peu de repos, je demandais à mes clients de s’occuper de moi, de me masser les jambes et les épaules. » 

Jeu et discipline



La Maîtresse est surtout une maîtresse de jeu. Elle règne sur un petit monde très structuré mais doit cependant satisfaire les désirs des clients. Toute la complexité du rôle réside dans cet équilibre.

« Je me suis assez vite prise au jeu parce que ça ressemblait beaucoup au théâtre. Ma spécialité, c’est le jeu de rôle. Les clients m’amènent un scénario, par exemple j’interprète un agent du KGB et j’ai un prisonnier face à moi et je dois le faire avouer. Il y a des scénarios plus classiques comme celui du mauvais élève qui a zéro et à qui je donne des leçons particulières. Ça m’amusait de sentir les inclinaisons des clients qui entouraient fois en rouge les lignes de dialogue qu’ils avaient vraiment envie que je dise. Au début, j’avais quelques pervers de base, et ces gens-là je les ai tellement victimisés qu’ils ne sont plus jamais revenus. Il y en avait un en particulier, très violent, qui voulait renverser les rôles et soumettre les Maîtresses. Je l’ai fait pleurer et on ne l’a jamais revu. Petit à petit ça a filtré mes clients qui sont devenus des espèces de croyants, des adeptes d’une sorte de secte dont j’étais la leader. Il y avait beaucoup d’articles sur moi sur Internet qui disaient :  » Elle prétend qu’elle vient juste de commencer mais ça se voit qu’elle a des années d’expériences. Qui est cette star dont on parle partout ?  » » 

Le monde du BDSM est finalement proche d’autres pratiques mêlant discipline de fer et hiérarchie, qu’il s’agisse de la danse butô, de la vie monastique bouddhistes ou des arts martiaux. Il n’y a pas loin du dojo au donjon. 

« Toutes les Maîtresses sont obligés d’acheter leurs propres costumes, c’est à cela aussi qu’on reconnait celles qui ont du succès. J’allais à Para-Para, un magasin spécialisé du quartier de Kichijoji à Tokyo. Ils prennent très précisément des mesures de toutes les parties du corps. Elle est tenue par un couple de personnes âgées, très qualifiées pour ça. Quand je leur donne des indications, comme par exemple avoir des jambes plus allongées, ils travaillent au millimètre près pour réaliser ce que j’ai en tête. Une Maîtresse qui a des costumes qui lui vont comme un gant, c’est beaucoup plus vendeur. Dans ce premier club SM, la notion de hiérarchie était très poussée : il ne fallait pas porter les mêmes couleurs que ses aînées. J’ai remarqué qu’il n’y avait pas de violet foncé chez mes  » senpai « , donc j’ai opté pour cette couleur. Et les gens qui sont arrivés après moi faisaient en sorte de ne pas porter de violet. Le noir, forcément, pouvait être porté par tout le monde puisque c’est la couleur de base. » 

L’autre équilibre devant être préservé est celui entre travail et vie privée. Quelle est la distance entre sa persona de domina, charismatique, et cruelle, et l’autre Tomeki, une femme qui dans sa vie de tous les jours peut aussi tomber amoureuse. 

« J’ai un changement complet de personnalité. Quand le client entre dans la pièce, j’entre aussi dans mon rôle, et ce n’est pas la même identité. Dans ma vie amoureuse, c’est même l’inverse total. Si quelqu’un qui m’attire me disait :  » Comme tu es Maîtresse, tu pourrais essayer ce genre d’accessoire sur moi ? « , ce serait la dégringolade et je le verrais juste comme un masochiste. Un de mes clients a vécu ce genre d’expérience. Il était marié depuis des années mais, un jour, sa femme a découvert sa double vie et ça a été le drame. Elle lui a dit :  » Soit on divorce, soit tu deviens mon esclave.  » Je lui ai dit :  » De quoi te plains-tu ? Jusqu’à présent tu payais pour venir au club, et maintenant tu as ça à la maison.  » Lui était au bord des larmes, et m’a dit qu’il ne fallait pas plaisanter avec ça. » 

Une femme sur le fil du rasoir


Tomeki ne veut pas dire son âge, craignant que des clients, apprenant qu’elle est plus jeune qu’eux, ne la respecte pas. Devenir l’actrice des fantasmes, souvent inavouables, des hommes, lui a donné une force impressionnante, autant mentale que physique. Pourtant on perçoit aussi une brisure. Ce sentiment provient peut-être du fait que cet entretien a été réalisé pendant une période de latence et de remise en question. 

« Mes pratiques sont assez sportives. Je me suis brisée la jambe pendant une séance qui était basée sur les arts martiaux. J’ai entendu littéralement mes ligaments se rompre, et ça m’a mise à terre. Le client était affolé, mais comme j’avais mon personnage dans le sang, je lui ai dit :  » Qu’est-ce que tu racontes ? Tu es mon esclave !  » On a continué pendant vingt minutes jusqu’à ce que l’ambulance arrive. Ça m’a fait comprendre que je m’investissais un peu trop intensément. J’étais dans ce club pendant quatorze ans et j’ai décidé de faire une pause. Pendant deux ans, j’ai tout arrêté, pour me recentrer sur moi-même. Mais l’addiction a refait surface. J’ai remarqué un club assez récent à Ikebukuro où travaillaient des filles que je connaissais. J’ai été accueillie avec du champagne, elles étaient dingues de me voir revenir au travail. Je voulais faire des jeux de rôle avec les clients mais la direction avait envie que je donne des cours. Donc certains jours je faisais des jeux, et d’autres j’apprenais aux filles toutes les techniques : manier le fouet, les godes-ceinture, les accessoires. Le propriétaire m’a suggéré de diriger une de ses boîtes. Ça a duré quelques mois mais il était trop tyrannique et nous parlait très mal. J’ai claqué la porte il y a trois mois. Avec mon problème de jambe qui n’est pas complètement résolu c’était assez éprouvant mentalement. J’ai été en maison de repos et je commence seulement à en voir le bout. Je sais ce dont j’ai envie : prendre mon indépendance et peut-être développer une activité sur Internet, même si c’est moins confortable qu’un club qui nous trouve les clients. Il y a une grande différence de mentalité entre les Maîtresses qui savent s’adapter l’époque comme celles qui sont sur Onlyfans, et les autres qui restent dans une industrie qui n’est pas reconnue officiellement. » 

La tolérance de la société japonaise envers l’industrie du sexe a en effet ses limites, et même une Maîtresse ne peut échapper à une autre forme de domination, bien plus hypocrite puisqu’elle est administrative.


« Il y a beaucoup de problèmes de ce côté-là. Je suis obligé de faire toutes mes déclarations d’impôts, assurances, etc. en tant que personne lambda sans parler de mon travail puisque ça entre dans le monde de l’industrie du sexe qui n’existe pas dans l’administration. La raison est toute simple. Il y a une partie importante des clients qui est composée de personnes d’influence : des politiciens, des comédiens, des célébrités et ces gens-là ne gagneraient rien du tout à reconnaître cette industrie. Ce serait pour eux un danger supplémentaire puisque leur nom pourrait sortir à tout moment. C’est profondément injuste mais j’ai compris le système : ces personnes d’influence, à partir du moment où elles payent, considèrent que les comptes sont réglés. Il n’y a pas grand-chose à faire. Quand je vois des donjons à l’étranger, où les Maîtresses ont chacune leur pièce et sont reconnues officiellement, je trouve qu’elles ont de la chance. Ce serait vraiment l’idéal pour moi. » 

Interprète Constant Voisin

Entretien réalisé à Shinjuku (Tokyo) le 31 aout 2023


Tomeki et Constant après l’interview à Golden Gai



Shinjuku 2013, une caméra dans la poche

J’ai retrouvé ma pocket camera Kodak, achetée vers 2010, un de ses objets rendus complètement obsolètes par les smartphones. A l’époque j’en étais fou et, je l’emmenais bien sûr à Tokyo. Et puis plus tard je l’ai délaissée, moins pour filmer avec mon téléphone que parce que je me suis davantage intéressé à la photographie. En fouillant un placard je l’ai retrouvée, en parfait état de marche. 


Il y avait dedans encore quelques films, tournés en 2013, au mois d’octobre puisqu’on y voit la fête d’Halloween. C’est une drôle de sensation de retrouver le Kabukichô de l’époque, surpeuplé et une certaine insouciance qui n’est plus tout à fait de mise aujourd’hui. 


Le COVID est passé par là, et puis le monde s’est obscurci autour de Kabukichô. Moi-même je m’émerveille toujours lorsque je me perds dans le quartier, mais j’ai retrouvé dans ces petits films une certaine fraicheur de mon regard. 


Ils sont bien sûr abominablement cadrés mais reproduisent ces traversées nocturnes qui étaient pour moi de réelles immersions dans les sons et les images de Tokyo.  





Chime (2023) de Kiyoshi Kurosawa

Dans la salle de classe, il y a un fantôme assis sur une chaise



Enlevez Mamiya, l’hypnotiseur amnésique de Cure, mais gardez le monde glacé où circule le Mal et vous obtiendrez Chime. Kiyoshi Kurosawa a tourné ce film de 40mn pour la plateforme japonaise Roadstead en septembre 2023, dans les interstices de son remake de La Trace du serpent. 


Un cuisinier enseigne à une classe d’une dizaine d’élève, lorsqu’il remarque un garçon, qui l’air absent, découpe de l’ail comme un forcené. Tashiro est une de ces créatures typiques de Kurosawa : ensommeillé, presque amorphe, mais habité par une sourde méchanceté. 


Tashiro, après un discours insensé où il raconte qu’on a remplacé une partie de son cerveau, se plante un couteau dans le crâne. Il veut faire taire le carillon, qui est comme un cri mais pas humain, qui tinte dans sa tête. 

Tashiro a transmis sa malédiction au professeur car quelque chose tinte aussi dans sa tête : l’insatisfaction de se croire un grand cuisinier mais de n’enseigner que pour des élèves qui viennent surtout passer le temps. 

Il y a trop de lames en acier luisant dans cette salle de classe. Trop de reflets lumineux, que projette le train qui passe devant les fenêtres. Les reflets se répercutent sur les murs, ces casiers qui ressemblent à ceux d’une morgue. Ils sont hypnotiques comme les signaux lumineux dans Cure qui réveillaient la pulsion de meurtre plantée par Mamiya dans l’esprit de ses victimes. 


Où déjà avions-nous vu un éclat dévoiler l’identité d’un tueur ? Dans Ténèbres de Dario Argento, où la pointe métallique d’une structure d’art contemporain était frappée par la lumière dans l’appartement vide du tueur. Eclat maléfique comme celui luisant sur la lame du rasoir. Ténèbres est aussi un film sur la contamination du Mal. 

Dans la salle de classe, il y a un fantôme assis sur une chaise. Nous ne le voyons pas mais le professeur hurle de terreur, bouche noire comme un danseur de butô. Dans sa chambre, son fils (un horrible enfant qui ricane à table sans explication) sourit comme un spectre. 


Entre ses doigts, il fait tourner une petit jeu en acier, semblable aux surfaces de la salle de classe de son père. Est-ce lui l’hypnotiseur?

Chaque jour sa femme descend des poubelles contenant des dizaines de canettes métalliques et les écrase une à une. Qui les a bu ? Et où disparait-elle sans explication ?

Derrière un rideau, dans le salon, une petite pièce est un dépotoir, jonché d’objets brisés et d’ordures.


Cet appartement n’est pas tel que nous l’avions cru : est-ce le repaire d’un fou, d’un reclus solitaire ? Parfois le professeur sort dans la rue, regarde autour de lui et rentre terrifié dans son appartement. Qui peuple cette maison ? Quels spectres d’une vie familiale révolue ? 

Entendez-vous le carillon ? 


Tamasaburo Bando, princesse d’ivoire et d’ivresse

Visage écrit (1995) de Daniel Schmid


Il existe une race de vampires qui ne se nourrit pas de sang mais de fard, de bijoux et de parfum. Délicieuses mais peu nourrissantes substances, qui leur permettent à peine de tenir debout, et les plongent dans la langueur, dans des salons à l’air raréfié ou des cabarets où tout semble bouger au ralenti.


Loin de sa Suisse natale, Daniel Schmid alla chercher un de ces vampires sur les scènes du théâtre Kabuki : Tamasaburo Bando, la jeune star des onnagata, ces acteurs spécialisés dans les rôles féminins. Onnagata veut dire « forme de femme », précieuse dénomination qui, à la différence des occidentaux travestis ou transgenre évoque moins l’habit ou la norme sociale que le tracé d’un pinceau… L’acteur qui dessine sur scène cette « forme de femme » a fait de la féminité un art ne pouvant se réduire au visible. 

Au naturel, Tamasaburo Bando a quelque chose de Ryuichi Sakamoto. Mais le naturel a-t-il un sens pour les onnagata ?


Ce qui le sépare de la femme est une fine pellicule de fard blanc et dès qu’il franchit cette frontière, un fantôme bien sûr vient à sa rencontre. Le maquillage est un rituel exécuté par le comédien lui-même, ce qui est une des caractéristiques du kabuki. La peau réelle de Tamasaburo, avec sa couleur réelle, ses imperfections réelles, disparaît, remplacée par la peau idéale, de la princesse qu’il va interpréter sur scène.


« L’onnagata nait de l’union illégitime du rêve et de la réalité » écrivait Mishima dans la nouvelle Onnagata à propos du comédien Mangiku. Celui-ci était inspiré par le plus célèbre onnagata de l’après-guerre Nakamura Utaemon VI (1917-2001). Même si Utaemon était un collectionneur passionné d’ours en peluches, Mishima le décrit comme une créature quasi maléfique, hypnotisante et pouvant mener plonger les hommes dans les gouffres d’amours impossibles. 


« Masuyama éprouvait une sorte de terreur à chaque fois qu’il en était témoin. Une ombre diabolique avait en un seul instant balayé à la fois la scène éclatante de splendides décors et de magnifiques costumes et les milliers de spectateurs attentifs. Cette force émanait sans conteste du corps de Mangiku, mais transcendait aussi sa chair. A ces moments-là, Masuyama sentait jaillir de cette silhouette sur la scène quelque chose comme une source sombre, de cette silhouette tellement empreinte de douceur, de charme féminin, de grâce, de délicatesse, de fragilité. Il ne pouvait pas l’identifier, mais il lui semblait qu’une étrange présence néfaste, dernier résidu de ce qui fascine chez l’acteur, séduisant maléfice qui détourne les hommes et les fait s’abimer dans un éclair de beauté, émanait de la source sombre qu’il avait décelée. Mais simplement nommer une chose n’explique rien. »  

Pour Tamasaburo, simplement nommer « femme » la forme qu’il projette sur scène n’explique rien non plus. Schmid va convoquer une série d’actrices et musiciennes pour tenter de cerner le mystère du comédien. 


Haruko Sugimura, 88 ans, actrice de Derniers Chrysanthèmes (1954) de Naruse, déclare qu’un onnagata « parvient à cueillir et reproduire des détails dont les femmes n’ont pas conscience. Les onnagata nous enseignent beaucoup sur la féminité. » Puis c’est au tour de Han Takahara, geisha et chanteuse de 92 ans, maîtresse d’un art codé de la séduction féminine, d’exprimer la « gestuelle des sentiments et des émotions ». Enfin Tsutakyomatsu Asaji, 101 ans, geisha et joueuse de shamisen (on a l’impression que les femmes pourraient se succéder jusqu’à atteindre des âges impossibles). Son corps est frêle, ses bras et ses mains ne sont que des os, mais au fond de son regard peut-être peut-on encore voir luire cette source sombre dont parle Mishima. La geisha et Tamasaburo sont les légataires d’un art séculaire, mystérieux et primordial puisqu’il concerne le désir et ses illusions.

Parmi la multitude d’histoires qui se croisent dans Visage écrit, il y a celle-ci : sur un bateau longeant le port de Yokohama, deux hommes, dont on imagine qu’ils appartiennent à la pègre, se disputent l’amour de la Geisha du crépuscule. Sur un phonographe tourne Noche de Biarritz des Lecuona Cuban Boys. 


Sommes-nous encore chez les onnagata ou chez Jean Genet, dans Querelle de Brest ou Notre-Dame-des-Fleurs. Les habitués des nuits de Kabukichô savent que cela revient au même. Même s’ils l’enlacent sur le pont du navire, jamais elle ne leur appartiendra car la Geisha du crépuscule n’est que « l’union illégitime du rêve et de la réalité ». Peut-être n’existe-t-elle que par l’amour impossible que se portent ces deux hommes, et qui bien sûr ne peut se réaliser que par les couteaux et le sang. 


Parmi les magiciennes, se glisse le danseur butô Kazuo Ohno, âgé de 89 ans, dansant les pieds dans l’eau du port de Yokohama. Mais est-ce bien lui qui danse où sa création, la Argentina ? Celle-ci se nommait Antonia Mercé et naquit à Buenos Aires en 1890. Admirée par Federico Garcia Lorca, elle subjugua, les scènes mondiales, par ses interprétations de la Danse du feu de L’Amour sorcier, des compositions aux titres énigmatiques tels que La Danse des yeux verts.  En 1977, Ohno fait renaître la Argentina en même temps qu’il fit renaître sa danse abandonnée en 1968. 


Vieillard poudré, vêtu de voiles et de chiffon, coiffé d’un chapeau piqué des fleurs, il ressemble aux squelettes travestis et souriants de la Santa Muerte mexicaine. Ohno, qui put voir Antonia Mercé à Tokyo, déclara : « la Argentina dansait avec son âme ». Désormais c’est lui qui danse avec l’âme de la Argentina. La Argentina était-elle déjà présente en lui avant qu’il ne la convoque d’entre les morts?  Nommer « La Argentina » cette chose qu’Ohno fait apparaître sur scène n’explique rien non plus. 

Tamasaburo fait évoluer sur scène une femme, comme le manipulateur vêtu de noir des marionnettes Bunraku, qui se tient à la lisière de la perception des spectateurs. Mais cette femme, qui est-elle vraiment ? Je est-il une autre ?

« J’ai longtemps cru que je jouais comme une femme, explique Tamasaburo. Mais un jour j’ai compris que je ne pouvais pas voir le monde avec de vrais yeux de femme. Mon regard est celui d’un homme et non d’une femme. Je joue une femme à travers les yeux d’un homme, comme un peintre dessine une femme à travers sa propre perception, avec la distance d’un écrivain décrivant un sentiment féminin. Je me sers de mon âme comme d’un intermédiaire, pour mettre en scène mon image idéale de la femme. J’essaie de rendre la symbolique, l’essence de la femme. Je crois que c’est cela un onnagata.»

Derrière la sublime créature qu’il offre à notre regard, Tamasaburo n’est-il pas lui-même une « forme d’homme », aussi imaginaire et fantastique. Ne risque-t-il pas de se dissoudre sous le fard ?

Le comédien rêve qu’il marche dans une ville déserte plongée dans la nuit, seulement éclairée par les lanternes des théâtres. Il entre dans l’un
d’entre eux
, se glisse dans les coulisses et observe sur scène celle qui est son double : la princesse héron, qui agite les ailes blanches de son kimono et meure de ne pouvoir s’envoler.


Visage écrit est édité en bluray par Carlotta Films

voir ici

Notes sur quelques livres et films

J’avais pris ces notes en décembre 2023 sans avoir eu le temps de les publier. Je les poursuis donc aujourd’hui. D’une année à l’autre, c’est toujours la pluie et le froid qui règnent et pour survivre à ces maussades journées sans soleil, et puisque tutto il resto è noia, une seule solution : peupler sa caverne de livres et de films. 


Ozu. Une affaire de famille de Pascal-Alex Vincent (éditions La Martinière)


Pascal-Alex a eu la gentillesse de m’offrir son magnifique livre sur Ozu. Le cinéma japonais, Ozu en représenterait le symbole le plus pur : les plans fixes, la caméra à « hauteur de tatami », les acteurs filmés frontalement. C’est à la construction de ce style hypnotique que Pascal-Alex Vincent nous invite. Une affaire de famille mais aussi une histoire du Japon débutant dans le cinéma muet, dans un pays en crise et les milieux populaires, voyant apparaître les premiers salarymen, le conflit sino-japonais (où Ozu fut mobilisé), le peuple brisé de la défaite, avant de suivre les Japonais dans leur accès au confort et à l’électro-ménager dans les films en couleur de la fin de sa carrière. 


Son œuvre côtoie brièvement les « modernistes » et la nouvelle vague dont certaines futures stars ont tourné chez lui comme Mariko Okada (Fin d’automne), Ayako Wakao (Herbes flottantes) et Shima Iwashita (Le goût du saké). Le livre est aussi une « petite histoire du cinéma d’Ozu » remplie d’anecdotes, de potins des journaux de l’époque, et de romances réelles ou prêtées au cinéaste, composant un Ozu humain, moins « cadré » que ses films, et un peu vieillard terrible comme le monsieur Kohayagawa de Dernier caprice. 


Ozu meurt en 1963, âgé de 60 ans, ce qui est jeune pour un cinéaste japonais. On peut imaginer un Ozu ayant continué de tourner encore pendant 20 ou 25 ans. Quel regard aurait porté Ozu sur les années de contestation de la jeunesse ? Sur la société du divertissement des années 70 et 80 et le monopole de la télévision ? Sur le consumérisme des années 80 ? Momoe Yamaguchi aurait-elle incarné une jeune fille moderne, née un an après que le cinéma d’Ozu soit passé à la couleur ?  Concordance des temps, le livre est préfacé par Wim Wenders, alors que sort le très beau Perfect Days. 



Le garçon et le héron d’ Hayao Miyazaki


Autre grand maître qui en revanche nous est contemporain : Miyazaki. Je ne prétendrais pas avoir tout compris de ce film foisonnant, labyrinthique mais à la narration et l’animation d’une grande souplesse.  Miyazaki reste toujours atypique. Le symbole pourrait être ce héron, gracieux, mais qui cache dans son ventre un petit bonhomme grassouillet au gros nez – soit son inverse complet. Lorsque le bonhomme ressort, le héron n’est plus qu’un déguisement. Il y a ainsi au cœur de cette histoire tragique d’un garçon ayant vu sa mère brûler vive pendant le bombardement de Tokyo, toujours cet esprit drolatique. Ainsi la tribu d’adorables mémères, hautes comme trois pommes, et taxant des cigarettes. Elles me rappellent ces vieilles tortues que je vois trottiner toutes courbées, dans les rues et les couloirs du métro. Ce sont en fait des yokaïs et malgré tous mes efforts, je ne parviens jamais à les prendre en photo : elles ne se déplacent pas à vitesse humaine. 


Yuki-onna à la galerie Da-end 

Je suis passé en décembre par la galerie da End, dont la thématique est yuki-onna. Je n’ai pas vraiment vu l’enchanteresse et glaciale femme des neiges, mais des lithographies de Toshio Saeki, une très jolie miniature de Satodhi Saïkusa 


et une belle photographie de Daido Moriyama. Au fond cette femme nous offrant l’intérieur de ses cuisses, comme un paysage de neige nocturne, mais dont le flou frustre notre désir, est peut-être la vraie incarnation de Yuki. 



L’obs hors série, Novembre 2023 : le pouvoir des mafias. 


Une belle couverte de Bruce Gilden flashant l’ancien yakuza Noya Abe, devenu auteur de manga sous le nom de George Abe. Jake Adelstein évoque dans un article, une organisation religieuse ultra puissante : la Soka Gakkai, fondée avant la seconde guerre mondiale, qui dompte désormais 8 millions de membres et possédant même presque entièrement le quartier de Shinomachi à Tokyo. Actif aussi dans la politique au parti libéral démocrate, le Soka Gakkai a également recours à des yakuzas pour certaines opérations. Encore un exemple de l’action liens des gangs dans la face cachée d’organisations légales. 

En bonus, les toujours splendides femmes (de) yakuzas de Chloé Jafé.



Perfect days de Wim Wenders


Wenders m’apprend un mot japonais : Komorebi, la lumière du soleil jouant avec les feuilles des arbres. Goût pour les choses infimes et fugitives, mais aussi puissances de l’imperfection et de la fragilité, car jamais le soleil ne pourrait traverser le béton. Perfect days m’a fait penser à Richard Breautigan, et chaque étape de la journée de monsieur Hirayama pourrait être un chapitre du Tokyo Montana Express. Imaginons : « Les 4000 toilettes publiques de Tokyo », « la cassette de Lou Reed qui valait de l’or », « Les deux amours de la mam-san », « Un seul livre à la fois »… 


Si la jeunesse ne tient pas en place, doit prendre la route, et faire des expériences, la vieillesse continue le voyage sur un autre mode : celui d’une routine heureuse, et explore un territoire tout aussi infini où chaque jour peut devenir œuvre d’art intime, surtout quand il s’achève devant la mama-san de son bar favori. 


Le film m’a aussi rappelé cette vérité simple : oui, Tokyo est l’une des villes les plus propres du monde, parce que les Japonais sont soucieux du bien commun, mais aussi parce qu’il y a des gens qui la nettoient chaque jour. Monsieur Hirayama est encore vigoureux, mais derrière son soin méticuleux à nettoyer les toilettes, on perçoit une réalité sociale plus dure : celle des travailleurs âgés qui gardent les parkings, font la signalisation devant des travaux, travaillent dans les restaurants, ou ceux qui pistent les fumeurs et leur tendent une bouteille de soda pour qu’ils y éteignent leur cigarette. Lorsque son assistant lâche son travail, il doit en exécuter le double, et on sent que c’est bien trop pour lui. 


Petit éloge de l’errance (2014) d’Akira Mizubayashi


Par hasard, après Perfect Days, je retrouve dans ma bibliothèque ce Petit éloge de l’errance, si mince que je croyais l’avoir perdu depuis longtemps. Les premières pages sont une longue et belle description de Yojinbo de Kurosawa, le rônin devenant pour lui la personnification du Japon de l’après-guerre, traçant un chemin hasardeux mais déterminé, dans un monde chaotique. « Notre yojinbo, une fois qu’il a pris note de la direction indiquée par la branche d’arbre lancée au hasard en l’air s’est mis en effet à marcher d’un pas ferme et assuré dans le vaste champ désert. »


Keiko kishi, une femme libre de Pascal-Alex Vincent


Outre son évocation attachante d’Ozu, Pascal-Alex Vincent nous propose de rencontrer Keiko Kishi dans un documentaire poursuivant ses portrait d’actrices japonaises : Miwa, et Kunyo Tanaka. Ozu n’est évidemment pas loin puisque Keiko a tourné dans Printemps précoce. Keiko Kishi c’est aussi la femme des neiges de Kwaidan, la Eiko de Yakuza de Pollack, l’actrice de Naruse et Kon Ichikawa. Mais aussi une française d’adoption mariée au cinéaste Yves Ciampi ; une productrice avec les actrices Yoshiko Kuga et Ineko Arima, entre autres de Fleur pâle de Shinoda et de Kwaidan. Dans les années 70, s’éloignant du cinéma, elle fut aussi une globe-trotteuse intrépide, réalisant des reportages en Iran pendant la révolution. Le film contient une interview exclusive réalisée l’été dernier à Tokyo. Elle fête cette année ses 91 ans. La particularité de Keiko Kishi est d’avoir été énormément filmée par sa famille dans des home-movies, et d’avoir été une des personnalités du milieu artistique parisien dans les années 50, fréquentant Cocteau et jouant pour lui au théâtre. Léguée à la cinémathèque, les archives de Keiko Kishi fournissent une passionnante matière au documentaire de Pascal. 


Godzilla Minus One de Takashi Yamazaki


L’excellent Godzilla Minus One prouve qu’un film d’action peut aussi être (relativement) lent, avec des plans fixes. L’attaque de Ginza est particulièrement magnifique, et l’introduction du thème musical donne des frissons. Godzilla lui-même est majestueux, avec cette idée formidable d’avoir conservé, alors même qu’il est en CGI, une certaine rigidité et un côté mastoc,  comme si un acteur se cachait encore sous sa peau. Mais tout de même, on ne peut pas faire l’impasse sur un discours politique pour le moins curieux. L’affrontement en 1947, entre Godzilla et un Japon privé d’armée, abandonné par les USA en pleine guerre froide, permettrait au peuple de laver la honte de la défaite. Le patriotisme et le fascisme ne sont jamais évoqué mais, comme le déclare un scientifique, beaucoup d’hommes sont morts aux combats à cause d’armes et avions défectueux. Que de vies auraient été épargnées si les avions des kamikazes avaient été dotées de sièges éjectables ! Enfin sans aller jusqu’au nationalisme, puisqu’au fond le film rejette in fine l’idée du sacrifice, c’est plutôt l’effet étrange de voir un film restituant l’esprit de 1947, et réclamant au moins des forces d’autodéfense.


Angel Guts Red Porno (1981) de Toshiharu Ikeda


Revision à la Filmothèque, dans le cadre du ciné-club de Stéphane Delorme, du plus cauchemardesque des Roman Porno Nikkatsu. A l’exception des scènes où Nami couche avec son collègue de bureau dans un hôtel, toutes les scènes érotiques sont des scènes de masturbation ou des images mentales. Vision hallucinée d’un monde d’hommes et de femmes séparées, presque un apartheid où, ne circulent que des images érotiques industrielles, productrices de fantasmes. Rien n’est plus difficile que de franchir ces parois de verre pour qu’une vraie rencontre se produise.  

Journal du mois d’aout à Tokyo 3

Kabukichô will never die

…Mais ce que j’allais découvrir le lendemain dépassait tout ce que je pouvais imaginer…


A force de tourner autour du sanctuaire de Benzaiten (voir ici) et d’être fasciné par le château rouge qui le jouxte, j’ai fini par y entrer. 


La veille de mon départ, le 1er septembre, Constant Voisin m’invite à une soirée de performances au Kabukichô organisée par le collectif d’artistes Chim↑Pom. Constant m’apprend qu’Elli une des fondatrices du groupe et son compagnon, propriétaire des plus grands host clubs du Kabukichô, luttent contre la disneyisation du quartier, dont le symbole serait l’affreux bar-attraction Robot Restaurant (d’ailleurs fermé). 


Il est en effet capital que Kabukichô conserve son parfum de souffre, aux vieilles habitudes peut-être immorales, mais qui en font un quartier chargé d’histoire, de culture et pour moi un creuset de récits et de destins qui encore aujourd’hui continuent de se croiser. Constant me raconte que le compagnon d’Elli a aménagé dans ses clubs des salles de lectures pour que les Hosts puissent comprendre la valeur du quartier où ils travaillent. 


Le lieu des performances est donc Ojo, le château rouge à côté du sanctuaire de la déesse. Il serait à l’origine un restaurant, transformé en karaoké et désormais désaffecté. Quant aux artistes, il s’agit de Kumi, une performeuse vouant un culte à Benzaiten, et de TokyoQQQ, une troupe qu’on pourrait rapprocher de celle de Terayama dans les années 70. Ce soir va se dérouler une cérémonie pour invoquer l’esprit de Kabukichô contre les promoteurs et l’industrie du spectacle. La tour est en effet en déréliction, et pourrait faire un décor idéal de J-horror. Avant que les artistes ne l’investissent, on fait connaissance avec eux par des installations vidéo. Celle de Constant, sur quatre écrans, présente Kumi et une barre de pole-dance, d’abord avec sa robe et sa coiffe de prêtresse puis sans maquillage. 

Peu à peu, elle se met à pleurer. Kumi est d’origine coréenne, et elle vit un voyage intérieur vers ses origines. Ce que met à nu l’artiste, face à la barre métallique, n’est pas ce à quoi on s’attendrait. 

Dans un coin de la pièce, dans un petit espace en carton rose-bonbon, les membres d’un club érotique (le groupe Bonjour Tulipe), une naine (Chibi Moeko) et une jeune femme toute en rondeur (Juanita Yamada), sont en nuisette et perruque blonde.


Au fond de leur chambre, par une ouverture, un homme étrange les observe. Il rampe jusqu’à nous : c’est un artiste handicapé (Kenta Kanbara), aux jambes atrophiées, qui danse sur les mains avec une incroyable virtuosité, son fauteuil roulant lui servant d’accessoire.

Après cette sidérante performance, je décide d’explorer les étages. Dissimulé dans le recoin d’un palier, un garçon-rat (Kelo Hirai) me suit de ses petits yeux noirs et brillants.

Un barbu androgyne (Domo) en train de lentement se maquiller me sourit. 

Par la fenêtre, d’une des salles j’aperçois une séduisante créature (Kily shakley), showgirl scintillante, longiligne comme un insecte.

Je reste dans ce couloir pour ne pas rater l’entrée en scène des artistes : devant moi passe le garçon-rat, glissant le long des murs comme une créature du cinéma expressionniste, puis c’est au tour d’un écolier (Tuki Takamura) en uniforme, fardé,  semblant sortir de Cache-cache pastoral de Shuji Terayama. 

Enfin tout le groupe sort de la loge, mené par Kumi cette fois en grande tenue de Benzaiten, chantant des mélopées votives.

Ils vont parcourir tout le bâtiment, suivis par les spectateurs, jusqu’à parvenir au sommet du château rouge. Là, Kumi chante pour la lune, pour Kabukichô et pour Benzaiten, entourée de cette troupe qui chacun représente les esprits protecteurs du quartier, venus des clubs érotiques, des bars à hôtesses, ou du théâtre et cinéma underground.


Aujourd’hui j’ai écouté sur la chaîne Youtube de Blast l’émission de Pacôme Thiellement consacrée à Freaks de Tod Browning (voir ici). Les phénomènes comme derniers survivants de l’esprit du carnaval, la plus vieille fête religieuse du monde. A travers leur renvoi au statut d’infirme, et pour certain leur hospitalisation psychiatrique, le nouveau monde du capitalisme et de la norme essayait d’effacer ce qui, à travers les freaks, survivait de ces cultes venus du fond des âges. C’est le même processus qui a été mis en œuvre au Japon tout au long du XIX siècle et surtout à l’époque Meiji, prohibant les fêtes sexuelles campagnardes, les sento mixtes, les estampes érotiques, pour se donner l’allure d’un pays respectable aux yeux des visiteurs occidentaux. 


Mais l’esprit d’Edo ne cesse de ressurgir : à l’époque Taisho, dans les années 20, avec le courant ero-guro et ses histoires d’horreur où des savants fous façonnent des monstres sur des îles (voir ici). Le patriotisme, le fascisme du gouvernement d’Hirohito et l’entrée en guerre détruiront cette poussée libertaire. Un même glas sonnait pour les années folles française et la république allemande de Weimar. Pacôme fait un lien entre les Freaks des cirques nomades et ceux des années 60, popularisés par Freak Out, l’album de Franck Zappa. Lors du miracle économique, sacré par les jeux Olympiques de 1964, c’est l’apparition de la danse butô de Tatsumi Hijikata, chevelu et décharné, n’ayant rien à envier aux freaks californiens, qui fait revenir les figures pauvres, malades, certains idiots ou déformés de sa jeunesse campagnarde ; c’est Koji Wakamatsu et ses films pinks hallucinés où les vierges sont crucifiées devant le mont Fuji ; c’est Shuji Terayama et Juro Kara les deux génies de l’avant-garde qui font revivre le kabuki travesti, sexuel et débraillé de l’ère Edo.  


La répression ne sera pas policière, mais économique comme dans tous les pays du monde. Les armes de la contre-révolution seront la télévision et les idolu, ces adolescentes proposant un monde acidulé et d’une apparente santé. Que pouvaient les monstres d’Hijikata face à la chanteuse adolescente Momoe Yamaguchi qui, bien qu’adorable et talentueuse, était la créature d’une industrie puissante ? Les années 80 seront donc, comme aux USA mais aussi en France, une fête du capitalisme, effrénée, grisante, où règnera le gaspillage. 

Le même combat se rejoue maintenant, au cœur de Kabukichô, dernier bastion d’un monde magnifique et vulgaire, déjà bien éprouvé lors du Covid. Bien sûr, je ne suis qu’un visiteur, et je mentirais si je disais que le chat de Shinjuku ne m’a pas charmé, et que je n’ai pas un frisson lorsque se met en mouvement l’immense Godzilla au-dessus du cinéma Toho. Mais je ne peux pas non plus m’empêcher de les voir comme les ambassadeurs de ce nouveau Kabukichô propre, kawai et inoffensif. 


Retrouvant dans une vieille « pocket camera » Kodak des images du Kabukichô en 2013, il n’y a donc pas si longtemps que ça, j’ai mesuré la différence. Aujourd’hui, des rues moins peuplées, moins de jeunes filles en goguettes et de regroupement de hosts, que j’adorais avec leurs cheveux oranges et leur allure de chats sauvages. Même les pittoresques rabatteurs sénégalais et nigériens semblent faire profil bas et ne tentent plus de m’attirer dans des bouges pour rencontrer les « real japanese girls ». 


Chim↑Pom, Kumi et TokyoQQQ sont héroïques, et je me demande ce que nous, en France, avons à opposer au racisme, à la rancœur à l’abrutissement des médias, et aux mauvais esprits qui ne cessent de ramper dans nos cerveaux depuis les années 40. 

Moi-aussi je dois prier une dernière fois Benzaiten pour la victoire de Kumi et la persistance de l’esprit du quartier. Je dois évidemment aller faire un dernier tour au Golden Gai. 


Dans un bar, deux jeunes gens me parlent de leurs tatouages : les bras de la fille sont couverts de papillons et de roses tandis que le garçon, canaille, soulève son t-shirt pour découvrir une chouette en vol. 


C’est une scène comme les autres, comme cent autres qui se déroulent toutes les nuits au Golden Gai, mais elle est empreinte de cette mystique de la rencontre, du plaisir de l’alcool, de l’amusement léger et partagé qui est tout l’esprit du Kabukichô.  


Pour en savoir plus sur TokyoQQQ ici

Door (1988) de Banmei Takahashi


Attention, ce billet contient des spoilers. 

Door est un curieux film, entrant dans
la catégorie du home invasion mais avec des préoccupations très
japonaises. Le home Invader, celui qui s’introduit dans la maison, est davantage défini par un terme anglais
passé dans le langage courant au Japon : le stalker. Un être
anonyme, obsédé en général par une femme ou une jeune fille, qui se met à la
suivre et se dissimule parfois chez elle. Ces personnages réels, au centre de fait-divers souvent tragiques, font partie des terreurs générées par la vie urbaine japonaise.


Le décor est typique des années 80, et deviendra celui
favori de la J-horror : un grand ensemble moderne et aseptisé qui, s’il était
laissé à l’abandon, aurait le même destin que celui de Dark Water. La solitude et
une mère de famille persécutée sont aussi les thèmes de Door. Yasuko, une jeune femme au foyer, y réside avec son mari et
son fils de 5 ans, Takuko. Le mari est un salaryman travaillant dans une
société informatique, encore une fois un métier de la bulle économique. Il
rentre épuisé du travail, fait une sieste, avant de s’occuper un peu de son
fils.


La scène où Takuko est endormi dans leur lit indiquerait que ce
couple poursuit une existence sans passion ni sexualité, centré autour de leur enfant.
Cette vie conjugale morne et répétitive donne lieu à un désastreux retour du
refoulé, pulsions qui chercheront à forcer la « porte » de l’appartement.
Celles-ci s’incarnent en la figure d’un représentant proposant des cours d’anglais
qui, blessé par la jeune femme refermant la porte sur sa main, va être pris d’une
passion violente pour elle. Réduire le home invasion à son élément
principal, la porte séparant la menace extérieur de l’intimité, est une idée
particulièrement brillante. C’est sur celle-ci que l’héroïne trouve inscrit  :
« Je suis sexuellement frustrée, faites-le avec moi. » Graffiti autant
obscène que révélateur de son refoulement.


Alors que son mari est absent pendant trois jours, les coups
de téléphone se multiplient, comme si l’un devenait de plus en plus présent
alors que l’autre s’efface. Le « Je vous aime » du harceleur téléphonique lui
revient perpétuellement à l’esprit, sans doute parce qu’on ne lui a pas dit ces
mots depuis longtemps. Peu à peu, toujours à coup d’appels téléphoniques, l’homme
étend son emprise sur sa vie, devinant lorsqu’elle sort de son bain ou l’épiant
à la piscine. 

Paradoxalement, cette femme d’une trentaine d’année, ni belle ni
laide, à la sexualité dévitalisée, se met très légèrement à retrouver une forme
de sensualité. 


Avec ses traits fins et enfantin, le stalker échappe au cliché du
pervers forcément repoussant. Comme le mari, il est un agent dépersonnalisé de la surconsommation des années 80. Les deux acteurs pourraient sans problème échanger leurs rôles. Après des années à œuvrer dans le domaine
du roman porno et du film pink, Banmei Takahashi en connait bien les mécanismes.
Pourtant Door n’est absolument pas un
film érotique, ne flatte à aucun moment le voyeurisme du spectateur, comme si
la sexualité refoulée de l’héroïne fermait aussi à double-tour cette porte-là.


Le stalker parvient finalement à s’introduire chez la jeune
femme et, sous la menace, la force à préparer le dîner pour son fils et lui. Il
occupe alors la place du mari absent, et tente ensuite de la violer. Un travelling
étourdissant (et furieusement depalmien) en plongée totalement verticale, suit leur
combat à travers tout l’appartement qui révèle son statut de décor, mais
surtout d’espace mental.


Door a la
réputation d’être l’un des premiers films gore japonais, au même titre que Evil
Dead Trap sorti la même année. Mais il faut noter que les effets sanglants s’exercent
exclusivement sur la figure du violeur, massacré par la jeune femme, à la
fourchette à rôti et à la tronçonneuse. Pourtant, il semble que sa mort ne résout
rien, à part faire basculer la mère et le fils dans la folie. Alors même que l’agresseur
était dans l’appartement, un autre pervers téléphonait à Yasuko, faisant planer
un doute : les appels anonymes, le mouchoir remplis de sperme déposé dans
sa boîte à lettres, l’inscription obscène étaient-ils tous l’œuvre du représentant.
Combien de pervers se cachent dans la ville pour l’épier ?


En 1991, Banmei Takahashi offre une suite érotique, Door 2, Tokyo Diary, délaissant
le réalisme pour le baroque et un personnage de call-girl. La porte devient celle que va pousser la prostituée sans savoir quel homme se trouve derrière. Kiyoshi
Kurosawa tourne Door 3 en 1996,
ne retenant du premier film que l’idée du démarchage à domicile pour dévier
ensuite sur un récit à la Body Snatchers. Kurosawa avait saisi que l’angoisse principale
de Door résidait dans l’impossibilité
de préserver son intimité dans un monde parcouru de réseaux téléphoniques. Des êtres
spectraux, envoyés par les entreprises, pouvaient se glisser dans les maisons,
cherchant autant à nous vendre leur marchandise, qu’à s’emparer de nos âmes et
de nos corps.