Tokyo 2011. Kappa bashi, la rue de nos copains les kappas

En août 2011, je visitais une rue mythique de Tokyo, Kappa Bashi, repère de ces étranges créatures hantant les cours d’eau japonais. J’avais écrit ce billet pour mon ancien blog « Les Films libèrent la tête ». Je le reproduis ici.
Non loin du temple d’Asakusa, Kappa-Bashi est la rue des instruments de cuisines. Les milliers de lames qui brillent dans les boutiques nous rappellent que nous sommes bien au pays des sabres ; ici on peut acheter les fameuses reproductions en cire d’aliments exposés dans les devantures des restaurants… ces nouilles, soupes, sushis ayant une apparence de fraicheur trompeuse et dont Wenders a montré la fabrication dans Tokyo ga. 


Mais Kappa Bashi, comme son nom l’indique est aussi la rue des kappas, le plus célèbre des yokais. A l’origine le kappa était un diablotin amateur de farces de mauvais goût et capable de tuer en arrachant par l’anus les intestins de sa victime. Pourtant, son allure drôlatique, moitié tortue moitié perroquet et la petite cavité remplie d’eau au sommet de son crâne, finirent par le transformer en personnage sympathique et adoré des enfants. Parmi l’immense littérature lui étant consacrée, citons Mon copain le kappa, par le maître des yokais, Shigeru Mizuki ; L’eau céleste de Kazuichi Hanawa ou il aide une petite fille a aller retrouver sa mère aux enfers ; citons aussi le bel animé Un été avec Coo de Keiichi Hara où il devient une fois de plus l’ami d’un enfant.
C’est le versant aimable du kappa que l’on retrouve à Kappa Bashi avec ces statues, certaines très originales, de kappas veillant sur les distributeurs de boissons et les «smoking aera». 

Il y a aussi un petit temple dédié au yokai, où l’on peut admirer une «vraie» patte de kappa sectionnée. Nous ne mettrons pas en doute la véracité de cette pièce : si les Japonais croient au fantômes, beaucoup croient également aux kappas et sont persuadés d’en avoir vu réellement. Gardant l’entrée de ce petit musée, un couple de kappas en pierre, très curieusement sexués. Le mâle a un pénis de bonne taille, tandis que sa compagne possède une apétissante poitrine. Le kappa aurait-il des pouvoir fertilisateurs ?

Cahier noir du premier mai 1971

L’humour noir est un terme inventé par Le comte de Lautréamont, et repris par André Breton pour sa célèbre « Anthologie de l’humour noir ». Pour les Japonais, grands amateurs de surréalisme, l’humour noir s’accorde parfaitement à leur propre courant subversif, l’« eroguro ». Cette revue, dénichée chez un bouquiniste de Tokyo, s’appelle « Cahier noir », avec comme sous-titre « Humour noir n°2 », et sa couverture, avec ces deux filles éventrant une autre adolescente avec le pédalier d’une bicyclette, rappelle Histoire de l’œil de George Bataille. Le style du dessin est également proche de Balthus.
Feuilletons ce magazine d’il y a 55 ans.
Il est au format de poche, mais des doubles pages permettent d’admirer de belles illustrations. Ici celle de Lide Mai, illustrateur dont je n’ai pas retouvé la trace.


« Les films du nouvel an éternel de Michio Okabe »
Il s’agit d’un cinéaste undergound, dans la lignée de Terayama et Juro Kara, recrutant les troupes d’avant-garde, de Zero Jingen aux danseurs butô, pour des films « hippies » (futen) et psychédéliques. A redécouvrir, donc.

Mishima s’est suicidé l’année précédente. Le magazine y revient avec cet article intitulé « Je voulais mourir en beauté à l’âge de vingt ans ». Est évoquée l’admiration de Mishima pour le romancier français Raymond Radiguet, protégé de Jean Cocteau et auteur du Bal du comte d’Orgel et « Le Diable au corps ». Radiguet est bien mort à l’âge de vingt ans. 

Sur cet étrange collage, on peut lire : « Réincarnation »

Une traduction de la nouvelle « Le rappel » (1950)
de Boris Vian (encore un écrivain mort prématurément)… et un collage d’après
une photo de Terence Stamp dans le Toby Dammit de Fellini.

« Un couple étrange »
Les revues «  surréalistes » japonaises sont aussi des revues érotiques. On peut les comparer à la revue française Plexus, émanation de l’ésotérique Planète qui, outre des récits et images érotiques, contenait des œuvres de Leonor Fini, des bandes dessinées, et des essais philosophiques. Ces photos nous rappellent que les poils pubiens étaient impitoyablement censurés au Japon. Le photographe fait donc des cuisses de son modèle des collines noires, et de sexe un gouffre où plonger et se perdre… pour l’éternité. 

« Chroniques de l’humoriste noir. Yoshiharu Tsuge. Le parfum du sang de la vierge éternelle. »
Un article sur le génial Tsuge et son chef-d’oeuvre, l’hallucinant « La Vis », peut-être le plus grand manga underground japonais. Pour les japonisants, je mets l’article en entier.

« Les secrets de Venise » de Hikoaki Takahashi.
J’adore ces séduisantes filles masquées. 

« Le travestisme est un penchant anormal » 
Le titre est bien entendu ironique puisque les « gayboys » font partie de la vie du Tokyo underground depuis la fin des années soixante.


« Livre d’art noir » 
« Veuillez soumettre votre candidature pour le carnet noir »
Il s’agit apparemment d’un concours, et le gagnant dont les jolis dessins sont reproduits ici est un certain « Genichiro Nakamura, ville d’Itoigawa, préfecture de Niigata ».


« Collection de publicités de la période Taisho »
Cette époque s’étend du 30 juillet 1912 au 25 décembre 1926 et est considérée comme un moment de libération artistique mais aussi sexuelle où les intellectuels japonais se passionnnent pour les avant-gardes occidentales. Le mouvement « eroguro » émerge à cette époque avec les premières nouvelles de Tanizaki et les romans d’Edogawa Ranpo.

« Poupée d’amour »
Pour terminer la revue, de  l’érotisme, en couleur cette fois, avec cette jeune fille s’amusant avec un mannequin ! 

 

Soleil rouge, une histoire du cinéma rebelle japonais



En octobre 2025, j’étais interviewé par Ana Ilic pour Critikat à l’occasion de la sortie de mon livre « Soleil rouge, une histoire du cinéma rebelle japonais » (Façonnage éditions) voir ici.


Bushido et No future


par Ana Ilic

Dans Soleil Rouge, une histoire du cinéma rebelle japonais, Stéphane du Mesnildot retrace l’influence de la contre-culture dans le cinéma nippon des années 1960 – 1970 et montre comment toutes les contradictions d’une société rétive à l’américanisation parviennent à s’exprimer au sein de différentes formes – Nouvelle vague, films de genre, films érotiques.



Vous rappelez dans votre ouvrage que la Nouvelle Vague japonaise naît en réaction aux mouvements étudiants de l’époque.[1] Quels en sont les cinéastes emblématiques ? Où se situe leur modernité ?

Un réalisateur comme Seijun Suzuki, avec La Marque du tueur (1967), incarne une modernité extrêmement audacieuse. Mais d’autres cinéastes, sans doute moins extrêmes sur la forme, se sont eux aussi ouverts aux mutations de l’époque. Kinji Fukasaku, par exemple, est une figure centrale de cette Nouvelle Vague issue de l’intérieur des studios. On pourrait résumer l’esprit de ses films par une formule percutante : le capitalisme est un système criminel et les yakuzas en sont les capitalistes. Dans les années 1960, Oshima et Wakamatsu sont les plus reconnus mais dans les années 1970, Fukasaku s’impose comme l’un des plus grands cinéastes japonais – voire internationaux. La rapidité avec laquelle il enchaîne les volets de Combat sans code d’honneur est tout simplement exceptionnelle. Il met en scène près de quarante personnages, une dizaine de clans, couvre trente ans d’histoire et accompagne la reconstruction du Japon depuis ses ruines. Même s’il n’est pas un cinéaste oublié, il mériterait d’être redécouvert.

Hokuriku Proxy War, Kini Fukasaku, 1977


Vous considérez qu’il est sous-estimé ?

Oui, je le pense. On le réduit trop souvent à la série B, à des films de gangsters, sans toujours mesurer son génie formel. Sa manière presque documentaire de filmer les affrontements est très singulière ; il y a une véritable terreur qui traverse ses films. L’acteur Bunta Sugawara y incarne des personnages pris de panique face à la violence qu’ils déclenchent eux-mêmes. Lorsqu’ils tirent, on sent qu’ils sont terrifiés par leur propre arme. Les coups de feu partent de manière aléatoire, ce qui insuffle à ces scènes une énergie malfaisante, fiévreuse. La caméra vacille, les visages sont complètement exorbités et tétanisés. C’est quelque chose que je n’ai presque jamais vu ailleurs. Peut-être chez Don Siegel ou Samuel Fuller, ces cinéastes qui réinventent le film noir en le nourrissant de réalisme social et d’une tension documentaire, en filmant directement les rues. Fukasaku, quelque part, est leur frère.

Tombe de yakuza et fleur de gardénia, Kinji Fukasaku, 1975


Votre livre rend compte des effets ambigus de l’influence américaine. Ils s’incarnent dans des formes diverses, dynamiques : dépassement dialectique de figures imposées par la culture américaine, hybridation…

Oui, un bon exemple de cette dynamique, c’est la manière dont les années 1960 réinvestissent la figure du samouraï. À l’origine, le samouraï appartient à une structure féodale rigide. Mais on le transforme peu à peu en rônin, c’est-à-dire en samouraï sans maître, en personnage individualiste. Et c’est là quelque chose de profondément moderne, voire de paradoxal dans le contexte japonais, où l’attachement au groupe – à la famille, au clan – l’emporte traditionnellement sur l’individu mû par son propre intérêt. En ce sens, il se rapproche du cowboy des néo-westerns d’Anthony Mann, ou de ceux de Sergio Leone.

Goyokin, l’or du shogun, Hideo Gosha, 1969


Pourtant, vous soulignez que le fameux code d’honneur des samouraïs est en réalité une invention tardive.

Oui, les samouraïs sont comme des vétérans du Vietnam ou de la guerre du Pacifique. Ce sont des hommes perdus, traumatisés par les massacres auxquels ils ont participé et il fallait leur inventer une structure. Certains atteints de troubles mentaux devenaient une menace pour la popualtion. C’est à cela que sert le code d’honneur du Bushido. Le Traité des cinq roues de Musashi (1645), par exemple, qu’on cite souvent comme référence philosophique, est surtout un manuel technique sur l’art de tuer efficacement son adversaire. Sous l’ère Edo, en temps de paix, les samouraïs sont progressivement marginalisés. La culture guerrière se délite, remplacée par une culture urbaine et bourgeoise focalisée sur l’art et le plaisir. La figure de la geisha prend alors le pas sur celle du guerrier. Et ces anciens samouraïs, désœuvrés, déclassés, doivent vendre leurs sabres pour survivre. Des films comme Hara-Kiri le racontent très bien. Certains continuent malgré tout à s’acheter des sabres en bois, juste pour entretenir l’illusion. Ils deviennent artisans, errants ou mercenaires – vendus au plus offrant pour réprimer une révolte paysanne ou attaquer un baron voisin. Ce sont ces trajectoires qu’on retrouve dans de nombreux films des années 1960 : des rônins traumatisés par leurs combats passés. Et c’est précisément quand cette figure du samouraï sale et dépeigné devient trop dérangeante pour le Japon conservateur que surgit une nouvelle incarnation : le yakuza.

Brutal tales of Chivalry, Kiyoshi Saeki, 1965


Le yakuza prend donc le relais du samouraï.

Exactement. C’est une bascule très révélatrice. Les yakuzas vont incarner les valeurs chevaleresques que les samouraïs ne peuvent plus porter : loyauté, honneur et sens du sacrifice. Et c’est aussi ce qui m’a poussé à écrire ce livre, en grande partie consacré au cinéma criminel. Dès que j’ai commencé à regarder ces films, j’ai été happé. Ce sont de véritables westerns. On y croise des pêcheurs, des paysans, des mineurs rackettés par des yakuzas sans scrupules. Et arrive un yakuza errant – souvent incarné par Ken Takakura – qui va choisir de défendre les opprimés contre les truands. Ce qui est intéressant, c’est le brouillage initial : on ne sait pas très bien qui est qui. Est-ce que ces marins sont des yakuzas ou de simples travailleurs ? Il y a toujours un bon chef, souvent paternaliste, interprété par Takashi Shimura – l’acteur de Vivre de Kurosawa – et en face, des méchants, habillés à l’occidentale, corrompus, utilisant des méthodes purement capitalistes. Ce qui est fascinant et paradoxal, c’est que ces « méchants » emploient les techniques des véritables yakuzas… qui sont les producteurs de ces films. Les « bons » yakuzas se retrouvent à défendre une sorte de syndicalisme populaire, alors que les yakuzas réels, dans la société, sont eux du côté de la répression, notamment des grèves. C’est ce genre de contradictions qui rend ces films passionnants. Petit à petit, cette ambiguïté disparaît. Le peuple s’efface, et ne restent que les yakuzas entre eux. Les récits deviennent presque cornéliens : des luttes d’honneur, de loyauté, de dettes morales, etc.

Films noirs et cartes blanches

Abashiri Prison, Teruo Ishii, 1965



Pouvez-vous revenir sur le lien très particulier qui unit les studios et les yakuzas ?

Si l’on prend les premiers films de yakuzas produits par la Toei, on est dans une situation assez incroyable : ce sont littéralement les yakuzas eux-mêmes qui produisent les films. S’il n’est pas antinomique que cette contre-image de la société capitaliste passe par une diffusion de masse, il est tout de même étonnant que les yakuzas soient les premiers à profiter, comme toutes les organisations mafieuses, du miracle économique que connaît le pays. On retrouvera également cette dynamique dans le cinéma de Hong Kong, puis dans le cinéma coréen. Avec un grand succès public à la clef. Au Japon, des acteurs comme Ken Takakura ou Koji Tsuruta deviennent de véritables stars. Junko Fuji, qui joue dans La Pivoine rouge, acquiert également une grande popularité. Pour les jeunes réalisateurs issus de la contestation, ce contexte offre une opportunité : il y a un public, il faut produire vite, et au sein de ces rythmes industriels, certains parviennent à imposer une vision personnelle, parfois critique. C’est souvent dans ces interstices que naissent de vrais auteurs.

Stray Cat rock, Yasuharu Hasebe, 1970


C’est là qu’émerge aussi le genre du pinku eiga, investi par de jeunes réalisateurs contestataires.

Le pinku eiga – ou cinéma érotique – suit une trajectoire un peu différente, mais tout aussi révélatrice. Ce qui est sidérant, c’est que la Nikkatsu, l’un des plus grands studios japonais, fait le choix stratégique de se convertir au cinéma érotique. Comme les grands réalisateurs et les stars, à l’image de Meiko Kaji, refusent de suivre ce virage, les studios ouvrent la porte à une nouvelle génération. On donne donc leur chance à de jeunes assistants issus de la contre-culture. Leur seule contrainte : insérer une scène érotique toutes les dix minutes. Pour le reste, ils ont carte blanche. Cela va permettre l’émergence de films très différents : certains très sombres, d’autres influencés par le film noir, ou encore d’autres portés par une sensibilité à la Mizoguchi. Il y a plusieurs courants, mais disons que le système des studios n’est pas si oppressif pour eux.

Appartment Wife-Affairs in the afternoon, Sogoro Nishimayra, 1971


La contre-culture semble donc très largement diffusée. Pourtant, vous dites que les années 1970 incarnent déjà un consumérisme triomphant. Pourquoi ?

La période de foisonnement et d’éruption est en effet plutôt celle des années 1960. Les années 1970 sont différentes parce qu’elles sont marquées par l’amertume des révolutions ratées, le sabordage des deux pôles, d’extrême gauche et d’extrême droite. Ce qu’on appelle la « contre-révolution » émerge, comme dans beaucoup de pays capitalistes, que ce soit en France dans les années 1970, ou aux États-Unis et en Italie dans les années 1980. Il y a une reprise en main idéologique qui insiste sur la consommation, le confort domestique. Tout cela s’incarne dans cette figure centrale au Japon qu’est la jeune fille[2].

la chanteuse pop Momoe Yamaguchi


Que se passe-t-il dans les années 1980 ?

C’est l’apogée de la crise pour les grands studios. Les films de yakuzas se raréfient et de nouvelles compagnies, comme Kadokawa – qui était d’abord une maison d’édition –, prennent le relais. Elles vont surtout adapter leurs propres best-sellers littéraires. La logique des séries à rallonge cède la place à celle du blockbuster. Face à ce système qui se referme, les jeunes cinéastes cherchent d’autres moyens de faire exister leur cinéma. Beaucoup optent pour le Super 8, qui permet de tourner à moindre coût. Ils s’autoproduisent, participent à des festivals, essaient de se faire remarquer. Leurs films sont radicalement différents de ceux des années 1960 – 1970 : beaucoup plus punks. La musique y joue un rôle essentiel – il y a une vraie culture noise, des groupes très bruyants, très en colère.

Melody of Rebellion, Yukihiro Sawada, 1970


Peut-on faire un parallèle avec l’Allemagne ?

Oui, tout à fait. En réalité, ce sont souvent les pays de l’Axe qui ont vu émerger des cinéastes confrontés à la mémoire et aux séquelles du fascisme. La Nouvelle Vague japonaise affronte l’héritage impérialiste, comme Bellocchio affronte le fascisme italien ou Fassbinder la dénazification. Fukasaku et Fassbinder, par exemple, partagent les mêmes constats. Le Japon, comme l’Italie, connaît une transformation urbaine rapide : les maisons familiales à la Ozu, avec leurs générations entassées sous un même toit, laissent place à des HLM impersonnels. Les grands-parents sont relégués à la campagne, les femmes deviennent des femmes au foyer, isolées. Elle et lui (1963) de Susumo Hani, montre déjà cette crise de la modernité. Une femme s’ennuie dans son petit appartement. En dessous, il y a encore un bidonville et un ferrailleur ; elle va être fascinée par cet homme qui va la pousser à s’émanciper. Dès les années 1960, ces tensions sociales, économiques et affectives sont présentes dans le cinéma. Mais certains cinéastes vont encore plus loin, comme Wakamatsu, qui montre des jeunes en pleine décomposition mentale : ils violent, tuent, détruisent tout autour d’eux, y compris leurs propres sœurs, mères et voisins. Ce sont des films qui poussent la révolte à l’extrême. On aurait beaucoup de mal à produire de tels films aujourd’hui, mais ils sont essentiels pour comprendre les racines de la révolte.

L’Extase des anges, Koji Wakamatsu, 1972


Voyez-vous des héritiers de cette période dans le champ du cinéma japonais contemporain ?

Il y a bien sûr quelques cinéastes contemporains qu’on pourrait qualifier d’héritiers, mais ils sont rares. Hamaguchi, par exemple, représente à l’inverse ce que j’appelle le « Japon beige » : un cinéma lent, feutré, très influencé par l’art et essai international. Il y a aussi toute une vague de comédies indépendantes, à la fois commerciales et un peu formatées. Mais je ne vois pas vraiment de films qui aient la même hargne, la même énergie que ceux des années 1960 – 1970. Cela dit, dans un cinéma plus marginal, plus étudiant, on sent parfois revenir l’influence de Wakamatsu – dans des films qui traitent de l’hypersensibilité contemporaine, des acouphènes notamment. Le seul véritable héritier, à mes yeux, c’est Katsuya Tomita. Il a longtemps été routier – c’est presque devenu sa légende –, il vit entre le Japon et la Thaïlande, il est très proche des milieux rap, etc. Il est vraiment attaché au sous-prolétariat et à l’immigration. Saudade, par exemple, est un film bouleversant sur les travailleurs brésiliens d’origine japonaise, qui reviennent au Japon pour occuper les emplois les plus durs. Le film est long, presque trois heures, très ancré dans le réel, avec beaucoup de drogue, de misère. Bangkok Nites, aussi, était magnifique. On sent que Tomita est un véritable hériter de ce cinéma rebelle parce que ses sujets sont durs, qu’il a une personnalité très aventureuse, qu’il a du mal à faire ses films et n’est pas très connu. Mais dans les festivals, il a un vrai succès. Il a un côté voyou comme les cinéastes de l’époque dont nous parlions.



L’entretien peut être consulté sur le site de Critikat ici

Notes

Notes
↑1 L’ANPO, le Traité de coopération et de sécurité mutuelle
Japon-USA, est signé le 8 septembre 1951.
Il permet le maintien de l’armée américaine sur le territoire
japonais. Cet accord, symbole de vassalisation, va provoquer
de vives contestations, menées notamment par
des étudiants d’extrême gauche.
L’une des conséquences de cette colère sera l’émergence,
à l’initiative même des studios,
d’une « Nouvelle Vague japonaise » calquée
sur le modèle français.
↑2 voir Stéphane du Mesnildot, L’Adolescente japonaise ;
ou l’impératrice des signes
, Auxonne, Le Murmure, 2018.

Exit 8 de Genki Kawamura

Bienvenue dans l’enfer carrelé


J’ai posé à Google une question simple : quelle est la superficie de la gare de Shinjuku ? Eh bien j’ai trouvé celle de la gare de Nagoya (la plus grande du monde) : plus de 410 000m². Celle de la salle de spectacle Tokyo Dome : 46 755m². Celle du parc Gyoen de Shinjuku : 58 hectares. Et celle de bien d’autres lieux encore. Mais je n’ai pas trouvé la superficie de la gare de Shinjuku, même pas sur sa page Wikipedia officielle. Bien sûr tous les sites s’accordent à dire qu’elle est immense avec ses 200 sorties, ses 52 quais et ses 3,5 millions de passagers par jour, dont j’ai fait bien des fois partie. Mais sa taille réelle on ne la trouve nulle part, ce qui en fait une construction aberrante, comme les villes « cyclopéenne » de Lovecraft. Une monstruosité d’horreur non-euclidienne.


Mes déambulations dans cet enfer carrelé, m’ont permis de me forger un petit guide de survie que je communique à tous les amis qui se rendent à Tokyo pour la première fois. La gare de Shinjuku n’a rien à voir avec les grandes gares parisiennes, même Chatelet, Gare du nord ou Montparnasse, où l’on parvient tout de même à retrouver son chemin. Il faut être scrupuleux, ne pas foncer n’importe comment (surtout si l’on a un rendez-vous), et regarder attentivement les panneaux. TRES attentivement, sous peine de confondre « South Exit » avec « New South Exit » et se retrouver dans une gare routière souterraine. Pareil pour « New East Exit » qui ne vous conduira pas du tout à Kabukicho. 


Parfois, même en suivant scrupuleusement les panneaux, pendant de longues minutes, ceux-ci disparaissent brutalement, à l’entrée par exemple d’une galerie commerciale, ce qui nous fait plonger dans un vide quasi métaphysique. Ne pas paniquer, respirer profondément et retourner sur ses pas pour retrouver le panneau qui nous a échappé. Une de mes premières erreurs avait été de penser qu’en empruntant n’importe quelle sortie, pour échapper à la claustrophobie, je parviendrai à retrouver mon chemin. Funeste erreur car on risque de débarquer dans une zone inconnue du quartier, parfois très loin de notre destination. Il faut donc à tout prix rester dans la gare, et atteindre la bonne sortie, même si cela implique de passer éternellement par les mêmes couloirs, et emprunter sans fin les mêmes escalators. 


Le labyrinthe est si complexe qu’il ne sert à rien de demander son chemin, car il n’est pas sûr que les usagers japonais, qui font chaque jour le même parcours, en sachent plus long que vous.

Mais une fois qu’on a réussi à atteindre la sortie désirée, c’est une telle fierté et une telle joie qu’on est prêt vaillamment, en récompense, à vider quelques bières au Golden Gai, en s’imaginant qu’on est enfin devenu Tokyoïte. 


Ces sensations je les ai retrouvées dans Exit 8 de Genki Kawamura, le film d’horreur qui se devait d’être fait sur le métro de Tokyo. Je ne suis pas sûr qu’il se déroule à Shinjuku Station mais qu’importe. Le couloir en coude que ne cesse d’arpenter le héros, est une parfaite miniature du labyrinthe de la gare. Ayant manqué la « sortie 8 », le personnage passe devant le panneau de la « sortie 0 » (qui ne peut exister). L’empruntant tout de même, il se retrouve exactement dans le même couloir, et à nouveau face au panneau de la « sortie 0 ». 

Est-il coincé dans la boucle de la « sortie 0 » ? Pas tout à fait car de minuscule anomalies apparaissent sur les affiches ou les murs. S’il les repère, il doit rebrousser chemin, et monte à chaque fois d’un niveau, atteignant la « sortie 1 », puis « 2 », puis « 3 ». Mais s’il en rate une, il revient à zéro, c’est-à-dire la « sortie 0 », et il doit tout recommencer, et déjouer de nouveaux pièges. De façon perverse certains couloirs ne comportent aucune anomalie, ce qui lui permet de monter d’un niveau. Mais comment être sûr qu’un détail ne lui a pas échappé ? L’un des plus sournois est le « 8 » d’un panneau fixé au plafond, écrit la tête en bas. Ce 8 est le signe de l’infini, et raccorde avec l’affiche d’une exposition Escher, le peintre des escaliers se raccordant à l’infini, confondant le bas et le haut, la montée et la descente. 


Il lui arrive aussi de croiser d’autres égarés comme lui, par exemple un salarymen au sourire crispé, qui semblent à peine le voir, à moins qu’il ne s’agisse de spectres, d’émanations de sa culpabilité. Car le labyrinthe est évidemment mental, né de l’hésitation du personnage sur une décision cruciale. Et que dire de ces rats mutants qui grouillent derrière les murs carrelés ? 


Fruits d’une expérience ratée ? Mélange d’humains et d’animaux piégés dans ces couloirs sans fin. Exit 8 pousse à l’extrême le principe de la série B pouvant faire tenir un film entier dans un couloir de quelques dizaines de mètres. Et bien sûr le spectateur ne cesse lui-même de scruter les détails, de tenter de saisir les « anomalies ». 


En ce sens « Exit 8 » est un parfait entraînement pour affronter la véritable gare de Tokyo. 

Akiyoshi Ran, le pays des plaisirs oniriques



Akiyoshi Ran est né en 1922 à Séoul pendant l’occupation japonaise,
et mort en 1982. Jeune  artiste
prometteur, il se retire en Chine après la défaite du Japon et gagne sa vie
comme illustrateur, fournissant peintures à l’huile, gouaches et dessins pour
des magazines érotiques spécialisés dans le SM, tels que Kitan Club et Utamaro,
des années cinquante aux années soixante-dix. 


Sa vie est très peu connue mais,
de son vivant, jamais son travail ne fut exposé ni rassemblé en recueil.  Si le terme d’érotisme SM évoque pour nous, occidentaux,
un monde de combinaisons latex, de cuir et de fouet, ou pour le versant japonais
de femmes en kimono ligotées, l’iconographie d’Akiyoshi Ran en est fort
éloignée.


Chez lui on trouve des châteaux délirants taillés dans le granit,
des visages formées dans la roche de paysages hallucinés, des forets de plantes vénéneuses. On trouve surtout des femmes oiseaux,
des femmes plantes, des femmes contrebasses. Si la femme est chez lui, sans
doute, une « domina », c’est plus par la pratiques des sciences occultes
que par le sadisme. Cet autodidacte va puiser son inspiration dans les peintures
occidentales : scènes infernales de Jerome Bosch, paysages lunaires et
désertiques de Max Ernst, chevaux décomposés de Dali, mais surtout magiciennes de Leonor Fini qui
me semble la première source de son imaginaire féminin. Nul sentiment que l’artiste
ne cherche à emprisonner et maltraiter la femme par son trait, bien au
contraire il l’approche avec délicatesse comme une déesse. Si, SM oblige, il représente des tortures, celles-ci ont lieu dans des enfers inspirés de Bosch, et ne sont pas l’oeuvre des hommes mais d’étranges démons semblant assemblés avec des squelettes d’oiseaux. 

Fin connaisseur du surréalisme,
le mythique éditeur et traducteur Shibusawa Tatsuhiko loua son travail comme «
l’expression intense de ses propres rêves ». Les recueils édités bien après sa
mort, portent les beaux titres japonais de « Le pays des plaisirs oniriques », « Visions
du monde primordial lointain », ou « Fantaisie et Eros ».


Sacra Femina


Les chimères


 

 Le jardin des délices

 


 Démons burlesques et pervers


L’encre des rêves

Les montagnes hallucinées

Une semaine de bonté


La page Instagram consacrée à Akiyoshi Ran et tenue par sa
petite fille ici   

On peut y voir son autoportrait


 Quelques influences

(réelles ou supposées) 

 Max Ernst

L’Europe après la pluie (1941)

La tentation de Saint Antoine (1945)

Jérôme Bosch

Le Jardin des Délices (1490-1500)

 Félix Labisse

La femme avec un couteau (1970)
Le colloque de Loudun (1975)

Leonor Fini 

Costume pour le Bal de La Nuit du Pré Catelan, Paris, juin 1946 

Portrait de madame Hasellter (1942)

Costume pour le Bal Oriental (1951)

L’Homme aux chouettes (1945)

Dorothea Tanning

The Magic Flower Game (1941)

Arizona Landscape (1943)

Minaru Nagao, globe-trotter et premier « illustrateur » japonais


On connait peu le travail des illustrateurs japonais, surtout en dehors du manga. Ainsi Minaru Nagao dont j’ai acheté par hasard deux livres au fabuleux Village Vanguard (Exciting Book Store), le bazar pop de Shimokitazawa: « Basara Ningen » et « Kakumeiya: Onna to Kakumei to Yokubou », publiés en 1969.


« Basara Ningen », est une « Illustory », terme inventé par Nagao et que l’on peut rapprocher du roman graphique même s’il ne s’agit pas à proprement parler de bande dessinée, mais d’un récit où texte et dessin sont mêlés dans un style psychédélique. 


Dès la première page, Miss Basara raconte : « J’ai sorti mon chameau adoré du parking de la résidence et je suis partie pour la fête de ce soir. Les femelles sont dociles, mais les mâles sont turbulents lorsqu’ils en chaleur. Je lui ai donné une tape sur le derrière pour le presser. « Moi aussi, je suis en chaleur ! » J’ai continué à le taper, accélérant jusqu’à 20 kilomètres par heure. » 


Il s’agit de l’aveu de Nagao de dessiner le Shinjuku de cette fin des années 60 comme un film. Les lecteurs de ce blog savent que c’est l’un de mes sujets préférés, et que le quartier fut en son temps l’une des plus incroyables concentration d’artistes de toutes les disciplines, rivalisant avec New York et Londres.


En bichromie rouge et verte, les illustrations de Nagao sont aussi drôles et poétiques que celles d’Aquirax Uno, avec un dessin plus nerveux, plus humoristique aussi, produisant une vraie euphorie chez le lecteur. 


Dans la vie folle du Shinjuku de cette époque, les identités sexuelles sont déjà fluides à l’image du film « Les Funérailles des roses » de Matsumoto. 


Les aventures de Miss Basara sont délicieusement érotiques et fantaisistes. Avec son amant, elle s’amuse à échanger leurs sexe par une sorte d’opération de Frankenstein, ce qui leur procure un plaisir illimité.

 

Basara fréquente les dessinateurs, les futen (hippies), les théâtres d’avant-garde, les clubs de jazz, les gay boys et les bars à lesbiennes, et pratique l’amour libre sur des voiliers. La pratique du dessin de mode permet à Nagao de restituer de façon documentaire l’allure de la jeunesse libertaire de Shinjuku.

« Kakumeiya: Onna to Kakumei to Yokubou » ou « Révolutionnaire : Femmes, révolution et désir » est le fruit des voyages de sa jeunesse. 


Son héros est un ancien membre révolutionnaire de la Fédération étudiante du Japon, qui poursuit des activités de guérilla en Amérique latine. 

Il traverse le Mexique, le Pérou, Cuba, le Brésil… il a des aventures avec différentes femmes se réclamant de la révolution, dont une séduisante américaine nommée curieusement Marinche. J’apprends qu’il s’agit de la première œuvre japonaise rendant hommage à Guevara.

Les illustrations, toujours en monochrome rouge et vert, si elles conservent un style « pop révolutionnaire », sont moins psychédéliques et plus documentaires que celles de « Basara ». Certaines pages sont très audacieuses, usant de trames et de hachures, rappelant « Elégie en rouge » de Seiichi Hayashi le manga culte de la même époque.

L’insouciance et l’hédonisme laissent place à la lutte armée et aux guérilleros, Nagao incluant ses propres photos dans les pays que traverse son héros. 


On espère évidemment lire un jour une traduction française des chefs-d’ œuvres de Minoru Nagao.

Voici une petite biographie de cet illustrateur-voyageur, recomposée à partir de son site ici

Minoru Nagao (1929-2016) était peintre, concepteur de livres, illustrateur et directeur artistique. Après avoir obtenu son diplôme de l’Institut des arts et métiers de l’Université Waseda, Nagao quitte son emploi de décorateur de théâtre et se lancé à l’âge de 23 ans dans un voyage autour du monde, sans un sou en poche, en Amérique du Sud et en Europe. « Parcourir le monde sans argent, dessiner, tout a commencé par un voyage cinématographique. » déclare-t-il. Il appareille sur le port Yokohama et fête son 24e anniversaire en mer, à Hawaï. Sa première escale fut Los Angeles, puis il traverse le Mexique, le Panama et la Colombie avant d’arriver à São Paulo, au Brésil, en 1954. 


Il commence à gagner sa vie en peignant et en vendant des tableaux, notamment des affiches de cinéma et des œuvres destinées aux restaurants. Avec l’argent qu’il économise, il voyage en Europe en 1955. Gagnant sa vie dans chaque pays, il traverse la Suisse et le Portugal, puis l’Italie et la France, avant de visiter l’Égypte, le Liban, Ceylan, le Vietnam, les Philippines, Hong Kong et d’autres pays avant de retourner au Japon en 1956. De retour au Japon, il commence à illustrer des romans. « Aka-chan » (un roman-feuilleton de Nagai Rokusuke, Aoshima Yukio et Maeda Takehiko) débute sa publication dans Asahi Graph, avec de grands dessins sur double page. Cette œuvre est la première à utiliser le terme anglais « illustration ». C’est un mot nouveau à l’époque, et il devient la première personne au Japon à porter le titre d’illustrateur.


Il travaille à temps partiel pour une entreprise de vêtements, enseigne dans une école de couture, illustre des romans et concevait des couvertures de livres. On dit de lui qu’il est comme un marchand de fruits et légumes. Outre les romans, il illustre de nombreux livres pour enfants. Graphiste de talent, il conçoit et met en page les ouvrages, créant ainsi les couvertures de plus d’un millier de livres. Ses propres ouvrages, qu’il illustre, sont composés de textes spirituels et d’haïkus.


Il laisse derrière lui une œuvre considérable, comprenant des peintures de paysages lors de ses voyages, des croquis rapides d’instants fugaces, des illustrations de mode, des maquettes de disques et de CD, ainsi que des cartes postales qu’il réalisait souvent à titre privé. Ces œuvres conservent toute leur vitalité et suscitent encore aujourd’hui une impression de fraîcheur, voire de surprise.


« Depuis que j’ai été sauvé par les effets de “mon premier voyage autour du monde sans argent après la guerre”, j’ai vécu au jour le jour jusqu’à mes 83 ans. L’âge est-il un obstacle ? Non, il est même plutôt utile. Quand je me heurte à un mur, je n’abandonne pas : je tourne à gauche ou à droite et j’avance. »


Nagao illustra aussi les aventures de Sherlock Holmes voir ici

Seijun Suzuki: La trilogie Taishô

L’ère Taishô, un rêve vaporeux

La trilogie de Seijun Suzuki se caractérise par la récurrence de figures, de situations et de motifs obsédants. Le personnage principal est toujours un artiste plongé dans le monde fantasmatique de sa propre création. Dans Mélodie Tzigane, un écrivain est hanté par l’esprit maléfique d’un collègue suicidé. Dans Brumes de Chaleur, un dramaturge assiste à une représentation d’enfants fantômes. Dans Yumeji, un peintre libertin est abusé par des créatures de l’au-delà. C’est à l’imagination des artistes de Taishô que Suzuki rend hommage mais aussi à leurs muses et modèles. 

Goyo Hashiguchi (1920)
Guidé par des femmes surnaturelles, évoluant entre le rêve et la réalité, les héros se retrouvent également aux prises avec des doppelgangers. Alors que le Japon s’industrialise et adopte un mode de vie occidental, ces doubles ténébreux et violents rappellent la part sauvage et anarchique du Japon des temps anciens. Enfin, il y a l’attraction quasi amoureuse du Japon pour l’Occident. Dans la trilogie Taishô, ce pays rêvé est l’Allemagne qui représente la culture européenne. Mélodie Tzigane l’évoque par son titre original Zigeunerweisen, Brumes de Chaleur par le personnage de l’épouse allemande d’un aristocrate et Yumeji par l’apparition mystérieuse de dessins de Gustav Klimt et Egon Schiele. L’Allemagne est désigné comme le doppelganger du Japon : l’ère Taishô et l’époque de Weimar sont contemporains, et les deux pays seront unis par un même destin tragique lors de la deuxième guerre mondiale.

L’ère Taishô trouve son origine dans un incident diplomatique survenu 59 ans auparavant. En 1853, le commodore Perry, commissionné par les USA pour ouvrir les routes commerciales, poste ses navires dans la baie de Tokyo. Devant le refus du Shôgun de lui ouvrir le port, il menace de bombarder la ville. De force, le Japon quitte son isolationnisme. La crise entraîne une période de guerre civile entre les partisans de l’ouverture et le clan Tokugawa qui gouverne le pays depuis 1603. En 1868, les Tokugawa abdiquent et l’Empereur est remis au centre du pouvoir. C’est le début de l’ère Meiji (1868-1912) pendant laquelle, tout en renforçant leur identité nationale à travers la figure de l’Empereur, le pays va entretenir des relations économiques et culturelles de plus en plus étroites avec l’Occident. L’ère Taishô en constituera l’apogée : la passion du Japon pour l’Occident s’accompagne d’une profonde et exaltante révolution des mœurs.

Comprise entre 1912 et 1926, cette ère correspond au règne de l’Empereur Tennô Taishô (1872-1926). En 1919, le Japon fait partie des grandes puissances mondiales. Le pays connait une industrialisation rapide avec la création d’usines et de chantiers navals et se dote d’un réseau de chemin de fer qui, aujourd’hui encore, est un des mieux conçus au monde. La classe ouvrière naissante amène la formation de mouvements socialistes et anarchistes. De nouveaux auteurs écrivent cette modernité même si certains regrettent le Japon secret des ruelles d’Edo. Ils ont pour noms Ryûnosuke Akutagawa, Osamu Dazai, Junichirô Tanizaki ou encore Kafû Nagai. 

Publicité pour la boisson calpis (1926)

Boutique de kimono Mitsukoshi (1914)
Affiche de Sugiura Hisui 

Dans les cabarets et dancings, le jazz et le charleston rythment cette nouvelle joie de vivre, de créer mais aussi d’aimer. La geisha, image traditionnelle de la séduction est concurrencée par un type de femme inédit, libéré du carcan féodal. Sous les traits de la jeune Naomi, Tanizaki décrit cette Japonaise « occidentalisée » dans Un amour insensé (1924). Nommée modern girl ou moga, elle s’adonne aux bains de mer, et dévoile ses jambes dans des maillots à une pièce. S’inspirant des garçonnes françaises et des flappers américaines, les moga se coupent les cheveux, les frisent, et portent des chapeaux cloches, des robes de soie légères ou des kimonos fantaisie. Les hommes abandonnent eux-aussi leurs kimonos pour des ensembles européens et la mode du chapeau melon fait fureur. Les intellectuels se passionnent pour le Surréalisme, la Psychanalyse et mènent des recherches sur la sexualité. 

Cette exaltation connait un premier coup d’arrêt le 1er septembre 1923 avec l’une des grandes tragédies du siècle : le tremblement de terre du Kantô qui fait 105 385 morts et détruit 570.000 bâtiments. Mais, signe de la puissance industrielle du pays et de sa vitalité, la reconstruction rapide de Tôkyô entraîne l’émergence d’une intense vie nocturne et d’un hédonisme accru. La mégalopole de néons et d’écrans géants que l’on connait aujourd’hui naît de cette catastrophe qui restructure la ville et ses lieux de plaisirs. Comme l’écrit Miyako Slocombe : « A travers le développement d’une ville moderne qui se construit à grande vitesse, avec ses cafés, dance halls, bars, grands magasins, parcs d’attraction, salles de cinéma et de spectacles, les classes populaires s’approprient le monde de la nuit.* » 

Le cinéma fait partie de cette nouvelle vie urbaine et les Japonais frémissent aux films de fantômes, revivent les exploits des samouraïs, pleurent aux mélodrames et découvrent les premières œuvres d’Ozu et Mizoguchi. Tanizaki se lance dans l’écriture de scénarios, et Teinosuke Kinugasa, sur une idée de Kawabata, tourne Une page folle (1926), le premier film d’avant-garde japonais.

Dans Chronique d’Asakusa (1930) Kawabata décrit l’énergie folle des premières années de l’ère Shôwa (1926-1989) : « Erotisme, absurdité, vitesse, humour de bande dessinée d’actualité, chansons de jazz et jambes de femmes… » 

Le terme à la mode est « eroguro nonsensu », contraction d’érotique, grotesque et nonsensique. Le maître de l’eroguro est Edogawa Ranpo auteur de La Bête aveugle (1931) et du Lézard noir (1934) et son génie tourmenté Yumeno Kyusaku avec son roman labyrinthe Dogra Magra (1935). Cette forme particulière de récits policiers et d’horreur est peuplée de créatures difformes autant physiquement que moralement, animés par le démon de la perversité, commettant des crimes baroques et fomentant d’odieux complots sexuels. Dans La Chenille (1929), le plus célèbre texte de Ranpo, un soldat amputé des quatre membres, muet et sourd est dominé par sa femme qui le transforme en une sorte d’animal domestique sexuel. 

Edogawa Ranpo et Mishima s’amusant à un jeu d’oracle (1958)

Proches de l’Expressionnisme et du Cabinet du docteur Caligari, ces auteurs décrivent un monde détraqué, anamorphose d’un Japon belliqueux bientôt livré aux démons du fascisme. Seijun Suzuki va puiser dans le courant eroguro ses images les plus dérangeantes et ses personnages troubles comme le diabolique Nakasago de Mélodie Tzigane. L’ère Taishô, dans l’histoire du Japon, est un rêve vaporeux et fugace qui s’évanouira dans l’Enfer de la Seconde guerre mondiale, un « théâtre des brumes de chaleur » où les poètes, peintres et écrivains ont pu déployer leurs sortilèges. 

* Miyako Slocombe, ‘’Illustre descendance, les adaptations d’Edogawa Ranpo’’ in Edogawa Ranpo, Les méandres du roman policier au Japon. Ed. Le lézard noir, 2018.

Mélodie Tzigane (1980) : une amitié maléfique

Premier volet de la trilogie Taishô, Mélodie Tzigane restitue l’esprit des années folles japonaises en adaptant un récit du maître de l’étrange Hyakken Uchida (1889-1971). Pour les cinéphiles, il est d’abord le vieux professeur excentrique fêté par ses élèves dans Madadayo (1993), le dernier film d’Akira Kurosawa. Sa spécialité est la forme courte, qu’il s’agisse de haïkus, de nouvelles ou d’observations*. Ses récits fantastiques n’empruntent pas au folklore mais s’inspirent de ses rêves et de la psychanalyse. Elles sont peuplées de femmes mystérieuses, de doppelgangers et se déroulent dans des paysages sinistres et hallucinés. Leur absence de chute plonge le lecteur dans un état d’angoissante indécision. Loin des explosions colorées de ses productions Nikkatsu, la mise en scène de Suzuki est ici d’un calme trompeur. Pourtant, à la façon des films de David Lynch, la traversée du couloir obscur d’un appartement peut sembler sans fin et les timides épouses sourire comme des renardes démoniaques. 

Mélodie Tzigane adapte Airs bohémiens (1948), publié en France dans Anthologie de nouvelles japonaises contemporaines (Gallimard). L’écrivain Aochi est le témoin de la folie de son collègue Nakasago soupçonné de meurtre. Après la mort de son épouse, Nakasago épouse une geisha mais, hanté par ses démons, finit par se suicider. La veuve, de plus en plus fantomatique, rend tous les soirs visite à Aochi pour lui réclamer les objets empruntés à Nakasago, et en particulier le 78 tours d’Airs bohémiens (1878) du violoniste Pablo de Sarasate. L’enregistrement a ceci d’unique que la voix du musicien s’y fait entendre. L’écrivain s’aperçoit que Nakasago poursuit son emprise sur sa famille même après sa mort. 

Aochi et Nakasago sont comme Docteur Jekyll et Mister Hyde l’un exprimant les pulsions refoulées de l’autre. Suzuki étend le thème du double à la culture de l’ère Taishô : alors qu’Aochi a adopté l’habit occidental, Nakasago ressemble à un poète vagabond de l’ère Meiji en kimono débraillé, portant la barbe et les cheveux longs. Deux conceptions sociales de l’artiste s’opposent : l’écrivain bourgeois enseignant à l’université et l’artiste bohème, alcoolique et libertin. Suzuki a pris modèle sur ses contemporains Ryûnosuke Akutagawa (auteur de la nouvelle Rashômon) et Osamu Dazai (la déchéance de l’homme), qui avaient décidé d’expérimenter un mode de vie décadent de drogue et de sexe. Comme dans Brumes de Chaleur et Yumeji, cette créature déchaînée est interprétée par Yoshio Harada, acteur excentrique que l’on retrouve aussi bien dans des polars et des films de sabre que chez le cinéaste d’avant-garde Shûji Terayama. Ce personnage étrange et dangereux est atteint d’une déviance particulière : il est excité par les os, ne cesse de toucher ceux de ses maîtresses à travers leur peau et faire jouer leurs articulations. Véritable vampire, il convoite même l’ossature d’Aochi. Nakasago est une figure typique du courant eroguro et c’est dans un monde trouble de perversions sexuelles qu’il attire Aochi.

Ce dédoublement culturel est également perceptible dans le style de vie des deux écrivains. La maison d’Aochi est meublée à l’occidental avec des rideaux, une table, une horloge et un phonographe. Son épouse est une moga qui porte les cheveux courts à la mode de Louise Brooks. La maison de l’écrivain « décadent » est en revanche typiquement japonaise : tables basses, parois coulissantes et tatamis recouvrant le sol. De cette dichotomie nait l’étrangeté et le fantastique. Lorsque Nakasago, pour abuser de l’épouse d’Aochi, surgit dans leur intérieur cossu, il ressemble au démon lubrique d’une estampe érotique. Sa femme venant réclamer les objets empruntés par Aochi se conduit comme un fantôme, un de ces yurei, pâle et aux plaintes lugubres, qui hantaient en kimono les étangs et les temples de l’ère Edo. L’enfant de Nakasago ressemble à ces poupées de petites filles exposées dans les temples et qui sont aussi jolies qu’inquiétantes. Si elle est possédée par le spectre de son père c’est parce que ce Japon modernisé demeure hanté par les maléfices des ères Edo et Meiji. 

Loin de l’effervescence urbaine qui est une caractéristique de l’ère Taishô, Suzuki fait évoluer ses personnages dans une nature ténébreuse et mystique de forêts, de sentiers, de plages et de grottes. Nakasago semble faire corps avec ces paysages sauvages, comme un esprit anarchique et ancestral résistant à l’industrialisation du Japon et à l’emprise des idéologies militaristes et capitalistes. Un des décors les plus spectaculaires est ce chemin qui semble creusé dans la roche. C’est là qu’Aochi rencontre régulièrement l’épouse spectrale de ce dernier.  Tout l’art de Suzuki est de relier subtilement le monde des vivants à celui des esprits. 

*Les nouvelles fantastiques de Hyakken Uchida ont été traduites en France sous le titre Au-delà et Entrée triomphale dans Port Arthur (Les Belles lettres).

Seijun Suzuki et Yoshio Harada 

Brumes de Chaleur (1981) : le théâtre des spectres

Dans la ville de Kanazawa, le dramaturge Matsuzaki (Yusaku Matsuda) multiplie les rencontres avec des beautés mystérieuses. L’une d’entre elle, qu’il croise dans un sanctuaire, pourrait-être l’épouse de son mécène, l’artistocrate décadent Tamawaki. Pourtant celui-ci est déjà marié à une Allemande, qu’il habille à la japonaise, ainsi qu’à une autre en train d’agoniser dans un hôpital. Lesquelles de ses trois épouses sont vivantes ou sont des spectres ? Dans un monde de cauchemar n’ayant pas plus de consistance que le brouillard, Matsuzaki est attiré par l’aristocrate jaloux dans une série de pièges mortels. 

Le titre original Kagero-za signifie « théâtre des brumes de chaleur », du nom de l’étrange salle de spectacle que l’on découvre à la fin du film.  Après l’écrivain de Mélodie Tzigane et avant le peintre de Yumeji, Suzuki aborde une nouvelle discipline artistique en prenant un dramaturge pour héros. Le film s’inspire des écrits de Kyôka Izumi (1973-1939), l’un des auteurs phares du théâtre Shinpa (nouvelle école) fondé en 1880. Tout en s’éloignant de la tradition japonaise, en adaptant par exemple Le Comte de Monte-Cristo, le théâtre Shinpa conservait certains éléments du Kabuki comme les onnagata, ces acteurs interprétant les personnages féminins. Ce mélange entre thèmes contemporains et codes traditionnels confère à Brumes de Chaleur toute sa dimension insolite et les personnages occidentalisés sont tourmentés par des femmes fantômes venant tout droit de l’ère Edo. S’il a abordé tous les genres, Kyôka Izumi est surtout célèbre pour ses contes d’épouvantes gothiques. On croise sur la scène du Théâtre des brumes de chaleur des fantômes amoureux comme yuki-onna la femme des neiges et des Yokaïs, comme l’ombrelle cyclope, la femme au long cou, et surtout le kappa, mélange de singe, de perroquet et de tortue. Retrouvant la naïveté magique du Kabuki, Suzuki fait s’envoler les fantômes sans rien dissimuler des filins qui les soutiennent. 

Cette théâtralité assumée est étendue à l’ensemble du film tout en travestissements et trompe-l’œil. La femme allemande de l’aristocrate japonais est habillée en kimono et coiffée d’un lourd chignon. Cependant, le personnage est interprété par une actrice japonaise aux lentilles de contact bleus et à la perruque dorée. Au cours d’une réception, l’aristocrate se déguise en sa propre épouse en usant des mêmes artifices. Qui y-a-t-il derrière les apparences sinon d’autres apparences ? Le compagnon anarchiste de Matsuzaki lui montre des statuettes de théâtre Nô, et en particulier celle de Ko-omote, la jeune fille naïve aux joues rondes. Par une ouverture sous les pieds de la statuette, le dramaturge découvre une autre sculpture mais cette fois pornographique. Quels péchés et perversions dissimulent ces femmes hors du temps, en kimonos rouges et au visage recouvert de fard blanc ? 

Le film lui-même ne se déroule-t-il pas entièrement dans l’imagination fébrile de Matsuzaki à la recherche d’une nouvelle pièce ? Les paysages naïfs des toiles peintes du Théâtre des brumes de chaleur, laissent place aux terrifiants muzan-e, ces estampes sanguinolentes dont Tsukioka Yoshitoshi (1839-1892) fut le spécialiste : des femmes décapitées sont suspendus par les pieds et des samouraïs arrachent la peau du visage de leurs victimes. Avec Brumes de Chaleur, Suzuki offre sa vision de l’ère Taishô : un théâtre enfantin, érotique et cruel, où le Marquis de Sade n’aurait pas été dépaysé. 

Yumeji (1991) : l’homme qui peignait les femmes

Le dernier volet de la trilogie Taishô est consacrée au peintre Takehisa Yumeji (1884-1934). Pour incarner l’artiste, Suzuki a choisi le rockeur Kenji Sawada, personnalité fantasque des années 70, que l’on pourrait définir comme un croisement entre Patrick Juvet et Bryan Ferry. Ce dandy efféminé, amateur de tenues flamboyantes, campe à la perfection ce Don Juan velléitaire et rêveur, tourmenté par de belles femmes fantômes. 
Takehisa Yumeji est devenu célèbre pendant les ères Taishô et Shôwa grâce à un genre particulier :  les bijin-ga ou « représentations de belles femmes ». Celles-ci pouvaient être des actrices, des courtisanes, mais aussi des anonymes à la beauté remarquable. Pendant l’ère Edo, les estampes de bijin furent une manne providentielle pour des artistes comme Utamaro ou Hokusai en marge de leurs peintures plus ambitieuses. L’artiste popularisa un certain type de femmes au visage mince, aux grands yeux mélancoliques et au long cou, passées à la postérité sous le nom de « modèles Yumeji ».

S’il a parfois représenté les moga en vêtements occidentaux, son type favori est une beauté hors du temps vêtue d’un kimono simple à rayures, et portant de lourds chignons. Rejetant l’élite artistique, Yumeji publiait ses peintures dans des magazines ou les commercialisait sous forme de cartes postales. C’est dans cette activité d’artiste populaire qu’il faut chercher l’intérêt du cinéaste pour le peintre. Suzuki effectua la majeure partie de sa carrière au sein du grand studio Nikkatsu où ses pairs étaient considérés comme des salariés. Comme Yumeji spécialiste des bijin, il était un cinéaste de « genre », œuvrant principalement dans le film de yakuzas. Loin de le limiter, ces contraintes lui donnèrent l’énergie de construire une œuvre unique, digne des plus grands formalistes comme Michael Powell ou Douglas Sirk. Ce qui aurait pu n’être que de simples films d’action devenaient sous sa caméra des œuvres baroques, ironiques et raffinées adorées par les étudiants et l’avant-garde. Son goût pour les éclairages monochromes et les couleurs primaires, comme le complet bleu du Vagabond de Tokyo, font également de Suzuki un cinéaste à la sensibilité de peintre. 
Yumeji menait une vie romanesque, multipliant les conquêtes qui étaient aussi ses modèles, voyageant aux USA et en Allemagne où il découvrit le Bauhaus. Socialiste, il était l’observateur désabusé d’un pays sombrant dans un militarisme auquel il ne pouvait opposer que les rêveries de ses bijin.  Suzuki base son récit sur un séjour du peintre dans la ville de Kanazawa au début des années 20. Dans cette région qu’on appelle aussi les Alpes japonaises, le peintre attendant sa maîtresse Hikono Kasai, se retrouve pris dans une intrigue complexe entre une séduisante veuve, son mari fantôme et l’assassin de ce dernier. 

Il ne s’agit pas à proprement parler d’un biopic mais d’une fantaisie inspirée par son univers pictural. Dans l’ouverture onirique du film, Yumeji tente d’attraper des balles multicolores puis est subjugué par une femme énigmatique au sommet d’un arbre.
Suzuki le présente comme un homme hors de son époque, un peintre vagabond hanté par la couleur et les femmes. A la différence des biopics où l’on voit les artistes exécuter leurs œuvres les plus célèbres, seule la peinture de Tatsuta-hime (1931), la princesse de l’automne, apparaît dans les dernières minutes. En revanche les influences du peintre comme les dessins Aubrey Beardsley, Egon Schiele ou Klimt apparaissent fantomatiquement. Yumeji est obsédé par l’idée de ne jamais parvenir à atteindre la beauté parfaite. 

Alors que chaque femme qu’il rencontre est un « modèle de Yumeji », il ne cesse de les fuir et d’être attiré par des figures fantomatiques. Suzuki fait traverser un univers pictural par son héros, allant jusqu’à superposer au monde réel des décors peints sur des plaques de verre. La peinture, ses couleurs et ses matières sont l’essence même de la réalité et tout le film montre le parcours de Yumeji pour parvenir à la capturer.  

Réflexion sur l’art visuel la création, Yumeji apporte un précieux éclairage sur le cinéma de Seijun Suzuki. Comparés aux films plus documentaires et didactiques de la Nouvelle vague japonaise, ses opéras yakuzas pour la Nikkatsu semblaient détachés de tout réalisme. Pourtant, ils demeurent aujourd’hui la plus juste représentation de l’esprit révolté et de l’effervescence artistique des sixties japonaises. 

Une belle époque

Entretien avec Patrick Honnoré, traducteur du recueil Au-delà et Entrée triomphale dans Port-Arthur  de Hyakken Uchida. 


Quelle est l’importance de l’ère Taishô dans l’histoire japonaise ?

C’est une époque charnière. Quand on s’intéresse au Japon, ce n’est jamais la période qui est mise en avant. On parle plus souvent de l’ouverture à l’occident de la fin du XIXe siècle (ère Meiji) ou du nationalisme de l’avant-guerre (début de Shôwa). On oublie qu’au milieu, il y a eu cette période fantastique qui commence en 1912 et se termine en 1926. C’est le seul moment où le Japon a rêvé la démocratie et la modernité autant politique que culturelle. Il y a même eu quelques gouvernants progressistes. Tout ça a été éliminé par le destin et par l’action d’autres forces souterraines : le tremblement de terre du Kantô, la guerre avec la Chine, le nationalisme et l’assassinat du premier ministre Tsuyoshi Inukai. Très vite, on passe ensuite à l’avant-guerre. Pendant cette période, l’import des avant-gardes culturelles commencé sous Meiji devient très importante. J’ai traduit plusieurs auteurs de cette époque et c’est étonnant de voir qu’ils connaissaient le Surréalisme, la psychanalyse ou Kafka, presque en temps réel, avant même que ces mouvements soient connus du grand public en Europe. Les peintres, les écrivains et les musiciens, intégraient dans leur travail créatif des choses qui étaient toutes récentes, voire encore en cours d’élaboration en Europe. Littérairement on voit assez bien comment des concepts comme la psychologie des profondeurs, Freud et Jung ont eu de l’influence. Les artistes japonais trouvaient cela intéressant parce que c’était moderne en Europe, mais cela renvoyait aussi à un fond très ancien. Des tendances déjà présentes dans la culture japonaise rencontraient des courants d’avant-garde venus d’Europe. Ce passage entre l’Europe et le Japon s’effectuait beaucoup par les services culturels des ambassades. Il faut se souvenir qu’en 1922, l’Ambassadeur de France à Tokyo s’appelle Paul Claudel. Il y avait des échanges dans l’élite administrative et culturelle. 

Qui est Hyakken Uchida dont Seijun Suzuki a adapté Mélodie Tzigane ?

Hyakken était à la base un élève de Natsume Sôseki (auteur de Je Suis un chat). Sa discipline était l’allemand, qu’il a enseigné pendant plusieurs années dans des académies militaires, puis à la faculté de droit de l’université Hôsei à Tokyo. 


L’écrivain de Mélodie Tzigane travaille lui-aussi dans une académie militaire.

Dans le film, le personnage d’Aochi est très influencé par Hyakken. Dans la plupart de ses nouvelles, on retrouve ce type de personnage, sous différents noms, sans être strictement autobiographique. Ou alors des personnages ressemblent à ses amis. Dans le cercle de Sôseki, il y avait aussi Akutagawa, l’auteur de la nouvelle Rashômon adaptée par Kurosawa. Ils sont de la même génération bien qu’Akutagawa se soit suicidé à 35 ans en 1927. Nakasago, l’autre personnage de Mélodie Tzigane, lui ressemble beaucoup. 

Quelle est la place de Hyakken Uchida dans la littérature japonaise ? 

Bien qu’il soit très peu traduit chez nous, au Japon c’est un auteur majeur. Dans les années 90, lorsqu’on demandait aux gens évoluant dans le domaine culturel qui était leur auteur préféré, Hyakken était très souvent cité. C’est encore le cas aujourd’hui. Parmi les écrivains de la génération actuelle qui se reconnaissent dans Hyakken, le plus connu est Haruki Murakami. C’est Hyakken qui lui a permis d’écrire sur la psychologie des profondeurs ou les rêves. Il est aimé parce que c’est l’anarchiste qui sommeille dans le cœur de tous les Japonais. Il a refusé d’entrer à l’Académie des beaux-arts japonais, l’équivalent de l’académie française, sans donner d’autre raison que « Je ne veux pas parce que je ne veux pas ». A la différence de Sôseki, il n’a pas eu de disciples, par individualisme. Il refusait d’entrer dans le système. En revanche, il empruntait sans cesse de l’argent autour de lui pour entretenir des maîtresses et des geishas, alors que son père avait déjà ruiné sa famille. Ses amis disaient de lui qu’il avait élevé la méthode de taper des sous au rang des beaux-arts. C’était toujours pour des choses inutiles. Il était par exemple, comme bien des Japonais, un grand fan des trains. Un jour, il décide de faire un voyage à Osaka. Pourquoi Osaka ? Pour rien, juste pour prendre le train. Evidemment il n’a pas le début du prix du billet alors il fait le tour du quartier pour taper les gens, alors qu’il n’en a absolument pas besoin. Il en tirera un livre mais à ce moment-là ce n’est pas ça qui compte. Je crois que les Japonais adorent ça : ils sont incapables de le faire mais ils adoreraient le faire. Dans l’idée de Suzuki de faire un film d’après Hyakken, il y a un peu de ce personnage-là. 

Hyakken était-il lui-aussi influencé par la pensée occidentale ? 

Avec un peu d’humour, on peut dire que tous les écrivains de la génération de Hyakken ont été influencés par la littérature française, russe, anglaise ou allemande, sauf Hyakken. Ils expérimentaient différents types d’écritures venus d’Occident pour les intégrer à la littérature japonaise. Hyakken était dans un autre état d’esprit : il fait preuve d’une maîtrise totale de son style. Au point que Mishima le considérait comme le plus grand styliste de la littérature japonaise du XXe siècle. Il était professeur d’allemand, connaissait Kafka, mais ne se posait pas ce genre de question. Il n’était pas réactionnaire mais il résistait à certaines choses modernes. Lorsqu’il y a eu une réforme orthographique, après la guerre pour que l’écriture japonaise corresponde à la prononciation contemporaine, il a refusé de s’y plier. 

Quelles sont les différences entre Hyakken et Kyôka Izumi dont est tiré Brumes de Chaleur, le second film de la trilogie ?

Kyôka Izumi est un très grand écrivain connu pour ses récits d’épouvante. Mais chez Hyakken, ce qui fait peur ou est inconnu renvoie à l’intériorité du narrateur. Ce que celui-ci voit comme des objets, des personnes ou des paysages, fait partie de lui. Chez Kyôka, il s’agit d’un fantastique « folklorique » purement japonais : les spectres se retournent avec un sourire fendu jusqu’aux oreilles ou n’ont pas de visage. Si on raconte ces histoires aux Européens ils disent « et alors ? » mais les Japonais n’en dorment pas pendant trois jours. Kyôka puisait dans la mythologie japonaise ancienne, les fantômes et le Kabuki. Hyakken ne cherche pas forcément à faire peur, son univers est plus intérieur, et par voie de conséquence, plus porté vers le comique. 


 

Le dernier volet de la trilogie est consacré au peintre Yumeji.

Yumeji est un scénario original de Suzuki basé sur la vie d’un personnage réel. Je suis toujours étonné que les gens qui étudient l’art japonais le connaissent si peu. Je pense que c’est le destin de l’ère Taishô. Les chercheurs connaissent le moyen-âge de Hokusai ou la modernité de Tarô Okamoto mais ignorent cette période où pourtant tout s’est passé. D’une certaine façon Yumeji me fait penser à Modigliani pour les femmes au long cou, leurs longs visages, et cette ambiance nostalgique. Il fait partie de ces personnalités dont l’identité japonaise est totale et qui pensent qu’ils ont les moyens artistiques d’intégrer des éléments extérieurs. Ils sont des dandys d’inspiration européenne et en même temps leur manière d’être existe de tout temps au Japon. 

Yumeji (lunettes) et sa maîtresse Oha

Yumeji aime les femmes comme les grands amoureux de la tradition japonaise de l’amour, mais cherche un modèle de femme moderne. A son époque, il y a les moga (modern girls) qui portaient des jupes ou des bobs mais elles n’ont pas la profondeur suffisante pour donner lieu à un tableau. Il les représente alors en kimono, ce qui vient de son esthétique et de son éducation. Il a encore pour modèle les geishas de l’époque précédente : des femmes qu’il faut payer pour écouter leur conversation, leur musique et jouer au jeu de la séduction. Les femmes de Yumeji sont à la charnière entre celles de l’ère Meiji et celles de Taishô. Ce qui est un point commun avec celles de Hyakken, d’ailleurs.

La trilogie Taisho peut être commandée chez Eurozoom ici


Rina Yoshioka : les mystérieuses femmes de l’ère Showa

Comme j’en ai parlé dans mon billet précédent, « Fantômes d’une exposition fantôme », mon séjour à Tokyo à la fin mars 2025, fut également marqué par le sentiment que le Golden Gai perdait son âme, devenant un quartier de bars comme il y en a partout dans le monde, où des touristes gueulards viennent s’ivrogner sans rien comprendre à son esprit. Un peu comme si le Champion, l’infect bar-karaoké philippin qui autrefois drainait les Américains et Australiens avait fini par gangréner tout le quartier. Car le Golden Gai, ce n’est pas seulement de l’alcool mais l’un des foyers de l’underground japonais et toute une culture de cinéma, de musiques, de théâtre et de dessins. C’est un lieu qui s’apprivoise avec délicatesse, et il faut y entrer comme un chat. 
Bref, pour me consoler et retrouver l’esprit éternel du Golden Gai, je suis allé rendre visite à mon artiste japonaise préférée, Rina Yoshioka, qui tenait une petite exposition à la galerie 888 Books à Nishihara. 
Ce fut un plaisir de la retrouver et découvrir ses nouvelles œuvres. Rina peint des toiles mais aussi conçoit des objets uniques tels de faux magazines érotiques de l’ère Showa (1926-1989, mais désignant surtout les années 1960-1970) ou des disques de enka imaginaires, ce blues japonais tant prisé par les hôtesses de bar et les yakuzas. 
Ses dernières créations sont des cuillères à riz, décorés de ses personnages favoris, filles de bar, salarymen joviaux, bad girls, et gangsters. 
Et il y a toujours ses peintures de yurei, séduisantes femmes-chats ou serpents qui me font tant rêver. 
L’une de mes préférées représente un jeune fille pendant la fête traditionnelle du Setsubun, le 3 février. L’adorable ogresse a revêtu le costume d’un « Oni », un de ces esprits maléfiques que l’on fait fuir en jetant des haricots de soja et en criant « Oni wa soto ! Fuku wa uchi ! », c’est-à-dire « Dehors les démons ! Dedans le bonheur ! »
Peut-être le rituel devrait-il être accompli au Golden Gai : jeter des haricots sur les touristes les plus mal élevés en hurlant « Dehors les démons ! Dedans le bonheur ! » Ce qui est censé marquer l’entrée du printemps.

Voici comment Rina décrit son exposition

Le nouveau monde des femmes

Cette exposition dépeint des femmes animées par l’esprit de l’ère Showa, et vivant en harmonie. Je mets en scène des femmes évoluant dans un monde où le présent de l’ère Reiwa (l’ère actuelle commencée en 2019) côtoie en parallèle celui de l’ère ShowaJe trouve l’époque actuelle étouffante et très conventionnelle. En tant que femme vivant à notre époque, je ne peux pas me contenter d’une nostalgie réconfortante inspirée par le boom rétro de l’ère Showa, mais plutôt dépeindre un nouvel univers féminin mêlant les influences des époques Showa et Reiwa.
Mes autres billets sur l’art de Rina ici

 

Tokyo, mars 2025 : fantômes d’une exposition fantôme

Avant de passer à 2026, il est temps de régler son compte à cette année maudite. 

Jadis les choses se dégradaient plus au moins lentement ; maintenant, avec l’effrayante rapidité de notre époque, elles disparaissent purement et simplement. J’en ai fait l’expérience avec une expo sur laquelle je travaillais depuis plus de deux ans et qui, en juillet, trois mois avant son ouverture a été annulée par son commanditaire, la structure en charge du Grand Palais Immersif. 

Il s’agissait d’une nouvelle exposition sur les fantômes d’Asie qui cette fois aurait été composée de projections, de théâtres d’ombres, dans des couloirs de métro hantés et de maisons d’Edo. Le but était de créer une attraction de maison hantée japonaise (Yūrei-ya) terrifiante et poétique. La raison de l’annulation : le projet était, parait-il, trop effrayant pour un public familial et d’enfants. En quoi une exposition sur les fantômes asiatiques ne devrait pas être effrayante et serait destinée à des enfants ? Je vous laisse juge. Une réflexion quand même : certaines puissances financières au lieu de s’investir dans la création, et de prendre des risques, préfèrent détruire des projets sur lesquels une dizaine d’artistes étaient en train de travailler.

Des films tournés à Tokyo en mars avec Charles Carcopino et Constant Voisin, il ne reste que  quelques photos. Je ne sais pas ce qu’ils sont devenus, et j’en ferai sans doute des cauchemars pendant longtemps. Nous avions tourné avec le Dairakudakan, la mythique troupe de danse butô d’Akaji Maro. A part ces photos, demeure le souvenir de moments exceptionnels : voir les fantômes que j’avais imaginés prendre vie grâce aux géniaux danseurs du Dairakudakan. Ce fut une semaine de transe où dans le studio de Maro, nos journées ressemblaient à des séances de spiritismes. 

Laissez-moi vous présenter nos fantômes. 

Oiwa, la star des fantômes classiques 

Oiwa est interprété par Yang Jongye et maquillée par Maria Colarossi qui a parfaitement recréée la défiguration d’Oiwa, la pauvre joueuse de biwa rendue folle par son mari, Iemon le samouraï cruel. 

Tomoko Miura, la collégienne spectrale du métro

Interprète : Yuka

Tomoko n’est pas rentrée chez elle après les cours, et jamais plus sa famille n’a entendu parler d’elle. Elle apparaît parfois à l’heure du dernier métro, dans les stations désertes de la banlieue de Tokyo, demandant son chemin aux usagers.

Rei Takahashi, le fantôme de l’institutrice

Interprète : Takakuwa Akiko

Alors qu’elle quittait l’école où elle enseigne, Rei Takahashi a été assassinée. Stalker ? Vengeance ? Meurtre sans mobile ? L’affaire n’a jamais été résolue. Plusieurs élèves ont déclaré avoir vu mademoiselle Takahashi errer en pleurant dans les couloirs de l’école. Elle aime les enfants mais elle leur fait peur, telle est la malédiction de l’institutrice.

Koji Tanaka, l’esprit vengeur du salaryman

Interprète Oda Naoya

Koji Tanaka est mort à son travail (karoshi), d’une crise cardiaque. Il hante depuis l’immeuble de son entreprise, apparaissant dans l’ascenseur, et les bureaux.


Akaji Maro

Et bien sûr Maro lui-même personnifiant les spectres des kaidan de l’ère Edo, ces terrifiantes histoires surnaturelles rapportées par Lafcadio Hearn.

Après les tournages, bien sûr les fantômes, démaquillés, se retrouvaient dans les restos et les petits bars de Golden gai.


La disparition de Golden Gai


Qu’en était-il d’ailleurs de Golden Gai, l’un de mes endroits préférés au monde, et mon inspiration depuis de nombreuses années ? Le moins qu’on puisse dire est que le quartier filait un mauvais coton. Bien sûr peu à peu, au fil de mes séjours, la ville fantôme était devenue un lieu touristique mais cette année pour la première fois, je voyais des guides avec leur petit fanion se déplacer dans les ruelles, entourés de grappes de voyageurs dégainant leur iPhone devant les fenêtres des bars du rez-de-chaussée, comme s’ils étaient au zoo. Certains jeunes serveur en rajoutaient par ailleurs dans la connerie, balançant de la musique débile pour faire consommer toute la nuit des Américains ou Australiens. Certes, les mama-san, dont le quotidien est précaire faisaient leur chiffre d’affaires mais jamais elles ne m’ont semblé si fatiguées et sans entrain. Je prenais des verres avec quelques amis, dont la délicieuse fan de manga d’horreur Chiemi, mais je désespérais de retrouver mon Golden Gai ténébreux.

Jusqu’au moment où par hasard, je tirais le rideau d’un bar sombre et lugubre où je pense n’être jamais entré. Un seul usager, et de petites bougies posées sur le comptoir pour seul éclairage. Quelques touristes passaient leur tête sous le rideau mais décampaient prestement. La serveuse était une belle jeune fille aux longs cheveux noirs, excessivement pâle. Pas de R’N’B comme dans les bars pour jeunes mais un envoûtant morceau de piano. Je demandais de quoi il s’agissait. « Morisu Rabelu » me répondit le joli spectre. Comprendre « Maurice Ravel ». Et soudain ses yeux se révulsèrent et elle fut saisie de tremblement comme si la musique la traversait.  Même si ce bar, comme tous les autres, ne faisait que quelques mètres carrés, il conservait l’ambiance unique de Golden Gai, tout comme l’éternelle photo d’Asakawa Maki, usée par la pluie, sur la porte de l’Utamaro. 

Theater of Life (1963) de Tadashi Sawashima

« Theater of Life » n’est pas un film sur le théâtre japonais, à moins que l’on considère le monde des yakuzas comme un théâtre, avec ces acteurs prisonniers des codes et des rituels : les présentations lyriques, les échanges de coupes de saké pour sceller une amitié, le respect absolu des chefs, les tatouages dévoilés avant le combat final, la mutilation du petit doigt pour laver un affront. Evidemment, tout cela est motivé par le fameux code d’honneur, d’inspiration confucéenne, poussant à des extrémités absurdes, comme cette règle voulant que si l’on est hébergé, ne serait-ce que pour une nuit, par un clan, on soit près à mourir pour lui. 

Il y a donc la vie, celle que vous et moi menons, et le « théâtre », le monde  des yakuzas où sont exacerbés, mais de façon stylisée, les conflits moraux. Le titre de la longue saga de Shiro Ozaki, dont seul le chapitre concernant le yakuza Hishakaku est adapté, renvoie probablement à Shakespeare et à la fameuse réplique de Comme il vous plaira:  « Le monde est un un théâtre et les hommes n’en sont que les acteurs. »   

La tragédie de ces hommes est de s’être enfermés volontairement dans des structures aliénantes qui ne leur procurent que de la souffrance. Nulle transcendance chez les yakuzas ; à peine peuvent-ils murmurer comme Ken Takakura « enfin je suis devenu un homme », alors qu’ils agonisent à l’issue d’un combat sacrificiel.  C’est pourquoi les films de yakuzas nous fascinent, car, comme le disait Chris Marker dans « Sans Soleil », même la douleur chez eux est ornée. Dans « Le Théâtre de la vie », qu’est-ce qui fait se fendiller cet univers à la masculinité crispée ? La femme bien sûr et l’amour. 

Hishakaku (Koji Tsuruta), séparé de sa compagne Otoyo (Yoshiko Sakuma) après plusieurs années de prison, ira la chercher jusqu’en Mandchourie. Durant son périple, il connaîtra l’amitié, la trahison et le pardon, fondera une famille, et deviendra lui-même chef de clan… Une vie écartelée entre l’honneur et les sentiments. Jamais dans un film d’action américain, un film noir ou un western on ne verra autant d’hommes pleurer. Car les yakuzas sont des sentimentaux, comme la « enka », ce déchirant blues japonais qui accompagne leurs sacrifices (ici par le grand chanteur Hideo Murata, également acteur dans le film). Et le public pleurait avec eux, composé d’étudiants engagés prêts à aller affronter les policiers, de salarymen du miracle économique, eux-mêmes dévoués à leurs chefs et s’épuisant pour eux. 

Parmi les spectateurs, des yakuzas venaient se resourcer à ce fameux « ninkyo », le code d’honneur chevaleresque, nostalgiques d’une époque valeureuse qui n’était pourtant qu’un songe. Car les yakuza-eiga ne sont que des fictions, des contes, de la propagande, commandés directement aux studios par des crapules parant de romantisme leurs exactions reposant sur la violence, l’extorsion et l’intimidation. Il est fort à parier que jamais un personnage de yakuza chevaleresque comme Hishakaku ait jamais existé. Selon le réalisateur Teruo Ishii, Noburo Ando, gangster devenu comédien, lui aurait déclaré à propos du modèle d’Hishakaku qu’il était « en fait un véritable salaud.»

Tadashi Sawashima pour ce premier film qui allait lancer la vague du ninkyo-eiga (plus de 200 films produits par la seule Toei) dote le genre d’une esthétique amoureusement conçue par les artisans du studio. Les petits quartiers ténébreux de Tokyo, à la fois urbains et campagnards, éclairés par la lune, ou les lanternes rouges des bordels. Ce monde en clair-obscur est par définition celui des yakuzas, à la lisière du crime et de la légalité. 

Le soin accordé aux décors et à l’« atmosphère » nous rappelle le réalisme poétique des années 30 de Marcel Carné et Grémillon, et l’on pourrait très bien imaginer Jean Gabin sortant de prison et allant jusqu’à Alger, dans la casbah, pour retrouver Mireille Balin devenue une épave dans un bouge à légionnaires.

On pense aussi à « Casque d’or » de Becker et à la lutte à mort de Manda et Leca pour une belle prostituée, exemple parfait de ninkyo-eiga français qui s’ignore, les apaches remplaçant les yakuzas. Comme dans le ninkyo partageant les bons yakuzas chevaleresque des mauvais, seulement avides d’argent et de puissance, Manda est un cœur pur qui ne croit qu’en l’amour et l’amitié, tandis que Leca est un truand embourgeoisé se donnant des airs « respectable » mais prêt à toutes les traitrises.

Ken Takakura et Koji Tsuruta, les deux piliers du ninkyo-eiga

Les yakuzas cinématographiques sont moins des personnages que des figures morales et esthétiques, comme le souligne leurs flamboyants tatouages. Alors oublions les vais yakuzas qui ne méritent que le mépris, et admirons le jeu magnifiquement stylisé de Ken Takakura, ses yeux toujours humblement baissés, sa voix basse mais chantante de bluesman, et la fureur qui le possède lors des combats, comme si l’encre de ses dessins lui brûlait la peau.

Les deux volets de « Theater of Life » sont édités par Roboto Films et peuvent-être commandés ici