Rina Yoshioka et la littérature surnaturelle de l’ère Shôwa


Comme vous le savez, Rina Yoshioka est mon artiste vivante préférée. Elle peint tout simplement ce Japon chaleureux et malicieux (plein de malice érotique également) que j’essaye de retrouver lors de mes voyages. Je ne pourrais pas visiter son exposition qui se tient en novembre mais j’ai adoré son affiche où l’on retrouve tout son humour et sa tendresse pour le petit peuple de Tokyo avec ses gentilles adolescentes et ces vieux messieurs aussi drôles et bienveillants que des chats.


Mais laissons Rina nous parler du monde des mini-livres avec ce texte écrit spécialement pour « Jours étranges à Tokyo ».

« Le thème de cette exposition personnelle est le « livre ». Les œuvres que j’ai peintes pour cette occasion, y compris l’illustration du visuel principal utilisé pour l’annonce, représentent des paysages où se trouve un « livre » ou un « magazine ». J’ai ensuite reproduit le livre que lit le personnage de chaque tableau sur une mini-toile au format carte postale.

La jeune fille et le monsieur sur l’illustration du visuel principal sont des personnes de notre époque contemporaine, en 2026. Le décor est un teishoku-ya (un restaurant de quartier traditionnel japonais servant des menus fixes). Même à notre époque, il reste encore un petit nombre de ces restaurants typiques au charme d’antan.

Le livre que lit la jeune fille fait partie d’une série de livres d’occultisme pour enfants, publiés au Japon lors du boom du paranormal dans les années 1970. Parmi les thèmes comme les « objets volants non identifiés », les « pouvoirs psychiques » ou les « yokai », elle est en train de lire un ouvrage intitulé « Le mystère des soucoupes volantes ». Près d’elle, on aperçoit aussi un livre intitulé « « Le grand livre des phénomènes ultra-mystérieux »», qui rassemble des histoires de fantômes.

Alors qu’aujourd’hui la plupart des gens ont les yeux rivés sur leur smartphone et que plus personne ne lit, cette jeune fille dévore un livre d’occultisme de l’ère Showa, même pendant son repas. Elle est totalement absorbée par le plaisir de la lecture. Le monsieur à côté d’elle la regarde avec surprise et joie. En effet, il ressent une grande nostalgie en voyant une lycéenne d’aujourd’hui plongée dans les mêmes livres d’occultisme de l’époque Showa qui le passionnaient tant lorsqu’il était enfant. C’est l’instant précis où un homme mûr et une lycéenne, qui n’auraient normalement aucun point commun, se retrouvent connectés grâce à un « livre ». »



Présentation officielle de l’exposition

Cette année, mon exposition personnelle à la librairie Kastori Shobo a pour thème le « livre ». J’avais très envie de proposer une exposition sur ce thème dans un lieu qui est lui-même une librairie.

Avant l’apparition des smartphones, il était tout à fait normal de croiser des gens en train de lire dans le train ou dans les cafés, alors qu’aujourd’hui, presque tout le monde regarde un écran. Je fais d’ailleurs partie de ces personnes qui lisent moins qu’avant et qui ne pourraient plus vivre sans leur smartphone. C’est précisément pour cela que l’objet « livre » m’est devenu si précieux et cher au cœur. Aimant le livre en tant qu’objet physique, j’ai voulu exprimer toute sa beauté à travers cette exposition.

Les peintures encadrées représentent des scènes de vie mettant en scène divers ouvrages. Les livres peints au sein de ces œuvres sont ensuite matérialisés sur de mini-toiles, donnant l’impression que les livres s’échappent des tableaux pour apparaître dans la réalité. J’espère que vous apprécierez cet univers de « mini-livres » sur mini-toiles.

« Mini Hon no Sekai-ten » (ミニ本の世界展 — L’exposition du monde des mini-livres), elle se tiendra à la célèbre librairie spécialisée Kastori Shobo située à Tokyo, dans le quartier de Yoshiwara (Taito-ku)

« Kastori Shobo est l’unique librairie du Japon spécialisée dans l’histoire des quartiers de plaisirs (Yuwaku). C’est précisément au sein de cet espace empreint de souvenirs et d’une douce mélancolie que l’atmosphère peinte par Rina Yoshioka entre en parfaite résonance pour toucher le cœur des visiteurs.

Découvrez le monde fascinant des « mini-livres », un univers chaleureux, empreint de nostalgie et revivant avec intensité sur de minuscules canevas. Que vous soyez amoureux des livres, désireux de vous plonger dans l’ambiance nocturne de l’ère Showa, ou curieux de découvrir le nouveau défi artistique de Rina Yoshioka, nous vous invitons chaleureusement à venir nous rendre visite dans le quartier historique de Yoshiwara, près d’Asakusa. »

• Dates : Du 21 au 29 novembre 2026 (Fermé le mardi 24 novembre).

• Horaires : De 12h00 à 18h00 (jusqu’à 17h00 le dernier jour).

• Lieu : Librairie Kastori Shobo (1F, 3-21-14 Senzoku, Taito-ku, Tokyo)

Site : Blog officiel de Kastori Shobo.



Mes autres billets sur l’art de Rina Yoshioka ici

Rina Yoshioka : les mystérieuses femmes de l’ère Showa

Comme j’en ai parlé dans mon billet précédent, « Fantômes d’une exposition fantôme », mon séjour à Tokyo à la fin mars 2025, fut également marqué par le sentiment que le Golden Gai perdait son âme, devenant un quartier de bars comme il y en a partout dans le monde, où des touristes gueulards viennent s’ivrogner sans rien comprendre à son esprit. Un peu comme si le Champion, l’infect bar-karaoké philippin qui autrefois drainait les Américains et Australiens avait fini par gangréner tout le quartier. Car le Golden Gai, ce n’est pas seulement de l’alcool mais l’un des foyers de l’underground japonais et toute une culture de cinéma, de musiques, de théâtre et de dessins. C’est un lieu qui s’apprivoise avec délicatesse, et il faut y entrer comme un chat. 
Bref, pour me consoler et retrouver l’esprit éternel du Golden Gai, je suis allé rendre visite à mon artiste japonaise préférée, Rina Yoshioka, qui tenait une petite exposition à la galerie 888 Books à Nishihara. 
Ce fut un plaisir de la retrouver et découvrir ses nouvelles œuvres. Rina peint des toiles mais aussi conçoit des objets uniques tels de faux magazines érotiques de l’ère Showa (1926-1989, mais désignant surtout les années 1960-1970) ou des disques de enka imaginaires, ce blues japonais tant prisé par les hôtesses de bar et les yakuzas. 
Ses dernières créations sont des cuillères à riz, décorés de ses personnages favoris, filles de bar, salarymen joviaux, bad girls, et gangsters. 
Et il y a toujours ses peintures de yurei, séduisantes femmes-chats ou serpents qui me font tant rêver. 
L’une de mes préférées représente un jeune fille pendant la fête traditionnelle du Setsubun, le 3 février. L’adorable ogresse a revêtu le costume d’un « Oni », un de ces esprits maléfiques que l’on fait fuir en jetant des haricots de soja et en criant « Oni wa soto ! Fuku wa uchi ! », c’est-à-dire « Dehors les démons ! Dedans le bonheur ! »
Peut-être le rituel devrait-il être accompli au Golden Gai : jeter des haricots sur les touristes les plus mal élevés en hurlant « Dehors les démons ! Dedans le bonheur ! » Ce qui est censé marquer l’entrée du printemps.

Voici comment Rina décrit son exposition

Le nouveau monde des femmes

Cette exposition dépeint des femmes animées par l’esprit de l’ère Showa, et vivant en harmonie. Je mets en scène des femmes évoluant dans un monde où le présent de l’ère Reiwa (l’ère actuelle commencée en 2019) côtoie en parallèle celui de l’ère ShowaJe trouve l’époque actuelle étouffante et très conventionnelle. En tant que femme vivant à notre époque, je ne peux pas me contenter d’une nostalgie réconfortante inspirée par le boom rétro de l’ère Showa, mais plutôt dépeindre un nouvel univers féminin mêlant les influences des époques Showa et Reiwa.
Mes autres billets sur l’art de Rina ici

 

Les chats de Rina Yoshioka

« Les chats du quartier », voilà une expression qui tend à disparaître dans nos villes françaises et particulièrement à Paris. Leurs derniers refuges sont les cimetières où ils peuvent encore chasser et compter sur leurs amis humains. Les Japonais ont parfaitement accepté ce que relate Catrine (Cat-rine ?) dans Je t’aime je t’aime de Resnais : à savoir que toute la civilisation humaine a été édifiée pour servir les chats. D’où peut-être que l’Occident, qui a oublié ce but primordial, soit complètement désorienté. Il y a donc des chats partout à Tokyo dès qu’on fait un pas de côté et qu’on s’aventure dans la vie parallèle des ruelles, des bars et des échoppes où se pratique le « commerce de l’eau ». Il y en a donc aussi dans les peintures de Rina Yoshioka. Ce sont de gros chats heureux d’être choyés par les mama-san, les hôtesses et les masseuses.

Devant les peintures de Rina, on pourrait dire comme dans a chanson Le Sud de Nino Ferrer : « Il ne manque rien. »

C’est tellement cool

Amis du soir

Une femme comme un chat 


Pourquoi aimez-vous dessiner des chats ?

Je pense que les chats sont les créatures les plus parfaites
qui existent en ce monde et qu’un paysage avec des chats devient un espace
heureux.

 

Pourquoi mettez-vous les chats en relation avec des jeunes
femmes, en particulier de l’ère Shôwa
.

Les chats sont pour moi le symbole d’une femme fantasque,
libre, indépendante et forte. Je les dessine toujours en bonne santé et
heureux.

 

Avez-vous un chat vous-même ?

Je ne peux pas avoir de chats chez moi, mais mon petit ami
en avait beaucoup chez lui. Grâce à lui, je suis aussi devenue une amoureuse
des chats. Il avait une chatte, Chi, qui est maintenant décédée. C’était un
chat écailles de tortues et c’est mon modèle.



Le site de Rina Yoshioka, ici

 


 

Les panneaux de films fantômes de Rina Yoshioka



  

Cette femme en imperméable, devant le rideau rouge sanglant d’un cinéma, je l’ai croisée bien souvent dans les peintures de Rina, nouvelle incarnation de « Naomi », sa figure fétiche tour à tout hôtesse de bar, femme au foyer ou effeuilleuse de cabaret. Naomi est bien sûr toujours belle et envoûtante mais elle semble prise dans la même gouache que les figures roses, haletantes et en sueur de ces affiches de l’ère Shôwa. Comme les filles des « panneaux de films fantômes », elle est destinée à être peu à peu délavée par la pluie et les nuits blanches, et s’évaporer à l’aube des années 80.

Cette magnifique peinture de Rina Yoshioka s’intitule « Devanture de cinéma »  (映画看板のある風景) et fait partie de son exposition solo « Panneaux de films fantômes » (幻の映画絵看板) à  la librairie Kastori * à Yoshiwara qui fut le mythique quartier des plaisirs d’Edo. Le blog de la librairie

*article sur Kastori Bookstore


Quelques photos de devantures de cinéma où l’on peut voir toute la précision documentaire du travail de Rina.




Les articles consacrés à Rina Yoshioka sont à retrouver ici


Abe Sada et moi

 

Abe Sada par Rina Yoshioka, peinture réalisée pour mon livre

Il y a un peu plus d’une quinzaine d’années, j’avais fait
partie d’un petit groupe de cinéphiles, ne se connaissant pas à l’origine mais qui,
par une étrange synchronicité, découvraient en même temps les films de Kôji
Wakamatsu. Les cassettes vidéo et les fichiers numériques s’échangeaient à
cette époque où seuls deux de ses films avaient été édités aux USA : Va, va deux fois vierge et L’Extase des anges qui possédaient la
particularité d’avoir ses bobines 3 et 4 inversées sur le DVD rendant le film
encore plus énigmatique. Par association, Wakamatsu m’avait entraîné vers un
autre cinéaste, célèbre en apparence mais dont la plupart des films étaient
invisibles : Nagisa Ôshima. La filmographie d’Ôshima dans les années 60
est une série de déflagration : outre Contes cruels de la jeunesse et L’Enterrement
du soleil
, je plongeais dans les austères et fascinants Nuit et brouillard au
Japon
et La Cérémonie, le déchaîné L’Obsédé en plein jour, les glaçants Le Petit
garçon
et La Pendaison, et surtout Le Journal du voleur de Shinjuku qui allait
occuper une place très particulière dans ma vie. J’y découvrais la puissance de l’underground
japonais et me mis à collecter tout ce que je pouvais sur Tadanori Yokoo, Juro
Kara, Simon Yotsuya ou Akaji Maro.  Le
Journal du voleur de Shinjuku
formait pour moi une trilogie informelle avec Les
Funérailles de roses
de Toshio Matsumoto et Premier amour, version infernale de
Susumu Hani, comme un portait éclaté de la jeunesse du Swinging Tokyo. Remonter
la filmographie d’Ôshima m’amena jusqu’à L’Empire des sens.  J’avais découvert le film à 20 ans et c’étaient
les premières images de sexe explicite que je voyais sur un grand écran. Je me
souvenais de la sensation presque hallucinatoire que m’avaient procurées certaines
scènes comme la fellation de Sada. L’impression d’être au-delà des images coulé
dans quelque chose de doux, chaud et humide dépassant la simple excitation
sexuelle. Ôshima faisait sentir l’amour de façon sensible. Le revoyant, chargé
de ses films des années soixante, j’y ai découvert encore bien d’autres choses.

Et il y eu aussi la tristesse de voir disparaître Wakamatsu
et Oshima à quelques mois d’intervalle le 17 octobre 2012 et le 15 janvier
2013.

Par la suite, dans plusieurs travaux sur Ôshima, des textes
pour les Cahiers du cinéma, pour le programme de la Cinémathèque, des vidéos,
des émissions télévisées, je réservais toujours une place à L’Empire des sens
qui me faisait l’effet d’un ilot et d’un film orphelin. L’Empire des sens qui a
fait découvrir Ôshima jusqu’alors confidentiel, est sans aucun doute le film
japonais le plus célèbre au monde mais paradoxalement il marque presque la fin de sa carrière qui
se limitera à quatre films. Plusieurs cinéastes s’y confronteront pour représenter
l’amour intégral, sans jamais parvenir à en égaler la pureté. J’avais intitulé
mon livre précédent « L’Adolescente japonaise ou l’impératrice des signes »
faisant un clin d’œil à Abe Sada derrière le pastiche de Roland Barthes.
Voulant attaquer un livre sur Ôshima, je décidais donc de prendre L’Empire
des sens
comme point de départ.

Au cours de mes recherches, je
tombais dans un gouffre. Je ne savais presque rien de la vie de cette femme qui
pourtant, sous les traits d’Eiko Matsuda, était devenue l’un des visages
iconiques du cinéma japonais. Je découvrais son enfance, le viol dont elle
avait été victime à 14 ans, sa vie d’errance de maisons de geisha en bordels,
ses multiples identités, jusqu’à sa rencontre en 1936 avec Kichi l’homme de sa
vie. Quelques minutes du film Déviances et Passions de Teruo Ishii me
terrassèrent avec l’apparition d’Abe Sada, vieille dame dans le Japon bétonné
de 1969.

Sada allait m’apporter ce que j’aime le plus lorsque j’écris
sur le cinéma : une narration. De la même façon que le vampire de mon livre Le Miroir
obscur
traversait tous les états du cinéma, c’est Sada, la véritable Abe Sada,
qui allait me guider dans L’Empire des sens. J’allais à mon tour rendre hommage
à celle qu’Oshima appelait une « femme merveilleuse ». Au cours de
longues soirées qui m’amenaient parfois au cœur de la nuit je suivais ses
traces. C’est à ce moment que j’ai aussi plongé dans le répertoire de Keiko
Fuji, la chanteuse de Enka, qui en quelque sorte est devenue la voix de mon
héroïne. Parfois vers trois heures du matin, c’était comme si la présence de
Sada devenait très légèrement tangible à mes côtés. Le saké n’y était bien sûr pas
pour rien. Pendant combien de temps pouvais-je tenir la figure, conserver sa
persistance ? Jusqu’au célèbre fait-divers et son procès. Mais plus loin
encore sa sortie de prison, la guerre, les années 50… Sada était toujours là et
continuait à mener sa vie de femme, rencontrant des écrivains, participant à
des représentations théâtrales. Elle traversait les époques et elle ne disparut
(ou plutôt s’évapora) dans les années 70 que pour renaître sous les traits d’Eiko
Matsuda dans L’Empire des sens, entraînant à nouveau scandales et procès. Le
visage de Sada d’ailleurs n’était pas un mystère : il y avait celui de la
jeune femme au sourire incroyable arrêtée par des inspecteurs aux mines ahuries
comme s’ils tombaient eux-aussi sous le charme. Et puis le visage de la femme
mure des années 50 enfin l’obachan (mamie) des années soixante. Toutes ces
femmes étaient bien sûr Sada mais étaient-elles pour autant la Sada qui m’avait
accompagnée ? Je devais à mon tour inventer le visage de my own private Abe
Sada.

Entretemps, j’avais trouvé l’éditeur de mes rêves : Le
Lézard noir, qui m’avait initié aux mangas sulfureux de Suehiro Maruo. A travers
Sada, revenaient les démons du Japon qui passionnaient l’éditeur Stéphane Duval
autant que moi, et en premier lieu Mishima. C’est grâce à lui que j’ai donné un
visage à ma Sada puisqu’il accepta une idée un peu folle.

Les lecteurs de ce blog savent la place qu’occupent les
peintures de Rina Yoshioka dans mon imaginaire. Rina travaillait à cette époque
sur une peinture de femme yakuza pour l’exposition Ultime Combat, arts martiaux
d’Asie au Musée du Quai Branly. Je lui demandais de créer une Sada qui ne devait
pas ressembler à Eiko Matsuda mais à un mélange entre la vraie Sada et Junko
Miyashita, l’actrice du magnifique La Véritable histoire d’Abe Sada de Noboru
Tanaka. Elle me fournit plusieurs esquisses, et je dois avouer que je l’ai un
peu épuisée à lui en demander toujours de nouvelles. Le visage était trop rond
ou trop mince, elle était trop vieille ou trop juvénile, le regard trop aguicheur…
J’ai un peu honte en y repensant car je l’obligeais en réalité à devenir une médium
et à tâtonner à l’intérieur de ma propre psyché. Je ne la remercierai jamais
assez pour sa patience. Et puis un jour, j’ai vu Sada apparaître dans sa
chambre d’auberge et me regarder, accroupie devant la table où s’entassaient
les bouteilles de saké, tenant entre ses doigts la lanière de son kimono rouge.
Par la fenêtre, une clarté lunaire baignait les maisons en bois de cette rue du
Tokyo des années 30.  J’avais particulièrement
insisté sur la présence de la lune. Je ne sais toujours pas pourquoi. Rina mit
en quelque sorte le point final à mon livre, et sa peinture devint une préface
que l’on fit figurer dans le sommaire.

J’arrête également ici les souvenirs de l’écriture de mon
livre, et alors qu’un froid polaire s’est étendu sur Paris et qu’un retour au
Japon semble encore lointain, je me verse un verre de saké, et écoute une fois
de plus Keiko Fuji chanter que les rêves fleurissent la nuit.



Cérémonies – au cœur de l’empire des sens.


A commander sur la boutique du Lézard noir ici

Rina Yoshioka : La Flamme de la vengeance

Ce post pourrait être le premier épisode de mon nouveau feuilleton : Yakuza Autumn. 

Rina Yoshioka est une peintre et illustratrice résidant à Tokyo. Son domaine de prédilection est les représentations de la femme dans la culture populaire de l’ère Shôwa (1926-1989), et en particulier des années 60 et 70. Les affiches de films, les publicités, les pochettes de disques et les couvertures de revues érotiques sont une de ses grandes inspirations. Non seulement, elle en reprend les codes mais elle les reproduit sous la forme de leurs artefacts originaux. 

Depuis la découverte à Taco-Ché, librairie underground de Nakano Broadway (Tokyo), d’un petit fascicule de peintures où des femmes sexy se baignaient dans le curry ou des bols de ramens, j’ai consacré plusieurs posts au travail de Rina. J’aime cet univers où de petits bonshommes chauves à lunettes sont transis d’amour pour des strip-teaseuses, des chanteuses, des mama-san ou même des femmes au foyer. Tout cela dans un monde chatoyant de néons, de quartiers de bars, de cinéma pink, ou d’épiceries croulant sous les conserves et les barils de lessives. 

Tout naturellement, lorsqu’on m’a confié le commissariat associé pour le cinéma pour l’exposition Ultime Combat – Arts martiaux d’Asie au Musée du Quai Branly, j’ai eu envie d’exposer le travail de Rina. Elle a donc conçu une œuvre originale : un diptyque intitulé La Flamme de la vengeance, où elle s’est inspirée des films de femmes yakuza tels La Pivoine rouge avec Junko Fuji. 

Le nom de la femme sur le tableau de gauche est « Oryu au bâton mystérieux » car une épée est cachée à l’intérieur de son bâton de bambou. Son symbole, la fleur d’équinoxe, est imprimé sur son kimono et se transforme en éclaboussure de sang. 

Le tableau de droite, représente Ochô, une joueuse de cartes. Il s’agit d’une femme yakuza dont le symbole est le papillon. Une jeune fille céleste est tatouée sur son dos. Le texte du tableau dit « La flamme de la vengeance apparaît sur le visage de la femme qui se bat avec le dos nu ». 

Une interview de Rina pour le supplément du magazine Society consacré à l’exposition

Le site de l’exposition Ultime combat ici

Les nuits acidulées de Rina Yoshioka

Lorsque le confinement à Paris me pèse, je m’éclipse dans une
peinture de Rina Yoshioka. Cette petite rue de Tokyo, avec ses enseignes de bars
et de « salons », nous replonge au début des années 70, dans la mythique
ère Shôwa. Si elle commence en 1926, Shôwa désigne plutôt la période allant des
années 50 à la fin des années 70. C’est l’ère des néons, des chansons Enka de
Fuji Keiko comme « Mes rêves fleurissent la nuit », des films de yakuza
et des roman porno de la Nikkatsu. Ce rêve dont Tokyo ne s’est pas tout à fait
réveillé, Rina s’en fait la médium. De ses études de cinéma, elle a gardé la culture
des films populaires et l’art du cadrage. C’est autant un pinceau qu’une caméra qu’elle
tient et braque sur le passé. Au premier plan, un vagabond de Tokyo qui vient sans
doute de faire une bonne affaire. Derrière lui, cette femme aguicheuse, la
cigarette à la bouche, en manteau de fourrure, et le regard dans l’axe du
spectateur, c’est son « actrice » et son double sans doute :
Naomi, que l’on a déjà croisée dans ses peintures en hôtesse de bar, prostituée,
chanteuse ou femme au foyer. Naomi est la femme de l’ère Shôwa, frivole, volontaire
et sentimentale, qu’on ne peut confondre avec les filles dévouées d’Ozu. Et derrière
encore, toute la petite vie de la rue, avec ce garçon traînant un chagrin d’amour
qu’une fille tente d’attirer dans son échoppe, cet homme en costard blanc,
peut-être le patron d’un des « salons » avec ses hôtesses. Les nuits
de l’ère Shôwa par Rina sont acidulées et malicieuses. Je ne résiste pas à l’œillade
de Naomi. Je ne sortirai de son bar que dans cent ans. Au moins.

Trois films imaginaires de Rina Yoshioka

J’ai déjà parlé de
Rina Yoshioka, ici et ici.
Une de ces dernières peintures est un triptyque de films
imaginaires, ayant pour titres, de gauche à droite : Sukeban Gang, La
Plongeuse sauvage
(Yasei no Ama) et La Reine du quartier des plaisirs (Rakucho
no Jōō). La force d’incarnation des personnages et la sensualité des couleurs font
de ce triptyque une des plus belles œuvres de Rina.
Si les films sont imaginaires, ils appartiennent en revanche
à trois catégories du cinéma d’exploitation japonais.
Sukeban Gang, est un film de jeunes délinquantes comme il s’en
tournait début 70 avec Reiko Ike et Miki Sugimoto (Girl Boss Guerilla, et Sex
& Fury
de Norifumi Suzuki). Des gangs de lycéennes en uniformes se livraient
une guerre sans merci avant de s’allier contre un ennemi commun, généralement
le directeur sadique du lycée ou des yakuzas pervers. L’érotisme, le SM, et le
fétichisme des uniformes, n’empêchaient pas ses films d’être subversifs, et de
prôner une anarchie héritée des années rouges japonaises, rebelle à toute forme
d’autorité surtout lorsque celle-ci est incarnée par des figures machistes. La
sororité des héroïnes, la reprise des codes des yakuzas, comme le salut paume
ouverte où les loubardes déclinent leur identité, ont rendu cette série très
populaire chez les jeunes féministes rocks et les lesbiennes japonaises.
La Plongeuse sauvage rend hommage aux films de pêcheuses de
perles qui plongent dans le pacifique parfois seulement vêtues d’un pagne. En Occident on les connait surtout grâce aux splendides
photographies de Fosco Maraini. Les premiers films comme Revenge of the Pearl
Queen
de Toshio Shimura datent de 1954 et exploitent l’exotisme du Pacifique
sud (décor d’Anatahan de Josef von Sternberg) et des ballets aquatiques. Naturellement,
le genre deviendra une branche du cinéma pink dans les années 60, puis intégrera
le Roman Porno Nikkatsu dans les années 70 avec des films comme Clam-Diving Ama
(1979) de Shinichi Shiratori. On peut le rattacher aux films de gangs par l’unité
des costumes (mêmes réduits) des pêcheuses regroupées en « tribus ».
La Reine du quartier des plaisirs ne se rattache pas à un
genre particulier mais à un type de personnage et d’environnement très
populaires dans le cinéma japonais. Mizoguchi par exemple offrit leurs chefs-d’œuvre
aux figures de prostituées avec Les Femmes de la nuit (1948) où l’on croise par
ailleurs un gang de jeunes délinquantes et La Rue de la honte (1956). La femme peinte
par Rina, appuyée à une gouttière et observée par un soldat américain est
typique de l’ère Showa avec ses cheveux bouclés et son chemisier à fleurs.
Qu’elle soit une délinquante adolescente, une chasseuse de perles
ou une prostituée, aucune de ces héroïnes n’est soumise et chacune regarde le « spectateurs »
dans les yeux. Rebelles à la société du miracle économique, paysannes luttant
contre les éléments ou prostituées vendant leurs corps pour survivre dans l’après-guerre,
le film imaginaire de Rina Yoshioka raconte avant tout les combats des femmes
japonaises.

Rina Yoshioka : Spirit of Showa



Le 25 septembre, je rencontrais l’artiste Rina Yoshioka
(voir ce billet ici) à la galerie Arts Chiyoda de Ueno. J’en profitais pour lui
poser quelques questions dans un izakaya. Merci à Constant Voisin qui m’a servi
d’interprète.



Vous avez une prédilection pour l’ère Showa.
La thématique de l’ère Showa, ça fait partie de moi puisque
je suis née à cette époque mais c’était déjà la fin. Je me retrouve dans une
espèce d’entre-deux : c’est comme un fantasme entre ce que je connais et
ce que j’imagine. L’ère Showa a duré de 1926 à 1989 mais ce sont surtout les
années 60 et 70 qui m’intéressent. Comme je peins un monde que je ne connais
pas forcément, ça me donne l’impression d’approcher des existence qui me sont
assez lointaines. J’aime créer un contexte assez précis de l’époque, par le
biais de pancartes, de magazines, de pochettes de disques ou de devantures de
magasins ou de bars.


Vous peignez un type de femmes très érotiques, des hôtesses
de bar, des strip-teaseuses, mais ce ne sont pas des objets : elles sont
aussi indépendantes.
Je peints les femmes que je trouve attirantes. Et c’est
effectivement lié pour moi : je suis une femme qui peint des femmes
érotiques et ça se rapporte à cette notion d’indépendance. Les femmes de cette
époque représentent bien cette ambivalence. J’aime particulièrement le visage
de Naomi Tani et dans le même genre Reiko Ike. Junko Fuji, elle-aussi, possède un érotisme très féminin et une sorte de puissance.

Avez-vous des influences graphiques ?
Tadanori Yokoo. Je ne dirai pas que je fais des œuvres
similaires mais depuis l’enfance je suis très attirée par son
travail. Il y a aussi le fait que ce soit à la fois un peintre et un designer
et qu’il réalise aussi des affiches de pièces de théâtre. Il mène ces deux
activités en parallèle. Avoir représenté Ken Takakura dans des peintures
pop’art est vraiment une excellente idée.
























Le monde de Rina Yoshioka (吉岡里奈の世界)

Il y a deux ans, je dénichais à
Taco-ché, la célèbre boutique underground de Nakano Broadway (Tokyo), un petit fascicule
nommé Eat it. Il s’agissait d’un malicieux mélange de gouaches, inspirées par
les affiches de cinéma et les magazines des années 70, et de plats japonais très
courants comme les ramen, le curry ou les sushis. Le résultat était drôle et
sexy. Je reconnaissais quelques clichés célèbres de Meiko Kaji ou Reiko Ike
mais les visages étaient légèrement modifiés : toutes ces femmes avaient
un air de famille. 
La créatrice de cet étrange livret de gastronomie pink se
nomme Rina Yoshioka et son concept « Le monde de Naomi ». C’est une
fantaisie sur l’ère Showa et les années 60 et 70 qui sont considérées comme son
zénith et dont l’un des prénoms les plus populaires était Naomi, comme celui de
la chanteuse Naomi Chiaki ou de l’actrice SM Naomi Tani. Qu’elle soit yakuza, femme
au foyer, mama-san, hôtesse, office lady ou paysanne, Naomi est l’unique héroïne
de ses peintures, version ultra pop et ironique des bijin, ces « belles
personnes » des estampes de l’ère Edo.

C’est comme si la peintre évoquait l’ère Showa, qu’elle est un peu trop jeune pour avoir connue, à travers ses
artefacts pop, parmi lesquels les films tiennent une place importante.
 Rina est diplômée de cinéma et de photographie,
ce qui explique sans doute la dimension narrative de sa peinture et sa
connaissance des codes visuels des affiches et photos d’exploitation. Mais ce n’est
pas tout : Naomi se retrouve sur des couvertures de magazines, des programmes
télévisés, des pochettes de 33t, d’anciens mangas et des affiches de misemono
(spectacles forains) en charmeuse de serpent. Elle appartient à ce monde de
papier qui dégorge des boutiques de livres et de revues d’occasion de Jimbocho,
le quartier des bouquinistes de Tokyo.
 Souvenirs
d’une époque bariolée, hédoniste, mais aussi rêveuse et mélancolique. 
Dans le
monde de Naomi, on trouve des garçons aux chemises multicolores, les cheveux en
banane comme les chanteurs Tatsuya Watari et Akira Kobayashi, mais le plus souvent
ce sont des quinquagénaires chauves et ventripotents qui poursuivent l’héroïne de
leurs assiduités, la soumettent à d’odieux chantages, s’ils ne la ligotent pas
comme dans les récits érotiques d’Oniroku Dan. Une peinture est des plus intrigantes :
Naomi, version femme au foyer, est assise sur le carrelage de sa cuisine, le
chemisier légèrement déboutonné, et son panier à provision renversé, des
courgettes et des concombres jonchant le sol. Par la fenêtre, derrière elle, un
homme l’observe. Naomi, es-tu la Justine ou la Juliette de l’ère Showa ?
Es-tu une housewife perverse ou une innocente prostituée ? « Je veux juste
peindre des femmes avec une vie intéressante » répond Rina Yoshioka.

Une interview en anglais de Rina
Yoshioka 
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