Akiyoshi Ran, le pays des plaisirs oniriques



Akiyoshi Ran est né en 1922 à Séoul pendant l’occupation japonaise,
et mort en 1982. Jeune  artiste
prometteur, il se retire en Chine après la défaite du Japon et gagne sa vie
comme illustrateur, fournissant peintures à l’huile, gouaches et dessins pour
des magazines érotiques spécialisés dans le SM, tels que Kitan Club et Utamaro,
des années cinquante aux années soixante-dix. 


Sa vie est très peu connue mais,
de son vivant, jamais son travail ne fut exposé ni rassemblé en recueil.  Si le terme d’érotisme SM évoque pour nous, occidentaux,
un monde de combinaisons latex, de cuir et de fouet, ou pour le versant japonais
de femmes en kimono ligotées, l’iconographie d’Akiyoshi Ran en est fort
éloignée.


Chez lui on trouve des châteaux délirants taillés dans le granit,
des visages formées dans la roche de paysages hallucinés, des forets de plantes vénéneuses. On trouve surtout des femmes oiseaux,
des femmes plantes, des femmes contrebasses. Si la femme est chez lui, sans
doute, une « domina », c’est plus par la pratiques des sciences occultes
que par le sadisme. Cet autodidacte va puiser son inspiration dans les peintures
occidentales : scènes infernales de Jerome Bosch, paysages lunaires et
désertiques de Max Ernst, chevaux décomposés de Dali, mais surtout magiciennes de Leonor Fini qui
me semble la première source de son imaginaire féminin. Nul sentiment que l’artiste
ne cherche à emprisonner et maltraiter la femme par son trait, bien au
contraire il l’approche avec délicatesse comme une déesse. Si, SM oblige, il représente des tortures, celles-ci ont lieu dans des enfers inspirés de Bosch, et ne sont pas l’oeuvre des hommes mais d’étranges démons semblant assemblés avec des squelettes d’oiseaux. 

Fin connaisseur du surréalisme,
le mythique éditeur et traducteur Shibusawa Tatsuhiko loua son travail comme «
l’expression intense de ses propres rêves ». Les recueils édités bien après sa
mort, portent les beaux titres japonais de « Le pays des plaisirs oniriques », « Visions
du monde primordial lointain », ou « Fantaisie et Eros ».


Sacra Femina


Les chimères


 

 Le jardin des délices

 


 Démons burlesques et pervers


L’encre des rêves

Les montagnes hallucinées

Une semaine de bonté


La page Instagram consacrée à Akiyoshi Ran et tenue par sa
petite fille ici   

On peut y voir son autoportrait


 Quelques influences

(réelles ou supposées) 

 Max Ernst

L’Europe après la pluie (1941)

La tentation de Saint Antoine (1945)

Jérôme Bosch

Le Jardin des Délices (1490-1500)

 Félix Labisse

La femme avec un couteau (1970)
Le colloque de Loudun (1975)

Leonor Fini 

Costume pour le Bal de La Nuit du Pré Catelan, Paris, juin 1946 

Portrait de madame Hasellter (1942)

Costume pour le Bal Oriental (1951)

L’Homme aux chouettes (1945)

Dorothea Tanning

The Magic Flower Game (1941)

Arizona Landscape (1943)

L’érotisme noir de l’ére Showa


On aime dans le versant « noir »
du roman-porno, les films de Konuma des années 70 comme La Vie secrète de madame Yoshino ou Femme à sacrifier, qui sont aussi des contes de terreur où les
identités deviennent des masques et le monde un décor secrètement manipulé par
des monstres sournois. On retrouve la même sexualité théâtralisée dans les
revues érotiques de l’ère Showa. Des années 50 à l’orée des années 80, ces
revues, parmi les plus belles du monde, étaient un incroyable champ d’expérimentations
graphiques.
Les initiales SM que l’on
retrouve sur certaines couvertures jouent sur l’ambigüité puisqu’elles
désignent aussi les mots « Suspense & Mystery ». Confusion à
peine hypocrite puisque dès les années 20 les récits policiers d’Edogawa Rampo comme
La Proie et l’Ombre ou La Bête aveugle abondaient en éléments sadomasochistes. De
même ceux du maître du roman SM Oniroku Dan, possèdent une dimension policière avec
ces épouses bourgeoises contraintes à toutes les perversions par des
maîtres-chanteurs, qui se révèlent
in
fine
leur propre mari.  On retrouve
cet alibi dans le magazine « Le lecteur moderne », consacré aux « femmes
criminelles ». La veuve noire ou le couple criminel lesbien font bien sûr
partie de l’imaginaire masochiste masculin. Les couvertures assemblent des
portraits gouachés de femmes aux regards rusés, chuchotant on ne sait quelle
machination.
De façon naïve, elles
essayent de reproduire le style des pulps américains mais évoquent davantage l’érotisme
lunaire des peintures de Picabia.
Au Japon comme en France, l’érotisme
est intrinsèquement lié au surréalisme. Cette revue tout simplement nommée SM
magazine (pour Suspense et Mystère bien entendu) a ainsi consacré une fascinante
série de couverture à des mannequins que l’on croirait sortis d’un film de
Mario Bava.
Des compositions hallucinées



L’une des revues les plus étranges
se nomme
裏窓 ou Uramado, traduction japonaise de Fenêtre sur cour
d’Hitchcock. Les premières couvertures sont classiquement celles de récits
policiers mais déjà les motifs du genre sont fétichisés à l’extrême, annonçant
les giallos italiens. Le téléphone est rouge-sang et son fil, transformé en
corde, s’enroule autour de l’héroïne, sans doute la proie d’un maître-chanteur.



Ici un personnage féminin
décadré, dont seul l’œil est visible, un collier rouge à son cou et une
broderie énigmatique en forme de rose ceignant son poignet. Un encart isole le
fétiche principal : une corde qui entoure sensuellement une main aux ongles
rouges.  L’influence graphique est celle
des revues de mode de l’époque et signale qu’au Japon le SM est une forme
particulière de glamour avec ses modèles vedettes et ses parures, entre la
haute couture et le prêt à porter.

Edité entre 1956 et 1964, Uramado connait plusieurs périodes dont
certaines plus classiquement SM, avec des femmes pulpeuses en kimono, telles
que Naomi Tani en sera la vivante incarnation.
D’autres couvertures font
référence ouvertement au surréalisme.



A l’intérieur, les récits et
photos relèvent d’un SM plus traditionnel mais toujours légèrement décalé.
Ainsi ces photos où le corps est porté à la lisière de l’abstraction.

C’est là où la revue
justifie son titre et l’emprunt à Hitchcock. Ce qui est excité chez le lecteur
est le voyeurisme et l’envie de faire
la
mise au point
sur la figure féminine. Celle-ci est rendu désirable par l’impossibilité
d’assouvir pleinement la pulsion scopique. Cette autre série datant de l’année
64 est peut-être l’une des plus belles de son époque. Dans ces images, qui
semblent tirées d’un rêve, le corps féminin, inaccessible, devient un détail de
la composition. C’est moins le désir de se rapprocher qui est mis en scène que le
regard dominateur du spectateur, observant cette femme retenue captive d’un
paysage.

L’opéra silencieux (Nathalie Daoust – Tokyo Hotel Story)

Lorsqu’on
aime le cinéma d’horreur, et plus particulièrement le gothique italien des
années 60 – Mario Bava, Antonio Margheretti, et la déesse d’ébène, Barbara
Steele – on ne peut s’empêcher de ressentir une fascination pour l’univers du
SM, dans sa version la plus théâtrale : les bourreaux masqués, les vierges
crucifiées, les « Mistress » gantées et bottées et bien sûr les sombres donjons
résonnant du claquement du fouet. 
Que
les fleurs les plus vénéneuses du jardin des supplices éclosent au Japon ne
surprendra pas les amateurs des chefs-d’œuvres eroguro de Teruo Ishii et Noburo
Tanaka, où les shoguns pervers remplaçaient avantageusement les inquisiteurs de
l’épouvante européenne. 

Il
y a à Tokyo, à Nichome le quartier gay, un bar nommé Amarcord que l’on
traduirait de façon erronée, si l’on oubliait Fellini, par l’amour des cordes.
Alors que sur un écran géant passent des classiques du bondage japonais comme Hana to Hebi (fleurs et serpents – en France Fleur secrète) de Masaru
Konuma, on peut converser, en maintenant une stricte distance, avec des
créatures en vinyl luisant et aux talons aiguillés acérés. Et l’on peut parler
avec elles de la sensation particulière que produit le contact de certaines matières avec la peau. Ces bars sont
la partie quotidienne du SM japonais où chacun peut se rendre, qu’il soit
pratiquant ou juste curieux. La clientèle est formée de salarymen, de mangakas,
de cinéastes ou de musiciens, rien qui ne relève d’un code ou d’un milieu, rien
d’hautain ou revendiquant un mode de vie « underground ». Ce sont des gens
comme les autres, noctambules tout de même, dont le SM est une part de la vie
(même si seulement voyeuriste dans la plupart des cas). Si l’on veut aller plus
loin, il y évidemment d’autres clubs, plus sévères (le Donjon, juste au-dessus
de l’Amarcord et qui en est la version rouge et noire) où officient infirmières
et nonnes flagellatrices. 

Il
y aussi les versions SM des love hotels de Kabukicho et Maruyama. Natalie
Daoust, une jeune Canadienne s’est immergée pendant plusieurs mois à L’Alpha
In, le plus grand Love Hotel SM du Japon. Elle y a photographié 39 femmes de
tous les âges, dans leurs chambres/donjons privés, avec leurs accessoires. On pense
bien sûr à des cellules monacales devant ces espaces que Nathalie Daoust filme
toujours avec une certaine distance, comme un lieu que l’on observe sans
vraiment y rentrer. Un couvent, une maison de poupée également, où les maîtres
et les esclaves ne semblent pas faire partie de notre monde mais sont des
créatures de plastique et de tissus. Si les perruques et les postiches ne
brouillent leurs identités, les cagoules recouvrent parfois tout le corps, les
transformant en fantastiques Musidora ornementées et corsetées. Mais encore
plus, dans cet hôtel immense,
luxueux, baroque, lugubre, où des couloirs interminables succèdent aux
couloirs, silencieux… 
je
vois un opéra muet qui se joue avec des divas bâillonnées, suspendues,
contraintes…  

Le site de Nathalie Daoust, ici