23 juillet : Strane giornate a Roma

L’encre dans la peau



Le catalogue de l’exposition « Tatouages du monde flottant », au musée départemental des arts asiatiques à Nice est sorti. J’y ai écrit un texte sur (évidemment) les tatouages dans les films de yakuzas. J’y étudie pourquoi le tatouage n’apparaît pas dans les films de « gurentai » des années 50, et en quoi son apparition change radicalement la nature du genre. J’aurais l’occasion d’y revenir dans un prochain épisode des « saisons des yakuzas ». 


Cette fascinante exposition, qui se tient du 1er juillet au 3 décembre, retrace 300 ans de figures tatouées. 

Et si je devais choisir un tatouage, lequel serait-ce ? Peut-être Inari le dieu renard car le premier nom de ma famille, il y a quelques siècles était « Goupil ».

 

Sur l’étagère de Rina Yoshioka


La nouvelle livraison de Tempura (été 2023) s’intéresse au « Vintage ». J’ai consacré un article à Rina Yoshioka, mon artiste japonaise contemporaine préférée. Rina nous fait visiter son atelier, et les objets et images qui l’inspirent. Ce n’est pas seulement le chrame « rétro » qu’elle retient dans les magazines érotiques des années 60 et 70, mais très concrètement comment représenter les corps des femmes vivant en ce temps-là. C’est donc de la dimension documentaire et sociologique de sa peinture dont j’ai discuté avec Rina.

Une des dernières œuvres de Rina : cette femme en rouge dans un quartier de bars, veillée bien sûr par un chat débonnaire.



Nella Città dell’Inferno



Je vais passer quelques jours à Rome, devenue le temps de la canicule (entre 37° et 43°), la città dell’inferno. Je me réfugie dans la fraicheur de ses musées, pour assouvir une de mes passions : la statuaire gréco-romaine. J’aime particulièrement les bustes d’hommes politiques, de guerriers ou de simples notables, car derrière chacun se trouve un homme qui a vécu il y a plusieurs milliers d’années de cela. Comment ne pas penser qu’ils nous regardent à travers les siècles et jugent sévèrement notre époque ? 


A Rome, je ne m’intéresse pas spécialement au Japon, mais plutôt aux fumetti, les petits formats des aventures de Diabolik ce Fantômas italien baroque et glamour, ou de Dylan Dog, le romantique détective de l’occulte dont la France a toujours raté la publication. Bien sûr, je rends hommage à Valentina, la  belle milanaise dont j’achète rituellement un album à chaque voyage.

Pourtant dans la librairie de la gare de Roma Termini, je ne peux m’empêcher de photographier les mangas qui s’étalent par centaines, me rappelant que l’Italie a été bien en avance sur la France dans ce domaine. 


Il n’y a qu’à voir les éditions des chefs-d’œuvre de Ryoko Ikeda qui s’étalent sur plusieurs rayonnages alors que chez nous on ne trouve que La Rose de Versailles et Très cher frère, ce dernier épuisé depuis des années.




Crimes et pastèques

Quoi de plus agréable que de regarder en été un de ces films de « mystery » des années 70, que l’on pourrait aussi appeler « film de village maudit » ou « giallo campagnard japonais ». Bannai Tarao – The Tragedy in the Devil-Mask Village (1978) de Kazuhiko Yamaguchi, est une production Toei essayant de profiter du succès des adaptations des romans de Seishi Yokomizo. Akira Kobayashi interprète Bannai Tarao, un détective (en apparence) cacochyme, as du grimage (dont la plupart ne tromperaient pas un enfant de cinq ans), enquêtant sur des meurtres d’héritières dans la campagne reculée. Lorsqu’il se déguise en chauffeur de taxi borgne, il ne peut s’empêcher de mettre dans son autoradio une cassette… d’Akira Kobayashi. 

Kazuhiko Yamaguchi est le réalisateur de la géniale série Delinquent Girl Boss avec Reiko Oshida, et de plusieurs films de karaté avec Sonny Chiba. Il se montre particulièrement inspiré dans ce whodunit, dont les décors de studio et les crépuscules flamboyants ne dépareraient pas chez Nobuhiko Obayashi.

Un même rouge-sang teinte les pastèques, les kimonos des poupées diaboliques, et les masques des démons.

Les meurtres sont orchestrés avec une maestria toute italienne, en particulier celle d’une jeune fille amatrice d’automate, dont la pendaison « suspiriesque » fait appel à tout un système de cordes et de poulies, telle une de ces « mécaniques fatales » chères à Kiyoshi Kurosawa.


La signature du tueur est un masque de la démone Hannya, bien connue des amoureux d’Onibaba.


The Tragedy in the Devil-Mask Village bénéficie également d’un superbe générique « démoniaque » faisant intervenir une troupe butô, probablement celle de Tatsumi Hijikata. 

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Photo d’ouverture de Shorato Akemiya

Yakuza Autumn 3


29 novembre

Outlaw Cop (1976) de Yûsuke Watanabe



Un film très étrange où Yoshio Harada joue un flic dont la
femme tombe amoureuse d’un yakuza et s’enfuit avec lui. Quittant la police, il
se lance à leur poursuite, motivé moins par la justice que par la vengeance. Il
traverse le Japon du nord au sud et, à chaque fois retrouve sa femme qui a
franchit  un degré supérieur de
dégradation : simple intermédiaire, actrice de pornos clandestins,
prostituée. 


Il couche avec elle à chaque rencontre, l’humilie cruellement,
l’utilise à son tour pour pister le yakuza et massacrer les gangs sur son
passage. Le yakuza est d’ailleurs un personnage peu charismatique et presque
absent mais son gang de façon délirante régner sur tout le Japon.  


L’énergie brute et sexuelle de Yoshio Harada
est attaquée par cette femme qui revient sans cesse le tourmenter. Lorsqu’il
découvre le film porno super 8, il s’effondre, dégringole des escaliers, rampe
sur le sol, et improvise une explosion au gaz pour anéantir les yakuzas.  Cette production des années 70 montre comment
le genre avait pu s’affranchir du cadre strict des films des années 60 pour
aborder des zones troubles que ne renieraient pas Schrader ou Abel Ferrara. Le
titre n’arrive qu’à la 18e minute !


 

30 novembre

Abashiri Bangaichi (1965) de Teruo Ishii



Premier épisode de la mythique série Toei et fleuron de la
filmographie de Ken Takakura. Le film, tourné en noir et blanc, est en soi une
ballade puisque la chanson, devenu un classique de la enka, interprété par
Takakura ponctue l’action.  Le yakuza
emprisonné est comme d’habitude un « mama’s boy » qui ne songe qu’à
rejoindre sa mère malade d’un cancer, et sa petite sœur boiteuse (la fillette
infirme est un classique du mélo yakuza). La mise en scène magnifique de Teruo
Ishii transforme la prison d’Ibashiri en un enfer de neige au-dessus duquel
planent les corbeaux. 


Obligé de suivre l’évadé frustre et vicieux auquel il est
menotté, Takakura va connaître une rédemption en sauvant ce compagnon qui se
révèle lui-aussi un être tourmenté. A noter aussi des situations franchement
homosexuelles lorsque celui-ci embrasse le visage de Takakura et lui reproche
d’être coincé lorsqu’il le repousse. Le final est fait pour arracher les larmes
et il faut avouer que ça marche parfaitement.


Ken Takakura se moquant de Kunie Tanaka

 


4 décembre

The Man from Abashiri Jail Strikes Again / Shin Abashiri
Bangaichi (1968) de Masahiro Makino


Ka-chan (Ken Takakura) revient de la guerre et après s’être
battu avec des GI’s écope de 4 mois de prison militaire. Il n’est pas sûr qu’il
s’agisse la prison d’Abashiri mais c’est en tout cas vers celle-ci que le
conduira son destin puisqu’il sera devenu un véritable yakuza. 


Le film offre un
personnage assez rare à Takakura puisqu’il n’est au départ qu’un chinpira, un
petit voyou rouleur de mécanique qui intègre un clan de « mauvais »
yakuzas. Peu à peu, il va gagner en assurance, et devenir le chevalier du ninkyo
que l’on connait. 


Ce rôle où il excelle dans la comédie, est presque un
« shin » Takaken.  L’autre
intérêt du film est de montrer le Tokyo de l’immédiate après-guerre : un
champ de bidonvilles et de marché noir où les commerçants se font rançonner par
les gangs et oppresser par l’occupant américain. Les « panpan girls »,
prostituées de type occidental, hantent les rues et racolent ouvertement les
passants. 


Les yakuzas se font tailler des costumes de gagnsters mal ajustés et
se prennent pour « Capone ». C’est un monde en train de changer
à toute vitesse que met en scène avec beaucoup d’éclat Masahiro Makino. Dans
les seconds rôles deux sympathiques habitués qui pourraient sortir d’un film de
cavalerie de John Ford : la brute naïve Rin’ ichi Yamamoto et l’ingénu Hiroyuki
Nagato, le jeune yakuza de Cochons et cuirassés d’Imamura.


Yaluza fashion : lors de la marche vers le destin, Ken Takakura porte son
imperméable sur ses épaules pour dissimuler son sabre, comme lors du flash-back
« ninkyo » du premier Abashiri Bangaishi. 



 

9 décembre

Okinawa Yakuza War (1976) de Sadao Nakajima


Jitsuroku eiga coloré et violent, auquel la localisation à
Okinawa apporte un certain exotisme. En 1971, un an avant qu’Okinawa ne soit
rattaché au Japon, le film joue sur la confrontation entre un clan Yamato (pur
japonais) et des yakuzas locaux attachés à leur île et à leurs traditions.
C’est autant une guerre culturelle qu’une guerre des clans.  Sony Chiba, dont il me semble que c’est un des
meilleurs rôles, et Hiroki Matsukata sont parfaits en frères de sangs
tragiques, chien enragés irréductibles à la peau cramée par le soleil du
Pacifique. 


Nakajima se livre à des expérimentations assez insolites comme ces
deux plans brefs, en images fixes, de Matsukata couchant avec une prostituée,
ou ces projections de souvenirs derrière l’acteur.


Parmi les yakuzas : le
chanteur « passionné » Mikami Kan.


 

15 décembre

Trapped in Lust / Aiyoku no wana (1973) d’Atsushi
Yamatoya



Il y aurait sans doute une longue série de visionnages à
entreprendre sur les pinku-yakuza, d’abord parce qu’on se doute que certains
étaient financés par les clans comme une source de revenu rapide, voir un
blanchiment d’argent, ensuite par ce que des cinéastes, dont Wakamatsu,
faisaient plus ou moins partie du milieu. De façon plus explicite les yakuzas
apparaissent dans le roman porno comme des figures de la masculinité violente,
incarnation de la domination masculine et d’un patriarcat séculaire.  

Trapped in lust prend une autre voie puisqu’il s’agit d’une variation pink sur La Marque du tueur de Suzuki, évidemment moins géniale que son modèle mais réservant de beaux moments de folie. Atsushi Yamatoya dont on connait mieux le travail en France depuis la sortie chez Carlotta d’Une Poupée gonflable dans le désert et la rétrospective à L’Etrange festival incluant le fantasque The Pistol That Sprouted Hair, était par ailleurs le scénariste du film de Suzuki.

 

Le film est presque aussi
compliqué et irracontable que son modèle mais déplace la compétition des tueurs
sur le plan sexuel. Tant qu’il n’aura pas gagné le titre de number one, Hoshi, le
tueur à gage est frappé d’impuissance, d’autant que sa femme et sa maîtresse
sont violées et assassinées par des tueurs concurrents. C’est là qu’intervient
l’idée la plus dérangeante du film : les rivaux sont en fait un homme en
imperméable résistant aux balles et sa poupée de ventriloque, grandeur nature et fardée comme la baby Jane d’Aldrich. 


A la fin on comprend que c’est la poupée
qui était un véritable tueur et l’homme une sorte d’automate. La sexualité d’Hoshi
se révèle donc aussi mécanique que sa capacité à donner la mort. Avec ces
créatures cauchemardesques, Atsushi Yamatoya se moque de la survirilité
affichée des yakuzas. 


A noter dans le rôle de Yumeko, la prostituée qu’Hoshi ne
parvient pas à satisfaire, Nozomi Yasuda, héroïne d’un autre pinku-Yakuza, le
génial Erotic Code of Honor de Tatsumi Kumashiro.


 

17 décembre

Delinquent Girl: Alleycat in Heat / Furyô shôjo: noraneko
no seishun (1973) de Chusei Sone



Dans ce pinku « décontracté » de Chusei Sone, Hatoko
(Yuko Katagiri) une provinciale monte à Tokyo, se fait alpaguer par un petit
escroc, est revendue à des yakuzas, travaille dans des soaplands et des
spectacles érotiques, pour finir actrice dans une troupe underground. 


Les
yakuzas sont une petite bande minable dans un bureau délabré. Pourtant Hatoko
tombe amoureuse de l’un d’entre eux, un garçon sensible, jouant du folk et de
la enka à la guitare, dont le classique « futen » Elégie en rouge (Sekishoku
Erejii) de Morio Agata et la chanson de la série de la prison d’Abashiri
bangaishi avec Ken Takakura. 


Leur scène d’amour est d’une rare délicatesse dans
le cadre du pinku. Donc une chronique colorée du Tokyo du début des années 70
et de son petit peuple marginal, typique du cinéma foutraque de Sone.


 

18 décembre

Ishimatsu The Yakuza Something’s Fishy / Ninkyô kashi no
Ishimatsu (1967) de Norifumi Suzuki


Le scénario est un collage de films précédents se passant dans
le milieu des vendeurs ou convoyeurs de poissons du marché de Tsukiji à Tokyo, dans
le but de mettre en valeur le chanteur et acteur très populaire Saburo Kitajima.
Cette trame permet à Norifumi Suzuki de commencer le film dans le comique (une
irrésistible représentation théâtrale tournant à la catastrophe)et le
vaudeville ( la délicieuse Tomiko Ishii) pour s’achever dans un mélodrame
flamboyant et inventif, et de façon inattendue d’une grande émotion. 


Le yakuza
flamboyant interprété par Teruo Yoshida dit à Minako Osanai : « Michi.
Je n’ai rien fait d’autre que te causer du souci. Mais c’est fini maintenant,
tu m’oublieras. » 


Le destin du Yakuza est de ne laisser aucune trace de ce
qu’il considère comme une existence sans valeur, malfaisante et indigne de l’amour
que lui porterait une fille honnête. En cela il partage ce statut d’êtres éphémères avec les geishas et courtisanes qui mouraient de façon prématurée et
étaient jetées à la fosse commune. Comme ces femmes qui n’avaient de cesse de se
faire peindre par les grands maîtres de l’estampe, les yakuza ont trouvé dans
le cinéma une façon de combattre l’oubli. Des oyabun du passé ou contemporains se virent consacrés des biopics et certains franchirent le pas et devinrent
acteurs comme Noburo Ando. Mais au fond, ces films d’autolégitimation produits
par des yakuzas faisant pression sur les studios étaient surtout destinés à
eux-mêmes.  A travers l’exaltation de ces
valeurs n’ayant plus cours incarnées par les glorieux Takakura et Tsuruta, les
Yakuza pouvaient établir une continuité avec leur passé supposé héroïque. Ils
pouvaient pleurer en écoutant la enka de Saburo Kitajima et oublier que leur quotidien
était fait d’extorsion et d’expropriations forcées.


 

Yakuza Autumn 2


30 octobre

The Yakuza (1974) de Sydney Pollack


Revoir Yakuza après mon immersion dans le ninkyo eiga est
évidemment une étrange expérience. Ce qui paraissait exotique m’est désormais
familier, tout comme Ken Takakura dont je connais désormais par cœur les
expressions et la voix. 

Et pourtant, Yakuza reste un film exceptionnel. D’abord
par le projet fou de mixer le polar américain et un genre absolument inconnu en
Occident, avec en vedette une de ses stars historiques. Dès les premières
images, c’est Kyosuke Machida, une des icones du ninkyo-eiga, qui se présente
devant nous de façon rituelle.


Comme une preuve du sérieux et du respect de
Sidney Pollack et des frères Schrader, alors scénaristes, envers les codes d’un
pays et d’un cinéma dont ils vont s’inspirer.

 

Paul Schrader reprend ses deux thématiques préférées. La Prisonnière du désert avec la fille (ici celle d’un gangster américain) enlevée dans un monde mystérieux et archaïque, et un vieux cowboy devant la retrouver. Mais aussi Pickpocket. « Pour aller jusqu’à toi, quel drôle de chemin il m’a fallu prendre, mon ami » est la phrase que pourrait prononcer Mitchum à Ken Takakura qui est ici comme un labyrinthe de silences, d’honneur et de douleur.

 

3 novembre

The Japanese Yakuza / Nihon kyôkaku-den (1964) de Masahiro
Makino



Un des premiers films de la série tentaculaire de la Toei
consacrée à la chevalerie yakuza. La belle mise en scène classique de Makino
pose les canons du genre mais permet aussi de mesurer les variations entre
social, mélodrame et baroque qu’insuffleront Yamashita, Tai Kato ou Furuhata. L’une
des surprises est l’absence de « marche vers le destin » pour une
série de règlements de compte et de morts héroïques des hommes du clan dans
différents lieux de la ville. Takakura semble par ailleurs étrangement exalté
par son sacrifice à venir. Comme il le dit à son clan : « Un homme
n’a pas plus qu’un vrai combat dans sa vie entière. S’il risque sa vie, vous
devez lui pardonner. A noter aussi la présence de Kinnosuke Nakamura qui
s’illustrera davantage dans le Jidai-geki et la série des Musashi que dans le
Ninkyo eiga. Ce qui est sans doute dommage à la vue de sa présence singulière,
son visage lunaire et sa sensibilité à fleur de peau.


 11 novembre

Victory Without Death / Bakuchi-uchi: Fujimi no shôbu
(1967) de Shigehiro Ozawa


L’un des intérêts du film est d’avoir réellement la passion
du jeu comme sujet. Si le jeu est présent dans la plupart des ninkyo, bien peu
traite de son aspect maladif. C’est ce que parvient à retranscrire Ozawa avec
deux étonnantes parties de jeu de dé. J’avoue ne pas en avoir saisi les règles
mais comme souvent ce n’est pas si important, d’autant que les jeux japonais
sont à ce point ritualisés avec des gestes et exclamations récurrentes, qu’on
est emporté par le rythme. Ce jeu simple où les deux participants sont face à
face permet justement à Ozawa une superbe rythmique sur les visages et les dés
dans le gobelet. Dans l’une le vieux chef va perdre sa mine de charbon contre
un yakuza interprété par Tomisaburo Wakayama (pour une fois dans un vrai rôle
de méchant). Dans l’autre Koji Tsuruta met sa vie en jeu, toujours contre
Tomisaburo Wakayama, pour récupérer justement cette mine. Wakayama sera mauvais
perdant, ce qui provoquera sa mort. Mais en réalité ce qui semble importer
Ozawa c’est que les hommes dévorés par la passion du jeu sont tous égaux. Ils
ont le même visage possédé, qu’ils soient de bons ou de mauvais yakuzas.

12 novembre

The Flower and the Dragon / Hana to Ryu (1965) de Kosaku
Yamashita



Première partie d’un diptyque adapté d’Hinoa Shihei connu
pour ses romans autobiographiques de guerre mais aussi pour ce récit de yakuza
devenu un classique plusieurs fois adapté. 
Le film, qui se déroule vers 1905, reprend une trame de chanbara : à
savoir un homme possédé par la lame brillante d’un couteau, auquel il a même
donné un nom et qui est l’incarnation de ses pulsions violentes. 


Le rapport
avec le chanbara vient aussi de son interprète Kinnosuke Nakamura (la série
Musashi de Tomu Uchida), aussi fiévreux que Tatsuya Nakadai. Le récit va donc
suivre la métamorphose en yakuza de Tamei voulant mener une vie d’honnête
homme. Des tentatives pour domestiquer sa violence, comme se faire tatouer un
dragon et un chrysanthème sur le torse ne font que le rapprocher de son destin.
Sa violence culmine en une incroyable scène de bagarre sur le pont d’un navire
où sa bestialité prend le dessus. 


Visuellement, il s’agit d’un film de série A,
riche en crépuscule grandioses et superbe décor comme celui du port avec ses
gigantesques bateaux. Magnifique casting aussi avec Kei Sato en yakuza aussi
fourbe que séduisant, et surtout la sublime Keiko Awaji (Chien enragé) en
tatoueuse méphistophélique qui apparaît dans un onsen comme une femme serpent
et dirige le destin du héros.


 

14 novembre

‎Silk Hat Boss / Shirukuhatto no Ohoyabun (1970) de
Norifumi Suzuki



Premier des deux épisodes du spin-off de la Pivoine rouge
consacré à l’oyabun haut en couleur Kumatora, ici affublé de taches de rousseur
écarlates. Le ton est forcément plus picaresque que la série principale et
offre à Tomisaburo Wakayama l’occasion d’exprimer sa veine comique, tour à tout
enfantin et orgueilleux, mais  retrouvant
toute son agilité et sa maîtrise du sabre lors des scènes de combat. Certaines
variations sont particulièrement hilarantes : lors de la marche vers le
destin, Wakamaya tire un gigantesque canon pour aller faire exploser la maison
du clan rival. 


Junko Fuji apparaît dans quelques scènes avec toute la grâce et
la violence de son personnage et l’on retrouve également la fabuleuse boss
O’Taka du clan Dojima. 


En second rôle, Masumi Harukawa (Désir meurtrier
d’Imamura) en geisha amoureuse de Kumatora est irrésistible de sensualité
gourmande.

 

15 novembre

Internal Sleuth / Sakura no Daimon (1973) de Misumi Kenji



Polar ultraviolent de Kenji Misumi avec Tomisaburo Wakayama
en flic vengeur. Je connaissais surtout son frère Shintaro Katsu mais j’ai
désormais une vénération sans borne pour Tomisaburo, colosse au regard
d’enfant, pouvant être paillard et comique dans La Pivoine rouge ou ici aussi
sombre et nihiliste que dans les Baby Cart.


Misumi s’inscrit dans le style
documentaire mit à la mode par Fukasaku, promène ses acteurs dans les rues de
Shinjuku, et filme les fusillades « sur le vif ». Avec cette histoire
de 150 armes volées par un clan yakuza à une base américaine et de corruption
dans la police, il se rapproche d’un style américain pas loin de Friedkin mais
conserve les jets de sang du chanbara. En chien fou tueur de flics, Renji
Ishibashi annonce les yakuzas survoltés de Miike. Internal Sleuth apparaît
d’ailleurs, autant que les films de Fukasaku, comme l’origine des polars de
Miike et de The Blood of Wolves (2018) de Kazuya Shiraishi.

Un champ-contrechamp génial entre Wakayama et Ishibashi.

 

16 novembre

An Outlaw/ Narazumono (1964) de Teruo Ishii



Un film grotesque, tragique, jazzy mais aussi envoûtant et d’une
sidérante beauté. Ce n’est pas un yakuza-eiga malgré la présence de Ken
Takakura et du génial méchant Toru Abe, mais un film de « hitman » ce
qui est presque un genre en soi au Japon (et plus tard à Hong Kong). Voir par
exemple le célèbre Golgo 13. 

L’intrigue est très étrange avec ce tueur (Takakura) errant dans Hong Kong puis Macao à la recherche des gangsters l’ayant trahi, et rencontrant plusieurs femmes mourant les unes après les autres plus ou moins par sa faute. Pourtant, pruderie oblige de Takakura, il ne fera l’amour avec aucune. Une scène folle où, pour soigner une prostituée malade en train d’étouffer car son sang s’est accumulé dans la gorge, il l’aspire avec la bouche et recrache des jets d’hémoglobine. Une sorte de baiser ensanglanté qui est la malédiction du personnage. L’utilisation des décors de Macao par Ishii est magnifique, l’architecture portugaise, presque orientale, donnant une dimension wellesienne à la fuite de Takakura, petite silhouette noire coiffée d’un chapeau.



18 novembre

Lone Wolf Isazo / Hitori Okami (1968) de Kazuo Ikehiro



Isazo était autrefois au service d’un seigneur. Tombé
amoureux de Yoshino la fille de celui-ci, il a un enfant avec elle mais la
famille les sépare. Isazo part donc sur les routes et devient un yakuza
mythique. Revenant dans la région où vit Yoshino désormais ruinée, il retrouve
son fils à qui on a fait croire que son père était un samouraï mort au combat.
On retrouve les thèmes fétiches de l’univers de Raizo Ichikawa : la
paternité, l’orphelin, même si cette fois c’est lui qui devient un père
tragique. 


Le film est très beau et atmosphérique avec ses paysages de neige
rappelant Goyokin ou Le grand Silence, et une scène splendide où, immobile sous
la pluie devant une roue à eau, Isazo se souvient de sa séparation avec
Yoshino.  


A l’inverse des furieux et
parfois cabotins Mifune et Nakadai, l’art de Nakadai est l’introspection, le
souvenir, et les douleurs muettes. Le film par ailleurs revient aux origines
des yakuzas pendant l’ère Edo : des joueurs vagabondant à travers le
Japon, d’extraction pauvre et sans autre revenu que les dés ou les cartes. A la
fin de son aventure, qu’aura gagné Isazo ? Quelques instants avec son
fils, une cicatrice sur le visage et les tombes de ses adversaires venant
hanter ses cauchemars.

 


22 novembre

The Symbol of a Man: The Rule for a Vagabond /  Otoko no monsho – ruten no okite (1965) d’ Eisuke
Takizawa



The Symbol of a Man est une série yakuza de la Nikkatsu mettant
en vedette Hideki Takahashi dans le rôle d’un jeune chef devant parfaire son
apprentissage. The Rule for a Vagabond se déroule pendant O-bon, la fête des
morts et dans sa première partie est dédié à cette pratique japonaise du voyage
et du vagabondage, qu’il soit professionnel comme pour les troupes de théâtres itinérantes
et pour les forains et colporteurs dressant leurs tréteaux à l’entrée des
temples. 


Il peut être aussi existentiel comme pour le héros et bien d’autres
yakuzas allant de clans en clans et demandant l’hébergements.  C’est donc tout un peuple nomade que représente
le film de façon colorée et finalement assez joyeuse. L’autre thème est assez classique
puisque le héros, au cours d’une embuscade a tué un homme, provoquant
incidemment la déroute d’une famille, et livrant leur territoire à un clan sans
scrupule. 


Il va donc prendre la place de son adversaire et se racheter en
combattant les mauvais yakuzas. Hideki Takahashi est un acteur d’une grande
beauté et au regard intense, que l’on pourrait classer dans les « Alain Delon »
japonais. Les splendides décors naturels de villes e l’ère Meiji, de temples et
de forêts, permettent de s’aérer avant de retourner dans le monde clos du ninkyo
eiga de la Toei.


Yakuza Autumn 1

 


2 octobre

Prison Boss / Gokuchu no kaoyaku (1968) de Yasuo Furuhata


Dans ce superbe ninkyo contemporain, le duo Takakura-Ikebe
interprète une tragique histoire carcérale, très bien écrite, où l’on comprend
comment la vie des yakuzas se joue entre la prison et la liberté. Mais en
définitive, les affaires des clans se poursuivent en prison, et la vie au
dehors n’est jamais la liberté. Le code d’honneur est la prison permanente de
ces hommes. Takakura commence à avoir un visage minéral de plus en plus
fascinant tandis qu’Ikebe poursuit sa série de personnages maudits déchirés par
le devoir. 


Yasuo Furuhata, un des meilleurs cinéastes du ninkyo, enchaîne les
scènes magnifiques comme la mort d’un boss à travers la vitre d’un café où
passe une douce musique jazzy, les pantomimes des prisonniers devant un film de
catcheuses, un détenu suicidaire jouant de la guitare devant un feu de camp, le
sacrifice d’un vieux yakuza dans la prison, et bien sûr une nouvelle marche
vers le destin de Takakura. 


Il n’emprunte plus un chemin nocturne éclairé par
les lanternes mais les gradins d’un vélodrome, sa veste enroulée autour de son
cou. Un dernier regard de Junko Fuji, se séparant une nouvelle fois de son
amour, le visage sombre de Takakura derrière la vitre de la voiture de police ;
le ninkyo n’en finit pas de remettre en scène la nostalgie d’un monde où
primerait avant tout l’honneur, sans encore s’avouer qu’il n’a jamais existé.


 

3 octobre

Yakuza Ladies / Gokudo no onna-tachi: San-daime ane (1989)
de Yasuo Furuhata


La série exploite visiblement le succès de The Yakuza Wives
d’Hido Gosha, Yoshiko Mita décalquant le rôle de la boss interprétée par Shima
Iwashita. Il s’agit d’une classique histoire de succession à la tête d’un clan,
la veuve de l’oyabun intrigant pour placer son protégé, Akamatsu. Celui-ci tout
juste sorti de prison ne met guère de cœur à l’ouvrage et semble plutôt
entraîné dans des affaires sentimentales. 


Le scénario n’exploite
malheureusement pas cette idée d’un yakuza peu ambitieux, et d’une boss
devenant une sorte de Lady Macbeth. Ces séries étaient l’occasion de donner des
rôles haut en couleur à des actrices plus ou moins célèbres des années soixante,  ainsi Yoshiko Mita en belle diva yakuza. La
mise en scène, un peu plate et télévisuelle, démontre que les splendeurs de
Yasuo Furuhata sont bien loin, mais se rattrape dans un kitsch années 80 très
réjouissant.


 5 octobre

Fudatsuki bakuto / A Wad of Notes (1970) de Shigehiro Ozawa


Guerre des clans pour prendre le contrôle de la fête des
lanternes. Ozawa, ponctue le film d’effets de style comme ce combat en ralenti
filés anticipant ceux de Wong Kar-wai, et un massacre final d’une grande
sauvagerie, en clairs obscurs, où jamais Tsuruta na été autant enragé. Ozawa
multiplie les gros plans de son visage, conscient qu’il capte quelque chose
d’inédit chez cet acteur jouant davantage de son charme que de la pure
brutalité.


 

Il offre également un beau rôle héroïque à Asao Koike, excellent
acteur de comédie, et à Minoru Oki qu’on a toujours plaisir de retrouver hors
de ses rôles de traitres. Le trésor du film est l’actrice Akiko Kudo en femme
yakuza maniant le pistolet. Si l’on peut penser que son rôle est calqué sur
ceux de Junko Fuji, elle parvient en quelques scènes à la surpasser en
faroucherie et en émotion. La fascination du cinéaste est perceptible à chaque
plan. Sans doute est-ce pour elle qu’Ozawa invente une des plus belles mises en
scène de tous le ninkyo eiga : une conversation entre Kudo et Tsuruta se
déroulant en fondus enchaînés, comme si les deux personnages se frôlaient sans
jamais réussir à s’atteindre. Le même effet revient lors de la mort de Kudo,
plongeant leur relation, comme bien souvent inaboutie, dans la plus grande
mélancolie.


 6 octobre

Nouveau sens du devoir fraternel / Shin Kyodai Jingi (1970)
de Kiyoshi Saeki.


Bunta Sugawara sort de prison, bien de décidé à quitter le
monde des yakuzas pour vivre auprès de sa femme et de son fils. Lorsque son
oyabun le désigne comme successeur, il s’attire la rancœur du fils légitime.
Celui-ci se laisse influencer par deux yakuzas dont le but est de liquider
Bunta et ses deux frères de sang pour prendre le pouvoir sur le clan. Le
scénario donne lieu pendant la majeure partie du film à un Ninkyo Eiga
classique, la mise en scène de Saeki, bien qu’élégante étant sans
surprise.  Il faut dire que  nous sommes un cran en dessous de A Wad of
Notes que j’avais vu la veille. Même Akiko Kudo, fascinante chez Ozawa tient un
rôle plus convenu d’épouse de yakuza, forcément sacrifiée. Pourtant, le film
opère un retournement lors du massacre final. Au niveau plastique, avec des
angles inédits comme cette plongée verticale sur le combat de Saburô Kitajima.
Bunta Sugawara s’impose également comme un corps très différent de ceux de
Tsuruta et Takakura, sa maigreur le prédisposant à une forme de martyr. 


Il y a
un maniérisme évoquant des peintures de la Renaissance, dans les poses, et le
sang maculant les peaux tatouées. Le scénario s’avère aussi plus complexe
puisque les deux yakuzas ne tuent pas le rejeton ayant pris part au complot. Ce
que visent surtout Saburô Kitajima et Bunta Sugawara est d’éliminer les félons
gravitant autour de lui et le forcer à devenir un bon oyabun. Le jeune maître
devra se montrer digne de leur sacrifice. Le dernier plan sur le visage de
Saburô Kitajima (dont la chanson accompagne la marche vers le destin) est
particulièrement magnifique.


 

9 octobre

Patience has en end / Gorotsuki Mushuku (1971) de Yasuo
Furuhata


Ken Takakura, naïf villageois monté à Tokyo, rejoint un
groupe de marchands ambulants persécuté par des yakuzas. D’une durée
inhabituelle de 110mn, tourné en décors naturels et se passant à l’époque
contemporaine, Patience has en end mise plus sur le mélodrame que sur la
violence qui n’explose que lors du massacre final. 


Je me demande s’il ne s’agit
pas de profiter du succès des Tora-san, lui aussi un colporteur naïf et au
grand cœur, en faisant jouer à Takakura un relatif contre-emploi. La maîtrise
du sabre par Takakura semble d’ailleurs peu en accord avec son statut de
villageois. C’est comme si ses rôles passés reprenaient possession de lui et le
laissaient à la fin comme sonné, regardant ses mains ensanglantées. Un
excellent casting de seconds rôles avec Fumio Watanabe en chef yakuza sans
scrupule et maussade et Takashi Shimura (Vivre de Kurosawa) en bon chef
paternaliste.


 

12 octobre

The path of the king / Nihon yakuza-den: Sôchiyô e no michi
(1971) de Masahiro Makino


J’ai vu une soixantaine de films de yakuzas, dont au moins
quarante de la Toei donc répétant les mêmes histoires, les mêmes situations
avec les mêmes acteurs. Et vous savez quoi ? Je les ai presque tous aimés bien
qu’à des degrés différents. Cette immersion pourrait me faire réfléchir sur
moi-même et à mon propre goût pour la sérialité et la répétition. Ici nous
sommes en 1971, et cela fait au moins huit ans que le grand cycle de la Toei a
commencé. Nul révisionnisme du genre chez Masahiro Makino qui de toute façon vient
d’un temps encore plus reculé, dans les années 20. Cela fait donc cinquante
qu’il tourne et The path of the king est son avant-dernier film. Suivra Junko
se retire : La Grande Famille des cerisiers rouges du Kantō, le film d’adieu de
Junko Fuji. Makino est réellement le vénérable oyabun du film de yakuza. The
path of the king est un yakuza eiga impeccable où l’on retrouve le trio
mythique Koji Tsuruta, Ken Takakura et Tomisaburō Wakayama. Le face à face
entre Tsuruta et Takakura montre toute la maitrise qu’ont acquis les deux
acteurs : tout n’est entre eux que regard admiratifs et émus devant la loyauté
et la dignité de l’autre. Pourtant le véritable sujet n’est pas la rivalité
entre clans ni même la fraternité mais le destin d’une femme magnifiquement
interprétée par Yumiko Nogawa, la joueuse de The Cat Gambler et pionnière des
femmes yakuza. 


Nogawa est obligée de renoncer à Takakura car ce dernier s’est
effacé au profit de son frère de sang Wakayama. Prise dans un complot qu’il
serait fastidieux de relater, la jeune femme fuit, devient prostituée et
contracte la tuberculose. Ce personnage de mélodrame est, au fond, détruite par
la loi des clans. « Je ne suis pas votre esclave » dira-t-elle, mais toute
liberté lui est quand même refusée. 


A la fin, c’est son deuil que porteront les
deux frères ensanglantés, comme si le sang sur le mouchoir de la tuberculeuse
les recouvrait. Ce que révèle Makino est que, pour un yakuza, la chose le plus
difficile à supporter est l’amour d’une femme.

15 octobre

Three Yakuza / Matatabi san ning yakuza (1965) de Tadashi
Sawashima


Un film à sketch mettant en valeur Kinnosuke Nakamura,
Tatsuya Nakadai et Hiroki Matsukata dans le rôle de yakuzas de l’ère Edo. Nakadai
tombe amoureux de la prostituée dont il est le gardien et se sacrifie pour
elle. Matsukata se sacrifie également pour qu’un père (Takashi Shimura) et sa
fille (Junko Fuji) se réconcilient.


Dans un rôle comique, Nakamura joue un
yakuza pleutre, n’ayant jamais combattu personne, que des villageois chargent
de tuer l’officier qui les rançonne. 


Le film dure plus de deux heures et est
clairement une production de prestige pour la Toei ayant engagé la star Tatsuya
Nakadai pour l’occasion. Son sketch est évidement le plus beau, chaque gros
plan de ce merveilleux acteur étant inattendu, et atteignant une émotion rare. 


On
se prend à rêver d’un Kwaidan du film de yakuza. Sawashima n’est pas Kobayashi
mais c’est un artisan talentueux et raffiné. Une musique de jazz, presque funk,
donne une touche insolite et joueuse à ce beau film.


 

18 octobre

Les Fleurs Rouges du Courage / Nihon jokyo-den: makka na
dokyo-bana (1970) de Yasuo Furuhata


Yasuo Furuhata tourne ce qui n’est rien d’autre qu’un
western japonais, localisé à Hokkaido dans les années 1900. Il s’agit au
premier abord de la lutte entre des éleveurs de chevaux et des yakuzas qui
veulent s’emparer du plus grand marché équestre du Japon. 


Le film est pourtant
bien plus complexe lorsque Junko Fuji se rend compte que son père, figure
héroïque du syndicalisme, a spolié des paysans pour imposer l’élevage des
chevaux. Ken Takakura est le fils de l’un d’eux et nourri une haine envers les
éleveurs. Chez ces enfants qui héritent des conflits de leurs père se joue un
âpre combat moral. 


L’autre beauté du film est sa dimension paysagiste qui en
font un poème lyrique à la gloire des plaines et des lacs du nord du Japon, et
rend hommage au peuple Aïnou.  Comme si
son caractère enivrant parvenait pour une fois à enrayer la machine morbide des
règlements de compte et des dettes d’honneur, Les Fleurs Rouges du Courage est
l’un des rares ninkyo à s’achever par un happy end. On n’oubliera pas cependant
la mort très sanglante d’une femme au ralenti, véritable éclosion de la fleur
rouge où Junko Fuji va puiser le courage d’affronter les yakuzas.


 

21 octobre

Bloodiest Flower / Nihon jokyo-den-ketto midare-bana (1971)
de Kôsaku Yamashita


Etrange série que ces Nihon jokyo-den sans lien apparent
entre les épisodes sinon que Junko Fuji, passant d’une époque et d’un
personnage à l’autre, se retrouve à chaque fois la boss d’un monde d’hommes.
Ici il s’agit classiquement d’une mine de charbon rançonnée par des convoyeurs
sans scrupule. Son inscription exclusive dans un genre méconnu à fait négliger
Junko Fuji par les cinéphiles. 


Il est vrai que son jeu est daté et qu’elle
représente une femme très traditionnelle alors que Meiko Kaji et même son aînée
Ayako Wakao faisaient déjà bouger les lignes. Pourtant, cette actrice de
mélodrame, à la plastique parfaite, pouvait faire naître l’émotion en un
battement de paupière. Junko Fuji fut aussi une femme d’action mêlant fureur et
grâce absolue.  Fille d’un patron de la Toei
affilié aux yakuzas (peut-être un de ceux qui permit la mainmise du
Yamaguchi-gumi sur la firme), c’est ainsi qu’elle entra adolescente dans le
monde des ninkyo interprétés par Koji Tsuruta et Ken Takakura qui restèrent ses
partenaires jusqu’à la fin.  


Son image
d’une pudeur extrême (à peine si elle dévoile une épaule dans un épisode de La
Pivoine rouge) ne survécut pas aux années 70 et à l’escalade dans
l’érotisme.  Kôsaku Yamashita est avec
Makino, Sawashima et Furuhata l’un de spilliers du ninkyo classique de la Toei.
Bloodiest Flower montre encore une fois sa maîtrise dans un film plus long qu’à
l’accoutumé (1h50) mais aussi son lyrisme, faisant se succéder les portraits
« en feu » de Junko. Le combat final est étonnant, chaque mort se
concluant par un arrêt sur image.

 


25 octobre

Trials of an Okinawa Village / Nippon jokyô-den Gekitô
Himeyuri-misaki (1971) de Shigehiro Ozawa


Junko devient la boss d’une société de camionneur dans ce
film dont l’intérêt principal est de se dérouler après-guerre sur l’île
d’Okinawa, comme c’était le cas pour Hokkaido dans Les Fleurs rouges du courage.
Comme dans beaucoup de séries B japonaises, il est difficile de dater
précisément l’action, la reconstitution historique étant minimale. L’île est
encore sous domination américaine, et Junko parle du ressentiment des habitants
envers l’île principale (Honshū) considérant Okinawa comme un lieu de passage
et de villégiature. Une scène humoristique présente également le dialecte
d’Okinawa, incompréhensible pour les non-résidents. Junko s’écarte de ses rôles
traditionnels : la peau bronzée, portant des vêtements militaires
masculins et conduisant un camion. Une scène de danse finale pendant des
funérailles la métamorphose en la ravissante geisha qui ont fait sa célébrité. 


Ces
quelques rôles contemporains montrent le carcan où était enfermée Junko Fuji
qui n’allait pas trouver sa place dans la seconde vague du film de yakuza
orchestrée par Fukasaku, à la différence de ses  partenaires Koji Tsuruta et surtout Bunta
Sugawara dont l’énergie allait faire merveille dans les Combats sans code
d’honneur. On le retrouve d’ailleurs à l’affiche de Trials of an Okinawa
Village, ainsi que Bim Amatsu, traditionnel chef de clan sans morale de la
Toei.


 

26 octobre

Glorious Fights / Jigoku no okite ni asu wa nai (1966) de Yasuo
Furuhata


Un des plus beaux films de Furuhata et un des plus audacieux.
Ce n’est pas le récit, très classique, qui surprend mais le personnage de Ken
Takakura, un yakuza malade des radiations atomiques qui l’ont atteint enfant à
Nagasaki, qui l’éblouissent et le font s’avanouir. Le personnage, très
mélancolique, est lancé dans un ultime combat auquel il ne croit plus vraiment.
Il a beau encore suivre les directives de son chef qui l’a aussi élevé,  lorsqu’il assassine le chef du clan rival celui-ci
n’est qu’un homme sans défense, le regardant un peu interloqué. 


Le génial Kei
Sato, acteur fétiche d’Oshima, interprète un yakuza ordinaire, à peine plus
ambitieux que le chef de Takakura. Furahata fait durer quelques secondes de
plus que nécessaire leur échange de regard, comme pour signifier le trouble des
deux hommes. Mais aussi sans doute pour imprimer un rythme différent à la mise
en scène, plus flottant et insolite. Incontestablement, c’est un film où le
cinéaste a mis beaucoup de lui-même. La musique est un décalque du Concerto de
Aranjuez, et prend des allures de boléro lors de longue scène finale où
Takakura, blessé à mort, tente de rejoindre la femme qu’il aime et embarquer
pour une mythique île aux fleurs. Il est déjà à terre et encore loin du quai
mais Furuhata enchaîne une suite de courts travellings sur le visage de Yukiyo
Toake, comme la projection de Takakura vers un bonheur inaccessible. Un film
magnifique qui renforce encore ma vénération pour Ken Takakura peut-être conscient
qu’il trouvait un rôle à la mesure de sa sensibilité.


A Summer of Yakuza 4

Cette quatrième période de mon été yakuza aura été dominée par Akira Kobayashi, un des jeunes premiers « rebelles » de la Nikkatsu à la fin des années 50. 


Le garçon n’est pas étranger au monde des yakuza puisqu’il épousa en 1960, Hibari Misora, la plus grande star de la enka sous la bénédiction du « manager » de celle-ci, Kazuo Tadaoka, parrain de la troisième génération du Yamaguchi-gumi. Il divorça deux ans plus tard. 

Surnommé « Mr. Dynamite » ou « Might Guy », Kobayashi est l’image même de l’edoko (garçon d’Edo, soit l’équivalent du Titi parisien), charmeur, gouailleur et bagarreur. Dans certaines de ses chansons, il nous faire entendre l’accent populaire de Tokyo. 


Par la suite, s’épaississant et gagnant en carrure, il devient un imposant chef de clan, en costumes de luxe. On le retrouve chez Seijun Suzuki dans un grand nombre de classiques comme Le vagabond de Kanto (1963) et Les fleurs et les vagues (1964). Le virage Roman Porno de la Nikkatsu lui fait poursuivre en 1973 ses rôles à la Toei dans les Combats sans code d’honneur de Kinji Fukasaku.


1er septembre

Ryuji (1983) de Toru Kawashima


Un film de yakuza sans violence et sans aucun coup de feu. Ryuji fait la chronique d’un jeune yakuza sans grande responsabilités, tellement au bas de l’échelle qu’il partage un petit appartement avec ses subordonnés. Lorsque sa fille vient au monde, sa petite amie rentre chez ses parents dans le Kyushu, lui intimant de quitter le milieu s’il veut la revoir. Ryuji décide alors de tirer un trait sur son passé et s’accommode plutôt bien de sa nouvelle vie. C’est un bon père et un bon mari, travaillant dans une société de livraison d’alcool pour les bars de Tokyo. Mais la nuit, la vie marginale et finalement la liberté, ont un puissant pouvoir d’attraction. Ryuji est l’œuvre d’un jeune acteur et scénariste, Shoji Kaneko qui a lui-même autoproduit le film. Le réalisme avec lequel il interprète le petit truand vient sans doute des fréquentation yakuzas de sa jeunesse, avant qu’il n’intègre une troupe de théâtre. 


Si Ryuji retrouve finalement son milieu, abandonnant femme et enfant, c’est sans pathos ni leçon de morale. Et puis il y a l’ambiance électrique très « City Pop » du Tokyo des années 80, des plans sublimes de Kabukichô, une incursion à Golden Gai et Play Back part. 2 de Momoe Yamauchi en bande-son. 


Ryuji est sorti au Japon le 29 octobre 1983, et Shoji Kaneko est mort d’un cancer exactement 6 jours plus tard le 6 novembre, à peine âgé de 33 ans. On lui doit aussi le scénario de Chi-n-pi-ra d’abord pour la version de 1984 par Toru Kawashima (le réalisateur de Ryuji) puis en 1996 le remake par Shinji Aoyama connu en France sous le titre Deux Voyous. L’influence de Ryuji sur le cinéma indépendant japonais semble primordiale. 



Yakuza Kannon : Iro Jingi / Yakuza Justice: Erotic Code of Honor (1973) de Tatsumi Kumashiro



Film dingue et merveilleux. Un moine repèche une femme noyée qui accouche d’un garçon qu’il nomme Seigen. Elevé au monastère, Seigen croise la route d’une bande de yakuzas. Poursuivant un but mystique énigmatique, il va devenir lui-même yakuza, tuer son père, chef de gang, nouer une passion incestueuse avec sa demi-sœur et commettre massacre sur massacre. 


Pourtant il est toujours à la recherche de la sainteté. Il suit la voie énoncée par son maître : c’est dans la merde qu’on trouve Buddha. Même si les scènes de sexe sont nombreuses, souvent caviardées par des caches hasardeux, il ne s’agit pas d’un film pink. Cette quête sordide et hallucinée pourrait évoquer une sorte de « Bad Yakuza », un ancêtre japonais des films d’Abel Ferrara. 


Les massacres de yakuzas, sanglants et stylisés comme chez Kitano, sont effectués sur des psalmodies de prières bouddhiques.  Franchement, j’avais jamais vu ça. 



3 septembre

Brutal Tales of Chivalry / Shôwa zankyô-den (1965) de Kiyoshi Saeki



Je ne suis qu’un novice en connaissance du ninkyo eiga, et face à un tel continent je me rends compte que je suis aussi un novice en termes de cinéma japonais. Presque parallèlement aux séries se passant pendant les ères Meiji et Taisho, la Toei démarre une série se déroulant à l’époque Shôwa, après-guerre, avec en vedettes Ken Takakura et  Ryo Ikebe. 


C’est d’ailleurs Takakura qui chante le morceau-titre, preuve de son rôle de leader. Cette chanson qui a la même mélodie que celle de la série Abashiri Prison. C’est un film classique et magnifique. Ken revient de la guerre, au moment-même où son oyabun vient de se faire assassiner par un gang rival. On retrouvera la même situation dans la Fureur de vaincre. Désigné chef du gang, il va tenter de suivre les dernières volontés du boss : ne pas participer à des conflits, jusqu’au moment où le gang adverse rivalise d’abjection. Mais s’il part au combat c’est pour protéger des marchands que le clan ennemi rançonne et empêche de posséder son propre lieu de vente. Il y a des répliques très intéressantes comme :

« Tu es tellement vieux jeu à parler des yakuzas et du code de l’honneur. Nous sommes à l’âge du capitalisme. »

Ou encore un yakuza disant à sa femme avant d’aller se sacrifier :

« Pour les prochaines décisions, je te consulterai. C’est à la mode maintenant de donner l’égalité des droits aux femmes. »

Au registre des choses amusantes, les salutations de Ryo Ikebe au clan auquel il demande l’hospitalité. Il ne s’agit pas seulement de décliner son identité mais de savoir qui le fera en premier, lequel se relèvera en premier. C’est une bataille de politesse et d’humilité. 


Sinon, le film est visuellement somptueux et le combat final, et son découpage en clairs obscurs (oui c’est du Caravage !) , un des meilleurs du genre. J’aurais pu en tirer 100 photogrammes.

Bref, si vous voulez vous initier au ninkyo eiga, vous pouvez commencer par celui-ci.



8 septembre

Three Gamblers / Sannin no Bakuto (1967) de Shigehiro Ozawa



Ce beau Ninkyo se passe à Macao et est en partie tourné en décors naturels. La trame semble une fois de plus empruntée au Théâtre de la vie, avec ce noble yakuza dont l’épouse a été poussée à la prostitution et à l’exil pendant son séjour en prison.


Nous sommes donc dans le versant le plus mélodramatique du Ninkyo, là où le talent de Koji Tsuruta peut s’exprimer avec toute sa puissance. Les retrouvailles avec son fils sont magnifiques par exemple. 


On retiendra aussi un superbe Kyosuke Machida en chien fou nous gratifiant d’un combat sauvage. 


Pourtant, c’est Ryo Ikebe qui fascine encore dans un rôle de yakuza tuberculeux comme dans Yakuza’s Tale/Tosei-nin Retsuden (1969) du même Shigehiro Ozawa. On pense un peu à Victor Mature en Doc Holliday dans My Darling Clementine de John Ford. Le personnage est tourmenté car il a assassiné sa femme. Ryo Ikebe ne joue pas d’une stature droite comme Tsuruta, c’est un dandy un peu efflanqué, ayant déjà un pied dans la tombe et cherchant un moyen de redevenir un homme. Sa seule solution est de plonger dans le nihilisme et de choisir l’homme qui le tuera, donc ce modèle d’humanité qu’est Tsuruta. 



9 septembre

Aesthetics of a Bullet / Teppôdama no bigaku (1973) de Sadao Nakajima



Tentative de la célèbre ATG (productrice de Wakamatsu et Oshima) de marier le yakuza eiga au style nouvelle vague des années 70. Le principe est intéressant puisque Nakajima est un cinéaste de films de yakuza « traditionnels » de la Toei, et emploie certains de ses acteurs comme Mitsuru Mori, Asao Koike et surtout la « sukeban » Miki Sugimoto. 


On peut supposer une co-production Toei/ATG mais je n’ai pas d’informations là-dessus. Kiyoshi un chinpira (petite voyou) vivant d’expédients comme vendre des lapins dans la rue, est recruté par un clan, le  groupe Tenyu dont on entend que les voix. Doté d’un million de yens et d’un pistolet, il est envoyé dans la ville de Miyazaki pour mettre au pas (et peut-être tuer) un patron de club. Malgré la morgue de yakuza qu’il adopte, il va accumuler les erreurs, draguer les hôtesses, et rater à peu près tout. Le film à l’image de son personnage est erratique, mais cette forme libre ne produit pas grand-chose d’intéressant. Nakajima montre surtout l’incapacité du personnage à assumer son rôle de tueur. 


Particulièrement pleutre et violent avec les femmes, le personnage est peu attachant. Nakajima rate ce que réussira dix ans plus tard Toru Kawashima avec Ryuji : implanter un jeune yakuza dans le réel. Reste un générique assez génial où des gros plans de nourriture, de spectacles érotiques et d’ordures sont rythmés par un morceau fantastique du groupe de punks activistes Zuno Keisatsu.  



10 septembre

Brutal tales of chivalry 3 : The Lone Wolf (1966) de Kiyoshi Saeki



Ces Ninkyo classiques de la Toei, tous identiques et tous différents, nous apprennent ce qui fait la grandeur des cinéastes de studio japonais. La maîtrise d’un appareil techniques inouï mis à leur disposition et d’une troupe d’acteurs d’exception, maîtrisant la gestuelle et les intonations de ces yakuzas tragiques. 


Jamais on ne sent le travail bâclé ou le manque d’implication, mais toujours le souci de la beauté. Moi-même, spectateur découvrant jour après jour depuis plusieurs mois cette production, jamais je ne ressens de lassitude (il faut dire que j’aime bien la sérialité et les répétitions). Une belle copie permet en outre d’apprécier la splendeur de la photographie. Ici par exemple le portrait en clair-obscur d’un jeune maître où se lit toute la noblesse du personnage. 


Il y a toujours un moment musical, ce que j’appelle la « marche vers le destin ». La chanson est très belle.

« Mes parents m’ont donné ma chair

Je l’ai souillée avec des aiguilles et de l’encre

Combien de fois vous ai-je déçu ?

Comment pourrai-je demander à maman de me pardonner ?

Le lion chinois et les pivoines pleurent sur mon dos»

Lors du combat final, Takakura dévoile sur son dos le lion chinois et les pivoines, et le thème musical fait retour. 

Le Ninkyo est un genre mélodramatique et en tant que tel ne souffre pas l’imprécision. 



12 septembre 

The Yakuza Code Still Lives/ Hiroshima jingi: Hitojichi dakkai sakusen (1976) de Yûji Makiguchi



Un Yakuza sortant de prison décide de se ranger, quitter le milieu : il devient « sokaya ». Il se livre avec une petite équipe à de l’extorsion sur des entreprises ayant des pratiques frauduleuses. C’est assez bizarre comme conception d’un métier honnête mais j’ai l’impression que cette pratique n’était pas considérée comme illégale, peut-être parce que les entreprises en question n’osaient pas porter plainte. 


Le film de yakuza, tendance Jitsuroku est déjà très complexe narrativement, mais ici se rajoutent des éléments de thrillers financier. L’intérêt réside de toutes façons dans le duel opposant deux stars dans les rôles d’anciens amis d’enfance se livrant à une lutte à mort : Akira Kobayashi et Hiroki Matsukata.

Kobayashi a pris une stature loin de ses rôles de jeune premier qui en font un parfait oyabun en costard de luxe. Sa silhouette, son visage très graphique semblent avoir été dessinés par Ryôichi Ikegami. Matsutaka, plus massif lui-aussi avec sa gueule de voyou bronzé, buté, est parfait dans les scènes romantiques. La fin, géniale, est sanglante et hystérique et on se demande si Paul Schrader n’a pas fait visionner à De Palma ce genre de films pendant la préparation de Scarface.



14 septembre

Wandering Ginza Butterfly 2: She-Cat Gambler (1972) de Kazuhiko Yamaguchi



Second épisode d’un diptyque mettant en scène Meiko Kaji en joueuse dans le quartier de Ginza. Le premier épisode qui en faisait une joueuse de billard, de part le jeu même, assez rare dans le cinéma japonais, était très intéressant. Meiko de plus était plutôt souriante, ce qui rompait avec son rôles de Sasori. Moins d’originalité ici, puisque le papillon de Ginza devient une joueuse de carte à la recherche du meurtrier de son père et reprend un visage grave annonçant Lady Snowblood. 


Cependant, le film est sympathique à cause de seconds rôles pittoresques et outranciers, ressemblant à des personnages de mangas, et un combat final dynamique et sanglant. Sonny Chiba est aussi très amusant en joueur malchanceux et bègue. On ne comprend pas très bien d’ailleurs pourquoi il se transforme soudain en héros enragé lors du combat final. Bref, une fantaisie pop, légère et rapide qu’on peut voir avant tout comme une belle compilation iconographique de Maiko Kaji. Chaque plan d’elle mériterait qu’on en tire un photogramme. 


A noter dans un club, deux chansons par la star de la enka Aki Yashiro. 



15 septembre

Family Obligations / Kyôdai jingi Kantô inochi shirazu (1967) de Kosaku Yamashita



Le film met en vedette Saburō Kitajima, acteur populaire vif et amusant, dans le rôle du chef d’une petite bande de chinpira se livrant à des arnaques sur le territoire d’un clan.  


Après s’être opposé au jeune fils du clan (notre ami Kyosuke Machida), il va se lier à lui et devenir son kyodai, jusqu’à partir seul affronter la bande rivale après l’assassinat de son oyabun. 

Un excellent ninkyo eiga, burlesque au début puisque les chinpira ont des dégaines de personnages de mangas, et puis finalement tragique… jusqu’à un certain point puisque c’est un des rares ninkyo eiga à bénéficier d’un (relatif) happy-end. 


Il y a une volonté de rajeunir un peu le genre à côté des figures devenue assez inamovibles comme Takakura et Tsuruta. Celui-ci tient par ailleurs un rôle secondaire, celui d’un yakuza dont la compagne (oh surprise !) a été envoyée au bordel pendant son séjour en prison. Il parviendra à l’épouser au seuil de la mort. 

Le territoire du sang versé / Bloody Territories/ Kôiki Bôryoku: Ryuuketsu no Shima 1969 de Yasuharu Hasebe



Tortueuse histoire de spoliation du territoire d’un clan de Shinjuku.  Le film est dominé par Akira Kobayashi qui n’a rien à envier aux stars de la Toei. On ne se lasse de le voir patrouiller dans Kabukichô avec ses hommes et traquer les chinpira.

Le style Nikkatsu, ultra coloré et glamour, est bien sûr totalement différent de celui de la Toei de son classicisme, et de son goût pour les langueurs de la enka. On se doute que les jeunes yakuzas devaient se sentir plus en phase avec Akira Kobayashi, sa classe et sa brutalité de fauve, qu’avec les yeux de velours de Koji Tsuruta. 

Les rituels sont communs aux deux catégories mais Le Territoire du sang versé est davantage un film noir, une plongée dans un monde où chaque frère peut dissimuler un traitre.  Si l’on meure c’est toujours de la main de son frère mais on finit dans la boue comme le dernier des hommes.


16 septembre 

Our Blood Will Not Forgive / Oretachi no chi ga yurusanai (1963) de Seijun Suzuki


Une étape dans la grande entreprise formelle mais aussi de démystification du génial Seijun Suzuki. Le destin de deux frères (Akira Kobayashi et Hideki Takahashi) dont le père, oyabun, a été assassiné. L’un essayera de s’insérer dans la société mais échouera, l’autre deviendra un yakuza. Our Blood Will Not Forgive contient des éléments de « comédie d’entreprise » pop, de haha-mono (film de mère), et de yakuza eiga. 


C’est surtout sa propre grammaire que met en place Suzuki : artificialité totale comme ce trajet en voiture où une projection d’un océan déchaîné figure la pluie, jeu surexpressif des acteurs, montage syncopé, récurrence des même gros plans comme ceux du visage magnifique de Chieko Matsubara. 


On pourrait ajouter, les clubs de jazz, les projections d’images (ici des diapositives), l’alternance de couleur et de noir et blanc en champ contre-champ. 


Suzuki n’hésite pas à interrompre le génial gunfight final où Akira Kobayashi trouve la mort par le monologue de la mère racontant combien il fut courageux. Inclusion vertigineuse du mélodrame haha-mono avec le film de yakuza. Tout est permis. 


18 septembre

One Man Of The Gamblers Code / Kutsukake Tokijiro (1966) de Tai Kato



Tai Kato est décidément le maître du film de yakuza mélodramatique. Je l’avais appelé dans un précédent post : le Douglas Sirk du Ninkyo eiga ; One Man Of The Gamblers Code le vérifie encore. Un yakuza tombe amoureux de la femme de l’homme qu’il a tué sans le connaître, juste pour honorer une dette envers le clan qui l’héberge. Sur ce thème classique, Kato va laisser s’épanouir son lyrisme : plan de neige abstrait de plusieurs secondes pour montrer l’hiver amoureux où est entrer le yakuza, éclats écarlates, magie du tournage en studio et ciels peints fabuleux. 


Des plans fascinants comme ces yakuzas tatoués, échoués sur une plage comme des poissons morts. Un fascinant formaliste proche de Kobayashi et Gosha. 


Le jeu intense de Kinnosuke Nakamura est parfait pour ses explosions de sentiments. Son style de combat au sabre est très proche de celui de son Musashi pour Uchida, auquel il rajoute quelques maniérismes comme s’humecter régulièrement els doigts. La brutalité et la dépense physique de Nakamura, son regard halluciné pourrait le rapprocher de Nakadai. Le final de One Man Of The Gamblers Code le montre essoufflé, condition rare pour un sabreur même dynamique comme Mifune. Peut-être à cause de son visage poupin ressemblant un peu à Elvis Presley, il m’évoque une sorte de rockstar.



Chansons des mauvaises filles et des mauvais garçons


A l’exception des Combats sans code d’honneur de Kinji Fukasaku,  le film de yakuza est romantique, et ces messieurs, lorsqu’ils ne pratiquent pas l’art délicat de l’extorsion ou de l’expropriation forcée, pleurent sur le sens de l’honneur perdu des jeunes gangsters, un oyabun assassiné ou leur aniki  emprisonné, et souvent sur une modeste jeune fille, dévouée à sa mère malade, peut-être institutrice, à qui ils n’osent avouer leurs sentiments. 
Comme le « voyou » interprété par Tatsuya Watari dans la série Gangster VIP (1968), le yakuza part dans le crépuscule, des larmes pleins les yeux alors que s’élève une déchirante enka. 




Je ne sais pas si le terme de « Yakuza Enka » existe, mais inventons-le. On peut imaginer que les membres du Yamaguchi-gumi ne rataient aucun film de leurs incarnations à l’écran et avaient la gorge aussi nouée que les jeunes filles rêvant à la voix de velours d’Akira Kobayashi dans Nous ne verserons pas notre sang et Les Fleurs et les vagues (1964) de Seijun Suzuki. 

Le morceau de Yakuza Enka le plus célèbre est sans conteste Tokyo nagaremono, du film du même nom Le Vagabond de Tokyo (1966) de Seijun Suzuki, que Watari entonnait après avoir décimé un gang adverse. Tokyo nagaremono est aujourd’hui encore un classique des Karaoké, et on la chante la main sur le cœur, le regard voilé par le saké et la fatalité. 


Tous les acteurs des yakuza eiga étaient aussi chanteurs, et les pochettes de disques même lorsqu’elles ne sont pas la BO d’un film, en reproduisent l’imagerie, qu’il s’agisse du versant historique Ninkyo eiga, se déroulant fin XIXe début XXe, ou contemporain comme le Jitsuroku eiga. Dans le premier le chanteur porte un kimono, a un linge enroulé autour du ventre et est armé d’un sabre. Une de ses stars est Ken Takakura, qu’on a surnommé le Clint Eastwood japonais et qui est connu en occident pour son rôle face à Robert Mitchum dans Yakuza de Sidney Pollack. Takakura fut aussi le héros d’une série de films de yakuzas contemporains : Abashiri Prison (Teruo Ishii,1966) dont le thème est devenu un classique de la enka chanté par lui-même ou par Keiko Fuji.


Moins connu chez nous, Kôji Tsuruta fut lui-aussi une énorme star dans des films dont les titres parlent d’eux-mêmes : Le Sang de la vengeance (1965) de Tai Kato, La Cérémonie de dissolution du gang (1967) de Kinji Fukasaku. 



Comme Takakura, on le retrouve en partenaire de Junko Fuji dans la série La Pivoine rouge à la fin des années 60. Junko Fuji, elle-aussi enregistra des disques de Enka Yakuza tendance Ninkyo eiga.

Parmi les femmes de la Enka Yakuza, la plus mythique est Meiko Kaji, autant dans le style Ninkyo que Jitsuroku.

La très belle Hiroko Ohgi, actrice et chanteuse, interpréta des femmes yakuza dans Rising Dragon’s Soft Flesh Exposed (1969) de Masami Kuzuo, avec Akira Kobayashi comme partenaire, et The Friendly Killer (1966) de Teruo Ishii où elle dévoile de spectaculaires tatouages.

L’univers du Jitsuroku eiga est celui des villes du péché, des hôtesses de bars, des néons tentateurs et de la pluie qui lave autant les blessures que les pleurs des marlous. Passant du jeune premier à l’imposant oyabun, Tatsuo Umemiya (Terror of Yakuza de Sadao Nakajima, Tombe de yakuza et fleur de gardénia de Fukasaku) est l’acteur et le chanteur idéal pour nous entraîner dans l’Underworld tokyoïte.


Akira Kobayashi demeure cependant l’une des plus parfaites incarnations de ce romantisme balafré. 

Parfois l’acteur-chanteur incarne un flic maverick comme le très rock Yûsaku Matsuda dans La Preuve de l’homme (1977), mais l’univers glamour et urbain reste le même.


Je ne sais si certains yakuzas ont fait carrière dans la chanson mais cela est probable. Un au moins est devenu acteur et chanteur : Noboru Andô dont on peut admirer la belle gueule de crapule dans les films d’Hideo Gosha comme Les Loups (1971) et Le territoire du sang versé (1969).


Tirés à quatre épingle ou dévoilant des dos éclatants de fleurs tatouées, ces perdants-nés aux poings de fer et à l’œil de velours, aux lames brillants d’éclats assassins et sensuels, passaient la moitié de leur vie en prison. Devant le corps peint de Bunta Sugawara, on imagine le chant d’amour que Genet aurait pu leur dédier.