Yakuza Autumn 3


29 novembre

Outlaw Cop (1976) de Yûsuke Watanabe



Un film très étrange où Yoshio Harada joue un flic dont la
femme tombe amoureuse d’un yakuza et s’enfuit avec lui. Quittant la police, il
se lance à leur poursuite, motivé moins par la justice que par la vengeance. Il
traverse le Japon du nord au sud et, à chaque fois retrouve sa femme qui a
franchit  un degré supérieur de
dégradation : simple intermédiaire, actrice de pornos clandestins,
prostituée. 


Il couche avec elle à chaque rencontre, l’humilie cruellement,
l’utilise à son tour pour pister le yakuza et massacrer les gangs sur son
passage. Le yakuza est d’ailleurs un personnage peu charismatique et presque
absent mais son gang de façon délirante régner sur tout le Japon.  


L’énergie brute et sexuelle de Yoshio Harada
est attaquée par cette femme qui revient sans cesse le tourmenter. Lorsqu’il
découvre le film porno super 8, il s’effondre, dégringole des escaliers, rampe
sur le sol, et improvise une explosion au gaz pour anéantir les yakuzas.  Cette production des années 70 montre comment
le genre avait pu s’affranchir du cadre strict des films des années 60 pour
aborder des zones troubles que ne renieraient pas Schrader ou Abel Ferrara. Le
titre n’arrive qu’à la 18e minute !


 

30 novembre

Abashiri Bangaichi (1965) de Teruo Ishii



Premier épisode de la mythique série Toei et fleuron de la
filmographie de Ken Takakura. Le film, tourné en noir et blanc, est en soi une
ballade puisque la chanson, devenu un classique de la enka, interprété par
Takakura ponctue l’action.  Le yakuza
emprisonné est comme d’habitude un « mama’s boy » qui ne songe qu’à
rejoindre sa mère malade d’un cancer, et sa petite sœur boiteuse (la fillette
infirme est un classique du mélo yakuza). La mise en scène magnifique de Teruo
Ishii transforme la prison d’Ibashiri en un enfer de neige au-dessus duquel
planent les corbeaux. 


Obligé de suivre l’évadé frustre et vicieux auquel il est
menotté, Takakura va connaître une rédemption en sauvant ce compagnon qui se
révèle lui-aussi un être tourmenté. A noter aussi des situations franchement
homosexuelles lorsque celui-ci embrasse le visage de Takakura et lui reproche
d’être coincé lorsqu’il le repousse. Le final est fait pour arracher les larmes
et il faut avouer que ça marche parfaitement.


Ken Takakura se moquant de Kunie Tanaka

 


4 décembre

The Man from Abashiri Jail Strikes Again / Shin Abashiri
Bangaichi (1968) de Masahiro Makino


Ka-chan (Ken Takakura) revient de la guerre et après s’être
battu avec des GI’s écope de 4 mois de prison militaire. Il n’est pas sûr qu’il
s’agisse la prison d’Abashiri mais c’est en tout cas vers celle-ci que le
conduira son destin puisqu’il sera devenu un véritable yakuza. 


Le film offre un
personnage assez rare à Takakura puisqu’il n’est au départ qu’un chinpira, un
petit voyou rouleur de mécanique qui intègre un clan de « mauvais »
yakuzas. Peu à peu, il va gagner en assurance, et devenir le chevalier du ninkyo
que l’on connait. 


Ce rôle où il excelle dans la comédie, est presque un
« shin » Takaken.  L’autre
intérêt du film est de montrer le Tokyo de l’immédiate après-guerre : un
champ de bidonvilles et de marché noir où les commerçants se font rançonner par
les gangs et oppresser par l’occupant américain. Les « panpan girls »,
prostituées de type occidental, hantent les rues et racolent ouvertement les
passants. 


Les yakuzas se font tailler des costumes de gagnsters mal ajustés et
se prennent pour « Capone ». C’est un monde en train de changer
à toute vitesse que met en scène avec beaucoup d’éclat Masahiro Makino. Dans
les seconds rôles deux sympathiques habitués qui pourraient sortir d’un film de
cavalerie de John Ford : la brute naïve Rin’ ichi Yamamoto et l’ingénu Hiroyuki
Nagato, le jeune yakuza de Cochons et cuirassés d’Imamura.


Yaluza fashion : lors de la marche vers le destin, Ken Takakura porte son
imperméable sur ses épaules pour dissimuler son sabre, comme lors du flash-back
« ninkyo » du premier Abashiri Bangaishi. 



 

9 décembre

Okinawa Yakuza War (1976) de Sadao Nakajima


Jitsuroku eiga coloré et violent, auquel la localisation à
Okinawa apporte un certain exotisme. En 1971, un an avant qu’Okinawa ne soit
rattaché au Japon, le film joue sur la confrontation entre un clan Yamato (pur
japonais) et des yakuzas locaux attachés à leur île et à leurs traditions.
C’est autant une guerre culturelle qu’une guerre des clans.  Sony Chiba, dont il me semble que c’est un des
meilleurs rôles, et Hiroki Matsukata sont parfaits en frères de sangs
tragiques, chien enragés irréductibles à la peau cramée par le soleil du
Pacifique. 


Nakajima se livre à des expérimentations assez insolites comme ces
deux plans brefs, en images fixes, de Matsukata couchant avec une prostituée,
ou ces projections de souvenirs derrière l’acteur.


Parmi les yakuzas : le
chanteur « passionné » Mikami Kan.


 

15 décembre

Trapped in Lust / Aiyoku no wana (1973) d’Atsushi
Yamatoya



Il y aurait sans doute une longue série de visionnages à
entreprendre sur les pinku-yakuza, d’abord parce qu’on se doute que certains
étaient financés par les clans comme une source de revenu rapide, voir un
blanchiment d’argent, ensuite par ce que des cinéastes, dont Wakamatsu,
faisaient plus ou moins partie du milieu. De façon plus explicite les yakuzas
apparaissent dans le roman porno comme des figures de la masculinité violente,
incarnation de la domination masculine et d’un patriarcat séculaire.  

Trapped in lust prend une autre voie puisqu’il s’agit d’une variation pink sur La Marque du tueur de Suzuki, évidemment moins géniale que son modèle mais réservant de beaux moments de folie. Atsushi Yamatoya dont on connait mieux le travail en France depuis la sortie chez Carlotta d’Une Poupée gonflable dans le désert et la rétrospective à L’Etrange festival incluant le fantasque The Pistol That Sprouted Hair, était par ailleurs le scénariste du film de Suzuki.

 

Le film est presque aussi
compliqué et irracontable que son modèle mais déplace la compétition des tueurs
sur le plan sexuel. Tant qu’il n’aura pas gagné le titre de number one, Hoshi, le
tueur à gage est frappé d’impuissance, d’autant que sa femme et sa maîtresse
sont violées et assassinées par des tueurs concurrents. C’est là qu’intervient
l’idée la plus dérangeante du film : les rivaux sont en fait un homme en
imperméable résistant aux balles et sa poupée de ventriloque, grandeur nature et fardée comme la baby Jane d’Aldrich. 


A la fin on comprend que c’est la poupée
qui était un véritable tueur et l’homme une sorte d’automate. La sexualité d’Hoshi
se révèle donc aussi mécanique que sa capacité à donner la mort. Avec ces
créatures cauchemardesques, Atsushi Yamatoya se moque de la survirilité
affichée des yakuzas. 


A noter dans le rôle de Yumeko, la prostituée qu’Hoshi ne
parvient pas à satisfaire, Nozomi Yasuda, héroïne d’un autre pinku-Yakuza, le
génial Erotic Code of Honor de Tatsumi Kumashiro.


 

17 décembre

Delinquent Girl: Alleycat in Heat / Furyô shôjo: noraneko
no seishun (1973) de Chusei Sone



Dans ce pinku « décontracté » de Chusei Sone, Hatoko
(Yuko Katagiri) une provinciale monte à Tokyo, se fait alpaguer par un petit
escroc, est revendue à des yakuzas, travaille dans des soaplands et des
spectacles érotiques, pour finir actrice dans une troupe underground. 


Les
yakuzas sont une petite bande minable dans un bureau délabré. Pourtant Hatoko
tombe amoureuse de l’un d’entre eux, un garçon sensible, jouant du folk et de
la enka à la guitare, dont le classique « futen » Elégie en rouge (Sekishoku
Erejii) de Morio Agata et la chanson de la série de la prison d’Abashiri
bangaishi avec Ken Takakura. 


Leur scène d’amour est d’une rare délicatesse dans
le cadre du pinku. Donc une chronique colorée du Tokyo du début des années 70
et de son petit peuple marginal, typique du cinéma foutraque de Sone.


 

18 décembre

Ishimatsu The Yakuza Something’s Fishy / Ninkyô kashi no
Ishimatsu (1967) de Norifumi Suzuki


Le scénario est un collage de films précédents se passant dans
le milieu des vendeurs ou convoyeurs de poissons du marché de Tsukiji à Tokyo, dans
le but de mettre en valeur le chanteur et acteur très populaire Saburo Kitajima.
Cette trame permet à Norifumi Suzuki de commencer le film dans le comique (une
irrésistible représentation théâtrale tournant à la catastrophe)et le
vaudeville ( la délicieuse Tomiko Ishii) pour s’achever dans un mélodrame
flamboyant et inventif, et de façon inattendue d’une grande émotion. 


Le yakuza
flamboyant interprété par Teruo Yoshida dit à Minako Osanai : « Michi.
Je n’ai rien fait d’autre que te causer du souci. Mais c’est fini maintenant,
tu m’oublieras. » 


Le destin du Yakuza est de ne laisser aucune trace de ce
qu’il considère comme une existence sans valeur, malfaisante et indigne de l’amour
que lui porterait une fille honnête. En cela il partage ce statut d’êtres éphémères avec les geishas et courtisanes qui mouraient de façon prématurée et
étaient jetées à la fosse commune. Comme ces femmes qui n’avaient de cesse de se
faire peindre par les grands maîtres de l’estampe, les yakuza ont trouvé dans
le cinéma une façon de combattre l’oubli. Des oyabun du passé ou contemporains se virent consacrés des biopics et certains franchirent le pas et devinrent
acteurs comme Noburo Ando. Mais au fond, ces films d’autolégitimation produits
par des yakuzas faisant pression sur les studios étaient surtout destinés à
eux-mêmes.  A travers l’exaltation de ces
valeurs n’ayant plus cours incarnées par les glorieux Takakura et Tsuruta, les
Yakuza pouvaient établir une continuité avec leur passé supposé héroïque. Ils
pouvaient pleurer en écoutant la enka de Saburo Kitajima et oublier que leur quotidien
était fait d’extorsion et d’expropriations forcées.


 

Peter, la rose éternelle


En 1999, Peter (Ikehata Shinnosuke) l’interprète des Funérailles des roses de Toshio Matsumoto et de Ran de Kurosawa dont j’ai parlé ici, pose pour le photographe Hajime Sawatari. L’album Raison d’être contient un grand nombre de nus où Peter à 47 ans montre avec fierté, un corps féminin, bronzé et épanoui. A cette époque, Peter est déjà une personnalité excentrique de la télévision que l’on pourrait comparer chez nous à Amanda Lear. L’éphèbe de Shinjuku de 1969 semble bien loin pour cet enfant chéri du showbizness japonais. Pourtant en six photographies, Peter fait renaître ce gavroche transgenre et nous fait rêver ce qu’il serait devenu à la suite du film de Matsumoto : la Queen punk, glamour et peut-être un peu cruelle, de l’underground japonais. 



Abe Sada et moi

 

Abe Sada par Rina Yoshioka, peinture réalisée pour mon livre

Il y a un peu plus d’une quinzaine d’années, j’avais fait
partie d’un petit groupe de cinéphiles, ne se connaissant pas à l’origine mais qui,
par une étrange synchronicité, découvraient en même temps les films de Kôji
Wakamatsu. Les cassettes vidéo et les fichiers numériques s’échangeaient à
cette époque où seuls deux de ses films avaient été édités aux USA : Va, va deux fois vierge et L’Extase des anges qui possédaient la
particularité d’avoir ses bobines 3 et 4 inversées sur le DVD rendant le film
encore plus énigmatique. Par association, Wakamatsu m’avait entraîné vers un
autre cinéaste, célèbre en apparence mais dont la plupart des films étaient
invisibles : Nagisa Ôshima. La filmographie d’Ôshima dans les années 60
est une série de déflagration : outre Contes cruels de la jeunesse et L’Enterrement
du soleil
, je plongeais dans les austères et fascinants Nuit et brouillard au
Japon
et La Cérémonie, le déchaîné L’Obsédé en plein jour, les glaçants Le Petit
garçon
et La Pendaison, et surtout Le Journal du voleur de Shinjuku qui allait
occuper une place très particulière dans ma vie. J’y découvrais la puissance de l’underground
japonais et me mis à collecter tout ce que je pouvais sur Tadanori Yokoo, Juro
Kara, Simon Yotsuya ou Akaji Maro.  Le
Journal du voleur de Shinjuku
formait pour moi une trilogie informelle avec Les
Funérailles de roses
de Toshio Matsumoto et Premier amour, version infernale de
Susumu Hani, comme un portait éclaté de la jeunesse du Swinging Tokyo. Remonter
la filmographie d’Ôshima m’amena jusqu’à L’Empire des sens.  J’avais découvert le film à 20 ans et c’étaient
les premières images de sexe explicite que je voyais sur un grand écran. Je me
souvenais de la sensation presque hallucinatoire que m’avaient procurées certaines
scènes comme la fellation de Sada. L’impression d’être au-delà des images coulé
dans quelque chose de doux, chaud et humide dépassant la simple excitation
sexuelle. Ôshima faisait sentir l’amour de façon sensible. Le revoyant, chargé
de ses films des années soixante, j’y ai découvert encore bien d’autres choses.

Et il y eu aussi la tristesse de voir disparaître Wakamatsu
et Oshima à quelques mois d’intervalle le 17 octobre 2012 et le 15 janvier
2013.

Par la suite, dans plusieurs travaux sur Ôshima, des textes
pour les Cahiers du cinéma, pour le programme de la Cinémathèque, des vidéos,
des émissions télévisées, je réservais toujours une place à L’Empire des sens
qui me faisait l’effet d’un ilot et d’un film orphelin. L’Empire des sens qui a
fait découvrir Ôshima jusqu’alors confidentiel, est sans aucun doute le film
japonais le plus célèbre au monde mais paradoxalement il marque presque la fin de sa carrière qui
se limitera à quatre films. Plusieurs cinéastes s’y confronteront pour représenter
l’amour intégral, sans jamais parvenir à en égaler la pureté. J’avais intitulé
mon livre précédent « L’Adolescente japonaise ou l’impératrice des signes »
faisant un clin d’œil à Abe Sada derrière le pastiche de Roland Barthes.
Voulant attaquer un livre sur Ôshima, je décidais donc de prendre L’Empire
des sens
comme point de départ.

Au cours de mes recherches, je
tombais dans un gouffre. Je ne savais presque rien de la vie de cette femme qui
pourtant, sous les traits d’Eiko Matsuda, était devenue l’un des visages
iconiques du cinéma japonais. Je découvrais son enfance, le viol dont elle
avait été victime à 14 ans, sa vie d’errance de maisons de geisha en bordels,
ses multiples identités, jusqu’à sa rencontre en 1936 avec Kichi l’homme de sa
vie. Quelques minutes du film Déviances et Passions de Teruo Ishii me
terrassèrent avec l’apparition d’Abe Sada, vieille dame dans le Japon bétonné
de 1969.

Sada allait m’apporter ce que j’aime le plus lorsque j’écris
sur le cinéma : une narration. De la même façon que le vampire de mon livre Le Miroir
obscur
traversait tous les états du cinéma, c’est Sada, la véritable Abe Sada,
qui allait me guider dans L’Empire des sens. J’allais à mon tour rendre hommage
à celle qu’Oshima appelait une « femme merveilleuse ». Au cours de
longues soirées qui m’amenaient parfois au cœur de la nuit je suivais ses
traces. C’est à ce moment que j’ai aussi plongé dans le répertoire de Keiko
Fuji, la chanteuse de Enka, qui en quelque sorte est devenue la voix de mon
héroïne. Parfois vers trois heures du matin, c’était comme si la présence de
Sada devenait très légèrement tangible à mes côtés. Le saké n’y était bien sûr pas
pour rien. Pendant combien de temps pouvais-je tenir la figure, conserver sa
persistance ? Jusqu’au célèbre fait-divers et son procès. Mais plus loin
encore sa sortie de prison, la guerre, les années 50… Sada était toujours là et
continuait à mener sa vie de femme, rencontrant des écrivains, participant à
des représentations théâtrales. Elle traversait les époques et elle ne disparut
(ou plutôt s’évapora) dans les années 70 que pour renaître sous les traits d’Eiko
Matsuda dans L’Empire des sens, entraînant à nouveau scandales et procès. Le
visage de Sada d’ailleurs n’était pas un mystère : il y avait celui de la
jeune femme au sourire incroyable arrêtée par des inspecteurs aux mines ahuries
comme s’ils tombaient eux-aussi sous le charme. Et puis le visage de la femme
mure des années 50 enfin l’obachan (mamie) des années soixante. Toutes ces
femmes étaient bien sûr Sada mais étaient-elles pour autant la Sada qui m’avait
accompagnée ? Je devais à mon tour inventer le visage de my own private Abe
Sada.

Entretemps, j’avais trouvé l’éditeur de mes rêves : Le
Lézard noir, qui m’avait initié aux mangas sulfureux de Suehiro Maruo. A travers
Sada, revenaient les démons du Japon qui passionnaient l’éditeur Stéphane Duval
autant que moi, et en premier lieu Mishima. C’est grâce à lui que j’ai donné un
visage à ma Sada puisqu’il accepta une idée un peu folle.

Les lecteurs de ce blog savent la place qu’occupent les
peintures de Rina Yoshioka dans mon imaginaire. Rina travaillait à cette époque
sur une peinture de femme yakuza pour l’exposition Ultime Combat, arts martiaux
d’Asie au Musée du Quai Branly. Je lui demandais de créer une Sada qui ne devait
pas ressembler à Eiko Matsuda mais à un mélange entre la vraie Sada et Junko
Miyashita, l’actrice du magnifique La Véritable histoire d’Abe Sada de Noboru
Tanaka. Elle me fournit plusieurs esquisses, et je dois avouer que je l’ai un
peu épuisée à lui en demander toujours de nouvelles. Le visage était trop rond
ou trop mince, elle était trop vieille ou trop juvénile, le regard trop aguicheur…
J’ai un peu honte en y repensant car je l’obligeais en réalité à devenir une médium
et à tâtonner à l’intérieur de ma propre psyché. Je ne la remercierai jamais
assez pour sa patience. Et puis un jour, j’ai vu Sada apparaître dans sa
chambre d’auberge et me regarder, accroupie devant la table où s’entassaient
les bouteilles de saké, tenant entre ses doigts la lanière de son kimono rouge.
Par la fenêtre, une clarté lunaire baignait les maisons en bois de cette rue du
Tokyo des années 30.  J’avais particulièrement
insisté sur la présence de la lune. Je ne sais toujours pas pourquoi. Rina mit
en quelque sorte le point final à mon livre, et sa peinture devint une préface
que l’on fit figurer dans le sommaire.

J’arrête également ici les souvenirs de l’écriture de mon
livre, et alors qu’un froid polaire s’est étendu sur Paris et qu’un retour au
Japon semble encore lointain, je me verse un verre de saké, et écoute une fois
de plus Keiko Fuji chanter que les rêves fleurissent la nuit.



Cérémonies – au cœur de l’empire des sens.


A commander sur la boutique du Lézard noir ici

Abe Sada en 1969

André Breton n’a pas rencontré Violette Nozières ni Jean Genet les sœurs Papin. En revanche, Tatsumi Hijikata, l’inventeur de la danse butô, a bien rencontré Abe Sada et a même été pris en photo avec elle.


Cela atteste de la popularité de Sada dans l’avant-garde japonaise initiée à la culture de la transgression française par le flamboyant Shibusawa Tatsuhiko. Cette star des milieux intellectuels traduisait Sade et Bataille et posait en vêtements psychédéliques devant une reproduction de La Poupée d’Hans Bellmer. 


Abe Sada était pour ces intellectuels férus de surréalisme la plus pure incarnation de l’Amour fou. Cette intelligentsia se rendait dans le bar Hoshikikusui où Sada était la serveuse et l’attraction. Telle Lola Montès, au cours d’une descente d’escalier théâtrale, elle se mettait en scène pour des clients (faussement) tétanisés et protégeant avec leurs mains leur entrejambe. 

« Je veux une photo capturant l’âme pure de Sada », avait demandé le danseur au photographe Fujimori Hideo. Cette photo servit en 1972 d’affiche à la rétrospective chorégraphique «Grand motif dansé du sacrifice enflammé » de la troupe de Hijikata. Abe Sada était alors âgée de 64 ans

Les rapports entre Sada et les artistes d’avant-garde japonais sont étudiés dans mon livre  Cérémonies – au cœur de l’empire des sens.


A commander sur la boutique du Lézard noir ici

Abe Sada après L’Empire des sens


Le film de Nagisa Oshima s’achève sur l’image des amants ensanglantés tandis qu’une voix-off relate que, lors de son arrestation, le visage de Sada était radieux. 

Qu’advint-il de Sada après les évènements relatés par Oshima ? Elle ne fut condamnée ni à mort ni à la prison à perpétuité mais à six années de détentions. Elle n’en purgera que quatre puisqu’elle fut libérée par une grâce collective de l’Empereur le 14 mai 1941. Un mois avant l’attaque de Pearl Harbor. Abe Sada a alors 36 ans. 

Mon livre s’intéresse à ce que fut alors la vie de Sada : les années de guerre qu’elle passa remariée sous un nom d’emprunt, les faits qui lui firent reprendre son patronyme et redevenir une figure publique, enfin sa popularité dans les milieux de l’Underground japonais pour qui elle symbolisa l’Amour fou. 

Si elle disparut à nouveau au début des années 70 rien n’indique qu’elle soit décédée pendant cette période. 


En 1976, Abe Sada était-elle au courant que son nom était à nouveau sur toutes les lèvres ? Savait-elle qu’elle était au cœur du plus grand scandale culturel que le Japon avait connu et que sous les traits de l’actrice Eiko Matsuda elle entrait à nouveau dans un tribunal ? 

Cette autre histoire d’Abe Sada, je la raconte dans mon livre Cérémonies – au cœur de l’empire des sens.


A commander sur la boutique du Lézard noir, ici.

Les photos de Sada datent des années 50.

Cérémonies – au cœur de L’Empire des sens


Mon livre qui revient sur les origines, le tournage et le procès de L’Empire des sens est en librairies.

En 1976, L’Empire des sens révolutionna le cinéma mondial par sa description sans tabou d’un amour passionnel. Connait-on pour autant la vie d’Abe Sada, la femme des années 1930 qui inspira Nagisa Ôshima ? Geisha, prostituée, criminelle, martyre de la condition féminine japonaise et personnalité publique, cette femme aux cent visages fut avant tout pour le cinéaste une héroïne révoltée. De sa naissance en 1905 au scandale que provoqua L’Empire des sens, Cérémonies retrace le destin hors norme d’une femme japonaise et le combat pour la liberté d’expression de Nagisa Ôshima.
à commander sur le site du Lézard Noir ici

 

Yakuza Autumn 2


30 octobre

The Yakuza (1974) de Sydney Pollack


Revoir Yakuza après mon immersion dans le ninkyo eiga est
évidemment une étrange expérience. Ce qui paraissait exotique m’est désormais
familier, tout comme Ken Takakura dont je connais désormais par cœur les
expressions et la voix. 

Et pourtant, Yakuza reste un film exceptionnel. D’abord
par le projet fou de mixer le polar américain et un genre absolument inconnu en
Occident, avec en vedette une de ses stars historiques. Dès les premières
images, c’est Kyosuke Machida, une des icones du ninkyo-eiga, qui se présente
devant nous de façon rituelle.


Comme une preuve du sérieux et du respect de
Sidney Pollack et des frères Schrader, alors scénaristes, envers les codes d’un
pays et d’un cinéma dont ils vont s’inspirer.

 

Paul Schrader reprend ses deux thématiques préférées. La Prisonnière du désert avec la fille (ici celle d’un gangster américain) enlevée dans un monde mystérieux et archaïque, et un vieux cowboy devant la retrouver. Mais aussi Pickpocket. « Pour aller jusqu’à toi, quel drôle de chemin il m’a fallu prendre, mon ami » est la phrase que pourrait prononcer Mitchum à Ken Takakura qui est ici comme un labyrinthe de silences, d’honneur et de douleur.

 

3 novembre

The Japanese Yakuza / Nihon kyôkaku-den (1964) de Masahiro
Makino



Un des premiers films de la série tentaculaire de la Toei
consacrée à la chevalerie yakuza. La belle mise en scène classique de Makino
pose les canons du genre mais permet aussi de mesurer les variations entre
social, mélodrame et baroque qu’insuffleront Yamashita, Tai Kato ou Furuhata. L’une
des surprises est l’absence de « marche vers le destin » pour une
série de règlements de compte et de morts héroïques des hommes du clan dans
différents lieux de la ville. Takakura semble par ailleurs étrangement exalté
par son sacrifice à venir. Comme il le dit à son clan : « Un homme
n’a pas plus qu’un vrai combat dans sa vie entière. S’il risque sa vie, vous
devez lui pardonner. A noter aussi la présence de Kinnosuke Nakamura qui
s’illustrera davantage dans le Jidai-geki et la série des Musashi que dans le
Ninkyo eiga. Ce qui est sans doute dommage à la vue de sa présence singulière,
son visage lunaire et sa sensibilité à fleur de peau.


 11 novembre

Victory Without Death / Bakuchi-uchi: Fujimi no shôbu
(1967) de Shigehiro Ozawa


L’un des intérêts du film est d’avoir réellement la passion
du jeu comme sujet. Si le jeu est présent dans la plupart des ninkyo, bien peu
traite de son aspect maladif. C’est ce que parvient à retranscrire Ozawa avec
deux étonnantes parties de jeu de dé. J’avoue ne pas en avoir saisi les règles
mais comme souvent ce n’est pas si important, d’autant que les jeux japonais
sont à ce point ritualisés avec des gestes et exclamations récurrentes, qu’on
est emporté par le rythme. Ce jeu simple où les deux participants sont face à
face permet justement à Ozawa une superbe rythmique sur les visages et les dés
dans le gobelet. Dans l’une le vieux chef va perdre sa mine de charbon contre
un yakuza interprété par Tomisaburo Wakayama (pour une fois dans un vrai rôle
de méchant). Dans l’autre Koji Tsuruta met sa vie en jeu, toujours contre
Tomisaburo Wakayama, pour récupérer justement cette mine. Wakayama sera mauvais
perdant, ce qui provoquera sa mort. Mais en réalité ce qui semble importer
Ozawa c’est que les hommes dévorés par la passion du jeu sont tous égaux. Ils
ont le même visage possédé, qu’ils soient de bons ou de mauvais yakuzas.

12 novembre

The Flower and the Dragon / Hana to Ryu (1965) de Kosaku
Yamashita



Première partie d’un diptyque adapté d’Hinoa Shihei connu
pour ses romans autobiographiques de guerre mais aussi pour ce récit de yakuza
devenu un classique plusieurs fois adapté. 
Le film, qui se déroule vers 1905, reprend une trame de chanbara : à
savoir un homme possédé par la lame brillante d’un couteau, auquel il a même
donné un nom et qui est l’incarnation de ses pulsions violentes. 


Le rapport
avec le chanbara vient aussi de son interprète Kinnosuke Nakamura (la série
Musashi de Tomu Uchida), aussi fiévreux que Tatsuya Nakadai. Le récit va donc
suivre la métamorphose en yakuza de Tamei voulant mener une vie d’honnête
homme. Des tentatives pour domestiquer sa violence, comme se faire tatouer un
dragon et un chrysanthème sur le torse ne font que le rapprocher de son destin.
Sa violence culmine en une incroyable scène de bagarre sur le pont d’un navire
où sa bestialité prend le dessus. 


Visuellement, il s’agit d’un film de série A,
riche en crépuscule grandioses et superbe décor comme celui du port avec ses
gigantesques bateaux. Magnifique casting aussi avec Kei Sato en yakuza aussi
fourbe que séduisant, et surtout la sublime Keiko Awaji (Chien enragé) en
tatoueuse méphistophélique qui apparaît dans un onsen comme une femme serpent
et dirige le destin du héros.


 

14 novembre

‎Silk Hat Boss / Shirukuhatto no Ohoyabun (1970) de
Norifumi Suzuki



Premier des deux épisodes du spin-off de la Pivoine rouge
consacré à l’oyabun haut en couleur Kumatora, ici affublé de taches de rousseur
écarlates. Le ton est forcément plus picaresque que la série principale et
offre à Tomisaburo Wakayama l’occasion d’exprimer sa veine comique, tour à tout
enfantin et orgueilleux, mais  retrouvant
toute son agilité et sa maîtrise du sabre lors des scènes de combat. Certaines
variations sont particulièrement hilarantes : lors de la marche vers le
destin, Wakamaya tire un gigantesque canon pour aller faire exploser la maison
du clan rival. 


Junko Fuji apparaît dans quelques scènes avec toute la grâce et
la violence de son personnage et l’on retrouve également la fabuleuse boss
O’Taka du clan Dojima. 


En second rôle, Masumi Harukawa (Désir meurtrier
d’Imamura) en geisha amoureuse de Kumatora est irrésistible de sensualité
gourmande.

 

15 novembre

Internal Sleuth / Sakura no Daimon (1973) de Misumi Kenji



Polar ultraviolent de Kenji Misumi avec Tomisaburo Wakayama
en flic vengeur. Je connaissais surtout son frère Shintaro Katsu mais j’ai
désormais une vénération sans borne pour Tomisaburo, colosse au regard
d’enfant, pouvant être paillard et comique dans La Pivoine rouge ou ici aussi
sombre et nihiliste que dans les Baby Cart.


Misumi s’inscrit dans le style
documentaire mit à la mode par Fukasaku, promène ses acteurs dans les rues de
Shinjuku, et filme les fusillades « sur le vif ». Avec cette histoire
de 150 armes volées par un clan yakuza à une base américaine et de corruption
dans la police, il se rapproche d’un style américain pas loin de Friedkin mais
conserve les jets de sang du chanbara. En chien fou tueur de flics, Renji
Ishibashi annonce les yakuzas survoltés de Miike. Internal Sleuth apparaît
d’ailleurs, autant que les films de Fukasaku, comme l’origine des polars de
Miike et de The Blood of Wolves (2018) de Kazuya Shiraishi.

Un champ-contrechamp génial entre Wakayama et Ishibashi.

 

16 novembre

An Outlaw/ Narazumono (1964) de Teruo Ishii



Un film grotesque, tragique, jazzy mais aussi envoûtant et d’une
sidérante beauté. Ce n’est pas un yakuza-eiga malgré la présence de Ken
Takakura et du génial méchant Toru Abe, mais un film de « hitman » ce
qui est presque un genre en soi au Japon (et plus tard à Hong Kong). Voir par
exemple le célèbre Golgo 13. 

L’intrigue est très étrange avec ce tueur (Takakura) errant dans Hong Kong puis Macao à la recherche des gangsters l’ayant trahi, et rencontrant plusieurs femmes mourant les unes après les autres plus ou moins par sa faute. Pourtant, pruderie oblige de Takakura, il ne fera l’amour avec aucune. Une scène folle où, pour soigner une prostituée malade en train d’étouffer car son sang s’est accumulé dans la gorge, il l’aspire avec la bouche et recrache des jets d’hémoglobine. Une sorte de baiser ensanglanté qui est la malédiction du personnage. L’utilisation des décors de Macao par Ishii est magnifique, l’architecture portugaise, presque orientale, donnant une dimension wellesienne à la fuite de Takakura, petite silhouette noire coiffée d’un chapeau.



18 novembre

Lone Wolf Isazo / Hitori Okami (1968) de Kazuo Ikehiro



Isazo était autrefois au service d’un seigneur. Tombé
amoureux de Yoshino la fille de celui-ci, il a un enfant avec elle mais la
famille les sépare. Isazo part donc sur les routes et devient un yakuza
mythique. Revenant dans la région où vit Yoshino désormais ruinée, il retrouve
son fils à qui on a fait croire que son père était un samouraï mort au combat.
On retrouve les thèmes fétiches de l’univers de Raizo Ichikawa : la
paternité, l’orphelin, même si cette fois c’est lui qui devient un père
tragique. 


Le film est très beau et atmosphérique avec ses paysages de neige
rappelant Goyokin ou Le grand Silence, et une scène splendide où, immobile sous
la pluie devant une roue à eau, Isazo se souvient de sa séparation avec
Yoshino.  


A l’inverse des furieux et
parfois cabotins Mifune et Nakadai, l’art de Nakadai est l’introspection, le
souvenir, et les douleurs muettes. Le film par ailleurs revient aux origines
des yakuzas pendant l’ère Edo : des joueurs vagabondant à travers le
Japon, d’extraction pauvre et sans autre revenu que les dés ou les cartes. A la
fin de son aventure, qu’aura gagné Isazo ? Quelques instants avec son
fils, une cicatrice sur le visage et les tombes de ses adversaires venant
hanter ses cauchemars.

 


22 novembre

The Symbol of a Man: The Rule for a Vagabond /  Otoko no monsho – ruten no okite (1965) d’ Eisuke
Takizawa



The Symbol of a Man est une série yakuza de la Nikkatsu mettant
en vedette Hideki Takahashi dans le rôle d’un jeune chef devant parfaire son
apprentissage. The Rule for a Vagabond se déroule pendant O-bon, la fête des
morts et dans sa première partie est dédié à cette pratique japonaise du voyage
et du vagabondage, qu’il soit professionnel comme pour les troupes de théâtres itinérantes
et pour les forains et colporteurs dressant leurs tréteaux à l’entrée des
temples. 


Il peut être aussi existentiel comme pour le héros et bien d’autres
yakuzas allant de clans en clans et demandant l’hébergements.  C’est donc tout un peuple nomade que représente
le film de façon colorée et finalement assez joyeuse. L’autre thème est assez classique
puisque le héros, au cours d’une embuscade a tué un homme, provoquant
incidemment la déroute d’une famille, et livrant leur territoire à un clan sans
scrupule. 


Il va donc prendre la place de son adversaire et se racheter en
combattant les mauvais yakuzas. Hideki Takahashi est un acteur d’une grande
beauté et au regard intense, que l’on pourrait classer dans les « Alain Delon »
japonais. Les splendides décors naturels de villes e l’ère Meiji, de temples et
de forêts, permettent de s’aérer avant de retourner dans le monde clos du ninkyo
eiga de la Toei.


Conte des chrysanthèmes tardifs


On croirait d’abord à un classique récit d’apprentissage. Kikunosuke, fils adoptif d’une puissante dynastie kabuki mais acteur médiocre, renonce à son rang pour épouser Otoku, une jeune nourrice. Il intègre une modeste compagnie itinérante, et y forge un talent qui lui permet in fine de retrouver son milieu d’origine. L’expérience de la pauvreté ferait ainsi éclore, tel un chrysanthème tardif, la vérité de l’acteur. Le retour du fils prodigue s’avère un sombre triomphe, le clan contraignant Kiku à renoncer à sa compagne. C’est d’ailleurs Otoku elle-même qui choisit de s’effacer, avec une abnégation forcenée qui en fait une héroïne purement mizoguchienne. Le théâtre kabuki et ses codes permettent à Mizoguchi d’inscrire Otoku et Kiku dans une forme purement plastique : « une idée (et non une nature) », comme l’écrit Barthes au sujet des onnagata, ces acteurs japonais spécialisés dans les rôles féminins. Otoku disparait pour qu’une autre femme puisse s’épanouir, celle chimérique et théâtrale que Kiku interprète, une princesse statufiée par le fard blanc et un lourd kimono presque sculpté.  

Dans un monde estompé, littéralement sans soleil puisqu’aucune scène ne se déroule à la franche lumière du jour, Mizoguchi élabore un récit spectral, encore plus troublant que celui de la lune vague après la pluie. C’est une pièce classique, maintes fois adaptée au cinéma, qui ouvre le film : Les Spectres de Yotsuya (1825) de Tsuruya Namboku dans lequel Oiwa, une musicienne défigurée et poussée au suicide par un samouraï cruel, revient d’outre-tombe accomplir sa vengeance. Mizoguchi choisit le final de la pièce, lorsqu’Oiwa s’élève des marais, en compagnie d’un autre fantôme, un masseur également assassiné. Grâce à un trucage scénique propre au kabuki, un même acteur interpréter les deux personnages. Ainsi, non seulement Mizoguchi place en exergue une célèbre figure de martyre, mais il définit le comédien par sa capacité à conjuguer les genres. C’est comme si, à chaque acteur était couplé un fantôme féminin représentant rien moins que la tragédie elle-même, dans sa forme la plus pure. Sans elle, l’homme de scène n’est que technique, comme ces samouraïs sans âme, froides machines à tuer, qui au final sont toujours défaits par des vagabonds hirsutes, aveugles ou nihilistes. C’est par exemple, une autre figure de l’androgynie, son ami Fuku, qui aide Kiku à revenir au sein du clan en lui offrant, le temps d’une représentation, son personnage de princesse condamnée. 


Barthes voit dans l’onnagata la forme extrêmement pure de la combinaison des signes du féminin. Pourtant chez Mizoguchi, une telle créature, entièrement intellectuelle et insensibilisée ne serait pas considérée comme un acteur d’exception. Ce qui creuse la différence justement est ce qui échappe  au code et à la copie. On ne voit jamais Fuku sur scène mais, lorsque derrière un voile créant un superbe effet de trame, il observe Kiku interpréter la princesse, il n’est qu’un frémissement d’amour. Kiku est proche d’atteindre cette grâce blessée, mais une dernière touche manque pour achever le chef-d‘œuvre. En rendant son dernier souffle, il reviendra à Otoku de la lui donner. Elle incarne alors cet amour qui ne demande rien en retour, cette abnégation totale et presque surhumaine. Elle ne cesse d’être la « nourrice » qui jusqu’à la fin alimente le jeu de Kiku. Ainsi, le triomphe de l’acteur qui salut cérémonieusement la foule, devient l’élégie funèbre de l’épouse, et leur descente commune au tombeau. C’est parce qu’il intègre à son art le fantôme d’une femme sacrifiée que Kiku devient un grand comédien.




Yakuza Autumn 1

 


2 octobre

Prison Boss / Gokuchu no kaoyaku (1968) de Yasuo Furuhata


Dans ce superbe ninkyo contemporain, le duo Takakura-Ikebe
interprète une tragique histoire carcérale, très bien écrite, où l’on comprend
comment la vie des yakuzas se joue entre la prison et la liberté. Mais en
définitive, les affaires des clans se poursuivent en prison, et la vie au
dehors n’est jamais la liberté. Le code d’honneur est la prison permanente de
ces hommes. Takakura commence à avoir un visage minéral de plus en plus
fascinant tandis qu’Ikebe poursuit sa série de personnages maudits déchirés par
le devoir. 


Yasuo Furuhata, un des meilleurs cinéastes du ninkyo, enchaîne les
scènes magnifiques comme la mort d’un boss à travers la vitre d’un café où
passe une douce musique jazzy, les pantomimes des prisonniers devant un film de
catcheuses, un détenu suicidaire jouant de la guitare devant un feu de camp, le
sacrifice d’un vieux yakuza dans la prison, et bien sûr une nouvelle marche
vers le destin de Takakura. 


Il n’emprunte plus un chemin nocturne éclairé par
les lanternes mais les gradins d’un vélodrome, sa veste enroulée autour de son
cou. Un dernier regard de Junko Fuji, se séparant une nouvelle fois de son
amour, le visage sombre de Takakura derrière la vitre de la voiture de police ;
le ninkyo n’en finit pas de remettre en scène la nostalgie d’un monde où
primerait avant tout l’honneur, sans encore s’avouer qu’il n’a jamais existé.


 

3 octobre

Yakuza Ladies / Gokudo no onna-tachi: San-daime ane (1989)
de Yasuo Furuhata


La série exploite visiblement le succès de The Yakuza Wives
d’Hido Gosha, Yoshiko Mita décalquant le rôle de la boss interprétée par Shima
Iwashita. Il s’agit d’une classique histoire de succession à la tête d’un clan,
la veuve de l’oyabun intrigant pour placer son protégé, Akamatsu. Celui-ci tout
juste sorti de prison ne met guère de cœur à l’ouvrage et semble plutôt
entraîné dans des affaires sentimentales. 


Le scénario n’exploite
malheureusement pas cette idée d’un yakuza peu ambitieux, et d’une boss
devenant une sorte de Lady Macbeth. Ces séries étaient l’occasion de donner des
rôles haut en couleur à des actrices plus ou moins célèbres des années soixante,  ainsi Yoshiko Mita en belle diva yakuza. La
mise en scène, un peu plate et télévisuelle, démontre que les splendeurs de
Yasuo Furuhata sont bien loin, mais se rattrape dans un kitsch années 80 très
réjouissant.


 5 octobre

Fudatsuki bakuto / A Wad of Notes (1970) de Shigehiro Ozawa


Guerre des clans pour prendre le contrôle de la fête des
lanternes. Ozawa, ponctue le film d’effets de style comme ce combat en ralenti
filés anticipant ceux de Wong Kar-wai, et un massacre final d’une grande
sauvagerie, en clairs obscurs, où jamais Tsuruta na été autant enragé. Ozawa
multiplie les gros plans de son visage, conscient qu’il capte quelque chose
d’inédit chez cet acteur jouant davantage de son charme que de la pure
brutalité.


 

Il offre également un beau rôle héroïque à Asao Koike, excellent
acteur de comédie, et à Minoru Oki qu’on a toujours plaisir de retrouver hors
de ses rôles de traitres. Le trésor du film est l’actrice Akiko Kudo en femme
yakuza maniant le pistolet. Si l’on peut penser que son rôle est calqué sur
ceux de Junko Fuji, elle parvient en quelques scènes à la surpasser en
faroucherie et en émotion. La fascination du cinéaste est perceptible à chaque
plan. Sans doute est-ce pour elle qu’Ozawa invente une des plus belles mises en
scène de tous le ninkyo eiga : une conversation entre Kudo et Tsuruta se
déroulant en fondus enchaînés, comme si les deux personnages se frôlaient sans
jamais réussir à s’atteindre. Le même effet revient lors de la mort de Kudo,
plongeant leur relation, comme bien souvent inaboutie, dans la plus grande
mélancolie.


 6 octobre

Nouveau sens du devoir fraternel / Shin Kyodai Jingi (1970)
de Kiyoshi Saeki.


Bunta Sugawara sort de prison, bien de décidé à quitter le
monde des yakuzas pour vivre auprès de sa femme et de son fils. Lorsque son
oyabun le désigne comme successeur, il s’attire la rancœur du fils légitime.
Celui-ci se laisse influencer par deux yakuzas dont le but est de liquider
Bunta et ses deux frères de sang pour prendre le pouvoir sur le clan. Le
scénario donne lieu pendant la majeure partie du film à un Ninkyo Eiga
classique, la mise en scène de Saeki, bien qu’élégante étant sans
surprise.  Il faut dire que  nous sommes un cran en dessous de A Wad of
Notes que j’avais vu la veille. Même Akiko Kudo, fascinante chez Ozawa tient un
rôle plus convenu d’épouse de yakuza, forcément sacrifiée. Pourtant, le film
opère un retournement lors du massacre final. Au niveau plastique, avec des
angles inédits comme cette plongée verticale sur le combat de Saburô Kitajima.
Bunta Sugawara s’impose également comme un corps très différent de ceux de
Tsuruta et Takakura, sa maigreur le prédisposant à une forme de martyr. 


Il y a
un maniérisme évoquant des peintures de la Renaissance, dans les poses, et le
sang maculant les peaux tatouées. Le scénario s’avère aussi plus complexe
puisque les deux yakuzas ne tuent pas le rejeton ayant pris part au complot. Ce
que visent surtout Saburô Kitajima et Bunta Sugawara est d’éliminer les félons
gravitant autour de lui et le forcer à devenir un bon oyabun. Le jeune maître
devra se montrer digne de leur sacrifice. Le dernier plan sur le visage de
Saburô Kitajima (dont la chanson accompagne la marche vers le destin) est
particulièrement magnifique.


 

9 octobre

Patience has en end / Gorotsuki Mushuku (1971) de Yasuo
Furuhata


Ken Takakura, naïf villageois monté à Tokyo, rejoint un
groupe de marchands ambulants persécuté par des yakuzas. D’une durée
inhabituelle de 110mn, tourné en décors naturels et se passant à l’époque
contemporaine, Patience has en end mise plus sur le mélodrame que sur la
violence qui n’explose que lors du massacre final. 


Je me demande s’il ne s’agit
pas de profiter du succès des Tora-san, lui aussi un colporteur naïf et au
grand cœur, en faisant jouer à Takakura un relatif contre-emploi. La maîtrise
du sabre par Takakura semble d’ailleurs peu en accord avec son statut de
villageois. C’est comme si ses rôles passés reprenaient possession de lui et le
laissaient à la fin comme sonné, regardant ses mains ensanglantées. Un
excellent casting de seconds rôles avec Fumio Watanabe en chef yakuza sans
scrupule et maussade et Takashi Shimura (Vivre de Kurosawa) en bon chef
paternaliste.


 

12 octobre

The path of the king / Nihon yakuza-den: Sôchiyô e no michi
(1971) de Masahiro Makino


J’ai vu une soixantaine de films de yakuzas, dont au moins
quarante de la Toei donc répétant les mêmes histoires, les mêmes situations
avec les mêmes acteurs. Et vous savez quoi ? Je les ai presque tous aimés bien
qu’à des degrés différents. Cette immersion pourrait me faire réfléchir sur
moi-même et à mon propre goût pour la sérialité et la répétition. Ici nous
sommes en 1971, et cela fait au moins huit ans que le grand cycle de la Toei a
commencé. Nul révisionnisme du genre chez Masahiro Makino qui de toute façon vient
d’un temps encore plus reculé, dans les années 20. Cela fait donc cinquante
qu’il tourne et The path of the king est son avant-dernier film. Suivra Junko
se retire : La Grande Famille des cerisiers rouges du Kantō, le film d’adieu de
Junko Fuji. Makino est réellement le vénérable oyabun du film de yakuza. The
path of the king est un yakuza eiga impeccable où l’on retrouve le trio
mythique Koji Tsuruta, Ken Takakura et Tomisaburō Wakayama. Le face à face
entre Tsuruta et Takakura montre toute la maitrise qu’ont acquis les deux
acteurs : tout n’est entre eux que regard admiratifs et émus devant la loyauté
et la dignité de l’autre. Pourtant le véritable sujet n’est pas la rivalité
entre clans ni même la fraternité mais le destin d’une femme magnifiquement
interprétée par Yumiko Nogawa, la joueuse de The Cat Gambler et pionnière des
femmes yakuza. 


Nogawa est obligée de renoncer à Takakura car ce dernier s’est
effacé au profit de son frère de sang Wakayama. Prise dans un complot qu’il
serait fastidieux de relater, la jeune femme fuit, devient prostituée et
contracte la tuberculose. Ce personnage de mélodrame est, au fond, détruite par
la loi des clans. « Je ne suis pas votre esclave » dira-t-elle, mais toute
liberté lui est quand même refusée. 


A la fin, c’est son deuil que porteront les
deux frères ensanglantés, comme si le sang sur le mouchoir de la tuberculeuse
les recouvrait. Ce que révèle Makino est que, pour un yakuza, la chose le plus
difficile à supporter est l’amour d’une femme.

15 octobre

Three Yakuza / Matatabi san ning yakuza (1965) de Tadashi
Sawashima


Un film à sketch mettant en valeur Kinnosuke Nakamura,
Tatsuya Nakadai et Hiroki Matsukata dans le rôle de yakuzas de l’ère Edo. Nakadai
tombe amoureux de la prostituée dont il est le gardien et se sacrifie pour
elle. Matsukata se sacrifie également pour qu’un père (Takashi Shimura) et sa
fille (Junko Fuji) se réconcilient.


Dans un rôle comique, Nakamura joue un
yakuza pleutre, n’ayant jamais combattu personne, que des villageois chargent
de tuer l’officier qui les rançonne. 


Le film dure plus de deux heures et est
clairement une production de prestige pour la Toei ayant engagé la star Tatsuya
Nakadai pour l’occasion. Son sketch est évidement le plus beau, chaque gros
plan de ce merveilleux acteur étant inattendu, et atteignant une émotion rare. 


On
se prend à rêver d’un Kwaidan du film de yakuza. Sawashima n’est pas Kobayashi
mais c’est un artisan talentueux et raffiné. Une musique de jazz, presque funk,
donne une touche insolite et joueuse à ce beau film.


 

18 octobre

Les Fleurs Rouges du Courage / Nihon jokyo-den: makka na
dokyo-bana (1970) de Yasuo Furuhata


Yasuo Furuhata tourne ce qui n’est rien d’autre qu’un
western japonais, localisé à Hokkaido dans les années 1900. Il s’agit au
premier abord de la lutte entre des éleveurs de chevaux et des yakuzas qui
veulent s’emparer du plus grand marché équestre du Japon. 


Le film est pourtant
bien plus complexe lorsque Junko Fuji se rend compte que son père, figure
héroïque du syndicalisme, a spolié des paysans pour imposer l’élevage des
chevaux. Ken Takakura est le fils de l’un d’eux et nourri une haine envers les
éleveurs. Chez ces enfants qui héritent des conflits de leurs père se joue un
âpre combat moral. 


L’autre beauté du film est sa dimension paysagiste qui en
font un poème lyrique à la gloire des plaines et des lacs du nord du Japon, et
rend hommage au peuple Aïnou.  Comme si
son caractère enivrant parvenait pour une fois à enrayer la machine morbide des
règlements de compte et des dettes d’honneur, Les Fleurs Rouges du Courage est
l’un des rares ninkyo à s’achever par un happy end. On n’oubliera pas cependant
la mort très sanglante d’une femme au ralenti, véritable éclosion de la fleur
rouge où Junko Fuji va puiser le courage d’affronter les yakuzas.


 

21 octobre

Bloodiest Flower / Nihon jokyo-den-ketto midare-bana (1971)
de Kôsaku Yamashita


Etrange série que ces Nihon jokyo-den sans lien apparent
entre les épisodes sinon que Junko Fuji, passant d’une époque et d’un
personnage à l’autre, se retrouve à chaque fois la boss d’un monde d’hommes.
Ici il s’agit classiquement d’une mine de charbon rançonnée par des convoyeurs
sans scrupule. Son inscription exclusive dans un genre méconnu à fait négliger
Junko Fuji par les cinéphiles. 


Il est vrai que son jeu est daté et qu’elle
représente une femme très traditionnelle alors que Meiko Kaji et même son aînée
Ayako Wakao faisaient déjà bouger les lignes. Pourtant, cette actrice de
mélodrame, à la plastique parfaite, pouvait faire naître l’émotion en un
battement de paupière. Junko Fuji fut aussi une femme d’action mêlant fureur et
grâce absolue.  Fille d’un patron de la Toei
affilié aux yakuzas (peut-être un de ceux qui permit la mainmise du
Yamaguchi-gumi sur la firme), c’est ainsi qu’elle entra adolescente dans le
monde des ninkyo interprétés par Koji Tsuruta et Ken Takakura qui restèrent ses
partenaires jusqu’à la fin.  


Son image
d’une pudeur extrême (à peine si elle dévoile une épaule dans un épisode de La
Pivoine rouge) ne survécut pas aux années 70 et à l’escalade dans
l’érotisme.  Kôsaku Yamashita est avec
Makino, Sawashima et Furuhata l’un de spilliers du ninkyo classique de la Toei.
Bloodiest Flower montre encore une fois sa maîtrise dans un film plus long qu’à
l’accoutumé (1h50) mais aussi son lyrisme, faisant se succéder les portraits
« en feu » de Junko. Le combat final est étonnant, chaque mort se
concluant par un arrêt sur image.

 


25 octobre

Trials of an Okinawa Village / Nippon jokyô-den Gekitô
Himeyuri-misaki (1971) de Shigehiro Ozawa


Junko devient la boss d’une société de camionneur dans ce
film dont l’intérêt principal est de se dérouler après-guerre sur l’île
d’Okinawa, comme c’était le cas pour Hokkaido dans Les Fleurs rouges du courage.
Comme dans beaucoup de séries B japonaises, il est difficile de dater
précisément l’action, la reconstitution historique étant minimale. L’île est
encore sous domination américaine, et Junko parle du ressentiment des habitants
envers l’île principale (Honshū) considérant Okinawa comme un lieu de passage
et de villégiature. Une scène humoristique présente également le dialecte
d’Okinawa, incompréhensible pour les non-résidents. Junko s’écarte de ses rôles
traditionnels : la peau bronzée, portant des vêtements militaires
masculins et conduisant un camion. Une scène de danse finale pendant des
funérailles la métamorphose en la ravissante geisha qui ont fait sa célébrité. 


Ces
quelques rôles contemporains montrent le carcan où était enfermée Junko Fuji
qui n’allait pas trouver sa place dans la seconde vague du film de yakuza
orchestrée par Fukasaku, à la différence de ses  partenaires Koji Tsuruta et surtout Bunta
Sugawara dont l’énergie allait faire merveille dans les Combats sans code
d’honneur. On le retrouve d’ailleurs à l’affiche de Trials of an Okinawa
Village, ainsi que Bim Amatsu, traditionnel chef de clan sans morale de la
Toei.


 

26 octobre

Glorious Fights / Jigoku no okite ni asu wa nai (1966) de Yasuo
Furuhata


Un des plus beaux films de Furuhata et un des plus audacieux.
Ce n’est pas le récit, très classique, qui surprend mais le personnage de Ken
Takakura, un yakuza malade des radiations atomiques qui l’ont atteint enfant à
Nagasaki, qui l’éblouissent et le font s’avanouir. Le personnage, très
mélancolique, est lancé dans un ultime combat auquel il ne croit plus vraiment.
Il a beau encore suivre les directives de son chef qui l’a aussi élevé,  lorsqu’il assassine le chef du clan rival celui-ci
n’est qu’un homme sans défense, le regardant un peu interloqué. 


Le génial Kei
Sato, acteur fétiche d’Oshima, interprète un yakuza ordinaire, à peine plus
ambitieux que le chef de Takakura. Furahata fait durer quelques secondes de
plus que nécessaire leur échange de regard, comme pour signifier le trouble des
deux hommes. Mais aussi sans doute pour imprimer un rythme différent à la mise
en scène, plus flottant et insolite. Incontestablement, c’est un film où le
cinéaste a mis beaucoup de lui-même. La musique est un décalque du Concerto de
Aranjuez, et prend des allures de boléro lors de longue scène finale où
Takakura, blessé à mort, tente de rejoindre la femme qu’il aime et embarquer
pour une mythique île aux fleurs. Il est déjà à terre et encore loin du quai
mais Furuhata enchaîne une suite de courts travellings sur le visage de Yukiyo
Toake, comme la projection de Takakura vers un bonheur inaccessible. Un film
magnifique qui renforce encore ma vénération pour Ken Takakura peut-être conscient
qu’il trouvait un rôle à la mesure de sa sensibilité.


Hommage à Ri Reisen


J’apprends le décès survenu le 22 juin dernier de Ri Reisen à l’âge de 79 ans. Figure importante de l’angura (underground) des années 60 et 70, Ri Reisen participa, couverte de peinture dorée aux spectacles de cabaret de Tatsumi Hijikata. C’est surtout aux côtés de son mari, Kara Juro,  qu’elle devint l’une des actrices principales du Jikei Gekijo ou Théâtre des situations.

On peut la voir, avec la troupe de Kara, dans Le Journal du voleur de Shinjuku (1969) de Nagisa Oshima. C’est elle la femme torse nue, aux longs cheveux noirs, les seins tatoués qui mime un seppuku. 


Le physique fascinant de Ri Reisen lui fit interpréter le rôle de la « female Boss » décadente de La Tanière de la bête de Shun’ya Itō (1973), troisième épisode de la saga de la femme scorpion interprétée par Meiko Kaji. Dans le Mishima de Paul Schrader (1985), dans l’épisode La Maison de Kyoko, elle joue la prostituée Kiyomi, avec qui Kenji Sawada passe la nuit. Un miroir posé sur la poitrine de Sawada le dote des seins de Ri Reisen. 

Née de la seconde génération de Coréens, ne parlant que japonais, elle soutiendra pendant les années 70, le mouvement pour la démocratie de Kim Dae-jung qui  subissait la violente répression du Président Park.

Excellente chanteuse elle est l’interprète du magnifique Le Vent souffle à Junku (1979) sur des paroles de Juro Kara et une musique de Jun Sakurai. 

Le vent souffle sur Junku, allons-y.

Le même stupide vent que d’habitude

Je fais exprès de trébucher et de me frotter à toi

Je cherche quelqu’un qui me ressemble

Je regarde en arrière, je regarde en arrière

La ville de Junku !

Un long couloir sans plafond.


Il y a une rivière qui coule à travers Junku.

Une rivière sans nom qui sent les crottes de nez.

Laisse-moi voir ton visage et ton sourire

Voyons qui se tient derrière moi

Elle coule, elle coule, elle coule

La rivière sans nom

Un long couloir à l’envers


Il y a un arc-en-ciel sur Junku

Un arc-en-ciel fou auquel il manque des couleurs

Je vais ajouter une autre couleur, la couleur de l’amour

La couleur de la vengeance est trop chaude

Je regarde en arrière, je regarde en arrière

La ville de Junku.

L’arc-en-ciel disparaîtra, lui aussi, dans le long couloir.