Bienvenue dans la maison hantée ! Junji Itô à Angoulême

En nommant l’exposition L’Antre du délire, je voulais évoquer, presque
subliminalement, L’Antre de la folie de John Carpenter. En effet, je lui trouvais
des correspondances avec l’œuvre d’Itô : une bourgade hantée, des
références à Lovecraft et certaines scènes comme la vieille dame avalant un
cafard et l’enfant vieillard aux longs cheveux blancs roulant à vélo sur une route
déserte. 


Terreurs domestiques. Si on a dit qu’Ozu filmait à hauteur de tatami, c’est l’horreur que Junji Itô dessine quant à lui à hauteur de tatami.  

Texte du cartel : Avec cette œuvre inédite créée spécialement pour l’exposition, Junji Ito a rassemblé son inoubliable et cauchemardesque famille. Au centre la star Tomie, nous hypnotise avec son corps serpentin autour duquel s’enroulent les cheveux de Kirié l’héroïne de Spirale. A sa droite, la non moins charismatique Fuchi, le top-model démoniaque, tire une langue en forme de gastéropode empruntée à La Femme-limace.  A gauche, la planète cyclope Rémina s’apprête à détruire la terre en la léchant goulument. Toujours aussi séduisant, l’oracle ténébreux de L’amour, la mort, manipule le destin des habitants de la ville des brumes. Avec ses pattes d’araignée, le requin de Gyo s’apprête à courser les humains sur la terre ferme. Aux pieds de Tomie, l’horrible gamin Soichi joue à la poupée vaudou. Mais quelles sont ces formes étranges qui flottent dans le ciel ? les damnés des Ballons pendus se balançant sous leurs visages démesurés.

L’horreur bondit hors de la case à la face du lecteur. Pour accentuer l’effet de surgissement, Junji Itô fait passer le menton du vieillard par-dessus le bord inférieur de la case. 


Nous traversons des ruelles et des chemins forestiers, des cimétières aux sinistres stèles, des arrières cours de maisons en bois. Ici circulent les rumeurs et légendes urbaines. Si l’on se promène dans les bois avec Junji Itô on ne peut que se retrouver nez à nez avec une femme pendue.  

Les mondes hallucinés. 

A la masterclass Junji Itô avouait qu’à dessiner des spirales sous toutes leurs formes, de toutes les matières et avec une foule de détails, il était parfois pris de vertiges. 

Si Remina, la planète cyclope aux lèvres charnues, détruit
la terre, c’est parce qu’elle la lèche avec sa langue monstrueuse. Notre
planète est tout simplement trop appétissante. 

Le Temple de Tomie. Il nous fallait bien sûr nous placer sous la protection de la plus puissante créature créature de Junji Itô et pour cela lui consacrer un temple. On y accède en passant sous un tori rouge. J’ai une théorie. Les premières aventures de Tomie sont loin d’atteindre la perfection à venir  du dessin d’Itô avec leurs aplats noirs, leurs trames grossières et leur trait épais. Tomie semble même un peu banale. D’où vient ce glow up général ? Peut-être Junji Itô a-t-il réveillé un véritable esprit, s’accrochant à lui, et le poussant à s’améliorer pour en faire la beauté fatale, absolument irrésistible que nous connaissons. Junji Itô semble s’être libéré de l’emprise de Tomie, mais pour combien de temps ? 

Masterclass : Junji Itô devant une case de La Chuchoteuse, une de mes histoires préférées. 


Et joie personnelle, Junji Itô m’a dédicacé le 2e
tome de Zone fantôme, encore inédit en France. 


Laissons le mot de la fin à Julie Doucet remixant Emil Ferris

ESPACE FRANQUIN

DU 26 JANVIER AU 29 JANVIER 2023

COMMISSAIRE : STÉPHANE DU MESNILDOT

SCÉNOGRAPHE : AGENCE LUXAR

DESIGN SONORE : YOKÔ HIGASHI

PRODUCTION : 9E ART+/ FIBD

Junji Ito dans l’antre du délire

 


Vous souvenez-vous de vos frayeurs d’enfance, lorsque la maison
familiale, plongée dans le silence et l’obscurité devenait menaçante ? Ce
territoire d’ombres, Junji Itô s’en est fait l’explorateur en dévoilant la peur
dissimulée sous les tatamis.


Le festival d’Angoulême m’a confié le commissariat de l’exposition
Junji Itô dans l’antre du délire. Dans les années 2000, j’étais un fanatique
des recueils édités par Tonkam avec leurs sublimes couvertures gravées ou
réfléchissantes. Junji Itô était le pendant des films de la J-horror et je
reconnaissais ses créatures cauchemardesques dans la terrifiante Madame Saeki
de  la série Ju-on, descendant les
escaliers comme une araignée. Rémina, Spirale, La Femme limace et les fruits
sanglants sont toujours chez moi à portée de main. La réédition des chefs-d’œuvre
d’Ito chez Mangetsu, a donc été un évènement, faisant en France sortir le
mangaka du culte confidentiel pour lui donner la place qui lui revient :
un des plus authentiques « Masters of Horror » contemporain, égal d’un
Stephen King ou d’un John Carpenter.

Né en 1963, Junji Ito prend la suite de ses aînés Shigeru Mizuki
(Kitaro le repoussant) et Kazuo Umezz (La Femme serpent). Le
premier métier de Junji Ito est prothésiste dentaire, ce qui peut se percevoir
dans les dentitions parfois carnassières de ses personnages. Il se fait
connaître à la fin des années 1980, en publiant dans Gekkan Halloween, des
histoires courtes mettant en scène des jeunes japonais et leur cadre
quotidien : lycée, quartier, maison familiale. Ses thèmes de prédilection sont le culte de la
beauté, le harcèlement, la solitude, les névroses, l’aliénation familiale. Rarement
issu du folklore, l’horreur chez Junji Ito est d’abord sociale. Il peuple de
monstres le Japon de la bulle économique, cette illusoire période de
prospérité. Le Japon des années 80  connut
une épidémie de légendes urbaines telle la « femme défigurée »
agressant les enfants à la sortie des classes. Cette rumeur est née dans la
préfecture de Gifu, région d’origine de Junji Itô. Ce phénomène de société a
inspiré le mangaka pour ancrer l’horreur dans le quotidien.


On peut considérer ces rumeurs comme la version modernes des
« kaidan » (récits surnaturels) de l’ère Edo : des histoires
de fantômes, de chats diaboliques ou de meurtres colportés par les marchands. Les
récits de Junji Ito sont elle-aussi des « histoires du coin de la rue », qui
naissent entre l’école et la maison familiale, chuchotées par des groupes
d’adolescents. Ainsi celle de « L’oracle à la croisée des chemins » dans L’Amour
et la Mort
 : dans la ville de Nazumi, un ténébreux jeune homme
apparait les jours de brouillard et prédit les pires catastrophes aux
adolescents qui le consultent.


Dans ses récits fantastiques, les jeunes
lectrices et lecteurs retrouvaient leurs angoisses liées au harcèlement, à la
pression scolaire ou à l’étouffement familial. Chez Junji Itô, la famille fait
tout pour retenir en son sein les enfants jusqu’à posséder leur esprit et
modifier leur organisme. Ces peaux craquelées, tatouées, pustuleuses ou trouées,
ces sourires cruels, ces dents proéminentes et acérées, sont le fruit d’un
travail expressionniste du noir et blanc. Tel un scalpel, la plume de Junji Itô
déchire la surface du réel pour révéler des monstres. La terreur est tapie dans
l’embrasure des portes, au fond des couloirs, dans les profondeurs des caves et
saute en gros plan au visage du lecteur. 


Pour mettre en scène ses huis-clos, le
mangaka use d’un art implacable du découpage. Par goût, Junji Itô se détourne
des architectures monumentales des métropoles japonaises préférant les bourgades
et quartiers résidentiels. A l’orée de ces petites communautés se trouvent des
cimetières, temples ou lacs, où se pratiquent encore des rituels ancestraux.


Junji Itô est un maître du mystère qui a popularisé la
« folk horror » japonaise inspirée de ses traditions rurales. Les
habitants des champs et des montagnes conservent jalousement leurs secrets et
mieux vaut ne pas s’égarer sur les routes secondaires du Japon sous peine
d’être transformé en épouvantail, séduit par une femme-oiseau, ou voir surgir
d’un puits un monstre de pierre. 


Les villes et les campagnes sont le théâtre
des légendes urbaines et folkloriques. Les monstres attendent les adolescents
dans les rues de ville nocturnes ou baignées dans le brouillard. Les
cimetières, les temples et les villages, abritent des démons ancestraux. Les spirales envahissent le décor, les plantes prolifèrent de
façon autant végétale qu’organique, les corps et les visages bourgeonnent de
façon incontrôlable, et les espèces mutent. La société se dérègle et l’horreur
devient cosmique.  


Au découpage strict des planches et aux décors réalistes succèdent
des dessins immersifs fourmillants de détails. Une plante bourgeonne sur le cou
d’une jeune fille, et comme un vampire la vide de son sang. L’excroissance
devient une forêt d’arbres fruitiers qui emplit toute une pièce. A partir d’un
élément insolite, l’horreur prolifère jusqu’à envahir totalement la case. Les
mangas de Juni Itô peuvent nous faire perdre la tête… où au moins la faire
gonfler et s’envoler tel un ballon d’hélium.


L’un de ses inspirations majeures est l’écrivain américain Howard
Philip Lovecraft, l’inventeur de la mythologie de Cthulhu, et maître d’une
horreur dépassant les limites la perception humaine. Au découpage strict des
planches et aux décors réalistes succèdent des dessins immersifs fourmillants
de détails. Ces dérèglements provoquent chez les hommes d’incontrôlables altérations,
autant organiques que sociales. Obsédés par les spirales les habitants d’un
village s’enroulent sur eux même comme des escargots. La planète Rémina,
monstrueux cyclope galactique, fait retourner la Terre à la barbarie. Les
requins à pattes de Gyo, nous attaquent sur la terre ferme, entrainant
une mutation biomécanique des êtres humains. Comme Lovecraft, Juni Itô est l’Inventeur de
son propre folklore fantastique. Le père de Tomie possède le talent  exceptionnel d’imaginer des situations
totalement inédites, des monstruosités jamais vues, qui distordent notre vision
du monde.


Tomie est la créature la plus
célèbre de Junji Itô. C’est elle qui, en 1987, le pousse à devenir mangaka
professionnel lorsque sa première aventure remporte la mention spéciale du Prix
Kazuo Umezz. Junji Itô pose dès cet épisode le principe de résurrection de la
lycéenne. Ses camarades de classe vont jusqu’à l’assassiner et font disparaître
le cadavre en se partagent les morceaux. Pourtant, comme si de rien n’était, Tomie
revient à l’école… Il doit donc beaucoup à Tomie : elle à la fois comme sa
bienfaitrice et le spectre qui le pousse à toujours la faire revivre dans de
nouvelles aventures. Elle est aussi la muse qui l’a poussé à raffiner son trait
comme pour mieux sublimer sa beauté.


Qu’est-ce qui donne
sa force à la créature et l’emprisonne dans un cycle infernal ? Sa beauté
exceptionnelle est sa malédiction, suscitant autour d’elle le désir de
possession, la jalousie et la haine. Les hommes qui prétendent aimer Tomie,
veulent la peindre ou photographier sa beauté, souhaitent en réalité la
capturer. Tomie est le révélateur de la violence, souvent sexuelle, et de la
domination masculine. Tomie venge-t-elle les femmes japonaises ?
Assurément. Tel un fantôme japonais classique, Tomie pousse ses assassins à la
folie et à l’autodestruction. Personne n’est innocent dans le monde de Tomie. Tomie
est-elle une mutante ou un être venu d’ailleurs ? Qu’on la découpe en morceau et chaque membre donnera
naissance à une nouvelle Tomie. Si on la décapite, sa tête continue de vivre et
le corps d’une Tomie pousse sous son cou. Fait-elle partie d’une autre
espèce ? Est-elle un clone qui en se multipliant pourrait envahir le
monde ? Entité virale, comme Sadako, Tomie est un mosntre abstrait et presque métaphysique. 

L’exposition Junji Itô dans l’antre du délire se tiendra au festival d’Angoulême du 26 au 29 janvier 2023

 

 

Carnet de notes d’un bref retour à Tokyo


Après plus de trois ans d’absence, refaire ce chemin cent
fois parcouru : sortir du Narita Express à Shinjuku Station, chercher sur
les panneaux la sortie Est (une erreur peut être fatale et vous condamner à
errer pour l’éternité, ou ce qui lui ressemble, dans ses couloirs), être un
moment désorienté au carrefour où se croisent toutes les directions, mais trouver
instinctivement l’escalier montant vers Kabukichô.


Je ne restais que peu de temps à Tokyo, à peine trois jours
avant de m’envoler vers Busan en Corée du sud. C’était un choix de ne prendre
que le pouls de la ville avant un plus long séjour, sans doute en été pendant
la saison des fantômes.


J’avais choisi le même hôtel qu’en août 2019, en haut de la
colline des Love Hotels de Kabukichô. Les hosts dominaient toujours le quartier
mais certains avaient pris des visages de démons. Tokyo est plus que jamais une
cité de masques et de spectres.


En remontant la rue, je me souvenais qu’il fallait tourner à
droite, après une enseigne verte, tourner à nouveau droite et que l’hôtel se
trouvait en face d’un club de kickboxing. 


Son nom n’est même pas un nom, juste
une localisation tautologique. La chambre est spacieuse et n’a rien à voir avec
les étouffants business hotels qui surplombent le quartier. La salle de bain
qui compte une douche et une baignoire est elle-aussi gigantesque. Je n’ai
jamais compris comment cet hôtel miraculeux pouvait par ailleurs afficher des
prix défiants toute concurrences. Comme je n’y ai jamais croisé le moindre
locataire, je suppose qu’il ne compte en réalité qu’une seule chambre et
n’ouvre que pour moi.


2019 et 2022 se raccordaient enfin, mais ce n’était qu’un faux raccord. Dans la collure, bien des choses avaient changées, parfois imperceptiblement.

Pour exorciser les maléfices temporels, je me rendais dès le
premier soir au bar justement nommé Le Temps, l’un des lieux les plus
romantiques de  Tokyo, idéal pour
rêvasser, écouter du Chopin, lire une lettre d’amour, déguster un cocktail
préparé par un suave serveur, parler du cinéma français des années 60 et de
Françoise Sagan, et bien sûr admirer la fresque de son créateur, le génial
illustrateur Aquirax. 


J’ai également rendu visite à Benzaiten, la déesse du
quartier, et son sanctuaire enchâssé entre les clubs et les love hôtels. Je me
suis encore perdu dans l’énigme de ce visage parfait aux longs yeux effilés. 


Je
suis aussi allé au temple Hanazono en bordure de Golden Gai. Je suis passé sous
les toris rouges et j’ai tapé deux fois des mains pour qu’Inari, le dieu
renard, écoute ma prière.


J’étais prêt. 

Dans l’immense bordel de néon de Kabukichô, une disparition notable :
le Robot Restaurant. Ce palace kitsch de miroirs et de
gigantesques amazones dorées a été fermé pendant le covid. Sa musique entêtante
faisait partie du décor sonore du quartier. Peut-être rouvrira-t-il mais en
attendant, il abrite un luxuriant club de showgirls.


La petite boutique d’uniformes d’écolières d’occasion de
Nakanao Broadway, à côté de la librairie underground Taco-ché était introuvable.
Je sais que tout le monde se moque de cette disparition mais j’y passais
rituellement pour ramasser les derniers dépliants d’Olive des Olive, Hiromichi
Nakano School, Benetton (qui fabrique des uniformes spécialement pour le
japon), Candy Sugar ou Roco Nails petit gals school. Mon inutile collection
s’arrête donc ici. Dans l’immeuble jouxtant le Mandarake de Shibuya, RecoFan le disquaire où je glanais des 33t d’Asakawa Maki ou Hako Yamasaki, a lui-aussi fermé (mais serait, m’a-t-on dit,  bientôt relocalisé). 

Sur les vitres du koban (commissariat) rond qui fait un peu office de point de rendez-vous à Udagawa-cho , les membres de l’Armée rouge japonaise sont toujours recherchés plus de cinquante après. Dans d’autres commissariat, une affiche signée du mangaka d’horreur Hideshi Hino, met en garde contre les arnaques téléphoniques.


Disparue : la Smoking Area de la sortie Est d’où je
regardais l’écran géant de Studio Alta. A côté, l’immense affiche du garçon
efféminé aux cheveux longs, avec sa chemise à carreaux rouges, avait été
décrochée. J’oublie toujours de qui il s’agissait mais j’aimais cette présence
immuable.

La sortie Est s’est cependant doté d’un nouvel
habitant : un chat géant en hologramme qui miaule des comptines
électriques, s’étire, et coiffé d’une casquette de policier délivre toute une
série de consignes. 

C’est une nouvelle divinité qui règne sur le quartier en
concurrence avec l’immense Godzilla  du
cinéma Toho de Kabukichô. Je suis resté planté trente minutes à la regarder,
fasciné, me disant que Chris Marker lui aurait à coup sûr réservé une place
dans Sans soleil. Ce chat a-t-il un nom ? 

Ce félin « kaiju » est bien plus réjouissant que le Shibuya Scramble Square qui se dresse au-dessus de Shibuya Station. Sur 229 mètres de haut, ces 32.000m² de galeries commerciales furent inutilement érigées pour les JO de 2020.Malgré sa beauté architecturale, la tour achève d’enfermer la gare entre les gratte-ciels. Une sorcière plus sympathique survolait Shibuya : Yayoi Kusama pour son association avec Louis Vuiton.

 


Shibuya demeure cependant un haut lieu du
dandysme tokyoïte et il suffit de traîner autour d’une smoking area pour observer
des créatures à faire crever de jalousie les wannabes des fashion week
parisiennes.


Ce n’est pas un réel changement mais il m’a semblé qu’il y
avait toujours plus de boutiques Mandarake à Nakano Broadway et il est bien
possible que la galerie marchande se nomme un jour « Nakano
Mandarake ». Comme de coutume, avant de me perdre dans le labyrinthe des boutiques,
j’ai déjeuné au Freshness Burger d’un délicieux burger avocado et d’un
fantastique crispy chicken burger.


L’endroit où les changements sont imperceptibles demeure le
Golden Gai.


Le bar Bali où j’avais rencontré Chiemi s’est déplacé dans
une des rues parallèles. La vielle mama-san en kimono a été remplacée par une
plus jeune, en kimono elle-aussi, qui ressemble à une affiche des années 30. 


Les
touristes n’étant pas vraiment revenus et même certains habitués semblaient
s’être évaporés pendant l’épidémie. Le quartier retrouvait l’allure de ville
fantôme qui était la sienne lors de mes premières visites. 

Comme toujours je
prenais quelques photos à travers les lucarnes, photos spirites de présences peu
à peu estompées. Mais n’est-ce pas surtout moi qui à Tokyo me sent un peu
irréel ?


J’allais faire un tour au Sea & Sun, tenu par
l’exubérante Taru. Il s’agit d’un bar Pink ou burlesque et le « sex »
qui manque à son nom est partout présent en peintures et colifichets, et dans
les plaisanteries de la mama. Un client arborait un superbe T-shirt
« Horrors of Malformed Men de Teruo Ishii.


Au bar Ace, le tout premier où je suis entré il y a  14 ans, je saluais bien entendu Tsuyoshi qui est presque le témoin de ma vie dans le quartier.  


Yuya, que je considère un peu comme le maire de Golden Gai, tient
toujours le Darling, repère des cinéastes indépendants les plus délurés. 


Surtout, je retrouve Mami-chan à l’écarlate Bar Buster. Elle est l’une des âmes les plus généreuses de Golden Gai et la seule patronne que j’appelle de temps en temps « mama ». 

Je n’avais jamais pensé à lui demander l’origine du nom de son bar. Cette fan absolue des Runaways l’a tiré de Light of Days de Paul Schrader : The Barbusters est le nom du groupe où jouent Joan Jett et son frère Michael J. Fox.

C’est au Bar Buster que commença l’une de mes  plus étranges aventures à Tokyo.


J’ai traversé Kabukichô en compagnie d’une écolière fantôme.

(photos Constant Voisin. Yurei: Yuka)

Le printemps des fantômes: Entretien avec Kiyoshi Kurosawa

Comment achever cette saison des fantômes, autrement que par une rencontre avec le maître Kiyoshi Kurosawa. Cet entretien a été réalisé pour le Festival de l’Histoire de l’Art de Fontainebleau où était projeté en avant-première Les Amant sacrifiés. COVID oblige, la masterclass a été enregistrée par webcam. En voici la retranscription.

Devant Les Amants sacrifiés, j’ai pensé que même une histoire d’amour se transformait chez vous en thriller d’espionnage. Le sentiment de peur est toujours présent. 

Je ne l’ai pas écrit moi-même. Il s’agit d’un scénario de Ryusuke Hamaguchi et Tadashi Nohara qui étaient mes élèves à l’université. Au cours d’une discussion anodine, j’ai dû leur dire que j’aimerais réaliser un film qui se passe pendant la guerre, et ils m’ont apporté ce scénario. C’est normal qu’en temps de guerre, la peur domine mais ça ne vient pas de moi à l’origine. 


Vous avez débuté par des films érotiques plutôt excentriques. 

On ne peut pas vraiment dire que j’étais un cinéaste de films érotiques. Ce n’était pas quelque chose que j’avais envie de faire à la base mais dans les années 80, c’était encore le meilleur moyen  de réaliser des fictions qui sortaient commercialement en salles.  J’avais vraiment la volonté de devenir cinéaste et j’étais prêt à réaliser n’importe quoi. Je n’étais seul dans ce cas et d’autres cinéastes ont suivi le même parcours. J’ai donc réalisé ces deux films, Kandagawa Wars (1983) et The Excitement of the Do Re Mi Fa Girl (1985), avant de comprendre que je n’étais pas du tout doué pour ça. C’était un genre où je ne pouvais pas me démarquer. Je suis donc allé voir ailleurs.


En effet, on vous connait bien mieux en France en tant maître du fantastique et plus particulièrement du film de fantômes. Comment est né ce courant spécifiquement japonais ?  

Dans les années 90, les films érotiques étaient déjà en perte de vitesse. J’avais tourné des films de yakuzas pour le marché de la vidéo mais ils n’étaient pas considérés comme faisant tout à fait partie de l’industrie. Il nous fallait trouver un genre nouveau qui ne soit pas tributaire du succès d’un acteur ou d’une œuvre originale ; un genre à part entière qui susciterait en lui-même l’intéret des spectateurs.  Le genre horrifique était tout à fait propice à ça, parce qu’avec un budget relativement restreint on pouvait tourner des films intéressants. Je pense que Ring est arrivé dans ce contexte de remise en question du cinéma japonais et c’est ce qui a provoqué son succès phénoménal.


Même avant le succès de Ring vous faisiez partie d’un groupe de cinéastes et de scénaristes qui s’intéressait particulièrement au film d’horreur.

Vous m’en parlez parce que vous connaissez aussi ce petit cercle. Je dis petit parce que nous n’étions pas plus de cinq. Effectivement, cela faisait déjà quelques années que nous réfléchissions sur ce genre. Norio Tsuruta et Chiaki J. Konaka avaient réalisé une série de courts métrages (Scary True Stories, 1991) s’inspirant parait-il d’histoires vraies. Hiroshi Takahashi, qui était amateur de ce genre de programme les avait vus et avait été terrorisé. C’est sans doute ce qui a provoqué notre envie d’aller plus loin dans ce type de production. 


Ces films disaient-ils quelque chose sur le Japon de cette époque ? 

Nous avions tous envie de raconter quelque chose sur la société japonaise. Nos idées étaient différentes, donc je ne peux parler qu’en mon nom. La fin des années 90 coïncidait avec la fin du millénaire. Il y avait une sorte de pressentiment d’apocalypse et l’idée que le 21e siècle n’arriverait peut-être pas. Le monde pouvait prendre fin même si ce n’était pas très réaliste. A cette époque, je ne travaillais pas autant que je le voulais et je n’étais plus si jeune. J’avais conscience que si je n’arrivais pas à me renouveler, c’était peut-être aussi la fin pour moi. Il fallait que j’arrive à exprimer cela, et la façon la plus évidente était de faire intervenir des fantômes. Je pense que c’est cet élément qui a motivé mes films de la fin des années 90. 


En France on vous a découvert avec Cure. Comment avez-vous conçu le personnage absolument terrifiant de Mamiya, l’hypnotiseur amnésique?

Ma première idée, c’était de ne pas faire de la découverte du coupable le climax du film. En règle générale, l’enquête occupe le plus gros du film et à la fin arrive sa résolution.  Cela m’intéressait de déplacer la tension narrative en faisant arrêter le coupable relativement tôt par l’inspecteur. Ce qui ferait peur, ce serait l’interrogatoire et leur série de questions-réponses. À l’époque je lisais un livre médical sur les personnes atteintes d’amnésie ou n’ayant pas de capacités mémorielles à long terme. Je me suis un peu inspiré de cet ouvrage pour nourrir le personnage de Mamiya.


On a découvert vos films à peu près à la même époque que ceux de Takeshi Kitano comme Sonatine avec sa lumière solaire et ses couleurs vives. Au contraire, les votres éaient extrêmement sombre et oppressants.

Effectivement l’arrivée des films de Kitano et de Shiniya Tsukamoto, a ouvert la voie à d’autres cinéastes dont je faisais partie. L’information commençait à circuler à l’étranger qu’un nouveau genre de cinéma était produit au Japon.  J’ai profité de cet élan et c’est comme ça que Cure est arrivé sur les écrans français. Mais comme vous le dites aussi, mon cinéma est très différent de celui de Kitano.  Moi j’avais vraiment envie d’une image de film de genre puisqu’il s’agissait d’une sorte de thriller psychologique. Je voulais que l’image soit cohérente et avec mon chef opérateur, on a travaillé sur les notions d’ombres et de ténèbres. Je l’ai réalisé avec la même équipe que mes films de yakuza pour le V-cinéma. Le budget était plus conséquent, ce qui nous a permis d’avoir des acteurs connus comme Koji Yakusho, mais mon chef-opérateur était le même. Comme les films de yakuzas se passent dans les bas-fonds, cette atmosphère un peu sombre a probablement déteint sur Cure. 


Kairo montre des fantômes qui envahissent le monde notamment par l’Internet et les webcams. Je me souviens que lorsque vous êtes venu à Paris pour une masterclass au Louvre, c’était exactement le lendemain du tsunami de 2011 et de la catastrophe de Fukushima. Vous m’aviez dit que cela ressemblait à Kairo.  Aujourd’hui, on se parle par webcam et cela rappelle à nouveau Kairo. 

Je me souviens très bien de cette masterclass au Louvre, alors qu’au même moment à Tokyo, il y a eu ce très grand tremblement de terre et qu’un tsunami a ravagé le nord-est du Japon et provoqué l’accident de la centrale nucléaire. On avait effectivement évoqué Kairo. Bien sûr, je ne l’ai pas du tout réalisé avec des ambitions visionnaires ; il était surtout inspiré par le succès de Ring. Le personnage de Sadako était si effrayant, que j’ai pensé que moi-aussi je pourrais m’en inspirer. Donc au lieu de la télévision, j’ai choisi les écrans d’ordinateur et Internet.  La présence des fantômes devenait plus prégnante au fur et à mesure que le lien entre les êtres humains commençait à se distendre. Cette vision d’une civilisation en train de totalement disparaître alors que les gens ne se parlent plus qu’à travers des écrans était une façon un peu simpliste de représenter l’avenir. Mais aujourd’hui lorsque je vois ces images de villes quasiment déserte je ne peux m’empêcher de penser à ce film. Donc, il avait peut-être bien un côté visionnaire. 


C’est peut-être le cinéma lui-même qui a intrinsèquement un pouvoir visionnaire ?

Je pense que ce n’est pas seulement lié au seul réalisateur du film mais à une sorte de convergence de l’inconscient de toute l’équipe technique et des acteurs. Il peut y avoir des sortes de fulgurances inconscientes que l’on ne perçoit que longtemps après. 


Dans Creepy vous montrez la famille japonaise normale comme un lieu d’anesthésie. Est-ce pour vous une façon d’aller derrière les apparences ?

Creepy est l’adaptation d’un roman inspiré d’un fait divers s’étant déroulé à Kyushu. Sept personnes d’une même famille ont fini par s’entretuer suite à l’intrusion d’un étranger dans leur foyer.  Il leur était complètement inconnu. Le procès est toujours en cours, car il est très difficile à juger. En effet, il n’a commis lui-même aucun crime même s’il est véritablement à l’origine de la tuerie.  J’ai beaucoup lu autour de cet incident. Ce qui m’intéressait, c’est qu’il révélait la faiblesse du lien qui unissait cette famille. Ils étaient probablement perdus ou en manque de repères  mais ils ont laissé un parfait inconnu diriger leur vie. Je trouve ça fascinant. 


On a découvert Teruyuki Kagawa dans Tokyo Sonata où il avait l’air très gentil et sympathique. Dans Creepy, il est absolument terrifiant et a une façon impressionnante de  modifier son visage. Comment travaillez-vous avec lui ou Koji Yakusho ?



Teruyuki Kagawa est un acteur passionnant cat il est très intelligent et comprend tout de suite les intentions de jeu que je lui demande.  Pour Creepy, je lui ai dit que c’était comme si trois personnalités s’intervertissaient instantanément à l’intérieur du personnage.  Il a une très grande intelligence et cette capacité d’alimenter lui-même le rôle. Une autre chose très appréciable, c’est qu’il n’a pas de limite et accepte des choses que  beaucoup d’autres acteurs refuseraient. C’est un très bon allié.  Ça fait un moment que je n’ai pas eu la chance de travailler avec Koji mais lui-aussi est un acteur étonnant. Il peut sembler banal et soudain avoir des éclairs de folie.  Il n’est peut-être pas aussi extrême que Teruyuki Kagawa mais il a la même capacité de passer de l’ordinaire à l’extraordinaire en un laps de temps très court. Les acteurs comme ça sont rares au Japon. 


On a l’impression qu’à un moment donné les actrices ont pris beaucoup plus d’importance dans votre cinéma. Je pense évidemment à Shokuzai qui leur est consacré. J’imagine que la condition féminine vous intéresse et que vous avez envie de promouvoir de grandes actrices pour le cinéma japonais. 

En effet Shokuzai a été le déclencheur de quelque chose. Il s’agissait, en cinq épisodes, de mettre en scène l’histoire de cinq femmes avec cinq actrices.  Donc j’ai été amené à travailler avec des actrices japonaises et ça a été une véritable prise de conscience pour moi. J’ignorais jusque-là qu’il y avait un tel vivier au Japon d’actrices de talent. Ça m’a donné envie de poursuivre mon travail avec elles. La seconde chose c’est que Shokuzai est adapté d’un roman de l’autrice Kanae Minato. Son succès m’a donné envie de poursuivre l’adaptation d’autres romans alors qu’auparavant j’écrivais seul mes scénarios.  Il y a beaucoup de romancières au Japon, et elles prennent souvent des femmes comme héroïnes. C’est aussi pour ça qu’après Shokuzai, j’ai beaucoup plus travaillé avec des actrices. En ce moment, j’aimerais aussi écrire un grand rôle masculin.  


Même dans Les Amants sacrifiés, c’est plutôt Yu Aoi qui est le focus du film.

En effet, c’est aussi le cas bien que le scénario soit l’œuvre de Ryusuke Hamaguchi et Tadashi Nohara.


Si je ne me trompe pas c’est votre premier film d’époque. Avez-vous travaillé de façon différente ?  

Il y a des différences fondamentales pour moi entre les films d’époque et les films contemporains. La première est que lorsqu’on réalise un film d’époque, les spectateurs savent ce que le monde est devenu. En l’occurrence, les gens qui vont voir Les Amants sacrifiés savent que le Japon a perdu la guerre. Donc on a une vision assez claire de ce que la société et le monde sont devenus après la guerre. Pourtant, il faut imaginer une histoire dans laquelle les héros, à l’inverse des spectateurs, ne savent pas encore ce qui va se passer. Dans les films contemporains, ni les héros ni les spectateurs n’ont une vision claire de l’avenir, ce qui laisse une plus grande liberté et un plus grand potentiel d’imagination. Dans un film d’époque, il faut être assez vigilant à ce que l’histoire tienne à l’intérieur d’un certain  cadre. La deuxième différence à laquelle je m’attendais c’est que chaque plan doit être conçu et préparé au millimètre près, que ce soit au niveau des costumes, des décors, etc. Dans un film contemporain, on peut placer sa caméra n’importe où, et cette liberté peut même devenir une sorte d’irresponsabilité. On pose la caméra et on se dit ça fera bien un plan, peu importe ce qu’il y a derrière le héros on peut se permettre de ne pas y prêter trop attention. Dans un film historique, un soin est apporté à chaque détail et ça vaut aussi pour les acteurs qui ne peuvent pas bouger de l’emplacement qui a été défini.  Toute l’équipe technique doit veiller à ce que rien ne dépasse de 1 cm car on risque de sortir du cadre et faire intervenir des éléments qui n’ont pas lieu d’être.  Donc c’est une contrainte mais aussi un très grand plaisir d’avoir l’impression de goûter à ce que devait être le cinéma des grands studios. Il devait y avoir cette excitation et cette joie de travailler d’une manière très précise. 


Dans Les Amants sacrifiés, comme dans vos films de fantômes, il a l’idée d’un film un peu maudit qui va dévoiler une vérité.  

Oui, dans Cure j’avais utilisé des extraits de films documentaires et dans Kairo, il y avait les écrans d’ordinateur, donc la présence d’images dans l’image.  Dans ce film, on a poussé le dispositif un peu plus loin parce que, comme je vous le disais, nous ne pouvions pas faire dévier le cadre d’1cm. Dans un film se déroulant à l’époque contemporaine, un des personnages pourrait ouvrir une fenêtre ou une porte et faire apparaître une réalité extérieure. L’inverse est aussi possible et quelque chose d’extérieur pourrait faire irruption dans l’histoire. Dans Les Amants sacrifiés, on s’est dit qu’une image projetée pourrait tenir lieu de cette fenêtre sur une autre réalité. Il se trouve qu’à chaque fois que ce film est projeté, l’intrusion de ces images perturbe un équilibre préexistant. Le documentaire tourné en Mandchourie permet une forme d’altérité et en cela il est un vrai moteur qui fait avancer l’histoire.

Propos recueillis le 20 mai 2021, traduits par Léa Le Dimna. 



Le printemps des fantômes : Ju-on 2, une anthologie des apparitions


Le panfleto n’étant pas un dossier de presse mais un fascicule destiné aux spectateurs, certains prennent des formes très amusantes comme celui de Ju-on 2 qui comprend un pop-up de Kayako surgissant des pages, un plan de la maison Saeki, un jeu de l’oie nous faisant sauter de possédé en possédé, et des masques de Kayako et Toshio. Cela correspond parfaitement au caractère ludique de la série de Takashi Shimizu. 

Cependant, la série des Ju-on est une série viscérale, riche en jumps-scares terrorisant, mais aussi cérébrale, obligeant le spectateur a recomposer une continuité brisée où le contre-champ fantomatique des vivants peut se retrouver à l’extrémité du film et jeter une ombre sinistre sur ce qui a précédé.

Voilà ce que j’écrivais dans mon livre Fantômes du cinéma japonais.


De quelle espèce relève cette meute de femmes aux longs cheveux noirs qui se balancent doucement sous la pluie ou pourchassent leurs victimes en rampant comme des araignées ? 

L’apparition a toujours chez Shimizu son corollaire : la frayeur mortelle qu’elle provoque. Celle-ci possède trois conséquences. La première est évidemment la mort. C’est ce qui advient au couple de Ju-on 1 qui emménage dans la demeure. On retrouve leur cadavre dans la soupente, les yeux exorbités et la bouche ouverte en un cri muet, réplique des déformations qu’entraîne la vision de Sadako. L’autre conséquence de la rencontre avec Madame Saeki est la folie. Kayako imprime aux corps ses propres torsions, comme une calligraphie de la terreur. 

Dans Ju-on 2 version vidéo, Kyoko, la médium, agite métronomiquement son corps, balancier infernal qui prend ses parents dans son rythme et les désarticule. Lorsque l’agent immobilier rend visite à Madame Kitada, celle-ci adopte également une attitude névrotique : les jambes raides, le dos penché, les cheveux tombant à la verticale. C’est Toshio, miaulant sur le canapé, qui semble manipuler sa victime comme une marionnette, à la façon des femmes-chats du kaidan eiga classique. La troisième conséquence, pas la moins étonnante, est l’éclipse pure et simple des personnages. La disparition est une névrose sociale japonaise et un vrai mystère : chaque année des centaines de Japonais s’«évaporent » sans laisser de trace. 

On pense à Kaïro et à une forme d’invasion inversée. Dans Ju-on, c’est comme si les personnages «vivants» glissaient entre les jointures du récit, se perdaient dans la temporalité brisée et ne parvenaient plus à revenir au présent. Ils s’égarent dans cette maison dont les recoins sont d’abord temporels. S’évanouir de peur équivaut ici à un évanouissement plus radical : la femme-araignée tisse autour d’eux un cocon de terreur et les dévore totalement. En perturbant le temps et la narration, Shimizu n’a de cesse de placer la peur à l’origine de l’apparition des spectres. Il annonce la théorie de Marebito (2004) « Ce n’est pas parce que nous voyons quelque chose que nous avons peur. C’est parce que nous avons peur que nous voyons des choses. » 



Le printemps des fantômes : Ring + Ring Spiral (panfleto)

Les images de ce billet sont extraites du panfleto de Ring d’Hideo Nakata et Ring Spiral de Joji Iida*. La présence des deux films dans un même livret s’explique par leur sortie conjointe le 31 janvier 1998. L’insuccès de Spiral entraînera la production de Ring 2 de Nakata, sur une histoire originale et non l’adaptation d’un livre de Koji Suzuki. Ring 2 sortira le 23 janvier 1999. 


*Un « panfleto » est un livret que les spectateurs peuvent acheter dans les salles de cinéma diffusant le film. 


Le printemps des fantômes : La vengeance du Bakeneko

Le chat démon est le grand oublié de la vague de J-horror contemporaine. Pourtant ce monstre féminin fut l’un des plus célèbres du répertoire classique. 


« Le déroulement est toujours le même: un homme est assassiné. Le chat, témoin du meurtre, fait entrer son esprit dans le corps d’une femme – et là, quelle que soit la version, il y a toujours une scène prodigieuse, celle où la femme commence à mêler, dans ses gestes, le comportement du chat au sien, quand elle se met à griffer lentement l’air avec sa… patte, quand elle se met à laper au lieu de boire. Cette femme va devenir l’instrument de la vengeance, et les meurtriers, elle va leur faire passer le goût du saké. » Chris Marker, Le Dépays (1982)

Les films de femmes chats Sans Soleil (1982) de Chris Marker


Les félins surnaturels, espiègles ou démoniaques, sont des motifs familiers des estampes japonaises . La première fonction des chats, arrivés avec les navires chinois en l’an 1000, fut de protéger les rouleaux sacrés des temples contre les rongeurs. Rien d’étonnant alors à ce qu’ils soient dotés d’une certaine dimension spirituelle et ce que leur place dans les cimetières, mais aussi dans les vieux quartiers de Tokyo, soit acquise. S’ils devinrent de parfaits animaux domestiques, leur nature mystérieuse et parfois cruelle donna naissance à une catégorie plus inquiétante, le bakeneko (chat démon), également appelé kaibyo (chat surnaturel).

Ghost Cat of The Cursed Swamp (1968) de Yoshihiro Ishikawa

La légende la plus connue attachée au bakeneko se nomme «la rébellion du chat démon de Nabeshima». Le seigneur Nabeshima Mitsushige (1632-1700) emploie un jeune homme pour lui servir d’adversaire au go. Celui-ci commet l’imprudence de ne pas laisser gagner son maître, qui, fou de rage, l’assassine. La mécanique fatale est alors enclenchée, menant au suicide de la mère du jeune homme et à la métamorphose du chat de la maison qui, lapant son sang, donne naissance au bakeneko. 

Yôko Higashi dans le rôle d’une femme chat pour l’exposition Enfers et fantômes d’Asie


La créature, apparaissant aussi bien sous la forme d’un chat géant que sous celle d’une vieille femme, s’introduit dans le palais pour tourmenter Nabeshima. La défaite du chat contre le collecteur d’impôts du palais est accessoire, le but de la légende étant de dénoncer la cruauté de Nabeshima. La légende devint une pièce kabuki en 1840, Hana Sagano Nekoma Ishibumi Shi (Histoire du monument de pierre du chat démon de Sagano), donnant lieu à une série d’estampes où l’on reconnaît l’imposante perruque blanche de l’acteur.

Ume no Haru Gojūsantsugi par Utagawa Kuniyoshi


La majorité des films de femmes chats seront des variations sur la pièce. La mère est souvent remplacée par l’épouse du jeune homme, qui, violée par le seigneur qui la convoitait, se suicide. Les scénarios ont pour particularité de ne pas faire du kaibyo le fantôme de l’épouse ni une métamorphose du chat domestique. En léchant le sang de sa maîtresse, le félin établit un relais entre le monde des hommes et celui des esprits et convoque la créature. 

Chat démon par Kuniyoshi Utagawa


Les plus anciens films à nous être parvenus sont Le Chat d’Arima (Shigeru Mokutô, 1937) et Le Mystère du shamisen hanté (Kiyoniko Ushihara, 1938) et son instrument de musique dont les cordes sont des boyaux de chat. Dans les années 1940 et 1950 suivront une multitude de petites productions telles que Ghost Cat of the Yonaki Swamp (Katsuhiko Tasaka, 1957), Ghost Cat of the 53 Stations (Bin Kato, 1954), Ghost Cat of Arima Palace (1953) ou Ghost of Saga Mansion (1953), tous deux dirigés par Ryohei Arai et qui firent de Takako Irie la première star japonaise du cinéma d’épouvante. La femme chat permet au cinéma japonais de combler un manque, celui de ne pas pouvoir intégrer des créatures ne relevant pas de son folklore telles que les vampires ou les loupsgarous. 

Ghost Cat of Yonaki Swamp (1957) de Katsuhiko Tasaka


L’attraction principale de ces films, moins sérieux que ceux consacrés à Oiwa, sont les métamorphoses du monstre, ses acrobaties et sa souplesse. La kaibyo possède aussi des pouvoirs particuliers comme celui de manipuler les humains à distance comme des marionnettes dont elle tirerait les fils. Les fantômes de la J-horror n’oublieront pas ces gestuelles étranges proches de la danse moderne. En 1958, un an avant Histoire de fantômes japonais, Nakagawa signe Le Manoir du chat fantôme. Dans le prologue en noir et blanc, qui se déroule à l’époque moderne, un médecin et sa femme emménagent à la campagne, à l’endroit même où se dressait le palais d’un seigneur. L’épouse devient la proie de cauchemars dans lesquels une vieille femme à la longue chevelure blanche se penche au-dessus de son lit et tente de l’étrangler. Nakagawa va retracer l’origine de la hantise en un long flashback en couleurs mélangeant Le Chat démon de Sagano et Le Chat noir d’Edgar Poe. Ainsi, le seigneur ne se contente pas de tuer l’infortuné joueur de go, mais l’emmure dans son palais. Nakagawa, dont c’est le premier film en couleurs, ébauche les expérimentations d’Histoire de fantôme japonais et de L’Enfer. Le méchant seigneur se débat dans un maelstrom d’ombres, de taches colorées abstraites et de visages géants flottant en surimpression. La femme chat, moins séduisante que ses prédécesseures, est cependant davantage conforme au kabuki avec sa grande chevelure blanche, son maquillage outrancier et ses oreilles félines. 

Ghost Cat Of The Okazaki Upheaval (Kaibyo Okazaki Sodo, 1954) de Bin Kato

Le
personnage n’a pas vraiment survécu aux années 1960, du fait de scénarios
répétitifs et d’une figure devenue plus comique qu’effrayante. On en retrouve
cependant des traces dans la J-horror comme Toshio, l’enfant fantôme de la
série des 
Ju-on (2002) de Takashi Shimizu, qui pousse des miaulements et commande à une
tribu de félins. Cependant, c’est en Occident, dans Batman, le défi (1992) de Tim Burton, que naîtra une kaibyo inspirée de la tradition
japonaise, la célèbre Catwoman interprété par Michelle Pfeiffer. Défenestrée
par son patron, l’homme d’affaires Max Schreck (équivalent du méchant
seigneur), Selina Kyle est ramenée à la vie par une meute de chats. La scène où
les félins, attroupés autour de son cadavre écrasé dans la neige, la raniment à
coups de canines et de langue rappelle par sa poésie funèbre et son allure de
cérémonie magique le Kwaidan de Kobayashi. Selina est désormais mue par une âme
féline et vengeresse. Pourtant, ce n’est pas seulement pour réclamer justice
qu’elle revient d’entre les morts mais pour attaquer à coups de fouet et de
griffes l’imaginaire des super-héros et leur apologie de la virilité. En
puisant dans l’imaginaire japonais, Burton insuffle une dimension féministe à
sa créature tout en vinyle couturé et rapiécé. 


Cet article est un extrait du catalogue de l’exposition Enfers et fantômes d’Asie.

Il fait partie de l’ensemble Trois femmes surnaturelles. 


Le printemps des fantômes : le musée hanté


Pour l’exposition Enfers et fantômes d’Asie en 2018 au Musée du Quai Branly, avec Julien Rousseau, nous avions choisis des estampes, des kakemonos, des affiches de cinéma, des mangas, des sculptures, des masques pour évoquer l’art spectral… de grands écrans présentaient des extraits des films les plus lugubres du cinéma japonais comme le terrifiant Onibaba de Kaneto Shindo ou le Yotsuya Kaidan de Nakagawa. 

Pourtant il nous semblait qu’il manquait quelque chose : offrir au visiteur la sensation de véritablement rencontrer un fantôme. Lui faire toucher du doigt la fine ligne de la croyance, si imperméable à la pensée occidentale. Pour cela nous devions créer nos propres spectres. Nous devions immerger les visiteurs dans ce monde d’humidité et d’étouffante chaleur, allant des étangs et des lanternes de l’ère Edo jusqu’aux ascenseurs et néons grésillant de la J-horror.  Bien sûr nous assumions totalement le côté forain de l’entreprise. A Tokyo en 2016, nous avions visité la « scary house » d’Hanayashiki, la fête foraine derrière le grand temple d’Asakusa, avec ses yurei traditionnels et ses poupées votives ricanantes. 

Nous avions frôlé l’arrêt cardiaque dans celle aux pieds de la tour de Tokyo et sa succession de couloirs métalliques, de locaux désaffectés et d’écrans de surveillance nous permettant de voir que derrière nous s’avançait une forme rampante. Nous avions plaint les étudiants passant leur été dans ces maisons hantés, grimés en fantômes, et bien plus terrifiés par les visiteurs que l’inverse. Il fallait les voir ouvrir subrepticement une trappe, pousser un cri et disparaître, toujours à une distance raisonnable pour ne pas risquer un coup de poing incontrôlé.

Il n’était bien sûr pas question de recourir à des figurants dans l’exposition. C’est pour cela que nous avons demandé à la danseuse Yôko Higashi d’interpréter Oiwa la mère des fantômes japonais, l’ombre d’une femme chat et une écolière apparaissant pendue, désarticulée où observant à la dérobée derrière une cloison. Le spectre d’Oiwa fut le plus complexe à concevoir mais aussi le plus passionnant puisqu’il s’agissait d’un hologramme, ou plutôt d’une projection sur toile de lin, avec des objets comme une lanterne et le panorama d’un étang donnant l’impression de la tridimensionnalité.


Tournés en studio, des effets spéciaux faisaient sortir un filet de brume d’une lanterne et Oiwa se matérialisait, la moitié du visage comme, il se doit, lépreuse.  Comme dans la légende, elle appelait son mari, le samouraï l’ayant trompée, défigurée et poussée au suicide en une sinistre mélopée : « Iemon.. Iemon.. »


L’autre espace d’immersion était consacrée à la J-horror : Sadako se dressait au fond d’un couloir et la femme en noir de Kairo s’avançait vers nous, trébuchant infiniment. Mais la pièce dont j’étais le plus fier avait été conçue à partir de quelques secondes de la fin de Ju-on 2 (version vidéo) et montrait la cour d’une école envahie de doubles de Kayako. En robe blanche, les cheveux tombant sur le visage, elles se balançaient sous la pluie en un étrange ballet. 


J’étais heureux de consacrer un espace à un de ces films « sans qualité », tournés pour le marché de la vidéo et qui contiennent les germes de la J-horror. Les « kayako » couraient sur les quatre murs de la pièce et j’ai pu remarquer comme les visiteurs ne s’y attardaient jamais. Ceux venant en groupe plaisantaient et se prenaient parfois en photo, mais les visiteurs solitaires n’y passaient qu’un instant, regardant anxieusement autour d’eux avec un visage tendu. 


Pendant quelques secondes, ils étaient passés dans le monde des spectres japonais. Vous souvenez-vous que quiconque pénètre dans la maison de Kayako en ressort maudit ?


Le catlogue de l’exposition peut être commandé ici


Séances de maquillage de Yôko Higashi. 

 

L’Hotel World Kaikan à Nakano


Lorsque qu’on se rend à Nakano Broadway, on peut très bien passer par la
grande galerie marchande toujours surpeuplée, avant de gravir les escaliers qui
mènent au le paradis des mangas 
eroguro, des figurines d’Ultraman
et des revues érotiques des années 70. On peut aussi passer par les ruelles, où
s’alignent des dizaines de restaurants, de pachinkos et de Girls Bars
.
On est alors sûr de tomber sur la façade en losanges jaune orangé de
l’Hotel World Kaikan. Construit pendant les années 60, d’où sa décoration pop
désormais délabrée, il a bien été un hôtel mais après sa fermeture est devenu
une ruche de bars et de karaokés. Sans doute reprend-il vie une fois la nuit
tombée, mais c’est dans la journée qu’il se dresse de façon sinistre. Seul son
second étage est accessible (1
er étage chez nous), entouré
d’escaliers fermé par des grilles. A droite, la porte d’un bar dont la décoration est un cercueil rouge marqué d’un « D ». Deux escaliers descendent au sous-sol. Les emprunter était tentant
puisque l’Hotel World Kaikan évoque à la perfection un décor de
J-horror avec ses chambres que l’on suppose hantés par des suicidés ou des
yakuzas assassinés. J’ai descendu les quelques marches, jusqu’à un sol en
damier, plongé dans une semi pénombre, et des portes métalliques abritant sans
doute un karaoké. Je suis resté quelques instants à me glacer d’effroi mais un
bruit m’a fait prestement remonter à la surface.
Comment ne pas penser que la façade de l’hôtel rappelle la moquette de l’Overlook de Shining ? 
Hotel Underworld Kaikan ? 

La chambre jaune

C’est un visage à travers la
meurtrière d’un bar de Golden Gai, à peine un visage d’ailleurs mais une ombre,
un spectre songeur. Peut-être un des personnages d’Edogawa Ranpo, ces criminels
toujours à demi cachés, à demi réels, tout à tour hommes et femmes, monstres et
humains, qui hantent les entrebâillements du
monde et ses interstices. M
eurtriers des chambres closes qui versent goutte à goutte du poison
entre les lattes du plancher d’un grenier dans la bouche de leur victime
endormie. Un coup de fard, et c
’est
peut-être Shizuko Oyamada qui pousserait la porte, le visage dissimulé derrière
un col en fourrure, et disparaîtrait dans l’aube bleue de Shinjuku. Le nom du
bar est d
’ailleurs
étrange : 2×4-
∞. Deux
fois quatre moins l
’infini ?
Comment cela se prononce-t-il en japonais ? Quel est son sens caché ?

C’est peut-être sur la porte de ce
bar que se trouve l’opération secrète qui donnerait la clé de Golden Gai.