David Bowie is… Japanese (3)

Au Japon, David Bowie a les yeux bleus

David Bowie, pour construire Ziggy
Stardust, s’est inspiré des créations de Kansai Yamamoto, qui lui-même s’inspirait
des costumes et perruques du kabuki. D’où les cheveux rouges ou oranges ébouriffés
de Bowie à cette époque.
extrait du catalogue de l’exposition David Bowie is…
La Pochette
de Pinups a inspiré en 1980 Junichi Murayama pour la couverture de Irara, un manga de Kazuo Umezu.

On retrouve ce célèbre mime de Bowie
sur la couverture d’un magazine SM de 1968. Quelle est l’origine de ce geste ?


Bowie is… an idolu
Tournée de 1973 à Tokyo
1978

Avec Sayoko Yamaguchi. 1980.

Avec Michi Hirota , la voix japonaise de It’s no game de Scary Monsters. 1980. 
Avec Ryuichi Sakamoto. 1981.


Spent
some nights in old Kyoto 

Sleeping on the matted ground
(Photos Masayoshi Sukita, 1980)



Magazines et éditions japonaises


Bowie en manga

Bowie avait
tout pour inspirer les mangakas : ses liens avec le Japon, l’androgynie, l’imagerie
de SF. Pourtant, on retrouve peu sa trace explicite dans les mangas. 



Parmi
les « oddities », un manga de 
Shotaro Ishinomori (Cyborg 009) datant du milieu des années 1970.


Belner est
une illustratrice Yaoi (imagerie homosexuelle
masculine, érotique et romantique, destinée aux femmes), fascinée par David
Bowie. Ses œuvres récentes. 
Deux dessins récents de Atsushi
Kamijō (le manga T-oy)


Bowie is… a japanese rocker

David Bowie est une des inspirations
majeures du Visual Kei, ce rock théâtral, costumé et fardé, qu’on pourrait définir
comme du glam rock japonais.

En 1990 avec Yoshiki de X-Japan,
le plus célèbre groupe de rock japonais. 

Gender trouble (Cherchez le garçon)

En 1980, les Cahiers du Cinéma
éditent le numéro spécial « Monstresses », recueil de photos
d’exploitation, non pas commentées mais interrogées dans leur pouvoir de
fascination même (et surtout) détachées des films dont elles étaient issues. Le
principe sera repris et étendu par Jean Louis Schefer pour L’homme ordinaire du
cinéma. En page 60, cette photo de Michiyo Yasuda dans le Deuxième sexe (Sekkusu chekku – Daini no Sei, 1968) de Masumura.
La même année sort «Cherchez le
garçon» de Taxi Girl. La pochette est une reprise par le collectif ‘Belle Journée en Perspective’ de
la même image. On peut d’ailleurs supposer que c’est précisément dans
« Monstresse » que BJEP est allé chercher son inspiration. Le rapport
entre le film, que BJEP n’avait sans doute pas plus vu que Jean Louis
Schefer, et la chanson réside dans le jeu sur les genres. La jeune fille qui se
rase du Deuxième sexe est une sprinteuse poussée à bout par son entraîneur et
qui perd jusqu’à son identité sexuelle. BJEP a rajouté des yeux de félin à
Michiyo Yasuda, et a doté la mousse à raser d’une très étrange fluorescence.
On a l’impression que c’est sa peau
que rase la créature, faisant apparaître un androgyne fantastique.

Au dos du même numéro, on trouvait aussi cette image fascinante de Premier amour, version infernale de Susumu Hani.

Samedi japonais à Paris. Chris Marker à Montparnasse, Daido Moriyama à la Fondation Cartier



En me rendant à l’expo Daido Mariyama
de la fondation Cartier, j’ai fait un tour au cimetière de Montparnasse pour
dire bonjour à Chris Marker. C’était la première fois que je me rendais devant
cette petite fenêtre gardée par le chat qui dit bonjour en se touchant l’oreille.
N’ayant pas apporté de bâtons d’encens à faire brûler, j’ai fumé une cigarette
en pensant à sans soleil et au petit bar de Shinjuku.



Guillaume en Egypte nous indique l’emplacement
de la tombe de Chris. Marker.


Daido Moriyama est sans doute le plus
grand photographe japonais. Je parlais ici de sa différence avec Araki. On aime la franchise d’Araki qui en fait l’équivalent
des peintres pornographiques d’Edo, sa façon de franchir la ligne et apparaître
dans ses images et les milliers de snapshots de son journal. L’art de Moriyama
est d’une autre nature : un maître des trames et des reflets, estompant la
frontière entre les images fixes des affiches, et les figures vivantes.  Pour Araki, Shinjuku est un lieu de dépense
vitale d’alcool et de sexe, pour Moriyama un quartier spectral où les trames
superposées sont comme des nappes de souvenirs, celles de milliers de nuits embrumées.
La Fondation Cartier présente jusqu’au 5 juin son travail en couleur.


A télécharger le flyer de l’exposition ici et l’agumentaire ici
« SHINJUKU », PAR DAIDO MORIYAMA
Lorsque je marche le soir, mon
appareil photo à la main, du Kabuki-chõ à Kuyakusho-dori, puis d’Okubo-dori à
la gare de ShinOkubo, il m’arrive parfois de sentir un frisson courir le long
de mon dos. Il ne s’est rien passé de particulier, et pourtant je perçois en
moi comme un mouvement de recul. Sous les néons et les enseignes lumineuses, ou
dans l’obscurité au fond des ruelles, se reflète une foule grouillante à la
présence fantomatique. Et les réactions de ces ombres humaines, aussi subtiles
que celles des insectes, se transmettent à la manière d’impulsions électriques
à l’œil du petit appareil photo que je tiens à la main. Sous le coup de la
tension, les cellules de mon corps s’agitent un peu, tandis que je capte dans
l’air environnant ces grésillements qui précèdent l’orage. Lorsque je rôde dans
tous les recoins de ce quartier, enveloppé d’une vague atmosphère de violence,
je me répète, comme pour me défendre de ma crainte, qu’aux yeux d’un
photographe comme moi, finalement, le seul sujet qui vaille la peine, c’est
Shinjuku. Pourquoi ? Parce que ce quartier est unique, et qu’il a conservé
l’allure d’un gigantesque faubourg. En 1997, aussitôt après avoir terminé mon
livre de photographies d’Osaka, je me suis dit : « Bon, cette fois, il
serait temps que je m’attaque à Shinjuku ! », et cette idée s’est
imposée à moi naturellement, mais aussi avec la sensation presque palpable
d’une évidence. Je venais, pendant toute une année, de photographier Osaka, une
ville caractérisée par une puanteur et des contours particuliers et, peu à peu,
mon intuition m’avait mené à la conclusion qu’un seul endroit, par sa réalité
dense, pouvait l’égaler et même la surpasser : cet endroit n’était autre
que Shinjuku. En d’autres termes, pour moi chez qui déambuler dans les rues et
regarder partout, un appareil photo à la main, est une seconde nature, le seul
territoire encore plein de vitalité à Tokyo, ce n’est évidemment ni Shibuya ni
Ikebukuro, et encore moins Ginza, Ueno ou Asakusa, mais Shinjuku. Et pour un
photographe de rue comme moi, il serait inconcevable de marcher dans Tokyo en
portant le regard ailleurs que vers ce quartier, boîte de Pandore débordant de
mythes contemporains. Shinjuku est une véritable ville, et j’ai beau la
fréquenter depuis près de quarante ans, elle demeure énigmatique à mes yeux.
Chaque fois que je m’y pose pour la contempler, elle semble, telle une chimère,
me dérober sa véritable nature, et brouille ma perspective mentale comme si je
m’étais égaré dans quelque labyrinthe. Il serait faux de dire que je la
déteste, mais quand on me demande : « Vous l’aimez donc
vraiment ? », tout à coup je me sens réduit au silence. D’autres
quartiers de Tokyo comme Ginza ou Asakusa peuvent me plaire plus ou moins, mais
dans le fond mes relations avec eux restent assez insignifiantes, tandis
qu’avec Shinjuku, c’est tout autre chose : il s’agit d’un attachement
exclusif, qui ne fait que croître. […] Shinjuku, qui pour moi s’étend jusqu’au
quartier de hautes constructions connu sous le nom de « nouveau centre
urbain », se projette devant mes yeux tantôt comme une toile de fond
géante, tantôt comme une vaste fresque dramatique, tantôt comme un bidonville
installé là pour l’éternité. Et, curieusement, dans cet espace je n’arrive pas
à découvrir de dimension temporelle. Car à Shinjuku, on ne peut pratiquement
pas trouver trace du passage du temps, ce temps qui, à sa façon, s’accumule
dans toute grande ville. Loin de moi l’idée d’esquisser un parallèle avec New
York ou Paris, mais dans ces cités-là demeurent quelques marques ou formes
temporelles qui permettent, dans une certaine mesure, de décrypter leur
histoire. Bien sûr, on ne peut nier que certains facteurs séparent ces
villes : différences de culture ou de mentalité, restes ou non de ravages
dus à la guerre… Mais chez ce monstre du nom de Shinjuku, les repères
géographiques sont mouvants, et les repères temporels indistincts. Ce quartier,
métamorphosé en bête inquiétante dont l’épiderme parcouru de soubresauts va de
mue en mue, engloutit tout ce qui se présente mais – allez savoir
pourquoi – n’a pas besoin de se repaître du temps. À une exception près :
le 21 octobre 1968, point culminant des troubles politiques qui
rayonnèrent depuis cet endroit à la fin des années 1960, dont la date est
restée gravée dans les mémoires. Mais aussi bien avant qu’après cet événement,
le temps a entièrement disparu de Shinjuku. […] Pendant les quelque deux années
que j’ai consacrées à photographier ce quartier, toutes sortes de gens m’ont
demandé : « Mais pourquoi Shinjuku ? » J’improvisais
toujours une réponse, parfois assez plausible, mais en fin de compte voici la
formule qui résume le mieux ma pensée : « Tout simplement parce que
Shinjuku était là. » Qu’ajouter de plus ? Car le Shinjuku dont je
parle se reflète aujourd’hui encore dans mon regard comme un faubourg immense,
un sacré lieu de perdition. Les nombreux autres quartiers qui constituent la
mégalopole de Tokyo ont, depuis l’après-guerre, franchi d’un bond toutes les
décennies pour former selon moi, une fois pour toutes, des paysages aseptisés.
En revanche, Shinjuku s’affirme toujours comme un monstre aux couleurs
franches, débordant de vie, parcouru de constants soubresauts.
(Extrait du catalogue de l’exposition)

Morita Doji, la chanteuse évaporée


Le nom de ce blog m’a en grande partie été inspiré par l’atmosphère unique des chansons de Morita Doji. A travers ses musiques on ressent la profonde mélancolie de cette ville qui d’une certaine façon ne parvient jamais à être au présent, s’élançant vers un futur innacessible et à jamais retenue par le passé.
On connait bien sûr Asakawa Maki, l’oiseau de nuit de Shinjuku, qui nommait ses albums Black ou Darkness, mais Morita Doji a établi son royaume encore plus loin dans les ténèbres. On sait qu’elle est née le 15 janvier 1952, mais cela reste le seul élément biographique la concernant. « Morita Doji » est un pseudonyme et même son visage, coiffé d’une perruque bouclé et masqué de lunettes noires, demeure inconnu. 


Après 6 albums studio et un live, entre 1975 et 1983, elle disparut. Non pas à la façon des actrices d’Ozu comme Setsuko Hara, qui se retirent à la Garbo et dont on est étonné d’apprendre la mort centenaire. Non, Morita Doji s’évapora purement et simplement à l’âge de 31 ans sans laisser la moindre trace. La légende veut qu’elle se soit suicidée, tragique destin alimentée par ses chansons. La mort, le retrait du monde et la nuit infini sont les thèmes obsessionnels de Morita Doji, marquée par l’événement qui décida de sa carrière musicale : le suicide de son meilleur ami lorsqu’elle avait 20 ans, sujet de sa chanson Goodbye. Elle chante d’ailleurs au masculin plusieurs de ses histoires d’amour, comme si c’était l’ami mort qui continuait à vivre à travers elle, explication probable de son travestissement. « Doji » signifie aussi « jeune garçon ». Elle évoque les gracieuses et romantiques créatures transgenres de la mangaka Ryoko Ikeda (La rose de Versailles, Très cher frère). Malgré l’apparence masculine, la voix demeure d’une fragilité inouïe.


Les chansons de Morita Doji m’ont ramené plusieurs années en arrière, lorsqu’étudiant je découvrais les albums de Nick Drake. Je retrouvais des correspondances dans leurs deux voix, douces mais immédiatement présentes, ces violons rampants parlant directement à l’âme, ces odeurs d’automne et de pluie. Et ces voix séraphiques, appartenant déjà à une chorale fantôme.  Un des albums de Morita Doji s’appelle Nocturne, mais ce pourrait être le titre de tous ses albums et toutes ses chansons, tant ils semblent spécialement écrits pour la nuit. Comme si sa vie réelle s’était arrêtée à la mort de son ami, ses chansons racontent le désir toujours anéanti d’appartenir au monde.

Les fans de Morita Doji, sans surprise, sont des étudiantes tourmentées, sans doute des poètes, et des garçons fragiles et romantiques. Ce sont eux qui se rendaient dans les églises où les concerts se déroulaient accentuant le culte étrange et morbide autour de la chanteuse. Elle fut aussi une des chanteuses préférées des étudiants des années rouges. Non pas dans la flambée révolutionnaire mais des années de cendre et de désenchantement qui ont suivies. Morita chante essentiellement la perte de la jeunesse.

Ecouter Morita Doji serait comme découvrir, dans un immeuble à Tokyo, la chambre oubliée d’une étudiante des années 70, mystérieusement préservée à travers le temps.




Trois chansons pour entrer dans l’univers de Doji 
 

Un documentaire en 3 parties. On peut y voir Doji et le montage de la tente de l’album The Last Waltz.





Les sept albums de Morita Doji


Live in St. Mary’s Cathedral, Tokyo 東京カテドラル聖マリア大聖堂録音盤 (1978)


Good Bye グットバイ (1975)


Mother Sky マザー・スカイ=きみは悲しみの青い空をひとりで飛べるか= (1976)


A Boy ア・ボーイ (1977)


The Last Waltz ラスト・ワルツ (1980)


Nocturne 夜想曲(やそうきょく) (1982)


Wolf Boy 狼少年 (1983)

 


Photos à l’intérieur du 33t de The Last Waltz


On peut lire ici la traduction de quelques-unes de ses chansons

Miwa, un dandy japonais

En septembre 2009, après bien des recherches, les documents français étant rares, je publiais sur mon blog (Les Films libèrent la tête) un portrait d’Akihiro Miwa, flamboyante et énigmatique créature du cinéma japonais. J’y suis revenu plusieurs fois par la suite, surtout au gré de découvertes iconographiques. Voici l’intégralité des billets consacrés à Miwa.


Chanteur adulé, comédien pour le théâtre et le cinéma, vedette de la télévision à l’instar d’un Takeshi Kitano (1), Akihiro Miwa est une figure non seulement transgenre mais surtout transdisciplinaire, à la fois populaire et underground, qui pourrait résumer 50 ans de la vie culturelle japonaise.
Né en 1935, Miwa est à 17 ans l’une des vedettes des bars gays de Ginza et en particulier le Brunswick où il rencontre Yukio Mishima (2). Mishima et celui qui est alors plus communément appelé Maruyama se lient d’amitié. Celle-ci fut très fructueuse. Mishima est apparu dans certains spectacles de cabaret de Miwa, pour lesquels il composait des chansons. Miwa fut la vedette de deux adaptations cinématographiques de pièces de Mishima : le célèbre Lézard Noir (Kurotokage, 1968) et le moins connu Manoir de la rose noire (Mansion ot the Black Rose/ Kuro bara no yakata, 1969), tous deux réalisés par Kinji Fukasaku. Ce sont ces films qui popularisèrent la figure de Miwa en occident.

(Miwa et Mishima sur scène)
C’est à un ami de Mishima, le célèbre Yasuzo Masumura (L’Ange rouge, La Bête aveugle) que Miwa doit sa première apparition à l’écran. Dans Courants chauds (Danryu, 1957), il interprète un chanteur mais son apparence, bien que très efféminée, est encore celle d’un garçon. Par la suite, jamais Miwa n’apparaîtra sous une autre apparence que féminine, ce qui est encore le cas aujourd’hui. C’est donc plus commodément au féminin que nous parlerons de l’artiste.

(Miwa à ses débuts, encore sous l’apparence d’un garçon)




Plus qu’un travesti, Miwa modernise la figure de l’onnagata (forme de femme), acteur de théâtre kabuki spécialisé dans les rôles féminins. L’onnagata naît en 1629 d’un décret du shogun interdisant la scène aux femmes. Censée combattre la prostitution des actrices, cette loi permis l’éclosion de ces figures androgynes, creusets de troubles et de fantasmes. Alors que le travesti occidental est souvent cantonné dans le burlesque, l’onnagata japonais est respecté et même vénéré (voir La vengeance d’un acteur de Kon Ichikawa). Même s’il n’est pas forcément homosexuel, l’onnagata conserve idéalement en dehors des planches une apparence féminine. Mishima a consacré à cette figure l’une de ses plus belles nouvelles, intitulée justement Onnagata, et inspiré par l’acteur Utaemon Nakamura dont il était proche.
« Mangiku n’exprimait jamais rien – même la force, l’autorité, l’endurance, le courage – autrement que par le seul moyen dont il disposait : une expression féminine. » (3)

(Miwa en onnagata classique)


Miwa est la descendante de cette tradition culturelle, mais aussi plus globalement d’un pays où, comme l’écrit Agnès Giard (4), l’identité sexuelle n’est pas une notion biologique mais sociale.
Jamais Miwa n’a cherché à camoufler certains traits masculins, un visage racé mais plutôt anguleux et surtout une voix aux inflexions graves. Si aucun des personnages qu’elle a interprétés n’est désigné explicitement comme un travesti, le travestissement est toujours présent en hors-champ. Miwa propose une version théâtrale, fétichisée à l’extrême, de la femme fatale, entre Marlène Dietrich et Joan Crawford. Le kitsch typiquement japonais dont relève Miwa est celui du théâtre Takarazuka, dont tous les rôles sont interprétés par des femmes ressemblant à des travestis masculins, mais aussi de personnages de manga tel Lady Oscar. Lorsque Miwa se bat à l’épée, c’est davantage par souci esthétique que par nécessité scénaristique.

(Le théâtre Takarazuka)

La plus célèbre incarnation de Miwa est le Lézard Noir, personnage de criminelle diabolique inventée par Edogawa Rampo (5). Comme Fantômas et Musidora, dont elle serait la version extrême-orientale, le Lézard noir est une experte en déguisements qui prend d’ailleurs parfois l’apparence d’un homme. Le choix de Miwa est donc un rire sous cape : le Lézard Noir serait intrinsèquement un leurre. On pourrait croire que Mishima adapte le roman de Rampo en se souvenant de la note de Susan Sontag (6) invitant à reconsidérer, sous l’angle du « camp », les meilleurs films de Feuillade.

Le Lézard Noir exprime l’attachement de Mishima pour la littérature populaire pourvoyeuse de frissons et de cruautés. Dans Confession d’un masque (titre qui pourrait admirablement s’appliquer à Miwa), Mishima évoque ses premières masturbations devant une reproduction du Saint Sébastien de Guido Reni. Le livre de Rampo s’ouvre sur une autre référence biblique et décadente, également au panthéon de Mishima : la danse de Salomé. Le Lézard Noir apparaît le soir du nouvel an dans un club privé, et commence à se dévêtir pour les convives.
« L’Ange noir allait, d’un moment à l’autre, devenir l’ange blanc : son corps complètement nu, ne serait plus couvert que de deux colliers de grosses perles, de magnifiques boucles d’oreilles en jade, de bracelets incrustés d’une multitude de diamants à chaque bras et de trois bagues à ses doigts. » (7)
Si Miwa ne reproduit pas la performance, elle danse néanmoins devant de grandes reproductions des dessins d’Aubrey Beardsley pour la pièce d’Oscar Wilde.


Dans le night-club psychédélique, repaire du Lézard Noir, les néons fluorescents, les corps bariolés, en transe, et les dessins cruels de Beardsley forment l’écrin où Miwa vient s’inscrire. Fukasaku expérimente les ruptures chromatiques et les zooms dynamiques qui seront la marque de ses grands yakuza-eiga. Ce monde au bord du chaos se fige soudain à l’apparition du Lézard Noir, équivoque créature qui aurait pu naître dans l’imagination surchauffée de Huysmans et Jean Lorrain. Outre son activité de voleuse de diamants, le lézard noir est une artiste décadente qui transforme ses victimes en statues de chair et les expose dans son musée des horreurs (8). Le Lézard Noir est une variation sixties de Des Esseintes, donc une militante Camp.


« Le Camp écrit Sontag, est un certain modèle d’esthétisme. C’est une façon de voir le monde comme un phénomène esthétique. Dans ce sens — celui du Camp — l’idéal ne sera pas la beauté; mais un certain degré d’artifice, de stylisation. »
Seul un travesti, maître des simulacres, peut régner sur ce monde de signes, souvent réduit à une pure surface (Le Lézard noir est une fantaisie Pop Art contemporaine du Danger Diabolik de Mario Bava).
L’ironie ne pourrait cependant définir totalement la figure de Miwa, forgée par le sentimentalisme excessif de la Enka, chanson romantique japonaise dont elle s’est faite l’une des plus grandes interprètes. Si le détective Akechi récupère le dament dérobé à l’industriel, celui-ci est sans valeur comparé à la véritable pierre précieuse qu’il conquiert : l’amour du Lézard Noir.
« Et moi, je compris vite que ton cœur à toi était une vraie pierre précieuse, un pur diamant » lui déclare-t-il alors qu’elle meure dans ses bras (9).


Suite immédiate du Lézard Noir, Le Manoir de la rose noir abandonne le serial pour le mélodrame gothique.
L’introduction du personnage dans la fiction est presque identique dans les deux films : Miwa incarne Ryuko, une femme mystérieuse, apparaissant chaque soir à minuit dans un club privé.


Une rose noire à la main, elle méduse son assistance, exclusivement masculine, en interprétant une chanson exotique. Une légende entoure Ryuko : sa rose deviendrait rouge lorsqu’elle aura trouvé l’amour véritable. Parfois des hommes, ravagés par la passion, affirment l’avoir connue par le passé… prétendants pantelants qu’elle rejette d’un éclat de rire.
Miwa projette l’image d’une femme idéale, chimérique. Lorsque sonne minuit, passe un fantôme d’amour que les hommes ne peuvent saisir. Ryuko elle-même ne pourra que mourir lorsqu’elle tentera de s’incarner pour vivre la passion véritable… tel est le sens de cette rose qui vire au rouge de la passion et du sang.




Miwa se met en scène comme un songe, une splendide composition esthétique, une pure image de spectacle. Le sous-texte transsexuel est ici davantage désenchanté que dans Le Lézard Noir.
« Le faire-semblant de sa vie quotidienne, écrit Mishima, était le support du faire-semblant de ses représentations sur scène. Voilà, Masuyama en était convaincu, ce qui faisait le véritable onnagata. L’onnagata naît de l’union du rêve et de la réalité. »
Miwa ne peut être qu’une figure mélancolique, condamnée à mimer parfaitement l’amour des hommes et des femmes sans jamais y participer.
Ces deux productions resteront malheureusement les seules à mettre Miwa en vedette, symbole de la liberté dont a pu jouir le cinéma japonais dans les années 60 et 70.
Avant de quitter les écrans, Miwa fit pourtant une ultime apparition dans Jetons les livres, descendons la rue (1971) de Shuji Terayama. Miwa reprend le rôle qu’elle tenait dans la pièce La Marie Vison, spécialement écrit pour elle par Terayama.


Quasiment nue dans une baignoire, elle interprète la reine d’un enfer aux teintes roses dont « même le propriétaire serait gay »… Dans cet enfer déserté, au milieu de poupées en plastiques, la reine attend désespérément qu’un damné se présente pour tromper son ennui. Miwa prend naturellement place dans l’univers « fardé » de Terayama, parmi les « créatures flamboyantes » de ce frère japonais de Jack Smith.


Comme si son personnage était parvenu au bout de ses représentations cinématographiques, Miwa se consacra à la scène et à la chanson. Son très beau répertoire, qui s’étend de la Enka à des airs populaires japonais, fait également la part belle à des adaptations mélodramatiques de chansons de Piaf, Aznavour ou Serge Reggiani. Pas plus que dans ses rôles, Miwa ne recherche la stricte imitation d’un timbre féminin (10). La voix masculine de Miwa, grave et profonde, donne sa pleine puissance lorsque le féminin s’empare d’elle et la pousse vers les octaves. Pour Miwa, le féminin équivaut à une force, jamais à une faiblesse ou une préciosité.
Au delà de la question des genres, au-delà de l’homme et de la femme, Miwa est avant tout un dandy, qui comme Brummell pourrait dire : « la création de moi-même est ma folie ».

(1) Miwa apparaît d’ailleurs dans Takeshi’s dans son propre rôle de concurrente de Kitano à la télévision.
(2) Voir Henry Scott-Stokes, Mort et Vie de Mishima (1974), ed. Philippe Picquier 1996.
(3) Yukio Mishima, Onnagata (La mort en été,) Folio 1988.
(4) Voir Agnès Giard, L’imaginaire érotique au Japon, Albin Michel 2006.
(5) Une première version, réalisée en 1962 par Umetsugu Inoue, est interprétée par Machiko Kyô, l’actrice de Mizoguchi.
(6) Susan Sontag, Notes sur le camp (1964)
(7) Edogawa Rampo, Le Lézard Noir (1929), ed. Philippe Picquier 2002.
(8) Mishima est intégré au musée de chair du Lézard Noir, sous l’apparence d’une gouape à la Genet, maniant le cran d’arrêt.
(9) Yukio Mishima, Le Lézard Noir (1961), NRF 2000.
(10) Miwa a prêté sa voix à plusieurs dessins animés, le plus célèbres étant Princesse Monoke de Miyazaki où elle interprète le loup.

Miwa en Lézard noir
album photo datant de 1968

 Sa vie en images

 
 
 

En privé


Le retour du Lézard Noir

En 1994, Miwa donnait une série de représentation de son rôle le plus célèbre : la voleuse de diamants du Lézard Noir d’Edogawa Rampo dans l’adaptation théâtrale de Yukio Mishima. Plus de 25 ans après le film de Fukasaku adapté de la pièce qui l’a rendu populaire de part le monde, Miwa réendosse les tenues noires et lamées de l’aventurière.

Miwa Dietrich


 A la recherche du Lézard noir


Je ne savais pas alors qu’un futur complice travaillait à un documentaire consacré à Miwa. C’est en 2013 que Miwa :  A la recherche du Lézard noir de Pascal-Alex Vincent fut édité en DVD en France, et connut plus tard une sortie en salles au Japon. A cette occasion, j’avais fait pour le magazine Chronic’art une courte interview. 
 « Dans les années 90, je travaillais pour
une société spécialisée dans la distribution du cinéma japonais classique qui
avait en catalogue Le Lézard Noir
(1968). Le film était extrêmement intrigant. L’actrice qui jouait la méchante
portait un prénom masculin, alors que jamais le film ne la désigne comme un
travesti. Enfin ce film baroque et très féminin était réalisé par… Kinji
Fukasaku, dont j’avais vu plusieurs films de yakuzas plutôt…
« couillus », et  masculins. Dans
La demeure de la rose noire, toujours
de Fukasaku, sa simple apparition faisait littéralement sangloter des yakuzas transis
d’amour, comme si Miwa avait distillé un poison féminin dans l’univers viril de
ce cinéaste. Je ne vois pas d’équivalent dans l’histoire de l’entertainement mondial : un acteur à qui
un gros studio confie le rôle féminin principal de 2 films de premier plan,
sans jamais communiquer sur le fait qu’il soit un travesti. Et un acteur, qui
plus est, en activité depuis… 1957, qui continue à se produire en récital, à
la télévision à l’image d’un Kitano, et tourne des publicités pour les
téléphones ou les chips. »

Pour commander le DVD sur le site des éditions Outplay ici

L’Empereur Tomato Ketchup et les démons du Japon

Le vendredi 6 février, je présente
aux 16e journées cinématographiques Dionysiennes, L’empereur Tomato Ketchup (1971) de
Shuji Terayama. Voici le texte que j’ai écrit l’an dernier pour le catalogue du
Festival des cinéma différents de Paris.



Sorti en 1972, L’Empereur Tomato Ketchup existe sous deux formes : un court
métrage, et une version de 71 minutes. Même au sein d’une filmographie comptant
plusieurs fleurons de l’avant-garde tels que

Jetons les livres et sortons dans la rue, L’Empereur Tomato Ketchup
est une
œuvre à part, relevant d’un burlesque enragé et méchant auquel Terayama ne
reviendra pas. C’est aussi la seule incursion du cinéaste dans la satire
politique pure avant de s’épanouir dans des labyrinthes symbolistes composés
d’ombres, d’horloges et d’allumettes enflammées. Si la suite de sa filmographie
semble explorer un temps et un espace lui étant propre, le contexte est ici
primordial. Bien qu’on rattache Terayama à la Nouvelle vague japonaise des
sixties (il écrivit le scénario de
Premier
amour version infernale
de Susumu Hani), L’Empereur Tomato Ketchup se situe à son extrémité et débouche sur
autre chose : un underground « garage », plus violent et sale
que les œuvres d’Oshima ou Imamura, et pouvant rappeler, à cause de son 16mm
cramé,
Flaming Creatures de Jack
Smith. Les années 60 se sont achevées avec le suicide de Mishima et peu après
la sortie de
L’Empereur Tomato Ketchup, les
membres de l’armée rouge unifiée se livrèrent à d’absurdes purges staliniennes.
Quelque chose de cette de cette vision ubuesque du pouvoir passe dans le film.
Ces enfants, qui jouent à la guerre, à la politique et au sexe nous détestent,
nous les adultes. Ils envoient leurs parents dans des camps et se sentent plus
proches des chats, qu’ils qualifient de « seul animal domestique politique
existant »  que de l’espèce humaine. 

Même si l’usage que font les
enfants de leurs esclaves adultes fait encore frémir, il ne faut pas voir ces
petites créatures fardée et déguisées comme des enfants réels. Ils sont d’abord
des démons qui adoptent une apparence scandaleuse pour interpréter une pièce
sur la domination politique et sexuelle. Mais cet Empereur, tyran haut comme
trois pomme, qui est-il au juste ? Est-ce l’occupant américain, grand
enfant à la culture régressive et meurtrière ? Est-ce une caricature de la
jeunesse militante, qu’elle soit gauchiste ou fascisante, s’enfermant dans des
systèmes absurdes et autodestructeurs ? La violence et l’idiotie de l’Empereur et
de ses militaires en font naturellement des figures du chaos, hostiles à toute
forme de morale.  Leur rejet de
l’autorité et des règles sociales des adultes dessinent une humanité
littéralement préhistorique, qu’on voit s’affronter dans des immeubles en
ruines. Terayama effectue un retour à l’esprit transgressif des peintres d’Edo,
peuplant leurs estampes de petite créatures obscènes et ricanantes. Cette
démonologie est typique de Terayama et de la région de son enfance : les
paysages désolés du nord du Japon, haut-lieu de la paysannerie mystique, des chamanes
et de la danse butô sous son occurrence la plus
dark et hirsute.  Avec ce
film unique, on mesure combien  Terayama
et  troupe d’acteurs furent eux-mêmes les
démons du cinéma japonais.







Le site des journées cinématographiques Dionysiennes ici

Un rêve plus rouge que le soleil (hommage à Koji Wakamatsu)

La redécouverte du cinéma de Koji Wakamatsu fut l’un
des évènements majeurs de la cinéphilie des années 2000. De ces chefs-d’œuvre, inédits
depuis plus de 30 ans, surgissaient des images d’une pureté bouleversante, encore
brûlantes de la révolte qui les avait vu naître : une femme nue crucifiée
devant le mont Fuji et un homme en pleurs à ses pieds ; une vierge éclatant
de rire sous le soleil ; des amants révolutionnaires dont l’orgasme
embrasait Tokyo. Koji Wakamatsu donnait une voix aux étudiants japonais des
Sixties, mais plus encore à tous les proscrits et les discriminés : les
sans-abris, les combattants palestiniens, les adolescents assassins, rendus fous
par un système aliénant, et les femmes qu’il désignait de façon définitive comme
les prolétaires d’une classe masculine féodale. Sur le corps de ces femmes
s’acharnaient des hommes rendus impuissants depuis l’enfance par une société malade.
Même dans les copies sans sous-titres des
Anges
violés
et La Vierge violente,
nous comprenions tout: l’amour fou et la révolution, la haine du pouvoir et
l’apologie du plaisir et surtout le romantisme d’une jeunesse prête à tout
sacrifier pour son idéal.
Pour Koji Wakamatsu la couleur des années 60
japonaises, fut le rouge : celui des drapeaux, des idéogrammes sur les
casques des étudiants et des visages tuméfiés après les manifestations. Lorsque
le noir et blanc laissait place à la couleur, selon l’économie propre au cinéma
« pink » dévoilant la chair
« rose » des actrices, c’était encore le rouge qui dominait, en drippings sanglants, comme un spasme de
jouissance de l’image elle-même. Quand l’embryon
part braconner
, La Vierge violente,
Les Anges violés, Va vierge pour la seconde fois, L’Extase des anges… à travers cette
longue suite de titres poétiques, aux répétitions lancinantes, Wakamatsu fit
des luttes politiques et sexuelles de la jeunesse une épopée lyrique et
violente.
Le bleu fut son autre couleur fétiche, celle de
paysages plus intimes et d’inaccessibles paradis perdus. Une plage monochrome
est le décor mélancolique des souvenirs d’enfance de la jeune fille de Va vierge pour la seconde fois. L’assassin
des Anges violés, ne trouve un moment
de calme et d’abandon qu’en rejoignant en rêve ce bleu des origines, la tête
posé contre le ventre de la dernière survivante. Empruntant souvent à
l’imagerie chrétienne (« J’ai sans doute un complexe de la
Sainte-Vierge », plaisantait-il), les symboles des films de Wakamatsu
avaient une force d’évocation immédiate, dépassant leur origine culturelle.
Pour le fils de paysan monté à Tokyo, l’ancien Yakuza
s’étant forgé en prison une conscience politique, le militant partant filmer au
Liban les membres exilés de l’Armée Rouge Japonaise, le cinéma était un art à
la fois raffiné et barbare, proche du free jazz qui accompagne certains de ses
chefs-d’œuvre comme L’Extase des anges.
Entre les années 60 et le début des années 70, Wakamatsu, bien mieux que ses
pairs de la Nouvelle vague japonaise, parfois trop théoriciens, sut capter
l’esprit tumultueux de l’époque. Ses films donnent la sensation d’avoir été
tournés à l’intérieur même des événements, dans le chaos des insurrections ou la
fièvre des réunions politiques clandestines. Son cinéma s’écrivait alors au
présent absolu : quelques jours après avoir manifesté, les étudiants pouvaient
en voir les images dans Sex Jack ou Réflexions sur la mort passionnelle d’un fou.
Ses acteurs étaient les marginaux qui trainaient alors à Shinjuku, les membres
de troupes de théâtre expérimental ou les filles croisées dans les bars de
Golden Gai.

Wakamatsu et Oshima

La résurgence, presque spontanée, du cinéma de
Wakamatsu était l’annonce d’un évènement encore plus considérable : son
retour sur la scène internationale à 70 ans passés. Comme une transition entre les
deux époques de son cinéma,
Landscape of
a 17 Year Old
(toujours inédit en France), reprenait la figure clé de ses
films des années 60 : un lycéen assassin, ici matricide. Fuyant à vélo vers
le nord de l’île, le fugitif croisait les fantômes de l’Histoire : un vétéran
traumatisé et une vieille dame coréenne, ancienne « femme de réconfort »,
prostituée de force pour l’armée japonaise. Ce regard d’un adolescent sur le
passé maudit du pays fut le point de départ d’une trilogie historique consacré
à l’Armée Rouge Japonaise (
United Red
Army
), aux mutilés de la seconde guerre mondiale (Le Soldat-Dieu) et aux derniers jours de Yukio Mishima (Le jour où il choisit son destin). Le
destinataire de ces films était la jeunesse dont les générations précédentes,
soucieuses de tirer un trait sur le passé, cultivaient l’amnésie.

Jamais, au cours de ces dernières années, Wakamatsu ne
se lassa d’aller à la rencontre de cinéphiles ou d’étudiants pour leur raconter
à nouveau l’histoire de cette génération poursuivant un idéal ; quitte à
s’y brûler, comme les membres de l’armée rouge se massacrant au nom de la
pureté révolutionnaire ou de Mishima et ses compagnons allant vers la mort en
chantant, les yeux éblouis par leur destin romantique. Cette jeunesse qui
peuplait encore la salle de sa dernière apparition au Festival de Busan,
demeure le légataire éternel du cinéma de Wakamatsu. Il y aura toujours quelque
part dans le monde un garçon ou une fille qui, découvrant L’Extase des anges ou Va
vierge pour la seconde fois
, s’écriera : « Ce film m’était destiné ! Qui
est ce cinéaste qui a si bien compris mes désirs et mes révoltes ? »

Texte paru  le 28 janvier 2013 dans le magazine Bungei Bessatsu aux éditions Kawade Shobo.


Le site de Kawade Shobo Shinsha ici

Otomo Katsuhiro Genga Exhibition 2012

Alors que le
festival d’Angoulême (28-31 janvier) s’apprête à  fêter l’immense Katsuhiro Otomo, retour sur l’exposition
qui s’était tenue à Tokyo du 9 avril au 30 mai 2012 à la galerie 3331 Arts
Chiyoda. L’exposition était particulièrement émouvante et utile puisqu’il s’agissait
de récolter des fonds pour les victimes du séisme du 11 mars 2011, Otomo étant
originaire de Miyagi, l’une des régions les plus touchées par la catastrophe.
A noter que
l’exposition qui se tiendra à Angoulême permettra également de se faire
photographier en blouson rouge sur la moto de Kaneda.

L’adolescente japonaise ou l’impératrice des signes

Le 10 juillet 2015, je présentais un cours de cinéma au Forum des images sur le thème de l’adolescente japonaise. Sujet qui ne fait pas que traverser la littérature, les mangas et le cinéma mais qui, en chair, en os et minijupe sillonne surtout les rues de Tokyo. J’en profitais pour attaquer quelques idées reçues : l’uniforme n’était pas un signe de soumission mais bien au contraire d’émancipation lorsqu’au début du XXeme siècle les jeunes filles quittaient leurs kimonos pour aller à l’école ou faire du sport. C’était au contraire une façon de libérer l’esprit et le corps du féodalisme. Qu’il soit devenu un objet de fantasme, c’est une toute autre histoire. 

Durant mes recherches, je découvrais une auteur de romans pour jeunes fille (ou
« class S » ou encore « yuri »), sorte de version Japonaise
de Colette :  Nobuko Yoshiya, dont
les œuvres sont centrées sur des « jeunes filles en uniformes »,
dévorées par des passions homosexuelles. Autre plaisir, et pas des moindres,
projeter sur l’écran de la salle 500 du forum le clip Aitakatta des AKB48. 
Pourtant ces idoles de 15 ans qui
envahissent le cinéma et la chanson ne sont pas que des poupées kawai en
costume marin. Impératrices des signes, les adolescentes sont d’abord animées
par la passion de la métamorphose, des jeux de rôle, et de l’hybridation.
Romantique, androïde, guerrière ou transgenre, l’adolescente devient, chez des
cinéastes tels que
  Shinji Somaï (Sailor Suit
& Machine Gun
), Nobuhiko Obayashi (House) ou encore Sono Sion (Love
exposure
), une créature expérimentale et panique.

Qui est donc alors l’adolescente
japonaise : une figure de l’émancipation, de la consommation ou du chaos ?





Trois extraits en intégralité

Sailor Suit and machine gun (Shinji Somai, 1981)

The Cherry Orchad (Nakahara Shun, 1990)

Helter Skelter (Mika Ninagawa, 2012)

Iconographie
Hideko Takamine à 16 ans

Momoe Yamaguchi








Hiroko Yakushimaru








AKB48


Yokotan du groupe Urbangarde







Catalogue Rocco Nails

Catalogue Olive des Olive
Schoolgirl Complex


Schoolgirl
Complex
(2010) est
 une très
belle série de livres de photos signées Aoyama Yuki, qui envisagent l’écolière
comme une créature quasi fantastique, une espèce à part. Il n’y a jamais de
visage mais des fragments de corps et de vêtements. Ces corps tirent partie des
pouvoirs de l’uniforme (états oniriques qui leur permet de se dégager de
l’apesanteur) mais semblent également lutter contre la loi que leur imposent
ces quelques pièces de tissus. Postures extraordinaires, torsions de corps qui
amènent au-delà de la forme humaine, contamination par les fétiches (un visage
dévoré par les rubans), l’univers de Schoolgirl
Complex
 est forcément trouble
et Aoyama Yuki multiplie les images floues derrière des vitres ou des voiles.
Ces écolières sans visages montrent la formation des désirs, embryonnaires, qui
tentent de se dégager de leur chrysalide ou en tout cas d’un carcan social
.

Fukushima et les spectres de la zone interdite

La
rumeur s’est alors répandue qu’il y aurait dans la Zone un endroit où tous vos
vœux se réalisent.

Andreï Tarkovski, Stalker (1979)






Le 11 mars 2011, le tremblement de terre
puis le tsunami qui frappèrent le nord du Japon provoquèrent d’abord un
affolement du visible. Qu’il s’agisse des images, presque en temps réel, de la
vague s’abattant sur les côtes ou des villes instantanément réduites en
miettes, elles relevaient d’une terreur dépassant la raison. Impossible ces
maisons brisées comme des allumettes, ces avions échoués sur les parkings, ces
voitures flottant dans la mer, ce chalutier projeté au cœur de la ville.
Certaines informations allaient mêmes au-delà de la représentation : quinze
milles habitants d’un village portés disparus ; on pouvait se répéter ces mots
et tenter de leur trouver un sens, mais on n’y parvenait pas.

Telles les « répliques » qui secouaient
encore Tokyo des semaines après le séisme, la catastrophe continuait de
produire des événements insensés et des images de terreur.
Le 24 mars 2012, les Américains
coulaient un chalutier japonais fantôme qui dérivait sans personne à bord
depuis plus d’un an. On n’était pas non plus étonné d’apprendre que les
survivants étaient frappés d’états oniroïdes, d’hallucinations. Ils voyaient apparaitre
des fantômes dans les villages détruits. Ils voyaient cent spectres courir sur
l’eau pour échapper à la vague.

La seconde catastrophe, l’accident de la
centrale de Fukushima, releva au contraire de l’invisible. Le réel restait le
même – en apparence – mais secrètement infecté. Le 25 mars, pour circonscrire
la radioactivé, on dessina autour de la centrale un périmètre de trente
kilomètres dont la population fut évacuée. Cette frontière était bien sûr
arbitraire puisque la radioactivité s’étendait bien au-delà. Elle créa même une
inégalité cruelle parmi les survivants. Les habitants vivant au-delà des trente
kilomètres n’étaient pas moins touchés, et leur production agricole tout autant
sinistré ; rien ne fut fait pour les reloger ou les indemniser. Ainsi, la zone
interdite, qui s’étend sur vingt kilomètres, et où nul civil ne peut circuler,
servit d’abord d’écran aux approximations (pour ne pas dire aux mensonges) de
TEPCO et à son incapacité à gérer la crise. Devant la menace de fusion du
réacteur n°4, la zone devînt peu à peu un territoire opaque, gouverné par les
intérêts nucléaires mondiaux, bien plus que par TEPCO ou par le Japon. 








Si les médias, en grand partie par leur
silence, devinrent le canal du mensonge, des vidéos firent leur apparition sur
des réseaux tels que Youtube. Ces artefacts audiovisuels, ne relevant ni de la
fiction ni du documentaire, et s’inscrivant dans la geste situationniste,
pourraient être définis comme des films d’infiltration et d’occupation
d’espaces sous contrôle.
Ainsi, quelques mois à peine après la
catastrophe, deux étonnantes vidéos se mirent à circuler : Inside report from Fukushima nuclear reactor evacuation zone, qui
se présente comme un voyage dans la zone interdite jusqu’à la centrale ; et Fukushima worker pointing and making signals
to camera
, qui met en scène une figure appartenant désormais à la
mythologie de Fukushima : « L’homme qui pointe du doigt ».
Inside
report
fut
mis en ligne le 6 avril 2011 par le média internet japonais Videonews. Fukushima Worker apparu sur Youtube le
28 août 2011. Elle est issue d’un enregistrement de la  fuku1live
TEPCO webcam
(ici), destinée à retransmettre en direct sur Internet les
images officielles de la centrale. On notera évidemment la littéralité des
titres, se présentant comme des « rapports » ou des documents
scientifiques. Nous n’avons bien sûr pas les moyens de juger de la validité de
ces deux vidéos. Ce qui nous intéresse est la façon dont leurs auteurs
s’emparent d’une réalité falsifiée, avec les moyens mêmes de son
contrôle : pour la première, un compteur Geiger, pour la seconde, la
webcam officielle de la centrale.
 La
majeure partie de Inside report est
filmée depuis la voiture du journaliste Tetsuo Jimbo : sur le tableau de bord,
deux compteurs Geiger indiquent le taux de radioactivité. 






Pour commencer le
voyage, le journaliste emprunte un tunnel, dont il connait sans doute la valeur
symbolique d’échange entre les mondes. Sur la route de campagne, se succèdent
les villages, les champs et les forêts. C’est une belle après-midi de
printemps, au ciel pur, sans l’ombre d’un nuage. L’angoisse est tout entière
contenue dans les pulsations du compteur qui s’emballe à l’approche de la
centrale. Ces pulsations, comme le sonar d’une chauve-souris, ne relèvent pas
seulement le taux de radioactivité, mais dessinent également un paysage
négatif, contaminé. Elles mesurent ce qui a été effacé de l’image : la présence
humaine. Tetsuo Jimbo est un homme sans visage, à peine l’apercevons-nous dans
le rétroviseur dissimulé sous un masque anti-bactérie : un être sans
identité qui n’est déjà plus qu’un reflet. Inside
report
devient alors un grand film de terreur moderne, celle que l’on
retrouve chez Aoyama et Kiyoshi Kurosawa. La catastrophe, si elle débute par un
événement spectaculaire, relève en fait du remplacement graduel, presque
invisible d’un monde par un autre, où l’homme n’aurait plus sa place.


Ce monde où l’humanité apparaît en voie
d’extinction est abandonné aux bêtes, comme dernière manifestation – temporaire
– du vivant. Une bande de chiens errants, un troupeau de vaches dans un village
et un autre chien, un bouledogue qui vient joyeusement à la rencontre du
journaliste. Ces animaux irradiés vont mourir d’un mal créé par l’homme, mais
ils l’ignorent. Ces troupeaux et ces meutes inscrivent la frontière réelle
entre l’homme et sa disparition. Face à eux, il n’est déjà plus qu’une ombre,
celle que le journaliste projette sur la route. Elle rappelle les silhouettes
noires, laissées par les habitants d’Hiroshima sur les murs des maisons comme
dernière trace de leur présence. À l’approche de la centrale, le paysage, qui
jusqu’alors gardait malgré tout sa cohésion, commence à se déstructurer : les
routes sont fracturées, les maisons effondrées, les champs jonchés d’épaves de
voitures. Tetsuo Jimbo sort de la voiture et escalade une bute. Il tient le
compteur devant la caméra : 94.2µsv/h… 98µ… 112µ … un zoom cadre alors la
centrale. Nous sommes parvenus au bout du monde. En douze minutes, Inside report nous a raconté la fin de
l’humanité et l’avancée jusqu’au cœur brûlant du mal. On ne saurait imaginer
plus mythologique.
À l’ombre noire de Inside report succède le spectre blanc de Fukushima Worker reprenant le geste classique de l’accusateur. S’il
y a un montage dans Inside report, Fukushima Worker est en revanche un
plan-séquence sans coupe de vingt minutes. 



Sur certaines vidéos circulant sur
Youtube, les internautes ont procédé à des accélérations ou à des zooms cadrant
l’homme à la taille, mais l’original est un plan fixe. L’homme se place d’abord
à une dizaine de mètres de la caméra, tend le bras vers sa droite et, décrivant
un arc de cercle, pointe le doigt devant lui. Au bout de dix-huit minutes et
cinquante secondes, il sort du champ et réapparaît en gros plan devant la
caméra, le doigt toujours pointé. Cette vidéo créa un événement car il
s’agissait des premières images non maîtrisées par TEPCO, filmées depuis
l’intérieur de la centrale. Elle fut à l’origine de bien des spéculations :
l’homme était-il un activiste parvenu à s’introduire sur le site ? Un artiste
contemporain réalisant une performance ? D’autres théories, d’inspiration plus
fantastique, n’étaient pas moins intéressantes : l’homme en scaphandre aurait
été une créature de l’au-delà ou un voyageur du futur. Un spectre, le Fukushima worker l’était assurément,
dans sa combinaison blanche comme un suaire. Il rappelait une figure de la
vidéo maudite de Ring d’Hideo Nakata (1997)
: un homme à la tête couverte d’un tissu blanc, au doigt tendu, désignant un
peuple de damnés rampant sur une roche volcanique probablement irradiée. Le Fukushima worker, par sa position de
sentinelle adressant un énigmatique message, évoquait aussi le maître des
fantômes de Kairo de Kiyoshi Kurosawa
(2000) nébuleuse noire à forme humaine qui signifie aux derniers survivants que
ce monde n’est plus le leur.  L’hypothèse
d’un voyageur temporel, venu d’un monde détruit livrer un message énigmatique,
évoquait évidemment La Jetée de Chris
Marker.
Le 8 septembre 2011, l’homme révéla la
vérité sur son blog (ici). Il était en fait un ouvrier de TEPCO. Sa vidéo
n’accusait pas – selon lui – la politique nucléaire japonaise, ni d’ailleurs
directement TEPCO, mais mettait en cause les conditions de travail des ouvriers
de la centrale. Il révélait la loi du silence régnant à Fukushima. « Certains jours, je ne peux pas dormir
convenablement pendant la journée bien que j’ai travaillé très tard dans la
nuit, car les horaires des ouvriers de notre dortoir sont différents. Il y a
une règle qui veut que les travailleurs doivent déclarer leurs conditions de
santé par des formulaires. J’écrivais : quatre heures de sommeil, mais je
m’apercevais que les contremaîtres avaient marqué : six, lorsque j’avais le
dos tourné
.” L’homme dévoile ainsi un lumpenprolétariat de l’ère nucléaire
: des hommes en combinaison, ses doubles, comme lui dénués de visage, hantent
des intérieurs bâchés, des vestiaires et des rangées de casiers.




Le blog, outre de présenter un tracé du
parcours du Fukushima Worker,
éclaircit une énigme : quel objet tient-il à la main pendant son action ? On a
cru qu’il s’agissait d’une caméra et qu’il filmait à son tour le site. Il
s’agissait en réalité d’un téléphone portable branché sur la fuku1live TEPCO webcam. Ainsi qu’il le
revendique, ce n’est pas seulement TEPCO ou les spectateurs de la vidéo qu’il
désigne, mais lui-même. 




L’homme crée une boucle d’image et observe en temps
réel le personnage qu’il enverra hanter les réseaux internet. L’idée d’un
artiste contemporain activiste n’est alors pas si fantaisiste. Le Fukushima worker admet s’être inspiré de
Centers, une performance vidéo de
Vito Acconci datant de 1969, dont la scénographie et la durée sont analogues. 







Il considère son action comme le remake de Centers
à l’âge d’Internet et du désastre nucléaire. Il apparaît donc certain qu’il
voulut aussi détourner la fonction de ces caméras allumées en permanence mais
ne diffusant en définitive aucune information.

L’homme de Fukushima n’est pas un
voyageur du temps, pourtant son film nous glace comme s’il s’agissait déjà
d’une vidéo fossile : un témoignage, projeté dans le futur de l’humanité, sur
sa propre disparition.



Publié dans Vertigo n°43. Fin de mondes. Eté 2012.