Une nouvelle histoire de fantômes à Golden Gai


La rue de Golden Gai qui a brûlée en
avril dernier est séparée du reste du quartier par des bâches en plastique bleu.
Derrière, il y a des échafaudages car certains bars, parmi les plus fréquentés comme
le Buster et le Honey sont en voie de reconstruction, mais d’autres sont
irrémédiablement perdus. Je pense à celui qui n’était qu’un minuscule comptoir avec
un seul tabouret et dans lequel je n’ai jamais vu qu’un travesti âgé, la patronne,
me faisant un sourire avenant. Pour ces mama-san, dont la précarisation et la
solitude ne faisait aucun doute, et dont le bar était probablement la maison,
le destin est le plus cruel. Ce qui a brûlé comme du papier ce sont des vies et des décennies d’histoires à jamais perdues.
Le dernier soir de ce voyage d’aout,
je rentrais à Kabukicho par la rue séparant Golden Gai du temple Hanazono. Une
femme marchait devant moi, grande, maigre et dépeignée, sa longue jupe traînant
jusqu’au sol. Probablement soule, elle tanguait un peu et semblait hésitante
comme cherchant son chemin. J’étais presque à sa hauteur lorsqu’elle tourna à
gauche, remonta vers la rue sinistrée et passa derrière la bâche bleue. Je
décidais de fumer une cigarette et d’attendre. Elle m’avait fait une curieuse
impression, comme une vague reconnaissance, et je voulais voir son visage. J’étais
certain que ce n’était pas juste une égarée allant finir la nuit à Golden Gai
et ayant pris le chemin le plus incongru. Quelques minutes plus tard, elle
réapparue et se dirigea vers moi. 
En effet, je la connaissais : c’était la
serveuse et peut-être même la patronne du bar où s’était déclaré l’incendie, le
même bar, où six auparavant, j’avais terminé une nuit faite d’apparitions et
répétitions inexplicables (voir ici). Cette femme n’était pas la bonne
serveuse, celle qui m’avait offert le catalogue du musée Terayama et avait
délivré un oracle, mais la mauvaise, son double pâle et émacié, qui me faisait
invariablement fuir lorsque je tentais de retourner dans le bar. Elle portait
les mêmes habits : un chemisier en dentelle usé, des colliers et des
bracelets. Le plus troublant était le grand sac rond à son épaule imitant une
montre à gousset car il y a six ans, c’était bien le temps qui me jouait des
tours, multipliant boucles et répétitions,  faisant apparaitre sur mon chemin de
malicieuses filles en kimono et me piégeant dans les remakes d’autres soirées à
Golden Gai.
En me dépassant, elle désigna l’appareil
accroché à mon cou : «  il est interdit de prendre des photos ici. »
Phrase qu’elle avait dû répéter bien des fois du temps… j’allais écrire « du
temps de son vivant ».. Combien de fois, depuis l’incendie, était-elle retournée
dans la petite ruelle pour errer, soule, entre les bâches bleues ?  Grattait-elle en gémissant la porte
calcinée de son bar ?  J’étais venu à
Tokyo au mois d’aout, pendant Obondori
la fête des morts, chasser à nouveau les fantômes, et c’était bien une revenante
que j’avais croisée.

Trois vues de La Jetée

En 1974, Tomoyo
Kawai a ouvert le bar La jetée. Pour les cinéphiles, il s’agit du bar le plus
célèbre du Japon. C’est lui que Chris Marker appelle toujours « le petit
bar de Shinjuku », comme s’il n’arrivait pas à se résoudre à prononcer le
titre de son propre film. C’est depuis La Jetée  qu’il a dans Le Dépays cette phrase sublime : « D’autres ce soir boivent peut-être à la mort des rois, à la mort
des empires. Nous à Shinjuku, nous buvons à la mort des chats et des chouettes. 
» 
Je ne sais pas quelle fut la progression
de la popularité de La Jetée mais je suppose qu’à ces débuts il était surtout
fréquenté par les cinéphiles et gens du cinéma japonais et que peu à peu Coppola
ou Wenders devinrent ses habitués et que se développa la mythologie des
bouteilles dessinés et signées. Il faut savoir que dans les bars de Tokyo on
peut acheter une bouteille de saké, la laisser là et permettre ainsi à ses amis
de boire en son absence. La Jetée n’apparaît que brièvement dans Sans Soleil, et seuls les habitués
peuvent la reconnaitre, comme si Marker voulait préserver son jardin secret. Si
le film est sorti en 1982, on ne peut pas déterminer précisément quand ces
images ont été tournées. 



En 1982 également, Wim Wenders dans Tokyo-Ga filme Golden Gai mais semble passer ses nuits à s’étourdir dans le vacarme des
billes d’acier 
des pachinkos de Shinjuku. 


Il tourne cependant à La Jetée, séquence précieuse puisque Chris Marker y apparaît, jouant à cache-cache derrière des dessins de chats et de chouettes.


La
troisième apparition de La Jetée, en 1982 encore, est plus intrigante :
il s’agit de
La Truite de Joseph Losey,
et Golden gai est l’endroit  où
Frédérique et le jeune serveur Japonais commencent leur nuit. C’est l’occasion
de découvrir le Golden Gai du début des années 80, avec les mama-san, toutes
des travestis, attendant leurs clients devant la porte des bars. 


Si l’on trouve
encore certains travestis « historiques » à Golden Gai et même une
relève comme la bande sympathique et turbulente du Jan June, en revanche aucune ne racole les
clients. Pour ce qui est des plans de La Jetée, on se demande encore comment une
équipe technique a pu rentrer dans le bar minuscule qui ne compte qu’un
comptoir et un petit coin « salon », ce qui en fait malgré tout l’un
des plus spacieux du quartier.


Cela fait donc 42 ans que La Jetée est ouverte et que ces quelques mètres carrés sont le
trait d’union entre le Japon et nous, d’où que l’on vienne. Après avoir gravi l’un
des escaliers plus rudes du Japon, on pousse la porte et Tomoyo nous dit :
« Bienvenue à Tokyo ! ».

Encore une histoire de fantômes à Golden Gai

Ce bar de Golden Gai, je n’y suis
allé qu’une fois, en janvier 2012, la veille de mon retour à Paris. Il ne se
trouvait pas dans les cinq rues parallèles, mais dans celle, transversale, qui
débouche sur un parking. Comme d’habitude, j’y étais entré par hasard et seul,
ce qui pour moi est toujours la meilleure façon d’explorer cette ruche de 200 échoppes
agglutinées dans une superficie que je ne suis toujours pas arrivé à mesurer. 

Le
dimanche, la moitié des bars sont éteints, les Américains ont disparus et le
quartier retrouve quelque chose de ténébreux et clandestin. Je pense parfois
que ces bars qui m’apparaissent fermés sont en réalité ouverts mais pas pour
moi : pour un peuple invisible, les fantômes de Golden Gai, buvant l’alcool
fantôme que leur servent des mama-san fantômes, écoutant des disques fantômes, caressant
les chats qui eux n’ont pas besoin d’être des fantômes pour habiter les deux mondes. Un moment d’étourderie, une porte laissée ouverte alors qu’elle ne le
devrait pas et on peut basculer dans ce Golden Gai fantôme et ne plus trouver la
sortie. On y verrait peut-être Hans Buruma, ce spectateur hollandais qui a
disparu à l’intérieur d’une pièce de Terayama (voir ici). 

Cette nuit-là, c’était
comme si le temps était rayé. Il y a eu d’abord cette jolie jeune femme en
kimono que je rencontrais à l’Albatross, puis dans deux autres bars,
son verre de saké déjà devant elle, et me souriant malicieusement. Comment
faisait-elle pour me précéder, alors que je la laissais derrière moi et ne
faisais que traverser une ruelle ? Et si j’avais fait le chemin inverse, l’aurai-je
retrouvé dans chacun des bars ? Mais les yokaïs sont susceptibles et qui essaye
de les prendre au piège de leurs espiègleries s’attire immanquablement leur
colère.

Au Baltimore, je faisais une autre
rencontre : une fille qui guidait un salaryman de province dans Kabukicho,
et qui, ne pouvant entrer dans les bars à hôtesses, attendait là son appel. Au
bout d’un moment, nous avons réalisés que nous nous étions rencontrés deux ans
auparavant, au même endroit sans doute. Sans que l’on sache très bien pourquoi,
cette découverte nous laissa un moment interloqué.  Elle s’en alla retrouver le salaryman de province
et je poursuivais ma nuit au bar Hécate, dont le nom me fascine puisqu’il est
bel et bien inspiré du film de Daniel Schmid. Oublié chez nous, Hécate maîtresse de la nuit a connu un certain succès au Japon, et
je m’amuse parfois à imaginer d’autres bars qui se nommeraient La Paloma, L’Ombre des anges, Visage
écrit
ou Le Baiser de Tosca… Là, une
autre femme en kimono : la mama-san qui semblait sortir de Quand une femme monte l’escalier de
Naruse. 


La barmaid, avec sa coiffure à la Françoise Hardy me semblait
familière, et pour cause nous nous étions déjà rencontrés… deux ans auparavant.
Je m’amusais à imaginer, qu’envoûté par le jolie yokaï, je vivais le remake d’une
autre nuit, vieille de deux ans et rencontrais les mêmes personnes dans le même
ordre. Il faut dire que les veilles de retour en France sont toujours particulières
et on aurait envie, plus que jamais, de ne jamais voir le bout de la nuit. Alors
pourquoi ne pas être pris dans une boucle pendant quelques heures, quelques
jours, quelques années ?

La nuit malgré tout avançait et je
poussais la porte du dernier bar. Je n’y étais jamais allé, m’arrêtant
généralement au Darling et ne poussant pas jusqu’à l’angle de la rue. L’intérieur
était coquet, avec son canapé rouge, ses napperons, son miroir au cadre doré,
et sa barmaid toute en dentelles blanches qui dormait sur le comptoir, le front
contre le bras. J’avais l’impression d’entrer à l’intérieur d’un conte. La
princesse était en fait passablement soule. Une fois réveillée, nous avons
parlé de Terayama puisque le bar, qui lui était dédié, était aussi le repaire
de troupes représentant ses pièces. 
D’une étagère, elle a sorti un livre :
le catalogue du musée Terayama à Aomori. « J’aimerai beaucoup vous l’offrir »
m’a-t-elle dit en me le tendant.
Elle m’a aussi dit : « Vous
avez trouvé l’endroit où être heureux. »

Un peu vague, je suis sorti dans la
lumière gris-bleu du petit matin de Golden Gai et suis rentré à l’hôtel.
Plusieurs fois, j’ai poussé la porte
de ce bar mais la jeune barmaid avait disparue. A sa place, une autre femme en
dentelle, toute aussi soule mais usée et moins accueillante. Je ne m’y
attardais jamais.
Il y a trois jours, un incendie a
ravagé une rue de Golden Gai, laissant les bars éventrés et les murs noirs de suie. J’ai reconnu le bar de cette nuit de janvier.

La Fille de Fukushima

Je l’ai
rencontrée l’an dernier, un soir d’octobre à Golden Gai. Elle aurait pu être belle mais son
visage était émacié, un peu grêlé, et sa peau trop bronzée presque brûlée. Très
vite, elle m’a parlé de Fukushima et de toute façon il n’y avait pas d’autre
sujet de conversation possible.
Elle travaillait
dans une agence de ventes de programmes audiovisuels et un jour un collègue
lui  a dit : « Tu es Japonaise et
pourtant tu fais comme si Fukushima n’existait pas. » Alors, elle est
allée à Fukushima. Elle m’a montrée des photos sur son téléphone : les
ruines que plus personne ne filme, les maisons abandonnées et les intérieurs
détruits, non par le tremblement de terre mais par les animaux sauvages qui s’y
introduisent. Elle m’a aussi parlé de ce petit commerce de la mort : les paysans
qui malgré le danger des radiations restent à la lisière de la zone interdite
pour percevoir des primes.  

Peu à peu, malgré
l’intérêt de son témoignage, je voyais se dessiner son rapport personnel à Fukushima.
Cela faisait moins de deux ans qu’elle avait eu cette révélation et depuis multipliait
les voyages. Son corps avait emmagasiné les radiations et par deux fois elle
avait dépassé la limite. « Je crois que je n’en ai plus pour très
longtemps, et l’an prochain je serai peut-être morte d’un cancer. » Sur l’écran
du bar, passait Mad Max Fury Road. « Je l’ai vu 16 fois » m’a-t-elle
dit en montrant l’écran. Pour elle ce monde complètement ravagé existait déjà à
Fukushima. « Au début, je voulais m’informer, Maintenant ce n’est même
plus le Japon mais le monde entier que veux mettre en garde. » 

J’ai essayé
de lui parler de Land of Hope de Sono
Sion mais je me suis rendu compte qu’elle ne m’écoutait pas, et répétait son
discours en boucle. Peut-être depuis le début me voyait-elle à peine. Bien sûr,
elle devait être soule mais plus profondément c’étaient les radiations qui
étaient devenues sa drogue. Dès le lendemain elle repartait là-bas, comme
aimantée. Au fond, elle était aussi la proie d’une addiction plus ancienne,
celle de Tokyo à l’électricité. La drogue est un mode de vie, écrivait
Burroughs et l’électricité implique aussi un mode de vie, dans ces quartiers où
la nuit est éclairée comme le jour et où la palpitation des néons efface la
fatigue. Et ces fils électriques découverts qui sont comme les veines visibles
de la ville où circule son énergie vitale. Fukushima Daiichi représentait alors
pour la jeune femme la source la plus puissante d’électricité du Japon, et elle allait
là-bas s’en charger jusqu’à l’overdose.



L’adolescente japonaise ou l’impératrice des signes

Le 10 juillet 2015, je présentais un cours de cinéma au Forum des images sur le thème de l’adolescente japonaise. Sujet qui ne fait pas que traverser la littérature, les mangas et le cinéma mais qui, en chair, en os et minijupe sillonne surtout les rues de Tokyo. J’en profitais pour attaquer quelques idées reçues : l’uniforme n’était pas un signe de soumission mais bien au contraire d’émancipation lorsqu’au début du XXeme siècle les jeunes filles quittaient leurs kimonos pour aller à l’école ou faire du sport. C’était au contraire une façon de libérer l’esprit et le corps du féodalisme. Qu’il soit devenu un objet de fantasme, c’est une toute autre histoire. 

Durant mes recherches, je découvrais une auteur de romans pour jeunes fille (ou
« class S » ou encore « yuri »), sorte de version Japonaise
de Colette :  Nobuko Yoshiya, dont
les œuvres sont centrées sur des « jeunes filles en uniformes »,
dévorées par des passions homosexuelles. Autre plaisir, et pas des moindres,
projeter sur l’écran de la salle 500 du forum le clip Aitakatta des AKB48. 
Pourtant ces idoles de 15 ans qui
envahissent le cinéma et la chanson ne sont pas que des poupées kawai en
costume marin. Impératrices des signes, les adolescentes sont d’abord animées
par la passion de la métamorphose, des jeux de rôle, et de l’hybridation.
Romantique, androïde, guerrière ou transgenre, l’adolescente devient, chez des
cinéastes tels que
  Shinji Somaï (Sailor Suit
& Machine Gun
), Nobuhiko Obayashi (House) ou encore Sono Sion (Love
exposure
), une créature expérimentale et panique.

Qui est donc alors l’adolescente
japonaise : une figure de l’émancipation, de la consommation ou du chaos ?





Trois extraits en intégralité

Sailor Suit and machine gun (Shinji Somai, 1981)

The Cherry Orchad (Nakahara Shun, 1990)

Helter Skelter (Mika Ninagawa, 2012)

Iconographie
Hideko Takamine à 16 ans

Momoe Yamaguchi








Hiroko Yakushimaru








AKB48


Yokotan du groupe Urbangarde







Catalogue Rocco Nails

Catalogue Olive des Olive
Schoolgirl Complex


Schoolgirl
Complex
(2010) est
 une très
belle série de livres de photos signées Aoyama Yuki, qui envisagent l’écolière
comme une créature quasi fantastique, une espèce à part. Il n’y a jamais de
visage mais des fragments de corps et de vêtements. Ces corps tirent partie des
pouvoirs de l’uniforme (états oniriques qui leur permet de se dégager de
l’apesanteur) mais semblent également lutter contre la loi que leur imposent
ces quelques pièces de tissus. Postures extraordinaires, torsions de corps qui
amènent au-delà de la forme humaine, contamination par les fétiches (un visage
dévoré par les rubans), l’univers de Schoolgirl
Complex
 est forcément trouble
et Aoyama Yuki multiplie les images floues derrière des vitres ou des voiles.
Ces écolières sans visages montrent la formation des désirs, embryonnaires, qui
tentent de se dégager de leur chrysalide ou en tout cas d’un carcan social
.

L’égrégore à Tokyo. Un souvenir de l’été 2010


J’ai croisé ce touriste occidental
un soir, à un passage clouté de Shinjuku, et noté sa ressemblance avec
l’inquiétant acteur anglais David Warner. C’est lui qui interprétait l’idiot
que protège Dustin Hoffman dans Les
Chiens de pailles
de Peckinpah, le photographe de La Malédiction, le suave Jack l’éventreur de C’était demain de
Nicholas Meyer et plus tard Thomas Eckhardt dans Twin Peaks, un homme d’affaire qui d’ailleurs travaille avec des
Japonais.
C’était demain
m’avait beaucoup marqué quand j’étais adolescent : Jack l’éventreur empruntait
la machine à remonter le temps d’HG Wells et débarquait dans le San Francisco
des années 70. Ce monde de guerres et de crimes, vouant un culte à la violence,
a été fait pour moi, ironisait-il. Je pensais alors à Miso Soup de Murakami Ryu, où un psychopathe américain met le feu à
des SDF dans les parcs et assassine les hôtesses de bar.
(J’entrais dans Kabukicho…)
Le 14 août, dans l’avion qui me
ramenait en France, je retrouvais le touriste de Shinjuku. Coïncidence
intrigante mais pas plus troublante que ça. L’homme était donc probablement
français. L’observant depuis mon siège, je notais à nouveau la ressemblance
avec David Warner : le même casque de cheveux gris, les mêmes lèvres fines et
surtout l’étrange regard un peu hypnotique. Détail insolite : la femme
avec laquelle il voyageait était sa réplique exacte. J’échafaudais quelques
théories, et repensais à cette nouvelle de Jean Lorrain : L’égrégore sur un couple de vampires psychiques,
frères et sœurs. « L’égrégore, oh !
c’est tout autre chose : c’est l’inflexible et délétère influence d’un
être de ténèbres, d’un mort ou d’une morte s’installant auprès de vous sous l’aspect
d’un vivant, s’insinuant dans votre vie et dans vos habitudes et y prenant une
odieuse racine
. »
Puis je replongeais dans mon humeur
maussade. Goodbye Shinjuku, farewell
Kabukicho.
A la frénésie tokyoïte allait
succéder un retranchement parisien et une masse de travail en retard. Je devais
en premier lieu rédiger un document pédagogique sur Douches froides d’Antony Cordier. Le 8 septembre, je me rendais à
Niort dans les Deux-Sèvres pour animer une journée de rencontre entre les professeurs
et le cinéaste. Dans cette petite ville coquette et très calme, j’étais bien
loin des néons de Shinjuku.
Pendant le débat, parmi la petite
vingtaine de spectateurs, je remarquais un homme m’évoquant curieusement David
Warner, l’inquiétant acteur anglais, l’interprète des Chiens de Paille de …
Il me fallut quelques instant pour réaliser que dans cette salle de réunion, à
Niort, dans les Deux-Sèvres, parmi les professeurs, se tenait le touriste
français de Shinjuku. A la fin du débat, j’en touchais un mot à l’organisateur.
Celui-ci m’assura qu’en effet il s’agissait d’un ami professeur qui avait passé
ses vacances au Japon. Il me présenta alors l’homme qui me confirma être bien
rentré le 14 août par l’avion de 11h 30. Plus surprenant encore, il était
arrivé au Japon le 14 juillet, par la compagnie ANA, soit exactement le même jour
que moi. A l’aller nous avions également voyagé sur le même vol.
Si j’avais remarqué cet homme ce jour-là
à Shinjuku ce n’était peut-être pas seulement à cause de sa ressemblance avec
David Warner. Sans doute l’avais-je déjà croisé dans un festival, pendant
d’autres rencontres pédagogiques et l’avais-je en fait reconnu au Japon sans en
avoir conscience.
Le soir, je m’amusais à tourner un
petit film lynchien dans mon hôtel.

Tokyo 2015 #6. Shibuya

C’était à
Shibuya, non loin de la statue d’Hachiko. Une lycéenne et un vieux monsieur attendaient
ensemble, assis sur la rambarde d’une jardinière. Alors que défilaient les
fashionistas du 109, lui était parfaitement immobile, observant derrière ses
yeux mi-clos. On pense évidemment à Kitano devant ce visage faussement assoupi.
Pourquoi pas un flic à la retraite, obligé de s’occuper de sa petite fille
pendant un après-midi ? Celle-ci, une vraie peste, ne songe qu’à retrouver
son fiancé, un jeune baka, apprenti
malfrat. On imagine très bien le grand-père retrouvant alors la manière forte
pour ramener les deux tourtereaux dans le droit chemin.

Tokyo 2015 #5. Les sourires de Kabukicho.

A l’origine, Kabukicho a été construit après-guerre sur un quartier de Shinjuku rasé par les bombardements. Il devait accueillir, un grand théâtre Kabuki qui ne fut jamais construit. Mais le nom est resté, et au fond il lui va à merveille, comme si l’esprit sulfureux du vieux kabuki, la pratique du travestissement et la prostitution des jeunes actrices et acteurs avaient implicitement décidé de l’orientation du quartier. Lorsque je me rends à Golden Gai, j’aime toujours le traverser pour en sentir l’électricité presque palpable, au sens propre d’abord puisque les néons des boîtes en font sans doute l’une des plus grandes dépenses de Tokyo. J’aime regarder les hosts, ces jeunes garçons travaillant dans les clubs pour femmes esseulés, mince et habillés de noir, les cheveux oranges ébouriffés comme des chats de gouttières. Je suis toujours intrigué par la façon dont les rabatteurs sénégalais s’arrêtent à la lisière de Golden Gai, devant le bar karaoké philippin Champion, comme si une barrière magnétique de science-fiction séparait les deux mondes. Ce soir-là, la veille de mon retour en France, j’ai voulu emporter avec moi les sourires de Kabukicho.

Katsumi Watanabe, mauvaises filles et mauvais garçons

Katsumi Watanabe – Gangs of Kabukicho 

Dans
le magnifique recueil consacré au travail de Katsumi Watanabe à Kabukicho (PPP
Editions, 2006), on trouve cette très belle préface de  lizawa
Kotaro qui éclaire sur l’étrange profession de « photographe de
rue » mais aussi sur l’histoire de Shinjuku et de son quartier des
plaisirs. 





Shinjuku’s Photographer – Watanabe Katsumi by lizawa
Kotaro
Watanabe Katsumi’s workplace during the 1960s and 70s
was the living streets of Kabukicho in Shinjuku. Each night he went out into
the neighborhood, working as a photographer, taking portraits and selling them,
« three pictures for 200 yen. » These pictures, in staggering volume,
cast an overwhelming spell on the viewer; they embody miraculous power.
Watanabe Katsumi was born in 1941, in Morioka City of
Iwate Prefecture, some 600 kilometers north of Tokyo. His family was poor, and
after graduating middie school, he helped support them by working as an
assistant at the Morioka City bureau of the Mainichi Shimbun, a national
newspaper. The duties of such assistants, dubbed children were varied;
sometimes Watanabe developed and printed photographs. Gradually, he became
fascinated with the medium.
Watanabe moved to Tokyo in 1962 and joined Tojo
Kaikan, the legendary portrait photography studio near the Imperial Palace. At
the time, vestiges of the apprenticeship System persisted at photo studios and
Watanabe had to survive a grueling training regimen, which began with rinsing
photo paper, before they allowed him to actually make prints himself. Once he
mastered the technique, he began to feel restless with the mechanical part of
the production process.
Around that time, he became attracted by the work of
Mr. S., an acquaintance who worked as a street photographer in Kabukicho.
Visiting S.’s room, Watanabe saw rows of photographic prints from the previous
day’s work lined up on tatami mats: « They looked like money to me. »
Besides S., there were three or four other street photographers who were
regulars in Shinjuku, they had worked there since World War II, when it was
hosting black markets in its ruins.
Watanabe learned the basics of the trade from S., and,
borrowing a camera and strobe light, he began working as a street photographer
in the entertainment districts of Shibuya, Shinbashi and Ueno. Soliciting bar
hostesses and cabaret busboys before working hours, he would photograph them
and sell them the prints. As his customers increased, he could no longer keep
his position at Tojo Kaikan, and in 1967, he quit his job and began working
exclusively as a street photographer.
With S.’s permission, Watanabe began to photograph in
lucrative Shinjuku. Through 1968, he commuted to Kabukicho nearly every night.
Watanabe said his peak years of success, when he produced some of his best
portraits, were between 1968 and 1970. In those days, cameras with strobe
lights were still rare and Watanabe’s beautiful photographs were popular. Some
subjects wanted to send them to their families back home, others wanted to
mount them on wooden panels and hang them in their establishments. His
customers were picky about how they posed, but Watanabe was accommodating and
formed warm ties with them, as if they were family.
In the 1970s, the atmosphere of the Shinjuku streets
changed; the predominantly one or two story buildings were demolished and
replaced with taller buildings. The rich human connections that occurred in
easily accessible ground floor establishments became strained when they moved
to the upper floors. Compact cameras with built-in strobes became increasingly
popular and street photographers’ customers dwindled. 
Watanabe’s work entered a transitional period.
 Shoji, the editor of Camera Mainichi, and applied to
Album 73, a Camera Mainichi, project that solicited photographs from the
general public. His acceptance leads to a significant shift in his status as a
photographer. Watanabe’s seven-page spread Shinjuku Kabukicho, » in the
June, 1973 issue, received the Album Prize, awarded for the best photographs of
the year, and his name became widely known.
1973 was also the year that Watanabe’s first
photographic book, Shinjuku Guntoden 66/73, [Shinjuku; The Story of a Band of
thieves 66/73] published by Camera Mainichi (in association with Barakei
Gahosha) and edited by Nishii Kazuo, was realized. In January 1974 his solo
show, « Hatsunozoki Yoru no Daifukumaden » [First Peek at the Nocturnal
Demon’s Lair] dazzled visitors to the Shimizu Gallery, where innumerable photos
were pasted on every surface, including the floor and ceiling.
And yet, although his photographs were critically
acclaimed, his commercial prospects in Shinjuku did not recover. As a
consequence Watanabe temporarily stopped working as a street photographer and
sold roasted sweet potatoes in the streets. In 1976, he picked up where he had
left off and opened a small studio in Higashi Nakano, two stations away from
Shinjuku. He managed his studio for five years but continued to visit Kabukicho
at night.
After folding his studio in the early 80s, Watanabe
made ends meet with magazine assignments and successfully published tree books:
Discology, a selection of photographs he made in discotheques along with text
he wrote about h’s experiences, and a revised edition of his first book
Shinjuku: The Story of a Band of Thieves, also accompanied by his own
recollections and series. They were both published in 1982 as part of a series
by Bansei-sha. And later on, in 1997, Shinchosha published a hefty, 500-page
retrospective monograph titled simply: Shinjuku 1965-97. 
Anyone who sees Watanabe’s photographs of Shinjuku –
especially those taken between the late 60s and throughout the 70s – will feel
powerfully drawn into that world. To help understand the energy they radiate,
the source of their charm, we cannot overlook the history of Shinjuku.
In 1698 a new station was established along the
Koshukaido Road, one of five major arteries leading from Edo (now Tokyo) to the
provinces. This is how Shinjuku was born; it flourished as a way station for
travelers, where inns jostled or space and eating and drinking establishments.
During the Meiji Era [1868-1912], railroad stations (on what are now the
Yamanote and Chuo lines) were built in Shinjuku. Later, as the private rail
lines of Odakyu, Keio and Seibu linked the city center with Tokyo suburbs,
Shinjuku developed into a leading entertainment hub. Department stores, movie
theatres, cafes, and bookstores all thrived there ; during the 1920s, Shinjuku
became the center of modernist culture in Japan. 
But there was another face to Shinjuku. Before World
War II, in contrast to the celebrated world of glamorous consumer culture the
reclaimed swampland on the north side of the station had given rise to
specialty eating and drinking establishments that also provided sexual
services. Shinjuku was devastated by the war but its resurrection from the
ruins was swift. Off the main boulevards in a warren of bars, illegal
prostitutes entertained their clients on second floors, and the area came to be
known as the Blue Light district (in contrast to a Red Light district where
prostitution was legal). So, the two faces of Shinjuku, the front and the back,
the light and the dark, the commercial district and the sexual entertainment
district co-existed.
Immediately after the war, there was talk of creating
a Kabuki Theater in Shinjuku, like the original in Ginza. Although the project
never materialized the area was then dubbed Kabukicho. The idea of situating
Kabuki, already solidly established as Japanese classical entertainment near
the Blue Light district, was preposterous. Nevertheless, Kabukicho continued to
develop as a gigantic nightlife district centered on the sex trade. Along the
way, Kabukicho began to be known as Nihon no kahanshin [Japan from the
waist-down]. 
The Kabukicho area of Shinjuku was Watanabe’s stomping
ground. He felt an affection for the hard-bitten survivors that inhabited its
streets, surviving on violence and Eros; with the sympathies of an insider
Watanabe went about his business with ease.
The subjects of Watanabe’s photographs are always
clearly aware they’re being photographed; their poses present their innate body
language. Watanabe was fond of saying « All Shinjuku is a stage. » His
strobe managed to illuminate the essential vulnerability that lurked beneath
his subjects’ blustery performance.
In the mid-1970s, as Watanabe’s Shinjuku clients began
to dwindle, one of his resident models exhorted him, « Nabe-chan (his
nickname) take our pictures, save them as mementos! » Kabukicho today is
hardly recognizable as the area where Watanabe once worked as a street
photographer. Since the 1990s, as Chinese and Koreans have made their way into
the neighborhood, its population has grown increasingly heterogeneous: in some
areas forests of signs are posted in languages other than Japanese. The young
people’s carefree looks, as they chatter on their cell phones and walk down the
streets, betray no trace of the past.
But step into the back alleys and there is a distinct
sense that marginal characters are still lurking about. Although significantly
reduced in scale, nightlife areas such as Golden Gai still retain vestiges of
the postwar black markets and Blue Light districts. No doubt Shinjuku will
continue to transform itself like a giant creature perpetually in flux, a fate
shared by many cultural centers of great cities. 
Watanabe Katsumi died on January 29, 2006 at the age
of 64.
This essay is based on the last interview he made in
his office in Roppongi, Tokyo, on December 13, 2005.

Parmi les gangs de Kabukicho, on croise l’un des rois de Shinjuku : Terayama Shuji !