Photographier le Golden Gai

Je ne suis pas un photographe et à vrai dire je n’y connais pas grand-chose. Pourtant, j’ai ressenti le besoin de photographier le Golden Gai. C’était une façon d’entrer dans ce territoire qui me fascinait et une façon de le regarder et puis qui sait peut-être un jour le voir. Sur les conseils d’un ami, j’optais pour un Canon 1100 d’occasion et je troquais l’objectif pour un 50mm. Ma première série de photos date d’octobre 2015. Très vite j’ai compris que je voulais adopter le point de vue d’un voyageur arpentant Golden Gai et jetant un coup d’oeil à travers les fenêtres et les rideaux en plastiques des portes. Cette méthode m’offrait des reflets, des couleurs et la transparence usée du plastique et des vitres. Je retrouvais souvent ce « doré » qui désigne le quartier. Cet estompage me parlait aussi du temps et de mes chers fantômes. J’ai à nouveau photographié les ruelles en aout et octobre 2016. J’ai vu la rue sinistrée par l’incendie d’avril se relever littéralement de ses cendres quelques mois plus tard, reconstituée, propre et scintillante, comme si tout avait été pardonné. Mais quelque chose s’était bien passé. Pour la première fois, dans ce cycle ininterrompu de nuits, Golden Gai avait fait l’expérience de sa disparition.
Et moi, qu’avais-je appris et que me restait-il à apprendre ?
Un soir, un Japonais qui était dans la même réflexion que moi me confia quelle était sa vision de Golden Gai.

Je n’aurai pas pu l’exprimer mieux. Ce sera le sujet d’un prochain billet.

Le mystère de la femme en blanc

Le 24 octobre, à peine déposées mes
valises à l’hôtel, je fonçais à Golden Gai voir la rue qui avait brûlée en
avril dernier. En août, lugubre rue fantôme (lire ici), elle était encore
isolée par des suaires en plastique bleu comme si on voulait contenir cette
force sournoise qui avait tenté d’éteindre Golden Gai et le renvoyer aux
ténèbres. On m’avait dit que quelques bars avaient rouvert dont le Buster de Mami
et le Darling de Yuya mais ce soir-là je n’en croyais pas mes yeux : c’est
la rue entière, illuminée, qui avait ressuscitée de la suie et des gravats. Certaines
mama-san, parmi les plus pauvres ou les plus abattues par le sinistre, avaient
revendus leurs échoppes et quelques étages attendaient leur rénovation
mais dans les petites chapelles bleues, roses et violettes, on célébrait à nouveau
le culte de Kenji « Julie » Sawada et Momoe Yamaguchi. 
Pris dans le
jetlag, je flottais un peu. Je me demandais si, comme dans la série Stranger Things, en un clin d’œil la rue n’allait
pas s’obscurcir, tomber en cendre et me capturer moi-aussi
derrière le voile d’ombre. Lorsqu’apparu un curieux personnage. C’était une vieille
femme en vêtements blancs qui s’arrêtait devant chaque bar, tendait le bras et agitait
rapidement les doigts comme si elle lançait un charme. Qui est-elle ? Une folle ? Une sorcière ? Une chamane comme les itako du nord du Japon qui communiquent avec les esprits ? Les mama-san auxquelles
je montrais sa photo ne l’avaient jamais vue, mais ses gestes et ses vêtements
blancs leur faisaient froid dans le dos. 

La chambre jaune

C’est un visage à travers la
meurtrière d’un bar de Golden Gai, à peine un visage d’ailleurs mais une ombre,
un spectre songeur. Peut-être un des personnages d’Edogawa Ranpo, ces criminels
toujours à demi cachés, à demi réels, tout à tour hommes et femmes, monstres et
humains, qui hantent les entrebâillements du
monde et ses interstices. M
eurtriers des chambres closes qui versent goutte à goutte du poison
entre les lattes du plancher d’un grenier dans la bouche de leur victime
endormie. Un coup de fard, et c
’est
peut-être Shizuko Oyamada qui pousserait la porte, le visage dissimulé derrière
un col en fourrure, et disparaîtrait dans l’aube bleue de Shinjuku. Le nom du
bar est d
’ailleurs
étrange : 2×4-
∞. Deux
fois quatre moins l
’infini ?
Comment cela se prononce-t-il en japonais ? Quel est son sens caché ?

C’est peut-être sur la porte de ce
bar que se trouve l’opération secrète qui donnerait la clé de Golden Gai.

Trois petits kaidan à Shinjuku

Le koban

Comme dans tous les quartiers de
Tokyo, il y a un koban à Golden Gai,
juste en face du temple Hanazono. C’est une petite pièce éclairée au néon qui
ressemble au décor d’un film de Kiyoshi Kurosawa, avec derrière la vitre un policier immobile comme
un mannequin. Il ne se passe jamais rien ici, et à force d’attendre depuis des
mois et même des années, le policier pourrait bien s’évaporer d’ennui.


Le cinéaste allemand 

Nous le savons, ni Daniel Schmid ni Werner Schroeter ne sont morts. Le premier tient un bar à Golden Gai nommé Hécate (voir ici). Sans doute peut-on y croiser Werner, attendant que Magdalena et Candy reviennent de Nichome, le quartier gay, où elles chantent de vieilles romances dans un cabaret de travestis fantômes.


La sorcière de Kabukicho

Le jour, on la remarque à peine, tête
flottante entre les clubs et les love hotels. C’est la nuit que son travail
commence : jeter des maléfices aux hosts,
vendre des filtres d’amours aux mama-san,
égarer les touristes français à la recherche de la Jetée, transformer les
travestis du Jan June en lolitas et les yakuzas en chats. Il y a longtemps, très
longtemps, elle n’était peut-être qu’une naïve lycéenne qui s’est laissé
séduire par un jeune rabatteur devant le portail rouge de Kabukicho, et est restée
depuis prisonnière des sortilèges des néons.  

Une soirée au Nagisa

Chanteuse de enka et de pop sixties, modèle et amante de Daido Moriyama, Yoko
Nagisa tient un bar à Golden Gai tout simplement nommé le Nagisa. Moins ténébreux que l’Uramado, il est souvent peuplé de timides sexagénaire semblant se mourir d’amour pour les beaux yeux de la mama-san dissimulés, même au cœur de la
nuit de Shinjuku, par d’immenses verres fumés. Aux murs, des affiches de ses
concerts, des dessins de Kamimura et Aquirax, des photos des films d’Oshima et
Terayama, et sur la télévision Les
Funérailles des roses
de Matsumoto. Ayant reconnu Peter en un clin-d’œil, Vivi
Sato qui m’accompagnait ce soir-là, me donna le titre, totalement usurpé,
de Dr Showa. Le bar possède aussi sa
légende noire. C’est au Nagisa que Koji Wakamatsu passa sa dernière soirée
avant d’être renversé par un taxi fatal, le 12 octobre 2012.

Une nouvelle histoire de fantômes à Golden Gai


La rue de Golden Gai qui a brûlée en
avril dernier est séparée du reste du quartier par des bâches en plastique bleu.
Derrière, il y a des échafaudages car certains bars, parmi les plus fréquentés comme
le Buster et le Honey sont en voie de reconstruction, mais d’autres sont
irrémédiablement perdus. Je pense à celui qui n’était qu’un minuscule comptoir avec
un seul tabouret et dans lequel je n’ai jamais vu qu’un travesti âgé, la patronne,
me faisant un sourire avenant. Pour ces mama-san, dont la précarisation et la
solitude ne faisait aucun doute, et dont le bar était probablement la maison,
le destin est le plus cruel. Ce qui a brûlé comme du papier ce sont des vies et des décennies d’histoires à jamais perdues.
Le dernier soir de ce voyage d’aout,
je rentrais à Kabukicho par la rue séparant Golden Gai du temple Hanazono. Une
femme marchait devant moi, grande, maigre et dépeignée, sa longue jupe traînant
jusqu’au sol. Probablement soule, elle tanguait un peu et semblait hésitante
comme cherchant son chemin. J’étais presque à sa hauteur lorsqu’elle tourna à
gauche, remonta vers la rue sinistrée et passa derrière la bâche bleue. Je
décidais de fumer une cigarette et d’attendre. Elle m’avait fait une curieuse
impression, comme une vague reconnaissance, et je voulais voir son visage. J’étais
certain que ce n’était pas juste une égarée allant finir la nuit à Golden Gai
et ayant pris le chemin le plus incongru. Quelques minutes plus tard, elle
réapparue et se dirigea vers moi. 
En effet, je la connaissais : c’était la
serveuse et peut-être même la patronne du bar où s’était déclaré l’incendie, le
même bar, où six auparavant, j’avais terminé une nuit faite d’apparitions et
répétitions inexplicables (voir ici). Cette femme n’était pas la bonne
serveuse, celle qui m’avait offert le catalogue du musée Terayama et avait
délivré un oracle, mais la mauvaise, son double pâle et émacié, qui me faisait
invariablement fuir lorsque je tentais de retourner dans le bar. Elle portait
les mêmes habits : un chemisier en dentelle usé, des colliers et des
bracelets. Le plus troublant était le grand sac rond à son épaule imitant une
montre à gousset car il y a six ans, c’était bien le temps qui me jouait des
tours, multipliant boucles et répétitions,  faisant apparaitre sur mon chemin de
malicieuses filles en kimono et me piégeant dans les remakes d’autres soirées à
Golden Gai.
En me dépassant, elle désigna l’appareil
accroché à mon cou : «  il est interdit de prendre des photos ici. »
Phrase qu’elle avait dû répéter bien des fois du temps… j’allais écrire « du
temps de son vivant ».. Combien de fois, depuis l’incendie, était-elle retournée
dans la petite ruelle pour errer, soule, entre les bâches bleues ?  Grattait-elle en gémissant la porte
calcinée de son bar ?  J’étais venu à
Tokyo au mois d’aout, pendant Obondori
la fête des morts, chasser à nouveau les fantômes, et c’était bien une revenante
que j’avais croisée.

Trois vues de La Jetée

En 1974, Tomoyo
Kawai a ouvert le bar La jetée. Pour les cinéphiles, il s’agit du bar le plus
célèbre du Japon. C’est lui que Chris Marker appelle toujours « le petit
bar de Shinjuku », comme s’il n’arrivait pas à se résoudre à prononcer le
titre de son propre film. C’est depuis La Jetée  qu’il a dans Le Dépays cette phrase sublime : « D’autres ce soir boivent peut-être à la mort des rois, à la mort
des empires. Nous à Shinjuku, nous buvons à la mort des chats et des chouettes. 
» 
Je ne sais pas quelle fut la progression
de la popularité de La Jetée mais je suppose qu’à ces débuts il était surtout
fréquenté par les cinéphiles et gens du cinéma japonais et que peu à peu Coppola
ou Wenders devinrent ses habitués et que se développa la mythologie des
bouteilles dessinés et signées. Il faut savoir que dans les bars de Tokyo on
peut acheter une bouteille de saké, la laisser là et permettre ainsi à ses amis
de boire en son absence. La Jetée n’apparaît que brièvement dans Sans Soleil, et seuls les habitués
peuvent la reconnaitre, comme si Marker voulait préserver son jardin secret. Si
le film est sorti en 1982, on ne peut pas déterminer précisément quand ces
images ont été tournées. 



En 1982 également, Wim Wenders dans Tokyo-Ga filme Golden Gai mais semble passer ses nuits à s’étourdir dans le vacarme des
billes d’acier 
des pachinkos de Shinjuku. 


Il tourne cependant à La Jetée, séquence précieuse puisque Chris Marker y apparaît, jouant à cache-cache derrière des dessins de chats et de chouettes.


La
troisième apparition de La Jetée, en 1982 encore, est plus intrigante :
il s’agit de
La Truite de Joseph Losey,
et Golden gai est l’endroit  où
Frédérique et le jeune serveur Japonais commencent leur nuit. C’est l’occasion
de découvrir le Golden Gai du début des années 80, avec les mama-san, toutes
des travestis, attendant leurs clients devant la porte des bars. 


Si l’on trouve
encore certains travestis « historiques » à Golden Gai et même une
relève comme la bande sympathique et turbulente du Jan June, en revanche aucune ne racole les
clients. Pour ce qui est des plans de La Jetée, on se demande encore comment une
équipe technique a pu rentrer dans le bar minuscule qui ne compte qu’un
comptoir et un petit coin « salon », ce qui en fait malgré tout l’un
des plus spacieux du quartier.


Cela fait donc 42 ans que La Jetée est ouverte et que ces quelques mètres carrés sont le
trait d’union entre le Japon et nous, d’où que l’on vienne. Après avoir gravi l’un
des escaliers plus rudes du Japon, on pousse la porte et Tomoyo nous dit :
« Bienvenue à Tokyo ! ».