Meiko Kaji, fatale beauté


Après des décennies de geishas souffrant de l’avidité des hommes, de filles dévouées à leurs parents vieillissants, d’épouses dociles et d’institutrices sacrifiant tout à leurs élèves, il fallait au cinéma japonais une héroïne sans foi ni loi, rejetant les modèles d’abnégation, et prête à régler son compte à la morale confucéenne, autre nom de la domination masculine. Cette justicière surgissant du brouillard, dandy jusqu’au bout du fouet, fut Meiko Kaji qui, dans une série de films d’action tournés à bride abattue, se fit l’incarnation de l’urami, le ressentiment des femmes japonaises. Dans Lady Snowblood et Elle s’appelait Scorpion, muette, le regard vitrifié par une haine glacée, elle ne connaissait ni la pitié ni le pardon et passait au fil du sabre ses tortionnaires : yakuzas, flics, violeurs, matons, politiciens. 

Ces figures abjectes du pouvoir étaient impuissants devant cette fleur du mal que rien ne pouvait soumettre, ni la prison ni la torture ni les sévices sexuels. Cheffe de gang aux épaules recouvertes de tatouages écarlates, tueuse en kimono dissimulant une lame dans son ombrelle, femme-scorpion éborgnant ses ennemis avec la rapidité de l’éclair, elle devint l’idole des étudiantes, délinquantes et fugueuses qui, en ces jours de révolution, arboraient la même chevelure corbeau. 

Reflet d’une jeunesse hédoniste, la série Stray Cat Rock (1970-1971) est centrée sur des loubardes chevaleresques en lutte contre les normes sexuelles et raciales. On y croise des motardes androgynes, des garçons fleurs, des métis nippo-afro-américains et des chanteuses d’acid-rock ; tout pour révulser une société encore prisonnière des mythes du foyer, de la pureté du sang et de la virilité samouraï. L’arme de Meiko Kaji contre ces gangsters grimaçants, portant Ray-Ban et chemises trop voyantes était d’abord son élégance absolue. 



La résurrection de Belladonna. Entretien avec Eiichi Yamamoto


Belladonna des tristesses (1973) d’Eiichi Yamamoto (né en 1940)  fut longtemps le trésor caché de l’animation japonaise. Produite par le légendaire Osamu Tezuka (Le Roi Léo, Astroboy), cette adaptation de La Sorcière de Michelet (sortie en France en 1976), évoque Klimt, Beardsley et Mucha, et impose une héroïne fascinante, une beauté décadente à la chevelure écarlate et à la peau d’ivoire. Troisième volet d’une trilogie consacrée aux grandes femmes fatales, Jeanne, la sorcière de Belladonna, fait suite à la Shéhérazade des Mille et une nuits (1969) et à la reine d’Egypte de Cléopâtre (1970) également réalisés par Yamamoto. Ce dernier se libère de l’influence graphique de Tezuka pour livrer une relecture hallucinée du moyen-âge occidental. Le pré-féminisme du livre de Michelet est préservé : l’inquisition apparait comme un véritable gynécide, orchestré par une classe masculine affaiblie par les guerres et voyant monter le pouvoir des femmes. Ce discours, accordé au Women’s Lib de l’époque, n’a rien perdu de sa virulence. Il s’accompagne d’une forme psychédélique éblouissante : le corps même de la sorcière devient le terrain de toutes les métamorphoses, laissant échapper un geyser de sang se muant en vol de chauve-souris ou transfiguré par une extase menaçant d’embraser le monde.

Entretien avec Eiichi Yamamoto  


Comment êtes-vous devenu animateur ?

Je viens d’une île qui s’appelle Shôdoshima dans la préfecture de Kagawa. C’est vraiment la campagne mais c’est là, pour la première fois, que j’ai vu des lanternes magiques qui projetaient des images en mouvement. J’en ai eu des frissons. Comme si c’était un signe des dieux, j’ai décidé d’aller dans cette voie. J’ai d’abord travaillé avec Yokoyama Ryūichi un très célèbre mangaka qui avait débuté dans les années 30. J’ai ensuite croisé Osamu Tezuka par hasard dans les bureaux d’un hebdomadaire et je lui ai demandé du travail. J’ai rejoint sa compagnie Mushi production. J’ai travaillé sur le film expérimental Histoires du coin de la rue (1963), et les séries télévisées Astroboy (1963-1966) et Le Roi Léo (1965). Nous étions une sorte de coopérative d’auteurs. Nous étions sept et on travaillait à tour de rôle sur les productions télés. Les films commerciaux nous servaient à produire des films expérimentaux. 

Comment est née la collection de films érotiques nommée « Animerama » ?

On a choisi le nom « Animerama » en référence au format Cinérama, encore plus grand que le Cinémascope. On voulait faire quelque chose de jamais vu : les premiers dessins animés érotiques japonais. Tezuka disait qu’il y avait quelque chose d’érotique dans l’idée-même de dessin animé. Les Mille et une nuits nous a permis d’initier ce type de production très librement. On pensait au désert comme à un espace sans limite et puis, en faisant le film, on s’est rendu compte que c’était encore trop petit. Cléopâtre, c’était vraiment une création de Tezuka donc j’ai été moins impliqué dedans. 

La Sorcière de Michelet était-il un livre connu au japon ?

A l’époque, oui. Jules Michelet écrit de manière assez romanesque, mais certains moment du récit sont très abstraits.  Je trouvais alors que ça ressemblait à de l’animation. 


Comment avez-vous travaillé le style visuel du film ?

Au début, ça commence avec un plan tout blanc, juste après le titre. Puis une ligne noire fait son entrée. Cette ligne, en devenant floue, laisse apparaître un paysage en arrière-plan, puis la couleur entre en scène de manière un peu vague. On a éliminé les mouvements inutiles que le spectateur peut imaginer comme ceux de la bouche des personnages qui parlent. En revanche, on a vraiment animé ce qui sortait de l’ordinaire comme les monstres et les métamorphoses. J’ai pris comme modèle le théâtre de marionnettes jôruri, ancêtre du bunraku, dont l’action est décrite par un narrateur. Pour la voix-off, je me suis donc adressé à Nakayama Chinatsu, une chanteuse, actrice et écrivain qui était également militante féministe. Le design général des personnages, et surtout du personnage féminin avec son côté symbolique et maniériste est l’œuvre du directeur artistique Kuni Fukai. 

Quelle fut d’ailleurs l’inspiration du personnage de Jeanne ?

Kuni Fukai a travaillé avec des photos de modèles européens pour créer Jeanne, même si au final elle ne ressemble à aucune fille réelle. Pour les Japonais, elle est l’archétype de la beauté féminine occidentale.

Avez-vous utilisé des techniques de peinture peu courantes comme l’aquarelle ? 

Les autres films Animerama utilisaient aussi l’aquarelle, mais pour Belladonna nous n’avons gardés que cinq couleurs de base. Il y a d’abord une seule couleur à l’écran mais elle change au fur et à mesure, puis une nouvelle couleur entre en scène. Le fait de donner un mouvement même à la couleur et de la dramatiser est spécifique à Belladonna.


Vous n’hésitez pas inclure des séquences psychédéliques anachroniques comme celles qui rappellent Le Sous-marin jaune de George Dunning ?

Il y a bien sûr des scènes psychédéliques. Ce mouvement était très en vogue au Japon pendant les années soixante et nous sommes arrivés un peu à la fin. Plus que psychédéliques ces scènes sont pour moi inspirées du pop’art.

Comment avez-vous eu l’idée de confier à Tatsuya Nakadai la voix du démon ? 

Nakadai, à cette époque, jouait dans un drama d’époque de la NHK. Quand je l’ai vu, j’ai pensé : « Ça c’est vraiment Nakadai, cette voix et toute cette virilité. » Il a accepté tout de suite. Quand il a vu le personnage, il a ri en disant : « ça fait longtemps que je suis acteur mais je ne pensais pas jouer un jour un pénis ! »

Le film est parait-il un petit budget. 

C’est sa réputation mais il a tout de même coûté 40 000 000 yens.  Les Mille et une nuits et Cléopâtre ont coûté 45 000 000 yens. Ce n’était pas si bon marché. La situation financière de Mushi productions était désastreuse et la production fut longue et difficile. Alors que beaucoup de monde avaient travaillé sur Les Mille et une nuits et Cléopâtre, nous étions peu nombreux sur Belladonna. Fukai, en plus de la création des personnages, supervisait l’ensemble du film. Il était impossible qu’il livre tous les dessins en quatre mois et nous avons dû nous accorder à son rythme. Pour le dire autrement, sur Les Mille et une nuits et Cléopâtre, cent personnes ont travaillé pendant quatre mois et sur Belladonna, dix personnes ont travaillé pendant dix mois. 

Quelle fut sa réception ?

Ce fut un échec pour deux raisons : tout d’abord, il aurait dû passer au Miyuki-za, un cinéma de Tokyo spécialisé dans les films de qualités comme ceux de Bergman et Fellini. Mais ce cinéma était fermé au moment de la sortie du film. Ensuite, les gens qui s’occupaient de la promotion ont voulu faire de l’argent. Ils ont imaginé un slogan aberrant : « Après Astroboy, Belladonna ». Mais ça n’avait rien à voir. Les fans d’Astroboy qui voyaient Belladonna ne comprenaient pas de quoi il s’agissait. 

Belladonna est aussi en phase avec la libération sexuelle de l’époque et avec le féminisme.

Oui évidemment, il s’agit de la révolution sexuelle. Mais davantage encore, le film exprime ma colère sur la violence faite aux femmes, toujours présente dans le monde moderne. Regardez Malala, la jeune Pakistanaise, qui s’est fait tirer dessus à coups de fusil. Ça ne s’est en fait jamais arrêté. 

Entretien réalisé à Yokohama le 27 octobre 2013, traduction Marie-Noëlle Beauvieux

Remerciements à Stéphane Derdérian et Mme Kiyo Joo.
publié dans Les Cahiers du cinéma n°719 (février 2016) 


Kazuo Hara, le cinéma du choc

La place des handicapés, la condition féminine et la
mémoire de la guerre, sont des thèmes classiques du cinéma documentaire des
années 70, mais rarement ils ont été traités avec autant de d’invention
formelle et d’énergie transgressive. Méconnu en France où il n’a jamais fait l’objet
d’une rétrospective, Hara a capturé la vie tumultueuse des activistes japonais,
personnages excessifs et mystérieux devenant de réelles obsessions pour le
spectateur.
Goodbye CP (1972)

Kazuo Hara a 26 ans lorsqu’il tourne Goodbye CP en 1972 et dès la première séquence son cinéma est
lancé : un jeune homme atteint de paralysie cérébrale traverse
douloureusement un passage clouté en marchant sur les genoux. Ce que l’on voit n’est
pas seulement un handicapé mais un être en fureur, revendiquant sa visibilité
dans une société où la déformation physique est taboue.
« A l’origine
de Goodbye CP, il y a la rencontre entre Sachiko, ma productrice et compagne, et
un moine qui avait fondé une communauté pour paralysés cérébraux. Il les
considérait comme une force révolutionnaire jusque-là négligée. Voyant des
couples se former, il a mis à leur disposition des chambres individuelles. Les
enfants nés dans ces familles ne souffraient d’aucun handicap.
 » Epoux
et père, Yokoto  n’a pas demandé à la société
le droit de fonder une famille et refuse d’être réduit à son seul handicap. Il
rejette également le fauteuil  roulant censé
régler la question de l’intégration des handicapés dans la ville. Pour Hara,
cette radicalité passe aussi par le choix de ne pas sous-titrer les paralysés
cérébraux à l’élocution contrariée : « Ça aurait été comme les remettre de force dans leurs fauteuils roulants. »
Dans Goodbye CP,
les paralysés prennent possession de la ville avec violence, affrontent sa
forme, ses matières  et ses habitants qui
vont jusqu’à les traiter de phénomènes de foire. Par leur visibilité, ils deviennent
des figures du chaos détruisant l’idée de norme et désarticulant la hiérarchie
sociale. Hara rejette lui-aussi les cadrages identifiables, comme si la
grammaire cinématographique avait elle-aussi été conçue pour répondre à une
certaine norme.  Ainsi lors d’une
violente dispute entre lui et Yokoto, la caméra désorientée glisse sur les murs
de l’appartement, passe de l’homme désemparé à sa femme furieuse et aux enfants
en pleurs. Il est alors comme cet autre handicapé qui prend une multitude de
photos dont il ne peut maîtriser le cadrage. Hara termine le film par un plan qui
deviendra l’emblème de son cinéma : Yokoto exposant son corps nu, symbole
aussi fort que le poing levé des Black Panthers.  
Extreme Private
Eros Love Song 74 (1974)


Le personnage principal de Extreme Private Eros Love Song 74 est l’ex fiancée de Hara, Miyuki
Takeda, jeune militante ayant quitté Tokyo pour s’installer à Okinawa,
« zone occupée » par les Américains, venant tout juste d’être rendue
au Japon.  « Okinawa était la ville des bases militaires américaines et donc le
foyer de beaucoup d’activisme politique. Tout le monde à l’époque regardait
dans cette direction.
 » Sous les discours politiques de Miyuki et son
féminisme radical (le droit à une maternité hors du couple), se dissimule un
autre film, celui « privé » de Hara : la chanson d’amour 74,
recueillant les dernières images d’une femme qui s’éloigne de lui.  Hara avoue que le film était d’abord une façon
de côtoyer la jeune femme après leur rupture. « Plus, elle me reprochait des choses, plus je la trouvais belle et
désirable. 
»
Hara rejoint cette interrogation éternelle du romantisme
cinématographique : comment capturer la vérité de la femme qu’on aime ?
C’est Miyuki qui lui en fournit l’occasion, lui faisant du même coup franchir
la ligne taboue entre le cinéaste et son sujet.
« Elle voulait
savoir à quoi elle ressemblait pendant l’orgasme. J’ai donc fait l’amour avec
elle en filmant son visage. Avec une main je me soutenais et avec l’autre je
filmais. La caméra une Arriflex 16mm, était assez lourde et à la fin j’avais le
dos brisé.
 » Même si ce type d’image a été depuis largement exploité,
en particulier par Antoine d’Agata, il est beau d’en retrouver l’innocence et
la fraicheur amoureuse. L’autre scène unique du film est l’accouchement de la
jeune femme. Le plan fixe est flou, Hara n’ayant pas réussi à faire le point.
Comme si des larmes brouillaient ses yeux, l’émotion du cinéaste est visible à
la surface de l’image. « Je ne suis
pas à l’écran mais ma présence produit les images du film. Donc je suis aussi
un personnage du film. C’est comme une double couche. 
»
Extreme Private
Eros Love Song 74
, avec ses images fixes, granuleuses et surexposées, s’inscrit
dans une esthétique plus marquée que Goodbye
CP
. A Okinawa, Hara donne la parole à un peuple en rupture sociale comme les
hôtesses de bar et les adolescentes déjà usées par le monde de la nuit comme l’émouvante
Chi-Chi. Il filme aussi les soldats noirs américains avec leurs fiancées
japonaises, dansant sur le funk de Joe Tex ou faisant le signe des Black Panthers.
« Même si les soldats n’étaient pas
politisés, il flottait dans l’air l’atmosphère du black is beautiful et du
mouvement des droits civiques. A Okinawa, il y avait une vraie ségrégation avec
des bars pour les blancs et des bars pour les noirs. Miyuki Takeda allait
dans les bars des soldats noirs et rencontrait les filles qui travaillaient
là-bas car elle s’identifiait aux discriminées. Elle avait l’idée de créer une
sorte de communauté avec ces gens et moi aussi je sentais que c’était important
de faire un film qui les représente.
»
Hara est finalement exclu de l’entourage de Miyuki comme
il l’avait été de celui de Yokoto. Mais la transition se fait en douceur, avec
un certain optimisme. Miyuki rejoint une communauté féminine et le film se
remplit de femmes et d’enfants. Le cinéaste n’y a pas sa place et il ne reste
plus aux anciens amants qu’à se séparer.
The Emperor’s
Naked Army Marches On (1987)

Dans ce troisième chef-d’œuvre, Kenzo Okuzaki, vétéran de
l’armée impériale, enquête sur l’exécution de déserteurs en Nouvelle Guinée pendant
la seconde guerre mondiale. Il interroge de vieux généraux et leur fait avouer
l’anthropophagie des soldats en proie à la famine. Davantage qu’un cas extrême
de survie, Hara dévoile une pratique encore plus glaçante. Il s’agit d’un cannibalisme
« hiérarchique », les sans-grades étant exécutés pour nourrir les officiers.
Au-delà de cette révélation qui provoqua une prise de conscience au Japon, Hara
est captivé par la personnalité d’Okuzaki, cet activiste qui ne se réclame
d’aucun mouvement politique. Pour suivre cet acteur-né, charismatique et
manipulateur, Hara adopte une forme davantage narrative que dans ses précédents
films, abandonnant l’esthétisme pop qui pointait dans Extreme Private Eros. Filmé en couleur, ce Japon hanté par les
spectres de la guerre est aussi banal que celui de AKA Serial Killer (1969) de Masao Adachi.
Ne craignant ni la police, ni la prison (où il a passé 13
ans), et encore moins les vieux généraux et l’Empereur, Okuzaki est en
définitive un homme qui n’a peur de rien. « Au début, il voulait tout simplement assassiner l’Empereur. Se rendant
compte que son action avait peu de chance d’aboutir, il a décidé de détruire le
système qui avait rendu possible l’existence de l’Empereur. Pour se convaincre
qu’il était plus fort que ce système, il a appelé son projet « l’armée de
dieu » qui est le titre japonais du film. Il en était l’unique soldat et
trouvait l’énergie  de continuer son
combat en se projetant  dans sa propre
fiction. Il me disait souvent que la seule personne qui pouvait jouer Kenzo
Okuzaki était Kenzo Okuzaki.  
» Fanatique, persuadé d’incarner la
justice historique, Okuzaki est un « démon » dostoïevskien dont l’équivalent
fictionnel serait le Travis Bickle de Taxi Driver. « Lorsque j’ai demandé à Okuzaki quel serait le Palais de l’armée de Dieu,
il m’a répondu : une cellule de prison pour un seul homme.
 »
Bien qu’il ne s’en réclame pas, Hara a été rattaché au
courant du cinéma-vérité. Il en incarne tous les paradoxes, lui et ses sujets
ne laissant jamais le réel en repos. Le destin de The Emperor’s Naked Army Marches On est à cet égard étonnant
puisque le film lui-même est devenu la preuve de la réalité qu’il enregistrait.
« Quand le film a été terminé, Okuzaki
était déjà retourné en prison. Pendant le procès, il a demandé à ce qu’on
utilise le film comme la preuve que son action était juste. La cour a
accepté et nous avons projeté le film au tribunal. C’est de cette façon qu’il a
vu le film.
 »
Propos recueillis à Montréal le 22 novembre 2014 à l’occasion des Rencontres Internationale du Documentaire. Paru dans Les Cahiers du Cinéma n° 707. Janvier 2015.

Kinji Fukasaku : La comédie inhumaine des yakuzas


Né en 1930, et donc encore adolescent à la fin de la guerre, Fukasaku ne cesse de revenir sur la naissance catastrophique du Japon moderne dans les décombres de Tokyo et les cendres d’Hiroshima. Fukasaku entre à la Toei, jeune compagnie fondée en 1950 désireuse d’apporter un sang neuf au cinéma de genre. Il y effectuera l’essentiel de sa carrière puisque Battle Royale s’ouvre également avec la célèbre image de la vague fracassant les rochers. Après quelques comédies policières interprétées par Sonny Chiba, il tourne en 1964 Hommes, porcs et loups dans les bidonvilles de Tokyo. Ce film inédit en France, aussi révolté que L’Enterrement du soleil d’Oshima ou Accatone de Pasolini, fonde sa vision nihiliste de l’humanité et son jusqu’au-boutisme formel. Dans le village de taules et de boue qui les a vus naître, trois frères s’entretuent pour un butin, symbole d’une liberté inaccessible. Seul l’aîné, homme de main servile d’un clan yakuza, en réchappe mais paye sa survie par une déchéance morale absolue. 

Un monde en négatif


Alors que ses confrères Gosha ou Misumi perpétuent de façon névrotique la geste des samouraïs, Fukasaku trouve son inspiration dans le film noir américain. Du cinéma de Fuller et Siegel, il amplifie la violence, non seulement physique mais aussi stylistique, renversant brutalement le cadre, jetant sa caméra dans les combats et emplissant l’écran de visages exorbités par la haine ou la douleur. Lors du final expérimental de Hommes, porcs et loups, il anamorphose les images comme s’il voulait les étirer jusqu’à la déchirure. A la façon d’un Wakamatsu et des cinéastes de la Nouvelle vague japonaise, Fukasaku est un destructeur rejetant l’héritage des maîtres classiques. Il refuse le sentimentalisme et se place délibérément dans le camp du mal. Dans l’étonnant Chantage (1966), autre film noir inédit, un cadre supérieur dont la famille est séquestrée marche dans Tokyo filmé en négatif, comme s’il prenait conscience de l’envers criminel de la société. La figure centrale de cet antimonde est le yakuza dont Fukasaku fait un maudit, une créature dostoïevskienne possédée par un mal d’abord historique. Le yakuza ne se défini jamais par rapport à une société légale qui demeure d’ailleurs introuvable. Les policiers usent des méthodes de la pègre et s’inscrivent dans un système de clan, s’ils ne sont pas eux-mêmes d’anciens yakuzas comme dans Police contre syndicat du crime (1975). Dans Tombe de yakuza et fleur de gardénia (1976), le détective devient le frère de sang d’un malfrat et accélère sa corruption en plongeant dans la drogue.  Même la prison ne relève plus de la loi mais, en tant que rite de passage, fait partie intégrante de la « société des gangsters ». 

Chroniques criminelles du Japon


La série Combat sans code d’honneur (cinq épisodes entre 1973 et 1974) retraçant une sanglante lutte de pouvoir à Hiroshima, est l’expression la plus radicale de ce resserrement narratif autour de la seule criminalité. Brassant les destins de plus d’une trentaine de personnages, de 1945 à l’aube des années 70, la série peut se lire comme une comédie inhumaine chez les gangsters ou l’histoire du Japon racontée par les yakuzas. Au début de chaque épisode Fukasaku fait s’élever le champignon atomique au-dessus d’Hiroshima ; « Mourir pour le Japon » n’a désormais plus de sens et les Japonais vont adopter les valeurs du vainqueur : le culte de l’économie et un libéralisme littéralement « sauvage ». 
Tourné la même année que le premier Combat sans code d’honneur, Sous les drapeaux, l’enfer (1973) en est l’arrière fond historique. Ce projet très personnel, financée en dehors de la Toei avec la petite compagnie Shinsei Eigasha, relate la déroute d’un bataillon en nouvelle Guinée à la fin de la seconde guerre mondiale. L’ennemi américain est quasiment absent excepté un pilote exécuté de façon atroce. La principale menace vient du bataillon lui-même et du fanatisme militaire : les supérieurs deviennent des tortionnaires, la survie pousse au cannibalisme, et le Japon impérial n’est plus qu’un mirage de l’autre côté du Pacifique. Pour Fukasaku, la guerre n’a jamais pris fin et se poursuit dans les luttes fratricides des clans tout autant dénuées de sens et d’idéal. Concrètement, les yakuzas, pour la plupart des soldats survivants, se sont enrichis grâce au marché noir. Au plus bas de la hiérarchie se trouve un lumpen de jeunes gangsters trop jeunes pour avoir été envoyés au front, et accomplissant les basses-œuvres. La plupart du temps, il s’agit de missions expéditives les conduisant derrière les barreaux à la place de leurs chefs. 

Les yakuzas maudits


Fukasaku a sonné le glas définitif du Ninkyo eiga, le film chevaleresque des années 1960, exaltant le prétendu code d’honneur des yakuza. Comme le soulignait Jean-François Rauger pendant la conférence « Qui êtes-vous Kinji Fukasaku ? », dans le Ninkyo eiga, par exemple Blood of Revenge (1965) de Tai Kato, les yakuzas étaient parés de valeurs morales paradoxalement supérieures à celles des honnêtes gens. Nul héroïsme dans les épopées de Fukasaku qui ne sont que soif de vengeance, alliances nouées pour être aussitôt rompues et corruption. Toute l’ironie de Fukasaku peut se lire dans cette scène du premier Combat sans code d’honneur où une phalange coupée atterrit dans un poulailler où les volatiles commencent à la manger. Les yakuzas sont des monstres mais aussi des idiots terrorisés par leur propre violence. Les exécutions sont désordonnées et convulsives, comme si Fukasaku se faisait un devoir moral de leur enlever toute grandeur. Même dans le cadre très narratif du yakuza-eiga, Fukasaku n’abandonne pas les innovations formelles des années 60. La caméra n’a rien perdu de son dynamisme, chavirant sous les impacts de balles au son des stridences jazz de Toshiaki Tsushima et la pellicule est souvent cramée ou irradiée par les néons, annonçant les futurs effets photographiques de Wong Kar-wai. 
Cette hystérie qui n’épargne pas le support lui-même, est incarnée à la perfection par le très corporel Bunta Sugawara. Sanguin et surexpressif mais aussi enfantin et buté, il porte en lui la colère de ce cinéma. Les tatouages qui couvrent son corps, autrefois fierté des yakuzas, évoquent une lèpre, la brûlure symbolique que la bombe aurait laissée sur sa peau. Dans ce naturalisme halluciné, la mort ne parvient pas à briser la chaîne des malédictions. Même après l’exécution du gangster qui l’a violée et prostituée, la jeune femme des Trois frères chiens fous (1972), ne peut échapper à son emprise. Alors qu’elle mange un bol de nouille, s’inscrit en lettres de sang sur l’image : « Plusieurs mois plus tard, cette femme donna naissance à un bébé portant le sang du chien enragé. » La sentence concerne la femme perpétuant une lignée maudite mais aussi le yakuza voyant son destin se perpétuer même au-delà de la mort. 
Ne pas pouvoir mourir est aussi la malédiction de Rikio, le yakuza drogué et nihiliste du Cimetière de la morale (1975). Multipliant les meurtres et les sacrilèges, il est littéralement un paria au sein du clan. Les autres membres n’osent pas l’abattre, comme s’il concentrait tout le mal et la folie de leur monde. Lui-seul ayant le pouvoir de s’enlever la vie, il laisse comme note de suicide sur le mur de sa cellule : « Trente ans de vie, trente ans de bordel ! Quelle rigolade ! » Les Yakuzas de Fukasaku ne créent rien, ne produisent que la mort et parfois même la dévorent, comme Rikio croquant les os calcinés de son épouse en un dernier hommage. Ces bêtes cruelles, nées de la guerre et du fanatisme militaire, exercent à leur tour une action cannibale sur la jeunesse du pays. En arrière fond des luttes de pouvoir complexes, chaque Combat sans code d’honneur retrace le destin d’une jeune recrue, de son enrôlement à sa mort violente. Lors de l’ultime cérémonie funéraire terminant la série, Bunta Sugawara avoue ne même pas se souvenir du visage de ce garçon mort pour le clan. Le gangster observe la propre insignifiance de son existence et le vide qu’il laissera derrière lui. 

Un cinéaste de la catastrophe


« A la place du bidonville, se dressa bientôt un de ses champs de pétrole qui firent du Japon la seconde puissance mondiale, et bientôt les yakuzas furent avalés par la fumée noire du capitalisme », telle est la conclusion du Blason ensanglanté (1970) décrivant l’expropriation sauvage d’habitants d’un village de taules par des clans aux ordres d’industriels. Bras armé du capitalisme, les gangsters finirent par s’y fondre, se regroupant en associations « politiques », pour la plupart d’extrême droite.  Fukasaku lui-même tirait ses dernières cartouches au milieu des années 70. Nouveaux combats sans code d’honneur (1974-1976), une trilogie assez faible revenant sur les clans d’Hiroshima, prouvait que le filon était désormais tari. Alors que la technologie japonaise envahissait le monde, la critique du capitalisme n’était plus de mise et la science-fiction, les adaptations de best-sellers et les produits sur-mesure taillés pour de jeunes idoles de la chanson dominèrent alors le box-office. Fukasaku suivit le mouvement et se tourna vers le film historique (Le Samouraï et le shogun, 1978), la science-fiction inspirée par Star Wars (Les Evadés de l’espace, 1977, qui donna naissance à la série San Ku Kai), le film catastrophe (Virus, 1979) et les produits pour adolescents (dans La Légende des huit samouraïs, 1983, avec l’idole Hiroko Yakushimaru). 
Bien que moins éclatante la suite de la carrière de Fukasaku réserve cependant de belles surprise. Histoire de fantôme à Yotsuya (1994) réintègre le célèbre fantôme d’Oiwa à la légende des 47 rônins et contient un splendide combat abstrait sous la neige. Retour mélancolique au film de gangster, Un jour étincelant (1992) oppose vieux et jeunes braqueurs. Le couple de chiens fous, au premier abord hystérique et décérébré, se révèle romantique et idéaliste, tandis que les anciens, perclus de dettes, n’ont pour horizon que de nouveaux braquages. Si la violence du cinéma de Fukasaku n’était plus en phase avec la période de prospérité du Japon, ce fut l’éclatement de la bulle économique qui lui  permit de signer son ultime chef-d’œuvre : Battle Royale (2000). L’économie, ce nouvel impérialisme dont les films de Yakuza montraient l’avènement, avait chuté à son tour, entraînant un désordre moral aussi violent que celui de l’après-guerre. Le jeu Battle Royale était alors destiné à redonner le goût de la compétitivité à des adolescents désengagés, refusant le travail et l’éducation. Encore fois, le cinéaste montrait une vieille génération cynique, incarnée par Takeshi Kitano, prête à envoyer la jeunesse à la mort pour conserver ses privilèges. A 70 ans, Fukasaku signait un nouveau brûlot anarchiste, concluant magistralement une œuvre placée sous le signe de la catastrophe. 


Texte paru dans le n°703 des Cahiers du cinéma (septembre 2014), à l’occasion de la rétrospective Kinji Fukasaku à la Cinémathèque française du 2 juillet au 3 août 2014.
Les images sont extraites de Battles Without Honor and Humanity: Final Episode (1974)

Les Funérailles des roses


Si l’on imagine un symbole de la fin des sixties japonaises, ce serait un étudiant casqué, au visage tuméfié par les combats avec la police. Les Funérailles des roses (1969), le chef-d’œuvre de Toshio Matsumoto (1932-2017), dévoile une autre image des années rouges : une poupée androgyne, dopée au rock électrique, qui traverse un Tokyo en ébullition.

Flamboyantes créatures


Alors que ses pairs de la nouvelle vague venaient des grands studios (Oshima), du pinku-eiga (Wakamatsu) ou du documentaire (Susumu Hani), Matsumoto était un pionnier du cinéma expérimental japonais. Dès les années 50, au sein du collectif intermédia Jikken Kobbbo, il réalise Bicycle Dreams (1956), décomposition rêveuse des éléments d’une bicyclette avec Eiji Tsuburuya (Godzilla) aux effets spéciaux et Toru Takemitsu à la musique. Ce formalisme sensible s’exprimera dans les documentaires expérimentaux The Weavers of Nishijin (1961) sur les tisseurs ou The Song of Stone (1964) sur les tailleurs de pierres, qui plongent dans les matières et les traditions. A la fin de la décennie, l’intérêt pour les « gay boys » (ce qui désigne aussi bien les jeunes homosexuels que les travestis) aussi appelés « roses », lui fournit le sujet de son premier long métrage produit par la compagnie indépendante ATG. Les Funérailles des roses, allait ainsi être le premier film japonais consacré au milieu homosexuel et un creuset de contre-culture. 
Le court métrage expérimental For the Damaged Right Eye (1968), tourné pendant la préparation du film, associe en triple projection une fête de futen (les hippies japonais), des portraits des Beatles, des peintures pop de Tadanori Yokoo, des émeutes et des séances d’agit-prop. S’élevant des surimpressions psychédéliques, un garçon se maquille, enfile une robe et quitte son appartement, car « sortons dans la rue ! » était le mot d’ordre de la jeunesse révolutionnaire. Pour Matsumoto, la « guerre de Tokyo » est autant sexuelle, que cinématographique et politique. On ne trouvera cependant pas de discours idéologique dans Les Funérailles des roses, mais une rébellion permanente de la chair. Les jeunes travestis des clubs, dégagés du fard blanc, des kimonos et des poses des onagata, les « formes de femme » du théâtre kabuki, n’aspirent qu’à la jouissance et insufflent au film leur énergie transgenre et leur passion de la métamorphose. Mixant le mythe d’Œdipe à un panorama de l’angura (underground) japonais, Les Funérailles des roses, alterne avec une virtuosité folle comédie pop, documentaire et déflagrations expérimentales. Matsumoto parle du « labyrinthe de l’androgynie », ce qui est aussi une façon de définir la nature hétérogène, composite et sans cesse surprenante du film.

Pour incarner Eddie/Œdipe, il fallait aux Funérailles des roses une figure absolument neuve, jamais vue dans le cinéma japonais. Le héros classique de la nuberu bagu (nouvelle vague) était un étudiant timide, « bloqué » autant sexuellement que politiquement, tels les garçons en chemises blanches de Wakamatsu ou de Premier amour version infernale de Susumu Hani. Alors âgé de 17 ans, Peter, de son vrai nom Shinnosuke Ikehata, n’a rien à voir avec ces figures de l’échec. Quel que soit l’ostracisme de la société et le destin tragique de son personnage, Peter vit pleinement sa sexualité, et joue de son identité avec un humour un peu voyou. Même Miwa, célèbre chanteur travesti et interprète du Lézard noir de Fukasaku, apparaît soudain daté, comme une diva existentialiste. Ce qui surgit dans le cinéma japonais n’est pas seulement un homosexuel assumé ou un travesti charismatique, mais bien une actrice plus rock que ses contemporaines. 

Avant de trouver son Œdipe, Matsumoto avait déjà auditionné une centaine de gay boys, car il était évident que seul un non professionnel issu de ce milieu pouvait incarner le personnage. Sur les conseils de l’écrivain Ben Minakami, il se rendit sans trop y croire dans un club de Roppongi où officiait un très jeune garçon surnommé Peter à cause de ses collants et de son physique d’elfe rappelant Peter Pan. Matsumoto raconte comment le club plongé dans la pénombre sembla s’illuminer à l’apparition du futur acteur. Cet éblouissement originel, Peter va le conserver lors des scènes d’amour, sa peau irradiant l’image jusqu’à la surexposition. Matsumoto, grand connaisseur des classiques de l’expérimental américains, cite comme influence Flaming Creatures (1963), le « scandaleux » film underground de Jack Smith, où une drag queen vampire, se relevant d’un cercueil empli de fleur, semblait brûler la pellicule. Ainsi la lumière qui mieux que l’obscurité rend indéfinissable son genre est le premier travesti de Peter, le dotant d’un corps autant érotique que poétique et expérimental. Matsumoto et le grand chef opérateur Tatsuo Suzuki poussent l’exposition jusqu’à l’Effet Sabatier, cette solarisation pratiquée par Man Ray et très en vogue chez des photographes japonais comme Araki. A la fois fille et garçon, le corps de Peter devient positif et négatif, soleil et nuit, comme l’androgyne originel des temps du chaos. 

S’ouvrant par une citation de Baudelaire (« Je suis la plaie et le couteau, et la victime et le bourreau ») et s’achevant par une autre de René Daumal (« L’esprit individuel atteint l’absolu de soi-même par négations successives »), Les Funérailles des roses est empreint de culture française et rend principalement hommage à Jean Genet alors icône de l’avant-garde japonaise. Le nom du club de travestis, « Bar Genet », peut sembler un hommage naïf mais il est aussi documentaire. On trouve des Bar Genet dès les années 50, et encore de nos jours certains établissements se nomment « June » ou même « Jan June ». Le titre ainsi que la scène des funérailles du travesti Leda sont inspirés par l’enterrement sous la pluie de Divine dans Notre-Dame des fleurs, escorté au cimetière de Montmartre par ses compagnons fardés. C’est dans le monde criminel de Genet, hanté par les couteaux, les fleurs et le sang, que Matsumoto fait rejouer Œdipe par les garçons de Shinjuku. Travestir l’œuvre de Sophocle relève de l’esthétique camp qui est une autre façon d’affronter l’exclusion. Le visage détruit d’Eddie à la fin du film est la métaphore de la violence exercée contre les gay boys et plus généralement contre la jeunesse. Ce qui fait la force encore intacte des Funérailles des roses est justement la place accordée aux visages comme revendication de l’identité et de la révolte : celui bien sûr magnétique et multiple de Peter, passant de l’écolier terrorisé à la reine de la nuit, mais aussi ceux des homosexuels dont Matsumoto recueille le témoignage ou des futen en train de planer. 

Après la révolution

Les cinéastes de la nouvelle vague japonaise étaient tous de grands cinéphiles fascinés par la modernité européenne. Matsumoto ne peut résister à placer Peter devant une affiche d’Œdipe Roi de Pasolini qui vient de sortir à Tokyo mais avoue surtout l’influence de L’Année dernière à Marienbad. Comme Delphine Seyrig, Eddie ne cesse d’être désorienté, de s’évanouir et de revenir à des scènes antérieures, certaines répétées trois fois. Dans ce destin bouclé par la fatalité, les flashbacks et flashforwards, le passé et le futur, finissent par se confondre, transformant le film en labyrinthe et le faisant repasser sans fin par les mêmes images. Tout en la fuyant, Eddie recherche dans les plis du temps une vérité insoutenable et aveuglante. 
La visée de Matsumoto, comme celle de Resnais, est également historique lorsque Peter croise une procession d’hommes endeuillés et masqués, portant sur leur poitrine une urne funéraire. Il s’agit du groupe de happening Zero Jigen investissant l’espace urbain avec des gishiki (rituels) apocalyptique. Représentant des soldats ramenant au pays les cendres de leurs camarades morts, les Zero Jigen font ressurgir un passé tabou pendant le miracle économique. La réinterprétation d’Œdipe par les travestis participe d’une même logique de performance chamanique, s’achevant par l’exposition violente de Peter, les yeux crevés, en pleine rue de Tokyo, face aux passant pétrifiés. Dans le livret vendu par l’ATG dans les cinémas, Matsumoto écrit : « Comme la foule désorientée qui regarde Eddie couvert de sang, le spectateur des Funérailles des roses doit ressentir comme un grincement de la conscience. Le message de mon film réside dans le souvenir de ce frottement intrigant et inconfortable. » Dans les deux cas, la parade funèbre est celle d’une jeunesse détruite par un pouvoir cannibale.
On peut se laisser étourdir par la vitesse des unions libres associant l’expérimental au narratif, le réel au mental, le documentaire au mélo queer, cependant Les Funérailles des roses est construit de façon rigoureusement dialectique, chaque élément amenant son opposé et son questionnement. Le jeune travesti devient ainsi le point de rencontre catastrophique entre les courants libertaires de son époque et ceux de la contre-révolution capitaliste. Eddie connaît deux histoires d’amour : celle avec Gonda, le patron du Bar Genet, et celle avec « Guevara », jeune futen et cinéaste expérimental. Ce sont deux conceptions du cinéma et de la société qui s’opposent. Le patron du club, père et amant, proxénète et trafiquant de drogue, est interprété par le seul acteur professionnel de la distribution, Yoshio Tsuchiya, un des sept samouraïs de Kurosawa, comme si le pouvoir appartenait encore au cinéma japonais traditionnel. 


Du côté de l’underground, dans un minuscule appartement transformé en Factory, les hippies refilment sur une télévision les images distordues des émeutes, et dissertent sur les théories de Jonas Mekas : « Toutes les définitions du cinéma ont été détruites. Les portes sont maintenant ouvertes. » Lors d’une extraordinaire séquence de bacchanale, Matsumoto fait converger toutes les énergies de cette jeunesse expérimentant la sexualité, les drogues et le cinéma. Cependant Eddie, qui était une figure en mouvement perpétuel, se fixe, prend possession du Bar Genet et croit naïvement en une vie de couple classique. Dans l’appartement conjugal, c’est autant le jeune homme que la mise en scène qui est domestiquée, se découpant en cadres fixes et lumière atone, loin des expérimentations déchaînées et des extases stroboscopiques. Que raconte le mythe d’Œdipe sinon le caractère maudit du pouvoir qui fait tout perdre à son possesseur, jusqu’à son passé et la possibilité d’un avenir. L’inceste se situe à cet endroit, lorsque l’ancienne génération parvient à séduire la jeunesse, en troquant leurs idéaux contre les illusions consuméristes. Les Funérailles des roses pressant la fin des utopies des sixties mais reste un de ses plus flamboyants chants d’amour. 
Après Les Funérailles des roses, Matsumoto réalise le délirant drame en costume Pandemomium (1971) tourné entièrement en clairs-obscurs, puis Dogra Magra (1988) une adaptation du roman halluciné de Yumeno Kyusaku. Sa véritable production relève cependant de l’expérimental et de l’art-vidéo pour lesquels il tourne de nombreux classiques jusque dans les années 90 comme Mona Lisa ou At-man. A la différence de bien des acteurs de la Nouvelle vague japonaise, Peter ne disparaitra pas après Les Funérailles des roses. Alternant cinéma et chanson, il devint surtout une personnalité excentrique prisée des plateaux de télévisons. Après Le Shogun de l’ombre (1970) de Kenji Misumi, un de meilleurs films de la série Zatoïchi, et Les Fruits de la passion (1981) de Shuji Terayama, c’est Akira Kurosawa qui lui offre avec Ran (1985) le second grand rôle de sa carrière. Kurosawa, comme Matsumoto, inverse les genres du Roi Lear de Shakespeare et transforme les filles du souverain en fils. Dans le rôle du « fou » Kyoami, Peter incarne encore fois la jeunesse, les arts et le plaisir, face à un pouvoir vieillissant et destructeur. 

(texte publié dans Les Cahiers du cinéma n°752, février 2019)

La folie Obayashi

Nobuhiko Obyashi vient de nous quitter à l’âge de 82 ans. Le 30 octobre 2017, je rencontrais à Tokyo pour Les Cahiers du cinéma le maître du cinéma des jeunes filles. 


A la veille de l’entrée du Japon dans le conflit mondial, quatre lycéens tourmentés et une jeune fille malade de la tuberculose, sont pris dans un tourbillon de rêves et de passions violentes. Présenté en avant-première, Hanagatami (Le panier de fleur) de Nobuhiko Obayashi, âgé de 79 ans, était le film le plus beau et inventif du festival de Tokyo. Adapté du roman de Kazuo Dan écrit en 1937, cet hommage à la littérature japonaise, brasse le pessimisme d’Osamu Dasai, l’érotisme homosexuel de Mishima, et les « récits de tuberculose » des années 30 (Le Vent se lève de Tatsuo Hori qui inspira Miyazaki). C’est aussi le retour d’Obayashi à son style expérimental favori, puisant son enchantement dans le cinéma muet et ses trucages naïfs. L’amour de l’imagerie romantique et des motifs vampiriques, et la figure d’une jeune fille en robe blanche flottant dans l’éther des fantasmes, en font un proche parent de Twixt de Coppola. La salle comble et l’armada de caméras de télévisions qui accueillirent Obayashi font mesurer sa place dans le cinéma japonais. De façon émouvante, ce qui était aussi salué le courage d’un cinéaste qui malgré le cancer regroupa toutes ses forces pour achever un projet lui tenant à cœur depuis plus de quarante ans. 

Idoles et vampires
Emotion
Qui est Nobuhiko Obayashi, cet auteur culte dans son pays mais dont aucun film n’a franchi nos frontières ? Au Japon, dans les années 80, il est perçu comme le maître du film seishun, littéralement « printemps de la vie », soit le film d’apprentissage adolescent. Son cinéma se confond avec la période d’opulence d’un Japon à l’économie victorieuse, ayant renoncé à toute contestation pour s’enivrer dans la consommation. Cet infantilisme, Chris Marker s’en amuse dans Sans soleil : « Aujourd’hui ce sont les petites filles qui font et défont les modes et les patrons des maisons de disques tremblent devant elles. » La figure majeure de ce cinéma est en effet l’adolescente, ce qui permit aux studios de capitaliser sur les idolu, ces chanteuses rose-bonbon envahissant les magazines et les émissions de variété. Les films seishun des années 80 sont-ils simplement mercantiles et opportunistes, ce qui expliquerait pendant longtemps l’indifférence de la cinéphilie japonaise à leur égard ? Explorer la décennie révèle pourtant des trésors cachés, de véritables auteurs et des comédiens loin d’être de simples poupées. Rappelant les distorsions que Jean-Christophe Averty faisait subir aux chanteurs yéyés, Obayashi pousse le style pop de l’époque à son paroxysme, projetant ses jeunes interprètes dans des mondes en folie. Dans la chambre de l’adolescente de The Girl Who Leapt Through Time est accrochée l’affiche du Magicien d’Oz, inspiration du cinéaste pour les passages du noir et blanc à la couleur et les trucages artisanaux, mais surtout comme parcours d’une adolescente dans un monde parallèle. Obayashi n’est pas dupe et au consumérisme des années 80, il oppose la poésie des villes de provinces et des vieux quartiers de Tokyo et l’aventure qui est toujours au coin de la rue.
The Girl Who Leapt Through Time
Obayashi commence à tourner dans les années 60, dans la mouvance des cinéastes expérimentaux Shuji Terayama (L’Empereur Tomato Ketchup) ou Toshio Masumoto (Funeral Parade of Roses). Son moyen métrage Emotion (1966) est une fantaisie vampirique dont le montage éclaté, les effets de vitesse et les monochromes deviendront la marque la plus identifiable de son cinéma. Si le vampire possède une dimension humoristique avec sa cape noire et son ombrelle, sa victime se retrouve investie de pouvoirs qui seront ceux des jeunes héroïnes à venir, commandant au soleil et faisant  se lever des tempêtes sur la mer. L’adolescente, avec son énergie et sa mélancolie, son monde intérieur doucereux mais aussi déchaîné, va devenir la matière même de l’expérience cinématographique.
A la même époque, les mangas shojo (BD pour filles) développent un même style frénétique où il n’y a jamais trop de vols de colombes, de miroirs brisés et de torrents de larmes pour représenter les sentiments. Les plus beaux comme Très cher frère de Ryoko Ikeda sont à la croisée de Douglas Sirk et de Dario Argento, une hétérogénéité que l’on retrouve chez Obayashi. House (1977) commence à la façon d’un mélodrame technicolor sur une lycéenne n’acceptant pas le remariage de son père mais se change soudain en comédie musicale pop à la Richard Lester. 
House

Tout n’est que trompe-l’œil, toiles peintes qui coulissent et maquettes. Dans le manoir hanté où elles vont passer leurs vacances, les héroïnes sont soumises à des accélérés frénétiques, des démembrements à la Méliès ou divaguent dans des rêveries flamboyantes en surimpressions. Pourtant, cette maison en folie possède un cœur douloureux : la tante de l’héroïne qui vampirise les adolescentes est une femme-chat, maudite par la mort de son fiancé à la guerre. Obayashi n’est pas qu’un simple amuseur : ses images qui n’en finissent pas de se détruire et se régénérer puisent dans les traumas du pays et en particulier celui de la guerre nucléaire. Ce passé sombre est représenté dans un noir et blanc charbonneux, la lumière imitant les palpitations du cinéma muet. Alors que les amoureux se donnent un dernier baiser, la pellicule brûle rimant avec les images du champignon atomique. Le support lui-même comme la réalité du pays est alors détruit. On retrouvera ces éléments historiques dans School in the Crosshairs (1981), véritable manga live aux effets spéciaux dessinés sur la pellicule et aux incrustations délirantes. L’idole Hiroko Yakushimaru y lutte contre des extraterrestres qui bien que ridicules (le méchant imite Liberace) veulent transformer son école en état fasciste. 
School in the Crosshairs

Les petites magiciennes des années 80
Dans les années 80, Obayashi tourne la Trilogie d’Onomichi, du nom de sa ville natale voisine d’Hiroshima. Elle comprend Exchange Students (1982), The Girl Who Leapt Through Time (1983) et Lonelyheart (1985). Son alter-ego est alors Toshinori Omi, acteur lunaire, toujours confronté au mystère des jeunes filles, et parfois muni d’une caméra super-8. Dans Exchange Students, gender comedy parfaite, il est un collégien qui échange sans raison son corps avec celui de  sa camarade. De ce thème désormais rabattu, Obayashi tire un récit initiatique sur la découverte de l’altérité auquel Onomichi, avec ses escaliers vertigineux menant aux temples, ses ruelles secrètes et ses ponts enjambant la rivière Mitsugi-gawa, fournit un décor magique. Obayashi amène cette situation dans des directions que ne s’autorisaient pas les teen movies américains. Sans tabou, c’est le corps de l’autre que les héros explorent autant que leurs rôles prédestinés dans la société. Le film connait un grand moment de dépression qui anticipe les films de Shinji Somai. En fugue, Kazumi et Kazuo échouent dans une auberge en compagnie de salarymen ivres. Ils comprennent que même si l’échange s’inverse, une autre épreuve les attend : trouver leur place parmi ces adultes noyant dans l’alcool une existence sans rêve. 
Exchange students
Une autre perturbation attend Tomoko (la chanteuse Tomoyo Harada) dans The Girl Who Leapt Through Time, première adaptation du roman de Yasutaka Tsutsui La Traversée du temps : revivre sans fin la même journée. Le temps en boucle dont est prisonnière Tomoko est celui de l’adolescence elle-même, prise dans le retour roboratif des cours, des repas familiaux et des ballades avec les amis d’enfance. Le charme évanoui, le souvenir de cette journée s’évaporera et, avec elle, les contraintes et les sentiments qu’on croyait éternels. Du voyageur du temps dont elle est amoureuse, il ne restera plus à Tomoko, une fois adulte, qu’une vague nostalgie liée au parfum de la lavande. Sensible au jeu un peu ensommeillé de Tomoyo Harada, Obayashi progresse avec délicatesse dans ce conte de science-fiction. Comme s’il voulait saisir la fugacité du temps, ce ne sont au départ que des matières volatiles qui passent sur l’image, comme la fumée s’échappant d’une fiole de laboratoire et d’une tasse de thé ou cette lumière un peu laiteuse qui nimbe le réel. Cette même légèreté est à l’œuvre lors d’une grisante séquence en pixilation où Tomoko glisse dans un temps parallèle et feuillette les images de son enfance. On retrouve cette figure propre à Obayashi d’une silhouette découpée de jeune fille propulsée dans un cosmos psychédélique, reprenant parfois consistance dans le monde réel puis retombant dans des spirales multicolore. Entre le film live et l’animation, font de l’adolescente une figure qui ne ferait jamais totalement partie de notre monde.  Le « printemps de la vie » qu’Obayashi peint en couleurs hypnotisants possède en soi une nature fantastique. 

The Girl Who Leapt Through Time
Lonelyheart, le dernier volet de la trilogie, plus humoristique, montre Toshinori Omi en lycéen toujours timide cohabiter avec une jeune fille fantomatique au visage fardé de blanc. Même si Obayashi n’atteint pas les sommets des films précédents, le charme de la ville opère toujours comme lors de cette séquence où le garçon court à travers les ruelles pour observer l’élue de son cœur prendre le ferry dans la lumière du soleil couchant. En 1991, Obayashi revient à Onomichi pour le beau Chizuko’s Younger Sister (1991) où l’héroïne ne parvient à se séparer du fantôme de sa sœur ainée, figure aimante et vénérée. L’adolescence fantastique et romantique, est ici construite avec un soin méticuleux, des costumes des écolières rappelant ceux des années 30, aux intérieurs boisés et patinés, aux concerts de musique classique et aux ballets. Absolument imperméable à la modernité du Japon des années 90, Onomichi est définitivement la ville fantôme de la jeunesse du cinéaste, territoire où errent les souvenirs amoureux, où les identités se brouillent et où le temps tourne sur lui-même. Ce qui y circule sont aussi des souvenirs d’images de cinéma, celles en 8mm qu’il tournait pendant son enfance, d’où l’omniprésence des recréations de ce format dans la trilogie. Inoubliable est la fin d’Exchange Students lorsque Kazuo depuis le camion de déménagement de ses parents, filme en super 8 Kazumi qu’il ne reverra peut-être jamais, et que le film s’achève sur ses images fragiles en noir et blanc. L’adolescence que décrit Obayashi est toujours un peu la sienne, et la caméra est une machine à remonter le temps et souvent à réparer le passé. A travers ces figures frémissantes de jeunes filles, leurs voix mélodieuses et chuchotantes, Obayashi fut bien le cinéaste des « choses qui font battre le cœur », selon les mots de l’écrivaine Sei Shonagon. 
Hanagatami


Filmer l’ombre de la guerre


Entretien avec Nobuhiko Obayashi

Vos parents étaient médecins. Cela a-t-il eu une influence sur votre œuvre ?
Tout le monde était médecin dans ma famille. Mon père était un médecin reconnu et donc j’étais destiné à suivre cette voie. C’était le rêve de mon père mais en partant à la guerre, il m’a laissé une caméra et un projecteur. C’est donc la pratique du cinéma qui m’a donné envie de réaliser des films. Quand mon père est revenu, il m’a encouragé à suivre ma voie plutôt que son propre rêve. Mais tout de même en y repensant, j’ai toujours voulu que mes films puissent soigner comme un bandage ou un bon médicament. Mon père rêvait d’un monde sans médecin, peut-être que je rêve d’un monde où il n’y aurait plus besoin du cinéma pour rendre les gens heureux.

Cette pratique enfantine du cinéma explique le côté artisanal de votre cinéma, proche de Méliès ou du cinéma d’animation.
Mon projecteur d’enfant faisait un bruit de vieille locomotive, et derrière mes images on peut encore entendre ce bruit de train qui fait tchoutchou. Comme moi, Méliès ne cherchait qu’à divertir son public et le cinéma était encore une invention scientifique. J’essaye toujours d’inventer quelque chose dans mes films. Il y a également dans l’animation une forme d’animisme dont je me sens proche. 

Vous avez commencé dans les années 60 qui étaient très politisées. Comment vous situiez-vous dans ces différents mouvements ?
C’était plutôt la génération avant moi et celle qui suivait qui se révoltaient. Il y a eu  des morts tragiques parmi les étudiants à cette époque. Shuji Terayama et moi étions dans une mouvance apolitique. C’était aussi une forme de militantisme. Nous avions vu pendant la guerre s’affronter des idéologies qui se sont avérées fausses et seulement arrangeantes pour certaines personnes. Nous ne voulions plus de cette conception du monde et de ces grandes idées sur la justice. Nous défendions nos idées de façon individuelle sans appartenir à un mouvement. Sinon, comme disait Akira Kurosawa, autant devenir politicien. 

Vous avez un univers très particulier qui s’exprime dès Emotion, avec des vampires, des effets du cinéma muet.
Oui j’adore le cinéma muet, c’est la période qui me procure le plus de plaisir. Ce sont des films classiques et en même temps très expérimentaux. Dans ma filmographie, Emotion est l’un de mes films les plus aimés. La nouvelle vague française m’a inspiré car je voyais des jeunes cinéastes qui essayaient après la guerre de reconstruire le cinéma et de retrouver une forme de beauté. L’érotisme de Roger Vadim et surtout de son film de vampire Et mourir de plaisir a été une grande influence. Il y a à la fin du film une rose qui meure et ça contient tout le désespoir du monde. On peut faire des films d’horreur qui sont très beaux et qui font très peur. L’univers esthétique des vampires est magnifique avec ces très belles femmes en robe blanche. Mais le seul moyen qu’a le vampire pour aimer est de sucer le sang. Certaines choses sont très belles mais aussi terrifiantes. Prenez la bombe atomique. Ses inventeurs ont dû se dire à un moment : toute cette énergie contenue devient une sorte de fleur en explosant. C’est à la fois beau et destructeur.

D’où vient votre intérêt pour les vampires ?
De la lecture de Dracula de Bram Stoker et du Nosferatu de Murnau. Je me suis également inspiré du personnage interprété par Isabelle Adjani dans le Nosferatu d’Herzog pour l’héroïne de Hanagatami. J’aime les vampires poétiques et lorsqu’ils deviennent trop effrayants comme Christopher Lee dans les films de la Hammer, ils m’intéressent moins. Dracula est quelqu’un qui a du pouvoir mais qui est faible parce qu’il est obligé pour survivre de sucer le sang du peuple. Les gens de pouvoir comme les économistes, les politiciens, et même les metteurs en scènes sont des sortes de vampires. Dès qu’on a du pouvoir on est le vampire de quelqu’un. En le sachant et en travaillant sur nous-mêmes, on peut faire de ce vampire un bon vampire. Les grèves et les militants, rappellent à ceux qui ont le pouvoir qu’ils doivent se remettre en question. 

Dans le cinéma japonais des années 70, House ne ressemble à rien de connu.
J’ai fait House dix ans après Emotion. Entretemps, j’ai beaucoup travaillé avec la Toho comme publicitaire. J’ai tourné des publicités avec Charles Bronson pour le whisky ou des clips pour la chanteuse Momoe Yamaguchi. Tous les jours j’allais tourner ces publicités dans des décors dignes d’un film hollywoodien. Un jour, un type de la Toho est venu me voir et m’a dit : il y a ce film aux USA, Les Dents de la mer qui remporte un énorme succès. On aimerait bien faire un film d’horreur de ce genre mais on ne peut pas demander ça à nos cinéastes, vous seriez intéressé ? Donc, une fois chez moi, je suis allé voir ma fille de 11 ans, qui prenait son bain, et je lui ai demandé : « Tu aurais une idée pour un film d’horreur ? » Elle est sortie de la baignoire et a commencé à se peigner. Elle m’a alors dit : « Ce qui me ferait très peur c’est que la personne de l’autre côté du miroir vienne me manger. » Bien sûr, les requins qui mangent les hommes ça fait peur mais avec cette idée du miroir, elle me parlait de son propre reflet et de sa propre identité. 

Comment le film a-t-il été reçu ? On vous commande un film d’horreur dans l’esprit des dents de la mer et vous proposez un mélange de comédie musicale et de cartoon ?
Matsuo Karu le producteur m’a dit : « Je n’ai jamais vu un projet comme ça qui n’a ni queue ni tête. Il n’y comprenait rien. Mais il m’a dit ensuite : « Les films que je produis ne se vendent pas alors on peut essayer. » 

La tante est une femme-chat dans la tradition du fantastique japonais classique. Elle vole la jeunesse des adolescentes.
Lorsque j’étais enfant, j’avais l’intuition que la guerre et les vampires étaient liés. J’aimais les vampires mais je savais qu’il représentait aussi l’oppression du pouvoir sur les plus faibles. Dans House, la tante est une femme qui a été blessée par la guerre et qui veut faire comprendre à ces jeunes filles ce que ça signifie. Elle se transforme alors en maison et les dévore. Je voulais que les jeunes de l’époque aient conscience de ce que pouvait être la guerre. 

Vous êtes devenu à partir des années 80, le cinéaste de la jeunesse avec des films et vous avez travaillé avec de idoles comme Hiroko Yakushimaru et Tomoya Harada. 
Je ne considérais pas mes jeunes actrices comme des mannequins ou des idoles mais comme des êtres humains. C’étaient des jeunes filles très intelligentes et curieuses, et comme moi j’étais un vieil enfant, ça se passait très bien. A travers mes films, j’ai toujours voulu éduquer mes spectateurs et les faire grandir. C’était pareil avec mes actrices, je voulais que ça leur profite. C’est pour ça que je pense qu’il ne faut jamais filmer quelque chose de laid.

Tout en les respectant vous livrez quelque chose de très intime de la vie de ces jeunes filles.
Cette sensation d’intimité vient peut-être des regards-caméra qui sont très présents dans mon cinéma. C’est moi qu’elles regardent à ce moment-là. Pour qu’elles fassent ça il faut qu’elles aient très confiance. Cela abouti à des films où les spectateurs vont se sentir regardés par ces jeunes filles. C’est là où on trouve le plus d’intimité dans mon cinéma. 

L’autre grand cinéaste de l’adolescence qui débute dans les années 80 est Shinji Somai.
Il avait dix ans de moins que moi et j’appréciais énormément son travail. Il a fait ce très beau film qui s’appelle Moving (Le déménagement) sur une fillette qui observe le divorce de ses parents. En fait dans l’ombre j’ai produit son film pour la télévision qui s’appelle Gassan. Il est mort bien avant moi et il me manque beaucoup.

La guerre est donc le sujet de tout votre cinéma.
Ce que j’ai toujours recherché dans mon cinéma c’est filmer la guerre, filmer l’ombre de la guerre, l’influence de la guerre. J’ai vécu la guerre et j’ai fait du cinéma pour aller vers une recherche du bonheur et du rêve. J’ai tourné House parce que plus personne ne voulait penser à la guerre. En revanche, pour Hanagatami la guerre est revenue au centre des préoccupations des spectateurs. C’est également très triste. J’avais sept ans quand j’ai fait l’expérience de la bombe atomique. Je suis né à côté d’Hiroshima et beaucoup de gens dont j’étais très proche  sont morts à cause des radiations. Aujourd’hui ces radiations essayent de me guérir du cancer. C’est tellement contradictoire. C’est pour ça que je fais des films, pour creuser ces contradictions.
Interprète Jean Philippe Martin
Remerciements à Yves Montmayeur


The Obayashi Madness

Discovering the cinema of Nobuhiko Obayashi, populated by
teenage girls, devoured by visions and almost unknown outside of Japan.

by Stéphane du Mesnildot

Translation by Jhon Hernandez

On the eve of Japan’s entry into war, four troubled
high-school boys and a young girl suffering from tuberculosis are swept up in a
whirlwind of dreams and violent passions. Shown as a preview, Hanagatami (“Flower
Basket”) by the 79-year-old Nobuhiko Obayashi was the most beautiful and
inventive film at the latest Tokyo festival (see p. 68). Adapted from a 1937
novel by Kazuo Dan, this tribute to Japanese literature blends the pessimism of
Osamu Dazai, Mishima’s homosexual eroticism, and the “tuberculosis tales” of
the 1930s (The Wind Rises by Tatsuo Hori, which inspired Miyazaki).
It also marks Obayashi’s return to his favored experimental style, drawing its
enchantment from silent cinema and its naïve special effects. His love of
romantic imagery and vampiric motifs, and the figure of a young girl in a white
dress floating in the ether of fantasy, make the film a close cousin of
Coppola’s Twixt. The packed theater and the armada of television
cameras that welcomed Obayashi testified to his stature in Japanese cinema.
Moving, too, was the tribute paid to the courage of a filmmaker who, despite
cancer, gathered all his strength to complete a project that had been dear to
him for more than forty years.

Idols and Vampires

Who is Nobuhiko Obayashi, this cult auteur in his own
country whose films have never crossed our borders? In Japan in the 1980s, he
was seen as the master of the seishun film – literally
“springtime of life,” that is, the coming-of-age teenage film. His cinema is
inseparable from the period of abundance in a Japan with a triumphant economy,
a country that had renounced all forms of protest in order to intoxicate itself
with consumption. Chris Marker pokes fun at this infantilism in Sans
Soleil
: “Today it is little girls who make and unmake fashions, and
record-company bosses tremble before them.” The major figure of this cinema is
indeed the teenage girl, which allowed studios to cash in on the idol,
those bubblegum-pink pop singers who flooded magazines and variety shows. Were
the seishun films of the 1980s merely mercantile and
opportunistic, which would explain for a long time the indifference of Japanese
cinephilia toward them? Exploring the decade nonetheless reveals hidden
treasures: genuine auteurs and actresses who are far from being mere dolls.
Recalling the distortions Jean-Christophe Averty inflicted on yé-yé singers,
Obayashi pushed the pop style of the period to its extreme, projecting his
young performers into worlds gone mad. In the teenage girl’s bedroom in The
Girl Who Leapt Through Time
 hangs a poster of The Wizard of Oz,
the filmmaker’s inspiration for the transitions from black and white to color
and for his handmade special effects, but above all as the story of a young
girl’s journey into a parallel world.

Obayashi began making films in the 1960s, in the wake of
experimental filmmakers such as Shūji Terayama (Emperor Tomato Ketchup)
and Toshio Matsumoto (Funeral Parade of Roses). His medium-length
film Emotion (1966) is a vampiric fantasy whose fractured
editing, speed effects, and monochrome sequences would become the most
recognizable hallmarks of his cinema. While the vampire has a humorous
dimension, with his black cape and parasol, his victim is endowed with powers
that will belong to the heroines to come, commanding the sun and raising storms
at sea. The adolescent girl, with her energy and melancholy, her sweet yet also
tempestuous inner world, would become the very substance of the cinematic experience.
At the same time, shōjo manga (comics for girls) were
developing a similarly frenetic style, in which there are never too many
flights of doves, shattered mirrors, or torrents of tears to convey emotion.
The finest of them, such as Dear Brother by Riyoko Ikeda,
stand at the crossroads of Douglas Sirk and Dario Argento, a heterogeneity that
is also found in Obayashi’s work.

His first feature film, and his most famous, House (1977)
begins like a Technicolor melodrama about a high-school girl who cannot accept
her father’s remarriage, then suddenly turns into a Richard Lester–style pop
musical. In reality, everything is trompe-l’œil: sliding painted backdrops and
scale models. In the haunted mansion where the heroines go to spend their
holidays, they are subjected to frenetic fast motion, Méliès-like
dismemberments, or else drift into flamboyant reveries in superimposition. Yet
this mad house has a painful heart: the heroine’s aunt, who vampirizes the
teenage girls, is a woman whose fiancé died in the war. Obayashi is not merely
a light entertainer. His images, endlessly destroying and regenerating
themselves, draw on the country’s traumas, particularly the nuclear bomb. This dark
past is rendered in a sooty black and white, with light imitating the flicker
of silent cinema. As the lovers exchange a final kiss, the film stock burns,
rhyming with images of the atomic mushroom cloud. The medium itself, like the
reality of the country, is destroyed. These historical elements reappear
in School in the Crosshairs (1981), a true live-action manga
with special effects drawn directly onto the film and delirious compositing.
The idol Hiroko Yakushimaru battles extraterrestrials who, though ridiculous
(the villain imitates Liberace), want to turn her school into a fascist state.

The Little Magicians of the 1980s

In the 1980s, Obayashi made the Onomichi Trilogy, named
after his hometown near Hiroshima. It comprises Exchange Students (1982), The
Girl Who Leapt Through Time
 (1983), and Lonelyheart (1985).
His alter ego at the time was Toshinori Ōmi, a lunar, ethereal actor, always
confronted with the mystery of young girls and sometimes equipped with a Super
8 camera. In Exchange Students, a perfect gender swap comedy, he
plays a middle-school boy who, for no reason at all, swaps bodies with his
female classmate. From this now well-worn premise, Obayashi draws an initiatory
tale about discovering otherness, for which Onomichi (with its vertiginous
stairways leading to temples, its secret alleyways, and its bridges spanning
the Mitsugi River) provides a magical setting. Obayashi takes this situation in
directions American teen movies would never have dared. Without taboo, the
heroes explore the other’s body as much as their own predestined social roles.
The film reaches a powerful moment of depression that anticipates the work of
Shinji Sōmai. On the run, Kazumi and Kazuo end up in an inn in the company of
drunken salarymen. They realize that even if the exchange is reversed, another
ordeal awaits them: finding their place among these adults who drown a
dreamless existence in alcohol.

Another disruption awaits Tomoko (singer Tomoyo Harada)
in The Girl Who Leapt Through Time, the first adaptation of
Yasutaka Tsutsui’s novel: reliving the same day endlessly. The time loop in
which Tomoko is trapped is that of adolescence itself, caught in the repetitive
return of classes, family meals, and walks with childhood friends. Once the
spell is broken, the memory of that day will evaporate and, with it, the
constraints and feelings one believed eternal. Of the time traveler she loves,
Tomoko, once grown up, will retain only a vague nostalgia linked to the scent
of lavender. Sensitive to Tomoyo Harada’s slightly sleepy performance, Obayashi
proceeds with great delicacy in this science-fiction tale. As if he wanted to
capture the fleeting nature of time, what first passes across the screen are
volatile substances: smoke escaping from a laboratory vial and a teacup, or
that slightly milky light that bathes reality. The same lightness is at work in
a heady pixilation sequence in which Tomoko slips into a parallel time where
she never existed, moving through the mourning caused by her absence. We find
again Obayashi’s characteristic figure of the cut-out silhouette of a young
girl hurled into a psychedelic cosmos, sometimes regaining substance in the
real world before falling back into multicolored spirals. Between live action
and animation, the adolescent never entirely belongs to our world. The
“springtime of life” that Obayashi paints in hypnotic colors is itself of a
fantastical nature.

Lonelyheart, the final installment of the trilogy,
more humorous in tone, shows Toshinori Ōmi as an ever-shy high-school boy
sharing a home with a ghostly young girl whose face is painted white. Even if
Obayashi does not reach the heights of the previous films, the town’s charm
still works its spell, as in the sequence where the boy runs through the
alleyways to watch the girl of his dreams take the ferry in the light of the
setting sun. In 1991, Obayashi returned to Onomichi for the beautiful Chizuko’s
Younger Sister
 in which the heroine cannot bring herself to part from
the ghost of her elder sister, a loving and venerated figure. Fantastic and
romantic adolescence is constructed here with meticulous care: from the
schoolgirls’ costumes recalling those of the 1930s, to the wooden, time-worn
interiors, to classical music concerts and ballets. Absolutely impermeable to
the modernity of 1990s Japan, Onomichi is definitively the ghost town of the
filmmaker’s youth, a territory where memories of love wander, where identities
blur, and where time turns back on itself. What also circulates there are
memories of cinematic images – those shot on 8mm during his childhood, thus the
omnipresence of recreations of that format throughout the trilogy. The ending
of Exchange Students is unforgettable, when Kazuo, from the
moving truck of his parents, films Kazumi in Super 8, whom he may never see
again, and the film ends on those fragile black-and-white images. The
adolescence Obayashi describes is always a little his own, and the camera is a
time machine, often one that repairs the past. Through these trembling figures
of young girls, their melodious, whispering voices, Obayashi was indeed the
filmmaker of “things that make one’s heart beat faster,” in the words of the
writer Sei Shōnagon.

The Heirs of the Master of Dreams

In the decades that followed, Obayashi moved away from his
favorite figures to make charming children’s films or family chronicles. Within
this vast filmography, much of which remains inaccessible, one can nevertheless
single out Sada (1998), a baroque and theatrical evocation of
the heroine of In the Realm of the Senses. Recovering the spirit of
the films and illustrations of the early Shōwa era, the filmmaker once again
explores a female mystery, always impenetrable, that of Abe Sada.

Did Obayashi have peers and heirs? In the 1980s,
while he was making his seishun classics, Shinji Somai began
his career. In the escapist films Sailor Suit and Machine Gun (1981)
and Typhoon Club (1985), the lives of ordinary adolescents are
thrown into disarray and become utterly alien to them. Inheriting a yakuza clan
at fifteen or trapped in their school by a storm, they enter a world of
violent, heightened desires. In the 1990s, Shunji Iwai picked up the torch of
the seishun film with the gentle, dreamlike fugues of Fireworks (1993)
and Hana and Alice (2004). More recently, in Sono Sion’s TAG (2016),
a teenage girl with multiple identities races through the corrupted Cool Japan
of Shinzo Abe. Alternately high school student or wife, she realizes she is
only a clone in a perverse video game, destined to satisfy the greedy impulses
of a male audience. Delving into the imagination of Japanese teenage girls to
craft a delirious fantasy film, Sono Sion proves himself one of the most worthy
heirs of the creator of House.

The most fervent tributes to Obayashi and 1980s seishun cinema,
however, come from the new wave of animated films. Mamoru Hosoda once again
adapts The Girl Who Leapt Through Time (2006), restoring the
provincial poetry of Obayashi’s film. Makoto Shinkai, with 5
Centimeters per Second
 (2007) and The Garden of Words (2013),
works within these coming-of-age love stories, but it is with Your Name that
he pays direct tribute to Obayashi, synthesizing Exchange Students’
gender-swapping with The Girl Who Leapt Through Time’s temporal
play.

At a time when the old master delivers a magnificent
testament, it is this cinema of the exaltation of feelings, rich in narrative
daring and refined formalism, that must be rescued from oblivion.

 

In Memory of the War

Interview with Nobuhiko Obayashi

Your parents were doctors. Did that influence your work?

Everyone in my family was a doctor. My father was a
respected practitioner, so I was naturally expected to follow in his footsteps.
It was his dream. But when he went off to war, he left me a camera and a
projector, which gave me the desire to make films. When he returned, he
encouraged me to follow my own path rather than his dream. Still, thinking
back, I’ve always wanted my films to be able to heal, like a bandage or a good
medicine. My father dreamed of a world without doctors; perhaps I dream of a world
where cinema would no longer be needed to make people happy…

This childlike practice of cinema explains the artisanal
quality of your work, close to Méliès or animation.

My childhood projector made the sound of an old locomotive,
“choo-choo,” and behind my images you can still hear that train sound,
“choo-choo.” Like me, Méliès only wanted to entertain his audience, and cinema
was still a scientific invention. I always try to invent something in my films
as well. There is also, in animation, a kind of animism with which I feel a
strong connection.

You began in the 1960s, in a very politicized Japanese
cinema. How did you see yourself at the time?

It was mostly the generation before me and the one after
that was rebelling. There were tragic deaths among students at that time. Shūji
Terayama and I were part of an apolitical movement. In a way, it was also a
form of activism. During the war, we had seen ideologies clash; ideologies that
ultimately proved false and only convenient for certain people. We no longer
wanted that conception of the world, or those grand ideas of justice. We
defended our opinions individually, without belonging to any movement.
Otherwise, as Akira Kurosawa said, one might as well become a politician.

You have a very particular universe that is already
visible in Emotion, with vampires and silent-film effects…

Yes, I love silent cinema. It’s the form of filmmaking that
gives me the greatest pleasure. These are classic films, yet at the same time
very experimental. In my filmography, Emotion is one of my
favorite films. The French New Wave inspired me because I saw those young
French filmmakers trying, after the war, to rebuild cinema and rediscover a
form of beauty. The eroticism of Roger Vadim, especially in his vampire
film Death by Pleasure, was a major influence. At the end of the
film, a rose dies, and that contains all the despair of the world. You can make
horror films that are very beautiful and also very frightening. The aesthetic
universe of vampires is magnificent, with these beautiful women in white
dresses. But the vampire’s only way of loving is by sucking blood. Some things
are superb but also terrifying. Take the atomic bomb: its inventors must have
thought that all this energy contained within would become a sort of flower when
it exploded. It is both beautiful and destructive.

Where does your interest in vampires come from?

From reading Bram Stoker’s Dracula and
watching Murnau’s Nosferatu. I was also inspired by the character
played by Isabelle Adjani in Herzog’s Nosferatu for the
heroine of Hanagatami. I like poetic vampires, but when they become
too frightening, like Christopher Lee in the Hammer films, they interest me
less. Dracula is someone who has power but is weak because, to survive, he must
suck the blood of the people. People in power (economists, politicians, even
directors) are a kind of vampire. As soon as you have power, you are someone’s
vampire. By recognizing this and working on ourselves, we can turn that vampire
into a good vampire. Strikes and activists remind those in power that they must
question themselves.

In Japanese cinema of the 1970s, your most famous
film, House, looks like nothing else.

I made House ten years after Emotion.
In the meantime, I worked a lot with Toho as an advertising director. I shot
commercials with Charles Bronson for whisky, or music videos for the singer
Momoe Yamaguchi. Every day I was filming on sets worthy of a Hollywood movie.
One day, a guy from Toho came to see me and said: “There’s this film in the
United States, Jaws, which is a huge success. We’d like to make a
horror film like that, but we can’t ask our usual directors to do it. Would you
be interested?” So when I got home, I went to see my eleven‑year‑old daughter,
who was taking a bath, and I asked her: “Would you have an idea for a horror
film?” She got out of the bathtub and started brushing her hair. Then she said
to me: “What would really scare me is if the person on the other side of the
mirror came to eat me.” Of course, sharks eating people is frightening, but
with that idea of the mirror she was talking about her own reflection and her
own identity.

You were commissioned to make a horror film in the spirit
of Jaws, and you proposed a mix of musical and cartoon!

Matsuo Karu, the producer, said to me: “I’ve never seen a
project like this, it makes no sense at all.” He didn’t understand anything.
But he added, “The films I produce don’t sell anyway, so we can give it a try…”

In the film, the aunt is a cat-woman, in the tradition of
classic Japanese fantasy, who steals the youth of teenage girls.

When I was a child, I had the intuition that war and
vampires were connected. I loved vampires, but I also knew they represented the
oppression of the powerful over the weak. In House, the aunt is a
woman who had been wounded by the war and wanted to make young girls understand
what that meant. She then transformed into a house and devoured them. I wanted
the youth of that time to be aware of what war could be.

From the 1980s onward, you became the filmmaker of youth
with films like School in the Crosshairs and The Girl
Who Leapt Through Time
. You worked with young idols like Hiroko Yakushimaru
and Tomoyo Harada.

I never considered my young actresses as models or idols,
but as human beings. They were very intelligent and curious girls, and since I
was an old child myself, it worked very well. Through my films, I have always
wanted to educate my audience, to help them grow. It was the same with my
actresses; I wanted it to benefit them. That’s why I believe you should never
film anything ugly.

While respecting them, you reveal something very intimate
about the lives of these young girls.

That sense of intimacy perhaps comes from the
direct-to-camera looks, which are very present in my cinema. At that moment,
they are looking at me. For them to do that, they have to trust me. This
results in films where the audience feels observed by these young girls. That’s
where you find the greatest intimacy in my cinema.

The other great filmmaker of adolescence, who emerged in
the 1980s, is Shinji Sōmai.

He was ten years younger than me, and I greatly admired his
work. He made that very beautiful film, Moving, about a little girl
witnessing her parents’ divorce. In the background, I produced his television
film, Gassan. He died too young, and I miss him very much.

War is ultimately the subject of all your cinema.

I have always sought in my films to depict war, to show the
shadow of war, its influence. I lived through it, and I turn it into cinema,
aiming toward the pursuit of happiness and dreams. I made House because
no one wanted to think about the war anymore. In contrast, with Hanagatami,
it returned to the center of the audience’s concerns. That is also very sad. I
was seven years old when I experienced the atomic bomb. I was born in
Hiroshima, and many people very close to me died because of radiation. Today,
those same radiations are trying to heal me from cancer. It’s so
contradictory, Hanagatami. That’s why I make films: to explore
these contradictions.


Le site de Jhon Hernandez ici

 

Trois films imaginaires de Rina Yoshioka

J’ai déjà parlé de
Rina Yoshioka, ici et ici.
Une de ces dernières peintures est un triptyque de films
imaginaires, ayant pour titres, de gauche à droite : Sukeban Gang, La
Plongeuse sauvage
(Yasei no Ama) et La Reine du quartier des plaisirs (Rakucho
no Jōō). La force d’incarnation des personnages et la sensualité des couleurs font
de ce triptyque une des plus belles œuvres de Rina.
Si les films sont imaginaires, ils appartiennent en revanche
à trois catégories du cinéma d’exploitation japonais.
Sukeban Gang, est un film de jeunes délinquantes comme il s’en
tournait début 70 avec Reiko Ike et Miki Sugimoto (Girl Boss Guerilla, et Sex
& Fury
de Norifumi Suzuki). Des gangs de lycéennes en uniformes se livraient
une guerre sans merci avant de s’allier contre un ennemi commun, généralement
le directeur sadique du lycée ou des yakuzas pervers. L’érotisme, le SM, et le
fétichisme des uniformes, n’empêchaient pas ses films d’être subversifs, et de
prôner une anarchie héritée des années rouges japonaises, rebelle à toute forme
d’autorité surtout lorsque celle-ci est incarnée par des figures machistes. La
sororité des héroïnes, la reprise des codes des yakuzas, comme le salut paume
ouverte où les loubardes déclinent leur identité, ont rendu cette série très
populaire chez les jeunes féministes rocks et les lesbiennes japonaises.
La Plongeuse sauvage rend hommage aux films de pêcheuses de
perles qui plongent dans le pacifique parfois seulement vêtues d’un pagne. En Occident on les connait surtout grâce aux splendides
photographies de Fosco Maraini. Les premiers films comme Revenge of the Pearl
Queen
de Toshio Shimura datent de 1954 et exploitent l’exotisme du Pacifique
sud (décor d’Anatahan de Josef von Sternberg) et des ballets aquatiques. Naturellement,
le genre deviendra une branche du cinéma pink dans les années 60, puis intégrera
le Roman Porno Nikkatsu dans les années 70 avec des films comme Clam-Diving Ama
(1979) de Shinichi Shiratori. On peut le rattacher aux films de gangs par l’unité
des costumes (mêmes réduits) des pêcheuses regroupées en « tribus ».
La Reine du quartier des plaisirs ne se rattache pas à un
genre particulier mais à un type de personnage et d’environnement très
populaires dans le cinéma japonais. Mizoguchi par exemple offrit leurs chefs-d’œuvre
aux figures de prostituées avec Les Femmes de la nuit (1948) où l’on croise par
ailleurs un gang de jeunes délinquantes et La Rue de la honte (1956). La femme peinte
par Rina, appuyée à une gouttière et observée par un soldat américain est
typique de l’ère Showa avec ses cheveux bouclés et son chemisier à fleurs.
Qu’elle soit une délinquante adolescente, une chasseuse de perles
ou une prostituée, aucune de ces héroïnes n’est soumise et chacune regarde le « spectateurs »
dans les yeux. Rebelles à la société du miracle économique, paysannes luttant
contre les éléments ou prostituées vendant leurs corps pour survivre dans l’après-guerre,
le film imaginaire de Rina Yoshioka raconte avant tout les combats des femmes
japonaises.

15 Days de Suzuki Shiroyasu, un journal filmé à la fin des années 70

Suzuki Shiroyasu (né en 1935) est un poète et cinéaste relativement inconnu en France (par moi en tout cas). Le festival de Rotterdam projetait cette année 15 Days, un journal filmé à la fin de l’année 1979 et sorti en 1980. Suzuki semble très lié avec Image Forum, la salle mythique d’art et essais de Shibuya, et avec une cinéaste du nom de Wada Shinko réalisatrice de Song of the Earth (je n’ai pas réussi à retrouver sa trace). L’écrivain se fixe comme contrainte de se filmer lui-même, à raison d’une bobine de 16mm (à peu près cinq minutes) quotidienne pendant quinze jours. Il déclare ne pas savoir où le mènera cette expérience mais est certain qu’il en ressortira quelque chose. Sa problématique est d’abord d’être le sujet de son propre film, l’œil de la caméra devenant celui des futurs spectateurs, qui ne sont alors que des fantômes. Lui-même se considère comme un yurei en devenir ; ce qui n’est pas encore le cas puisque Suzuki, âgé de 85 ans est toujours vivant. 

Lors des premières journées, on le voit dans une posture étrange, tournant le dos à la caméra et ne se retournant que pour vérifier le minutage, comme s’il était lui-même angoissé par le dispositif qu’il avait mis en place. Une grande partie de ses monologues concerne sa production d’articles pour divers périodiques, dont le magazine féminin New Woman :  globalement, à part ses quelques sorties mondaines où il rencontre ses pairs, et le visionnage assidu de la série Les Incorruptibles, il écrit du matin au soir et ne dort que quelques heures. « Ce n’est pas une vie », lâche-t-il un moment. Mais bien vite, vient s’ajouter une autre angoisse : un auteur du nom d’Horikawa, lors d’un vernissage lui reproche de ne pas être dans la vie et finalement de n’être qu’un écrivain de chambre. « Lorsqu’il a bu, Horikawa peut se montrer acerbe et méchant » confie Suzuki. Le dispositif filmique, très claustrophobe, lui semble alors le révélateur de la réflexion de son collègue. La première faille dans le dispositif est un problème d’enregistrement du son de la caméra, qui l’oblige pendant quelques jours à utiliser à magnétophone. 
Peu à peu, Suzuki va installer sa caméra dans différents endroits de son appartement, insérer des plans d’objets, filmer des expositions de photos, faire le portait de son épouse Mari, et pointer sa caméra sur un miroir. 

L’écrivain se montre aussi de plus en plus à l’aise face à la caméra, abandonnant sa posture complexée. Ce qui apparaît au fil des quinze jours de tournage est le plaisir de l’expérimentation cinématographique. 
Les plans finaux de son quartier en hiver démontreraient alors qu’il a réussi à dépasser la critique d’Horikawa, accordant son travail artistique au monde extérieur. 15 Days, grâce à la personnalité drôle et volubile de son auteur, est à la fois un témoignage sur la vie littéraire de la fin des années 70 et l’autoportrait sincère d’un écrivain.

On peut lire un exemple de la poésie de  Suzuki Shiroyasu sur ce blog ici

Koji Wakamatsu et Masao Adachi, jusqu’à la victoire, toujours

« Moi j’étais plutôt dans la résistance et Wakamatsu dans la vengeance. »
Masao Adachi

Sex Game de Masao Adachi (1968)
J’ai rencontré une dernière fois Koji Wakamatsu lorsqu’il est venu à Paris faire la promotion du Soldat Dieu en 2010. C’était l’occasion pour Les Cahiers du cinéma de revenir sur le cinéma politique japonais des années 60 et 70, et de tracer en lien entre ses films pink et ses dernières œuvres qui le replaçait à la place qui avait toujours été la sienne : un des plus grands cinéastes japonais. Je profitais d’un voyage à Tokyo, en août 2010, pour rencontrer son complice Masao Adachi, de retour derrière la caméra après des années de prison. En l’attendant dans ce café de Shinjuku, j’étais bien sûr très intimidé. Je pensais au morceau de cinéma et d’histoire qu’Adachi représentait, aux conflits qu’il avait traversé et tout simplement à son courage. De façon cocasse, il sortait du dentiste car il s’était cassé une dent en jouant avec sa petite-fille. Un révolutionnaire vit toujours dangereusement. Shoko Takahashi était l’interprète de l’entretien avec Koji Wakamatsu et la rencontre avec Masao Adachi a été rendue possible par Terutaro Osanaï. Le dossier des Cahiers du cinéma « Tokyo, années 60 », est paru dans le numéro 662, en décembre 2010.

Koji Wakamatsu :  » Pour moi, les films pink étaient des armes »


La nouvelle d’Edogawa Ranpo La Chenille a été interdite
pendant la seconde guerre mondiale car trop antimilitariste.
Le
roman se passe à l’époque de la guerre nippo-russe. Et, en effet il a été
interdit pendant la seconde guerre mondiale. Mais j’étais trop jeune à cette
époque pour m’en souvenir.
Vous semblez avoir délibérément gommé tout
l’aspect fantastique du récit.
J’ai
écrit toute l’histoire du film moi-même et, excepté le personnage du soldat
amputé, je n’ai utilisé aucun élément du livre. On trouve également un
personnage très proche dans Johnny Got
his Gun de
Dalton Trumbo.
Au début du film le soleil rouge du drapeau
japonais se superpose à la pupille d’une chinoise violée et assassinée. C’est
une image très forte
.
A
l’époque, le drapeau était le symbole de l’oppression japonaise. Cette femme a
vu l’invasion de ses propres yeux et cette image est restée gravée dans son
cerveau.
A la différence du héros de Johnny Got his Gun, le soldat japonais
était un bourreau domestique avant même son retour du front.
C’était
un homme japonais typique de son époque. Je ne peux pas dire que tous les
hommes japonais étaient comme lui mais à mon avis 90% étaient un peu comme lui.
 

La domination politique et sexuelle est
l’un de vos thèmes favoris.
Oui
la relation dominant/dominé revient souvent dans ma filmographie. Je ne sais
pas pourquoi. Lorsqu’il perd sa virilité il se voit à la place de la femme
qu’il a violée. Les rôles sont inversés. Un peu comme dans Quand l’embryon part braconner. Le soldat réalise l’horreur de tous
les viols qu’il a commis. Il comprend enfin le sentiment des femmes qu’il a
violées.
Votre actrice joue avec un partenaire qui
ne peut ni bouger ni parlé, comment avez-vous travaillé avec elle ?
Je ne
lui donnais pas vraiment d’explication. De plus nous tournions sans répéter. Mon
équipe m’a aidé à créer le meilleur environnement autour d’elle. Avant de la
connaître, j’étais sûr qu’elle accepterait de jouer sans aucun maquillage.
Grâce à elle, le film a une vraie présence.
Vos trois derniers films remontent le cours
de l’histoire du Japon. Il y a Le paysage
d’un garçon de 17 ans
qui traite de la jeunesse actuelle, United Red Army sur les années 60 et 70
et Le Soldat Dieu qui sur la seconde
guerre mondiale.
En
fait, je voulais faire une trilogie des films sur les garçons de 16 à 17 ans.
Dans le premier film, le personnage a 17 ans et dans United Red Army, il y a un garçon de 16 ans. C’est tiré d’un fait
divers : un garçon, dans le département de Okayama a tué sa mère et s’est enfui
vers le nord en vélo. Il a roulé presque 100 km par jours et a été arrêté dans
le département d’Akita. En lisant ce fait divers j’ai été stupéfait par son
acte : comment peut-on tuer sa mère ? Et j’ai commencé à faire des recherches.
Cette affaire a été très analysée à la télévision par des journalistes. J’étais
complètement en désaccord avec toutes leurs interprétations. Ce garçon était
complètement brimé, il fallait qu’il se comporte bien, qu’il soit poli, etc. Il
a eu tellement de contraintes pendant son enfance qu’il a fini par exploser.
Évidemment, le garçon a été obligé de signer un rapport rédigé par la police
mais il n’avait pas de raison particulière de tuer sa mère. Il était juste
arrivé au bout de ce qu’il pouvait supporter.
Le film est un très beau et énigmatique
road-movie.
Le
garçon ne peut rouler que vers le nord car il a les montagnes d’un côté et la
mer de l’autre. Je voulais que le garçon ait des conversations avec les
paysages. Et dans ces paysages j’ai inséré le passé du pays avec le vétéran de
la seconde guerre mondiale et la vielle dame coréenne « femme de
réconfort » des soldats japonais.
 

C’est comme si le garçon retrouvait la
mémoire du pays.
Dans
une gare il rencontre un vieil homme qui lui parle de sa vision de l’empereur
et de la mobilisation des soldats pendant la guerre. Plus tard, il est hébergé
par cette vieille dame coréenne qui lui raconte sa jeunesse et pourquoi elle
n’a pas pu avoir d’enfants parce qu’on la prostituait aux soldats japonais.
La jeunesse vous semble-t-elle amnésique
sur l’histoire du pays.
Ce
n’est pas seulement le problème des jeunes c’est aussi celui des adultes qui
n’essayaient pas d’enseigner l’histoire.
Dans United
Red Army
vous relatez des événements très proches de vous.
J’étais
tellement très en colère quand j’ai vu le film de Masato Harada, The Choice of Hercules que je voulais
absolument filmer ce qui s’est vraiment passé dans le chalet d’Asama. Je
voulais le léguer aux générations futures. Par exemple, j’ai réellement connu
la fille qui s’appelle Toyama, qui est victime d’une purge et que l’on oblige à
frapper son propre visage. Elle m’a beaucoup aidé pour le documentaire que j’ai
filmé en Palestine.
Les jeunes acteurs se sentaient-il eux-aussi
chargés d’un devoir historique ?
Je
n’ai pas demandé aux jeunes acteurs d’étudier quoique ce soit. Ils ont
eux-mêmes compris qu’il fallait étudier et faire un effort pour capturer
l’esprit des jeunes de l’époque.
A la même époque, Masao Adachi tournait Prisoner/Terrorist, l’histoire de
l’Armée rouge japonaise au Liban.
J’y
ai participé comme figurant mais j’avoue que je n’ai pas compris grand-chose au
film. C’est sans doute trop intellectuel pour moi. Lorsqu’Adachi est sorti de
prison, il n’était plus du tout considéré comme un révolutionnaire et un
cinéaste. Il avait très peur qu’on ne voit en lui qu’un criminel. C’est pour ça
qu’il a décidé de tourner l’histoire de Kozo Okamoto. Mais je crois tout de
même qu’il aurait dû rendre son film plus compréhensible pour qu’il soit vu par
un plus grand nombre de personnes.
Perfect
Education 6
, Le paysage d’un garçon de 17 ans
et United Red Army semblent tournés
dans la même région montagneuse.
Oui,
j’ai tourné les deux premiers presque en même temps, mais pas United Red Army.
Dans les années 60 vous filmiez beaucoup
l’océan, maintenant il semble que vous filmez davantage des paysages neigeux.
Je
suis originaire d’une région où il y avait beaucoup de neige mais aussi la mer.
Je crois que ces deux paysages m’ont influencé.
Le
paysage d’un garçon de 17 ans
est très libre dans sa narration, on a l’impression que
le film se construit en même temps au gré de la route du personnage.
En
effet, nous sommes montés dans une petite voiture avec une caméra et nous avons
suivi le garçon qui faisait du vélo. Il parait que quand j’étais petit je
discutais avec les poissons dans la rivière. Mes voisins pensaient que j’étais
un peu fou. Depuis je crois que j’ai cette manie de parler avec les paysages.
C’était vraiment le concept initial du film : des conversations avec les
paysages, les montagnes, les brumes, la mer, les couchers de soleil… Quand
j’ai parlé de ce projet, tout le monde m’a dit que ce serait incompréhensible.
J’ai écouté leur conseil et ajouté les personnages du vétéran et de la femme
coréenne.

La femme qui prête son ventre (Haragashi onna) de Koji Wakamatsu (1968)


Vous êtes le plus connu des cinéastes pink,
vos films sont-ils représentatifs du genre ?
Pour
moi les films pink étaient des armes. Ils m’ont permis de faire les films que
je voulais faire. Avant, il n’y avait pour les jeunes que les films de la
Nikkatsu avec des stars qui draguaient des filles sur des bateaux à voile. Avec
mes films ils ont sans doute trouvé quelque chose qu’ils recherchaient. Ce sont
ces étudiants et en particulier ceux qui participaient aux mouvements étudiants
qui m’ont éduqué.
Vos films ont-il permis à d’autres cinéaste
de se « libérer » ? Oshima semble influencé par votre cinéma lorsqu’il
tourne sur un scénario d’Adachi, Journal
d’un voleur de Shinjuku
.
Je ne
sais pas si je l’ai vraiment je l’ai influencé mais en tout cas on a bu
beaucoup ensemble. Pour ce qui est du Journal
d’un voleur de Shinjuku
, mon assistant l’a aidé sur le tournage. Il lui a
montré comment voler dans les magasins. Il s’agissait de Michio Akiyama qui
interprète le jeune garçon de Va, va
vierge pour la seconde fois
.
Nagisa Oshima et Koji Wakamatsu

L’acteur de vos films des
années 60, est souvent Ken Yoshizawa. D’où venait-il ?

Ken
Yoshizawa était comédien dans la troupe de théâtre situationniste dirigée par
Juro Kara, qui joue le tueur des Les Anges violés. J’allais souvent le voir
jouer. Au départ il est un comédien de théâtre, c’est moi qui l’ai emmené dans
le monde du cinéma. Il joue d’ailleurs le rôle du père dans Le Soldat-dieu.
Après avoir longtemps arrêté de jouer, il recommence à travailler comme acteur.
Et Mimi Kozakura, l’actrice de Va, va deux fois vierge qui impressionne
tout le monde ?
Elle
n’a rien fait après ce film. Elle a complètement disparu. Ce n’était pas une
actrice, on l’a trouvée dans la rue à Shinjuku. Je crois que c’est le seul film
dans lequel elle a joué. Je crois que j’ai un don pour bien utiliser les non
professionnels. Je préfère d’ailleurs travailler avec eux.
Une légende veut que Takeshi Kitano
apparaisse aussi parmi les figurants.
A un
moment on voit des jeunes courir et Kitano serait parmi eux. Je ne le
connaissais pas à l’époque, il n’était qu’un des nombreux jeunes qui
vagabondaient à Shinjuku. En fait, la plupart des acteurs de mes films sont des
gens que j’ai rencontrés dans des bars et qui se sont assis par hasard à côté
de moi. Quand il me manquait des acteurs, je demandais à mes assistants d’aller
en chercher dans la rue. Je sollicitais aussi les comédiens de théâtre
underground.
Vos génériques comportent souvent des
images de manifestations. Qui les filmait ?
Je
les tournais moi-même en me disant qu’elles me servir un jour. Sinon, les
étudiants eux-mêmes allaient les filmer et me les donnaient.
Koji Wakamatsu et Masao Adachi (en haut) sur le tournage de Shinjuku Mad (1970)
La fin de L’extase des anges est un incroyable moment cinématographique et musical. 
J’ai travaillé avec Yosuke Yamashita qui est maintenant considéré
comme un très grand musicien de jazz. J’allais souvent l’écouter dans des
petites salles de concert et je voulais absolument faire des films avec lui.
Pour
l’extase des anges, j’ai demandé à Yosuke Yamashita et ses musiciens de se
battre avec les images. C’est quelque chose que je fais de temps en temps.
J’enlève complètement le son et je demande aux musiciens d’improviser devant
l’écran. Je leur demande de se bagarrer avec mes images.
Vous avez également tourné en 1979, Ejiki, un film sur le reggae avec Yûya
Uchida.
J’ai assisté au premier
concert de Bob Marley au Japon, dans une salle de Shibuya. Toutes les stars de
l’époque étaient là, des acteurs comme Yusaku Matsuda, des musiciens comme Joe
Yamanaka (qui jouera plus tard avec les Wailers). Ils étaient tous très excités
et ça m’a donné l’idée de faire un film sur le reggae. Comme le reggae n’était
pas très connu au Japon, Yûya Uchida, qui est également producteur de musique,
a pensé que le film pouvait en faire la promotion. C’est comme ça que nous
avons pu négocier et avoir gratuitement des morceaux devenus célèbres depuis.
Il y avait une vraie interaction entre les
cinéastes, les metteurs en scène de théâtre ou les peintres dans le quartier de
Shinjuku ?
J’aime
beaucoup Shinjuku parce qu’il n’y a pas de discrimination : il y a des Japonais,
des Chinois, des Coréens. Tout le monde est libre de s’habiller comme il veut.
Je rencontrai les cinéastes de la nouvelle vague mais aussi des gens comme
Tatsumi Hijikata, l’inventeur du Butô qui était un ami. Partout, il y avait des
artistes comme lui.
Retrouvez-vous le même climat maintenant à
Shinjuku ?
En
partie mais les jeunes ont changé. Autrefois, à Golden Gai, on parlait de
politique, de cinéma, de théâtre. Maintenant presque plus personne ne parle de
politique. On parle à peine de théâtre.


Masao Adachi : « la tragédie de la vie japonaise »

Votre intégrale aura lieu à la cinémathèque
dans le cadre du cinéma d’avant-garde. Pourquoi ne pas avoir choisi à l’époque
une forme narrative plus traditionnelle.
Mes
premiers courts métrages ont été réalisés quand j’avais à peu près 20 ans. A
cette époque, tous les films japonais étaient « narratifs », et
voulaient simplement raconter une histoire. J’ai voulu décrire les sentiments
d’une génération dont l’Histoire était en train de s’écrire. J’ai donc pensé
que la forme narrative ne s’appliquait pas à eux. Je voulais montrer les images
qui n’expliquaient rien et renoncer à des enchaînements narratifs trop simples.
Vos films décrivent une violence que les
films commerciaux dissimulaient.
La
violence était présente dans toutes les structures de la société. Je me
demandais comment des êtres humains qui n’étaient ni des héros ni des héroïnes
pouvaient survivre à cela. L’époque était vraiment coincée et tous les
problèmes communiquaient. Mes films sont à l’image de la société à cette
époque.
Comment avez-vous rencontré Koji Wakamatsu
?
A l’époque,
je ne pensais pas du tout intégrer une vraie structure de production. Je
travaillais dans un groupe underground et le cinéma commercial ne marchait déjà
plus très bien. Cependant il se tournait beaucoup de films pink. Un ami qui appartenait à notre groupe et qui travaillait déjà
dans le cinéma pink m’a conseillé
d’intégrer ce milieu pour apprendre à faire des films plus traditionnels. Je
suis donc devenu assistant-réalisateur.
Lorsque
j’ai rencontré Wakamatsu, nous avons parlé de la société qui était fermée.
Comment pouvait-on sortir de cette situation ? C’était à vrai dire notre seul
point commun.
Wakamatsu
était très actif. Moi j’étais plutôt dans la résistance et lui dans la
vengeance. C’est une différence qui est encore réelle entre nous. Wakamatsu est
toujours en guerre et il aime mettre en scène des criminels et des marginaux.
Mes scénarios attaquaient le pouvoir, et ça lui a plu tout de suite.
Comment était votre travail de scénariste
puisque les films de Wakamatsu étaient tournés en très peu de temps ?
En
général, j’écrivais beaucoup plus de dialogue que ce que l’on retrouve dans les
films. Wakamatsu coupait beaucoup, surtout les scènes qui étaient importantes
pour moi ! Je voulais décrire la façon dont la société était bloquée, mais
pour Wakamatsu, il était plus important de montrer l’action de ce déblocage et
les sentiments que cela impliquait. Pour lui, il fallait aller au plus direct.
 


La Guérilla des étudiantes (Jogakusei gerira) de Masao Adachi (1969

Comment décririez-vous le milieu artistique
et politique de Tokyo dans les années 60 ?
Politiquement j’étais plutôt neutre. Je
n’ai jamais appartenu aux mouvements étudiants mais l’époque était en elle-même
déjà très politisée.
Dans le quartier de Shinjuku, il y avait beaucoup de
gens, beaucoup de personnes sans travail, qui étaient tous des activistes. La
culture et la politique étaient mélangées. On faisait du cinéma dans cette
ambiance.
Par
exemple, je voyais souvent Terayama qui était dramaturge et metteur en scène de
théâtre et de cinéma, Hijikata le danseur de Butô. Je voyais Oshima presque
tous les soirs, on buvait ensemble. C’est comme ça que j’ai joué comme acteur
dans La Pendaison et écris le
scénario du Journal d’un voleur de
Shinjuku
. Les gens échangeaient de façons très panoramiques et énergiques.
On se liait très facilement avec des photographes, des musiciens ou des
peintres comme Tadanori Yokoo.
C’était une des différences avec la génération précédente comme Yohida ou
Shinoda qui se souciaient surtout de leur propre esthétique. Oshima est un cas
à part, car bien qu’appartenant à la génération précédente, il a affronté
directement l’esprit de son époque.
La Pendaison (Koshikei) de Nagisa Oshima (1968)

Vous sentiez-vous plus libres que les
cinéastes de studios ?      
Des
cinéastes plus traditionnels comme Kurosawa affrontaient aussi leur époque,
mais c’étaient des gens comme Oshima, Wakamatsu ou Matsumoto qui le faisions de la façon la plus pointue. Nous pouvions travailler comme la nouvelle vague
française en faisant des films avec nos camarades. Les cinéastes français ou
quelqu’un comme Yasuzo Masumura, qui avait initié un nouveau cinéma à
l’intérieur des studios, étaient aussi nos camarades d’une certaine manière. De
1969 à 1971, les mêmes événements se produisaient un peu partout dans le monde,
dans chaque domaine. Oshima se trouvait par hasard à Paris pendant mai 68. Je
lui ai demandé pourquoi il n’avait pas filmé, il m’a répondu que ça appartenait
aux français de le faire. Pour Oshima c’est ce qui se passait au Japon, les
émeutes à Shinjuku, par exemple, qui importait. Mais en tout cas, à cette époque,
nous pensions partager les mêmes intérêts même si nous appartenions à des pays
ou à des disciplines différentes.
Mishima était-il un ennemi pour vous et
votre génération.
Nous
partagions la vision du monde mais pas les mêmes conclusions. Mishima avait ses
idées, sa philosophie et son esthétique, ce qui a déterminé sa fin tragique et
triste. Mais on peut dire que c’était la tragédie de la vie japonaise, c’est la
société qui était mauvaise. Malgré son groupe militaire, son coup d’état raté,
il n’était en aucun cas notre ennemi. Après son suicide, Oshima a filmé La Cérémonie qui y fait directement référence. Cela veut dire qu’ils suivaient
ensemble l’époque.
Dans
Gushing Prayer
la jeunesse semble filmée de l’intérieur, quelle était votre
relation avec ces jeunes très engagés.
J’attendais
beaucoup des générations suivantes. Dans les années 60, la société japonaise
était en train de changer et nous étions coincés. Mais après 68, les jeunes
générations ont vraiment essayé de s’en sortir. J’ai participé aux
manifestations et aux barricades. J’ai beaucoup parlé avec eux pour les
comprendre. Je voulais vraiment croire à ces jeunes générations.

Gushing Prayer de Masao Adachi (1971)


Gushing
Prayer
conserve certains éléments du cinéma pink comme les passages à la
couleur.
A
l’époque, il y avait un statut du cinéma pink,
des règles et un système. 90% des films étaient réalisés de cette façon. Les
miens n’en faisaient pas partie et ils n’avaient pas beaucoup de succès. C’est pour
ça que les gérants de salles étaient très critiques sur mes films. Pourtant,
mon but n’était pas forcément de changer les règles du cinéma pink. J’étais
conscient de faire un film pink mais à la fin mes films n’en faisaient pas
vraiment partie. Au fond, je crois que j’avais tout de même envie de dépasser
le simple cadre du cinéma pink.
A qui s’adressaient réellement vos
films ?
Shuji
Terayama a écrit un manifeste sur le cinéma pink en inventant le concept de
« chômeur sexuel ». Pour lui, le pinku eiga méritait d’exister pour les
gens qui n’arrivent pas à faire l’amour et avoir des petites amies. C’est pour
ça que Terayama voulait faire son propre film pink par ailleurs. J’insistais
sur le fait que mes films s’adressaient eux-aussi aux « chômeurs sexuels »,
comme les autres films pink. Mais, les films de Wakamatsu dont j’ai écrit le
scénario ne rentraient pas dans cette catégorie aux yeux des exploitants de
salles et parfois ils refusaient de les montrer. Donc avec Wakamatsu, nous
étions obligés de nous battre pour imposer nos films. On négociait directement
avec eux. Comme certains ont remporté un grand succès, nous avons fini par être
acceptés.
Où trouviez-vous vos actrices ?
Nous
n’avions pas d’argent, c’est pour ça que nous allions dans la rue chercher des
filles ordinaires. Lorsqu’on parle avec des filles et qu’on leur dit qu’il
s’agit d’un film pink, la plupart s’enfuient mais il y a des filles qui
restent. Même si elles ne sont pas très belles, ce sont elles qui vont jouer.
Mais fondamentalement, je m’en foutais qu’elles soient belles ou non. C’est une
des raisons pour laquelle les exploitants de salles râlaient : ils voulaient
des films avec des belles filles. Wakamatsu m’engueulait aussi. Mais moi je
voulais travailler avec des gens ordinaires qui apporteraient leur existence
dans le film. Dans la plupart des films pink, les actrices sont belles mais
elles n’ont aucune existence en dehors des scènes de sexe.


L’Extase
des anges
est très dur envers les mouvements de gauche.
Nous
voulions les mettre en image de façon très réaliste et nous confronter à la
jeunesse qui faisait partie des mouvements révolutionnaires. A cette époque, la
limite de ce mouvement était déjà présente; ils enchaînaient des actions
violentes pour faire survivre le mouvement, mais en même temps ça le
détruisait. Je pensais que telle était la réalité de ce mouvement, et qu’il
fallait le montrer. J’ai décrit ces gens comme des « blanquistes »,
d’après Auguste Blanqui : même si leur conviction était pure, ils la
détruisaient aussi par eux-mêmes. C’était ma vision des mouvements
révolutionnaires. 
A l’époque Wakamatsu ne croyait pas à la Nouvelle gauche. Il
a critiqué l’Armée Rouge Unifiés jusqu’au bout, jusqu’au drame du chalet
d’Asama. Avec L’Extase anges, pour la première fois il a quitté sa neutralité
et a pris parti pour les révolutionnaires. C’était un tournant dans sa carrière
et c’est devenu un tournant dans nos vies.
Avec
AKA Serial Killer
vous avez élaboré une théorie, la « Théorie du
paysage
 ».
Au
départ de ce projet il y avait un fait divers sur un garçon, qui n’avait pas 20
ans, et qui avait tué des gens avec un pistolet. J’ai fait des recherches sur
son enfance et sur les petits boulots qu’il avait faits au Japon. La société
japonaise moderne était en train de s’élaborer très rapidement. A la campagne,
toutes les villes étaient des copies des autres villes, toutes construites en
béton, tous les paysages se ressemblaient d’une région à l’autre. Dans ces
paysages, le garçon souffrait. C’était un garçon sérieux : il travaillait bien,
il n’a pas voulu devenir yakuza et vendre de la drogue… J’ai donc pensé que
ce garçon en était arrivé à commettre ces crimes pour résister à ces paysages
qui l’encerclaient et l’écrasaient. Pour faire ce film, j’ai essayé de vivre
dans le même espace-temps que lui et de montrer simplement ces paysages-là.
AKA Serial Killer (1971)



Tourner ce film a-t-il été une motivation
pour vous tourner Armée rouge : FPLP
Déclaration de guerre mondiale
?
Oui,
effectivement même si cette explication pourrait devenir trop symbolique. Ces
paysages que le garçon avait vu toute sa vie, et dans lesquels il était
emprisonné avaient été créés par le pouvoir et les structures économiques. Donc
il ne pouvait pas les accepter. Pour FPLP,
j’ai voulu faire la suite de ce projet dans le sens où le peuple qui habitait
dans ces régions n’avait rien, étaient discriminé. J’ai voulu montrer ce peuple
qui essayait de regagner leur monde et leur pays natal. Donc c’était bien la
même chose que AKA serial Killer : des gens qui essayaient de regagner
un paysage contrôlé par le pouvoir.
Alors que Wakamatsu tournait United Red Army, vous avez filmé
l’histoire de l’Armée roue en Palestine dans Prisoner-Terrorist ?
Je
voulais filmer comment j’avais ressenti intérieurement cette époque, en faisant
la guérilla en Palestine. Wakamatsu a quant à lui ressenti le besoin de faire
la synthèse de ce qu’il a vu et ressenti par rapport à la nouvelle gauche.
C’est vrai que les thèmes étaient similaires. Nous avons essayé de décrire
quelle volonté animait les jeunes à cette époque.

Quel sera votre prochain film ?
Le
thème ressemblera un peu à celui de tous mes autres films. Il s’agit d’un jeune
homme qui vit très mal dans la société japonaise. Il ne commet pas vraiment de
crime mais finalement la société le traite comme un grand criminel mais aussi
comme un héros. Il s’enfuit et se réfugie dans un hôtel, les gens dressent
alors des barricades pour le défendre de la police. Le modèle de cette histoire
est un événement très célèbre qui s’est passé il y a 40 ans, mais ce récit peut
être adapté à l’époque présente.
 
Prisoner / Terrorist de Masao Adachi (2007)

Furyo (panfleto)

« Les Japonais sont trop pressés de vivre et trop pressés de mourir… Sans éclaircir le secret de cette âme des Japonais, je me demande sans cesse si cela ne nous conduira pas de nouveau dans une voie qui mène à la guerre. Et s’il en était ainsi, faire un film et essayer d’y faire de modestes expériences cliniques serait peut-être trop tard. Mais, il n’y a rien d’autre à faire; je n’ai qu’à faire des films en rêvant au jour lointain où s’éteindra l’Etat. »
Nagisa Oshima à propos de La Cérémonie