Toshio Saeki par Shuji Terayama

L’homme qui construit son tombeau avec sa plume,
c’est Toshio Saeki.
Le vampire de la vieille école,
c’est Toshio Saeki
Le descendant de Hinomaruhatanosuke (* 1 ), faisant l’amour au cadavre de sa petite sœur en costume marin,
c’est Toshio Saeki.
Le bossu de l’hymne scolaire, compositeur du secret de la petite chambre (*2),
c’est Toshio Saeki.
Les Réflexions sur la vie humaine de Kiyoshi Miki (*3), silencieusement, se masturbant sans cesse derrière un autel bouddhique,
c’est Toshio Saeki.
L’âme possédée du jeune aviateur, membre du centre d’étude sur la sodomie, section des gouailleurs patriotes,
c’est Toshio Saeki.
Le chouchou à sa grand-mère, au bain, son sexe allant et venant entre des fausses dents,
c’est Toshio Saeki.
Le vendeur d’enfant montrant l’enfer en soulevant la couette de ses parents dans un théâtre de papier,
c’est Toshio Saeki.
L’enseignant en érection des représentants de commerce de manuels d’éducation civique baignant dans les pilules,
c’est Toshio Saeki.
Le jardinier aux pivoines se lavant le visage du sang des règles de sa défunte grand-mère,
c’est Toshio Saeki.
La berceuse pour le fils unique de Sentarô-le-branleur jouant du luth, son ombre derrière la porte coulissante,
c’est Toshio Saeki.
L’amant de sa mère, pendu avec les pans de son pagne, vêtu d’un kimono funèbre aux emblèmes de sa maison,
c’est Toshio Saeki.
Le sourd d’art lyrique qui compte les fleurs d’acacia rouge et or dans son cercueil,
c’est Toshio Saeki.
Le Don Juan (*5) pitoyable aux socques de chez Fukusuke, qui a jeté les estampes d’automne, d’été et d’hiver (*4),
c’est Toshio Saeki.

 TERAYAMAShûji (*6)


(*1) Héros d’une bande dessinée pour garçons, de Nakajima Kikuo, datant de 1937. Son nom qui donne son titre à la série, désigne le drapeau national.
(*2) Roman attribué à Nagai Kafû (1879-1959), publié en 1947 et interdit en 1948 à cause de son caractère licencieux. On peut le lire en français : Le Secrel de
la petite chambre. Récits érotiques traduits par Elisabeth Suetsugu et Jacques Lalioz, Ed. Philippe Picquier. 1994.
L’histoire de ce texte est détaillée en introduction.
(*3) Kiyoshi Miki (1897-1945) est un philosophe, auteur de Jmsei-mn nota (Réflexions sur la vie humaine), 1947.
(*4) Shunga littéralement dessin de printemps, désigne des dessins érotiques. Les estampes des autres saisons ne correspondent pas à une appellation générique.
(*5) Titre d’un roman de 1682 écrit par lhara Saikaku (1642-1693), poète et romancier. On peut le lire en français :
L’homme qui ne vécu! que pour aimer, lhara Saikaku, traduit par Nakajima-Siary Mieko et Siary Gérard, Ed. Philippe Picquier, 2001.
(*6) Terayama Shûji est un poète, écrivain, dramaturge, chroniqueur sportif, photographe, scénariste et réalisateur japonais, né le 10 décembre 1935 à Hirosaki
et mort le 4 mai 1983 à TOkyO.
Texte traduit par Béatrice Maréchal.

Hans Buruma, le Hollandais qui disparut à l’intérieur d’une pièce de Shuji Terayama


Shuji Terayama
raconte.
Après
une représentation, je suis allé dans le hall du théâtre où m’attendait une
Hollandaise entre deux âges. Elle me demanda poliment : « Qu’est-il
advenu d’Hans Buruma, mon mari ? » Je lui ai répondu : « Qui est
Hans. » « Hans Buruma, mon mari ! » répondit-elle. Elle
m’expliqua qu’Hans Buruma était en charge de la distribution du courrier à la
poste centrale d’Amsterdam. Trois ans auparavant, il était allé voir Hérétiques (Jashumon).  Ma troupe
avait été invitée à jouer cette pièce au Mickery Theater. Juste après
le début de la représentation, deux hommes masqués de noir ont bondit dans le
public, ont attrapé son mari et l’ont tiré sur scène. Une fois sur scène, Hans
a été costumé et, avant qu’il ne s’en rende compte, est devenu un des
personnages de Hérétiques.
Au moins deux fois au cours de la pièce, elle a vu son mari rejoindre les
autres acteurs qui tiraient des cordes. Il avait l’air de prendre beaucoup de
plaisir. Mais quand la pièce a été finie, Hans n’est jamais retourné à son
siège dans le public. Sa femme a attendu deux heures mais quand elle est allée
dans les loges, tous les membres de la troupe avaient déjà rejoint l’hôtel.
Cette nuit, Hans n’est pas rentré chez lui. Deux nuits plus tard, il n’était
toujours pas revenu. Ensuite, la compagnie a quitté la Hollande pour
l’Allemagne de l’ouest. Elle a pensé qu’il avait rejoint la troupe qui l’avait
engagé pour ses talents d’acteur. Elle a pensé « mon mari fait partie de
la pièce. » Maintenant, alors que trois ans avaient passés, elle me
suppliait : «  S’il vous plait, rendez-moi mon mari. » j’ai dû
lui avouer que je n’avais jamais entendu parler de cette histoire. NI moi ni
personne dans la troupe ne connaissions un Hollandais d’âge mûr nommé Hans
Buruma. Il n’y avait aucune preuve indiquant qu’une telle personne avait été
avec nous les trois dernières années. Quand je lui ai dit que je ne le
connaissais pas, elle était au bord des larmes. « Alors où peut bien être
Hans ? » a-t-elle demandé. Il y a trois ans, un Hollandais d’âge mûr,
travaillant à la poste centrale, s’était évaporé à l’intérieur de notre pièce.
Dans ce cas précis, nous ne pouvons plus distinguer où s’arrête la pièce et où
la réalité commence.
Les
phrases « Hans a disparu à l’intérieur de la pièce » et « Hans a
disparu pendant la pièce » sont virtuellement synonymes.


Extrait de The
Labyrinth and the Dead Sea : My Theatre (1976) de Shuji Terayama, d’après
la traduction de Carol Fisher Sorgenfrei in Unspeakable Acts – The Avant-Garde
Theatre of Terayama and Postwar Japan (University of Hawai’i Press, 2005)

Cache-cache pastoral de Shuji Terayama







Textes et interview tirés du dossier de presse original (1974).






Synopsis


Un garçon de quinze ans vit seul avec sa mère dans une vieille maison au pied du Mont de l’Effroi. Il étouffe. Il a envie de prendre le train, de s’en aller au loin, d’abandonner sa mère.
Quelquefois, il va bavarder avec son père défunt qui lui parle par la bouche d’une prêtresse du Mont de l’Effroi. Un jour, se mêlant aux gens d’un cirque installé dans le village, il fait la connaissance de la Femme-ballon. Il a de plus en plus envie de partir…
Le garçon porte une admiration inavouée à la jeune mariée de la maison voisine. Quand elle lui propose de s’enfuir avec elle. Au comble de la joie, il est prêt à faire n’importe quoi pour l’accompagner.


Là s’arrête le premier récit « autobiographique » du cinéaste.
En rentrant chez lui, l’auteur se trouve en présence de lui-même encore enfant, qui lui reproche d’avoir faussé, embelli son passé.
Il entreprend alors un voyage à travers son enfance afin de la modifier. Après sa rencontre avec l’enfant qu’il était, il songe à tuer sa mère, mais en se débarrassant de l’existence maternelle, pourra-t-il se libérer vraiment de son existence écoulée ?







Propos du réalisateur




Mon enfance. Les grandes parties de cache-cache… C’était à. moi de chercher les autres, et personne ne répondait plus a mes appels.
A la tombée du jour, les musiciens du cirque voisin, qui répétaient pour la représentation du lendemain, étaient partis se coucher. Et moi, le long d’un chemin désert, au fond de cette campagne où je suis né, je cherchais toujours mes petits camarades. Mais où est-ce qu’ils ont bien pu passer?
Une lumière filtrant aux fenêtres d’une maison. Du dehors, j’observe celui qui, dans la salle commune, sert à manger aux siens. Je reconnais, dans ce vénérable chef de famille, un des enfants partis se cacher au début du jeu. Tous les autres avaient également pris de l’âge. Ils avaient échappé à mes recherches. Ils me reléguaient dans mon enfance.
Si nous voulons nous libérer, liquider en nous toute l’histoire de l’humanité, et, autour de nous, celle de la société, il nous faut d’abord évacuer nos propres souvenirs. Mais alors, notre mémoire commence avec nous une partie de cache-cache et ne peut guère se livrer intégralement.


Dans ce film, où le personnage central entreprend une sorte de révision de son passé, je me suis proposé de retrouver avec lui son identité. Et par là notre identité a tous.


Shuji TERAYAMA







Interview de Shuji TERAYAMA


Enfant, vous avez été recueilli par un parent, propriétaire d’un cinéma, et vous avez découvert ainsi la magie de ce moyen d’expression. Quels sont les films qui vous ont alors, le plus marqué ?
Mon premier contact avec le cinéma, à cette époque, fut limité au son : c’est derrière l’écran que j’avais « ma petite place », ce qui, fait que j’étais privé de l’image – et ce qui explique peut-être l’importance que j’accorde à la bande-son, notamment dans « Jetons les livres… » 
De même, ma première œuvre d’auteur fut un drame radiophonique. Je vais ajouter, sans aucune modestie, qu’on me considérait comme « un génie de la radio » et que j’obtins plusieurs prix radiophoniques internationaux. Le premier vrai film, complet, qui m’impressionna fortement fut « Les Enfants du Paradis », et plus particulièrement la scène où Marcel Herrand tire un rideau et montre une scène d’amour, devenant l’auteur de cette même scène, qui semble être son œuvre…


Qu’est-ce qui vous a conduit, plus tard, à devenir critique de boxe ?
La boxe est une pièce de théâtre jouée silencieusement par deux hommes… C’est « En attendant Godot » – sans paroles… De plus, c’est très érotique. Dans mon enfance, j’ai pratiqué la boxe. Ne pouvant continuer, je suis devenu critique. La boxe montre que la force physique a tendance à perdre de son importance dans le monde culturel contemporain – Est-ce un tort – Est-ce un manque ? 





Comment est né « DEN’EN NI SHISU », le recueil de poèmes devenu plus tard « Cache-cache Pastoral » et pourquoi avez-vous voulu, plus tard encore, en faire un film ?
J’ai commencé à composer des poèmes alors que j’étais adolescent. A l’âge de 26 ans, j’ai décidé de renoncer à la poésie mais, avant d’arrêter, j’ai voulu écrire sur mon enfance et m’en tenir là. C’est ce qui est devenu « Cache-cache Pastoral »; le recueil de poèmes.
Il faut vous souvenir qu’après la guerre tout était ruine tout était à refaire « par les enfants » et qu’aussi, à partir du chaos, tout était admis. Moi, je voulais m’imposer une forme ; j’ai choisi le poème pour la rigueur du rythme… Par contre, après 1960 le Japon est devenu un pays asservi, encombré d’obligations et, quand le monde n’a plus de liberté, il faut, plus que jamais, trouver une forme d’expression libre…
Pourquoi, ensuite, un film ? Parce que je considérais que le recueil de poèmes ne traduisant plus ma vraie (?) enfance, était fabriqué. J’ai voulu décomposer ma mémoire, pour me libérer de mon enfance. Je ne pense pas que j’y ai réussi, puisque le cinéma, aussi impose ses règles. Je n’ai peut-être pas encore complètement « traduit » mon enfance, mais j’ai réussi à la « dire » différemment… Je voulais passer de l’intérieur à l’extérieur – pour rentrer ensuite dans l’intérieur. Le poème est, trop souvent, un monologue. Mais le cinéma risque de l’être aussi…
Il y a, bien sûr, de l’onirisme dans le film. Du surréalisme, je ne sais pas. Mais il est marqué par Lautréamont et « les Chants de Maldoror ». De même, je suis influencé par Marcel Duchamp et le compositeur John Cage… Notre œil ne voit que la surface. Parfois, avec un couteau, je suis tenté de m’ouvrir l’œil pour voir l’autre monde qu’on ne peut pas voir. J’aime aussi le Luis Buñuel de la période du ‘Chien Andalou ».


Qu’est-ce qui vous a poussé à fonder un théâtre-laboratoire et à devenir metteur en scène de théâtre ?
Je voulais utiliser la poésie « avec du corps ». Le théâtre c’est la poésie incarnée. J’ai donc, en 1965, fondé un théâtre-laboratoire, un théâtre qui mêle public et acteurs, qui descend dans la rue, qui va en province, qui s’attache à mélanger les éléments.


Quand vous avez abordé la mise en scène de cinéma vous aviez certainement des « maîtres » dans ce domaine. Lesquels ?
D’abord, dans mon enfance, il y a eu Luis Buñuel et « Le Chien Andalou ». Mais ce ne sont pas des cinéastes qui m’ont donné l’impulsion… je ne crois pas… Cependant, j’apprécie beaucoup et j’ai sans doute été frappé par Glauber Rocha et « Antonio Das Mortes », Fellini et « Huit et Demi », Antonioni et « L’Éclipse ».





Qu’est-ce qui vous frappe le plus dans la vie actuelle, rapport avec le cinéma ?
La vie actuelle est un mélange de réalité et de fictif. On ne voit pas toujours la frontière. On se trompe… Tout ce qu’on filme est fiction : on le sait. Dans la vie, on ne sait plus… Par exemple, au cinéma, si quelqu’un tire, il est considéré comme un héros. Si on fait ça Place Saint-Michel, on est un criminel… Au cinéma, on faisait semblant de faire l’amour ; maintenant, on fait l’amour. Peut-être qu’un jour, au cinéma, on tuera vraiment…Dans la vie réelle, on « fait du cinéma » souvent, on simule ou on est emporté…


Auriez-vous aimé vivre à une autre époque et sous une autre identité : lesquelles ?
J’aurais aimé naître au Moyen Age – et devenir Casanova.


Hors le Japon, dans quel pays aimeriez-vous vivre et travailler ? Pourquoi ?
N’importe où, à Paris, Borne, Londres ou New-York – à condition qu’il y ait des gens. Pas le désert !


Quels sont les grands hommes décédés que vous auriez aimé connaître ? Pourquoi ?
Si une nuit, je recevais chez moi, il y aurait Karl Marx, Jayne Mansfield, Lautréamont, Jack Dempsey, Léonard De Vinci, Billy the Kid et Benjamin Franklin…


Parmi nos contemporains, quels sont ceux que vous aimeriez rencontrer et pourquoi ?
Toutes les femmes qui s’intéressent à moi… Je plaisante… II y aurait Jorge Luis Borges – non, je ne suis pas sûr que j’aimerais le connaître, son œuvre me suffit.


Que croyez-vous être ? Que voudriez-vous être ?
Je crois être Shuji Terayama. Ma profession est Shuji Terayama. Ce que je voudrais être ? Shuji Terayama… Mais un être humain n’est pas un être figé : il est toujours en devenir. Et je veux appliquer la théorie du paradoxe: pour être humain aussi. Vous savez ? Pour attraper la tortue le lapin fait la moitié du chemin, la tortue aussi ; mais le lapin ne rattrape jamais la tortue…. L’être humain veut devenir quelqu’un, mais il fait son chemin, son désir se déforme, se déplace, donc, il n’y arrive jamais.







Avez-vous un axiome ?
« La vie n’est qu’adieux » : C’est un vieux proverbe chinois.


Si vous n’étiez pas auteur-réalisateur de films, de quelle manière aimeriez-vous participer au monde d’aujourd’hui ?
En étant un révolutionnaire – et pas un homme politique ! Les soi-disant révolutionnaires veulent fonder une nouvelle société et, trop souvent, ne deviennent que des hommes politiques. Les vrais entretiennent l’état de révolution. En un sens, Trotzky était un surréaliste.


Quels sont, selon vous, vos atouts et vos handicaps ?
Mes atouts ? Je n’ai pas de famille, je n’ai pas de santé, je n’ai pas d’argent. Mes handicaps ? Les mêmes choses.


Qu’est-ce qui l’emporte, chez vous, de l’instinct, de l’intelligence, ou de la sensibilité ?
Je pense que ces trois éléments forment un jus composé; ils ne peuvent être dissociés.


Quel est votre paysage idéal ?
La nuit, je suis obsédé par un paysage : j’ouvre une porte et je me trouve au sommet d’un rocher; devant moi, il y a la mer, vide… Ceci est un rêve. Mon vrai paysage idéal comporte une foule, celle d’un champ de courses, celle d’une fête. Je ne suis bien que là où il y a beaucoup de monde; là je peux être seul – en le choisissant, je peux me cacher, m’effacer.





Qu’est-ce qui vous rebute le plus chez les êtres et dans nos mœurs actuelles ?
Je n’aime pas les êtres qui se défendent contre les changements, l’évolution, qui figent leur vie et en font une nature morte. Dans nos mœurs, ce qui me rebute, c’est le « chez moi-isme », la tradition, la prudence, le conservatisme tel qu’il &e pratique au Japon où l’on se protège. Ainsi, le Parti Communiste japonais, ça n’est pas du communisme, c’est du conservatisme…


Où vous situez-vous aujourd’hui, par rapport à vos ambitions et vos rêves ?
J’ai – et je perds – des ambitions. Je me déplace…


De quoi vous réjouissez-vous ?
De me demander quelles nouvelles rencontres humaines m’attendent.


Quels sont vos projets cinématographiques ?
J’ai beaucoup d’idées. J’ai cinq projets de films, mais cherche encore le producteur… J’aime les faits-divers que publient les journaux, et j’y trouve souvent le thème de mes films. J’ai ainsi, en tête, plusieurs thèmes : la métamorphose, les murs qui tombent, révolution des enfants, un crime commis par un enfant, Jack l’Étrangleur, le rapport entre un enfant qui découvre une nouvelle comète et la disparition d’un Japonais moyen (peut-être devenu cette comète). J’ai aussi envie de réaliser un film en Europe.







Vos films sont chargés de symboles que l’on retrouve, de « Jetons les livres»». » à « Cache-cache pastoral ». Il y a les rails les horloges, l’adolescent violé, la mère. Pouvez-vous nous en parler ?
Les rails sont, pour moi, une chose très triste : le bonheur pour les êtres, consiste à se rejoindre, or les rails ne se rejoignent jamais… Pour ce qui est des horloges, depuis mon enfance, j’étais conditionné par elles à travers la famille, la terre; aussi, je voulais condamner les horloges et avoir « mon heure à moi »… Quant à l’adolescent violé, il se peut qu’on puisse devenir adulte en violant mais, en ce qui me concerne, je ne pouvais qu’être violé. Mais dans le prochain film, peut-être, le garçon violera… Et la mère, la mère est comme la coquille de l’œuf ; pour que le poussin sorte, il faut la briser! Au Japon, le matriarcat est très puissant, le père a démissionné, il est souvent mort à la guerre. Bien sûr, ce n’est que ma conception, mais je crois que cela continue. Même dans la religion japonaise, il n’y a pas de dieu qui représente le père. En Occident, c’est l’élevage qui l’emporte, et c’est un principe paternel. Le Japon, lui, a été un pays d’agriculture, qui ressemble à la matrice maternelle. Parfois, au Japon, on appelle le corps maternel le « champ ». Et « Cache-cache Pastoral » évoque la terre, 1a culture, les saisons, le renouveau, la floraison, la Mère…




Propos du machino





« Ah! qu’il est doux de se faire gonfler… », qu’elle disait, la Femme-ballon.
Oui, mais quel mal on a eu ! Le plus difficile, c’est pas l’enveloppe gonflable du sur mesure, quoi. Non,c’est plutôt de confectionner la robe qu’elle a dû mettre par-dessus, a cause de la censure. II fallait
pas qu’elle craque pendant l’extase…


   
Ô blanche main dont l’index impérieux nous guide sur le chemin de la vie… Tu parles! Pour la déplacer pendant le tournage, on a dû s’y mettre à deux* Et on n’est pas faiblards !





2 m 50 de long sur 1 m 50 de large, une boîte d’allumettes qui contient aussi des filles. Amours, délices, flammes…


 Pour avoir un beau bébé, il faut compter, disons…neuf mois. En plus, il vaut mieux être ce qu’on appelle une femme. Tandis que le nôtre, de bébé, un qu’on jette après usage, il a été fait, vite fait, très vite fait par un homme, un vrai. Vous savez bien, le décorateur…


Ça paraît pas, mais rassembler une dizaine d’horloges vieux modèle, c’est pas du tout évident. Surtout dans un coin aussi paumé.Forcément, vous savez bien que le Japon est un pays tout ce qu’il y a de moderne, comme qui dirait industrialisé, que là-bas c’est l’horloge électronique, à transistor et tout, qui s’est répandue jusqu’au fin fond de la province. Non mais c’est vrai..







Poème





s’il est un quartier
pour le bois ou le riz
pour la foi ou la mort
hirondelle où est celui
des vieilles mères a vendre


au cache-cache
de la vie je suis resté
celui qui cherche
qui n’en finit pas de chercher
dans le village en fête


jetées en flammes
dans l’eau trouble d’un torrent
les amaryllis
feront de leur éclat rouge
l’offrande d’un sacrifice


pour ensevelir
le peigne rouge sang
de ma défunte mère
au Mont de l’effroi je vais
ou sans fin souffle le vent


dans la boîte à ouvrage
le temps a passé
sans qu’une aiguille
entre ma mère et moi ne pût
refermer la déchirure


promise à la vente
l’horloge soudain
se met à sonner
que sous mon bras j’emporte
à travers la plaine morne


lorsque pour mieux voir
je m’apprête à me couper
le coin des paupières
sur la lame du rasoir
se reflète l’horizon


se détachant
des cheveux d’une fillette
ces fleurs empruntées
aux couronnes mortuaires
ont aussi leur langage


jeune milan chante
et toi grillon funèbre
de Shimokita
puisse ma mère dormir
quand je l’abandonnerai


seul don qu’elle fit
à son ménage voici
l’autel familial
à ce point frotté qu’un oeil
de verre s’y peut mirer


des tablettes
funéraires de mon père
les traces de mes doigts
tristement se détacheront
pour s’envoler dans la nuit


afin d’acheter
un nouvel autel familial
ils sont partis
disparaissant à jamais
mon petit frère et l’oiseau


à demi fumée
cette cigarette pointée
vers le nord
où dans l’obscurité là-bas
s’efface mon pays natal


(traduction Alain Colas)




Avant-Garde Japonaise 1972

Au centre, devant sa poupée, Simon Yotsuya (costume clair, fumant), à sa droite Juro Kara et Shuji Terayama.
A sa gauche Tasumi Hijikata. A la droite de la poupée (avec des lunettes), Shibusawa Tatsuhiko (traducteur de Sade et Bataille, amateur de cabinets de curiosité, une des figures majeure de l’avant-garde japonaise. Lire ici).
A 4e rang à droite, en pull blanc et se grattant l’oreille, le dessinateur Kuniyoshi Kaneko.
Et la photo est l’oeuvre de Eiko Hosoe, rien moins !

Akaji Maro, J’irai comme un chameau fou

En novembre 2014, la compagnie butô le Dairakudakan (« le
grand vaisseau du chameau ») était venue présenter Symphonie M à la Maison de la culture du Japon à Paris. Dans ce
voyage sidérant au pays des morts, on croisait de séduisantes Ménades et des
hommes en noir aux gestes d’insectes, comme échappés d’un manga de Suehiro Maruo.
Maître de cet univers : le charismatique chorégraphe Akaji Maro tout à
tour diva en robe blanche et perruque étoilée, fillette folle ou vielle femme
obscène. A 71 ans, Maro se produit encore presque nu, le corps recouvert de
peinture blanche comme les maîtres Tatsumi Hijikata et Kazuo Ohno.  Si Maro est une star internationale de la
danse, pour les Japonais il est aussi une figure familière du cinéma et de la
télévision où son physique de pirate burlesque fait merveille. Second rôle
d’une multitude de films et de dramas, on peut le voir chez Sono Sion, Takeshi
Kitano, Naomi Kawase et même chez Tarantino dans Kill Bill Vol.1.  Si Maro est
une figure culte, c’est aussi comme acteur privilégié des mouvements
d’avant-garde des années 1960. Pendant sa tumultueuse jeunesse, Maro a croisé
le butô sombre et primitif du pionnier Tatsumi Hijikata, le kabuki situationniste
de Juro Kara et le cinéma révolutionnaire de Nagisa Oshima. Dans cette
résurgence du  monde flottant d’Edo, les artistes
étaient encore des figures scandaleuses et marginales, se donnant des allures
de monstres pour attaquer une société injuste. Encore aujourd’hui, c’est ce
souffle libertaire qui traverse les spectacles d’Akaji Maro.

Quel personnage
interprétez-vous dans Symphonie M ?
C’est moi-même. Je passe du bébé au vieillard, parce que le
corps contient une sorte de symphonie. Ce mélange d’anarchie et de mélancolie
peut être un peu déroutant pour le public mais je le laisse juger. C’est le
regard des autres qui forme ma présence sur scène. Le public me cuisine comme
il le veut.

Vous portez également
une robe.
La féminité fait partie de moi. Ça reflète l’admiration que
j’ai pour ma mère. C’était une femme qui adorait la littérature mais qui
n’avait pas d’aptitude sociale. Après la mort de mon père à la guerre, elle a
sombré dans la folie. Je n’en ai pas été témoin et donc j’essaye d’imaginer ce
qu’a pu être sa fin. Il me reste quelques photos d’elle et quand je me travestis,
j’ai l’impression de lui ressembler. J’ai l’angoisse de devenir fou comme elle
et j’essaye d’exorciser ce destin possible en le représentant sur scène.



Vous ressemblez parfois
à une poupée manipulée par d’inquiétants hommes en noir.
Ils ressemblent à des croque-morts, comme dans le film Departure sur les hommes qui maquillent
les cadavres. Ils peuvent aussi évoquer des serviteurs, mais en même temps, ce
sont eux qui me dominent. Je deviens alors une petite fille persécutée. Le
masochisme est au centre de la pièce et c’est d’ailleurs une des racines du butô.
Sans rien y pouvoir, le corps reçoit des choses extérieures comme la maladie,
le temps, l’air pur ou l’air pollué. On a beau ne pas vouloir subir les
radiations, on est bien obligé de respirer. Ce n’est pas en tordant la bouche
et en respirant de travers qu’on peut les éviter. On peut porter un masque mais
c’est un choix absurde puisque les radiations entrent de toute façon dans notre
organisme. En tous cas, notre corps contient une énorme symphonie chaotique et
mon butô consiste à l’extérioriser

Vos danseurs sont divisés
en deux par une corde rouge, l’effet est très graphique.
J’aime bien leur profil souligné par la corde rouge. On voit
une personne parce que la corde dessine une forme. Un peu comme dans certains tableaux
de Magritte où le contraste avec l’extérieur permet de distinguer la figure. Le
fard blanc qui couvre le corps des danseurs dessine aussi une forme, comme une
statue. On peut penser aux sculptures grecques, à celles de la Renaissance ou aux
personnages habillés et recouvert de plâtre de George Segal. Le maquillage
blanc immobilise le corps et arrête le temps.

Symphonie M s’inspire du livre des morts tibétain, c’est donc un
voyage initiatique.
Oui. Le livre des morts tibétain retrace le chemin vers
l’éveil. Il aide à sortir du karma de la réincarnation pour devenir vraiment le
vide, le rien et disparaître. C’est un peu comme un manuel divisé en 49 jours. Paradoxalement,
c’est une accumulation d’expériences que personne n’a pu raconter. Le livre
rassemble probablement les témoignages de moines qui, à force de jeûner et de
méditer, sont entrés dans une sorte d’état de mort. Lorsqu’on jeûne, au bout de
deux jours, on est la proie d’illusions : on se fait attaquer par de la
nourriture ou par des femmes séduisantes. On traverse des forets où volent des
boules lumineuses colorées et à la fin on se décompose dans la lumière blanche.
C’est comme ça qu’on atteint l’éveil. Mais moi, comme j’ai l’esprit espiègle,
même dans la lumière blanche, je résiste et je deviens une vieille folle
obsédée qui retire sa robe. Je ne cherche pas d’éveil religieux dans mon art.
Il faut se laisser attirer par les boules lumineuses colorées, pour devenir un
bon artiste. Se laisser séduire et recevoir des coups est enrichissant.



Comment entre-t-on au
Dairakudakan ?
Il n’y a pas de critère : je considère que tout le
monde possède un talent. C’est ma magie, ma sorcellerie. Depuis 40 ans, je ne
refuse personne et je ne courre jamais derrière ceux qui partent. Les danseurs qui
découvrent des notions ou des paroles qui se transforment en mouvement restent
dans la compagnie. Certains deviennent des saints, c’est à dire des cons, mais
les intelligents ont tendance à se détruire et à perdre le nord. Il n’arrive
plus à comprendre ce qu’ils font et je trouve ça très bien. Il faut se
débarrasser de la logique. Je leur demande de devenir un cheval mais c’est leur
propre cheval qu’ils doivent trouver. Je leur demande de danser une rivière. Certains
représentent des vagues et d’autres restent simplement assis et regardent la
rivière. Il suffit d’un an pour avoir un certain niveau. Après, ils doivent
développer une danse personnelle. Par exemple, cette expression classique du butô
où la bouche ouverte ressemble à une cave sombre, il faut 5 ans pour
l’acquérir.

Le butô est une danse
assez dérangeante, parfois cauchemardesque.
C’est l’écrivain Haniya Yutaka qui a inventé le terme Ankoku
Butô qui veut dire « la danse des ténèbres ». Tatsumi Hijikata a
ramené d’Akita, son pays natal, la gestuelle des paysans pauvres, affamés, courbés
comme des handicapés, ou mentalement arriérés. Hijikata a montré ça sur scène
avec ses costumes en tissus usés et rapiécés. La société japonaise avait alors
honte de cette paysannerie misérable et archaïque. Dans les années 1960, aimer
la laideur avait vraiment un sens. Hijikata était l’idole de personnalités
d’avant-garde comme Ishihara Shintaro, qui n’était pas encore un politicien de
droite, Mishima, ou Tatsuhiko Shibusawa, le traducteur de Sade et de Bataille.
Il incarnait pour eux l’artiste qui renversait les valeurs de la société. En
1959, il avait par exemple adapté Couleurs
interdites
de Mishima dont le sujet était l’homosexualité. L’époque était
pleine de tabous et de répression et Hijikata a jeté son corps là-dedans.

Quel a été votre
parcours dans le Tokyo des années 1960 ?
J’ai grandi dans la province de Nara et je suis monté à
Tokyo en 1961. A cause des mouvements de protestation contre le traité de
sécurité avec les USA, les universités étaient fermées et j’ai commencé à faire
du théâtre. En fait, je traînais surtout à Shinjuku qui était pour moi un
endroit sacré : l’université de la vie et de la société. Je passais le
plus clair de mon temps au café Fugatsudo où se retrouvaient les artistes mais
aussi les arnaqueurs, les traine-savates et les petits yakuzas. Le café coutait
70 yens et on pouvait rester toute la journée à écouter de la chanson
française. Je ne foutais rien : j’essayais de me faire payer des clopes ou
un café et le soir je dormais chez les uns et les autres. Un jour, j’ai été approché
par Juro Kara, le metteur en scène de théâtre d’avant-garde. Il portait un
costard, ce qui était bizarre parce qu’il était assez pauvre, et avait une très
belle voix un peu efféminée. J’ai intégré
sa troupe et au bout de 5 ans nous avons présenté nos spectacles sous un
chapiteau rouge, dans le jardin du temple Hanazono à Shinjuku. Kara était
devenu une figure très populaire. On avait monté une pièce sur un
révolutionnaire du XIXe siècle en parallèle avec les émeutes
étudiantes qui embrasaient le quartier. En 1969, Nagisa Oshima qui préparait Le Journal d’un voleur de Shinjuku a
décidé d’inclure la pièce dans le film avec dans le rôle principal Tadanori
Yokoo, le peintre pop.

Comment êtes-vous
passé du théâtre de Juro Kara au butô d’Hijikata ?
En fait, j’ai rencontré Hijikata en même temps que Kara. Je
pouvais dormir dans le studio d’Hijikata ce qui a réglé mes problèmes de
logement. En revanche j’étais obligé de tourner avec le Kimpun Show, sa troupe
de cabaret. Je ne savais pas danser mais il suffisait de s’huiler le corps en
doré et de bouger avec la musique. Je mimais la boxe, ce qui était la seule
chose que je savais faire. Pendant 3 ans, j’ai tourné dans tout le Japon. Ces
spectacles de cabaret, qui rapportaient des fortunes,  permettaient à Hijikata de financer ses pièces
d’avant-garde. A cette époque, il était fatigué des institutions
chorégraphiques et avec Kara on essayait de s’éloigner du théâtre moderne
japonais d’avant-guerre. Même si nos disciplines étaient différentes, Hijikata
nous stimulait énormément. Une fois par semaine, il organisait des soirées
arrosées, où se retrouvaient les intellectuels de l’époque. Je faisais alors le
service et servais à boire à Mishima. Celui-ci me tripotait en disant : « Tu
as un joli corps, dis donc. » Je ne savais rien de l’homosexualité,
j’étais très innocent. Comme je protestais, Hijikata me disait : « Allons
Maro, laisse Mishima te toucher un peu… »

Vous connaissiez
également le dramaturge Shuji Terayama.
Terayama était déjà une star à l’époque. Il était surtout
essayiste et poète. Un jour, il a commencé à faire du théâtre en créant sa
compagnie, le Tenjo Sajiki, et ça nous a beaucoup énervés. On se faisait la
guerre entre compagnies théâtrales mais on ignorait alors que Kara adorait
Terayama et lui envoyait même certaines pièces à corriger.

Vous en êtes même
venu aux mains avec lui ?
Terayama nous a fait une mauvaise blague. Après une représentation,
pour nous féliciter, il nous a envoyé des fleurs funéraires. Comme on jouait à
Shibuya où était aussi son théâtre, on a décidé de lui rendre visite. On a donc
débarqué à 20, très sales, avec nos costumes et maquillages de scène. Au
départ, on voulait juste le saluer de façon ironique mais ça a dégénéré en
bagarre de rue avec le Tenjo Sajiki. A un moment, je me suis retrouvé nez à nez
avec Terayama et j’étais prêt à lui mettre mon poing dans la figure. Mais il
est devenu comme un enfant et il m’a regardé avec des yeux tous mignons. Il faisait
lui-même de la boxe mais il était très malin et il a réussi à m’attendrir. On
s’est tous retrouvés au poste mais j’étais encore énervé parce que les autres
prisonniers étaient très excités d’avoir Terayama parmi eux et personne ne faisait
attention à nous. Après sa mort, j’ai joué souvent une de ses pièces, La Marie-Vison, avec son amie intime, la
célèbre Akihiro Miwa. Je joue l’autre Marie, celle du revers. Miwa m’a dit
qu’elle ne peut pas imaginer quelqu’un d’autre que moi dans le rôle.

Quand avez-vous monté
votre propre compagnie ?
Je me suis séparé de la troupe de Kara en 1971, lorsque j’ai
été engagé par Kô Nakahira pour jouer le rôle principal du peintre Kinzô dans Chimimoryo – une âme aux diables. Kara
jouait au cinéma dans des films indépendants comme Les Anges violés de Wakamatsu mais Nakahira était une star de la
Nikkatsu. C’étaient deux mondes différents et Kara a dû en concevoir un peu de
jalousie. Après le tournage, j’ai quitté la compagnie de Kara et j’ai traversé
une sorte de crise existentielle. Comme Rimbaud qui avait arrêté la poésie pour
devenir trafiquant, j’ai essayé de vendre du riz et de l’ivoire, mais ça n’a
pas marché. Tout le monde m’incitait à revenir au théâtre. Mais écrire des
textes et les apprendre, c’est chiant tout de même. C’est plus facile de faire
des grimaces à poil. J’ai donc monté une compagnie de danse butô. Quelques fans
m’attendaient et mes délires ont provoqué une sorte d’engouement. On se
couvrait le corps d’argile, on marchait comme des zombies, et le public était
bouche bée. Les critiques étaient enthousiastes, surtout les amateurs d’art qui
ont vu dans mes spectacles un nouveau mouvement. Je n’avais pas vraiment
intellectualisé ma danse mais il fallait que j’invente une méthode. J’ai alors
commencé à rester debout, sans rien dire, en laissant les spectateurs
interpréter mes expressions. Et ça dure depuis 40 ans.

Entretien réalisé par Stéphane du Mesnildot, à Paris, le 26
novembre 2013
Un grand merci à Aya Soejima de la Maison de la culture du
Japon à Paris pour son aide et sa traduction.
Texte Paru dans Chro n°7. Juin 2014.

Photo d’ouverture :  Araki.
Les autres photos : Junichi Matsuda


Etsuko Miura, le frisson des poupées


Les
poupées au Japon, c’est une toute une histoire puisque même une fête leur est
dédiée (le 3 mars, jour consacré aux petites filles). Les enfants raffolent des
coquettes Licca-chan, les jeunes filles collectionnent les Blythe aux yeux
démesurés et à grosse tête, quant aux otome (la version féminine des otakus),
elles vénèrent les BJD à l’allure d’adolescents éthérés. Si l’on se promène
dans Takeshitra Street à Harajujku, au milieu des gothic lolitas en frous-frous noirs et perruques
blondes, on croirait débarquer au pays des poupées vivantes. Rien d’étonnant
alors que l’on trouve au Japon les plus dignes héritiers d’Hans Bellmer. Le
pionnier du Doll Art est l’excentrique Yotsuya Simon, un
acteur de théâtre, travesti (on peut le voir dans Journal d’un voleur de Shinjuku d’Oshima), qui découvrant à la fin des
années 60 les poupées à articulation sphérique de Bellmer en inventa une
version japonaise. Ces adolescents vous fixant de leurs yeux bleus et
découvrant sous leur chair des mécanismes d’horlogeries donnent encore le
frisson. Le Doll Art s’empare de ces objets enfantins pour
en proposer des variations forcément déviantes, les agrandissant, les
maltraitants et souvent les dotant d’une sexualité trouble. Le mouvement a ses
revues comme Yaso (organe de la galerie Parabolica Bis qui organise
régulièrement des expos) ou encore Talking Heads, mook consacré aux arts transgressifs.
Certains objets ne manquent pas d’intriguer comme le recueil de photos Ecole d’Hizuki, remake du film Innocence de Lucile Hadzihalilovic interprété
par des poupées.
L’une
des artistes les plus en vue de ce mouvement est Etsuko Miura dont les œuvres,
très impressionnantes, possèdent une dimension autobiographique. En France, son
travail est connu grâce à la pochette de Point
de suture
 (2008) de Mylène
Farmer et sa poupée rousse à la bouche couturée. Depuis le début des années
2000, les galeries de Tokyo exposent ses poupées amaigries, accidentés, souvent
recouverts de bandages, où  fusionnant avec d’autres objets, comme ces
violons aux cordes de cheveux qui poussent sur leurs torses. Nous avons
rencontré Miura Etsuko à Roppongi, pendant le Tokyo International Film
Festival. Pour le film d’horreur Bilocation,
réalisé par Mari Asato (ancienne assistante de Kiyoshi Kurosawa), elle avait
conçu un couple de siamoises exténuées dont chacune semblait dévorer la
substance de l’autre. 
Au cours
de cet entretien Etsuko était accompagnée par la mangaka Miyako Cojima, auteur du recueil
macabre Histoire d’œil (Tonkam 2008) et organisatrice en 2012
de l’événement « Eyeball and Girls » à la Bunkamura gallery (Tokyo)
où exposait Etsuko.



On
vous connait en France grâce à la pochette de Point de suture (2008), l’album de Mylène Farmer.

Etsuko : Mylène Farmer a découvert mes poupées dans le
recueil The Doll Bride of Frankenstein
(2007) et m’a contactée. Je voulais faire une nouvelle poupée spécialement pour
l’occasion mais elle a insisté pour qu’on utilise celle du livre. J’ai donc
replanté des cheveux rouge-orangés comme les siens. Mylène est ensuite venue au
Japon et Atsushi Tani s’est chargé de faire les photos.

Comment êtes-vous
devenue une doll artist ?
Etsuko : J’ai
commencé par dessiner et puis, chez une amie, j’ai vu des poupées Barbie
transformées en créatures de Frankenstein. Ça m’a énormément plu et m’a donné
l’impulsion. Je suis ensuite entré au cours privé de Yoshida Ryō appelé Pygmalion.
On y apprenait tout : le visage, le corps. J’ai commencé à fabriquer des
poupées articulées et des poupées non articulées. J’ai suivi ce cours pendant
deux ans. Je n’y allais qu’une fois par semaine mais je pratiquais chez moi
tous les jours.

Vous avez étudié Hans
Bellmer ?
Etsuko : En
fait, quand j’ai commencé à travailler sur les poupées, je ne connaissais pas
du tout Bellmer. Maintenant, ça me plait tellement que j’essaie de ne pas trop
regarder ses œuvres… pour ne pas l’imiter.


Et vous vous intéressez
à Yotsuya Simon ?
Etsuko : Oui,
c’est vraiment impressionnant. Ses dernières statues avec des hommes barbus
sont très particulières. En fait, toutes ses poupées lui ressemblent. On me dit
aussi souvent que mes poupées me ressemblent. Pour ma part, je ne sais pas…
Miyako : C’est
assez dérangeant comme idée, non ? Un peu malsain ?
Etsuko : oui
c’est vrai mais quoi qu’on fasse, nos créations nous ressemblent. Il y a
quelque chose de génétique là-dedans.
Miyako : On se
voit tous les jours dans le miroir, c’est normal que ça finisse par nous
ressembler ! Je ne fabrique pas de poupées. Comme j’adore ça, j’ai voulu en
faire à un moment mais ça me fait trop peur.
Etsuko : Qu’est-ce
qui te fait peur ?
Miyako : Sans
doute le fait de me projeter trop intimement dans une création. Les poupées ont
deux faces, n’est-ce-pas. On peut fabriquer des poupées qui parlent de soi, ou
des poupées « fictionnelles ». Il y a deux sortes de créateurs de
poupées.
Etsuko : On
peut dire que c’est une sorte de thérapie. Un peu comme le genre littéraire
japonais que nous appelons « watakushi shōsetsu » où il s’agit de
parler de soi avec sincérité sans se masquer. Devant les poupées, on se demande
ce qu’est le moi ?


Vous jouiez à la
poupée quand vous étiez petite ?
Etsuko : Oui.
J’avais des Licca-chan, j’empruntais des Barbie à mes amies… Mais j’avais plus
de peluches que de poupées. Quand j’allais dormir, j’alignais dix peluches sur
mon lit… Même si j’en fabrique, je ne possède pas ce que les Japonais nomment
le ningyō ai, l’amour des poupées. En
fait, le visage ne m’intéresse pas vraiment, je préfère fabriquer le corps et
inventer des formes.


Selon Yotsuya Simon :
« La poupée ne représente que la poupée », c’est-à-dire qu’elle est en
être en soi et non l’imitation d’une enfant ou d’une jeune fille. Qu’en
pensez-vous ?
Etsuko : Ah
oui, et ce n’est pas non plus une amie. Construire des poupées est pour moi une
sorte de thérapie émotionnelle. Quand je ne peux pas en fabriquer, je me sens
assez mal.

C’est comme si vous expulsiez
quelque chose de vous-même
Etsuko : Inconsciemment,
mes poupées représentent des sentiments difficiles à supporter. Quand les
poupées sont réussies, mon cœur est apaisé. Quand je le trouve ratées, ça ne va
pas bien du tout…

Ça a un côté un peu
Cronenberg…
Etsuko : Ah,
oui. J’aime beaucoup ce réalisateur. En ce qui concerne mes influences, j’adore
Funakoshi Katsura qui est sculpteur sur bois. Je me suis même rendu jusque dans
la préfecture d’Aichi, à Nagoya, pour le rencontrer.
Miyako : Il y a
aussi Koitsuki Hime qui ne fait que des des poupées à articulations sphériques,
en porcelaine, d’environ 150 cm. Elle a une très grande technique. Elle,
Yotsuya Simon et Etsuko sont les plus importants doll artists du Japon.

Mais pourquoi au
Japon rencontre-t-on spécialement cet amour des poupées ?
Etsuko : C’est
effectivement très étrange. Entre les amateurs et les artistes, c’est un tout
petit monde. J’ai participé à une exposition en France et je ne savais pas
comment m’y prendre face à des gens qui n’étaient pas Japonais. Ils n’avaient
jamais vu ce genre de poupées. Beaucoup ne comprenaient pas du tout mon
travail.
Miyako : Si l’on cherche
les raisons, c’est sûrement parce qu’ailleurs les poupées sont souvent des
petites filles mignonnes et des jouets. Au Japon, ces poupées à articulations
sphériques ce situent entre l’art et le jouet. Les poupées d’Etsuko font partie
de cette nouvelle culture qui n’a pas encore tout à fait trouvé sa place. Les artistes
japonais en souffrent beaucoup. Ils ont beau créer avec ferveur, on ne sait pas
comment regarder leurs œuvres. Par exemple, ils ne sont pas encore intégrés
dans l’histoire de l’art à l’université.
    
Dans le film
d’épouvante Bilocation, vos poupées
jouent un rôle important. Les avez-vous crées spécialement pour le film ?
Etsuko : Oui.
Le producteur aime beaucoup mon travail qu’il a découvert lors de l’exposition « Eyeball
and Girls » montée par Miyako. J’ai d’abord lu le scénario qui était très
intéressant : les personnages voyaient apparaitre des mauvais doubles qui
essayaient de les remplacer. Comme les poupées sont dans une chambre rouge et
une chambre verte, je leur ai donné des yeux rouges et verts.

Ce sont des poupées
recouvertes de cuir.
Etsuko : Oui,
j’aime l’idée de de renaissance et de recyclage. C’est du cuir de vache.
Certaines de mes poupées sont assez grandes, entre 1m80 et 2m.

Comment
travaillez-vous le cuir ?
Etsuko : Je
l’achète chez un grossiste où je peux l’avoir à moitié prix. Celui d’Asakusa a
un choix incroyable. Ensuite, comme le cuir a en général environ 1 millimètre
d’épaisseur, je le pèle jusqu’à obtenir seulement 0,4 millimètre. Il faut qu’il
soit très fin. Je modèle la forme dans de la glaise noire et, avec de la colle,
j’étends le cuir dessus. C’est entre la peau et le vêtement… Cette poupée
d’adolescente est
également construite avec du cuir.



A cause des cheveux,
elle ressemble à la fiancée de Frankenstein.
Miyako : Elle a
été présentée au musée Bunkamura de Shibuya et donc beaucoup de gens sont venus
la voir. Et les réactions étaient très divisées : certains la trouvaient
effrayante, d’autres mignonne… Moi je la trouve très jolie. J’ai envie de
danser avec elle. Lorsque vous la voyez, à quoi pensez-vous ?

Peut-être que si on
vit avec elle, elle doit être très exigeante.
Miyako : Exigeante
? Comment ça ? Elle dirait peut-être « apporte-moi du thé ! », « achète moi des
trucs !
 » ou « dors avec moi ! » ? Moi je pense
qu’elle est très docile et gentille. Souvent ce sont les hommes qui les
trouvent effrayantes, les femmes disent qu’elles sont étrangement mignonnes…

Votre poupée qui se
dresse dans la pénombre avec ses lambeaux de cuir (Sans titre 2) est très
impressionnante. Elle est à la fois triste et majestueuse.
Etsuko : Oui,
peut-être parce qu’elle repose sur l’eau. C’était pour faire penser à Venise.
Et devant il y a du sable. Je voulais donner l’impression qu’elle « pousse »
dans l’eau, tristement.
Miyako : Elle
ressemble à ces moines bouddhistes qui deviennent des momies par leur propre
volonté, de leur vivant, à force de jeuner. C’est un rite nommé sokushinbutsu. Et peut-être que la
poupée montre ça : le fait de mourir de faim.
Etsuko : Oui
c’est ça. Quand je l’ai faite, je souffrais beaucoup. Je désirais qu’elle
ressemble à une statue bouddhique. Elle fait partie de mes poupées les plus
grandes, comme Tableau de famille, la poupée sur la table qui fait environ 2
mètres.

Elle est exposée verticalement
?

Etsuko : Oui.
C’est une table à manger que j’ai mise à la verticale. La table appartenait à
ma famille, là il y a la place de ma mère, puis celle de mon père, de ma sœur. En
fait, je n’ai pas beaucoup eu l’occasion de participer à des repas familiaux,
et la poupée couchée sur la table, c’est sans doute moi-même. Et je voudrais
qu’ils me mangent. Dans les funérailles japonaises, les corps sont incinérés et
il arrive que certaines personnes se cachent pour avaler un peu de cendres. En
avalant les os de la personne qui nous aimait et qu’on a aimée, on essaie
d’ancrer sa mémoire en nous.



Ce qui sort de son
ventre ressemble à des cristaux…
Etsuko : J’ai
imité un subuta (porc aigre-doux). C’est
un plat chinois que j’aime beaucoup et que ma mère cuisinait souvent.

Comment êtes-vous
parvenue à ce résultat ? Ce n’est pas simplement de la nourriture telle quelle.
Etsuko : J’ai
moulé des légumes. J’allais acheter des poivrons, par exemple, et j’en faisais
des moulages. C’est ça que j’ai mis dans le ventre de la poupée. C’est très
lourd, ça fait cinquante kilos.

C’est tout de même un
drôle de repas familial, les assiettes par exemple….
Etsuko : J’ai
enveloppé toutes les assiettes dans des bandages médicaux. J’ai voulu transmettre
le message suivant : « Mangeons tous ensemble en famille ». Mais évidemment c’est
devenu un peu effrayant. Pourtant mon idée de départ était plutôt aimable.

Peut-on voir un lien
avec la crucifixion, le christianisme ?
Etsuko : Pas
du tout.

Parce que la poupée
est vraiment dans la position du Christ. Le fait d’être mangé fait penser à
l’eucharistie.
Etsuko : Il
est vrai que les gens qui ont organisé mon exposition en France m’ont demandé
de ne pas commenter les questions qui iraient dans ce sens. Lire l’œuvre en
faisant référence au Christ peut amener à penser au cannibalisme. Il ne fallait
pas non plus parler de cette idée d’avaler les os de ses parents. Il est vrai
que c’est très dur à expliquer correctement. Pour une autre poupée, j’ai copié
les yeux de ma mère en les agrandissant d’après un portrait photographique. Et
j’ai mis aussi un peu de ses os à l’intérieur du corps.
Miyako : Les os
de ta mère ?
Etsuko : Oui.
Mélangés à la glaise, juste un peu.

Donc, d’une certaine
façon c’est presque un portrait de votre mère ?
Etsuko : Je
ne l’ai pas faite dans ce but, mais oui, finalement elle a fini par lui
ressembler.

Propos recueillis à Tokyo le 21 octobre 2013 par Stéphane du
Mesnildot
Traduction et interprète Marie-Noëlle Beauvieux

Remerciements à Miyako Cojima 
Paru dans Chronicart n°6

Avril 2014