Richard Brautigan, encore une histoire de fantôme à Tokyo


Natif de Tacoma dans l’état de Washington, Richard Brautigan habitait le Montana
mais son autre pays était le Japon.


Un Japon d’abord ennemi comme il le
raconte dans l’avant-propos de Journal japonais, avec cet oncle qui mourut des suites d’une blessure causées par un bombardement sur les côtes du
Pacifique et dont le fantôme hanta le jeune Brautigan. Le Japon, il y viendra
plus tard, par les haïkus de Bashô, par la peinture et le cinéma, avant de rencontrer
le Japon réel au milieu des années 70. Ce n’est pas étonnant non plus qu’entre
le Montana et le Japon, ce soit un mort qui guide Brautigan, et que les
histoires de fantômes, ces kaidan japonais, circulent entre les deux pays.
Pas seulement bien sûr : il y a les histoires de gueules de bois, dont je ne sais pas si elles constituent un
genre littéraire, mais qui sont aussi un pont entre le Montana et le Japon !


Tokyo-Montana-Express (1980) est le plus beau livre jamais écrit.

On ne peut pas oublier le boucher aux
mains froides, le loup-garou dissimulé dans un buisson de framboises, la plus
petite tempête de neige du monde, la gueule de bois sculptée comme un objet de
l’artisanat populaire, les 390 photos d’arbres de noël, le dernier menu des
condamnés à mort, et on ne peut pas non plus oublier ce bar dont toutes les
serveuses sont identiques, le temple de la carpe à Shibuya, le kaidan de la brosse à dents, les
spaghettis préparés pour les amis japonais, 
et l’irrévocable tristesse de son merci beaucoup. On ne peut pas oublier
le gamin japonais noyé et ses tennis « trempée et très froides, et
aussi lourdes d’une blancheur étrange, silencieuse absolument. »
L’autre grand livre de Brautigan  est Journal
japonais
, et ses 77 poèmes écrits entre le 13 mai 1976 et le 30 juin.
Par exemple : « les
chauffeurs de taxi ne ressemblent pas à leur photographie (…) De parfaits
inconnus conduisent ces taxis. »


Et pas mal de moments d’inexistence
qu’on a tous connus au Japon, sans forcément trouver cela désagréable.


Comme dans Tokyo-Montana-express, il y a aussi un texte sur un film érotique.
Lorsqu’il visite le Japon dans les années 70, c’est la grande vogue des roman porno et pinku eiga, films que Brautigan ne peut pas voir en Amérique. Dans Tokyo-Montana-express, Le Château de la
fiancée des neiges, le film le plus sensuel jamais tourné, provoquant des érections
fabuleuses, s’évaporait comme un fantôme, et ce qui disparaissait n’était pas
seulement le film mais le cinéma lui-même, remplacé par un petit jardin public.
Je n’ai jamais identifié même une partie du film dont parle Brautigan.


En revanche, le Fauteuil rouge dans Journal japonais est bien connu puisqu’il
s’agit de La Maison des perversités (1976)
de Noboru Tanaka d’après Edogawa Rampo.  







On notera la fin délicieuse du poème
prouvant que Brautigan avait tout compris de l’eroguro.

Chez Tanaka, la femme qui est l’objet
de la passion de l’homme dissimulé dans le fauteuil est Junko Miyashita, la
femme aux cheveux rouges, l’autre Abe Sada, qui mériterait à elle seule un
recueil de poèmes amoureux.





Lafcadio Hearn et la littérature insecte

Il y a bientôt 10 ans lors de mon
premier voyage à Tokyo, j’entendais dans la nuit d’août une sorte de
grésillement ininterrompu, un peu métallique, que j’attribuais naïvement aux
lignes électriques apparentes. Tout me semblait tellement irréel qu’au fond
Tokyo pouvait avoir un son n’appartenant qu’à lui. Lorsque j’ai appris qu’il s’agissait
du chant des cigales, j’ai trouvé la réalité encore plus étrange. Des cigales
en plein cœur de Tokyo… 

Aout 2016. Une cigale à Shinjuku.

Le recueil de textes de Lafcadio Hearn consacrés aux
insectes m’apprend qu’on dénombre au Japon sept variétés de cigales ou « 
sémi ». En été, j’entendais probablement
 la « 
Mimmin-zémi » qui « se met à chanter au moment des
grandes chaleurs » ou bien la « 
Tsuku-Tsuku-Bôshi »
qui apparaît au « lendemain de la fête des morts » donc au mois d’août.
Ces listes d’insectes avec leurs noms et leurs particularités font toute la
poésie du livre et nous renvoient à ce Japon magique, toujours présent même au cœur
des mégalopoles. On connait bien sûr Hearn pour ses
kaidan ou histoires de l’au-delà, qui sont la base des récits de
fantômes japonais. Hearn était un « folkloriste » mais il rajoutait
une dramaturgie et des descriptions terrifiantes héritées de son Irlande natale,
berceau de la littérature fantastique du XIXe siècle (Bram Stoker, Oscar Wilde,
Sheridan Le Fanu). 

On comprend bien vite qu’Insectes
est un nouveau recueil d’histoires de fantômes. Comme les spectres, les
insectes cohabitent avec les hommes tout en demeurant la plupart du temps
invisibles. J’en avais fait l’expérience avec mes cigales dont je n’entendais
qu’une manifestation. Près du sanctuaire
Meiji du parc de Yoyogi, je trouvais quelques cadavres sur le sol. Ce n’étaient
que des enveloppes fragiles, vides et desséchées par la chaleur, comme si quelque
chose qui était la cigale avait
quitté  sa forme terrestre. 

L’autre correspondance
entre les insectes et les fantômes est leur faculté à héberger les âmes des
défunts. Ainsi ce grand papillon blanc, fantôme d’une adolescente, qui vient
cueillir l’âme de son fiancé au moment de sa mort, cinquante ans plus tard.  Cet homme qui revient sous l’apparence d’une
mouche pour demander un service bouddhiste et accéder à une réincarnation plus correcte.
Et bien sûr il y a les lucioles, dont une variété se nomme « yurei-otaru » ou luciole fantôme. L’intérêt
du texte est davantage ici économique que fantastique, Hearn nous relatant un
véritable commerce des lucioles, enfermés dans des lanternes et servant à
décorer les restaurants ou les banquets. La libellule est bien sûr toute
désignée pour être dotée de facultés fantastiques : la « shôrai-tombô » ou « libellule
des morts » servirait ainsi de montures ailée aux esprits. 
Comme il y a
une littérature des fantômes, il y a une littérature des insectes, souvent sous
la forme de poèmes, des hokku
(première forme des haïkus) ou tanka.
Ces quelques vers recèlent souvent une énigme dont Lafcadio Hearn nous donne la
clé. Ainsi, pour exprimer l’amour caché d’une femme : « Quand tombe
le soir, mon âme brûle plus ardemment que la luciole ; mais ce feu ne peut
se voir et l’aimé reste insensible ».
Le moment le plus poétique du livre
revient à Hearn lui-même dans le chapitre consacré aux moustiques. Il relate
une polémique de son temps sur la forte affluence de moustiques dans les
cimetières à cause des bols d’eaux laissés en offrande aux défunts. Mais peu à
peu, comme si la mélancolie du mois d’août le gagnait, les moustiques sont
oubliés, et Hearn pense à sa propre sépulture et au repos de son âme.
« D’ailleurs lorsque sonnera l’heure
de mon départ définitif, j’aimerai être déposé dans l’un de ces vieux
cimetières bouddhistes. Ainsi les fantômes qui me tiendront compagnie seront
anciens et ne se préoccuperont ni des modes, ni des changements, ni des
désintégrations de l’ère Meiji.  Le vieux
cimetière au fond de mon jardin conviendra très bien. Tout y est beau, d’une
beauté presque effrayante ; chaque arbre, chaque pierre y a été formé par
un idéal si antique que nul cerveau moderne ne saurait le concevoir… et les
ombres qui s’y cachent n’appartiennent ni à ce temps-ci, ni à ce soleil.
 »

Insectes de
Lafcadio Hearn (Les Éditions du Sonneur), Traduction de l’anglais et préface
d’Anne-Sylvie Homassel.
Le site des éditions du Sonneur ici
(illustration d’ouverture Keisai Eisen, période Edo)

L’adolescente japonaise ou l’impératrice des signes

Le 10 juillet 2015, je présentais un cours de cinéma au Forum des images sur le thème de l’adolescente japonaise. Sujet qui ne fait pas que traverser la littérature, les mangas et le cinéma mais qui, en chair, en os et minijupe sillonne surtout les rues de Tokyo. J’en profitais pour attaquer quelques idées reçues : l’uniforme n’était pas un signe de soumission mais bien au contraire d’émancipation lorsqu’au début du XXeme siècle les jeunes filles quittaient leurs kimonos pour aller à l’école ou faire du sport. C’était au contraire une façon de libérer l’esprit et le corps du féodalisme. Qu’il soit devenu un objet de fantasme, c’est une toute autre histoire. 

Durant mes recherches, je découvrais une auteur de romans pour jeunes fille (ou
« class S » ou encore « yuri »), sorte de version Japonaise
de Colette :  Nobuko Yoshiya, dont
les œuvres sont centrées sur des « jeunes filles en uniformes »,
dévorées par des passions homosexuelles. Autre plaisir, et pas des moindres,
projeter sur l’écran de la salle 500 du forum le clip Aitakatta des AKB48. 
Pourtant ces idoles de 15 ans qui
envahissent le cinéma et la chanson ne sont pas que des poupées kawai en
costume marin. Impératrices des signes, les adolescentes sont d’abord animées
par la passion de la métamorphose, des jeux de rôle, et de l’hybridation.
Romantique, androïde, guerrière ou transgenre, l’adolescente devient, chez des
cinéastes tels que
  Shinji Somaï (Sailor Suit
& Machine Gun
), Nobuhiko Obayashi (House) ou encore Sono Sion (Love
exposure
), une créature expérimentale et panique.

Qui est donc alors l’adolescente
japonaise : une figure de l’émancipation, de la consommation ou du chaos ?





Trois extraits en intégralité

Sailor Suit and machine gun (Shinji Somai, 1981)

The Cherry Orchad (Nakahara Shun, 1990)

Helter Skelter (Mika Ninagawa, 2012)

Iconographie
Hideko Takamine à 16 ans

Momoe Yamaguchi








Hiroko Yakushimaru








AKB48


Yokotan du groupe Urbangarde







Catalogue Rocco Nails

Catalogue Olive des Olive
Schoolgirl Complex


Schoolgirl
Complex
(2010) est
 une très
belle série de livres de photos signées Aoyama Yuki, qui envisagent l’écolière
comme une créature quasi fantastique, une espèce à part. Il n’y a jamais de
visage mais des fragments de corps et de vêtements. Ces corps tirent partie des
pouvoirs de l’uniforme (états oniriques qui leur permet de se dégager de
l’apesanteur) mais semblent également lutter contre la loi que leur imposent
ces quelques pièces de tissus. Postures extraordinaires, torsions de corps qui
amènent au-delà de la forme humaine, contamination par les fétiches (un visage
dévoré par les rubans), l’univers de Schoolgirl
Complex
 est forcément trouble
et Aoyama Yuki multiplie les images floues derrière des vitres ou des voiles.
Ces écolières sans visages montrent la formation des désirs, embryonnaires, qui
tentent de se dégager de leur chrysalide ou en tout cas d’un carcan social
.

Romain Slocombe, illustrations japonaises

Des
illustrations de Romain Slocombe pour Folio, ma préférée est sans doute celle
du Marin rejeté par la mer de Mishima, avec ses couleurs incroyablement
vivantes et sa ligne claire. L’avantage de ces illustrations est bien sûr qu’on
peut les «saisir» et qu’elles sont chargées de la dimension du texte.  Aujourd’hui, je me rends compte
combien ces illustrations furent une première approche du cinéma japonais et
constituaient les affiches idéales d’ adaptations rêvées.



 

 
 

Au
début des années 90,  je découvrais au Studio Keaton, un petit cinéma
d’Aix-en-Provence, 
la première vague de Roman Porno Nikkatsu. C’est Romain Slocombe qui avait conçu les premières pages du dossier de presse. En feuilletant
des celluloïds, on pouvait déshabiller sa propre actrice
 pink .

Cette première save de Romans Pornos comprenait trois films de Noboru Tanaka, 
Confidentiel :
Marché sexuel des filles 
(1974), La Maison des
perversités
 (1976) et La Véritable
histoire d’Abe Sada
 (1975).
Il y avait aussi la Rue
de la joie
 (1974) de Tatsumi
Kumashiro et la La Barrière de chair (1964)
de Seijun Suzuki (qui n’est cependant pas un Roman Porno).
La collection ne
connut pas un grand succès et il fallut attendre 20 ans pour découvrir, en DVD,
d’autres films de Noburo Tanaka. Le très noir Confidentiel
: Marché sexuel des filles 
n’a
cependant pas été réédité. Tanaka quittait pour un temps ses univers décadents
pour filmer un Japon contemporain en ruine : une adolescente prostituée
couchait avec son frère attardé et se suicidait en faisant exploser une poupée
gonflable remplie de gaz.

Notes de chevet sur le Japon de Chris Marker


« Inventer le Japon
est un moyen comme un autre de le connaître. »
Le Dépays,
1982

Ce Japon qui n’est pas encore celui de Sans soleil



En 1964, Chris Marker se
rend pour la première fois au Japon, pour couvrir les Olympiades. Il ne s’intéresse
pas aux jeux, filmés à la même époque par Kon Ichikawa avec un luxe de moyens
inouïs, mais fait le portrait d’une jeune fille : Koumiko, 24 ans, qui
devient sa première « passeuse » japonaise. Koumiko et « autour
d’elle, le Japon » écrit-il dans Le
Mystère Koumiko
. Il filme fasciné, à la suite de sa guide, un pays où
fleurissent les téléphones publics et où des médiums électroniques disent la
bonne aventure dans les rues.
Koumiko raconte (1) :
« Ce jour-là, je
travaillais dans le même bureau que mon patron à Unifrance Japon et quelqu’un
est entré, un Français. Il a parlé à peine 5mn avec mon patron et celui-ci m’a
demandé de le suivre pour l’accompagner dans Tokyo. C’était Chris Marker et en
5mn, mon destin a été décidé.
 »
Il venait à Tokyo pour la
première fois. A l’époque, plus encore que maintenant, c’était très compliqué
pour un occidental de se repérer, et pourtant, alors que son hôtel était assez
loin, il était arrivé sans problèmes à Unifrance, au 3e étage de l’immeuble. Il
avait cet instinct du voyageur qui lui faisait trouver, juste en marchant dans
la rue, d’excellents petits restos populaire. Il était sûr de lui, calme et
poli. Dès qu’on le regardait, on savait que c’était quelqu’un de très
intelligent. 
Les jeux olympiques
étaient pour lui un prétexte. Il préférait filmer les gens avec leurs
parapluies et surtout les chats… C’était même complètement délirant. Dès qu’il
voyait un chat, il s’arrêtait pendant plusieurs minutes, il lui parlait, le
filmait. C’était un de ses sujets de conversation favoris. Il a beaucoup
insisté pour que je parle du « chat qui salue » dans le commentaire. »


A son retour, Marker édite
dans la collection Petite planète, qu’il dirige depuis 1954, le livre Le Japon écrit par Yefime. Bien que l’on
puisse penser à une nouvelle incarnation de Marker, Yefime a réellement existé
(2).Pourtant, qui est vraiment l’auteur du Japon ?
Il ne fait guère de doute que, tout ou partie, ce soit l’œuvre de Marker, comme
une suite à ses Commentaires. Yefime
serait alors comme une première version de Sandor Krasna, le  caméraman de Sans soleil : un double à travers lequel passe Marker pour
parler du Japon. Avec lui, il va explorer les
frontières indécises entre les faits et le récit
. (3) Parmi les
photographies de l’ouvrage, deux sont signées Marker. La première, datant de
1964, est celle des passagers du métro à travers une vitre obscure, annonçant
le train des rêves de Sans soleil. La
seconde est la couverture de la réédition de 1970 : le visage de Koumiko, masque
blanc aux yeux de chat, émergeant de l’ombre, comme les voyageurs du temps de La Jetée. En 1964, Koumiko était
elle-aussi une émissaire du futur, venue d’un pays aussi mystérieux et lointain
que la Planète Mongo de Flash Gordon.
Le mot Japon, comme la légende d’une photo,
désigne alors tout autant la jeune femme que le pays.   

Ces voyages que l’on commence en s’endormant


Les Voyages extraordinaires de Jules Vernes sont moins importants en tant
qu’œuvre littéraire, qu’enclencheur de rêverie. Les mots de Vernes et les
gravures en noir et blanc de Riou pour les éditions Hetzel nous plongeaient
dans un sommeil d’encre où nous réinventions les expéditions polaires du
capitaine Hatteras ou celles de Nemo à bord du Nautilus. Le Little Nemo de
Winsor McKay rêvant d’un New York vertigineux et art-déco, c’était nous dans
notre vie aventureuse et nocturne dont les adultes étaient exclus. « A
l’aube nous serons à Tokyo » écrit le cameraman de Sans soleil. On croirait une légende des illustrations de Vernes,
invitations au voyage plus évocatrices que les récits eux-mêmes. « Il
y avait loin de l’embarcadère au télégraphe ! » (Michel Strogoff) ; « C’était un calmar de dimensions
colossales» (20.000 lieues sous les mers) ;
« Ce n’est qu’une forêt de champignons, dit-il » (Voyage au centre de la Terre).
« C’est l’histoire d’un homme hanté par un souvenir d’enfance » est
une autre de ces légendes, tout comme chez Duras « Le Navire Night est
face à la nuit des temps ».
C’est d’abord par le
sommeil et le rêve que l’on entre dans le Japon de Sans soleil.
Qui a pris le métro de
Tokyo sait combien il est difficile de ne pas s’y endormir, bercé par le doux
roulement du wagon, les voix féminines annonçant les stations, la présence à
peine sensible des autres voyageurs… Dans Sans
soleil
, Marker filme le wagon du métro encore plongé dans la brume des
rêves de la nuit.
 » Toutes les galeries
aboutissent à des gares, les mêmes compagnies possèdent les magasins et le
chemin de fer qui porte leur nom, Keio, Odakyu, ces noms de ports. Le train
peuplé de dormeurs assemble tous les fragments de rêve, en fait un seul film,
le film absolu. Les tickets du distributeur automatique deviennent des billets
d’entrée.  »
Le Japon, on ne peut
espérer y entrer par les voies officielles mais toujours de façon oblique et
clandestine, en passant par le rêve et en se laissant guider par les fantômes.
Dans la géographie
onirique de Marker, le Japon est multiple. Il y a le Japon des chats, le Japon
des jeunes filles qui ressemblent à des chats, comme Koumiko et l’actrice
Natsume Masako (« La beauté absolue a aussi un nom et un visage »),  et le Japon des fantômes qui bien souvent sont
des filles-chats. Il y a aussi celui des mangas, alors mal connus. Marker note
comment les personnages s’évadent des cases pour envahir la ville sur des
panneaux gigantesques accrochés aux immeubles. La version japonaise de Sans soleil est d’ailleurs lue par la
grande mangaka Ryoko Ikeda, l’auteure
de La Rose de Versailles (en France, Lady Oscar). Soit une Japonaise rêvant
de la France qui lit les lettres d’un Français rêvant du Japon. Il y a le Japon
de l’électronique (on ne connaissait pas encore le terme otaku) alors qu’apparaissent les premiers jeux comme le Pacman. Marker
a le pressentiment que ces jeux, encore sous leur forme rudimentaire,
deviendront une industrie de masse concurrente du cinéma, et l’enjeu de guerres
économiques à venir. « Les 
livres  d’histoire  de  l’avenir
mettront peut-être la bataille des circuits intégrés sur le même plan que
Salamine ou Azincourt. »
Marker élabore une
collection japonaise, sur le modèle avoué des listes de la princesse Sei
Shônagon. Mais au fond, la seule liste qui compte est celle des choses qui font
battre le cœur.

Choses dont le Japon ne se souvient pas


Ce que tente de délimiter
Marker est une « zone » tout autant spatiale que temporelle. C’est
celle dans AK du tournage de Ran où évoluent les samouraïs, ramenés
d’entre les morts au pied du mont Fuji. Des figurants bien sûr, choisis parmi
les habitants de la région, mais qui soudain retrouvent les gestes et postures
de leurs ancêtres guerriers. Ce sont aussi dans Sans soleil des militants protestant contre la construction de l’aéroport
de Narita. Comme dans une version nippone de Brigadoon, Marker les retrouve 10 ans plus tard, avec les mêmes
slogans. La seule différence est que l’aéroport a été construit et qu’ils sont
devenus les fantômes de leur révolte. La zone, c’est bien entendu celle que
construit Hayao Yamaneko le « vidéo-artiste », solarisant les images des
manifestations des sixties et des avions en flamme des kamikazes.
« Sur la machine
d’Hayao, la guerre ressemble aux lettres qu’on brûle, et qui se déchirent
elles-mêmes dans un liseré de feu. »
Marker veut atteindre ce
point d’incandescence. Il lui faut percer la surface des apparences, si
séduisante au Japon, où le passé traditionnel, préservé avec soin, rencontre la
modernité technologique. Cette surface est celle de la mémoire. De quoi le
Japon ne se souvient-il pas ? Le parcours de Krasna est d’aller au-delà de
la surface des images, comme le voyageur de La
Jetée
à la recherche d’un souvenir perdu. Ici la mémoire n’est pas individuelle
mais historique, c’est celle de la guerre. Dans Level Five, le voyageur des réseaux constate : « J’étais
devenu tellement Japonais que je participais de l’amnésie générale, comme si
cette guerre n’avait jamais eu lieu. » La guerre la voit-on dans
l’humanisme d’Ozu ? A peine. Et que dire de l’occupation en Corée,
véritable tentative d’éradication d’une culture, dont aucun film japonais ne
rend compte avant-guerre ? Dans Level
Five
, le frère d’images de Marker est Oshima dont la volonté de parler de
la guerre et de la Corée est une des origines de la Nouvelle vague japonaise. Le Journal de Yunbogi (1964), tourné en
Corée, est un film photographique, comme La
Jetée
, racontant le quotidien d’un enfant pauvre. Dans Le retour des trois soulards, Oshima dit lui-même « Je
suis Coréen » (sur le modèle  de
« nous sommes tous des Coréens japonais ») et fait apparaître à la
sortie de la gare de Shinjuku cette communauté d’invisibles.
Pour atteindre la zone, l’endroit
où la mémoire est refoulée, Marker suit une piste féline : ce dont les hommes
ne veulent pas se souvenir, peut-être les chats en gardent-ils la trace.  « Le nom de code de Pearl Harbour était
Tora, tora, tora : le nom de la chatte pour laquelle priait le couple de Go To
Ku Ji. Ainsi, tout cela aura commencé par un nom de chatte prononcé trois fois. »


Ce Japon qui n’est plus celui de Sans soleil


Sorti en 1996, soit 15 ans
après Sans soleil et à la lisière de la
révolution internet, Level Five est un
fossile informatique, à la fois film et un CD-rom sous le nom de Immmory. Marker cherche, à travers les
réseaux, le chemin qui lui permettra de reconstituer cette mémoire
tronquée.  Au début de Level Five, on rend hommage à William
Gibson, l’inventeur en 1984 du terme Cyberespace.
Les guerres de l’information, la collusion des sociétés pharmaceutiques et
cybernétiques, avec Tokyo comme plaque tournante, font parties de ses thèmes de
prédilection. Pourtant ce ne sont pas les guerres du futur qui intéressent
Marker mais d’exhumer la mémoire de celles du passé.  A savoir la bataille d’Okinawa où les
Japonais préférèrent le suicide de masse plutôt que tomber aux mains des
vainqueurs américains. Ce qu’il explore dans cette amnésie est cette blessure sans
contours qui fait l’objet du plus beau passage de Sans soleil : «Qui a dit que le temps vient à bout de toutes
les blessures ? Il vaudrait mieux dire que le temps vient à bout de tout, sauf
des blessures. Avec le temps, la plaie de la séparation perd ses bords réels.
Avec le temps, le corps désiré ne sera bientôt plus, et si le corps désirant a
déjà cessé d’être pour l’autre, ce qui demeure, c’est une plaie sans corps.»
L’amnésie du pays est une
façon illusoire, forcément vouée à l’échec, d’essayer de se retrouver par-delà
la déchirure, de réaliser un impossible raccord. L’harmonieuse
cohabitation des temps ne peut alors s’effectuer que par-dessus l’oubli de la guerre. Révélateurs de
cette névrose historique : les grandes épopées de science-fiction comme Evangelion (Hideaki Anno, 1996) qui
parlent d’un monde en flammes, où des géants de métal sont pilotés par des
enfants-guerriers devenus fous. En eux résonnent encore les mots du kamikaze de
Sans soleil : « Dans
l’avion je suis une machine, un bout de fer aimanté qui ira se fixer sur le
porte-avions, mais une fois sur terre je suis un être humain, avec des
sentiments et des passions… » Dans Level
Five
, reconstituer la mémoire de la bataille d’Okinawa c’est partir à la
recherche de Kinjo, « le gosse qui avait tué toute sa famille pour obéir à
un ordre, même pas énoncé, gravé dans sa cervelle d’enfant : « Ne pas tomber
vivant entre les mains de l’ennemi ! ». Cette face, monstrueuse et cannibale,
du pays aimé on ne peut pas la représenter, sinon par quelques gravats dans le petit
musée de Mabuni.
Si on n’a pas vu l’horreur
dans l’image, au moins on en verra le noir.
« Faut-il être mort
pour atteindre Level Five ? »

Ces films qui gagnent à être écoutés autant qu’à être
vus

J’ai copié sur mon iPhone
la bande-son de Sans soleil, une
opération que l’on peut facilement réaliser sur un de ces divx qui circulent
dans l’immense cinémathèque virtuelle de l’Internet. L’expérience révèle que Sans soleil, comme Le Navire Night de Duras ou Orphée
de Cocteau, est un film sonore et parlé, un film raconté par des voix fantômes.
Ainsi, marchant dans Paris, je peux écouter les sons futuristes de la Zone
d’Ayaho Yamaneko, la musique sur laquelle s’entraînent les Takenoko, les bébés martiens du parc Yoyogi ou les tambours du matsuri de Dondo-yaki. Je peux aussi
substituer les sons du métro de Tokyo à ceux du métro parisien, peuplant mon
wagon de salarymen fantômes. Grâce à
la bande-son, certaines images reviennent à la mémoire, mais évidemment pas
toutes. Des parties manquent, alors que d’autres, imprévues semble naître de
cette cécité. On marche alors à tâtons à l’intérieur d’un film dont la forme
nous échappe ; comme ce personnage de Mark Twain qui, dans sa chambre
plongée dans l’obscurité, tourne en rond et parcours des kilomètres.  Cette mémoire des images, évidemment tronquée,
Marker l’a lui-même incluse au début du film : c’est l’amorce noire qui
précède les « trois enfants sur une route, en Islande en 1965 ». L’expérience
évidente, mais trop évidente, aurait été d’écouter Sans soleil à Tokyo. Mais on aurait vite fait de tomber dans le jeu
des comparaisons. Les rockers de Yoyogi sont toujours là mais vieillis et
certains marchent avec des béquilles. Les petites filles font et défont toujours
les modes à Takeshita Street, cette rue d’Harajuku envahie par les fashionistas de 12 ans et au  109 de Shibuya. Il y a toujours des lycéens
qui se suicident et d’autres qui poussent dans le vide leurs camarades de
classe. On ne doute pas non plus que pour certains le mot printemps soit
toujours aussi difficile à supporter. Parti à la recherche de Sans soleil dans le Japon d’aujourd’hui ne
présente pas tellement d’intérêt, sinon celle de céder à la dévotion facile. Il
vaut mieux séparer le film et le pays comme j’avais séparé le son et l’image.
Il n’y a aucune raison de voir ou écouter Sans
soleil
à Tokyo, puisqu’une fois débarqué à Narita il vaut mieux oublier Sans Soleil et écouter et voir Tokyo.



1. Un été avec Koumiko,
Stéphane du Mesnildot, in Cahiers du Cinéma n°681, septembre 2012.
2. De son vrai nom Yefime
Zarjevsky (Istambul 24 août 1920 – Génolier 31 mars 2005), résistant et déporté
à Buchenvald, militant et humaniste.
3. Le Japon, Yefime, Petite Planète, 1964, p. 81.

Texte paru dans la Revue Vertigo, nº 46, Automne 2013.