Le Spectre de l’actrice 女優霊 (joyû­rei) de Hideo Nakata

Tourné en 1996, Ghost Actress est une fascinante répétition de Ring
puisqu’on y trouve un énigmatique film surnaturel et un spectre qui sort des
images pour hanter le monde réel. Mais Ghost
Actress 
est aussi une œuvre
singulière où Nakata et le futur scénariste de Ring, Hiroshi Takahashi
creusent par la hantise plusieurs strates de l’histoire du cinéma japonais.
De la J-horror, il
retient une image sans apprêt, un peu plate et télévisuelle. Le film que tourne
Toshio Murai, le cinéaste hanté, est un mélodrame inspiré de ceux que tournait
Hideko Takamine dans les années 50 ; un film de femmes cernées par les cadavres
de la guerre (une des jeunes femmes lave ses pinceaux dans une rivière et le
rouge de la peinture se mélange au sang d’un soldat ; le mort nait de la
couleur, tout comme le fantôme naît de l’appareil de projection). Et, venant
voiler ces images soignées et irisées, les sombres rushes fantômes sont ceux
d’un film gothique des années 70, dans la tradition des adaptations de Seishi
Yokomizo par Kon Ichikawa (La famille Inugami). 
Hideo Nakata
a-t-il compris, dès son premier long métrage, quelle serait sa malédiction ?
Celle d’un cinéaste de mélodrame piégé par le succès surprise d’un film
d’horreur à petit budget. Comme le fantôme de Ghost
Actress 
qui entraîne Toshio
Murai dans l’au-delà, Sadako a emprisonné Nakata dans un genre pour lequel il a
souvent avoué sa réticence. Pourtant Nakata saura inverser le sortilège : avec Dark Water, il tournera un
nouveau film de fantôme mais signera surtout un chef-d’œuvre du mélodrame, un
«film de mère» ou «haha mono».
Les eaux sombres
où flotte dans sa solitude Mitsuko Kawaï, la petite fille fantôme, sont avant
tout les larmes des enfants abandonnés. 

Le Spectre de l’actrice 女優霊 (joyû­rei)
de Hideo Nakata / 75’ / Avec Yûrei Yanagi, Yasuyo Shirashima, Kei Ishibashi, Toshie Negishi, Ren Ôsugi, Takanori Kikuchi
Toshio Murai est réa­li­sa­teur. En vision­nant une scène qu’il vient de tour­ner, il remar­que des ima­ges étranges qui sem­blent appar­te­nir à un autre film. Les ima­ges lui évoquent un sou­ve­nir loin­tain, sans qu’il sache de quoi il s’agit. Le tour­nage se pour­suit, mais d’étranges inci­dents se suc­cè­dent.

Kiyoshi Kurosawa, la jeunesse du maître

La récente
rétrospective consacrée par la Cinémathèque Française à Kiyoshi Kurosawa ne fut
pas seulement l’occasion de revoir Cure, Kairo ou Tokyo Sonata.
Ce fut aussi le moyen de découvrir, derrière ces chefs d’oeuvres, une forêt de
films inédits, de ses œuvres de jeunesse en super 8 à ses films tournés pour la
télé. Et surtout d’en parler, longuement, avec le maître.

L’interview portera
sur vos œuvres de jeunesse et vos films méconnus.
C’est excitant mais
il y a beaucoup de choses que j’ai oubliées. Certains souvenirs sont même un
peu pénibles.
Comment êtes-vous
devenu cinéphile ?
Je ne connais pas
vraiment la définition de « cinéphile », mais je peux juste dire
qu’enfant, j’aimais beaucoup le cinéma. Et vers 10-11 ans, j’ai constaté que
mes goûts étaient différents de ceux de mes camarades.
Quel genre de films
alliez-vous voir ?
Surtout des films
d’horreur anglais ou italiens des années 60. Dans certains cinémas, on pouvait
voir un triple programme avec un seul billet. Comme mes amis ne voulaient pas
m’accompagner, j’y allais seul. Un peu plus tard, vers 15-16 ans, j’ai commencé
à prêter attention au nom des réalisateurs.
On se rend compte que
l’on est devenu cinéphile lorsqu’on ne peut plus parler de films qu’avec
d’autres cinéphiles.
C’était mon cas.
Lycéen, je ressentais une grande solitude en parlant de cinéma avec mes amis.
Il m’a fallu beaucoup de temps pour rencontrer d’autres cinéphiles.
Comment s’est fait le
passage entre cet amour du cinéma et le désir d’en faire ?
Tout naturellement,
presque inconsciemment. Avec un ami, au lycée, nous avons eu envie de réaliser
un court métrage en super-8, surtout pour imiter les films américains que nous
allions voir. Le tournage était très amusant mais le résultat horrible.
Comment, alors que j’avais vu tant de films américains, avais-je pu réaliser
quelque chose d’aussi médiocre ? Je pense que c’est ce qui m’a poussé à
persévérer.
Vous avez également
participé au mouvement du cinéma Super 8.
Oui, au Japon c’était
un vrai phénomène. Les premières caméras super-8 sonores ont fait leur
apparition à la fin des années 70, et il est alors devenu possible pour les
étudiants de réaliser des films à petit budget. Le mouvement est né alors que
j’étais moi-même à l’université. A cette époque, le monde du cinéma japonais a
connu de profonds bouleversements : les studios ont disparu et la génération du
super 8 a commencé à travailler de façon professionnelle. 
Seuls Vertigo
College
(1980) et The War (1982) sont programmés dans votre
rétrospective…
Beaucoup se sont
détériorés avec le temps, c’est un problème inhérent au super 8. Mais il y en a
aussi que j’ai refusé de montrer.
De quoi ces films
parlaient-ils ?
Il n’y avait pas
vraiment de thèmes, je les réalisais selon mon désir et ma sensibilité. Mais il
est possible d’établir un lien avec mes futurs films d’horreur. Il y a par
exemple cette histoire de vampire qui était influencée par les productions
anglaises de la Hammer.
Après vos Super 8
vous réalisez des films érotiques.
J’ai eu cette chance
en effet. J’ai d’abord réalisé en effet des films érotiques à petits budgets :
le porno soft Kandaga Wars (1983) et, pour la Nikkatsu, The
Excitement of the Do-re-mi-fa Girl
(1985). Même si le format était
différent, je travaillais avec la même méthode qu’en Super 8. Godard était pour
moi une très forte inspiration, parce qu’il a prouvé qu’on pouvait faire du
cinéma avec une totale liberté. Je partage encore cette conception.
Malheureusement, la Nikkatsu n’a pas jugé Do-re-mi-fa Girl assez
commercial et a refusé de le distribuer. Ce fut mon premier échec.
Dans ces films, vous
semblez moins intéressé par l’érotisme que par l’expérimentation.
Réaliser des films
érotiques est très difficile. Pour que les images soient vraiment excitantes il
faut montrer une situation amoureuse crédible entre un homme et une femme. Il
faut un bon scénario, une bonne construction, des acteurs qui jouent bien. Un
réalisateur débutant aura moins de mal à réaliser un film d’action, lequel
demande surtout un bon découpage, qu’un film érotique correct.
Faire peur demande
aussi une vraie précision.
Je suis plus doué
pour les situations terrifiantes que pour l’érotisme. Il y avait de l’érotisme
dans les films que je voyais adolescent, mais ce sont les scènes de violences
ou d’épouvante qui m’ont marqué. L’amour est un sentiment réel mais ambigu, je
préfère rendre réaliste le monde fictionnel des fantômes. 
Le film de maison
hantée Sweet Home (1989) n’est pas montré non plus…
Son absence est due à
des problèmes de droits très compliqués. Aujourd’hui je le trouve très
immature, même si je sais que j’ai essayé de faire de mon mieux. Je sortais de
l’échec de Do-re-mi-fa Girl et j’avais envie de faire un film à
l’américaine. Sweet Home m’a montré que j’en étais incapable.
Avec The Gard from
the Underground
(1991) on voit se dessiner votre style.
Ça me rassure
d’entendre ça parce que, même si Sweet Home reste un bon souvenir, il
s’agissait d’un deuxième échec pour moi. J’avais un peu évolué : le sujet
relevait du cinéma de genre américain, mais je savais désormais que ce n’était
pas mon style. J’ai tenté quelque chose de différent. C’est un peu mon premier
film japonais.
Vous avez également
réalisé 6 épisodes d’une série policière : Suit Yourself or Shoot Yourself !
(1995-1996) ?
Il s’agit d’une série
de V-cinéma tournée en 16mm et distribuée en VHS. Je les considère comme des
films même s’ils n’ont jamais été montrés en salles. Le but était de faire des
films de yakuza. C’était nouveau pour moi et je n’étais pas sûr d’y arriver. La
rencontre avec Sho Aikawa, la star du genre, a été décisive. Il me faisait un
peu peur au début et je le prenais même pour un vrai yakuza. Il s’est avéré
quelqu’un de très drôle et la série est devenue assez humoristique.
Les films de yakuza
et de fantômes ont en commun de représenter un monde gouverné par des forces
occultes. Les yakuzas sont peut-être plus terrifiants, parce qu’ils sont réels.
Oui, il y a des
liens, et d’une certaine manière j’ai fait la même chose dans les deux genres.
Dans les films de yakuzas, les personnages sont prisonniers des valeurs telles
que le code d’honneur. Je ne voulais pas faire l’apologie de ce type
d’aliénation et montrer des gens privés de liberté. J’aime par exemple la série
des Combats sans code d’honneur de Fukasaku, car les personnages tentent
de détruire ces normes. Dans les Suit Yourself…, les héros refusent
aussi d’être dominés par les yakuzas. Dans mes films de fantômes Kairo
ou Séance, les personnages tentent également de fuir des forces qui les
poursuivent, même si elles ne viennent pas du monde réel.
A partir de 1996,
vous tournez vos films les plus violents : les deux épisodes de The Revenge (1997),
Cure
(1997) et Le Chemin du serpent (1998).
En 1995 ont eu lieu
le tremblement de terre de Kobe et l’affaire de la secte Aum. Plus tard, en
1999, l’ambiance était un peu sinistre : on approchait de la fin du siècle
et on parlait beaucoup de l’apocalypse. Je pense pourtant que mon évolution n’a
pas grand chose à voir les peurs de l’époque. Il s’agit plutôt d’une réaction à
mon propre travail. Quand on voit à la suite les six épisodes de la série Suit
Yourself…
, on réalise que les cinq premiers sont très drôles, tandis que
le dernier est très noir. J’ai ensuite enchaîné avec les deux volets de The
Revenge
qui sont très violents. Au début, j’étais heureux de travailler
dans le V-cinema et ma collaboration avec Sho Aikawa se passait pour le mieux.
Mais je n’étais pas satisfait de ma carrière. J’avais la pulsion de tout
détruire et c’est probablement pour ça que mon cinéma est devenu plus violent.
Vous revenez
également au fantastique avec la série L’Ecole des fantômes (Gakko no kaidan
, 1997) .
A l’époque, il y
avait une mode des histoires d’horreur et des légendes urbaines situées dans
les écoles. Il s’agissait de commandes mais l’intérêt pour moi est qu’il
s’agissait de films d’horreur.
L’architecture de
l’école semble beaucoup vous inspirer.
Oui, vous avez
raison. C’est un espace très intéressant cinématographiquement, d’autant qu’il
fonctionne comme une petite société. Avec le seul décor de l’école, on peut
développer une vraie narration : un élève a disparu, et en le cherchant
les autres découvrent des pièces où personne n’était jamais entré. Le décor
devient une sorte de labyrinthe.
Dans Door 3 (1996),
qui est un peu votre Body Snatchers, les personnages humains se
conduisent comme des parasites avant même d’être possédés par des
extraterrestres.
Le film a été écrit
par Chiaki J. Konaka, qui est un spécialiste du cinéma d’horreur. Il est vrai
que l’agent d’assurance agit comme un parasite. Mais pour ma part, j’ai essayé
justement de la rendre un peu plus humaine car je trouvais ce traitement un peu
excessif.
Stéphane du Mesnildot
Propos recueillis le
mercredi 14 mars
Traduction Shoko
Takahashi
Remerciements à
Elodie Dufour
Paru dans Chronicart 77 (juin 2012) sous le titre « Les (films) fantômes de Kiyoshi Kurosawa ».

Notes sur Kiyoshi Kurosawa et ses fantômes


Du 14 mars au 19 avril 2012, une
rétrospective Kiyoshi Kurosawa s’est tenue à la Cinéma française. Entre les
projections, la master-class et les conférences, j’avais pris ces notes que je rassemble
ici.
 1. « Quelque chose qui ne va
pas »
Leçon de
cinéma de Kiyoshi Kurosawa (extraits) Cinémathèque française le 15 mars 2012

Jean-François
Rauger
: Ce qui est remarquable, dans cet extrait de Door 3, c’est ce plan où
l’agent d’assurance est assise. Il y a une demi-silhouette de femme derrière
une colonne, dans le côté droit du plan. Ce fantôme on peut le voir mais on
peut aussi ne pas le voir. On devine que quelque chose ne va pas. C’est un peu
ce qui se passe dans les films de Kiyoshi Kurosawa : il y a quelque chose qui
ne va pas et on ne sait pas forcément quoi. Là c’est le bourdonnement de la
bande-son et la silhouette fantomatique qui sont inquiétants. La figure de
l’immobilité chez lui est inquiétante, on n’est ni dans le mouvement ni dans
l’excès ; c’est l’immobilité qui est inquiétante.

Kiyoshi
Kurosawa
: Oui, le personnage est donc derrière cette colonne. C’est un film à
très petit budget qui se rapproche du V-Cinema et qui était destiné à être vu
sur un écran de télévision à la maison. En le voyant projeté en si grand, je me
rends compte que le fantôme derrière la colonne est très visible. Si j’avais su
que ça passerait un jour sur grand écran je l’aurai positionné différemment. Je
ne m’en souviens pas de la raison pour laquelle j’ai mis un fantôme dans cette
scène. Du point de vue de la narration, il me semble que ça n’avait aucune
importance. Mais j’avais envie, et ça c’est une certitude, que le spectateur
soit perturbé par cette présence. Je voulais semer le trouble dans l’esprit du
spectateur. La scène en elle-même n’est pas effrayante, mais la présence permet
de maintenir l’angoisse du spectateur.
Pour ce qui
est du positionnement du fantôme, normalement ça ne devrait pas être aussi
apparent mais j’ai fait attention au relief. Je voulais qu’il ait l’air d’être
en 2D plutôt qu’en 3D. Il pourrait n’être qu’une ombre ou qu’une trace comme
dans Kairo où il est cette tâche contre un mur. Un film est projeté en 2D, il
n’y a pas de profondeur mais ce qui est décrit dans l’image est en 3D (je ne
parle pas de la technique du cinéma en relief). L’idée est que cette platitude,
ce manque de relief du fantôme peut apparaître différemment selon l’angle de la
caméra. Du coup, on peut filmer de face et avoir l’impression que c’est très
plat. Alors, il suffit de déplacer un petit peu la caméra pour apporter de la
profondeur a ce qui semblait en 2D. Du coup, les choses reprennent corps. L’idée
est de brouiller la perception que peut avoir le spectateur du relief ou du
plat. Le fait que la caméra se déplace permet de voir que c’était bien quelque
chose en 3D et non une ombre ou une tache. Dans les 3 extraits (Door 3, Kairo
et Loft), les 3 fantômes sont interprétés par de véritables acteurs mais dans
certains films, j’ai brouillé les pistes en collant des photos des acteurs.
Cela donne une véritable impression de platitude. Le rendu et très étrange et
l’on se demande si ce que l’on voit n’est pas factice. Cela participe du jeu
entre le vrai et le faux au cinéma. Ce problème de la profondeur et du relief
permet de perturber la perception que l’on a du monde et de ce qui se passe à
l’intérieur de l’image.

JFR : Dans
vos films, on pense souvent que quelqu’un regarde mais la caméra est tellement
fixe, le cadre est tellement tiré au cordeau qu’on a l’impression que
l’observateur n’est pas humain; d’où l’inquiétude que l’on ressent.
C’est-à-dire que le spectateur lui-même est peut-être un fantôme.
KK: Oui, le
fait que la caméra soit immobile nous fait très vite comprendre que celui qui
regarde n’appartient pas au monde qui est dans l’image. Du coup, c’est
peut-être un fantôme, c’est peut-être le spectateur, on ne sait pas vraiment.
Les personnages qui sont à l’intérieur de l’image ne se rendent pas compte
qu’on les observe. Alors que nous on sait qu’ils sont observés. Je suis allé
voir l’expo de la Cinémathèque et il y a les tous premiers films de Louis
Lumière qui sont présentés. Dans La Sortie de l’usine Lumière, les travailleurs
ne savent pas qu’ils sont filmés et pourtant nous les regardons. Je crois que
dans les tous premiers films qui ont marqué l’histoire du cinéma, il y avait
aussi ce regard-là.

JFR : Il y a
dans vos films un goût pour la catastrophe. On a souvent l’impression que les
récits vont vers la fin du monde. Kairo et Charisma se terminent littéralement
par la fin du monde. Pourquoi cette hantise de la catastrophe ?
KK : La
première raison c’est que la plupart des films où le thème est abordé ont été
tournés à la fin du XXe siècle. A l’époque l’apocalypse et tout ce qui entoure
cette mythologie était dans l’air du temps. L’idée était peut-être de mettre un
terme à la culture du XXe siècle à l’intérieur de la fiction. Mais il y a une
autre raison. Je veux amener mes personnages à la lisière de la mort, les
pousser au bout de leurs limites. A l’extrême de cette réflexion, j’en arrivé à
l’idée de mettre un terme au monde. Mais mes personnages, même arrivé à ce point-là,
poussés dans leurs derniers retranchements, trouvent encore le courage,
l’énergie et la force de vie qui leur permettent de se relever malgré tout.
2. Rétribution (Sakebi, 2006)

« La voix
dans ses rêves est la voix de la vérité
. » dit le psychiatre de Rétribution, à
propos d’un agent de la circulation qui toutes les nuits rêve de la victime
d’un accident. On peut traduire cela par une autre sentence : les fantômes sont
l’expression de la vérité.
Le fantôme
est la vérité de notre âme et de nos actes, que l’on se refuse à regarder en
face. Il est là, toujours tapi dans les recoins obscurs de notre conscience.
Et il nous
observe.
Et son œil
jamais ne cille.
3. La femme
en rouge
Riona Hazuki
a joué dans quelques films (dont Parasite
Eve
de Masayuki Ochiai), dramas et téléfilms. Elle a posé également pour
des photos de mode et des clichés gentiment érotiques. Mais pour nous, elle est
d’abord la femme en rouge de Rétribution,
ce fantôme tiré à quatre épingles, impeccablement maquillé et coiffé. Riona
Hazuki est donc une actrice « sans qualité », un visage que l’on connait sans
le reconnaître, une beauté un peu fixe et glacée. Elle s’inscrit dans la
continuité de la femme en noir qui se désarticule dans le sous-sol de Kairo,
elle-aussi au visage impassible et aux yeux fascinants.

Les femmes
fantômes de Kiyoshi Kurosawa ne sont pas des actrices mais des modèles,
uniformes et réguliers, au sens que leur donnait Robert Bresson : « Il ne faut
jouer ni un autre, ni soi-même. Il ne faut jouer personne.
»

4. Téléfilms.
Les quatre
téléfilms de Kiyoshi Kurosawa présentés dans le programme 1 sont indispensables, sans pour autant compter parmi le meilleur du maître.

1. Le
premier est un épisode de la série 15 ans
l’âge des passions
(1992), une romance entre collégiens. L’intérêt principal
est la professeur d’anglais qui donne des cours particuliers au jeune héros.
Entre eux plane une diffuse mais bien présence attraction sexuelle, renforcée
par le tailleur rouge du professeur. Fantôme ou séductrice la femme trouble et
troublante chez Kurosawa est donc toujours vêtue de rouge.

2. Le même
décor de collège et une partie du casting se retrouve dans Hanako-san (1994), un épisode de la série Gakko no kaidan (les fantômes de l’école). Hanako, à l’inverse de
la légende urbaine la concernant, n’est pas ici une petite fille hantant les
toilettes des filles. C’est un spectre adulte qui rôde plutôt dans les
toilettes des garçons. Elle conserve cependant le vêtement rouge de son modèle.
Est-ce une version spectrale de la professeur prête à séduire et dévorer son
élève ? Si Hanako-chan, dans sa version originale (une fillette à la robe rouge
sang apparaissant dans les toilettes des filles et les faisant tomber en
syncope), peut se lire comme l’allégorie de la puberté féminine, ici le fantôme
peine à représenter quoi que ce soit. Dans la figuration d’un collège hanté,
Kurosawa fera beaucoup mieux avec Conte mystérieux d’une fermeture d’école,
autre épisode des Gakko no kaidan présenté dans le programme 2.
Ajout 2016.  Voici ce que j’en écrivais dans mon livre Fantômes
du cinéma japonais
 :
Le décor est
un collège, fermé pendant les vacances mais dans lequel les adolescents
viennent effectuer de menus travaux, ce qui est une pratique courante au Japon.
Kurosawa vide le film de toute tension dramatique ou suspense. Malgré les
événements énigmatiques qui s’y déroulent, il ne s’agit que d’une journée comme
les autres dans une école hantée. Le petit garçon qui erre dans les couloirs,
pendant ces vacances qui n’en sont pas tout à fait, n’épouse aucun emploi du
temps particuliers. Au fil de ses déambulations, il découvre un garçonnet
hantant la piscine sur le toit de l’établissement et une femme voûtée qui
terrorise un appariteur sadique. Cet état somnambulique, qui lui permet de voir
les spectres, le prépare en devenir un lui-même. Le film s’ouvre sur une
apparition inattendue et absurde : un bloc de glace dévale les escaliers sous
les yeux de l’écolier. Cet événement étrange trouve un sens à la fin du film :
alors que l’on s’attend à voir apparaître le jeune héros en haut d’un escalier,
c’est un nouveau bloc de glace qui s’écrase aux pieds d’une adolescente. Ce
bloc de glace emprisonne-t-il l’âme de l’enfant ? Est-il la représentation du
froid mortel qui définirait le spectre à l’inverse de la chaleur des vivants ?
Toujours est-il qu’il possède un statut 
maléfique : le voir signifie que l’on va soi-même devenir fantôme. Sans
doute est-ce le destin qui attend la fillette.

3. « Qui
est cette fille ?
 » (1994), l’autre téléfilm de fantôme davantage réussi.
Il s’agit de la classique histoire de la nouvelle élève, n’arrivant pas à
s’intégrer dans sa classe, hantée par une collégienne fantôme. Kurosawa est
cette fois bien plus à l’aise avec l’architecture du collège. On note un beau plan,
inquiétant, du haut d’un escalier où elle entraperçoit d’autres élèves en train
de fumer. Par le cadrage, qui coupe les têtes, et ne laisse voir que les mains,
Kurosawa introduit un sentiment de menace (expression de la paranoïa de
l’héroïne), alors qu’il ne s’agit en définitive que de sympathiques
garnements. 

4. Le
téléfilm le plus réussi est « Un écolier sans code d’honneur » (1993),
de la série Watanabe, étrange mélange entre My favourite Martian et une
chronique familiale à la Ozu. Ici ce n’est sans doute pas Watanabe,
l’extraterrestre (d’ailleurs très discret malgré son accoutrement) qui
intéresse Kurosawa. L’épisode se concentre sur les tentatives d’un père de
famille, employé de bureau effacé, pour reconquérir l’affection de son fils, un
collégien stressé par ses examens (et surtout sa mère). La soumission du père à
son entreprise, le conflit avec son fils qui le méprise, rappelle Ozu mais
anticipe surtout Tokyo Sonata.

5. Notes sur 3 films


Cure
Mamiya,
l’hypnotiseur amnésique de Cure est surtout diabolique par son mélange de
mollesse et d’opiniâtreté. On connait très bien ce genre d’individu qui pose
une foule de questions sans jamais écouter les réponses. Mamiya assoit son
pouvoir sur les bases du caractère japonais : la politesse, la serviabilité et
la gentillesse. Personne ne renvoie le jeune égaré, tous tentent de lui venir
en aide en prenant sur son propre temps, sa propre vie. Et finalement, dans la
néantisation qu’il impose à son interlocuteur, Mamiya peut s’insinuer dans son
esprit et y planter le germe du meurtre. Cette politesse, qui est à la base du
«vivre ensemble» japonais trouve son négatif dans le «désir de la mort des
proches», pour reprendre le concept primordial travaillé par Jean-François
Rauger et Diane Arnaud au cours de leurs interventions (on ne pourra plus
désormais en faire l’économie lorsqu’on abordera l’œuvre de Kurosawa). Je
pensais alors à Meet me in St-Louis (1944) de Minnelli. Le plaisir de la petite
communauté, de la famille et des relations de voisinage, trouve son négatif
dans la crise de nerfs de la petite Tootie représentant sa famille sous la
forme de bonshommes de neige et les détruisant avec fureur.

Rétribution
De quoi les
passagers du Ferry sont-ils coupables ? D’être passés devant un sanatorium en
ruine où était torturée une jeune femme (le spectre qui désormais les hante) ?
Mais en fait, aucun des passagers ne pouvaient réellement voir ni savoir ce qui
se passait dans le bâtiment noir. «La cause s’est perdu et il ne reste que les
effets», disait Diane Arnaud pendant sa conférence. C’est ce qui se passe ici,
il me semble. La cause de la hantise est donc doublement lointaine : dans le
temps (on ne sait pas réellement quand la jeune femme est morte) et dans
l’espace (l’éloignement du sanatorium empêche les personnages d’être réellement
témoins). Le double du bâtiment est la chambre de l’inspecteur, dont la porte
est ouverte mais où il ne pénètre jamais pour ne pas être confronté au cadavre
de sa fiancée. Pour l’inspecteur, c’est une femme qui a été torturée et
abandonnée dans le sanatorium, mais qu’en est-il des autres passagers du Ferry,
cette communauté négative dont on ne voit que des silhouettes noires ? Quelle est
leur hantise ? De quels crimes peuplent-ils l’immeuble en ruine ?

Doppelganger
Situation
inédite d’un spectre – mais un «fantôme de vivant», donc concret, matériel –
assassinant un autre spectre, celui du frère de la jeune femme.

Un monde désert
Devant les
films de Kiyoshi Kurosawa, on voit un pays désertifié, même lorsque (comme dans
Cure et Doppelganger) l’Apocalypse n’a pas (encore) eu lieu. On retrouve cette
dimension dans ces téléfilms, même dans une version nippone de Premiers baisers
(15 ans, l’âge des passions). Cela m’a rappelé les feuilletons japonais de mon
enfance, les X-or et Spectreman se déroulant dans un univers de carrières et de
friches industrielles très éloignées du Tokyo surpeuplé que l’on imagine.
Posant la question à Noboru Iguchi cet hiver à Tokyo, à propos de son remake de
la série Karate-Robo Zaborgar, il me donna la plus simple des explications. Ces
séries, par manque d’argent, étaient le plus souvent tournées à proximité des
studios. Ceux-ci vus les prix élevés des bâtiments à Tokyo étaient situées en
banlieue dans des endroits paisibles et pas trop peuplés. De ces contraintes
économiques (ce qui est une des règles fondamentales de la série B) est née
cette étrange atmosphère de fin du monde, où l’humanité est presque introuvable.
6. Koji Yakusho par Diane Arnaud

«Il campe la
plupart du temps des inspecteurs au bout du rouleau, mal coiffés et bouffis,
l’air à la fois sonné et inquiet, l’allure défaite et élégante, qui se situent
quelque part entre Blade Runner et Columbo. Ils sont placés en marge du système
de manière à être mieux frappés par des frayeurs aussi inavouables
qu’obsédantes. Ses personnages semblent survivre en fait à l’oubli d’avoir tué
leurs femmes ou au déni de vouloir la tuer.
Les crimes
en série cachent un meurtre originaire lié à une peur archaïque : la menace
ancestrale pour l’homme effrayé que la femme effroyable lui fasse vivre un
enfer au quotidien.»
Conférence
de Diane Aranud : « Kiyoshi Kurosawa, un cinéma de la survie et de
l’oubli ». Lundi 19 mars 2012

7. période rose

* Kandagawa
Wars (1983), c’est un peu « Céline et Julie s’envoient en l’air ».
Akiko et Masami, jeunes filles perdues dans les grands ensembles de la banlieue
de Tokyo, cherchent l’aventure. Epiant leurs voisins à la longue vue, elles
surprennent un inceste entre une mère et son fils.


* Il reste
une influence de Wakamatsu et des Secrets derrière les murs mais sur un mode
plus burlesque que cauchemardesque.
*
D’ailleurs, tous les personnages masculins, maigres à lunettes, ressemblent au
lycéen fou de Va, Va deux fois vierge.
* La mère et
le fils sont de curieux cinéphiles qui tapissent de titres de films les murs de
leur appartement.


* Akiko, du
début à la fin du film, est vêtue d’une robe rouge, forcément rouge.
* Parfois,
les personnages gardent leur culotte pendant les scènes d’amour. L’érotisme
pink n’intéresse pas beaucoup Kiyoshi Kurosawa alors que ses femmes fantômes
peuvent être très attirantes.
* Volonté de
Kurosawa de démystifier le cinéma érotique ? On aperçoit clairement à la fin du
film les adhésifs que les acteurs fixent sur leurs parties génitales pour
éviter tout frottement inopiné.


* Le flou
final sur le pubis d’Akiko dissimule ainsi ce que l’on ne verrait de toute
façon pas. Il ne dissimule pas le réel mais l’artifice. 
* Si Kiyoshi
Kurosawa prend à la légère les scènes érotiques, il traite en revanche avec
sérieux la figure de la mère incestueuse qui terrorise son fils et le considère
comme sa propriété sexuelle. L’origine mauvaise, cannibale, dévore le futur de
ses enfants.

Fukushima et les spectres de la zone interdite

La
rumeur s’est alors répandue qu’il y aurait dans la Zone un endroit où tous vos
vœux se réalisent.

Andreï Tarkovski, Stalker (1979)






Le 11 mars 2011, le tremblement de terre
puis le tsunami qui frappèrent le nord du Japon provoquèrent d’abord un
affolement du visible. Qu’il s’agisse des images, presque en temps réel, de la
vague s’abattant sur les côtes ou des villes instantanément réduites en
miettes, elles relevaient d’une terreur dépassant la raison. Impossible ces
maisons brisées comme des allumettes, ces avions échoués sur les parkings, ces
voitures flottant dans la mer, ce chalutier projeté au cœur de la ville.
Certaines informations allaient mêmes au-delà de la représentation : quinze
milles habitants d’un village portés disparus ; on pouvait se répéter ces mots
et tenter de leur trouver un sens, mais on n’y parvenait pas.

Telles les « répliques » qui secouaient
encore Tokyo des semaines après le séisme, la catastrophe continuait de
produire des événements insensés et des images de terreur.
Le 24 mars 2012, les Américains
coulaient un chalutier japonais fantôme qui dérivait sans personne à bord
depuis plus d’un an. On n’était pas non plus étonné d’apprendre que les
survivants étaient frappés d’états oniroïdes, d’hallucinations. Ils voyaient apparaitre
des fantômes dans les villages détruits. Ils voyaient cent spectres courir sur
l’eau pour échapper à la vague.

La seconde catastrophe, l’accident de la
centrale de Fukushima, releva au contraire de l’invisible. Le réel restait le
même – en apparence – mais secrètement infecté. Le 25 mars, pour circonscrire
la radioactivé, on dessina autour de la centrale un périmètre de trente
kilomètres dont la population fut évacuée. Cette frontière était bien sûr
arbitraire puisque la radioactivité s’étendait bien au-delà. Elle créa même une
inégalité cruelle parmi les survivants. Les habitants vivant au-delà des trente
kilomètres n’étaient pas moins touchés, et leur production agricole tout autant
sinistré ; rien ne fut fait pour les reloger ou les indemniser. Ainsi, la zone
interdite, qui s’étend sur vingt kilomètres, et où nul civil ne peut circuler,
servit d’abord d’écran aux approximations (pour ne pas dire aux mensonges) de
TEPCO et à son incapacité à gérer la crise. Devant la menace de fusion du
réacteur n°4, la zone devînt peu à peu un territoire opaque, gouverné par les
intérêts nucléaires mondiaux, bien plus que par TEPCO ou par le Japon. 








Si les médias, en grand partie par leur
silence, devinrent le canal du mensonge, des vidéos firent leur apparition sur
des réseaux tels que Youtube. Ces artefacts audiovisuels, ne relevant ni de la
fiction ni du documentaire, et s’inscrivant dans la geste situationniste,
pourraient être définis comme des films d’infiltration et d’occupation
d’espaces sous contrôle.
Ainsi, quelques mois à peine après la
catastrophe, deux étonnantes vidéos se mirent à circuler : Inside report from Fukushima nuclear reactor evacuation zone, qui
se présente comme un voyage dans la zone interdite jusqu’à la centrale ; et Fukushima worker pointing and making signals
to camera
, qui met en scène une figure appartenant désormais à la
mythologie de Fukushima : « L’homme qui pointe du doigt ».
Inside
report
fut
mis en ligne le 6 avril 2011 par le média internet japonais Videonews. Fukushima Worker apparu sur Youtube le
28 août 2011. Elle est issue d’un enregistrement de la  fuku1live
TEPCO webcam
(ici), destinée à retransmettre en direct sur Internet les
images officielles de la centrale. On notera évidemment la littéralité des
titres, se présentant comme des « rapports » ou des documents
scientifiques. Nous n’avons bien sûr pas les moyens de juger de la validité de
ces deux vidéos. Ce qui nous intéresse est la façon dont leurs auteurs
s’emparent d’une réalité falsifiée, avec les moyens mêmes de son
contrôle : pour la première, un compteur Geiger, pour la seconde, la
webcam officielle de la centrale.
 La
majeure partie de Inside report est
filmée depuis la voiture du journaliste Tetsuo Jimbo : sur le tableau de bord,
deux compteurs Geiger indiquent le taux de radioactivité. 






Pour commencer le
voyage, le journaliste emprunte un tunnel, dont il connait sans doute la valeur
symbolique d’échange entre les mondes. Sur la route de campagne, se succèdent
les villages, les champs et les forêts. C’est une belle après-midi de
printemps, au ciel pur, sans l’ombre d’un nuage. L’angoisse est tout entière
contenue dans les pulsations du compteur qui s’emballe à l’approche de la
centrale. Ces pulsations, comme le sonar d’une chauve-souris, ne relèvent pas
seulement le taux de radioactivité, mais dessinent également un paysage
négatif, contaminé. Elles mesurent ce qui a été effacé de l’image : la présence
humaine. Tetsuo Jimbo est un homme sans visage, à peine l’apercevons-nous dans
le rétroviseur dissimulé sous un masque anti-bactérie : un être sans
identité qui n’est déjà plus qu’un reflet. Inside
report
devient alors un grand film de terreur moderne, celle que l’on
retrouve chez Aoyama et Kiyoshi Kurosawa. La catastrophe, si elle débute par un
événement spectaculaire, relève en fait du remplacement graduel, presque
invisible d’un monde par un autre, où l’homme n’aurait plus sa place.


Ce monde où l’humanité apparaît en voie
d’extinction est abandonné aux bêtes, comme dernière manifestation – temporaire
– du vivant. Une bande de chiens errants, un troupeau de vaches dans un village
et un autre chien, un bouledogue qui vient joyeusement à la rencontre du
journaliste. Ces animaux irradiés vont mourir d’un mal créé par l’homme, mais
ils l’ignorent. Ces troupeaux et ces meutes inscrivent la frontière réelle
entre l’homme et sa disparition. Face à eux, il n’est déjà plus qu’une ombre,
celle que le journaliste projette sur la route. Elle rappelle les silhouettes
noires, laissées par les habitants d’Hiroshima sur les murs des maisons comme
dernière trace de leur présence. À l’approche de la centrale, le paysage, qui
jusqu’alors gardait malgré tout sa cohésion, commence à se déstructurer : les
routes sont fracturées, les maisons effondrées, les champs jonchés d’épaves de
voitures. Tetsuo Jimbo sort de la voiture et escalade une bute. Il tient le
compteur devant la caméra : 94.2µsv/h… 98µ… 112µ … un zoom cadre alors la
centrale. Nous sommes parvenus au bout du monde. En douze minutes, Inside report nous a raconté la fin de
l’humanité et l’avancée jusqu’au cœur brûlant du mal. On ne saurait imaginer
plus mythologique.
À l’ombre noire de Inside report succède le spectre blanc de Fukushima Worker reprenant le geste classique de l’accusateur. S’il
y a un montage dans Inside report, Fukushima Worker est en revanche un
plan-séquence sans coupe de vingt minutes. 



Sur certaines vidéos circulant sur
Youtube, les internautes ont procédé à des accélérations ou à des zooms cadrant
l’homme à la taille, mais l’original est un plan fixe. L’homme se place d’abord
à une dizaine de mètres de la caméra, tend le bras vers sa droite et, décrivant
un arc de cercle, pointe le doigt devant lui. Au bout de dix-huit minutes et
cinquante secondes, il sort du champ et réapparaît en gros plan devant la
caméra, le doigt toujours pointé. Cette vidéo créa un événement car il
s’agissait des premières images non maîtrisées par TEPCO, filmées depuis
l’intérieur de la centrale. Elle fut à l’origine de bien des spéculations :
l’homme était-il un activiste parvenu à s’introduire sur le site ? Un artiste
contemporain réalisant une performance ? D’autres théories, d’inspiration plus
fantastique, n’étaient pas moins intéressantes : l’homme en scaphandre aurait
été une créature de l’au-delà ou un voyageur du futur. Un spectre, le Fukushima worker l’était assurément,
dans sa combinaison blanche comme un suaire. Il rappelait une figure de la
vidéo maudite de Ring d’Hideo Nakata (1997)
: un homme à la tête couverte d’un tissu blanc, au doigt tendu, désignant un
peuple de damnés rampant sur une roche volcanique probablement irradiée. Le Fukushima worker, par sa position de
sentinelle adressant un énigmatique message, évoquait aussi le maître des
fantômes de Kairo de Kiyoshi Kurosawa
(2000) nébuleuse noire à forme humaine qui signifie aux derniers survivants que
ce monde n’est plus le leur.  L’hypothèse
d’un voyageur temporel, venu d’un monde détruit livrer un message énigmatique,
évoquait évidemment La Jetée de Chris
Marker.
Le 8 septembre 2011, l’homme révéla la
vérité sur son blog (ici). Il était en fait un ouvrier de TEPCO. Sa vidéo
n’accusait pas – selon lui – la politique nucléaire japonaise, ni d’ailleurs
directement TEPCO, mais mettait en cause les conditions de travail des ouvriers
de la centrale. Il révélait la loi du silence régnant à Fukushima. « Certains jours, je ne peux pas dormir
convenablement pendant la journée bien que j’ai travaillé très tard dans la
nuit, car les horaires des ouvriers de notre dortoir sont différents. Il y a
une règle qui veut que les travailleurs doivent déclarer leurs conditions de
santé par des formulaires. J’écrivais : quatre heures de sommeil, mais je
m’apercevais que les contremaîtres avaient marqué : six, lorsque j’avais le
dos tourné
.” L’homme dévoile ainsi un lumpenprolétariat de l’ère nucléaire
: des hommes en combinaison, ses doubles, comme lui dénués de visage, hantent
des intérieurs bâchés, des vestiaires et des rangées de casiers.




Le blog, outre de présenter un tracé du
parcours du Fukushima Worker,
éclaircit une énigme : quel objet tient-il à la main pendant son action ? On a
cru qu’il s’agissait d’une caméra et qu’il filmait à son tour le site. Il
s’agissait en réalité d’un téléphone portable branché sur la fuku1live TEPCO webcam. Ainsi qu’il le
revendique, ce n’est pas seulement TEPCO ou les spectateurs de la vidéo qu’il
désigne, mais lui-même. 




L’homme crée une boucle d’image et observe en temps
réel le personnage qu’il enverra hanter les réseaux internet. L’idée d’un
artiste contemporain activiste n’est alors pas si fantaisiste. Le Fukushima worker admet s’être inspiré de
Centers, une performance vidéo de
Vito Acconci datant de 1969, dont la scénographie et la durée sont analogues. 







Il considère son action comme le remake de Centers
à l’âge d’Internet et du désastre nucléaire. Il apparaît donc certain qu’il
voulut aussi détourner la fonction de ces caméras allumées en permanence mais
ne diffusant en définitive aucune information.

L’homme de Fukushima n’est pas un
voyageur du temps, pourtant son film nous glace comme s’il s’agissait déjà
d’une vidéo fossile : un témoignage, projeté dans le futur de l’humanité, sur
sa propre disparition.



Publié dans Vertigo n°43. Fin de mondes. Eté 2012.