Tokyo, Jimbocho, août 2016
Étiquette : Voyage
Japonaises irritées
Japonaises froissées
Halloween à Tokyo
C’est une nouvelle histoire de fantômes à Tokyo
tu y croiseras
l’onagata diabolique qui hante le konbini
tu y croiseras
l’onagata diabolique qui hante le konbini
la kaibyo qui gratte le trottoir de ses griffes
l’équivoque écolière aux larmes noires
et le fantôme sanglant de l’infirmière
et le fils débauché de la famille du chien-dieu
mais surtout tu prendras garde aux sortilèges
des renardes échappées des temples
qui t’entraînent dans des rues sans nom
t’ouvrent la porte des bars fantômes
et te font boire le saké de l’oubli
qui estompe les contours de la nuit
et captif de ces fantômes d’amour
escamoté du monde des vivants
jamais tu ne verras l’aube se lever
mais n’est-ce pas au fond ce que tu désires ?
La voie oblique
Les livres de voyage c’est une grande affaire. Je me suis
toujours refusé d’emmener des livres japonais au Japon. Pourquoi lire sur le
Japon alors que le Japon est tout autour de moi ? Les deux tomes du Meurtre du
Commandeur d’Haruki Murakami m’attendront donc à mon retour. Il vaut mieux,
suivant la mystique qui m’est propre, emprunter une voie oblique. J’ai retenu
trois livres : un que je n’ai pas lu et deux livres de survie. Par commodité,
ce seront bien sûr des livres de poche. Celui dont j’ignore tout est La Marge
d’André Pieyre de Mandiargues. D’après la quatrième de couverture, il m’a l’air
assez éloigné de l’adaptation de Walerian Borowczyk et parle d’une dissolution
et d’une renaissance dans un quartier de bars et de prostitution. Non pas à
Shinjuku mais à Barcelone mais Mandiargues est un écrivain japonisant, et qui
sait où l’on peut aboutir par la voie oblique ?
toujours refusé d’emmener des livres japonais au Japon. Pourquoi lire sur le
Japon alors que le Japon est tout autour de moi ? Les deux tomes du Meurtre du
Commandeur d’Haruki Murakami m’attendront donc à mon retour. Il vaut mieux,
suivant la mystique qui m’est propre, emprunter une voie oblique. J’ai retenu
trois livres : un que je n’ai pas lu et deux livres de survie. Par commodité,
ce seront bien sûr des livres de poche. Celui dont j’ignore tout est La Marge
d’André Pieyre de Mandiargues. D’après la quatrième de couverture, il m’a l’air
assez éloigné de l’adaptation de Walerian Borowczyk et parle d’une dissolution
et d’une renaissance dans un quartier de bars et de prostitution. Non pas à
Shinjuku mais à Barcelone mais Mandiargues est un écrivain japonisant, et qui
sait où l’on peut aboutir par la voie oblique ?
Un livre est un objet magique qui peut permettre de forcer
le hasard et d’ouvrir des portes invisibles. Il y a bien un bar à Shinjuku qui
se nomme « Hécate », d’après un film oublié de Daniel Schmid, adapté d’un étrange
roman de Paul Morand se déroulant à Tanger. Sans la connaissance de ces deux
œuvres, aurais-je remarqué cette petite plaque en bois, parmi les centaines
d’autres du quartier ? J’y rencontrais une femme chat en kimono qui
m’expliquait que son mari, le propriétaire maintenant décédé, avait adoré ce
film. L’année suivante elle n’était déjà plus là et personne ne savait pourquoi
le bar se nommait ainsi. Un jour, le Bar Hécate aura changé de nom mais la
maîtresse de la nuit, la déesse des chiens, hantera encore les lieux.
le hasard et d’ouvrir des portes invisibles. Il y a bien un bar à Shinjuku qui
se nomme « Hécate », d’après un film oublié de Daniel Schmid, adapté d’un étrange
roman de Paul Morand se déroulant à Tanger. Sans la connaissance de ces deux
œuvres, aurais-je remarqué cette petite plaque en bois, parmi les centaines
d’autres du quartier ? J’y rencontrais une femme chat en kimono qui
m’expliquait que son mari, le propriétaire maintenant décédé, avait adoré ce
film. L’année suivante elle n’était déjà plus là et personne ne savait pourquoi
le bar se nommait ainsi. Un jour, le Bar Hécate aura changé de nom mais la
maîtresse de la nuit, la déesse des chiens, hantera encore les lieux.
Peut-être y a-t-il à à Tanger un autre Bar Hécate permettant de passer clandestinement entre les deux pays ? Et ce chant qui court entre les ruelles n’est-ce pas
Nessun dorma, l’air de Turandot qui donne son nom à un autre bar ? Personne ne
dort mais à l’aube la princesse de glace a déjà disparu et il faudra attendre
une autre nuit pour espérer encore en son amour. Personne ne dort, c’est le
territoire des vigilambule, ceux qui entrent, les yeux grands ouverts dans
cette marge entre le crépuscule et l’aube.
Nessun dorma, l’air de Turandot qui donne son nom à un autre bar ? Personne ne
dort mais à l’aube la princesse de glace a déjà disparu et il faudra attendre
une autre nuit pour espérer encore en son amour. Personne ne dort, c’est le
territoire des vigilambule, ceux qui entrent, les yeux grands ouverts dans
cette marge entre le crépuscule et l’aube.
L’Amour fou d’André Breton est un livre que l’on n’a jamais
lu, qui n’a jamais été écrit ni publié mais dont on tente d’assembler les
fragments qui nous parviennent par liaisons libres, automatisme, vases
communicants, phrases attrapées, rêvées, murmurées. Dans un bar, au terme d’une
nuit étrange, une jeune fille m’a dit à
l’oreille : « Tu as trouvé l’endroit que tu cherchais depuis toujours. » Elle
m’a fait plusieurs présents mais cette phrase je l’ai conservée comme une
pierre précieuse. C’était une de ces « femmes sans ombre » qui apparaissent
vers trois heures du matin et qui n’ont que peu de temps pour délivrer leur
message à un salaryman ivre, une hôtesse de club mélancolique ou un voyageur.
lu, qui n’a jamais été écrit ni publié mais dont on tente d’assembler les
fragments qui nous parviennent par liaisons libres, automatisme, vases
communicants, phrases attrapées, rêvées, murmurées. Dans un bar, au terme d’une
nuit étrange, une jeune fille m’a dit à
l’oreille : « Tu as trouvé l’endroit que tu cherchais depuis toujours. » Elle
m’a fait plusieurs présents mais cette phrase je l’ai conservée comme une
pierre précieuse. C’était une de ces « femmes sans ombre » qui apparaissent
vers trois heures du matin et qui n’ont que peu de temps pour délivrer leur
message à un salaryman ivre, une hôtesse de club mélancolique ou un voyageur.
Une phrase peut être la clé qui ouvre l’Entrée des fantômes,
comme celle que lance Raúl Ruiz à Jean-Jacques Schuhl dans le restaurant
chinois de Davé : « Je te propose de jouer le rôle du chirurgien dans Les Mains
d’Orlac. » On rêverait de se promener avec Schuhl dans Shinjuku la nuit et,
suivant les traces rose poussière laissées par les travestis, trouver dans une
ruelle le fantôme du restaurant, désormais fermé, de la rue Richelieu, avec
peut-être cet aquarium dont les reflets verdâtres transforment les clients en
spectres mais surtout, encadrés et accrochés au mur, les polaroïds des visages
familiers de mille et mille amis disparus. Car chacun, à Tokyo, peut trouver
l’endroit qu’il cherche depuis toujours.
La Marge, L’Amour fou et Entrée des fantômes, sont les trois
livres que j’emporte à Tokyo cet automne.
livres que j’emporte à Tokyo cet automne.
Les cafés de Chiiko Ayasaki
J’ai rencontré Chiiko en 2010 alors
qu’elle servait au Café Ranpo à Yanaka (voir ici). J’avais été intrigué par ses
dessins érotiques très personnels prenant comme cadre le café lui-même (voir la
première illustration). Nous sommes restés en contact et nous nous sommes revus
en octobre à l’occasion de la projection des films de Bertrand Mandico à l’Institut
français de Tokyo. Cet érotisme des matières, à la fois luxuriant, dérangeant
et drôle ne pouvait que lui plaire.
Chez Chiiko, les filles, qui lui
ressemblent, mènent une obscure vie
organique dans des cafés et restaurants vétustes. Ce sont les nymphes, ivres et
repues, de la poussière, des comptoirs usés, des poêles noircies et de la
vaisselle ébréchée. Mais ces serveuses de
café n’attendent pas d’être mangées comme le chantait Brigitte Fontaine, ce
sont elles qui vont vous dévorer.
qu’elle servait au Café Ranpo à Yanaka (voir ici). J’avais été intrigué par ses
dessins érotiques très personnels prenant comme cadre le café lui-même (voir la
première illustration). Nous sommes restés en contact et nous nous sommes revus
en octobre à l’occasion de la projection des films de Bertrand Mandico à l’Institut
français de Tokyo. Cet érotisme des matières, à la fois luxuriant, dérangeant
et drôle ne pouvait que lui plaire.
Chez Chiiko, les filles, qui lui
ressemblent, mènent une obscure vie
organique dans des cafés et restaurants vétustes. Ce sont les nymphes, ivres et
repues, de la poussière, des comptoirs usés, des poêles noircies et de la
vaisselle ébréchée. Mais ces serveuses de
café n’attendent pas d’être mangées comme le chantait Brigitte Fontaine, ce
sont elles qui vont vous dévorer.
En cadeau, elle m’a donné des cartes
postales et des flyers. Les voici.
postales et des flyers. Les voici.
Le site de Chiiko
http://www.ayasakingyo.com/
Okutei. Un dernier bar avant de rentrer au pays
Sorcellerie de Shinjuku
Dans les rues de Kabukicho, dans les ruelles de Golden Gai, sur les trottoirs de Shinjuku Dori, à Nichome, au Cambiare, au Perla, au Bar Honey, devant les enseignes des clubs érotiques, devant le grand cinéma Toho, avec Natsuco, Ikuko, Ami, Bertrand Mandico et la collégienne deux fois croisée et avec l’homme tigre de Golden Gai.
Golden Gai is the Space
Takashi Kurashi, que je rencontrais
au Bar Buster, est cinéaste. Je m’en doutais puisque depuis une dizaine de
minutes j’étais troublé par sa ressemblance frappante avec Lav Diaz, le réalisateur
philippin. Mais lui, ce ne sont pas les grandes fresques telluriques qui le
passionnent mais des films expérimentaux en macro où il voit l’accès à un autre
monde. « 2001 l’odyssée de l’espace
est mon film favori, m’a-t-il dit ce soir-là. J’aimerai être le Kubrick
japonais. Vous savez : Golden Gai est l’espace. » C’était encore plus beau prononcé
en anglais par un cinéaste psychédélique japonais : « Golden Gai is
the space ». Comme David Bowman, Takashi Kurashi, sans doute cherche-t-il
à atteindre le bout du cosmos, qui toujours se dérobe lorsque l’aube bleutée
signe la reprise des affaires courantes à Shinjuku. Il faudrait passer par un interstice
infime d’espace et de temps, à la lisière de l’aube, pour disparaître dans la vie parallèle.
au Bar Buster, est cinéaste. Je m’en doutais puisque depuis une dizaine de
minutes j’étais troublé par sa ressemblance frappante avec Lav Diaz, le réalisateur
philippin. Mais lui, ce ne sont pas les grandes fresques telluriques qui le
passionnent mais des films expérimentaux en macro où il voit l’accès à un autre
monde. « 2001 l’odyssée de l’espace
est mon film favori, m’a-t-il dit ce soir-là. J’aimerai être le Kubrick
japonais. Vous savez : Golden Gai est l’espace. » C’était encore plus beau prononcé
en anglais par un cinéaste psychédélique japonais : « Golden Gai is
the space ». Comme David Bowman, Takashi Kurashi, sans doute cherche-t-il
à atteindre le bout du cosmos, qui toujours se dérobe lorsque l’aube bleutée
signe la reprise des affaires courantes à Shinjuku. Il faudrait passer par un interstice
infime d’espace et de temps, à la lisière de l’aube, pour disparaître dans la vie parallèle.
Lost in time and lost in space.
Mami-chan, la jeune
patronne, préfère quant à elle Lolita de Kubrick. Son bar, qui a brûlé en avril dernier, a été reconstruit à l’identique. Le
Buster est un bar rock où elle fait partager sa passion pour les Girl’s band,
américains comme les Runaways ou japonais comme Shonen Knife et The Portugal Japan.
Aux bars « showa », surchargés
d’affiches, de flyers et de photographies de Terayama, elle a choisi la
sobriété : une simple couleur rouge qui recouvre tous les murs. Couleur intense
qui capture un peu de cet espace infini. Sur la photo, Mami-chan a de faux-airs
de Juliet Berto, nouvel indice pour moi de la résonnance des pas entre les
piétons de Paris et ceux de Tokyo.
patronne, préfère quant à elle Lolita de Kubrick. Son bar, qui a brûlé en avril dernier, a été reconstruit à l’identique. Le
Buster est un bar rock où elle fait partager sa passion pour les Girl’s band,
américains comme les Runaways ou japonais comme Shonen Knife et The Portugal Japan.
Aux bars « showa », surchargés
d’affiches, de flyers et de photographies de Terayama, elle a choisi la
sobriété : une simple couleur rouge qui recouvre tous les murs. Couleur intense
qui capture un peu de cet espace infini. Sur la photo, Mami-chan a de faux-airs
de Juliet Berto, nouvel indice pour moi de la résonnance des pas entre les
piétons de Paris et ceux de Tokyo.
Nous ne sommes qu’aux portes de la vie parallèle.
Photographier le Golden Gai
Je ne suis pas un photographe et à vrai dire je n’y connais pas grand-chose. Pourtant, j’ai ressenti le besoin de photographier le Golden Gai. C’était une façon d’entrer dans ce territoire qui me fascinait et une façon de le regarder et puis qui sait peut-être un jour le voir. Sur les conseils d’un ami, j’optais pour un Canon 1100 d’occasion et je troquais l’objectif pour un 50mm. Ma première série de photos date d’octobre 2015. Très vite j’ai compris que je voulais adopter le point de vue d’un voyageur arpentant Golden Gai et jetant un coup d’oeil à travers les fenêtres et les rideaux en plastiques des portes. Cette méthode m’offrait des reflets, des couleurs et la transparence usée du plastique et des vitres. Je retrouvais souvent ce « doré » qui désigne le quartier. Cet estompage me parlait aussi du temps et de mes chers fantômes. J’ai à nouveau photographié les ruelles en aout et octobre 2016. J’ai vu la rue sinistrée par l’incendie d’avril se relever littéralement de ses cendres quelques mois plus tard, reconstituée, propre et scintillante, comme si tout avait été pardonné. Mais quelque chose s’était bien passé. Pour la première fois, dans ce cycle ininterrompu de nuits, Golden Gai avait fait l’expérience de sa disparition.
Et moi, qu’avais-je appris et que me restait-il à apprendre ?
Un soir, un Japonais qui était dans la même réflexion que moi me confia quelle était sa vision de Golden Gai.
Je n’aurai pas pu l’exprimer mieux. Ce sera le sujet d’un prochain billet.



















































































