Deux jours à Paris avec Necronomidol


Après avoir exploré dans leurs clips
l’univers ténébreux de Necronomidol, les rencontrer à Paris en plein soleil de
juillet, était une drôle d’expérience. Dès leur sortie du van noir, costumées et maquillées, c’était comme vivre un rêve en plein jour. Il y avait bien Risaki, la farouche jeune
guerrière, Himari la beauté fatale aux très longs cheveux noirs, l’innocente
Rei, la poupée diabolique Hina, et bien sûr Sari, la malicieuse sorcière aux
cheveux verts avec sa tarentule sur la joue. Dans l’appartement où se déroulait
l’interview, elles adoptèrent immédiatement Misa, une petite chatte qui fut
l’objet de toutes leurs attentions. Mais si Misa était enchantée de
rencontrer de jeunes humaines lui ressemblant à ce point, pour nous c’était de
découvrir que les Necronomidol n’étaient en rien des poupées mais des jeunes
filles cultivées, pouvant aussi bien parler du chamanisme (une donnée
essentielle de leur musique) que de l’illustrateur eroguro Toshio Saeki, d’Edogawa Ranpo, de Mishima ou Tanizaki.
Cette volonté de former un groupe d’idolu dark et raffiné est le fait de leur producteur Ricky
Wilson. Cette double nationalité, nippo-américaine, explique aussi le caractère
inattendu de leur musique, passant de l’électro au métal, de la comptine
gothique aux mélopées chamaniques inspirées de JA Seazer, le compositeur de Terayama.


Le lendemain, à l’Espace B, c’était l’occasion
rare de les découvrir sur scène. L’objectif de leurs spectacles est d’emmener
le public chez elles, ni à Shibuya, ni à Akihabara, mais sur une contrée lunaire,
parfois neigeuse ou des forêts à l’organicité dérangeante abritent les temples
d’anciens cultes shinto. Elles y parviennent par leur chant et leurs
chorégraphies, sans éclairage ou décors. Ce sont des musiciennes mais aussi des
actrices et surtout des conteuses. 



Il faut voir Hina avec ses couettes retenues
par un ruban rouge, tournant sur elle-même comme une figurine de boîte à
musique ; la marquise des araignées Sari devenant une poupée d’un conte d’Hoffmann ;
la fièvre tragique de Risaki, qui en sueur et les yeux presque révulsés, paraît
combattre des démons invisibles ; l’étrange bonne humeur de Rei au milieu
de ses compagnes possédées ou encore Hina, hiératique, avec sa longue robe de
prêtresse. Devant ses tableaux en mouvement perpétuel, passant du ballet d’automates
à de vertigineux tourbillons de derviches tourneurs, on perd en effet toute notion
du temps et de l’espace.

L’interview avec Necronomidol
sera publiée sur le site Asian Winds. 


Necronomidol : Ithaqua

Les
Necronomidol sont nos petites chamanes préférées de la J-pop. Dans le premier
clip de leur album Deathless, elles invoquent une créature lovecraftienne :
Ithaqua, seigneur de la neige et des vents glacés. Elles sont filmées dans les
forêts enneigées du nord du Japon, terre mythique de religions plus anciennes
encore que le shintoïsme et célébrées par des prêtresses en peaux de bêtes
collectant les ossements et les pierres. C’est aussi de ces paysages de neige
qu’est issu le butô torturé de Tatsumi Hijikata, comme si la blancheur glacée
était la cristallisation des ténèbres. C’est ce qui fascine dans la
vidéo : ce froid qui les enserre et que leurs frissons rendent perceptible.
Elles évoluent dans un monde qui, paradoxalement, associe le froid à
l’hypersensibilité et au trouble charnel, mais aussi à l’extase, comme celle
qui saisit Sari la jeune fille aux cheveux verts. Bien qu’elle en soit la
parfaite antithèse, le ventre dénudé de Risaki Kakizaki est dans ce contexte
l’image la plus érotique que la J-pop a produit depuis Heavy Rotation des AKB48. Ithaqua est donc la vidéo des
Necronomidol qui décrit au mieux le territoire unique qu’elles construisent. Ce
refus d’appartenir au monde bariolé et électrique de leurs consœurs, quitte à
se figurer en monstres, fantômes ou sorcières, en fait des figures en retrait,
aristocratiques et un peu hautaines. Mais cette terre maudite, si elle est leur
royaume sera aussi leur tombeau nous dit la vidéo qui les voit s’effondrer une
à une. Les Necronomidol est bien le groupe le plus romantique de la J-pop.  

Necronomidol : Psychopomp


Les Necronomidol sont les
chamanes de la J-pop : cinq jeunes filles de moins de 20 ans qui depuis
2014 mixent les chants emo des idoles, avec du métal et de
l’électro. Les vraies racines de Necronomidol sont cependant plus anciennes et
puisent dans les musiques de JA Seazer pour Shuji Terayama. Ce fameux angura. On adore bien sûr la
farouche guerrière Risaki Kakizaki et ses pointes de cheveux rouges comme du
sang séché, mais l’idole immédiate est Sari avec ses cheveux verts et son
araignée sur la joue. Necronomidol est à la base un projet hybride
puisqu’initié par Ricky Wilson, un producteur américain suite au succès de
groupes alternatifs comme Baby Metal. D’où peut-être sa nature davantage
underground que mercantile et son respect de l’intégrité de ses
musiciennes. Les Necronomidol sont autant des chanteuse que des actrices autour
desquels s’élabore un concept empruntant à Suehiro Maruo, à Lovecraft et aux
croyances shinto. 
Dans Psychopomp, l’un de leurs plus
beaux clips, elles sont mises en scène par le photographe Dan Szpara à
Aokigahara, la fameuse forêt des suicidés. On croit d’abord à des images fixes,
déjà fascinantes, avec ces lichens verdâtres et mordorés couvrant les troncs
d’arbres, mais si on y prête attention, il y a toujours un frémissement dans
l’image : une touche de lumière vibrante, des feuilles d’herbes, des
insectes… Les Necronomidol apparaissent une à une, elles-aussi immobiles, comme
intégrées à cette vie séculaires. Elles ne chantent pas et ne sont jamais
réunies. Chacune est découpée en plans de mains, de jambes, de cheveux, comme
si elles entraient dans un monde dont le visage n’était plus le centre et dont
le temps humain n’était pas non plus la mesure. Si la forêt les entoure, elles
sont comprises entre deux motifs : un crâne de cerf blanchi et ce tapis de
feuilles d’automne gorgé d’humidité. Les jeunes filles magiques mènent ainsi
cette vie parallèle, entre l’os ayant atteint son point inaltérable et les
matières organiques en décomposition.