Muhammad “UCUP” Yusuf

J’ai découvert les gravures sur bois de l’artiste indonésien Muhammad “UCUP” Yusuf en novembre à l’exposition « Catastrophe and the Power of Art » du Mori Museum à Roppongi. C’était de loin les œuvres les plus marquantes. Avec le collectif d’artistes activistes Taring Padi, militant pour les droits des paysans, il mêle  la magie, l’horreur et la politique, avec une énergie noire rappelant les comix underground et la grande peinture révolutionnaire d’Amérique du sud. 



MUHAMMAD “UCUP” YUSUF
A native of Yogyakarta, Muhammad “UCUP” Yusuf has been involved in artbased protests as part of the Taring Padi collective since the late 1990s. He
believes that art is an invaluable tool that fosters understanding and tolerance in
society. His newly created woodblocks and woodblock prints reveal his efforts
for social change while offering a glimpse of some of the rural communities
that are close to his heart. The intricately executed images narrate stories on
current disputes over land expropriation and illegal development in Indonesia.
Black Coal Dark Energy, for instance, refers to a recent debate about a coal
power plant in Central Java. It shows a sea of solemn-faced people beneath
angry signs with statements including “Don’t take our land” and “Why state
violence against own people.” A larger banner reads “Land and water, our flesh
and our blood, we take care until the end” echoing the resolution of the people.
The choice of medium of woodblock engravings is significant as throughout
history it has been harnessed to create political propaganda. 
Muhammad “UCUP” Yusuf studied painting at the Indonesian Institute of Arts,
Yogyakarta, where he graduated in 2005. Alongside a number of prominent
private collections in Indonesia and abroad, his works are in the permanent
collections of the Palace Museum Yogyakarta, Indonesia; Singapore Art
Museum; Fukuoka Asian Art Museum, Japan; and the Queensland Art Gallery
of Australia. His work has been exhibited at such institutions as the Museum
of Contemporary Art Lyon, France; Yokohama Museum of Art, Japan; and the
Jogja National Museum, Indonesia. 
Born in Lumajang, Indonesia, 1975 | Lives and works in Yogyakarta
Extrait du catalogue REV | ACTION, CONTEMPORARY ART FROM SOUTHEAST ASIA, curated by Loredana Pazzini-Paracciani.  Sundaram Tagore Gallery, 2015

le site de Taring Padi

Halloween à Tokyo



C’est une nouvelle histoire de fantômes à Tokyo
tu y croiseras
l’onagata diabolique qui hante le konbini
la kaibyo qui gratte le trottoir de ses griffes
l’équivoque écolière aux larmes noires
et le fantôme sanglant de l’infirmière
et le fils débauché de la famille du chien-dieu
mais surtout tu prendras garde aux sortilèges
des renardes échappées des temples
qui t’entraînent dans des rues sans nom
t’ouvrent la porte des bars fantômes
et te font boire le saké de l’oubli
qui estompe les contours de la nuit
et captif de ces fantômes d’amour
escamoté du monde des vivants
jamais tu ne verras l’aube se lever
mais n’est-ce pas au fond ce que tu désires ?  



































les noyées

C’est une
rivière ancienne qui serpente dans la ville, traverse les love hotels, les appartements, les salles de bain, les chambres, les lits et
trempe les draps de ses eaux noires.

Que charrie la rivière ancienne ?


Des jeunes
filles.


Noyées aux
corps blancs et aux yeux ouverts, prises dans une torpeur sans fin, une
nuit sans fin même en plein jour, prisonnières de leur peau qu’elles entaillent comme les murs d’une cellule. Certaines s’étreignent et glissent ensemble
au fond de la rivière, d’autres coulent solitaire. 



Comment s’appellent-elles ?


Elles n’ont pas d’autres noms que toi et moi.

C’est un
monde clos, isolé, nous disent-elles. Laissez-nous en paix.





Les photos viennent du compte Instagram river_old
https://www.instagram.com/river_old/

L’Hotel World Kaikan à Nakano


Lorsque qu’on se rend à Nakano Broadway, on peut très bien passer par la
grande galerie marchande toujours surpeuplée, avant de gravir les escaliers qui
mènent au le paradis des mangas 
eroguro, des figurines d’Ultraman
et des revues érotiques des années 70. On peut aussi passer par les ruelles, où
s’alignent des dizaines de restaurants, de pachinkos et de Girls Bars
.
On est alors sûr de tomber sur la façade en losanges jaune orangé de
l’Hotel World Kaikan. Construit pendant les années 60, d’où sa décoration pop
désormais délabrée, il a bien été un hôtel mais après sa fermeture est devenu
une ruche de bars et de karaokés. Sans doute reprend-il vie une fois la nuit
tombée, mais c’est dans la journée qu’il se dresse de façon sinistre. Seul son
second étage est accessible (1
er étage chez nous), entouré
d’escaliers fermé par des grilles. A droite, la porte d’un bar dont la décoration est un cercueil rouge marqué d’un « D ». Deux escaliers descendent au sous-sol. Les emprunter était tentant
puisque l’Hotel World Kaikan évoque à la perfection un décor de
J-horror avec ses chambres que l’on suppose hantés par des suicidés ou des
yakuzas assassinés. J’ai descendu les quelques marches, jusqu’à un sol en
damier, plongé dans une semi pénombre, et des portes métalliques abritant sans
doute un karaoké. Je suis resté quelques instants à me glacer d’effroi mais un
bruit m’a fait prestement remonter à la surface.
Comment ne pas penser que la façade de l’hôtel rappelle la moquette de l’Overlook de Shining ? 
Hotel Underworld Kaikan ? 

La voie oblique

Les livres de voyage c’est une grande affaire. Je me suis
toujours refusé d’emmener des livres japonais au Japon. Pourquoi lire sur le
Japon alors que le Japon est tout autour de moi ? Les deux tomes du Meurtre du
Commandeur
d’Haruki Murakami m’attendront donc à mon retour. Il vaut mieux,
suivant la mystique qui m’est propre, emprunter une voie oblique. J’ai retenu
trois livres : un que je n’ai pas lu et deux livres de survie. Par commodité,
ce seront bien sûr des livres de poche. Celui dont j’ignore tout est La Marge
d’André Pieyre de Mandiargues. D’après la quatrième de couverture, il m’a l’air
assez éloigné de l’adaptation de Walerian Borowczyk et parle d’une dissolution
et d’une renaissance dans un quartier de bars et de prostitution. Non pas à
Shinjuku mais à Barcelone mais Mandiargues est un écrivain japonisant, et qui
sait où l’on peut aboutir par la voie oblique ?
Un livre est un objet magique qui peut permettre de forcer
le hasard et d’ouvrir des portes invisibles. Il y a bien un bar à Shinjuku qui
se nomme « Hécate », d’après un film oublié de Daniel Schmid, adapté d’un étrange
roman de Paul Morand se déroulant à Tanger. Sans la connaissance de ces deux
œuvres, aurais-je remarqué cette petite plaque en bois, parmi les centaines
d’autres du quartier ? J’y rencontrais une femme chat en kimono qui
m’expliquait que son mari, le propriétaire maintenant décédé, avait adoré ce
film. L’année suivante elle n’était déjà plus là et personne ne savait pourquoi
le bar se nommait ainsi. Un jour, le Bar Hécate aura changé de nom mais la
maîtresse de la nuit, la déesse des chiens, hantera encore les lieux.
Peut-être y a-t-il à à Tanger un autre Bar Hécate permettant de passer clandestinement entre les deux pays ? Et ce chant qui court entre les ruelles n’est-ce pas
Nessun dorma, l’air de Turandot qui donne son nom à un autre bar ? Personne ne
dort mais à l’aube la princesse de glace a déjà disparu et il faudra attendre
une autre nuit pour espérer encore en son amour. Personne ne dort, c’est le
territoire des vigilambule, ceux qui entrent, les yeux grands ouverts dans
cette marge entre le crépuscule et l’aube.
L’Amour fou d’André Breton est un livre que l’on n’a jamais
lu, qui n’a jamais été écrit ni publié mais dont on tente d’assembler les
fragments qui nous parviennent par liaisons libres, automatisme, vases
communicants, phrases attrapées, rêvées, murmurées. Dans un bar, au terme d’une
nuit étrange,  une jeune fille m’a dit à
l’oreille : « Tu as trouvé l’endroit que tu cherchais depuis toujours. » Elle
m’a fait plusieurs présents mais cette phrase je l’ai conservée comme une
pierre précieuse. C’était une de ces « femmes sans ombre » qui apparaissent
vers trois heures du matin et qui n’ont que peu de temps pour délivrer leur
message à un salaryman ivre, une hôtesse de club mélancolique ou un voyageur.




Une phrase peut être la clé qui ouvre l’Entrée des fantômes,
comme celle que lance Raúl Ruiz à Jean-Jacques Schuhl dans le restaurant
chinois de Davé : « Je te propose de jouer le rôle du chirurgien dans Les Mains
d’Orlac
. » On rêverait de se promener avec Schuhl dans Shinjuku la nuit et,
suivant les traces rose poussière laissées par les travestis, trouver dans une
ruelle le fantôme du restaurant, désormais fermé, de la rue Richelieu, avec
peut-être cet aquarium dont les reflets verdâtres transforment les clients en
spectres mais surtout, encadrés et accrochés au mur, les polaroïds des visages
familiers de mille et mille amis disparus. Car chacun, à Tokyo, peut trouver
l’endroit qu’il cherche depuis toujours.
La Marge, L’Amour fou et Entrée des fantômes, sont les trois
livres que j’emporte à Tokyo cet automne. 


Ouvert de minuit à sept heures du matin

La Cantine de minuit de Yarô Abe

Où se trouve la Cantine de minuit à
Tokyo ? Tout près de Kabukichô puisque c’est là où
travaille Marilyn la stripteaseuse (les œufs de colin, vol.1), pas loin non
plus de Nichome, le quartier gay ou se trouve le bar du travesti Jun (le nattô,
vol.1), et à quelques minutes du sanctuaire Hanazono (Les Inarizushi, vol.2) d’où
sortent certaines clientes qui sont peut-être des femmes-renards. Il ne fait donc
guère de doute que la cantine se trouve à Golden Gai. Ce n’est qu’une gargote comme les autres, qui ne paye pas de mine. On
remarque qu’Abe dessine rarement l’extérieur du bar, excepté la première planche
de la première histoire. Pour le reste nous ne quittons presque jamais les quelques
mètres carrés de ce petit théâtre des nuits de Shinjuku. Si Ozu, selon l’expression consacrée, filmait à
hauteur de tatami, Abe dessine à hauteur de comptoir.
Les personnages sont coupés à la
taille et les cadrages alternent le point de vue du patron et ceux des clients.
Cet art minimaliste repose sur le talent de portraitiste de Abe qui en quelques
traits fait exister ce petit peuple noctambule de yakuzas, boxeurs, livreurs,
hôtesses de bars, bohèmes et surtout d’
oyaji-san,
ces quinquagénaires à lunettes, en costard-cravates et dégarnis, salarymen ou
patrons de petits commerces, qui viennent oublier leur célibat ou retarder le
moment de rentrer au foyer. C’est ce qui prouve que la Cantine est très loin de
la nouvelle vague des bars, plus rock et exubérants, de Golden Gai. L’autre
talent d’Abe est bien sûr de donner une âme aux plats que sert le patron à la
demande de ses clients : les fils de nattô, l’algue grillée qu’on entoure
sur une boule de riz, la tranche de porc frémissant dans le ramen, le bacon
croustillant… Et le curry de la veille est toujours meilleur, bien sûr. La
cuisine de nuit fait partie de l’esthétique de ces bars, au même titre que les
chansons pop de l’ère Showa. C’est bien souvent par la commande d’un de ces
plats qu’Âbe commence son récit, qui va mener à une peine de cœur, une idylle inattendue,
des retrouvailles ou une histoire d’amitié. 
Mais il y a autre chose,
indéfinissable et émouvant, qui montre combien Abe est parvenu à saisir
l’atmosphère particulière de Golden Gai. Il s’agit de l’entrée en scène des
clients qui, ouvrant le rideau, apparaissent dans l’encadrement de la porte du
bar.

Cela provoque, si l’on est un nouveau
client un instant d’étonnement chez le patron ou la mama-san, et
si l’on est un habitué, un salut chaleureux qui est comme un retour à la
maison. On n’a alors besoin que d’un bol de soupe et d’un verre de saké, pour
atteindre un bonheur doux et complet. Et s’il pleut sur Golden Gai, la nuit
pourrait bien durer un million d’années.

Sinon, la Cantine de minuit fait
désormais partie de la culture de Golden Gai puisqu’on la retrouve sur le guide
qui recense les centaines de bars.


La Cantine de minuit est bien sûr édité par Le Lézard noir


Quelques vues de Golden Gai




Natsume Masako, la beauté absolue a aussi un nom, et un visage

La phrase est une de mes préférées de
Sans soleil de Chris Marker
Pour exorciser l’horreur qui a un nom et un visage, il faut lui donner un
autre nom et un autre visage. Les films d’épouvante japonais ont la beauté
sournoise de certains cadavres. On reste quelquefois sonné par tant de cruauté,
on en cherche la source dans une longue intimité des peuples d’Asie avec la
souffrance, qui exige que même la douleur soit ornée. Et puis vient la
récompense : sur la déconfiture des monstres, l’assomption de Natsume Masako.
La beauté absolue a aussi un nom, et un visage.
Elle m’a accompagnée tout au long de la
rédaction de mon livre sur les fantômes japonais. Elle contenait bien sûr une
énigme : qui était Natsume Masako ? Dans le chaos d’images de spectres,
de femmes-chats et de tête volantes, elle pourrait passer presque inaperçue, c’est
la cavalière portant une coiffe étrange.

Les images sont tirées du feuilleton
très populaire
Sayuki (1978-1979) ou Monkey en occident, la série ayant été
achetée et doublée par la BBC. Dans cette adaptation de la légende chinoise du
Roi Singe, Natsume Masako interprète Sanzo Hoshi, une bonzesse qui libère le héros,
emprisonné depuis 500 ans par Bouddha dans une montagne.

Masako n’est pas la plus connue des
actrices japonaises en Occident, et on peut supposer que c’est en regardant la NHK
que Marker a appris son existence et son visage félin ne pouvait que le charmer.
Morte d’une leucémie en 1985 à seulement
27 ans, Natsume Masako n’a pas eu le temps d’avoir une longue carrière. Cependant
on peut la voir dans
The Catch, un des
chefs-d’œuvre de Shinji Somaï, dans le rôle de la fille du pêcheur interprété
par Ken Ogata.


Dracura à Tokyo

En 2010, parcourant
« Koji Wakamatsu, cinéaste de la révolte » (IMHO), je tombe sur
ce texte, « Carnet de bord de Corée -L’archipel japonais en sang« ,
et sur cette note d’introduction :
« Carnet de bord de Corée » a été publié pendant l’automne
1973 dans le premier numéro de la revue Dorakyura (Dracula*) dont le rédacteur
en chef était Juro Kara. Ce texte aborde la relation entre la Corée et le Japon
et la situation de l’Asie de l’Est.
« 
Me revient à l’esprit une petite revue achetée cet été à Nakano
Broadway pour sa couverture bizarre et ses illustrations macabres.

Automne 73, Dracula
ou « Dracura »… tout concorde.
Tenir entre ses mains une revue conçue par Juro Kara est déjà
émouvant puisqu’il s’agit du mythique chef d‘une troupe situationniste du Tokyo
des années 60. Il joue le rôle principal des Anges violés de
Wakamatsu et apparaît avec ses comédiens dans Journal d‘un voleur de
Shinjuku
 d‘Oshima (c‘est lui qui surgit en pagne en plein Shinjuku).
Je parviens à identifier dans le sommaire la texte de Wakamatsu.
J’en reproduis ici le premier paragraphe traduit en français dans Cinéaste
de la révolte
.
«Juro Kara prend le mythe du vampire à bras le corps. Je
suppose que chez lui verser et sucer le sang représente la souffrance d’être au
monde. Quel genre d’élan peut bien le pousser à aborder un tel sujet ? D’une
manière générale, lorsque mes amis abordent le thème du sang et de la couleur
rouge vif, ils dévoilent — l’espace d’un instant — une joie extrêmement intense
ou prennent alors l’air de quelqu’un révélant un peu d’une pensée secrète. Pour
ma part, la vue de mon sang, des règles de ma mère, ou du soleil rouge figurant
sur le drapeau japonais n’ont jamais suscité de sentiments précis chez moi.
»
La suite ici en Japonais.

La
revue est aussi bourrée de collages, de BD surréalistes, ainsi que d’une
illustration hilarante de Shigeru Mizuki où des pénis/chauve-souris attaquent
Tokyo.