Akiyoshi Ran, le pays des plaisirs oniriques



Akiyoshi Ran est né en 1922 à Séoul pendant l’occupation japonaise,
et mort en 1982. Jeune  artiste
prometteur, il se retire en Chine après la défaite du Japon et gagne sa vie
comme illustrateur, fournissant peintures à l’huile, gouaches et dessins pour
des magazines érotiques spécialisés dans le SM, tels que Kitan Club et Utamaro,
des années cinquante aux années soixante-dix. 


Sa vie est très peu connue mais,
de son vivant, jamais son travail ne fut exposé ni rassemblé en recueil.  Si le terme d’érotisme SM évoque pour nous, occidentaux,
un monde de combinaisons latex, de cuir et de fouet, ou pour le versant japonais
de femmes en kimono ligotées, l’iconographie d’Akiyoshi Ran en est fort
éloignée.


Chez lui on trouve des châteaux délirants taillés dans le granit,
des visages formées dans la roche de paysages hallucinés, des forets de plantes vénéneuses. On trouve surtout des femmes oiseaux,
des femmes plantes, des femmes contrebasses. Si la femme est chez lui, sans
doute, une « domina », c’est plus par la pratiques des sciences occultes
que par le sadisme. Cet autodidacte va puiser son inspiration dans les peintures
occidentales : scènes infernales de Jerome Bosch, paysages lunaires et
désertiques de Max Ernst, chevaux décomposés de Dali, mais surtout magiciennes de Leonor Fini qui
me semble la première source de son imaginaire féminin. Nul sentiment que l’artiste
ne cherche à emprisonner et maltraiter la femme par son trait, bien au
contraire il l’approche avec délicatesse comme une déesse. Si, SM oblige, il représente des tortures, celles-ci ont lieu dans des enfers inspirés de Bosch, et ne sont pas l’oeuvre des hommes mais d’étranges démons semblant assemblés avec des squelettes d’oiseaux. 

Fin connaisseur du surréalisme,
le mythique éditeur et traducteur Shibusawa Tatsuhiko loua son travail comme «
l’expression intense de ses propres rêves ». Les recueils édités bien après sa
mort, portent les beaux titres japonais de « Le pays des plaisirs oniriques », « Visions
du monde primordial lointain », ou « Fantaisie et Eros ».


Sacra Femina


Les chimères


 

 Le jardin des délices

 


 Démons burlesques et pervers


L’encre des rêves

Les montagnes hallucinées

Une semaine de bonté


La page Instagram consacrée à Akiyoshi Ran et tenue par sa
petite fille ici   

On peut y voir son autoportrait


 Quelques influences

(réelles ou supposées) 

 Max Ernst

L’Europe après la pluie (1941)

La tentation de Saint Antoine (1945)

Jérôme Bosch

Le Jardin des Délices (1490-1500)

 Félix Labisse

La femme avec un couteau (1970)
Le colloque de Loudun (1975)

Leonor Fini 

Costume pour le Bal de La Nuit du Pré Catelan, Paris, juin 1946 

Portrait de madame Hasellter (1942)

Costume pour le Bal Oriental (1951)

L’Homme aux chouettes (1945)

Dorothea Tanning

The Magic Flower Game (1941)

Arizona Landscape (1943)

Minaru Nagao, globe-trotter et premier « illustrateur » japonais


On connait peu le travail des illustrateurs japonais, surtout en dehors du manga. Ainsi Minaru Nagao dont j’ai acheté par hasard deux livres au fabuleux Village Vanguard (Exciting Book Store), le bazar pop de Shimokitazawa: « Basara Ningen » et « Kakumeiya: Onna to Kakumei to Yokubou », publiés en 1969.


« Basara Ningen », est une « Illustory », terme inventé par Nagao et que l’on peut rapprocher du roman graphique même s’il ne s’agit pas à proprement parler de bande dessinée, mais d’un récit où texte et dessin sont mêlés dans un style psychédélique. 


Dès la première page, Miss Basara raconte : « J’ai sorti mon chameau adoré du parking de la résidence et je suis partie pour la fête de ce soir. Les femelles sont dociles, mais les mâles sont turbulents lorsqu’ils en chaleur. Je lui ai donné une tape sur le derrière pour le presser. « Moi aussi, je suis en chaleur ! » J’ai continué à le taper, accélérant jusqu’à 20 kilomètres par heure. » 


Il s’agit de l’aveu de Nagao de dessiner le Shinjuku de cette fin des années 60 comme un film. Les lecteurs de ce blog savent que c’est l’un de mes sujets préférés, et que le quartier fut en son temps l’une des plus incroyables concentration d’artistes de toutes les disciplines, rivalisant avec New York et Londres.


En bichromie rouge et verte, les illustrations de Nagao sont aussi drôles et poétiques que celles d’Aquirax Uno, avec un dessin plus nerveux, plus humoristique aussi, produisant une vraie euphorie chez le lecteur. 


Dans la vie folle du Shinjuku de cette époque, les identités sexuelles sont déjà fluides à l’image du film « Les Funérailles des roses » de Matsumoto. 


Les aventures de Miss Basara sont délicieusement érotiques et fantaisistes. Avec son amant, elle s’amuse à échanger leurs sexe par une sorte d’opération de Frankenstein, ce qui leur procure un plaisir illimité.

 

Basara fréquente les dessinateurs, les futen (hippies), les théâtres d’avant-garde, les clubs de jazz, les gay boys et les bars à lesbiennes, et pratique l’amour libre sur des voiliers. La pratique du dessin de mode permet à Nagao de restituer de façon documentaire l’allure de la jeunesse libertaire de Shinjuku.

« Kakumeiya: Onna to Kakumei to Yokubou » ou « Révolutionnaire : Femmes, révolution et désir » est le fruit des voyages de sa jeunesse. 


Son héros est un ancien membre révolutionnaire de la Fédération étudiante du Japon, qui poursuit des activités de guérilla en Amérique latine. 

Il traverse le Mexique, le Pérou, Cuba, le Brésil… il a des aventures avec différentes femmes se réclamant de la révolution, dont une séduisante américaine nommée curieusement Marinche. J’apprends qu’il s’agit de la première œuvre japonaise rendant hommage à Guevara.

Les illustrations, toujours en monochrome rouge et vert, si elles conservent un style « pop révolutionnaire », sont moins psychédéliques et plus documentaires que celles de « Basara ». Certaines pages sont très audacieuses, usant de trames et de hachures, rappelant « Elégie en rouge » de Seiichi Hayashi le manga culte de la même époque.

L’insouciance et l’hédonisme laissent place à la lutte armée et aux guérilleros, Nagao incluant ses propres photos dans les pays que traverse son héros. 


On espère évidemment lire un jour une traduction française des chefs-d’ œuvres de Minoru Nagao.

Voici une petite biographie de cet illustrateur-voyageur, recomposée à partir de son site ici

Minoru Nagao (1929-2016) était peintre, concepteur de livres, illustrateur et directeur artistique. Après avoir obtenu son diplôme de l’Institut des arts et métiers de l’Université Waseda, Nagao quitte son emploi de décorateur de théâtre et se lancé à l’âge de 23 ans dans un voyage autour du monde, sans un sou en poche, en Amérique du Sud et en Europe. « Parcourir le monde sans argent, dessiner, tout a commencé par un voyage cinématographique. » déclare-t-il. Il appareille sur le port Yokohama et fête son 24e anniversaire en mer, à Hawaï. Sa première escale fut Los Angeles, puis il traverse le Mexique, le Panama et la Colombie avant d’arriver à São Paulo, au Brésil, en 1954. 


Il commence à gagner sa vie en peignant et en vendant des tableaux, notamment des affiches de cinéma et des œuvres destinées aux restaurants. Avec l’argent qu’il économise, il voyage en Europe en 1955. Gagnant sa vie dans chaque pays, il traverse la Suisse et le Portugal, puis l’Italie et la France, avant de visiter l’Égypte, le Liban, Ceylan, le Vietnam, les Philippines, Hong Kong et d’autres pays avant de retourner au Japon en 1956. De retour au Japon, il commence à illustrer des romans. « Aka-chan » (un roman-feuilleton de Nagai Rokusuke, Aoshima Yukio et Maeda Takehiko) débute sa publication dans Asahi Graph, avec de grands dessins sur double page. Cette œuvre est la première à utiliser le terme anglais « illustration ». C’est un mot nouveau à l’époque, et il devient la première personne au Japon à porter le titre d’illustrateur.


Il travaille à temps partiel pour une entreprise de vêtements, enseigne dans une école de couture, illustre des romans et concevait des couvertures de livres. On dit de lui qu’il est comme un marchand de fruits et légumes. Outre les romans, il illustre de nombreux livres pour enfants. Graphiste de talent, il conçoit et met en page les ouvrages, créant ainsi les couvertures de plus d’un millier de livres. Ses propres ouvrages, qu’il illustre, sont composés de textes spirituels et d’haïkus.


Il laisse derrière lui une œuvre considérable, comprenant des peintures de paysages lors de ses voyages, des croquis rapides d’instants fugaces, des illustrations de mode, des maquettes de disques et de CD, ainsi que des cartes postales qu’il réalisait souvent à titre privé. Ces œuvres conservent toute leur vitalité et suscitent encore aujourd’hui une impression de fraîcheur, voire de surprise.


« Depuis que j’ai été sauvé par les effets de “mon premier voyage autour du monde sans argent après la guerre”, j’ai vécu au jour le jour jusqu’à mes 83 ans. L’âge est-il un obstacle ? Non, il est même plutôt utile. Quand je me heurte à un mur, je n’abandonne pas : je tourne à gauche ou à droite et j’avance. »


Nagao illustra aussi les aventures de Sherlock Holmes voir ici

Ichibun Sugimoto , toutes les couleurs du crime


Poupées ricanantes, séduisantes femmes chats, larmes de sang, marais fétides, lune ensorcelante, sinistres manoirs, démons musiciens, papillons empoisonnés, assassins fardés, masques Nô maléfiques, belles en kimono persécutées…  


Qui a fouillé dans les librairies de Tokyo est forcément tombé sur ces livres de poche promettant des terreurs surannées. Il s’agit des rééditions par Kadokawa des romans de Seishi Yokomizo dont on connait en France les romans La mélodie du démon, Le Village aux huit tombes et La Hache, le koto et le chrysanthème (La Famille Inugami). Le héros en est le détective aux cheveux en bataille Kosuke Kindaichi. Abondant en complots machiavéliques, malédictions ancestrales et assassins masqués, ces romans datant des années 40 n’appartiennent pas au registre de l’eroguro malgré leur cruauté mais au genre très populaire du « mystery », récits à énigme où l’ambiance et les frissons comptent plus que l’horreur pure et les perversions sexuelles. 


L’un des symboles du genre est tiré de La famille Inugami : le personnage de Kyo l’héritier défiguré d’une riche famille, dont le visage est recouvert d’un masque en caoutchouc blanc. 


Mais est-ce bien Kyo qui se trouve sous le masque ou un imposteur ? Les illustrations des livres de poche Kadokawa évoquent le gothique mais surtout le giallo. 


Les adaptations cinématographiques, la plupart réalisées par Kon Ichikawa, pourraient en être l’équivalent japonais. Leur illustrateur Ichibun Sugimoto est aussi facilement identifiable au Japon que chez nous Siudmak pour les couvertures de SF chez Presse Pocket. Les romans s’étant écoulés à des millions d’exemplaires, ces images font partie de l’imaginaire de la dernière partie de l’ère Showa. Une couverture de Sugimoto est un collage mystérieux représentant en général un visage, souvent féminin, un élément de décor et un motif énigmatique. 


« Ma première commande a été pour le Village des huit tombes. J’ai reçu le manuscrit mais c’était beaucoup trop difficile pour moi. Je travaille dans le domaine du design, donc je ne suis pas très doué pour lire des documents imprimés. J’ai donc survolé le document et je me suis dit : voilà le genre de personnage qui apparaît. Je me suis dit que comme beaucoup de gens mourraient dans cette histoire, je ne devais pas être trop explicite. Je pense que c’est une bonne chose de ne pas avoir lu le roman en profondeur. J’ai représenté des personnages dans un type de situation plutôt qu’une illustration fidèle du contenu. Ainsi, la personne qui le lira pourra se faire sa propre image de l’œuvre. C’était l’époque où Haruki Kadokawa commençait à produire des films, et il a eu l’idée d’un mélange de médias qui relierait les livres et les films. Son slogan « Lisez avant de regarder ou regardez avant de lire » est devenu célèbre. » 


« Le premier mix média a été l’adaptation cinématographique du Clan Inugami en 1976, et j’ai été chargé de redessiner la le catalogue des œuvres de Yokomizo en parallèle. Il n’y avait pas de consignes précises parce qu’ils venaient tout juste de commencer leur projet. » 


Ce  « mix media » est aussi une des origines de la popularité intacte des illustrations de Sugimoto. Pour donner un unité à cette opération, il a également dessiné les affiches de film, qui se retrouvent en pochettes de vinyls pour l’édition des BO et de nos jours sur youtube. Le succès de la réédition de The Adventure of Kindaichi Kosuke signée par Kentarō Haneda sous le nom de The Mystery Kindaichi Band, avec son démon flutiste a encore renouvelé le culte autour de l’illustrateur. 


Il faut par ailleurs jeter une oreille aux BO des adaptations de Yokomizo sur Youtube, celles de Kunihiko Murai et Shinichi Tanabe n’ayant rien à envier à celles de Stelvio Cipriani ou Piero Umiliani.   

« Je n’illustrais pas seulement Seishi Yokomizo et Kadokawa me faisait travailler sur les couvertures d’autres auteurs. Heureusement, j’ai toujours été un dessinateur rapide et j’utilisais un aérographe, encore rare à l’époque, ce qui me permettait de peindre très rapidement. Je travaillais sur plusieurs couvertures en parallèle mais je devais achever une peinture par jour. Kadokawa me demandait de dessiner une nouvelle couverture pour chaque réédition afin que le livre se vende mieux. C’est pourquoi il y a plusieurs couvertures différentes pour un même roman. Plus tard, des fans m’ont dit qu’ils avaient acheté sans s’en rendre compte plusieurs fois le même livre parce que la couverture était différente. 


Je suis quand même heureux d’avoir pu laisser derrière moi un très grand nombre d’œuvres. Normalement, les auteurs populaires ont tendance à passer de mode, mais les fans de Yokomizo n’ont pas diminué du tout. Les jeunes me disent souvent : « Je fais le tour des librairies d’occasion pour dénicher un exemplaire avec cette couverture ». Je reçois souvent des demandes de travail de la part d’auteurs contemporains qui me disent :  » Je rêvais que vous dessiniez la couverture d’un de mes livres.  » 



Propos de Ichibun Sugimoto tirés de cette interview

ici



  

L’été cruel des yakuzas : Go Mishima et les roses de la pègre


Dans Kubi, présenté au dernier festival de Cannes, Takeshi Kitano expose frontalement l’homosexualité chez les samouraïs. Une réalité historique très peu abordée, excepté dans Taboo, l’ultime film d’Oshima où d’ailleurs jouait Kitano. Qu’en serait-il chez les yakuzas tout autant perclus de valeurs viriles ? Certains yakuzas sont évidemment homosexuels mais on peut supposer que, comme tout ce qui touche au domaine privé au Japon, cela n’est ni affiché ni une source d’opprobe. Les rituels de fraternité entre yakuzas se rapprochent de ceux des sociétés viriles et guerrières tels évidement les samouraïs mais aussi les Spartes, et les films transpirent leur amour bien qu’il soit platonique. 

De façon moins symbolique, les yakuzas appartiennent au monde de la nuit et règnent sur les quartiers de plaisir.  Dans la seconde moitié des années 60, ceux-ci furent dominés par la culture gay et énormément de mama-san (patronnes) et leurs hôtesses étaient des travestis. Ce monde est celui qu’a fixé le photographe Watanabe Katsumi (voir ici), et aux garçons maquillés se mêlent naturellement les hommes tatoués. Moi-même, prenant un verre dans un « gay bar » de Tokyo, je pouvais y observer un yakuza et sa petite amie entourés de jeunes travestis. On peut supposer qu’un semblable « mélange des genres » était à l’œuvre en France, et que la pègre fréquentait aussi le milieu des cabarets et des bars pour travestis. 


Que les yakuzas aient été un objet de fantasme pour la scène gays japonaise est une évidence. Il n’y avait pas que les femmes qui frissonnaient lorsque Ken Takakura faisait tomber son kimono, dévoilant un corps tatoué à la musculature parfaite. Le tatouage lui-même, avec son raffinement, ses fleurs éclatantes, et son narcissisme, possède une forte dimension homoérotique. Il fallait un artiste pour exalter la sexualité équivoque des yakuzas. Ce fut Go Mishima (1924-1988). 


Deux évènements vont contribuer à forger l’art du dessinateur. Le premier est sa découverte du dessinateur américain Tom of Finland, célèbre pour ses hommes en cuir baraqués, marines et policemen usant de leurs matraques. Rien d’efféminé chez Tom of Finland mais une virilité poussée jusqu’au délire. La seconde est sa rencontre avec Yukio Mishima dans une salle de musculation. Mishima pousse Tsuyoshi Yoshida à radicaliser son art, et celui-ci prend en hommage le pseudonyme de son mentor. 


Go Mishima commence sa carrière dans Fuzokukitan et Bara, deux des premiers magazines gays japonais en 1964 avant d’intégrer Barazoku (la tribu des roses) en 1971, première revue ouvertement communautaire, faisant par exemple paraître des petites annonces de rencontres. Barazoku étant trop tourné vers les bishonen (éphèbes), Mishima fonda Sabu où il pouvait exprimer sa passion pour le muscle. 


Le yakuza est la figure centrale de son univers graphique. L’anatomie est bien sûr parfaite chez Go Mishima, tracée de façon ligne claire. Seuls les poils sur le torse, les cuisses et le pubis, échappent à ce trait rappelant aussi l’estampe. Les seules touches de couleur sont le tissu rouge du fundoshi (pagne) et de la bande enroulée sur le ventre. 


Et bien sûr les tatouages rouges, bleus et verts. Ses yakuzas à la nuque rasée et aux cheveux en brosse se rapprochent des acteurs Akira Kobayashi et surtout Hideki Takahashi le héros de L’Emblème de l’homme (voir ici) . Si leurs regards sont noirs et leurs visages concentrés, ils possèdent aussi un calme souverain et des gestes cérémoniaux, même lorsqu’ils sont ligotés en vue d’une série de tortures. Go Mishima ne dessine pas de scènes d’amour hard entre yakuzas : son univers est fétichiste, sadomasochiste mais pas pornographique. 


Le yakuza est isolé dans le dessin, le plus souvent sans partenaire excepté parfois son tortionnaire. Il est un objet d’amour exclusif pour le dessinateur et ses admirateurs. Du reste, si les yakuzas s’étaient trouvé choqués par ces représentations, nul doute qu’ils y auraient mis bon ordre ne serait-ce que par l’intimidation. On peut supposer qu’eux-aussi y trouvaient leur compte. 


Tadanori Yokoo, Mishima et le rouge de l’au-delà


Au début des années 2000, je découvrais Le Journal du voleur de Shinjuku (1969) d’Oshima qui fut ma porte d’entrée sur les arts underground des sixties japonaises. Je voulais tout savoir sur les créatures qui y apparaissaient comme Juro Kara, Akaji Maro, Yotsuya Simon, Ri Reisen et surtout Tadanori Yokoo qui prêtait son visage candide et rêveur à  Birdey Hilltop.  Il était un peintre, pouvais-je lire, et une sorte d’équivalent japonais d’Andy Warhol. Je découvrais ses œuvres à la Fondation Cartier en 2006, et était autant impressionné par ses toiles pop des Sixties que par ses peintures contemporaines qui dans un sens me touchaient plus. J’étais fasciné par celle où des écoliers semblent découvrir un œuf mauve géant. L’un d’eux tenait un livre de Ranpo à la main. Mes camarades et moi, nous étions alors passionnés par tout ce qui tournait autour de Ranpo, de Suehiro Maruo, de Terayama, de Tatsumi Hijikata, et plus globalement par cette culture noire et romantique allant des années 20 aux années 80 qu’on appelait l’eroguro. 

Ruriko Asaoka (1970)

Je m’y suis d’ailleurs replongé pour le cycle de conférences et de présentation autour de Mishima à la fin de l’année dernière au Forum des images. Une célèbre photo de 1969 montre Yokoo en écolier, le cou enserré par le bras d’un Mishima bodybuildé, presque nu et tenant un sabre à la main. Mishima fait sa célèbre expression crispée, qui nous pousse à croire que la photo est humoristique. Ce n’était pas une photo « mondaine » entre deux stars de l’époque mais l’expression des liens privilégiés entre le peintre et l’écrivain.


Les voleurs de Shinjuku

Si Warhol travaille la sérigraphie et les stars hollywoodiennes, Yokoo revient à l’estampe et peint une série flamboyante consacrée à l’icône Ken Takakura, dont j’ai plusieurs fois parlé dans mon journal des yakuzas. Comme Warhol aux USA, Yokoo, incarne les sixties japonaises, et autant que les films de Seijun Suzuki en fixe les couleurs pop et industrielles. 

Yokoo nait en 1936, sept ans après Yayoi Kusama, quatre ans après l’écrivain Shintaro Ishihara et Nagisa Oshima, un an après Terayama et Akihiro Miwa, deux ans avant le photographe Daido Moriyama, quatre ans avant le dramaturge underground Juro Kara et Nobuyoshi Araki. Il fait partie de cette génération qui avait à peine une dizaine d’années, voire moins, à la fin de la guerre, et dont Yukio Mishima, quelles que soient leurs opinions politiques était le grand aîné autant détesté que follement aimé. 

Yokoo décrit ainsi le zeitgeist des avant-garde japonaises des années 60.

« Chaque membre du réseau « underground » était inconsciemment lié aux autres membres par une chaîne de relations. Les échanges entamés dans ce réseau spirituel remontaient ensuite à la surface, de l' »underground » à l' »overground ». Par conséquent, je pense que le réseau inconscient préexiste, et qu’ensuite les échanges d’informations issus des rencontres entre les individus et à travers les médias se font dans notre conscience. Dans les années 1960, les gens avaient encore des espoirs et des rêves. Après l’exposition universelle de 1970 à Osaka, une croissance économique intense a conduit à une période connue sous le nom de « bulle ». Cette période a marqué le début d’une ruée vers un monde résolument matérialiste. 


Dans les années 1960, en revanche, il y avait encore des espoirs et des rêves sur le plan spirituel invisibles à l’œil nu, qui se traduisaient par un sentiment d’impuissance. A travers leurs débats et leurs affrontements sur le système, sur les manifestations, sur les espoirs et les échecs, les mouvements d’étudiants étaient à la recherche d’un idéal et se faisaient une place dans la société. C’est ce contexte – notamment par son lien avec mai 1968 – qui a permis à ce réseau mental de culture « underground » de se développer. »

Parmi les peintures les plus célèbres de Yokoo, il y a la femme à la bouche ouverte et qui bave de Drooling en 1966, et qu’il a repeinte à de nombreuses reprises mais aussi la série des Pink Girls, ces filles roses qui se lavent les dents, se rasent, rient ou glissent la main dans leur culotte. 

Razor (1966)


« Ma curiosité pour les femmes m’a poussé à faire cette série. J’aimais beaucoup les femmes provocantes. Les femmes soumises ne m’intéressaient pas. En fait, j’étais attiré par celles qui pouvaient me dominer. Les femmes qui apparaissent dans ces peintures sont colorées en rose, ce qui donne une impression de chair nue. La raison pour laquelle elles rient à gorge déployée et prennent des poses audacieuses, c’est bien sûr parce que j’ai voulu les représenter avec elles-mêmes, sans l’intervention d’une tierce personne. En bref, dans cette série de « filles roses », j’ai essayé d’abattre la « féminité » conventionnelle. Je n’essayais pas de faire des portraits picturaux. Je voulais rompre avec les images stéréotypées de la femme. »

Mona Lisa (1966)



La passion de la mort

Lorsqu’on lui demande quels souvenir il a de la guerre, Yokoo répond : « Lorsque j’ai vu les traînées mouchetées d’or laissées par les bombardiers au-dessus des montagnes à l’est de Nishiwaki, j’ai eu l’impression de vivre un moment sublime, presque sacré. Les sirènes annonçant les frappes aériennes m’ont beaucoup impressionnées ainsi que le rouge écarlate qui colorait le ciel à l’est lorsque des bombes étaient larguées sur Akashi et Kobe. Sous le ciel teinté de rouge, il y avait un massacre en cours. Le rouge est la couleur liée aux images de l’Au-delà. C’était ma première expérience de peur déclenchée par le monde extérieur. »

Destiny 1997

Ces couleurs nous les retrouverons dans les toiles de Yokoo, qui pourrait dire en paraphrasant Godard : « Ce n’est pas du rouge mais la couleur de l’au-delà. » 

Sa page Wikipédia japonaise nous éclaire sur ces peurs intérieures. Née dans la ville de Nishiwaki, préfecture de Hyogo, Japon, il y a vécu jusqu’à l’âge de 20 ans. Durant son enfance, il est confronté à divers phénomènes surnaturels à Nishiwaki et développe une passion pour le monde de la mort. 


C’est dans un cimetière que plus tard il pose pour Kishin Shinoyama avec l’actrice Ruriko Asaoka. En 1968, il met même en scène sa propre mort. « Je suis tellement terrifié par la mort que je me suis suicidé par désir de renaître. J’ai même fait publier l’annonce de ma mort dans la presse. Les gens qui l’ont su – pendant que je partais à New York – ont demandé à ma femme de prendre le deuil et ont organisé une cérémonie funéraire sur la tombe de quelqu’un d’autre, en prétendant que c’était la mienne. La mort est une chose abominable dont nous ferions tout pour nous débarrasser, alors j’ai eu envie de faire quelque chose qui me porterait malheur – pour conjurer le sort, en quelque sorte. Je voulais me rapprocher de la mort par la peur qu’elle m’inspirait, et me débarrasser de ce sentiment de peur en me transformant en objet d’effroi. D’où mon désir d’impliquer les médias dans l’histoire. C’était une mise en scène de la mort. Nous devrions considérer notre vie dans ce monde comme une pièce de théâtre. Tout cela n’est que le côté virtuel de l’Au-delà. »

Maybe someday… (2001)


Après avoir travaillé comme graphiste pour le Kobe Shimbun, il devient indépendant. Après la mort de Mishima en 1970, il passe les 15 années suivantes de sa vie à se tourner vers un monde spirituel englobant l’occultisme et le mysticisme, mais il se rend compte qu’il s’agit d’un mirage et découvre la peinture comme une extension de sa recherche du « moi ». Il pensait que le monde spirituel et la peinture étaient des entités complètement séparées, mais plus tard, il se rend compte qu’elles étaient liées d’une manière plus profonde qu’il ne l’avait supposé. 


Les peurs intérieures

Dans l’interview accordée à Takayo Iida, Yokoo parle de son rapport à l’enfance, aux peurs intérieurs et à l’au-delà

« Mon père était somnambule. Il marchait toutes les nuits dans son sommeil. J’ai même vu son visage dégoulinant de sang après avoir accidentellement passé sa tête à travers une vitre. Et la réaction de ma mère à ces incidents ne faisait que le crisper. Je pourrais dire que ces scènes d’un « monde étrange » ont constitué ma première expérience de « peur intérieure ».

I WAS BORN ON JUNE 27TH, LIKE HELEN KELLER.
I WAS ADOPTED BY MY UNCLE YOKOO'S FAMILY, UNCLE YOKOO BEING MY FATHER'S OLDEST BROTHER.
MY ADOPTIVE PARENTS SOMETIMES USED TO TELL ME THAT THEY HAD FOUND ME
UNDER A BRIDGE. AS A CHILD, I WOULD LOOK AT THE NIGHT SKY AND DREAM ABOUT MY DESTINY.
I THOUGHT OF MYSELF AS A FIREFLY THAT TWINKLED LIKE THE STARS.
I FEEL THAT AN INVISIBLE GUARDIAN SPIRIT HAS ACCOMPANIED ME ON MY LONG JOURNEY,
ALONG WITH THE RAT FROM CHINESE ASTROLOGYTHE EMBLEMATIC ANIMAL OF THE YEAR IN WHICH I WAS BORN.
(1996)

Je ne sais pas s’il y a un lien avec ces scènes étranges du somnambulisme de votre père, mais beaucoup de vos œuvres semblent empreintes d’une atmosphère nocturne. Par exemple, la série dans laquelle trois jeunes garçons regardent furtivement un objet énigmatique, ou la série des « peintures rouges », ou encore les tableaux où l’on ne voit que les jambes des enfants. Toutes ces œuvres semblent évoquer le somnambulisme, un état intermédiaire entre la veille et le sommeil.

Il s’agit plutôt d’un état de fusion où les frontières ne sont pas apparentes, plutôt que d’un monde divisé en deux. Au fond, je ne vois jamais les choses d’un point de vue dualiste. Ma façon de penser ne tourne pas autour de l’opposition entre « le bien et le mal » ou « la beauté et la laideur », par exemple.

Dans la série de tableaux représentant les trois jeunes garçons, il semble que les personnages contemplent secrètement un monde étrange qui les effraie.

Ils sont dans le monde de la mort, et c’est de là qu’ils regardent notre réalité. Bref, ils ne la regardent pas du point de vue de la vie, mais de l’autre monde, celui de la mort. La vision de mon père somnambule, ainsi que les scènes de guerre que nous imaginions mais que nous ne pouvions pas voir de l’autre côté de l’autre côté de la montagne, tout cela était vraiment « l’Au-delà » pour moi.

Au cœur de l’œuvre présentée dans votre exposition à la Fondation Cartier pour l’art contemporain, il y a une série de peintures à dominante rouge. Le rouge évoque des images de chaleur, de sang et de vie. J’ai l’impression qu’il y a « quelque chose » de caché dans votre travail qui peut troubler l’inconscient du public. Quel est votre sentiment à ce sujet ?

Il existe une zone de l’inconscient qui se confond avec l’esprit conscient. Si l’on considère ces deux pôles en dehors des modes de pensée modernes, il est vrai que la source de mon inspiration est inconsciente et archaïque.

The Birth of the Dead (1997)


En parlant d’inconscient, comment voyez-vous le monde des rêves ?

Ces derniers temps, j’ai fait de nombreux rêves dans lesquels la frontière entre la vie quotidienne et la vie non quotidienne est inexistante. On pourrait dire que la réalité n’est qu’une illusion, une ombre. Pour moi, le monde de la vraie réalité se trouve dans l’au-delà. Selon moi, chacun d’entre nous devrait examiner sa propre raison d’être. Je pense également qu’en considérant mon propre être comme une réalité essentielle, je peux trouver un moyen de connaître le monde.


Mishima et la beauté de la fin


La mort de Mishima est un traumatisme pour Yokoo, et l’évènement qui le pousse à s’immerger dans le mysticisme. Yokoo n’était pas qu’un admirateur de l’écrivain, il était aussi l’un de ses intimes. 

En 1997, dans Print 21, revue japonaise sur les arts populaires et d’avant-garde, la relation entre Yokoo et Mishima est ainsi décrite.

« Il y a des gens qui sont convaincus qu’ils ont dû être frères dans une vie antérieure. Tadanori Yokoo et Yukio Mishima ont dû se rencontrer sous de tels auspices. Leur première rencontre dans cette vie a eu lieu en 1965, alors que Yokoo était encore un illustrateur débutant qui avait organisé une exposition personnelle à la galerie Yoshida à Nihonbashi. Mishima est alors présenté à Yokoo par Takahashi Mutsuro et ses premiers mots ont été « Wahahahahaha !Les drapeaux des marines américaine et japonaise « , a-t-il dit d’une voix forte, pour faire le premier pas. Les motifs érotiques et kitsch, les compositions surréalistes, les couleurs intenses de l’encre. Tous ces éléments sont déjà présents dans l’œuvre de Yukio Mishima. La rencontre était donc inévitable. 


La preuve de son admiration pour Yokoo est une œuvre offerte par le jeune illustrateur inconnu et qu’il a conservé jusqu’à la fin de sa vie dans son bureau, dans sa maison baroque. Peu après Mishima a demandé à Yokoo d’illustrer une série de textes. Par coïncidence, la première œuvre à être accompagnée d’une illustration était « The Beauty of the End » (La beauté de la fin). Le temps réel que Yokoo et Mishima ont partagé n’a été que de cinq ans, mais conscient qu’il lui restait peu de temps à vivre, l’écrivain a beaucoup sollicité son ami peintre. Il lui avait ainsi commandé une reliure pour la nouvelle édition de La crucifixion en rose. Yokoo aurait dû être le partenaire de Mishima dans le livre de photos « La mort d’un homme », où l’écrivain se projetait dans  différentes scènes de mort, mais un accident de voiture, qui allait l’empêcher de marcher pendant un an et demi, le retenait à l’hôpital. 

            Illustrations for « Killed By Roses » (A Book Of
Portraits Of Yukio Mishima)

(1969)  

Trois jours avant sa mort, les derniers mots que Mishima a adressés à Yokoo par téléphone ont été : « Tu dois vivre plus fort. Dépêche-toi de finir le travail que je t’ai commandé. Si tes jambes te font mal, je les soignerai », prononcés avec droiture, comme un frère aîné réprimanderait son cadet. Bien sûr, ce n’était pas la fin de la relation entre Yokoo et Mishima. Au contraire, après le retour de Mishima dans le royaume céleste, le lien entre les deux s’est renforcé. Quelques mois après la mort de Mishima, Yokoo voit pour la première fois Mishima en rêve. Il lui dit qu’il doit à nouveau se suicider.  Yokoo et Mishima sont restés en contact par ce canal onirique. Ces interactions apparaissent souvent dans l’œuvre de Yokoo qui représente Mishima comme un martyre héroïque. »

(1969)


Vers la peinture… et au-delà

Si Yokoo a poursuivi un travail d’illustrateur proche de son style d’estampe, pour des albums de rock ou des affiches de spectacles, ses peintures se sont obscurcies, le trait s’est épaissi, et la toile se colore de rouge sombre dans les années 90 et 2000. Ce sont ces peintures qu’il décrit comme vues et peut-être peintes, depuis le monde des morts. 


Lorsque Yokoo déclare que la peinture lui a permis de concilier le monde réel et le monde spirituel, il faut y voir une progression dans son identité de peintre et non plus d’illustrateur. Une immersion dans l’acrylique et la peinture à l’huile. Après son accident de voiture en 1969, et la crise causée par la mort de Mishima, c’est cette voie qu’emprunte Yokoo comme s’il plongeait directement dans ses peurs intimes. Les aplats de couleurs éclatantes laissent placent à des matières épaisses et tourmentées. On pense parfois à Chirico et Picabia que Yokoo considère comme ses pères spirituels, mais aussi à Munch, tant la célèbre Femme qui bave, réinventée en rouge, est Le Cri du peintre japonais.

Drooling (1965)

Hong Kong (1997)


Les rues japonaises sont plongées dans les ténèbres, comme si elles se poursuivaient dans l’au-delà.

Luminous path in the darkness: the night of the Journey (2001)


Des enfants lecteurs de Ranpo trouvent des œufs étranges, et une affiche ordonne d’écouter la voix noire de la terre.

First fetal movement in mauve (1994)

Au fond d’une grotte on peut encore voir la bouche ouverte de la femme qui bave. 

Screaming of the five senses (1999)


Et le rouge partout, le rouge de la guerre, ce spectacle terrible et magnifique qu’il observait lorsqu’il était enfant.

« Le rouge génère plus d’images liées à la mort que n’importe quelle autre couleur. Pour moi, la mort est un thème essentiel, au même titre que la vie et l’amour. En peignant en rouge, on voit apparaître des tableaux où la mort apparaît sous la forme d’une métaphore plutôt que d’être directement présente. Cette série d’œuvres en rouge part du constat qu’il y a du quotidien dans la mort. Grâce à la couleur rouge, la mort gagne peu à peu du terrain au sein même de la vie elle-même. La vie et la mort finissent par être aussi inséparables que les deux faces d’une pièce de monnaie. »

*****************************************

En 2008 à Tokyo, lors de mon premier voyage, j’achetais au Musée Mori de Roppongi une série de statuettes des plus célèbres personnages de Yokoo.

NB : Les propos de Yokoo sont tirés de l’édition anglaise du Catalogue de l’exposition de la Fondation Cartier. Ma traduction diffère donc de celle de la version française.

Aquirax Uno, le féérique

Artiste mythique au Japon, Akira Uno, qui signe également Aquirax, est quasiment inconnu en France, ce qui est injuste tant son œuvre pléthorique se nourrit de culture française. Non seulement, la plupart de ses dessins portent des titres français, choisis bien davantage pour l’esthétique que pour le sens, mais elles sont infusées de motifs et de figures qu’il va puiser dans le cinéma et la littérature hexagonales. Chez Aquirax, on retrouve l’Ondine de Giraudoux, La Belle et la Bête et les contes de Perrault, Jean Cocteau, l’Existentialisme de Françoise Sagan, Jeanne Moreau et Brigitte Bardot, et bien d’autres. 


Né en 1934, Aquirax ne serait-il qu’un doux rêveur dérivant dans un Paris de conte de fées avec ses jeunes filles aux grands yeux, ses lapins et ses chattes blanches, tenancières du « restaurant des réminiscences » dont chaque plat est le souvenir d’un amour perdu ?

Ces fééries représentent sa production restant la plus diffusée aujourd’hui en une multitude de sacs, agendas, cartes à jouer et recueils.

Mais Aquirax est aussi  un conteur pour adultes et ses nymphes, aussi délicates qu’impudiques, ne peuvent se soustraire à la curiosité des félins et des escargots. A la façon de Cocteau, Aquirax est un enchanteur et un génial touche-à-tout, et ses petites princesses bondissent allègrement d’un recueil pour enfants à des récits érotiques softs. Les fleurs autour d’elles deviennent turgescentes, et parfois leurs longs cheveux nattés se transforment en cordes pour les ligoter. 


Dessins au stylo bille, à la plume ou au feutre, aquarelles,
découpages, collages, cartes postales, photographies, Aquirax semble maîtriser
toutes les techniques. Comme Tadanori Yokoo, avec qui il fonda plusieurs
studios d’illustrateurs, il va s’épanouir naturellement dans le style
psychédélique des années soixante, et collaborer lui-aussi avec Shuji Terayama.
Il concevra l’affiche de la pièce La Marie-Vison, et celles du film de Susumu
Hani Premier amour version infernale.

Dans ses illustrations pour le Swinging Tokyo, les petites nymphes ont grandi et ressemblent au mannequin anglais Twiggy : longilignes, les jambes interminables, leur nudité dissimulée par des cascades de colliers et la tête surmontée d’une boule de cheveux bouclés. 

Les yeux sont toujours immenses et rêveurs et la bouche petite et rouge comme une cerise. Mais elles ne sourient jamais. Ses personnages quittent également la planche à dessin pour devenir des modèles humains sur les couvertures des magazines de mode. 

photo

A l’instar de Tadanori Yokoo ou du doll artist travesti Simon Yotsuya, Aquirax n’est pas un artiste de l’ombre mais une rock star. Il pose avec un air méphistophélique à côté de ses poupées, car il s’agit bien du démiurge d’un monde complet. 

Allant encore plus loin, il s’affiche nu avec sa femme l’actrice Mieko Tsudoi pour le photographe underground Noriaki Kanoh pour la série The Lovers.

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Il fut aussi le directeur artistique d’une série intitulée Genèse en1971, photographié par Hiroki Hayashi avec Mieko Tsudoi et Masayoshi Kabe, membre du groupe rock Speed Glue & Shinki. 

Et d’une adaptation d’Ondine de Giraudoux photographié par
Eiko Hosoe, auteur des pythiques portraits de Mishima

Uno ne s’est pas contenté d’illustrer la libération
sexuelle, il y a participé totalement.


Curieusement, jamais son univers ne donna lieu à un film d’animation alors que son style délicatement décadent aurait parfaitement convenu à Eiichi Yamamoto (Belladonna des tristesses). On peut y voir le refus d’un auteur soucieux de préserver pour lui-même, jalousement, ses créatures. Les sixties est la période où d’Aquirax s’est le plus nourrie d’influences ; par la suite on peut considérer que l’oeuvre s’est refermée sur elle-même, devenant essentiellement nostalgique.
« L’amour ? Une question, dix mille réponses.
Mais il faut que ce soit un amour éblouissant !
L’Heure du matin au Pavillon du Chat Blanc est un café dont les ingrédients sont la lumière matinale et un sourire amer.« 
(La Chatte blanche, restaurant plein de réminiscences, 2004)

« Je ne veux pas aller à Shibuya avec un carnet de
croquis et dessiner les jeunes. Je veux dessiner des choses abstraites comme
les sentiments des filles. Ce que je recherche, c’est un romantisme universel. »

Pourtant, jamais il ne connut de passage à vide, et son
travail n’a cessé d’être aimé, ce qui explique la dimension tentaculaire de son
œuvre. Les otome, versions féminines des otakus, vénérant les cafés français, et
les services à thé en porcelaine, ainsi que les gothic lolitas et leurs robes à
froufrous et leurs perruques blondes, vouent évidemment un culte à Aquirax. 

Pour nous, voyageurs de l’imaginaire japonais, Aquirax Uno est une figure familière des librairies d’occasion comme Mandarake où l’on chine ses recueils et petits livres précieux. Si l’on veut aller plus loin, l’étape obligatoire est bien entendu le bar Le Temps dont il est le propriétaire et surtout le décorateur (voir ici). Je ne manque jamais de m’y rendre lors de mes séjours, me demandant toujours si une nymphe ne va pas venir gambader sur le comptoir et boire dans mon verre de whiskey.


Le tarot d’aquirax

Sayume Tachibana, le peintre fantôme

Me documentant sur les renardes magiques au Japon, je découvre le peintre Sayume Tachibana et son érotisme vénéneux. 

(1933)

La période allant de l’ère Taisho jusqu’aux premières années de l’ère Showa est l’un des berceaux de l’art fantastique japonais. On connait bien sûr l’ero-guro mené par Edogawa Ranpo, mais à côté de ce genre d’avant-garde faisait aussi flores un style plus traditionnel, folkloriste, revenant aux récits légendaires des ères Edo et Meiji. C’est à ce courant qu’appartient par exemple le dramaturge Kyoka Izumi dont Seijun Suzuki filma une vie imaginaire dans Brumes de chaleur (1981) et dont Shinoda adapta L’Etang du démon (1979) – voir ici. 


Les héritiers de Lafcadio Earn et ses Kaidan (ou Kwaidan) revisitent les récits de fantômes et de yokaï, et leur donnent une dimension décadente typique des années folles japonaises. L’un des plus célèbres illustrateurs du genre est Sayume Tachibana (1892-1970) qui débute en 1915, d’abord dans le style des femmes mélancoliques, aux longs cous, de Yumeji, puis s’affirme dans des ambiances lunaires et mystiques. Sans qu’on en connaisse la raison exacte, il signe ses travaux « Komu ». 

(1917)

(1916)


La femme chez Tachibana est envoûtante et maléfique : des yeux qui ne sont que des fentes, un visage effilé et une petite bouche rouge et carnassière. Son modèle est la femme-renard, geisha tentatrice appartenant à la mythologie du kami Inari et toujours prête à ensorceler les voyageurs égarés. 

(1933)


On raconte que son goût du fantastique lui vint de son enfance passée dans le sanctuaire Suwa de Rokugo-machi, dans le comté de Senboku. Atteint d’un problème cardiaque, il y est envoyé à l’âge de six ans après la mort de sa mère et de sa sœur. Autant dire que l’enfant fit très tôt la connaissance de la mort et des spectres, ce qui plus tard lui valut le surnom de « peintre fantôme ».  

Madame Butterfly (1934)

Tachibana illustra dans un registre plus classique Madame Butterfly, et fut très prisé par les journaux, les fournissant en koma-e, des images n’ayant aucun lien avec les articles qui les entourent. Takehisa Yumeji était également un des chefs de file de ce domaine. Créant des décors et costumes de théâtre, et même des kimonos, Tachibana peut être considéré comme un équivalent japonais d’Aubrey Beardsley, et son art s’il est délicat peut également verser dans l’horreur comme ce dessin pour la nouvelle Le Tatouage de Tanizaki. 

(1934)


Rompant avec son style folklorique il a également illustré la nouvelle Mirage de Ranpo  révélant un trait moderne rappelant  celui du mangaka Kazuichi Hanawa, sans aucun doute un de ses admirateurs. 

(1935)

Kazuichi Hanawa c.a. 1970

La production de Tachibana se ralentit pendant la militarisation et la guerre, son style féminin et décadent ne collant pas avec le Japon impérialiste de 1936 et plusieurs de ses travaux furent censurés. Après-guerre, il continue de peindre jusqu’à l’âge de 60 ans, mais sa maladie cardiaque lui imposant de longues périodes de convalescence, il cesse peu à peu de travailler dans les secteurs de l’édition et du théâtre. En 1970, il décède à l’âge de 77 ans, entouré par sa famille. 

(1935)

Un rêve japonais d’Andrzej Zulawski à Berlin


L’une des raisons d’être de ce blog est d’établir une sorte
de cartographie de mes passions et obsessions. Je republie parfois des articles
mais généralement je ne prétends pas y écrire des « textes » mais des
esquisses qui me serviront peut-être dans le futur, comme c’est le cas pour mon
interminable cycle de films de yakuzas. Ainsi ce billet que j’écris sous l’impulsion
d’une « rencontre » d’images que je juge sidérante.

Quel lien peut-il exister entre Les Fleurs du mal de Kamimura et Possession de Zulawski ?

Le magazine Tempura m’a commandé un texte sur l’ero-guro et
je me suis replongé dans les livres de Ranpo, Kyusaku et Tanizaki, et les mangas
de Maruo et Kamimura. Une planche des Fleurs du mal (édité par Le Lézard noir) de Kazuo Kamimura était un hommage au classique d’Hokusai Le Rêve de la femme du pêcheur
(1814). 



Les reprises de ce chef-d’œuvre sont innombrables sur tous les supports et dans tous les pays. Ainsi dans L’Enfant de Valentina (Guido Crepax, 1970), c’est au tour de la belle milanaise de connaitre une étreinte tentaculaire.


Dans Erotique du Japon (Veyrier 1978), Théo Lésoulac’h cite Huymans (Certains,
1889) : « La plus belle est une Japonaise couverte par une pieuvre ;
de ses tentacules, l’horrible bête pompe la pointe des seins, et fouille la
bouche, tandis que la tête même boit les parties basses. L’expression presque
surhumaine d’angoisse et de douleur qui convulse cette longue figure de Pierrot
au nez busqué et la joie presque hystérique qui filtre en même temps de ce
front, de ces yeux cernés de morte sont admirables. »

Une autre surprise, bien plus folle et troublante, m’attendait quelques pages plus loin.


Je reconnaissais dans le découpage, le cadrage et même la
posture du personnage, l’une des scènes les plus marquantes de Possession de Zulawski.

 

Je pensais tout d’abord à un « remake » par le
mangaka puisque Possession était effectivement sorti au Japon. 


Cela s’avère en réalité
impossible puisque le manga a été publié en 1975 et Possession est sorti en
1980. L’influence s’était donc faite dans l’autre sens: de Kamimura vers
Zulawski. 

Comment une obscure BD ero-guro japonaise avait-elle pu se retrouver
entre les mains d’un cinéaste polonais tournant un terrifiant drame de couple à
Berlin ?

Est-ce que je délire ? 

Je n’aurais sans doute jamais la clé de l’énigme. Cependant,
Possession est aussi, d’une certaine manière, une reprise du Rêve de la femme du
pêcheur.



Ce blog a sept ans !

Jours étranges à Tokyo, créé en mars 2015 a désormais sept ans. 


Si je fais un petit historique, il y eut d’abord Les Films libèrent la tête qui a compté 465 billets entre le 31 mars 2009 et le 20 décembre 2013. Il s’agissait d’un blog un peu fourre-tout où le cinéma côtoyait l’illustration… et bien souvent n’importe quoi. Il marchait bien car je scannais mes propres images qui étaient relativement inédites. A l’époque où Pinterest et Tumblr balbutiaient, les photogrammes, les photos rares et insolites étaient très recherchées. Mon premier scanner ayant un léger défaut il m’arrive encore d’en reconnaître certaines. 


Les Films libèrent la tête était en fait devenu impraticable et trop tourné vers l’iconographie au détriment des textes. Je ne percevais plus son identité et le sabordais donc en pleine gloire ! Après quelques expériences de courtes durées (un blog de critiques, Journal de l’année des 13 lunes), je décidais de dédier un blog à la culture japonaise.


Le titre, Jours étranges à Tokyo, était un mélange entre Strange Days des Doors pour l’insolite, et Jours tranquilles à Clichy d’Henry Miller. Je m’imaginais bien à Tokyo comme Miller à Paris, hantant les bas-fonds et menant une vie d’écrivain alcoolique et désargenté. Dans mes fantasmes bien sûr. Je rapatriais sur ce nouveau média une grande partie des billets japonais des Films libèrent la tête, et partais à l’aventure.

Au fond pourquoi écrire un blog ? Je devais bien un jour me poser la question.

Il est pour moi un média, un carnet de voyage, un bloc-notes et, pour qui sait lire entre les lignes, un journal intime. Malgré mon travail dans la presse et la rédaction de mes livres, je ne l’ai jamais abandonné même si je l’ai parfois délaissé. Je sais que beaucoup de blogueurs de la même époque se sont tournés vers Facebook (ou pire Twitter), séduits par la réactivité, le dialogue et une meilleure audience. J’ignore presque totalement qui consulte mon blog et les commentaires sont rares mais ce machin ringard a finalement pris un peu de cachet au milieu de la cacophonie des réseaux sociaux. Le temps passé à écrire un billet, le manque flagrant d’humour (alors que je suis très drôle sur Facebook, si si), le choix des photos, et la réelle satisfaction au moment où je le mets en ligne ont ce côté laborieux de l’internet d’avant Zuckerberg. 

Au milieu des affaires courantes, il est  un moment de pause et une façon de revisiter le Japon. De le recomposer à partir des films, des livres, des images et des figures aimées. Même si aux Cahiers, je me suis beaucoup consacré au cinéma japonais, au fond j’avais aussi envie de prendre cette fameuse « voie oblique » pour traverser le pays. Parler du Japon des yakuzas, du Japon des travestis, du Japon des bars, du Japon des fantômes et des écolières. Je sais qu’il y a un côté foncièrement markerien dans la liberté qu’offre ce média. La statue d’une déesse, croisée dans un petit temple de Shinjuku, entre les clubs érotiques et les love hotels, mérite forcément que je lui consacre quelques lignes.

Et puis avouons-le, c’est aussi une façon de calmer ma graphomanie. 


J’ai choisi dix articles pour fêter cet anniversaire.

Cliquez sur le titre


Miwa, un dandy japonais


Golden Gai is the space


Encore une histoire de fantômes à Golden Gai


Morita Doji, la chanteuse évaporée


Richard Brautigan, encore une histoire de fantômes à Tokyo


La voie oblique


Le monde de Rina Yoshioka


L’érotisme noir de l’ère Showa


Benzaiten, protectrice de Kabukichô


Elle est morte après la guerre

Abe Sada et moi

 

Abe Sada par Rina Yoshioka, peinture réalisée pour mon livre

Il y a un peu plus d’une quinzaine d’années, j’avais fait
partie d’un petit groupe de cinéphiles, ne se connaissant pas à l’origine mais qui,
par une étrange synchronicité, découvraient en même temps les films de Kôji
Wakamatsu. Les cassettes vidéo et les fichiers numériques s’échangeaient à
cette époque où seuls deux de ses films avaient été édités aux USA : Va, va deux fois vierge et L’Extase des anges qui possédaient la
particularité d’avoir ses bobines 3 et 4 inversées sur le DVD rendant le film
encore plus énigmatique. Par association, Wakamatsu m’avait entraîné vers un
autre cinéaste, célèbre en apparence mais dont la plupart des films étaient
invisibles : Nagisa Ôshima. La filmographie d’Ôshima dans les années 60
est une série de déflagration : outre Contes cruels de la jeunesse et L’Enterrement
du soleil
, je plongeais dans les austères et fascinants Nuit et brouillard au
Japon
et La Cérémonie, le déchaîné L’Obsédé en plein jour, les glaçants Le Petit
garçon
et La Pendaison, et surtout Le Journal du voleur de Shinjuku qui allait
occuper une place très particulière dans ma vie. J’y découvrais la puissance de l’underground
japonais et me mis à collecter tout ce que je pouvais sur Tadanori Yokoo, Juro
Kara, Simon Yotsuya ou Akaji Maro.  Le
Journal du voleur de Shinjuku
formait pour moi une trilogie informelle avec Les
Funérailles de roses
de Toshio Matsumoto et Premier amour, version infernale de
Susumu Hani, comme un portait éclaté de la jeunesse du Swinging Tokyo. Remonter
la filmographie d’Ôshima m’amena jusqu’à L’Empire des sens.  J’avais découvert le film à 20 ans et c’étaient
les premières images de sexe explicite que je voyais sur un grand écran. Je me
souvenais de la sensation presque hallucinatoire que m’avaient procurées certaines
scènes comme la fellation de Sada. L’impression d’être au-delà des images coulé
dans quelque chose de doux, chaud et humide dépassant la simple excitation
sexuelle. Ôshima faisait sentir l’amour de façon sensible. Le revoyant, chargé
de ses films des années soixante, j’y ai découvert encore bien d’autres choses.

Et il y eu aussi la tristesse de voir disparaître Wakamatsu
et Oshima à quelques mois d’intervalle le 17 octobre 2012 et le 15 janvier
2013.

Par la suite, dans plusieurs travaux sur Ôshima, des textes
pour les Cahiers du cinéma, pour le programme de la Cinémathèque, des vidéos,
des émissions télévisées, je réservais toujours une place à L’Empire des sens
qui me faisait l’effet d’un ilot et d’un film orphelin. L’Empire des sens qui a
fait découvrir Ôshima jusqu’alors confidentiel, est sans aucun doute le film
japonais le plus célèbre au monde mais paradoxalement il marque presque la fin de sa carrière qui
se limitera à quatre films. Plusieurs cinéastes s’y confronteront pour représenter
l’amour intégral, sans jamais parvenir à en égaler la pureté. J’avais intitulé
mon livre précédent « L’Adolescente japonaise ou l’impératrice des signes »
faisant un clin d’œil à Abe Sada derrière le pastiche de Roland Barthes.
Voulant attaquer un livre sur Ôshima, je décidais donc de prendre L’Empire
des sens
comme point de départ.

Au cours de mes recherches, je
tombais dans un gouffre. Je ne savais presque rien de la vie de cette femme qui
pourtant, sous les traits d’Eiko Matsuda, était devenue l’un des visages
iconiques du cinéma japonais. Je découvrais son enfance, le viol dont elle
avait été victime à 14 ans, sa vie d’errance de maisons de geisha en bordels,
ses multiples identités, jusqu’à sa rencontre en 1936 avec Kichi l’homme de sa
vie. Quelques minutes du film Déviances et Passions de Teruo Ishii me
terrassèrent avec l’apparition d’Abe Sada, vieille dame dans le Japon bétonné
de 1969.

Sada allait m’apporter ce que j’aime le plus lorsque j’écris
sur le cinéma : une narration. De la même façon que le vampire de mon livre Le Miroir
obscur
traversait tous les états du cinéma, c’est Sada, la véritable Abe Sada,
qui allait me guider dans L’Empire des sens. J’allais à mon tour rendre hommage
à celle qu’Oshima appelait une « femme merveilleuse ». Au cours de
longues soirées qui m’amenaient parfois au cœur de la nuit je suivais ses
traces. C’est à ce moment que j’ai aussi plongé dans le répertoire de Keiko
Fuji, la chanteuse de Enka, qui en quelque sorte est devenue la voix de mon
héroïne. Parfois vers trois heures du matin, c’était comme si la présence de
Sada devenait très légèrement tangible à mes côtés. Le saké n’y était bien sûr pas
pour rien. Pendant combien de temps pouvais-je tenir la figure, conserver sa
persistance ? Jusqu’au célèbre fait-divers et son procès. Mais plus loin
encore sa sortie de prison, la guerre, les années 50… Sada était toujours là et
continuait à mener sa vie de femme, rencontrant des écrivains, participant à
des représentations théâtrales. Elle traversait les époques et elle ne disparut
(ou plutôt s’évapora) dans les années 70 que pour renaître sous les traits d’Eiko
Matsuda dans L’Empire des sens, entraînant à nouveau scandales et procès. Le
visage de Sada d’ailleurs n’était pas un mystère : il y avait celui de la
jeune femme au sourire incroyable arrêtée par des inspecteurs aux mines ahuries
comme s’ils tombaient eux-aussi sous le charme. Et puis le visage de la femme
mure des années 50 enfin l’obachan (mamie) des années soixante. Toutes ces
femmes étaient bien sûr Sada mais étaient-elles pour autant la Sada qui m’avait
accompagnée ? Je devais à mon tour inventer le visage de my own private Abe
Sada.

Entretemps, j’avais trouvé l’éditeur de mes rêves : Le
Lézard noir, qui m’avait initié aux mangas sulfureux de Suehiro Maruo. A travers
Sada, revenaient les démons du Japon qui passionnaient l’éditeur Stéphane Duval
autant que moi, et en premier lieu Mishima. C’est grâce à lui que j’ai donné un
visage à ma Sada puisqu’il accepta une idée un peu folle.

Les lecteurs de ce blog savent la place qu’occupent les
peintures de Rina Yoshioka dans mon imaginaire. Rina travaillait à cette époque
sur une peinture de femme yakuza pour l’exposition Ultime Combat, arts martiaux
d’Asie au Musée du Quai Branly. Je lui demandais de créer une Sada qui ne devait
pas ressembler à Eiko Matsuda mais à un mélange entre la vraie Sada et Junko
Miyashita, l’actrice du magnifique La Véritable histoire d’Abe Sada de Noboru
Tanaka. Elle me fournit plusieurs esquisses, et je dois avouer que je l’ai un
peu épuisée à lui en demander toujours de nouvelles. Le visage était trop rond
ou trop mince, elle était trop vieille ou trop juvénile, le regard trop aguicheur…
J’ai un peu honte en y repensant car je l’obligeais en réalité à devenir une médium
et à tâtonner à l’intérieur de ma propre psyché. Je ne la remercierai jamais
assez pour sa patience. Et puis un jour, j’ai vu Sada apparaître dans sa
chambre d’auberge et me regarder, accroupie devant la table où s’entassaient
les bouteilles de saké, tenant entre ses doigts la lanière de son kimono rouge.
Par la fenêtre, une clarté lunaire baignait les maisons en bois de cette rue du
Tokyo des années 30.  J’avais particulièrement
insisté sur la présence de la lune. Je ne sais toujours pas pourquoi. Rina mit
en quelque sorte le point final à mon livre, et sa peinture devint une préface
que l’on fit figurer dans le sommaire.

J’arrête également ici les souvenirs de l’écriture de mon
livre, et alors qu’un froid polaire s’est étendu sur Paris et qu’un retour au
Japon semble encore lointain, je me verse un verre de saké, et écoute une fois
de plus Keiko Fuji chanter que les rêves fleurissent la nuit.



Cérémonies – au cœur de l’empire des sens.


A commander sur la boutique du Lézard noir ici