Des filles-courges et des chats

L’an dernier,
mes deux mangas préférés ont étés
Le journal
des chats
de Junji Ito et Mirages d’été
de Kazu Yuzuki. Les chats et les jeunes filles, soient les deux marottes des Japonais. 


Le thème majeur de Junji Ito est l’obsession : comment Tomié,
la jeune fille fantôme s’introduit dans les familles et les couples, fini assassinée,
découpée en morceau et renait perpétuellement. Tomié est « illimitée » comme Sadako dans la série Ring qui projette d’envahir le monde par un processus dérégulé de copies. Dans le Journal des chats, il explore un autre
type d’obsession ne relevant pas du fantastique ou de l’horreur mais pas moins
inquiétant : le rapport à l’animal domestique, ici le chat, sujet presque
jamais abordé dans la littérature. Le journal est celui de Junji Ito lui-même, décrivant la place grandissante dans la vie de son couple de Yon et Mû, deux chats adoptés par sa femme. Lui
qui à l’origine préfère les chiens (tiens, comme moi) se laisse subjuguer par
les félins  jusqu’à
entrer dans une compétition larvée avec son épouse pour monopoliser leur affection. 

Autre moment fascinant : la visite chez les beaux-parents hébergeant un
chat qu’Ito ne voit jamais mais qu’il sent parfois passer à toute vitesse contre
ses mollets.  Quant à la manie de Junji
Ito de dessiner sa femme avec les yeux blancs, j’y vois une sournoise et
jalouse façon de se venger de la préférence de Yon et Mû.
(sur le site
de l’éditeur Delcourt : ici)

La
couverture de Mirage d’été est une
reprise de la célèbre peinture préraphaélite d’Ophélie par Millais, mais la
lycéenne en uniforme flotte au milieu des nénufars et des libellules. 

Les
personnages de Yuzuki m’ont rappelé ces filles que je vois à Tokyo,
surtout dans le métro où elles s’endorment comme si elles passaient leur jeunesse dans une longue sieste d’été. 

C’est le talent de Yuzuki de parvenir  à exprimer les sensations intimes à l’adolescence. Car son
trait est justement
imprécis, idéal
pour signifier un état où les adolescentes sont plus proches du bois des planchers
où elles s’allongent, des courges en lesquelles elles se transforment parfois,
de la pluie ou de l’océan. Surtout de cette végétation tropicale à la Douanier Rousseau, lourde, omniprésente, jusqu’à s’introduire dans les maisons.
L’été est leur saison, assommante, où l’on baigne dans une chaleur palpable gorgée d’humidité.
C’est aussi une saison fascinante et tragique, pleine de mystère et de fantômes.
Pour les adolescentes c’est le moment où le corps, qui ne peut plus supporter
aucun vêtement, est le plus proche du monde extérieur et en cela le plus vulnérable. 


Le récit le plus troublant se nomme L’Age d’or, où un jour de pluie une jeune
fille, voit la bibliothèque de son lycée envahie par des enfants diaboliques qu’on
croirait sortis d’une peinture d’Henry Darger. Sorte de yokaïs pornographiques,
ils prennent la bibliothèque comme un théâtre
 d’orgie et de vandalisme, pissent sur les
livres et noient presque l’héroïne dans une mare aux nénufars. Lorsque la pluie
s’arrête, ils disparaissent comme s’ils n’étaient que la fantaisie violente d’une
jeune fille, un après-midi d’été dans une bibliothèque sombre.
(Le site de
l’éditeur Le Lézard Noir ici)

Nagisa Oshima et Dominique Aury nous parlent de L’Empire des sens


Entretien avec Nagisa Oshima

– Vous avez envisagé
d’intituler au Japon votre film « Corrida d’amour ». II s’agit donc,
dans votre esprit, d’une mise à mort ?

 – Depuis longtemps j’avais à
l’esprit un projet inspiré par la célèbre Sada. Anatole Dauman, producteur que
j’admire le plus au monde, m’a un jour suggéré ce titre qui a été déterminant
pour la réalisation du film.

– Quels rapports
établissez-vous entre la passion physique, la jouissance
 née du plaisir sexuel et la
mort ?

– Un lien indissoluble. Dans l’extase
de l’amour, ne s’écrie-t’on pas : « je meurs « ?

– Avez-vous songé à Georges
Bataille, à Antonin Artaud ou à Sade, qu’évoque inévitablement le nom de Sada ?

– Je suis trop paresseux pour les
avoir relus avant d’écrire mon scénario.

– L’action du film se donne comme un
acte d’amour ininterrompu; seuls les lieux de son accomplissement changent
selon un itinéraire qui interdit la moindre halte aux deux amants. On découvre
ainsi 20 décors différents, 20 chambres d’amour, lieux clôturés comme une arène
et consacrés à un rite mortel. Etes-vous, avec nous, convaincus de l’unicité de
votre démarche ? 

– Comme vous le relevez avec tant de
pertinence, j’ai voulu que gestes et paroles résultent d’un seul discours : le
discours sexuel. S’il en était autrement, je tiendrais mon film pour un échec.
L’espace choisi est bien celui de l’Amour et de la Mort et, pour moi, recouvre
le Japon tout entier.

– Vous nous interdisez, semble-t-il,
de regarder Sada comme une meurtrière L’homme, sa victime, accepte et suscite
même son propre anéantissement. Dépassant l’anecdote vous semblez célébrer
l’Amour Fou comme une religion de l’Absolu.

– Associé à Sada, le mot de meurtrière
me choque comme il étonnerait tout Japonais. Si, au départ, Sada et Kichizo
semblent n’être que des liber- tins, ils s’acheminent néanmoins vers une forme
de sanctification, et j’espère que tout le monde le comprendra.

– Le Petit Garçon et La Pendaison se
référaient à des faits divers très récents; L’Empire des Sens, lui, tire son
origine d’un événement survenu il y a 40 ans. Quelle est pour vous son
actualité ?

–   Les faits ne perdent rien de
leur actualité tant qu’ils éveillent en nous un écho et cela, même s’ils
appartiennent à un autre siècle.

– Certains vous reprocheront malgré
tout d’avoir renoncé à vos préoccupations sociales et politiques.

– N’est-ce pas extrêmement
significatif que de manifester son indifférence
 à la politique ?

– Que subsiste-t’ il du thème majeur
de vos précédents films : rêve  d’enfance – réalité japonaise ? Peut-on le
retrouver dans les relations  œdipiennes qui unissent ces presque-orphelins
Sada et Kichizo à des  partenaires sexuels plus âgés qu’eux ?

 – Je n’entends pas récuser
cette forme d’approche psychanalytique, que vous  êtes libre de pratiquer
à l’usage de mon film. Je vous en laisse la  responsabilité. Je dirais pour
ma part : sait-on que faire de sa vie  quand on est jeune ? Plus tard, on
finit par l’entrevoir, et c’est justement le cas de mes personnages qui
affirment leurs désirs, s’opposant  ainsi à la Société.

 – Quelles sont pour vous les
scènes-clés du film ? 

– Que chaque spectateur réponde à ma
place.

– Pour éviter tout malentendu,
pouvez-vous nous préciser l’acceptation des  termes « geisha » et
« prostituée » dans le Japon de 1936 et celui d’aujourd’hui ?

 – Le mot « geisha »
implique des catégories professionnelles très différentes.  Il signifie
« vendre son art » mais, au bas de l’échelle sociale, il veut
 dire « vendre son corps ». A ce propos, permettez-moi un petit
discours.  Selon des notions spécifiques à notre pays, le monde de la
sensualité  est loin de compromettre la valeur humaine. Cette notion de
« koshokou »  qui fait intervenir le « savoir apprécier »
et le « savoir aimer », ne fut  jamais négligée. En d’autres
temps, ce fut même la condition pour être  un gentleman. Au Xème siècle le
« roman de Ghenji » fonde la Société  aristocratique au Japon et,
pour la 1ère fois à travers elle, une culture  sexuelle prétend au
« savoir aimer ». La polygamie et la polyandrie  règnent en
maîtresses dans cette classe aristocratique. Ce raffinement  des mœurs
érotiques prendra fin pendant l’ère brutale des « Samouraïs »
 mais il ressurgira pendant l’époque « Edo », soit du 17ème au
19ème siècle.  Bien sûr, une telle culture était le privilège des classes
dominantes,  qui la mettaient en pratique dans des maisons de plaisir. Maisons
« qui  n’étaient pas vouées à la honte – absolument pas -. La
monogamie s’impose  à l’époque « Meiji » favorisant la
modernisation économique du pays d’après  un modèle importé. La belle
tradition du « savoir aimer » se fane et meurt  à la veille de la
deuxième guerre mondiale. Sada et Kichiso, mes personnages, sont les survivants
d’une tradition sexuelle qui a vécu et qui,  pour moi, est admirablement
japonaise.

 – La fin du film rappelle que 4
jours après son crime Sada a été retrouvée  resplendissante de bonheur et
tenant à la main les attributs de son  amant. D’où vient cette information
?

 – Toutes les enquêtes
policières en témoignent et m’ont inspirées la  séquence finale sans
laquelle mon film se révélerait faux de bout en  bout.

 – Vos dialogues sont brefs…
en pointillé. Sans démontrer, vous contraignez à voir, à sentir, à penser. Pour
chaque spectateur le film en  devient d’autant plus personnel, plus
intime.

 – J’ai préféré user de
dialogues toujours brefs dont les sous-titres  français reflètent
d’ailleurs bien la concision, et puis l’acte d’amour  n’a pas besoin de
mots.

 – L’Amour fou semble trouver un
accomplissement dans la castration  finale et sans doute ne convient-il
pas d’invoquer ici la notion de  pêche au sens chrétien ?

 – Ah!… certes. Et je souhaite
que Kichizo n’évoque pas pour vous  l’image de l’Homme Crucifié. 

– Qui trouve-t-on dans votre famille spirituelle ? 

-Tous ceux qui ont voulu ou veulent transformer la Société et tous  ceux
qui ont voulu et veulent se transformer eux-mêmes. Mais, à  choisir entre
les gens célèbres et ceux qui ne le sont pas, j’aime  mieux la compagnie
de ces derniers.

 – L’esthétique
« Oshima » fait bien sûr appel à l’utilisation du décor,  des
costumes, de la musique et vous êtes toujours secondé par le  même
décorateur.

 – Au début je me tenais pour
quelqu’un qui souhaitait détruire toutes  les esthétiques et cependant, de
film en film je découvre une  esthétique qui m’est propre, cela surtout
après ma rencontre avec  l’éminent décorateur qui se nomme Jusho Toda. Si
je devais m’en  expliquer, il y aurait échange entre une forme d’ascèse et
un sentiment  ineffablement épicurien. Et si je devais me résumer en un
plan, on  verrait une flamme sur un fond noir ou très sombre. De cette
manière  l’Empire des Sens manifeste délibérément la limite où me conduit
cette  esthétique.

 – En effet – et ce ne peut être
que délibérément – vous vous enfermez  pour la première fois dans une
action physique et même sexuelle,  n’ignorant aucun des malentendus qui
pourraient en résulter.

 – II est vrai je me suis senti
totalement libre en réalisant ce film  exactement comme je l’ai voulu.

 – Sada est, au Japon, une
figure populaire. Que représente-t-elle et  pourquoi lui dédiez-vous un
film?

– Le nom de Sada est si populaire au
Japon qu’il suffit de le prononcer  pour mettre en cause les plus graves
tabous sexuels. Il est tout naturel  qu’un artiste japonais aime dédier
son œuvre à cette femme merveilleuse.  Grâce à la magnifique collaboration
des acteurs et aux moyens fournis  par les producteurs, je ne crois pas
avoir trahi son image.

 – Obéissez-vous à un axiome, à
un dicton ?

 – Je rêve depuis toujours de
confondre rêve et réalité.

 – Quel est le sujet de votre
prochain film ?
 – Demandez le à Monsieur
Anatole Dauman. 



L’Empire des sens par Dominique Aury
(Pauline Réage)



On se dit d’abord que Juliette, la
fascinante Juliette de Sade, qui exige le plaisir, ordonne les orgies, et tue
ses amants, a fait sa réapparition a l’autre bout du monde, dans le Japon des
geishas et des cerisiers en fleurs, mais on se trompe. Sada, la petite
prostituée, et le silencieux Kichizo, souriant jusque dans la mort, sont les
héros éperdus d’une autre histoire, immémoriale et terrible, une histoire
d’amour fou, où le désir d’amour et le désir de mort sont le même désir, le
même plaisir.
Les poètes des religions antiques que
deux millénaires chrétiens ont fait oublier assuraient que les dieux avaient
caché aux mortels le suprême bonheur de la vie : c’était le bonheur de la mort.
Ce qu’on cache n’est jamais tout à fait caché. La folie des sens a mis les
hommes sur la voie, et la chose du monde la mieux partagée n’est pas le bon
sens, qui refuse la mort, mais l’amour fou, qui l’accepte et quelquefois la
réclame.
Le langage populaire parle de la
petite mort, où s’abîment les amants. Toutes les images du total plaisir sont
de dévastation et de mort : brûlé, noyé, anéanti. Quelle fille n’a dit un jour
à son amant : je voudrais mourir dans tes bras ? Quel amoureux n’a supplié :
fais de moi ce que tu voudras ? Oui, même les amants les plus ordinaires, il leur
arrive d’être un instant traversés par cet appel tragique de sentir le piège
les saisir. Ils échappent. Sada et Kichizo n’ont pas échappé.
Victimes éblouies et cent fois
consentantes, ce sont des victimes exemplaires, qui s’abandonnent avec délice à
leur perte. On parle ici d’amour physique, on parle de plaisir. Ces termes sont
bien légers pour désigner – sans jamais l’expliquer – le mystère atroce et
fascinant par quoi les corps soumettent les âmes, les enivrent et les
détruisent. En contemplant la douce Sada meurtrière, qui serre dans sa petite
main, comme un trophée, comme une relique, le sexe tranché de son amant. On
songe aux ménades qui ont mis en pièces Orphée. Elles descendaient en hurlant à
travers les bois et les prés les montagnes de Thessalie, et les bergers
épouvantés fuyaient. Sada pendant trois jours erra dans Tokyo, voilà quarante
ans passés, n’a jamais crié et tout autant que les ménades, est devenue
célèbre. Son double aujourd’hui bouge sur l’écran, et l’on ne peut cesser de le
regarder. Tout cela passe le sens, et fait frémir.
Peut-être sent-on renaître l’effroi
que dans les vieux mythes ont laissé les religions féminines, où l’amour et la
mort étaient au seul pouvoir des femmes. Le corps et l’âme tremblent au
spectacle de l’amour dans la mort désirée et reçue. Mais justement, l’horreur
sacrée, la voilà.

(Dossier de presse de L’Empire des
sens, 1976) 


20 mai 1936. Abe Sada le jour de son
arrestation, un sourire éclatant sur le visage
 




Rappelons qu’il s’agissait d’un
acte consenti par les deux amants, ce qui explique qu’Abe sada ne fut
condamnée qu’à 6 ans de prison et vécu libre jusqu’en 1970, date présumée de
sa mort.


La Véritable Abe Sada, filmée
Quelques minutes documentaires font
de Déviances et passions (Meiji Taisho Showa Ryoki Onna
Hanzaishi
, 1969) de Teruo Ishii (second volume du DVD « femmes
criminelles ») l’un des films les plus troublants du cinéma japonais.
Teruo Yoshida, figure habituelle
des films d’Ishii, rencontre sur un pont une vieille dame qui lui raconte son
histoire. Elle n’est autre qu’Abe Sada, dont plus tard Noburo Tanaka (La
Véritable histoire d’Abe Sada
) et bien sûr Oshima (L’Empire des sens)
retraceront le destin.

Alors que nous n’avions d’elle que l’image d’une jeune femme errant dans le
Japon des années 30, elle est là dans le Tokyo de la fin des années 60, sur
un pont, au milieu des buildings et des voitures.








Abe Sada et le danseur Tatsumi Hijikata





Noboru Iguchi, l’ogre du cinéma japonais

Mutant Girls Squad 

Iguchi est le réalisateur
vedette de Nishimura-eizo, le studio créé par Yoshihiro Nishimura, réalisateur du
fameux
Tokyo Gore Police. Si les deux
cinéastes partagent un même amour du surréalisme gore, on ne les confondra
cependant pas. Alors que les films de Nishimura foncent à 100 à l’heure dans un
joyeux chaos, ceux d’Iguchi sont plus posés et d’une certaine façon plus secrets.
Provocateur et rabelaisien, il est l’héritier de l’
eroguro, cet érotisme grotesque (au sens de monstrueux) qui est le fondement
de la contre-culture japonaise. Enfant, Iguchi était fasciné par les spectacles
de phénomènes appelés
Misemono Goya. « Les
affiches nous promettaient des filles sexy, à moitié nues, s’enroulant
d’énormes boas autour du corps, se souvient Iguchi. Mais en réalité, derrière
le rideau de la tente, il y avait une vieille dame qui se contentait de jouer
avec des serpents minuscules. Des légendes urbaines circulaient aussi :
des jeunes japonaises étaient enlevées et envoyées à Hong-Kong où on les mutilait
pour les transformer en monstres de cirques. »

On retrouve cet
esprit forain chez ses geishas robotisées, laissant tomber leurs kimonos pour
révéler des seins fusils, des mâchoires scies circulaires ou des lames
surgissant des fesses. A la différence de Nishimura, Iguchi ne découpe pas son
action en montage frénétique : il dresse de petites scènes théâtrales où
il exhibe frontalement ses créatures.  
Tout en participant au
théâtre expérimental de Matsuo Suzuki (réalisateur du film culte Otaku’s in Love), Iguchi débute comme
réalisateur au début des années 90 dans l’enfer des Adult Videos. Son registre,
très particulier, est celui du porno scatologique. Dans ces productions, les
lycéennes rougissantes, parfaites victimes sadiennes, sont torturées par leur
propre monstruosité intérieure. Il faut évidemment avoir le cœur bien accroché
pour se plonger dans cette partie de la filmographie d’Iguchi, on en
recherchera plutôt les occurrences dans ses films traditionnels. Ainsi dans F for Fart, sketch de l’anthologie
américaine ABC’s of Death (2012),
deux amantes, une lycéenne et sa professeur, plutôt que de mourir des radiations
de Fukushima préfèrent s’asphyxier avec leurs propres gaz. En une fin bien plus
enchantée qu’écœurante on les voit flotter, nues, dans un nuage mordoré. 
F for Fart
Diptyque
sur la phobie de la nourriture et de ses métamorphoses,
 Zombie
Ass
(2001) et Dead Sushi (2012) font
d’Iguchi une version
otaku de Roland
Topor. « Ce que tu manges reviendra se venger », nous dit-il :
les sushis ressuscitent et, dotées de petites dents acérées, attaquent les
vivants.
Zombie Ass se situe à
l’autre bout de la chaîne digestive et montre des ténias mutants posséder leurs
hôtes. C’est une étrange chimère qui apparaît lorsque le ver, émergeant des
fesses des humains, les fait marcher à quatre pattes. 
Chez Iguchi le corps
humain ne s’épuise jamais, ne cesse de se démonter et de s’hybrider en dehors
de tout tabou. « Enfant, j’ai vu une jeune fille se faire renverser par
une moto, se souvient-il, j’étais terrifié mais je ne pouvais m’empêcher de la
regarder. » Si on meure dans les films d’Iguchi et de son compère
Nishimura c’est toujours de façon extatique, dans des geysers de sang éclatant
sur fond de ciel bleu. Que signifie d’ailleurs la mort pour ces personnages
ayant le pouvoir de se régénérer sans cesse ?
 Dans Tomie
Unlimited
(2011), dernier avatar d’une série de J-Horror, une adolescente
fantôme a le pouvoir de se reconstituer après les plus extrêmes démembrements.
 Comme le dit bien le titre, elle devient
« illimitée », non seulement dans son cycle de réincarnations mais
aussi en changeant de proportion, en dépassant la forme humaine et en
envahissant l’image.


Zombie Ass

On ne réduira pourtant pas
les films d’Iguchi à des délires visuels ou organiques. Bien plus écrits qu’on
ne le supposerait, ils mettent toujours en scène des rapports familiaux
violents. La famille parasitée par Tomie rejette sa propre fille ; la
rivalité des deux sœurs de
Robo Geisha
(2009) gagne en violence lorsqu’elles perdent forme humaine et deviennent des
machines à tuer ; ce sont les expériences que le Pr. Tanaka pratique sur
sa propre fille qui donnent naissance aux ténias mutants ; ce sont encore
des figures paternelles écrasantes qui motivent l’apprenti cuisinière de
Dead Sushi et le motard de Karate Robo Zaborgar (2011). 

Ce dernier
film repose sur une formidable idée de structure, Iguchi l’ayant scindé en deux
parties. La première est l’adaptation, avec une grande fidélité, d’un feuilleton
japonais des années 70. On y retrouve ce qui faisait le charme des X-Or de
notre enfance : ces villes seulement peuplées par les personnages (par
manque d’argent pour la figuration) et ces combats dans des entrepôts ou chantiers
(en fait les alentours des studios), comme si super-héros et extraterrestres,
dans leur grande politesse, ne voulaient surtout pas déranger les citadins. 




Dans
la seconde partie, se situant de nos jours, on retrouve le héros, âgé
maintenant d’une cinquantaine d’année. Le jeune playboy est devenu un loser un
peu ridicule, dont tout le monde a oublié qu’il avait autrefois sauvé le Japon.
« J’ai fait vieillir le personnage en même temps que ses spectateurs,
déclare Iguchi. J’ai voulu aussi montrer la difficulté des personnes âgées qui
au Japon se retrouvent sans emploi. »

Même si, et c’est tant
mieux, Noboru Iguchi ne réfléchit pas en termes de carrière (il fait un retour
au porno en 2009 avec l’hallucinant Hypertrophy
Genitals Girl
mettant en scène une futanari,
soit une jeune fille avec un pénis gigantesque), nul doute qu’un de ces jours
la notoriété cinéphilique lui tombera dessus.

Avec Rina Takeda sur le tournage de Dead Sushi. Photo Norman England. Copyright 2012 Office Walker

Propos de Noboru Iguchi
recueillis à Tokyo en janvier 2012
Les films de Noburo Iguchi
sont disponibles chez Elephant Films
(paru dans
Chronicart n°81, 2013 )



Yoshihiro Nishimura : Z pour Zetsumetsu



ABC’s of Death (2012) : les
26 lettres de l’alphabet pour 26 façons de mourir par 26 cinéastes d’horreur. A côté de Cattet & Forzani, Ti West, Ben Wheatley ou Adam Wingard, le
cinéaste kamikaze Yoshihiro  Nishimura
(Tokyo Gore Police, Helldriver) signe avec un pamphlet de 5mn50 : « Z » pour Zetsumetsu
(destruction totale). Ici, Nishimura filme le post Fukushima comme un mélange
de théâtre underground et de manga hentaï,
avec un sens du grotesque que n’égalent que les mensonges de TEPCO sur les
fuites radioactives. Dans les sous-sols d’un Tokyo irradié, on croise des
versions nippones de Dr. Folamour et d’Ilsa, l’héroïne d’une série scandaleuse
des 70’s. L’infâme « louve des SS
», arbore toujours son uniforme nazi mais devint une poupée blonde (la
délicieuse « Je$$ica ») dotée d’un pénis démesuré (nos amis otakus
connaissent bien les futanari, ces femmes super-phalliques). La croix gammée,
qui orne la casquette d’Ilsa-chan, se métamorphose pour former l’idéogramme du
riz, désignant également les américains, confondant ainsi les deux alliances
maudites du Japon : le nazisme et l’impérialisme dont Fukushima est la
conséquence. « Je$$ica », mutante décérébrée de l’industrie nucléaire,
éjacule du riz contaminé que dévorent des cobayes humains affamés. Dr.
Folamour, alors pris d’une érection incontrôlable en guise de salut nazi, se
dresse de son fauteuil roulant et, prêtant serment à l’Empereur, déclare que le
Japon souverain se relèvera ! Que les amateurs de subversion carabinée se
rassurent, le professeur Choron va bien et vit à Tokyo. Hara-kiri !





(paru dans Chronicart n°8, janvier 2013 )

Toshio Saeki par Shuji Terayama

L’homme qui construit son tombeau avec sa plume,
c’est Toshio Saeki.
Le vampire de la vieille école,
c’est Toshio Saeki
Le descendant de Hinomaruhatanosuke (* 1 ), faisant l’amour au cadavre de sa petite sœur en costume marin,
c’est Toshio Saeki.
Le bossu de l’hymne scolaire, compositeur du secret de la petite chambre (*2),
c’est Toshio Saeki.
Les Réflexions sur la vie humaine de Kiyoshi Miki (*3), silencieusement, se masturbant sans cesse derrière un autel bouddhique,
c’est Toshio Saeki.
L’âme possédée du jeune aviateur, membre du centre d’étude sur la sodomie, section des gouailleurs patriotes,
c’est Toshio Saeki.
Le chouchou à sa grand-mère, au bain, son sexe allant et venant entre des fausses dents,
c’est Toshio Saeki.
Le vendeur d’enfant montrant l’enfer en soulevant la couette de ses parents dans un théâtre de papier,
c’est Toshio Saeki.
L’enseignant en érection des représentants de commerce de manuels d’éducation civique baignant dans les pilules,
c’est Toshio Saeki.
Le jardinier aux pivoines se lavant le visage du sang des règles de sa défunte grand-mère,
c’est Toshio Saeki.
La berceuse pour le fils unique de Sentarô-le-branleur jouant du luth, son ombre derrière la porte coulissante,
c’est Toshio Saeki.
L’amant de sa mère, pendu avec les pans de son pagne, vêtu d’un kimono funèbre aux emblèmes de sa maison,
c’est Toshio Saeki.
Le sourd d’art lyrique qui compte les fleurs d’acacia rouge et or dans son cercueil,
c’est Toshio Saeki.
Le Don Juan (*5) pitoyable aux socques de chez Fukusuke, qui a jeté les estampes d’automne, d’été et d’hiver (*4),
c’est Toshio Saeki.

 TERAYAMAShûji (*6)


(*1) Héros d’une bande dessinée pour garçons, de Nakajima Kikuo, datant de 1937. Son nom qui donne son titre à la série, désigne le drapeau national.
(*2) Roman attribué à Nagai Kafû (1879-1959), publié en 1947 et interdit en 1948 à cause de son caractère licencieux. On peut le lire en français : Le Secrel de
la petite chambre. Récits érotiques traduits par Elisabeth Suetsugu et Jacques Lalioz, Ed. Philippe Picquier. 1994.
L’histoire de ce texte est détaillée en introduction.
(*3) Kiyoshi Miki (1897-1945) est un philosophe, auteur de Jmsei-mn nota (Réflexions sur la vie humaine), 1947.
(*4) Shunga littéralement dessin de printemps, désigne des dessins érotiques. Les estampes des autres saisons ne correspondent pas à une appellation générique.
(*5) Titre d’un roman de 1682 écrit par lhara Saikaku (1642-1693), poète et romancier. On peut le lire en français :
L’homme qui ne vécu! que pour aimer, lhara Saikaku, traduit par Nakajima-Siary Mieko et Siary Gérard, Ed. Philippe Picquier, 2001.
(*6) Terayama Shûji est un poète, écrivain, dramaturge, chroniqueur sportif, photographe, scénariste et réalisateur japonais, né le 10 décembre 1935 à Hirosaki
et mort le 4 mai 1983 à TOkyO.
Texte traduit par Béatrice Maréchal.

Trois anniversaires de Sono Sion



Le
temps et les anniversaires sont des obsessions pour les personnages de Sono
Sion. La jeune épouse de Guilty of Romance, quelques jours avant
l’anniversaire de ses trente ans, dérive vers le quartier des love hotels de
Shibuya et la prostitution. Le cinéma de Sono Sion est existentialiste, si tant
est qu’on veuille encore donner à ce mot un sens et qu’on soit préoccupé
par la seule chose qui nous soit léguée à la naissance.
Anniversaire
1. Je suis Sono Sion (Ore Wa Sono Sion da !, 1985)
Un
de ses premiers court métrages, tourné en école de cinéma, Je suis Sono Sion
relate les derniers jours du cinéaste avant son anniversaire. Une série de
saynètes parfois cocasses (il taquine une amie en imitant sa voix aigüe),
drôles et angoissantes (un punk, tendance new wave japonaise, lui rase la tête
malgré ses supplications), classiquement surréalistes (il embrasse des statues)
et une symbolique que l’on retrouvera dans ses futurs films (pantomime dans un
appartement vide)… mais le fond du film est cette affirmation : je suis Sion Sono.
L’anniversaire
de Sion marque la fin du film, et donc sa naissance comme cinéaste : le 6
décembre à 21h30 et 30 secondes. C’est son anniversaire mais ses images sont
noires, sa pellicule n’étant pas assez sensible… pas complètement noire bien
sûr, mais remplies d’accidents, de taches, de floutés colorés et, par l’usure
du temps, de rayures expérimentales. Ces images défectueuses ne sont pas une
fin, mais contiennent toute une potentialité tumultueuse.
Anniversaire
2. Bicycle Sigh (Jintensha toiki, 1990)
Un
personnage, à tête de gorille, s’introduit dans la chambre d’un apprenti
cinéaste. Il déclenche le projecteur super-8, mais la pellicule, sortie de la
bobine, se déverse sur le radiateur et 
fond en même temps que se déroule la projection. Sur le mur, une jeune fille court dans un pré, et puis s’éloigne au
fond de l’image. Elle disparaît en même temps que se désagrège la pellicule.


Le film du souvenir passe dans
une chambre vide, pour personne (car le gorille n’existe pas, bien sûr), et
s’efface peu à peu. C’est une des belles idées du premier long métrage de Sono
Sion, sur la vie fantaisiste, mais solitaire et mélancolique, de deux
adolescents.
Ils
croient qu’une société secrète veut faire disparaître les habitants de «10 chi
street, Nakamachi,Toyokawa» ; un acteur fantôme, avec un masque de Godzilla,
apparaît dans leurs films ; Shiro (Sono Sion) se déguise en super-héros (goût
du travestissement que l’on retrouve dans ses futurs films) pour sortir son ami
de l’hôpital.
Le
1er janvier Shiro passe son anniversaire, ivre mort, écroulé dans le couloir
d’un métro désert. Quant à au cinéaste, il gâche la rencontre avec la
famille de la fille qu’il aime.
Par
la progression de leur imagination, les deux amis (en fait les deux doubles de
Sono Sion) parviendront pourtant à s’évader de Toyokawa. Dans le court métrage
qu’ils tentent de finir, une des bases d’un terrain de base-ball quitte sa
trajectoire, se poursuit sur la route, jusqu’à l’océan. Il faut entrer dans le
film – devenir cinéaste – pour sortir du quotidien.
Anniversaire
3. Keiko desu kedo (1997)
Keiko,
prise aussi dans le décompte des jours jusqu’à ses 28 ans, est également
obsédée par le temps et les réveils. 
Elle invente des comptines, disant « bonjour » et « au revoir » aux secondes. Elle
filme des bulletins d’informations (Keiko’s News Today), jouant une
présentatrice surexcitée commentant sa journée. Mais qu’a-t-elle fait à part
marcher dans la rue, prendre le métro et boire un café ?
 



Et tout se brise lorsqu’elle apparait sans maquillage ni perruque, et regarde
tristement la caméra. Aujourd’hui, elle n’a rien fait, il ne s’est rien passé,
elle a à peine existé. Elle n’a fait que vieillir imperceptiblement. Dans un
autre plan, un des plus beaux, Keiko est immobile, d’une fixité photographique,
sans même un battement de cil. Seul mouvement dans l’image : la trotteuse du
réveil poursuivant sa révolution obstinée… et la faisant vieillir, de seconde
en seconde.
Keiko
finira pourtant par s’évader de son monde d’objets et de solitude. Comme plus
tard la policière de Guilty of Romance courant après le camion à ordures avec ses sacs poubelles, elle traverse
son quartier, puis atteint un paysage de neige, aussi blanc que sa maison
étaient emplie d’objets colorés.
Love
exposure,
le chef d’œuvre de Sono Sion est surtout une suite de recommencements
et de nouveaux départs…
Il
n’y a jamais de fatalité dans les films de Sono Sion. Pas même celle du temps.
Tout est toujours possible.

Tokyo 2015 #6. Shibuya

C’était à
Shibuya, non loin de la statue d’Hachiko. Une lycéenne et un vieux monsieur attendaient
ensemble, assis sur la rambarde d’une jardinière. Alors que défilaient les
fashionistas du 109, lui était parfaitement immobile, observant derrière ses
yeux mi-clos. On pense évidemment à Kitano devant ce visage faussement assoupi.
Pourquoi pas un flic à la retraite, obligé de s’occuper de sa petite fille
pendant un après-midi ? Celle-ci, une vraie peste, ne songe qu’à retrouver
son fiancé, un jeune baka, apprenti
malfrat. On imagine très bien le grand-père retrouvant alors la manière forte
pour ramener les deux tourtereaux dans le droit chemin.

Tokyo 2015 #5. Les sourires de Kabukicho.

A l’origine, Kabukicho a été construit après-guerre sur un quartier de Shinjuku rasé par les bombardements. Il devait accueillir, un grand théâtre Kabuki qui ne fut jamais construit. Mais le nom est resté, et au fond il lui va à merveille, comme si l’esprit sulfureux du vieux kabuki, la pratique du travestissement et la prostitution des jeunes actrices et acteurs avaient implicitement décidé de l’orientation du quartier. Lorsque je me rends à Golden Gai, j’aime toujours le traverser pour en sentir l’électricité presque palpable, au sens propre d’abord puisque les néons des boîtes en font sans doute l’une des plus grandes dépenses de Tokyo. J’aime regarder les hosts, ces jeunes garçons travaillant dans les clubs pour femmes esseulés, mince et habillés de noir, les cheveux oranges ébouriffés comme des chats de gouttières. Je suis toujours intrigué par la façon dont les rabatteurs sénégalais s’arrêtent à la lisière de Golden Gai, devant le bar karaoké philippin Champion, comme si une barrière magnétique de science-fiction séparait les deux mondes. Ce soir-là, la veille de mon retour en France, j’ai voulu emporter avec moi les sourires de Kabukicho.

Balthus, version japonaise

Balthus
a de longue date noué des liens avec la culture japonaise. Envoyé par Malraux
en mission au Japon en 1961, il y rencontra son épouse, Setsuko Ikeda, qui
deviendra le modèle de plusieurs de ses œuvres (La Japonaise au miroir, par
exemple). Le photographe Shinoyama Kishin fit le voyage jusqu’à Genève pour
mettre en scène le peintre avec une jeune fille blonde très «alicienne». On
comprend ce qui attire les Japonais chez Balthus, en premier lieu cette
représentation féminine juvénile, où l’érotisme nait d’une série de contraintes
du corps. Nous ne sommes pas dans le shibari mais le corps est néanmoins dominé
par les lignes dures des décors ou des meubles. Il y a aussi les chats aux
traits presque humains, compagnons des jeunes filles, ironiques et un peu
voyeurs.
L’imaginaire
balthusien a imprégné la culture japonaise, au même titre que celui de Bellmer
ou de Bataille, et on en retrouve la trace chez Suehiro Maruo, l’illustrateur
eroguro, dont les adolescentes se retrouvent brisées en des postures
douloureuses. 
L’une
des dernières variations japonaises sur l’œuvre de Balthus est l’une des plus
spectaculaires. Le photographe Hisaji Hara s’est livré à une série de
relectures de peintures et dessins célèbres, en mettant en scène un couple de
lycéens. C’est d’ailleurs lui-même qui interprète, de façon assez médusante, le garçon, l’autoportrait de Balthus devenant ainsi le sien. Quant à la jeune fille, c’est la compagne du photographe, Natsumi Hayashi (connue pour ses autoportraits en suspension) qui tient son rôle. Si les décors et mobilier ne sont pas reproduits à l’identique, la
dureté persiste dans les contrastes du noir et blanc, sa finesse comme découpée
au scalpel. Hara s’autorise aussi d’étranges libertés, comme de transposer les
personnages de «La Montagne» dans l’intérieur glacé et carrelé d’une salle
d’opération chirurgicale. Si leurs regards sont parfois lointain, des sourires
amusés flottent légèrement sur les visages de ses modèles. Ces déplacements
ironiques, font des photographies d’Hara bien autre chose que de simples
«tableaux vivants». En traversant le miroir balthusien, les jeunes filles – et
les jeunes garçons – en uniformes entrent dans le monde qui leur convient le
mieux, celui d’une théâtralité des sentiments où l’émotion affleure sous la
froideur et la cruauté. 

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Le site de Hisaji Hara ici