Nadja cinéma



Dans la préface de son roman de jeunesse Ecoute le chant du vent, Haruki Murakami a cette belle phrase : « C’était une époque où subsistaient des « interstices » par lesquels on pouvait encore se glisser dans le corps du monde. ». Il nous parle des années 70, et de la survivance de certaines utopies rendant le temps et l’espace disponibles. Cet âge est révolu mais on peut encore en ressentir le mood particulier dans un bar de Tokyo, qui se nomme en français Le Temps, et dont l’enseigne nous dit justement qu’il est ouvert de 18h à 28h30, et dans les films magiques de Jacques Rivette. Dans le système de production verrouillé des années 50, c’est la Nouvelle vague qui a ouvert ces interstices permettant de se glisser dans le corps du cinéma. Pour Rivette cela correspondait à construire un espace de rêve et de création jamais vu, ayant pour nom « la vie parallèle ». Même si le terme désigne d’abord en 1976 Duelle et Noroit, on peut l’étendre à cette décennie intense qui va de Out 1 (1971) – sous ses deux formes « Spectre » et « Noli mi Tangere » – au Pont du Nord (1981). Cette vie parallèle est forcément clandestine par les pratiques qui s’y développent comme l’improvisation et le tournage sans plan, contraires aux normes admises de la production, mais aussi par l’ouverture d’autres interstices par lesquels le spectateur peut lui-aussi se glisser dans le corps du film. Out 1, Duelle ou Céline et Julie vont en bateau (1973), sont des films à l’intérieur desquels on peut marcher parfois jusqu’à l’épuisement, jusqu’à dormir debout. Ces voies serpentines que trace Rivette, on se souvient les avoir empruntées avec d’autres, souvent dans de mystérieux livres de poche : avec Nerval, guidé par les Filles du feu (autre titre des « scènes de la vie parallèle »), Léon-Paul Fargue le « Piéton de Paris » dont la topographie est jumelle de celle de Rivette, et bien sûr avec André Breton et Nadja et cette collecte de vues parisiennes qui sont déjà comme le repérage d’un film fantôme. Breton écrit : « Je n’ai en dessein de relater, en marge du récit que je vais entreprendre, que les épisodes de ma vie telle que je peux la concevoir hors de son plan organique, soit dans la mesure même où elle est livrée aux hasards, au plus petit comme au plus grand, (…) elle m’introduit dans un monde comme défendu qui est celui des rapprochements soudains, des pétrifiantes coïncidences(…) » 

Le cinéma de Rivette nait aussi d’un autre moment, lorsque dans le génial Juve contre Fantômas (1913), Feuillade profite de la filature de « Joséphine la pierreuse » dans le métro et les grands boulevards pour s’évader de ses décors de théâtre, et se confronter à cette anarchie du réel dont le diabolique criminel est aussi l’incarnation. Dans le Nadja Cinéma de Rivette, les filles de la lune et du soleil qui s’affrontent dans Duelle pour le contrôle du temps, transforment Paris en forêt de Brocéliande, qui s’étendrait de l’hippodrome de Vincennes, aux grottes des Buttes Chaumont et à la serre du Jardin des plantes. Dans Céline et Julie, Paris devient une petite ville de province, secrètement dirigée par les chats et les vieilles filles de la bibliothèque municipale. Cette opération magique exercée sur le monde, c’est cela aussi que l’on nomme l’improvisation. On sait que les aventures de Fantômas naissaient du dialogue à voix haute des écrivains « duels » Souvestre et Allain, délirant sur de vagues trames, tout comme Céline et Julie nait du dialogue de deux jeunes filles qui ne cessent de se « monter la tête », sans doute pour échapper à l’ennui d’un été interminable. Cette affabulation et ce désir de fiction qui emportent et ensorcellent le monde est le propre autant des personnages que du spectateur, lui-aussi dans la disponibilité et la flânerie. Nous sommes comme Jacques Perrin dans Les Demoiselles de Rochefort fredonnant à l’annonce d’un crime : « Je vais aller voir ça, le mystère m’enchante. » Ce qui charme dans Out 1, ce sont bien sûr les sociétés secrètes, les 13 et les Dévorants qui s’affrontent dans Paris, l’enquête parallèle de Colin et Frédérique, mais aussi de petits générateurs de fiction, déposés dans certains coin du film, et qui produisant du mystère de façon presque hasardeuse. Ainsi dans la maison au bord de la mer, Sarah évoque des bruits de pas qui l’inquiètent, des apparitions dans des miroirs ; on croirait une de ces histoires à faire peur que se racontent les pensionnaires des internats. Mais ce fantôme c’est peut-être Igor, le maître de jeu disparu, qui habiterait clandestinement sa propre maison et jouerait à l’Unheimlich. Rien ne sera élucidé de ce soupçon, qui n’est pas une impasse du récit mais son contraire : l’ouverture vers un ailleurs du film qu’il nous appartient de poursuivre dans Out 2 ou 3. « Out » c’est aussi le film qui se poursuit à l’extérieur de la salle.



La vie parallèle n’est pas imperméable au réel puisqu’elle y puise son énergie et sa poésie, bien au contraire elle est hypersensible à ce qui circule dans le corps du monde. Le cinéma de Rivette ne se joue pas « Anywhere out of the world » et le durcissement de la société assombri son cinéma à l’orée des années 80. Déjà Merry go Round (1978) ne parvenait pas à reproduire la magie des films précédents, sans doute parce que l’arpenteuse (Maria Schneider) y trainait les pieds, laissant seul un partenaire (Joe Dalessandro) déraciné. Le manège commençait à se gripper, mais la désillusion sera bien plus profonde dans Le Pont du Nord. Bulle Ogier ne peut plus entrer dans un lieu clos sans suffoquer, comme si tel un corps étranger elle était rejetée et que la circulation entre les mondes devenait impossible. On a l’impression que les interstices ont été colmatés et que la vie parallèle prend désormais les tristes noms de délinquance et de terrorisme. Ce monde de banquiers et de policiers était déjà celui contre lequel Fantômas et ses apaches avaient déclaré la guerre. Désabusé, Rivette confie le rôle de Julien, l’homme qui assassine Bulle Ogier pour une sordide affaire de chantage, à Pierre Clémenti, icône de la contre-culture des années 70. Les destructeurs de la vie parallèle, qui l’ont transformé en une périphérie invivable rongée par la drogue et la souffrance sont ceux-là même qui en étaient auparavant les héros. Le Pont du Nord est le pont vers le froid, celui qui glace la société des années 80. Cependant, un passage de relais s’effectue entre Marie, la fée en robe rouge et Baptiste, jeune guerrière en armure de cuir. Si, tel Don Quichotte, elle est prête à affronter le dragon, Rivette l’enserre impitoyablement dans l’écran d’une télévision de surveillance. 
La vieille magie romantique est-elle morte à jamais ? Peut-on faire revenir les figures autrefois aimées ? Peut-on revenir à la vie parallèle ?
Dans Histoire de Marie et Julien, l’horloger s’endort un après-midi dans un parc et Marie lui apparaît. Ce sont des retrouvailles même s’ils semblent échouer à se souvenir de leur rencontre précédente. C’est normal puisque la dernière fois où ils se sont vus, c’était dans un autre film et ils avaient d’autres visages. Marie et Julien de 2003 sont les parallèles de Marie et Julien de 1981 dans Le Pont du Nord. La claustration de Julien serait la conséquence de son acte irréparable. Si le prix à payer pour quitter la vie parallèle était l’assassinat de Marie, ce qui l’attendait n’était qu’une maison sombre et poussiéreuse où les secondes chuchotent « souviens-toi » tandis que vagabonde Nevermore, le chat noir. Comme les automates de la rue du Nadir aux pommes de Céline et Julie, l’horloger est prisonnier de la maison du temps, et comme eux il est atteint d’une amnésie encore pire que le souvenir. La chronologie est elle-même plus complexe : Histoire de Marie et Julien est autant l’origine du Pont du Nord que sa suite amnésique. Dans le recueil de scénarios non tournés Trois films fantômes de Jacques Rivette, on apprend que Marie et Julien faisait partie des « Scènes de la vie parallèle », et devait être filmé en 1976, à la suite de Noroit avec Albert Finney et Leslie Caron. L’épuisement de Rivette mit un terme au tournage après seulement deux jours. Ce n’est donc pas seulement Marie qui revient du passé et s’incarne mais, à travers elle, un « autre film ». 
Dans Histoire de Marie et Julien, Rivette ouvre à nouveau la vie parallèle mais de manière très élégante, par le biais d’un mécanisme d’horlogerie défectueux : les secondes « boitent » et produisent, une fois sur deux, un son différent. Si l’on marche dans les films de Rivette, c’est forcément en boitant : un pas dans notre monde et un autre dans la vie parallèle. Dans Cemetery of Splendour d’Apichatpong Weerasethakul, on pouvait voir un semblable boitement des temps et de l’espace. Jenjira Pongpas Widner, la vieille dame infirme, marche à la fois dans le jardin de l’hôpital et, voyante, dans le palais du temps jadis. Sa jambe plus courte se pose alors sur un autre sol et un autre temps, celui qui retient prisonniers les soldats endormis. La cohabitation des temps et leur caractère cyclique relie profondément Rivette à l’Asie. Par exemple, l’un des films asiatiques les plus rivettiens est Tokyo Park (2011) de Shinji Aoyama où une épouse allant de parc en parc dessine dans Tokyo une spirale, comme le jeu de l’oie du Pont du Nord se superposant au plan de Paris. La référence à Vertigo, exceptionnellement, n’est pas fatale : l’épouse parvient à rappeler à son mari un escargot fossilisé, symbole de leur rencontre dans un musée d’histoire naturelle.

Ainsi, passant dans la vie parallèle, elle redonne vie à un amour en voie de fossilisation. Dans Histoire de Marie et Julien, le centre de la spirale est aussi le foyer d’une résurrection amoureuse : Marie reproduit exactement dans la maison de Julien la chambre de son suicide, qui devient le lieu de l’ultime opération magique de Rivette et sans doute l’une des plus belles. Repassant dans les limbes et s’incarnant à nouveau, Marie extrait le temps du mouvement mortifère des horloges, pour le rendre à aux unions libres de l’amour et de la fiction. La formule magique n’est ni prononcée ni écrite sur un intertitre mais nous l’entendons quand même : « Mais le lendemain matin… Marie était de retour. » 

Relançons les dés, le jeu n’est jamais fini. 

Golden Gay


Il n’y a qu’à voir Les Funérailles des roses ou les photos de Katsumi Watanabe : Shinjuku était gay à la fin des années 60. Les Gay Boys étaient si populaires qu’ils commençaient à remplacer les mama-san et les clubs de travestis se multipliaient à Kabukicho. Si l’on regarde La Truite de Losey, les patronnes qui attendent les clients à la porte des bars de Golden Gai sont tous des travestis. Dans les années 80, régnait sur les nuits de Tokyo une star nommée Elle. Cette reine a par exemple baptisé Vivienne Sato, fabuleuse drag-queen et mémoire vivante du quartier, du nom quelle porte encore aujourd’hui. 
Si l’on veut s’éloigner de quelques centaines de mètres de la Ville dorée, on peut aller faire un tour à Nichome, le quartier gay attitré de Tokyo.  Le bar ouvert Advocate (désormais sous un autre nom) brasse sur sa terrasse Japonais et gaijin, et le Campy est le territoire de drag-queens exubérantes. Les filles ne sont pas oubliées et de nombreux club affichent « ladys only ». Si l’on pousse la porte de certains établissements de Kabukicho, il n’est pas rare d’y trouver des yakuzas en train de boire avec les hôtesses travestis. Créatures de la nuit, participants aux mêmes économies clandestines, yakuzas et travestis ont curieusement noué un pacte tacite auquel le cinéma pourrait bien s’intéresser. Peut-être la peau tatouée, avec ses fleurs et ses ornements, est-elle une forme féminisation ? 
Les mama-san travestis sont désormais minoritaires à Golden Gai. Il y a quelques années, au bout de la rue où se trouvent le Baltimore et Uramado, trois bars formaient une petite enclave gay. Un des plus fascinants, maintenant fermé, était tenu par un travesti âgé, aux cheveux courts, que je voyais monter et descendre la rue perpétuellement. Parfois il ramenait un client en costard-cravate qui repartait aussitôt en compagnie d’un gay boy. L’activité de cette dame et de son bar me semblait assez claire. Juste en-dessous du Cambiare (le bar décoré à la façon du Suspiria de Dario Argento) : le fameux Jan June (prononciation japonaise pour Jean Genet), tenu par de jeunes travestis délurés.
Si votre tête leur revient, il est possible d’y passer un moment très agréable et découvrir un Tokyo underground : celui des employés de bureau qui le soir enfilent un tailleur et une perruque, se maquillent et deviennent quelqu’un d’autre. C’est une façon pour eux de tenir le coup qui vaut bien nos anti-dépresseurs. La jolie Mari, jeune serveuse y travaillant deux fois par mois, est banquier dans sa vie de tous les jours. Elle préfère les filles mais n’a pas eu de girl-friend depuis cinq ans. L’an dernier, je leur ai offert un exemplaire de Notre-Dame des Roses. 
En face, se trouvait le Pura-Pura, en haut d’un escalier éclairé de bleu, décoré de photos d’une femme glamoureuse à la perruque noire. 

J’ai quelque fois monté ces escaliers et invariablement me suis retrouvé dans un bar vide, avec derrière le comptoir un très grand travesti, rigide comme un mannequin de cire, et souriant de façon aguichante. J’ai toujours tourné les talons tant l’ambiance était glaçante. Il y a deux ans, je parlais d’elle avec Mami-chan au bar Buster. Elle m’a raconté cette anecdote : un de ses clients était allé prendre un verre au Pura-Pura, bien entendu désert. A un moment la patronne avait essayé de l’embrasser. Elle avait ensuite facturé ce baiser 10.000 yens comme un « service ». Pour plaisanter, j’ai dit à Mami-chan : « Je vais aller prendre un verre là-bas et si je ne suis pas revenu demain soir, tu devras me délivrer des griffes de la patronne. » L’an dernier, le Pura-Pura était fermé. Qu’est donc devenu le travesti-vampire qui y officiait ? 



Prisonnier de la rue Daido. Moriyama, New Shinjuku



C’est un de mes livres de photos préférés : « New Shinjuku » de Daido Moriyama, publié en 2014, et qui compte plus de 700 pages et 600 photos en noir et blanc. La jaquette est la vue abstraite d’une femme filée devant un mur mais sur la vraie couverture c’est un bar dont les murs sont couverts de photos de centaines d’yeux. 



Ces Tausend Augen sont ceux de Daido Moriyama, l’homme qui depuis 50 ans marche dans ce quartier, homme des foules, des gares et des ruelles. S’il entre dans les petits bars de Golden Gai, il reste à l’extérieur des clubs érotiques de Kabukicho, pour y pénétrer, il faudra aller voir du côté de son complice Araki.



C’est une vertigineuse énumération d’instantanés, principalement d’East Shinjuku, entre la gare, Kabukicho, Nichome, et Golden Gai… mes quartiers. C’est un ballet d’ombres où les hommes et les femmes, salarymen, office ladys, lycéennes, travestis et prostituées, se confondent avec les mannequins des vitrines, les affiches du dernier cinéma porno et les portraits en devanture des clubs à hôtesses. 



C’est aussi une collecte de murs en crépis, de carrelage, de goudron scintillant, de pavés, de grillages… de toutes les matières qui font Shinjuku.  Sur certaines pages, on peut sentir du bout des doigts le satiné de l’encre noire. Le sol est toujours ce qui semble attirer le regard de Daido : mégots, bouteilles en plastique, poubelles, clochards effondrés dans un amas de tissus, chats de gouttière, jambes de femmes chaussées de stilettos… Tokyo est aussi une ville qui sombre et Shinjuku sa dernière fête qui se poursuit nuit après nuit et les photos de Daido sont sa mémoire. Il y a aussi les multiplications et les empilements, dont le livre se fait l’écho dans ses dimensions-mêmes : perspective d’enseignes de clubs, cagettes de bouteilles de Coca, boîtes de conserves dans un konbini, photos de garçons nus sur les portes des bars de Nichome, étals de poissons, groupes d’office ladys, usagers du métro, vélos, autocollants sur les téléphones publics, centaines de bars de Golden Gai. 

La plupart sont sans qualité et valent pour leur multiplicité, l’effet de collection, retranscrivant la sensation exacte de traverser le quartier. 


Surtout en été, lorsque Daido photographie cette fille, la tête contre le comptoir du bar, la peau humide et les cheveux emmêlés et collés de sueur. 


Et dans cette suite minimaliste et fragmentaire, soudain un visage dans la nuit.



Benzaiten, protectrice de Kabukicho


Il y a au Japon sept divinités associées au bonheur ou Shichifukujin :
Ebisu (protecteur des pêcheurs et des marchands), Daikokuten (la richesse, le
commerce et les échanges), Bishamonten (les guerriers, et la loi bouddhique), Fukurokuju
(la longévité, la virilité et la sagesse), Hotei (l’abondance et la bonne santé),
Jurōjin (la prospérité). Fardée et apprêtée, Benzaiten, seule femme de ce panthéon, est la protectrice
de l’art et de la beauté, de l’éloquence, de la musique, de la littérature, des
sciences et de la vertu. A l’exception d’Ebisu issu du Shintô, tous sont des dieux
indous ayant transité par la Chine et qui, selon les chercheurs, auraient étés regroupés
artificiellement sous l’ère Muromachi (1392-1568) avant de trouver leur forme définitive
au 17
e siècle. L’origine de Benzaiten est Saravasti, épouse, demi-sœur
et fille de Brahma, possédant les mêmes dons artistiques. Sa monture, un cygne
blanc, est remplacée au Japon par un serpent de mer car Benzaiten est une
déesse maritime, dont le culte est rendu dans les îles et sa guitare devient un
biwa. Divinité des arts et de la séduction féminine, elle est naturellement devenue
la protectrice des geishas dont le luth est également l’instrument de
prédilection.
Benzaiten par Aoigaoka Keisei (1832) Metropolitan Museum
 Dans un recoin de Kabukicho, entre les pachinkos les clubs
érotiques et les love hotel, se trouve un minuscule temple dédié à la belle Benzaiten. Devant l’autel est inscrit : « En l’honneur de notre
respect éternel pour Benzaiten, la protectrice du quartier ». 
Si l’on
cherche l’esprit du lieu, la sainte du quartier, c’est ici qu’il faut aller. Kabukicho
n’était jusqu’à l’après-guerre qu’une terre marécageuse où de nombreux dieux
étaient célébrés. En avril 1945, sous les bombardements, les temples furent
dévastés. Seule la statue de Benzaiten put être sauvée par un de ses fidèles. Kihei
Suzuki, le chef de l’association de la reconstruction de Shinjuku de l’après-guerre,
l’homme qui voulu faire du quartier le centre de la vie théâtrale de Tokyo (d’où
l’appellation Kabukicho) fit construire ce petit temple pour héberger Benzaiten.
Il s’agit d’un des premiers actes de la restauration de Shinjuku. Son projet
théâtral échoua mais finalement Benzaiten, patronne des geishas, est tout à
fait à sa place au cœur du quartier rouge. Nul doute que bien des filles de Kabukicho
viennent faire leurs dévotions à Benzaiten au cœur de la nuit électrique.


Koji Wakamatsu et Masao Adachi, jusqu’à la victoire, toujours

« Moi j’étais plutôt dans la résistance et Wakamatsu dans la vengeance. »
Masao Adachi

Sex Game de Masao Adachi (1968)
J’ai rencontré une dernière fois Koji Wakamatsu lorsqu’il est venu à Paris faire la promotion du Soldat Dieu en 2010. C’était l’occasion pour Les Cahiers du cinéma de revenir sur le cinéma politique japonais des années 60 et 70, et de tracer en lien entre ses films pink et ses dernières œuvres qui le replaçait à la place qui avait toujours été la sienne : un des plus grands cinéastes japonais. Je profitais d’un voyage à Tokyo, en août 2010, pour rencontrer son complice Masao Adachi, de retour derrière la caméra après des années de prison. En l’attendant dans ce café de Shinjuku, j’étais bien sûr très intimidé. Je pensais au morceau de cinéma et d’histoire qu’Adachi représentait, aux conflits qu’il avait traversé et tout simplement à son courage. De façon cocasse, il sortait du dentiste car il s’était cassé une dent en jouant avec sa petite-fille. Un révolutionnaire vit toujours dangereusement. Shoko Takahashi était l’interprète de l’entretien avec Koji Wakamatsu et la rencontre avec Masao Adachi a été rendue possible par Terutaro Osanaï. Le dossier des Cahiers du cinéma « Tokyo, années 60 », est paru dans le numéro 662, en décembre 2010.

Koji Wakamatsu :  » Pour moi, les films pink étaient des armes »


La nouvelle d’Edogawa Ranpo La Chenille a été interdite
pendant la seconde guerre mondiale car trop antimilitariste.
Le
roman se passe à l’époque de la guerre nippo-russe. Et, en effet il a été
interdit pendant la seconde guerre mondiale. Mais j’étais trop jeune à cette
époque pour m’en souvenir.
Vous semblez avoir délibérément gommé tout
l’aspect fantastique du récit.
J’ai
écrit toute l’histoire du film moi-même et, excepté le personnage du soldat
amputé, je n’ai utilisé aucun élément du livre. On trouve également un
personnage très proche dans Johnny Got
his Gun de
Dalton Trumbo.
Au début du film le soleil rouge du drapeau
japonais se superpose à la pupille d’une chinoise violée et assassinée. C’est
une image très forte
.
A
l’époque, le drapeau était le symbole de l’oppression japonaise. Cette femme a
vu l’invasion de ses propres yeux et cette image est restée gravée dans son
cerveau.
A la différence du héros de Johnny Got his Gun, le soldat japonais
était un bourreau domestique avant même son retour du front.
C’était
un homme japonais typique de son époque. Je ne peux pas dire que tous les
hommes japonais étaient comme lui mais à mon avis 90% étaient un peu comme lui.
 

La domination politique et sexuelle est
l’un de vos thèmes favoris.
Oui
la relation dominant/dominé revient souvent dans ma filmographie. Je ne sais
pas pourquoi. Lorsqu’il perd sa virilité il se voit à la place de la femme
qu’il a violée. Les rôles sont inversés. Un peu comme dans Quand l’embryon part braconner. Le soldat réalise l’horreur de tous
les viols qu’il a commis. Il comprend enfin le sentiment des femmes qu’il a
violées.
Votre actrice joue avec un partenaire qui
ne peut ni bouger ni parlé, comment avez-vous travaillé avec elle ?
Je ne
lui donnais pas vraiment d’explication. De plus nous tournions sans répéter. Mon
équipe m’a aidé à créer le meilleur environnement autour d’elle. Avant de la
connaître, j’étais sûr qu’elle accepterait de jouer sans aucun maquillage.
Grâce à elle, le film a une vraie présence.
Vos trois derniers films remontent le cours
de l’histoire du Japon. Il y a Le paysage
d’un garçon de 17 ans
qui traite de la jeunesse actuelle, United Red Army sur les années 60 et 70
et Le Soldat Dieu qui sur la seconde
guerre mondiale.
En
fait, je voulais faire une trilogie des films sur les garçons de 16 à 17 ans.
Dans le premier film, le personnage a 17 ans et dans United Red Army, il y a un garçon de 16 ans. C’est tiré d’un fait
divers : un garçon, dans le département de Okayama a tué sa mère et s’est enfui
vers le nord en vélo. Il a roulé presque 100 km par jours et a été arrêté dans
le département d’Akita. En lisant ce fait divers j’ai été stupéfait par son
acte : comment peut-on tuer sa mère ? Et j’ai commencé à faire des recherches.
Cette affaire a été très analysée à la télévision par des journalistes. J’étais
complètement en désaccord avec toutes leurs interprétations. Ce garçon était
complètement brimé, il fallait qu’il se comporte bien, qu’il soit poli, etc. Il
a eu tellement de contraintes pendant son enfance qu’il a fini par exploser.
Évidemment, le garçon a été obligé de signer un rapport rédigé par la police
mais il n’avait pas de raison particulière de tuer sa mère. Il était juste
arrivé au bout de ce qu’il pouvait supporter.
Le film est un très beau et énigmatique
road-movie.
Le
garçon ne peut rouler que vers le nord car il a les montagnes d’un côté et la
mer de l’autre. Je voulais que le garçon ait des conversations avec les
paysages. Et dans ces paysages j’ai inséré le passé du pays avec le vétéran de
la seconde guerre mondiale et la vielle dame coréenne « femme de
réconfort » des soldats japonais.
 

C’est comme si le garçon retrouvait la
mémoire du pays.
Dans
une gare il rencontre un vieil homme qui lui parle de sa vision de l’empereur
et de la mobilisation des soldats pendant la guerre. Plus tard, il est hébergé
par cette vieille dame coréenne qui lui raconte sa jeunesse et pourquoi elle
n’a pas pu avoir d’enfants parce qu’on la prostituait aux soldats japonais.
La jeunesse vous semble-t-elle amnésique
sur l’histoire du pays.
Ce
n’est pas seulement le problème des jeunes c’est aussi celui des adultes qui
n’essayaient pas d’enseigner l’histoire.
Dans United
Red Army
vous relatez des événements très proches de vous.
J’étais
tellement très en colère quand j’ai vu le film de Masato Harada, The Choice of Hercules que je voulais
absolument filmer ce qui s’est vraiment passé dans le chalet d’Asama. Je
voulais le léguer aux générations futures. Par exemple, j’ai réellement connu
la fille qui s’appelle Toyama, qui est victime d’une purge et que l’on oblige à
frapper son propre visage. Elle m’a beaucoup aidé pour le documentaire que j’ai
filmé en Palestine.
Les jeunes acteurs se sentaient-il eux-aussi
chargés d’un devoir historique ?
Je
n’ai pas demandé aux jeunes acteurs d’étudier quoique ce soit. Ils ont
eux-mêmes compris qu’il fallait étudier et faire un effort pour capturer
l’esprit des jeunes de l’époque.
A la même époque, Masao Adachi tournait Prisoner/Terrorist, l’histoire de
l’Armée rouge japonaise au Liban.
J’y
ai participé comme figurant mais j’avoue que je n’ai pas compris grand-chose au
film. C’est sans doute trop intellectuel pour moi. Lorsqu’Adachi est sorti de
prison, il n’était plus du tout considéré comme un révolutionnaire et un
cinéaste. Il avait très peur qu’on ne voit en lui qu’un criminel. C’est pour ça
qu’il a décidé de tourner l’histoire de Kozo Okamoto. Mais je crois tout de
même qu’il aurait dû rendre son film plus compréhensible pour qu’il soit vu par
un plus grand nombre de personnes.
Perfect
Education 6
, Le paysage d’un garçon de 17 ans
et United Red Army semblent tournés
dans la même région montagneuse.
Oui,
j’ai tourné les deux premiers presque en même temps, mais pas United Red Army.
Dans les années 60 vous filmiez beaucoup
l’océan, maintenant il semble que vous filmez davantage des paysages neigeux.
Je
suis originaire d’une région où il y avait beaucoup de neige mais aussi la mer.
Je crois que ces deux paysages m’ont influencé.
Le
paysage d’un garçon de 17 ans
est très libre dans sa narration, on a l’impression que
le film se construit en même temps au gré de la route du personnage.
En
effet, nous sommes montés dans une petite voiture avec une caméra et nous avons
suivi le garçon qui faisait du vélo. Il parait que quand j’étais petit je
discutais avec les poissons dans la rivière. Mes voisins pensaient que j’étais
un peu fou. Depuis je crois que j’ai cette manie de parler avec les paysages.
C’était vraiment le concept initial du film : des conversations avec les
paysages, les montagnes, les brumes, la mer, les couchers de soleil… Quand
j’ai parlé de ce projet, tout le monde m’a dit que ce serait incompréhensible.
J’ai écouté leur conseil et ajouté les personnages du vétéran et de la femme
coréenne.

La femme qui prête son ventre (Haragashi onna) de Koji Wakamatsu (1968)


Vous êtes le plus connu des cinéastes pink,
vos films sont-ils représentatifs du genre ?
Pour
moi les films pink étaient des armes. Ils m’ont permis de faire les films que
je voulais faire. Avant, il n’y avait pour les jeunes que les films de la
Nikkatsu avec des stars qui draguaient des filles sur des bateaux à voile. Avec
mes films ils ont sans doute trouvé quelque chose qu’ils recherchaient. Ce sont
ces étudiants et en particulier ceux qui participaient aux mouvements étudiants
qui m’ont éduqué.
Vos films ont-il permis à d’autres cinéaste
de se « libérer » ? Oshima semble influencé par votre cinéma lorsqu’il
tourne sur un scénario d’Adachi, Journal
d’un voleur de Shinjuku
.
Je ne
sais pas si je l’ai vraiment je l’ai influencé mais en tout cas on a bu
beaucoup ensemble. Pour ce qui est du Journal
d’un voleur de Shinjuku
, mon assistant l’a aidé sur le tournage. Il lui a
montré comment voler dans les magasins. Il s’agissait de Michio Akiyama qui
interprète le jeune garçon de Va, va
vierge pour la seconde fois
.
Nagisa Oshima et Koji Wakamatsu

L’acteur de vos films des
années 60, est souvent Ken Yoshizawa. D’où venait-il ?

Ken
Yoshizawa était comédien dans la troupe de théâtre situationniste dirigée par
Juro Kara, qui joue le tueur des Les Anges violés. J’allais souvent le voir
jouer. Au départ il est un comédien de théâtre, c’est moi qui l’ai emmené dans
le monde du cinéma. Il joue d’ailleurs le rôle du père dans Le Soldat-dieu.
Après avoir longtemps arrêté de jouer, il recommence à travailler comme acteur.
Et Mimi Kozakura, l’actrice de Va, va deux fois vierge qui impressionne
tout le monde ?
Elle
n’a rien fait après ce film. Elle a complètement disparu. Ce n’était pas une
actrice, on l’a trouvée dans la rue à Shinjuku. Je crois que c’est le seul film
dans lequel elle a joué. Je crois que j’ai un don pour bien utiliser les non
professionnels. Je préfère d’ailleurs travailler avec eux.
Une légende veut que Takeshi Kitano
apparaisse aussi parmi les figurants.
A un
moment on voit des jeunes courir et Kitano serait parmi eux. Je ne le
connaissais pas à l’époque, il n’était qu’un des nombreux jeunes qui
vagabondaient à Shinjuku. En fait, la plupart des acteurs de mes films sont des
gens que j’ai rencontrés dans des bars et qui se sont assis par hasard à côté
de moi. Quand il me manquait des acteurs, je demandais à mes assistants d’aller
en chercher dans la rue. Je sollicitais aussi les comédiens de théâtre
underground.
Vos génériques comportent souvent des
images de manifestations. Qui les filmait ?
Je
les tournais moi-même en me disant qu’elles me servir un jour. Sinon, les
étudiants eux-mêmes allaient les filmer et me les donnaient.
Koji Wakamatsu et Masao Adachi (en haut) sur le tournage de Shinjuku Mad (1970)
La fin de L’extase des anges est un incroyable moment cinématographique et musical. 
J’ai travaillé avec Yosuke Yamashita qui est maintenant considéré
comme un très grand musicien de jazz. J’allais souvent l’écouter dans des
petites salles de concert et je voulais absolument faire des films avec lui.
Pour
l’extase des anges, j’ai demandé à Yosuke Yamashita et ses musiciens de se
battre avec les images. C’est quelque chose que je fais de temps en temps.
J’enlève complètement le son et je demande aux musiciens d’improviser devant
l’écran. Je leur demande de se bagarrer avec mes images.
Vous avez également tourné en 1979, Ejiki, un film sur le reggae avec Yûya
Uchida.
J’ai assisté au premier
concert de Bob Marley au Japon, dans une salle de Shibuya. Toutes les stars de
l’époque étaient là, des acteurs comme Yusaku Matsuda, des musiciens comme Joe
Yamanaka (qui jouera plus tard avec les Wailers). Ils étaient tous très excités
et ça m’a donné l’idée de faire un film sur le reggae. Comme le reggae n’était
pas très connu au Japon, Yûya Uchida, qui est également producteur de musique,
a pensé que le film pouvait en faire la promotion. C’est comme ça que nous
avons pu négocier et avoir gratuitement des morceaux devenus célèbres depuis.
Il y avait une vraie interaction entre les
cinéastes, les metteurs en scène de théâtre ou les peintres dans le quartier de
Shinjuku ?
J’aime
beaucoup Shinjuku parce qu’il n’y a pas de discrimination : il y a des Japonais,
des Chinois, des Coréens. Tout le monde est libre de s’habiller comme il veut.
Je rencontrai les cinéastes de la nouvelle vague mais aussi des gens comme
Tatsumi Hijikata, l’inventeur du Butô qui était un ami. Partout, il y avait des
artistes comme lui.
Retrouvez-vous le même climat maintenant à
Shinjuku ?
En
partie mais les jeunes ont changé. Autrefois, à Golden Gai, on parlait de
politique, de cinéma, de théâtre. Maintenant presque plus personne ne parle de
politique. On parle à peine de théâtre.


Masao Adachi : « la tragédie de la vie japonaise »

Votre intégrale aura lieu à la cinémathèque
dans le cadre du cinéma d’avant-garde. Pourquoi ne pas avoir choisi à l’époque
une forme narrative plus traditionnelle.
Mes
premiers courts métrages ont été réalisés quand j’avais à peu près 20 ans. A
cette époque, tous les films japonais étaient « narratifs », et
voulaient simplement raconter une histoire. J’ai voulu décrire les sentiments
d’une génération dont l’Histoire était en train de s’écrire. J’ai donc pensé
que la forme narrative ne s’appliquait pas à eux. Je voulais montrer les images
qui n’expliquaient rien et renoncer à des enchaînements narratifs trop simples.
Vos films décrivent une violence que les
films commerciaux dissimulaient.
La
violence était présente dans toutes les structures de la société. Je me
demandais comment des êtres humains qui n’étaient ni des héros ni des héroïnes
pouvaient survivre à cela. L’époque était vraiment coincée et tous les
problèmes communiquaient. Mes films sont à l’image de la société à cette
époque.
Comment avez-vous rencontré Koji Wakamatsu
?
A l’époque,
je ne pensais pas du tout intégrer une vraie structure de production. Je
travaillais dans un groupe underground et le cinéma commercial ne marchait déjà
plus très bien. Cependant il se tournait beaucoup de films pink. Un ami qui appartenait à notre groupe et qui travaillait déjà
dans le cinéma pink m’a conseillé
d’intégrer ce milieu pour apprendre à faire des films plus traditionnels. Je
suis donc devenu assistant-réalisateur.
Lorsque
j’ai rencontré Wakamatsu, nous avons parlé de la société qui était fermée.
Comment pouvait-on sortir de cette situation ? C’était à vrai dire notre seul
point commun.
Wakamatsu
était très actif. Moi j’étais plutôt dans la résistance et lui dans la
vengeance. C’est une différence qui est encore réelle entre nous. Wakamatsu est
toujours en guerre et il aime mettre en scène des criminels et des marginaux.
Mes scénarios attaquaient le pouvoir, et ça lui a plu tout de suite.
Comment était votre travail de scénariste
puisque les films de Wakamatsu étaient tournés en très peu de temps ?
En
général, j’écrivais beaucoup plus de dialogue que ce que l’on retrouve dans les
films. Wakamatsu coupait beaucoup, surtout les scènes qui étaient importantes
pour moi ! Je voulais décrire la façon dont la société était bloquée, mais
pour Wakamatsu, il était plus important de montrer l’action de ce déblocage et
les sentiments que cela impliquait. Pour lui, il fallait aller au plus direct.
 


La Guérilla des étudiantes (Jogakusei gerira) de Masao Adachi (1969

Comment décririez-vous le milieu artistique
et politique de Tokyo dans les années 60 ?
Politiquement j’étais plutôt neutre. Je
n’ai jamais appartenu aux mouvements étudiants mais l’époque était en elle-même
déjà très politisée.
Dans le quartier de Shinjuku, il y avait beaucoup de
gens, beaucoup de personnes sans travail, qui étaient tous des activistes. La
culture et la politique étaient mélangées. On faisait du cinéma dans cette
ambiance.
Par
exemple, je voyais souvent Terayama qui était dramaturge et metteur en scène de
théâtre et de cinéma, Hijikata le danseur de Butô. Je voyais Oshima presque
tous les soirs, on buvait ensemble. C’est comme ça que j’ai joué comme acteur
dans La Pendaison et écris le
scénario du Journal d’un voleur de
Shinjuku
. Les gens échangeaient de façons très panoramiques et énergiques.
On se liait très facilement avec des photographes, des musiciens ou des
peintres comme Tadanori Yokoo.
C’était une des différences avec la génération précédente comme Yohida ou
Shinoda qui se souciaient surtout de leur propre esthétique. Oshima est un cas
à part, car bien qu’appartenant à la génération précédente, il a affronté
directement l’esprit de son époque.
La Pendaison (Koshikei) de Nagisa Oshima (1968)

Vous sentiez-vous plus libres que les
cinéastes de studios ?      
Des
cinéastes plus traditionnels comme Kurosawa affrontaient aussi leur époque,
mais c’étaient des gens comme Oshima, Wakamatsu ou Matsumoto qui le faisions de la façon la plus pointue. Nous pouvions travailler comme la nouvelle vague
française en faisant des films avec nos camarades. Les cinéastes français ou
quelqu’un comme Yasuzo Masumura, qui avait initié un nouveau cinéma à
l’intérieur des studios, étaient aussi nos camarades d’une certaine manière. De
1969 à 1971, les mêmes événements se produisaient un peu partout dans le monde,
dans chaque domaine. Oshima se trouvait par hasard à Paris pendant mai 68. Je
lui ai demandé pourquoi il n’avait pas filmé, il m’a répondu que ça appartenait
aux français de le faire. Pour Oshima c’est ce qui se passait au Japon, les
émeutes à Shinjuku, par exemple, qui importait. Mais en tout cas, à cette époque,
nous pensions partager les mêmes intérêts même si nous appartenions à des pays
ou à des disciplines différentes.
Mishima était-il un ennemi pour vous et
votre génération.
Nous
partagions la vision du monde mais pas les mêmes conclusions. Mishima avait ses
idées, sa philosophie et son esthétique, ce qui a déterminé sa fin tragique et
triste. Mais on peut dire que c’était la tragédie de la vie japonaise, c’est la
société qui était mauvaise. Malgré son groupe militaire, son coup d’état raté,
il n’était en aucun cas notre ennemi. Après son suicide, Oshima a filmé La Cérémonie qui y fait directement référence. Cela veut dire qu’ils suivaient
ensemble l’époque.
Dans
Gushing Prayer
la jeunesse semble filmée de l’intérieur, quelle était votre
relation avec ces jeunes très engagés.
J’attendais
beaucoup des générations suivantes. Dans les années 60, la société japonaise
était en train de changer et nous étions coincés. Mais après 68, les jeunes
générations ont vraiment essayé de s’en sortir. J’ai participé aux
manifestations et aux barricades. J’ai beaucoup parlé avec eux pour les
comprendre. Je voulais vraiment croire à ces jeunes générations.

Gushing Prayer de Masao Adachi (1971)


Gushing
Prayer
conserve certains éléments du cinéma pink comme les passages à la
couleur.
A
l’époque, il y avait un statut du cinéma pink,
des règles et un système. 90% des films étaient réalisés de cette façon. Les
miens n’en faisaient pas partie et ils n’avaient pas beaucoup de succès. C’est pour
ça que les gérants de salles étaient très critiques sur mes films. Pourtant,
mon but n’était pas forcément de changer les règles du cinéma pink. J’étais
conscient de faire un film pink mais à la fin mes films n’en faisaient pas
vraiment partie. Au fond, je crois que j’avais tout de même envie de dépasser
le simple cadre du cinéma pink.
A qui s’adressaient réellement vos
films ?
Shuji
Terayama a écrit un manifeste sur le cinéma pink en inventant le concept de
« chômeur sexuel ». Pour lui, le pinku eiga méritait d’exister pour les
gens qui n’arrivent pas à faire l’amour et avoir des petites amies. C’est pour
ça que Terayama voulait faire son propre film pink par ailleurs. J’insistais
sur le fait que mes films s’adressaient eux-aussi aux « chômeurs sexuels »,
comme les autres films pink. Mais, les films de Wakamatsu dont j’ai écrit le
scénario ne rentraient pas dans cette catégorie aux yeux des exploitants de
salles et parfois ils refusaient de les montrer. Donc avec Wakamatsu, nous
étions obligés de nous battre pour imposer nos films. On négociait directement
avec eux. Comme certains ont remporté un grand succès, nous avons fini par être
acceptés.
Où trouviez-vous vos actrices ?
Nous
n’avions pas d’argent, c’est pour ça que nous allions dans la rue chercher des
filles ordinaires. Lorsqu’on parle avec des filles et qu’on leur dit qu’il
s’agit d’un film pink, la plupart s’enfuient mais il y a des filles qui
restent. Même si elles ne sont pas très belles, ce sont elles qui vont jouer.
Mais fondamentalement, je m’en foutais qu’elles soient belles ou non. C’est une
des raisons pour laquelle les exploitants de salles râlaient : ils voulaient
des films avec des belles filles. Wakamatsu m’engueulait aussi. Mais moi je
voulais travailler avec des gens ordinaires qui apporteraient leur existence
dans le film. Dans la plupart des films pink, les actrices sont belles mais
elles n’ont aucune existence en dehors des scènes de sexe.


L’Extase
des anges
est très dur envers les mouvements de gauche.
Nous
voulions les mettre en image de façon très réaliste et nous confronter à la
jeunesse qui faisait partie des mouvements révolutionnaires. A cette époque, la
limite de ce mouvement était déjà présente; ils enchaînaient des actions
violentes pour faire survivre le mouvement, mais en même temps ça le
détruisait. Je pensais que telle était la réalité de ce mouvement, et qu’il
fallait le montrer. J’ai décrit ces gens comme des « blanquistes »,
d’après Auguste Blanqui : même si leur conviction était pure, ils la
détruisaient aussi par eux-mêmes. C’était ma vision des mouvements
révolutionnaires. 
A l’époque Wakamatsu ne croyait pas à la Nouvelle gauche. Il
a critiqué l’Armée Rouge Unifiés jusqu’au bout, jusqu’au drame du chalet
d’Asama. Avec L’Extase anges, pour la première fois il a quitté sa neutralité
et a pris parti pour les révolutionnaires. C’était un tournant dans sa carrière
et c’est devenu un tournant dans nos vies.
Avec
AKA Serial Killer
vous avez élaboré une théorie, la « Théorie du
paysage
 ».
Au
départ de ce projet il y avait un fait divers sur un garçon, qui n’avait pas 20
ans, et qui avait tué des gens avec un pistolet. J’ai fait des recherches sur
son enfance et sur les petits boulots qu’il avait faits au Japon. La société
japonaise moderne était en train de s’élaborer très rapidement. A la campagne,
toutes les villes étaient des copies des autres villes, toutes construites en
béton, tous les paysages se ressemblaient d’une région à l’autre. Dans ces
paysages, le garçon souffrait. C’était un garçon sérieux : il travaillait bien,
il n’a pas voulu devenir yakuza et vendre de la drogue… J’ai donc pensé que
ce garçon en était arrivé à commettre ces crimes pour résister à ces paysages
qui l’encerclaient et l’écrasaient. Pour faire ce film, j’ai essayé de vivre
dans le même espace-temps que lui et de montrer simplement ces paysages-là.
AKA Serial Killer (1971)



Tourner ce film a-t-il été une motivation
pour vous tourner Armée rouge : FPLP
Déclaration de guerre mondiale
?
Oui,
effectivement même si cette explication pourrait devenir trop symbolique. Ces
paysages que le garçon avait vu toute sa vie, et dans lesquels il était
emprisonné avaient été créés par le pouvoir et les structures économiques. Donc
il ne pouvait pas les accepter. Pour FPLP,
j’ai voulu faire la suite de ce projet dans le sens où le peuple qui habitait
dans ces régions n’avait rien, étaient discriminé. J’ai voulu montrer ce peuple
qui essayait de regagner leur monde et leur pays natal. Donc c’était bien la
même chose que AKA serial Killer : des gens qui essayaient de regagner
un paysage contrôlé par le pouvoir.
Alors que Wakamatsu tournait United Red Army, vous avez filmé
l’histoire de l’Armée roue en Palestine dans Prisoner-Terrorist ?
Je
voulais filmer comment j’avais ressenti intérieurement cette époque, en faisant
la guérilla en Palestine. Wakamatsu a quant à lui ressenti le besoin de faire
la synthèse de ce qu’il a vu et ressenti par rapport à la nouvelle gauche.
C’est vrai que les thèmes étaient similaires. Nous avons essayé de décrire
quelle volonté animait les jeunes à cette époque.

Quel sera votre prochain film ?
Le
thème ressemblera un peu à celui de tous mes autres films. Il s’agit d’un jeune
homme qui vit très mal dans la société japonaise. Il ne commet pas vraiment de
crime mais finalement la société le traite comme un grand criminel mais aussi
comme un héros. Il s’enfuit et se réfugie dans un hôtel, les gens dressent
alors des barricades pour le défendre de la police. Le modèle de cette histoire
est un événement très célèbre qui s’est passé il y a 40 ans, mais ce récit peut
être adapté à l’époque présente.
 
Prisoner / Terrorist de Masao Adachi (2007)

Un étranger dans la ville dorée

« Vous vous souvenez de Golden Gai il y a 10 ans ?
C’était une ville-fantôme. » regrette le patron d’Uramado, qui est
peut-être le bar le plus sombre du quartier, une chapelle dédiée aux chanteuses
de jazz et d’acid folk de l’ère Showa comme Maki Asakawa et Morita Douji. Seule
une étoile violette allumée au-dessus de la porte indique que le bar est
ouvert car aucune lumière ne perce de ses fenêtres. 

Il est vrai que Golden Gai avait
une drôle de gueule en cette fin septembre avec le championnat de rugby qui se
tenait à Tokyo. Rien ne pouvait être plus incongru que ces fans et joueurs, pour
certains néo-zélandais, armoires à glace s’entassant dans les bars minuscules
ou, à la grande hilarité des mama-san travestis, usant de mille contorsions pour
entrer dans les toilettes basses et étroites. Je revois ce groupe de malabars stationnant
au milieu de la rue et hurlant, leurs bières à la main, comme s’ils se
trouvaient dans l’outback australien. Une porte s’ouvre dans le mur, et se
matérialise une petite vielle courbée, borgne et furieuse, qui hurle « SHUT
UP ! », avant de retourner dans sa caverne. C’était l’esprit de Golden
Gai qui réclamait le silence ! Le quartier n’a cependant pas attendu les
rugbymen et l’annonce des JO de l’an prochain pour changer de visage et devenir
un lieu touristique. Sans doute est-ce le prix à payer pour sa survivance et
rares sont les bars pratiquant encore le « guests only » et le dissuasif
« extra-charge » (sorte de prix d’entrée) est un peu moins pratiqué. Pourtant, sans qu’on ne
sache vraiment pourquoi, l’obscurité reprend parfois ses droits et Golden Gai redevient
la cité des ombres, avec ces anges soulageant les solitudes, et ses démons
comme ce cauchemardesque travesti vêtu de rouge, accompagné de deux très jeunes
filles, et traversant à toute vitesse le quartier pour racoler des clients et
les entraîner dans les bas-fonds de Kabukicho. 
Je suis moi-même un étranger dans
la ville dorée, mais dans ces moments d’obscurité je n’aspire à rien d’autre qu’être
un fantôme parmi d’autres, collectant les chansons d’amour embrumées, les photos
des mama-san du temps jadis qui jaunissent sur les murs, les affiches de
théâtre du génial Shuji Terayama et celles de Tatsumi Hijikata et son corps de
terre noire, les clichés charbonneux des photographes de Provoke et les souvenirs
des cinéastes rouges qui venaient y refaire le monde.

Elle est morte après la guerre

Koji Wakamatsu et Masao Adachi furent les héros du cinéma des années 1960, faisant exploser toutes les catégories : du cinéma érotique et du cinéma politique, du commerce et de l’expérimental. Ils tournaient leurs brûlots en quelques jours, dans les rues, dans la campagne, sur les toits de Tokyo, dans des appartements minuscules. Et lorsqu’ils donnaient des caméras aux étudiants pour filmer les émeutes, ceux-ci pouvaient voir leurs images un mois plus tard dans les cinémas pornos de Shinjuku comme des newsreal révolutionnaires. Alors que les cinéastes de la nouvelle vague comme Oshima étaient des dandys et des intellectuels fascinés par l’Europe, Wakamatsu était un visionnaire sauvage. Adachi était plus timide, intellectuel, mais aussi plus idéaliste et déterminé. On en finit donc plus d’attendre que sorte en France, d’une façon ou d’une autre, Dare to Stop Us (2018) de Kazuya Shiraishi qui retrace leur vie à la charnière des années 70. 
Hiroshi Yamamoto (Masao Adachi) et Arata lura (KOji Wakamatsu)
L’un tournera L’Extase des anges, le dernier chef-d’œuvre des années rouges, et l’autre, après le fondamental AKA Serial Killer, ira rejoindre le Nihon Sekigun au Liban pour un exil de presque 30 ans. Dare to Stop Us, que j’ai eu la chance de découvrir au festival d’Udine, est produit par leur société historique, Wakamatsu pro, avec un budget minuscule ne permettant pas une réelle reconstitution historique. Shiraishi a donc choisi de s’en passer et fait hanter par ses personnages le Shinjuku contemporain comme si deux couches temporelles se superposaient. Mais au fond, rien de surprenant pour qui a expérimenté le caractère fantomatique de ce quartier dont certains territoires comme Golden Gai, appartiennent à un autre temps, et sont traversés par les spectres. 
Arata Iura, qui n’avait pas réellement convaincu dans le rôle de Mishima dans Le jour où il choisit son destin, interprète ici génialement Wakamatsu. Si l’on parle de fantômes, il faut préciser que lura était présent dans le bar Nagisa, à Golden Gai, la nuit où le cinéaste a été renversé par le taxi, ce qui entraînera sa mort quelques jours plus tard. Nagisa, la patronne du bar, chanteuse et amante de Daido Moriyama qui lui consacra un livre, a elle-même disparue l’an dernier. On pourrait croire au lent effacement de ce qui fit la légende de ce quartier, refuge d’artistes, d’activistes et de noctambules, mais ce n’est pas le cas. Le bar est toujours ouvert et on y trouve les mêmes habitués, soixantenaires qui célèbrent encore, en silence, le culte de leur égérie. C’est un travail du même ordre qu’effectue Arata Iura faisant revivre Wakamatsu tel qu’il l’a connu, et sans doute tel qu’il a toujours été : un brigand, râleur, enfantin et combatif, et un cinéaste-né. Pour l’avoir rencontré plusieurs fois, je dois avouer avoir très ému, comme si le film me permettait de passer encore un peu de temps avec lui.
L’autre originalité de Dare to Stop Us est de montrer ce gang de mauvais garçons à travers le regard de Megumi Yoshizumi (Mugi Kadowaki), assistante réalisatrice ayant noué avec Wakamatsu une relation de père et de fille et secrètement amoureuse de Masao Adachi. 
La jeune fille est la figure méconnue du mouvement, aspirante cinéaste n’ayant tourné qu’un moyen métrage (qu’est-il devenu ?) et qui, enceinte, se suicidera en 1971 à l’âge de 23 ans.
Elle travailla sur certains des films les plus importants de Wakamatsu comme Sex Jack et La Vierge violente et sur La guérilla des écolières d’Adachi. On la retrouve comme assistante, l’année même de sa mort sur le magnifique Gushing Prayer, the 15 years old prostitute d’Adachi qui parle de jeunesse perdue, de sexe, d’avortement et de suicide. 
Si Gushing Prayer obéit à la charte du cinéma pink élaborée par Wakamatsu, il est plus doux et mélancolique. Ses quatre lycéens errent dans une ville brumeuse et essayent de comprendre à quel moment le sexe devient de la prostitution donc une valeur marchande. Est-ce nécessairement quand on le paye ? Et si l’on y prend du plaisir est-ce encore de la prostitution ? Et si l’on ne ressent jamais de plaisir, notre corps est-il encore nous-mêmes ? Est-ce un objet que l’on peut vendre ? La soumission des adolescentes aux adultes, professeurs qui les prostituent, les violent, les mettent enceintes et les abandonnent, n’est-elle pas aussi celle du Japon à l’Amérique ? 
La prostituée de quinze ans, dégoûtée par cette société sans idéal, finira elle-aussi par se suicider. La balade de Yasuko est accompagnée par les lettres d’adieu de jeunes filles suicidées, mélopée d’outre-tombe bercée par les notes vaporeuses d’une guitare acid-folk. C’est de ce brouillard que revient dans Dare to Stop Us, Megumi Yoshizumi, cinéaste au film perdu et figure oubliée de la guerre de Tokyo.  

La voie oblique

Les livres de voyage c’est une grande affaire. Je me suis
toujours refusé d’emmener des livres japonais au Japon. Pourquoi lire sur le
Japon alors que le Japon est tout autour de moi ? Les deux tomes du Meurtre du
Commandeur
d’Haruki Murakami m’attendront donc à mon retour. Il vaut mieux,
suivant la mystique qui m’est propre, emprunter une voie oblique. J’ai retenu
trois livres : un que je n’ai pas lu et deux livres de survie. Par commodité,
ce seront bien sûr des livres de poche. Celui dont j’ignore tout est La Marge
d’André Pieyre de Mandiargues. D’après la quatrième de couverture, il m’a l’air
assez éloigné de l’adaptation de Walerian Borowczyk et parle d’une dissolution
et d’une renaissance dans un quartier de bars et de prostitution. Non pas à
Shinjuku mais à Barcelone mais Mandiargues est un écrivain japonisant, et qui
sait où l’on peut aboutir par la voie oblique ?
Un livre est un objet magique qui peut permettre de forcer
le hasard et d’ouvrir des portes invisibles. Il y a bien un bar à Shinjuku qui
se nomme « Hécate », d’après un film oublié de Daniel Schmid, adapté d’un étrange
roman de Paul Morand se déroulant à Tanger. Sans la connaissance de ces deux
œuvres, aurais-je remarqué cette petite plaque en bois, parmi les centaines
d’autres du quartier ? J’y rencontrais une femme chat en kimono qui
m’expliquait que son mari, le propriétaire maintenant décédé, avait adoré ce
film. L’année suivante elle n’était déjà plus là et personne ne savait pourquoi
le bar se nommait ainsi. Un jour, le Bar Hécate aura changé de nom mais la
maîtresse de la nuit, la déesse des chiens, hantera encore les lieux.
Peut-être y a-t-il à à Tanger un autre Bar Hécate permettant de passer clandestinement entre les deux pays ? Et ce chant qui court entre les ruelles n’est-ce pas
Nessun dorma, l’air de Turandot qui donne son nom à un autre bar ? Personne ne
dort mais à l’aube la princesse de glace a déjà disparu et il faudra attendre
une autre nuit pour espérer encore en son amour. Personne ne dort, c’est le
territoire des vigilambule, ceux qui entrent, les yeux grands ouverts dans
cette marge entre le crépuscule et l’aube.
L’Amour fou d’André Breton est un livre que l’on n’a jamais
lu, qui n’a jamais été écrit ni publié mais dont on tente d’assembler les
fragments qui nous parviennent par liaisons libres, automatisme, vases
communicants, phrases attrapées, rêvées, murmurées. Dans un bar, au terme d’une
nuit étrange,  une jeune fille m’a dit à
l’oreille : « Tu as trouvé l’endroit que tu cherchais depuis toujours. » Elle
m’a fait plusieurs présents mais cette phrase je l’ai conservée comme une
pierre précieuse. C’était une de ces « femmes sans ombre » qui apparaissent
vers trois heures du matin et qui n’ont que peu de temps pour délivrer leur
message à un salaryman ivre, une hôtesse de club mélancolique ou un voyageur.




Une phrase peut être la clé qui ouvre l’Entrée des fantômes,
comme celle que lance Raúl Ruiz à Jean-Jacques Schuhl dans le restaurant
chinois de Davé : « Je te propose de jouer le rôle du chirurgien dans Les Mains
d’Orlac
. » On rêverait de se promener avec Schuhl dans Shinjuku la nuit et,
suivant les traces rose poussière laissées par les travestis, trouver dans une
ruelle le fantôme du restaurant, désormais fermé, de la rue Richelieu, avec
peut-être cet aquarium dont les reflets verdâtres transforment les clients en
spectres mais surtout, encadrés et accrochés au mur, les polaroïds des visages
familiers de mille et mille amis disparus. Car chacun, à Tokyo, peut trouver
l’endroit qu’il cherche depuis toujours.
La Marge, L’Amour fou et Entrée des fantômes, sont les trois
livres que j’emporte à Tokyo cet automne. 


Ouvert de minuit à sept heures du matin

La Cantine de minuit de Yarô Abe

Où se trouve la Cantine de minuit à
Tokyo ? Tout près de Kabukichô puisque c’est là où
travaille Marilyn la stripteaseuse (les œufs de colin, vol.1), pas loin non
plus de Nichome, le quartier gay ou se trouve le bar du travesti Jun (le nattô,
vol.1), et à quelques minutes du sanctuaire Hanazono (Les Inarizushi, vol.2) d’où
sortent certaines clientes qui sont peut-être des femmes-renards. Il ne fait donc
guère de doute que la cantine se trouve à Golden Gai. Ce n’est qu’une gargote comme les autres, qui ne paye pas de mine. On
remarque qu’Abe dessine rarement l’extérieur du bar, excepté la première planche
de la première histoire. Pour le reste nous ne quittons presque jamais les quelques
mètres carrés de ce petit théâtre des nuits de Shinjuku. Si Ozu, selon l’expression consacrée, filmait à
hauteur de tatami, Abe dessine à hauteur de comptoir.
Les personnages sont coupés à la
taille et les cadrages alternent le point de vue du patron et ceux des clients.
Cet art minimaliste repose sur le talent de portraitiste de Abe qui en quelques
traits fait exister ce petit peuple noctambule de yakuzas, boxeurs, livreurs,
hôtesses de bars, bohèmes et surtout d’
oyaji-san,
ces quinquagénaires à lunettes, en costard-cravates et dégarnis, salarymen ou
patrons de petits commerces, qui viennent oublier leur célibat ou retarder le
moment de rentrer au foyer. C’est ce qui prouve que la Cantine est très loin de
la nouvelle vague des bars, plus rock et exubérants, de Golden Gai. L’autre
talent d’Abe est bien sûr de donner une âme aux plats que sert le patron à la
demande de ses clients : les fils de nattô, l’algue grillée qu’on entoure
sur une boule de riz, la tranche de porc frémissant dans le ramen, le bacon
croustillant… Et le curry de la veille est toujours meilleur, bien sûr. La
cuisine de nuit fait partie de l’esthétique de ces bars, au même titre que les
chansons pop de l’ère Showa. C’est bien souvent par la commande d’un de ces
plats qu’Âbe commence son récit, qui va mener à une peine de cœur, une idylle inattendue,
des retrouvailles ou une histoire d’amitié. 
Mais il y a autre chose,
indéfinissable et émouvant, qui montre combien Abe est parvenu à saisir
l’atmosphère particulière de Golden Gai. Il s’agit de l’entrée en scène des
clients qui, ouvrant le rideau, apparaissent dans l’encadrement de la porte du
bar.

Cela provoque, si l’on est un nouveau
client un instant d’étonnement chez le patron ou la mama-san, et
si l’on est un habitué, un salut chaleureux qui est comme un retour à la
maison. On n’a alors besoin que d’un bol de soupe et d’un verre de saké, pour
atteindre un bonheur doux et complet. Et s’il pleut sur Golden Gai, la nuit
pourrait bien durer un million d’années.

Sinon, la Cantine de minuit fait
désormais partie de la culture de Golden Gai puisqu’on la retrouve sur le guide
qui recense les centaines de bars.


La Cantine de minuit est bien sûr édité par Le Lézard noir


Quelques vues de Golden Gai