Œdipe Queer (sur Funeral Parade of Roses – 薔薇の葬列)

Les Funérailles des roses (Bara no sôretsu, 1969) de Toshio Matsumoto
 En
1969, dans la frénésie artistique, politique mais aussi érotique qui
électrisait alors le Japon, Toshio Matsumoto, cinéaste venu du documentaire et
de l’expérimental, décide de réécrire l’histoire d’Œdipe dans le milieu des
travestis et des bars gays. 
Les Funérailles des roses, c’est Œdipe à
Shinjuku ou, si l’on veut, Œdipe Reine, sous forte influence de Notre-Dame des fleurs de Jean Genet. Son ascendance secrète se fera sentir
aussi bien chez le Kubrick d’
Orange
Mécanique
(qui en reprend les accélérés musicaux) que chez le Gus Van Sant
de
My Own Private Idaho qui
transpose, dans un style tout aussi pop et éclaté,
Falstaff de Shakespeare chez les prostitués homosexuels de
Portland.
Produit
par la mythique ATG, Les Funérailles des roses a pour héros Eddie, un jeune travesti d’une grande beauté, hanté par
des souvenirs d’enfance cauchemardesques. Lorsqu’enfin Eddie croit avoir trouvé
la paix, il s’aperçoit que son amant (interprété par Yoshio Tsuchiya, l’un des
Sept samouraïs), patron d’une boîte de nuit, n’est autre que son propre père,
qu’il n’a jamais connu.
Le
premier travestissement, typiquement camp,
est l’inversion du sexe des personnages du mythe. Malicieusement, Matsumoto
oscille entre un univers de fantaisie baroque (le club se nomme le Bar Genet), et la description
documentaire du milieu gay japonais. Bien que Mishima y ait situé plusieurs
de ses ouvrages et que des figures cultes comme Carrousel Maki et Akihiro Miwa
(le Lézard noir de Fukasaku) en aient
émergées, pour la première fois, un cinéaste consacrait un long métrage à cet
univers encore confidentiel. Matsumoto offre les premiers rôles de son film à
des non-professionnels recrutés dans les clubs, mais il leur donne surtout la
parole. Il recueille les témoignages d’êtres qui, bien que parfois suicidaires
ou désespérés, affrontent la société avec courage.
La
marginalité intense de ces
Tokyo Dolls
permet à Matsumoto de dessiner les contours d’une scène underground japonaise proche
de celle des américains Jonas Mekas et surtout Andy Warhol. La vie nocturne
tokyoïte où se brouillent les identités sexuelles et les désirs, devient une
Factory à ciel ouvert, où brillent des Superstars comme le jeune travesti Peter.
Matsumoto le rebaptise Eddie, jeu de mot sur
Œdipe, mais aussi hommage à Eddie Sedgwick dont Peter possède les
paupières noircies, le visage juvénile et la silhouette de nymphe. Matsumoto
raconte comment, alors qu’il écumait les bars gays avec son équipe, Peter est
apparu, irradiant de lumière, captant les regards et imposant le silence autour
de lui. Cet éblouissement, Peter le conserve tout au long du film, jusqu’à la
cécité qui, comme dans le mythe, achève son destin. Lors des scènes d’amour,
Matsumoto irradie, parfois jusqu’au négatif, le corps du jeune homme, faisant
de la lumière son premier travestissement. Cette ascension d’une figure
aveuglante du désir renvoie à Jack Smith et à l’orgie blanche de
Flaming Creatures, où, aussi bien que
les ténèbres, la surexposition confondait et mêlait les corps et les identités.

Comme
un feu-follet, Peter traverse tous les univers, qu’ils s’agissent des clubs
gays, des plateaux de films pinks ou
de l’appartement d’une communauté de cinéastes expérimentaux. Matsumoto filme
avec humour ces jeunes révolutionnaires, qui tordent les images d’une
télévision pour les refilmer en 16mm, et citent fièrement les théories de
« Monas Jekass ». Mais plus profondément, ni les travestis, ni les
cinéastes ne répondent à la norme ; créatures paniques, ce sont les agents du
désordre, qu’il soit sexuel, social ou 
artistique. Même à Tokyo en 1969, l’androgyne reste une figure du chaos.
Peter devient le réceptacle de visions que Matsumoto emprunte au pan psychédélique
du cinéma expérimental : les flicker de Tony Conrad, les spasmes épileptiques
de Paul Sharits, les danses stroboscopées de Ronald Nameth. La trajectoire
d’Eddie est faite de moment de joie intense mais aussi d’errances
somnambuliques dans un ténébreux musée des masques et de crises d’angoisses qui
lui font perdre ses esprits.
Comme
le Mike narcoleptique de
My Own Private Idaho,
Eddie est sujet à des absences qui fracturent le film. Il s’évanouit et reprend
connaissance à des moments antérieurs du récit, comme s’il cherchait dans le
temps un point précis. La perception d’Eddie est déréglée par un moment obscur,
refoulé, de son passé (le meurtre de sa mère), à l’origine de sa transformation
d’adolescent apeuré en jeune fille extravertie. Incognito, Eddie rejoue bien la
tragédie d’Œdipe, même si à la place d’être sacré roi Thèbes, il devient la
Mama-san d’un club gay. Tout en brodant sur le mythe sa fantaisie pop,
Matsumoto ne le néglige pas pour autant : le
fatum reprend toujours ses droits par surprise, et de la plus
sanglante façon qui soit. Cette tragédie est celle de ces figures chatoyantes
qui s’étourdissent dans la nuit tokyoïte mais n’ignorent pas que leur place
n’est nulle part. Eddie, les yeux crevés, sort dans la rue et expose aux
passants son visage ensanglanté. Ce qu’il dévoile alors en plein soleil est
toute la violence de la société envers ceux qu’elle rejette dans la nuit.

Cet
article fait partie du dossier « Tokyo, années 60, L’esprit de Shinjuku »
paru dans les Cahiers du cinéma n°
662, décembre
2010.


Le
dossier comprend également
Un panorama des sixties révolutionnaires japonaises
Cinéma
pink et guérilla – entretien avec Masao Adachi (première interview française de Masao Adachi)
Citique du Soldat dieu de Koji Wakamatsu
Se
battre avec les images – entretien avec Koji Wakamatsu
Mort
aux artistes ! entretien avec Jim O’Rourke
Pour
commander le numéro, ici

Sur Peter, un autre billet ici

Peter, onnagata pop


Ran (1985) de Kurosawa c’est bien sûr Nakadai dans le rôle d’Hidetora, démon kabuki furieux à la crinière blanche, mais c’est aussi Kyoami, le fou interprété par un étrange acteur nommé Peter ou Pitâ mais rarement de son vrai nom Shinnosuke Ikehata. Pour la plupart des spectateurs, même ceux féru du cinéma japonais classique, Peter est une apparition. D’où vient ce personnage androgyne, clownesque, à la sensibilité bouleversante ?


A la fin des années 60, Peter est une
star des nuits gays tokyoïtes. Dans les boîtes de Nichome, c’est sa  silhouette de nymphe et ses collants qui lui ont
donné son pseudonyme en référence à Peter pan. C’est là que le cinéaste Toshio
Matsumoto le remarque et lui confie à 17 ans le premier rôle de son Œdipe Queen : le jeune travesti des
Funérailles des roses (1969). 


Dans ce premier long métrage japonais prenant la communauté gay pour sujet, il est un corps somatisant les troubles identitaires et politiques de son temps. Evoluant parfaitement entre comédie camp et tragédie à la lisière du film d’horreur, Peter irradie, à la fois adolescent d’un type jamais vu auparavant et actrice plus rock que ses contemporaines. Même la grande Miwa semble soudain datée, comme une figure décadente et existentialiste des années 50, face à Peter qui est naturellement traversée par les énergies et les révoltes de son temps. 
On retrouvera peu après Peter dans Zatoichi at the Fire Festival (Kenji Misumi, 1970) où il est un éphèbe parvenant à troubler Shintaro Katsu et dans Les Fruits de la passion (1981) de Terayama où il joue la Madam d’un bordel chinois. Plus qu’un acteur, Peter est devenu une de ces « personnalités » extravagantes dont raffolent les Japonais, régulièrement invité à la télévision où il apparait d’ailleurs en femme, son identité affirmée de longue date.

Pourquoi Kurosawa a-t-il précisément
choisi Peter pour jouer le rôle de Kyoami ? Le titre nous l’indique, Ran
signifiant autant « chaos » qu’une période politiquement troublée.
Kurosawa inverse les genres de la pièce de Shakespeare et transforme en fils
les filles du Roi Lear. Peter en tant que fou et androgyne est une pure figure
du chaos. Effigie des années 60, il représente aussi la lutte de la jeunesse, contre
le pouvoir et ses normes sociales et sexuelles. Birdy Hilltop et Umeko, les
jeunes héros du
Journal du voleur de Shinjuku d’Oshima sont à cet égard les
frères et les soeurs de Peter. Ce pouvoir vieillissant et sanglant, est représenté par
Kurosawa par les clans samouraïs du XVIe siècle entraînant le Japon dans leur
folie autodestructrice. Peter représente Edo, l’ère suivante, lorsqu’à la
culture guerrière va succéder celle des arts et du plaisir. 


Gender trouble (Cherchez le garçon)

En 1980, les Cahiers du Cinéma
éditent le numéro spécial « Monstresses », recueil de photos
d’exploitation, non pas commentées mais interrogées dans leur pouvoir de
fascination même (et surtout) détachées des films dont elles étaient issues. Le
principe sera repris et étendu par Jean Louis Schefer pour L’homme ordinaire du
cinéma. En page 60, cette photo de Michiyo Yasuda dans le Deuxième sexe (Sekkusu chekku – Daini no Sei, 1968) de Masumura.
La même année sort «Cherchez le
garçon» de Taxi Girl. La pochette est une reprise par le collectif ‘Belle Journée en Perspective’ de
la même image. On peut d’ailleurs supposer que c’est précisément dans
« Monstresse » que BJEP est allé chercher son inspiration. Le rapport
entre le film, que BJEP n’avait sans doute pas plus vu que Jean Louis
Schefer, et la chanson réside dans le jeu sur les genres. La jeune fille qui se
rase du Deuxième sexe est une sprinteuse poussée à bout par son entraîneur et
qui perd jusqu’à son identité sexuelle. BJEP a rajouté des yeux de félin à
Michiyo Yasuda, et a doté la mousse à raser d’une très étrange fluorescence.
On a l’impression que c’est sa peau
que rase la créature, faisant apparaître un androgyne fantastique.

Au dos du même numéro, on trouvait aussi cette image fascinante de Premier amour, version infernale de Susumu Hani.

Morita Doji, la chanteuse évaporée


Le nom de ce blog m’a en grande partie été inspiré par l’atmosphère unique des chansons de Morita Doji. A travers ses musiques on ressent la profonde mélancolie de cette ville qui d’une certaine façon ne parvient jamais à être au présent, s’élançant vers un futur innacessible et à jamais retenue par le passé.
On connait bien sûr Asakawa Maki, l’oiseau de nuit de Shinjuku, qui nommait ses albums Black ou Darkness, mais Morita Doji a établi son royaume encore plus loin dans les ténèbres. On sait qu’elle est née le 15 janvier 1952, mais cela reste le seul élément biographique la concernant. « Morita Doji » est un pseudonyme et même son visage, coiffé d’une perruque bouclé et masqué de lunettes noires, demeure inconnu. 


Après 6 albums studio et un live, entre 1975 et 1983, elle disparut. Non pas à la façon des actrices d’Ozu comme Setsuko Hara, qui se retirent à la Garbo et dont on est étonné d’apprendre la mort centenaire. Non, Morita Doji s’évapora purement et simplement à l’âge de 31 ans sans laisser la moindre trace. La légende veut qu’elle se soit suicidée, tragique destin alimentée par ses chansons. La mort, le retrait du monde et la nuit infini sont les thèmes obsessionnels de Morita Doji, marquée par l’événement qui décida de sa carrière musicale : le suicide de son meilleur ami lorsqu’elle avait 20 ans, sujet de sa chanson Goodbye. Elle chante d’ailleurs au masculin plusieurs de ses histoires d’amour, comme si c’était l’ami mort qui continuait à vivre à travers elle, explication probable de son travestissement. « Doji » signifie aussi « jeune garçon ». Elle évoque les gracieuses et romantiques créatures transgenres de la mangaka Ryoko Ikeda (La rose de Versailles, Très cher frère). Malgré l’apparence masculine, la voix demeure d’une fragilité inouïe.


Les chansons de Morita Doji m’ont ramené plusieurs années en arrière, lorsqu’étudiant je découvrais les albums de Nick Drake. Je retrouvais des correspondances dans leurs deux voix, douces mais immédiatement présentes, ces violons rampants parlant directement à l’âme, ces odeurs d’automne et de pluie. Et ces voix séraphiques, appartenant déjà à une chorale fantôme.  Un des albums de Morita Doji s’appelle Nocturne, mais ce pourrait être le titre de tous ses albums et toutes ses chansons, tant ils semblent spécialement écrits pour la nuit. Comme si sa vie réelle s’était arrêtée à la mort de son ami, ses chansons racontent le désir toujours anéanti d’appartenir au monde.

Les fans de Morita Doji, sans surprise, sont des étudiantes tourmentées, sans doute des poètes, et des garçons fragiles et romantiques. Ce sont eux qui se rendaient dans les églises où les concerts se déroulaient accentuant le culte étrange et morbide autour de la chanteuse. Elle fut aussi une des chanteuses préférées des étudiants des années rouges. Non pas dans la flambée révolutionnaire mais des années de cendre et de désenchantement qui ont suivies. Morita chante essentiellement la perte de la jeunesse.

Ecouter Morita Doji serait comme découvrir, dans un immeuble à Tokyo, la chambre oubliée d’une étudiante des années 70, mystérieusement préservée à travers le temps.




Trois chansons pour entrer dans l’univers de Doji 
 

Un documentaire en 3 parties. On peut y voir Doji et le montage de la tente de l’album The Last Waltz.





Les sept albums de Morita Doji


Live in St. Mary’s Cathedral, Tokyo 東京カテドラル聖マリア大聖堂録音盤 (1978)


Good Bye グットバイ (1975)


Mother Sky マザー・スカイ=きみは悲しみの青い空をひとりで飛べるか= (1976)


A Boy ア・ボーイ (1977)


The Last Waltz ラスト・ワルツ (1980)


Nocturne 夜想曲(やそうきょく) (1982)


Wolf Boy 狼少年 (1983)

 


Photos à l’intérieur du 33t de The Last Waltz


On peut lire ici la traduction de quelques-unes de ses chansons

Miwa, un dandy japonais

En septembre 2009, après bien des recherches, les documents français étant rares, je publiais sur mon blog (Les Films libèrent la tête) un portrait d’Akihiro Miwa, flamboyante et énigmatique créature du cinéma japonais. J’y suis revenu plusieurs fois par la suite, surtout au gré de découvertes iconographiques. Voici l’intégralité des billets consacrés à Miwa.


Chanteur adulé, comédien pour le théâtre et le cinéma, vedette de la télévision à l’instar d’un Takeshi Kitano (1), Akihiro Miwa est une figure non seulement transgenre mais surtout transdisciplinaire, à la fois populaire et underground, qui pourrait résumer 50 ans de la vie culturelle japonaise.
Né en 1935, Miwa est à 17 ans l’une des vedettes des bars gays de Ginza et en particulier le Brunswick où il rencontre Yukio Mishima (2). Mishima et celui qui est alors plus communément appelé Maruyama se lient d’amitié. Celle-ci fut très fructueuse. Mishima est apparu dans certains spectacles de cabaret de Miwa, pour lesquels il composait des chansons. Miwa fut la vedette de deux adaptations cinématographiques de pièces de Mishima : le célèbre Lézard Noir (Kurotokage, 1968) et le moins connu Manoir de la rose noire (Mansion ot the Black Rose/ Kuro bara no yakata, 1969), tous deux réalisés par Kinji Fukasaku. Ce sont ces films qui popularisèrent la figure de Miwa en occident.

(Miwa et Mishima sur scène)
C’est à un ami de Mishima, le célèbre Yasuzo Masumura (L’Ange rouge, La Bête aveugle) que Miwa doit sa première apparition à l’écran. Dans Courants chauds (Danryu, 1957), il interprète un chanteur mais son apparence, bien que très efféminée, est encore celle d’un garçon. Par la suite, jamais Miwa n’apparaîtra sous une autre apparence que féminine, ce qui est encore le cas aujourd’hui. C’est donc plus commodément au féminin que nous parlerons de l’artiste.

(Miwa à ses débuts, encore sous l’apparence d’un garçon)




Plus qu’un travesti, Miwa modernise la figure de l’onnagata (forme de femme), acteur de théâtre kabuki spécialisé dans les rôles féminins. L’onnagata naît en 1629 d’un décret du shogun interdisant la scène aux femmes. Censée combattre la prostitution des actrices, cette loi permis l’éclosion de ces figures androgynes, creusets de troubles et de fantasmes. Alors que le travesti occidental est souvent cantonné dans le burlesque, l’onnagata japonais est respecté et même vénéré (voir La vengeance d’un acteur de Kon Ichikawa). Même s’il n’est pas forcément homosexuel, l’onnagata conserve idéalement en dehors des planches une apparence féminine. Mishima a consacré à cette figure l’une de ses plus belles nouvelles, intitulée justement Onnagata, et inspiré par l’acteur Utaemon Nakamura dont il était proche.
« Mangiku n’exprimait jamais rien – même la force, l’autorité, l’endurance, le courage – autrement que par le seul moyen dont il disposait : une expression féminine. » (3)

(Miwa en onnagata classique)


Miwa est la descendante de cette tradition culturelle, mais aussi plus globalement d’un pays où, comme l’écrit Agnès Giard (4), l’identité sexuelle n’est pas une notion biologique mais sociale.
Jamais Miwa n’a cherché à camoufler certains traits masculins, un visage racé mais plutôt anguleux et surtout une voix aux inflexions graves. Si aucun des personnages qu’elle a interprétés n’est désigné explicitement comme un travesti, le travestissement est toujours présent en hors-champ. Miwa propose une version théâtrale, fétichisée à l’extrême, de la femme fatale, entre Marlène Dietrich et Joan Crawford. Le kitsch typiquement japonais dont relève Miwa est celui du théâtre Takarazuka, dont tous les rôles sont interprétés par des femmes ressemblant à des travestis masculins, mais aussi de personnages de manga tel Lady Oscar. Lorsque Miwa se bat à l’épée, c’est davantage par souci esthétique que par nécessité scénaristique.

(Le théâtre Takarazuka)

La plus célèbre incarnation de Miwa est le Lézard Noir, personnage de criminelle diabolique inventée par Edogawa Rampo (5). Comme Fantômas et Musidora, dont elle serait la version extrême-orientale, le Lézard noir est une experte en déguisements qui prend d’ailleurs parfois l’apparence d’un homme. Le choix de Miwa est donc un rire sous cape : le Lézard Noir serait intrinsèquement un leurre. On pourrait croire que Mishima adapte le roman de Rampo en se souvenant de la note de Susan Sontag (6) invitant à reconsidérer, sous l’angle du « camp », les meilleurs films de Feuillade.

Le Lézard Noir exprime l’attachement de Mishima pour la littérature populaire pourvoyeuse de frissons et de cruautés. Dans Confession d’un masque (titre qui pourrait admirablement s’appliquer à Miwa), Mishima évoque ses premières masturbations devant une reproduction du Saint Sébastien de Guido Reni. Le livre de Rampo s’ouvre sur une autre référence biblique et décadente, également au panthéon de Mishima : la danse de Salomé. Le Lézard Noir apparaît le soir du nouvel an dans un club privé, et commence à se dévêtir pour les convives.
« L’Ange noir allait, d’un moment à l’autre, devenir l’ange blanc : son corps complètement nu, ne serait plus couvert que de deux colliers de grosses perles, de magnifiques boucles d’oreilles en jade, de bracelets incrustés d’une multitude de diamants à chaque bras et de trois bagues à ses doigts. » (7)
Si Miwa ne reproduit pas la performance, elle danse néanmoins devant de grandes reproductions des dessins d’Aubrey Beardsley pour la pièce d’Oscar Wilde.


Dans le night-club psychédélique, repaire du Lézard Noir, les néons fluorescents, les corps bariolés, en transe, et les dessins cruels de Beardsley forment l’écrin où Miwa vient s’inscrire. Fukasaku expérimente les ruptures chromatiques et les zooms dynamiques qui seront la marque de ses grands yakuza-eiga. Ce monde au bord du chaos se fige soudain à l’apparition du Lézard Noir, équivoque créature qui aurait pu naître dans l’imagination surchauffée de Huysmans et Jean Lorrain. Outre son activité de voleuse de diamants, le lézard noir est une artiste décadente qui transforme ses victimes en statues de chair et les expose dans son musée des horreurs (8). Le Lézard Noir est une variation sixties de Des Esseintes, donc une militante Camp.


« Le Camp écrit Sontag, est un certain modèle d’esthétisme. C’est une façon de voir le monde comme un phénomène esthétique. Dans ce sens — celui du Camp — l’idéal ne sera pas la beauté; mais un certain degré d’artifice, de stylisation. »
Seul un travesti, maître des simulacres, peut régner sur ce monde de signes, souvent réduit à une pure surface (Le Lézard noir est une fantaisie Pop Art contemporaine du Danger Diabolik de Mario Bava).
L’ironie ne pourrait cependant définir totalement la figure de Miwa, forgée par le sentimentalisme excessif de la Enka, chanson romantique japonaise dont elle s’est faite l’une des plus grandes interprètes. Si le détective Akechi récupère le dament dérobé à l’industriel, celui-ci est sans valeur comparé à la véritable pierre précieuse qu’il conquiert : l’amour du Lézard Noir.
« Et moi, je compris vite que ton cœur à toi était une vraie pierre précieuse, un pur diamant » lui déclare-t-il alors qu’elle meure dans ses bras (9).


Suite immédiate du Lézard Noir, Le Manoir de la rose noir abandonne le serial pour le mélodrame gothique.
L’introduction du personnage dans la fiction est presque identique dans les deux films : Miwa incarne Ryuko, une femme mystérieuse, apparaissant chaque soir à minuit dans un club privé.


Une rose noire à la main, elle méduse son assistance, exclusivement masculine, en interprétant une chanson exotique. Une légende entoure Ryuko : sa rose deviendrait rouge lorsqu’elle aura trouvé l’amour véritable. Parfois des hommes, ravagés par la passion, affirment l’avoir connue par le passé… prétendants pantelants qu’elle rejette d’un éclat de rire.
Miwa projette l’image d’une femme idéale, chimérique. Lorsque sonne minuit, passe un fantôme d’amour que les hommes ne peuvent saisir. Ryuko elle-même ne pourra que mourir lorsqu’elle tentera de s’incarner pour vivre la passion véritable… tel est le sens de cette rose qui vire au rouge de la passion et du sang.




Miwa se met en scène comme un songe, une splendide composition esthétique, une pure image de spectacle. Le sous-texte transsexuel est ici davantage désenchanté que dans Le Lézard Noir.
« Le faire-semblant de sa vie quotidienne, écrit Mishima, était le support du faire-semblant de ses représentations sur scène. Voilà, Masuyama en était convaincu, ce qui faisait le véritable onnagata. L’onnagata naît de l’union du rêve et de la réalité. »
Miwa ne peut être qu’une figure mélancolique, condamnée à mimer parfaitement l’amour des hommes et des femmes sans jamais y participer.
Ces deux productions resteront malheureusement les seules à mettre Miwa en vedette, symbole de la liberté dont a pu jouir le cinéma japonais dans les années 60 et 70.
Avant de quitter les écrans, Miwa fit pourtant une ultime apparition dans Jetons les livres, descendons la rue (1971) de Shuji Terayama. Miwa reprend le rôle qu’elle tenait dans la pièce La Marie Vison, spécialement écrit pour elle par Terayama.


Quasiment nue dans une baignoire, elle interprète la reine d’un enfer aux teintes roses dont « même le propriétaire serait gay »… Dans cet enfer déserté, au milieu de poupées en plastiques, la reine attend désespérément qu’un damné se présente pour tromper son ennui. Miwa prend naturellement place dans l’univers « fardé » de Terayama, parmi les « créatures flamboyantes » de ce frère japonais de Jack Smith.


Comme si son personnage était parvenu au bout de ses représentations cinématographiques, Miwa se consacra à la scène et à la chanson. Son très beau répertoire, qui s’étend de la Enka à des airs populaires japonais, fait également la part belle à des adaptations mélodramatiques de chansons de Piaf, Aznavour ou Serge Reggiani. Pas plus que dans ses rôles, Miwa ne recherche la stricte imitation d’un timbre féminin (10). La voix masculine de Miwa, grave et profonde, donne sa pleine puissance lorsque le féminin s’empare d’elle et la pousse vers les octaves. Pour Miwa, le féminin équivaut à une force, jamais à une faiblesse ou une préciosité.
Au delà de la question des genres, au-delà de l’homme et de la femme, Miwa est avant tout un dandy, qui comme Brummell pourrait dire : « la création de moi-même est ma folie ».

(1) Miwa apparaît d’ailleurs dans Takeshi’s dans son propre rôle de concurrente de Kitano à la télévision.
(2) Voir Henry Scott-Stokes, Mort et Vie de Mishima (1974), ed. Philippe Picquier 1996.
(3) Yukio Mishima, Onnagata (La mort en été,) Folio 1988.
(4) Voir Agnès Giard, L’imaginaire érotique au Japon, Albin Michel 2006.
(5) Une première version, réalisée en 1962 par Umetsugu Inoue, est interprétée par Machiko Kyô, l’actrice de Mizoguchi.
(6) Susan Sontag, Notes sur le camp (1964)
(7) Edogawa Rampo, Le Lézard Noir (1929), ed. Philippe Picquier 2002.
(8) Mishima est intégré au musée de chair du Lézard Noir, sous l’apparence d’une gouape à la Genet, maniant le cran d’arrêt.
(9) Yukio Mishima, Le Lézard Noir (1961), NRF 2000.
(10) Miwa a prêté sa voix à plusieurs dessins animés, le plus célèbres étant Princesse Monoke de Miyazaki où elle interprète le loup.

Miwa en Lézard noir
album photo datant de 1968

 Sa vie en images

 
 
 

En privé


Le retour du Lézard Noir

En 1994, Miwa donnait une série de représentation de son rôle le plus célèbre : la voleuse de diamants du Lézard Noir d’Edogawa Rampo dans l’adaptation théâtrale de Yukio Mishima. Plus de 25 ans après le film de Fukasaku adapté de la pièce qui l’a rendu populaire de part le monde, Miwa réendosse les tenues noires et lamées de l’aventurière.

Miwa Dietrich


 A la recherche du Lézard noir


Je ne savais pas alors qu’un futur complice travaillait à un documentaire consacré à Miwa. C’est en 2013 que Miwa :  A la recherche du Lézard noir de Pascal-Alex Vincent fut édité en DVD en France, et connut plus tard une sortie en salles au Japon. A cette occasion, j’avais fait pour le magazine Chronic’art une courte interview. 
 « Dans les années 90, je travaillais pour
une société spécialisée dans la distribution du cinéma japonais classique qui
avait en catalogue Le Lézard Noir
(1968). Le film était extrêmement intrigant. L’actrice qui jouait la méchante
portait un prénom masculin, alors que jamais le film ne la désigne comme un
travesti. Enfin ce film baroque et très féminin était réalisé par… Kinji
Fukasaku, dont j’avais vu plusieurs films de yakuzas plutôt…
« couillus », et  masculins. Dans
La demeure de la rose noire, toujours
de Fukasaku, sa simple apparition faisait littéralement sangloter des yakuzas transis
d’amour, comme si Miwa avait distillé un poison féminin dans l’univers viril de
ce cinéaste. Je ne vois pas d’équivalent dans l’histoire de l’entertainement mondial : un acteur à qui
un gros studio confie le rôle féminin principal de 2 films de premier plan,
sans jamais communiquer sur le fait qu’il soit un travesti. Et un acteur, qui
plus est, en activité depuis… 1957, qui continue à se produire en récital, à
la télévision à l’image d’un Kitano, et tourne des publicités pour les
téléphones ou les chips. »

Pour commander le DVD sur le site des éditions Outplay ici