Conte des chrysanthèmes tardifs


On croirait d’abord à un classique récit d’apprentissage. Kikunosuke, fils adoptif d’une puissante dynastie kabuki mais acteur médiocre, renonce à son rang pour épouser Otoku, une jeune nourrice. Il intègre une modeste compagnie itinérante, et y forge un talent qui lui permet in fine de retrouver son milieu d’origine. L’expérience de la pauvreté ferait ainsi éclore, tel un chrysanthème tardif, la vérité de l’acteur. Le retour du fils prodigue s’avère un sombre triomphe, le clan contraignant Kiku à renoncer à sa compagne. C’est d’ailleurs Otoku elle-même qui choisit de s’effacer, avec une abnégation forcenée qui en fait une héroïne purement mizoguchienne. Le théâtre kabuki et ses codes permettent à Mizoguchi d’inscrire Otoku et Kiku dans une forme purement plastique : « une idée (et non une nature) », comme l’écrit Barthes au sujet des onnagata, ces acteurs japonais spécialisés dans les rôles féminins. Otoku disparait pour qu’une autre femme puisse s’épanouir, celle chimérique et théâtrale que Kiku interprète, une princesse statufiée par le fard blanc et un lourd kimono presque sculpté.  

Dans un monde estompé, littéralement sans soleil puisqu’aucune scène ne se déroule à la franche lumière du jour, Mizoguchi élabore un récit spectral, encore plus troublant que celui de la lune vague après la pluie. C’est une pièce classique, maintes fois adaptée au cinéma, qui ouvre le film : Les Spectres de Yotsuya (1825) de Tsuruya Namboku dans lequel Oiwa, une musicienne défigurée et poussée au suicide par un samouraï cruel, revient d’outre-tombe accomplir sa vengeance. Mizoguchi choisit le final de la pièce, lorsqu’Oiwa s’élève des marais, en compagnie d’un autre fantôme, un masseur également assassiné. Grâce à un trucage scénique propre au kabuki, un même acteur interpréter les deux personnages. Ainsi, non seulement Mizoguchi place en exergue une célèbre figure de martyre, mais il définit le comédien par sa capacité à conjuguer les genres. C’est comme si, à chaque acteur était couplé un fantôme féminin représentant rien moins que la tragédie elle-même, dans sa forme la plus pure. Sans elle, l’homme de scène n’est que technique, comme ces samouraïs sans âme, froides machines à tuer, qui au final sont toujours défaits par des vagabonds hirsutes, aveugles ou nihilistes. C’est par exemple, une autre figure de l’androgynie, son ami Fuku, qui aide Kiku à revenir au sein du clan en lui offrant, le temps d’une représentation, son personnage de princesse condamnée. 


Barthes voit dans l’onnagata la forme extrêmement pure de la combinaison des signes du féminin. Pourtant chez Mizoguchi, une telle créature, entièrement intellectuelle et insensibilisée ne serait pas considérée comme un acteur d’exception. Ce qui creuse la différence justement est ce qui échappe  au code et à la copie. On ne voit jamais Fuku sur scène mais, lorsque derrière un voile créant un superbe effet de trame, il observe Kiku interpréter la princesse, il n’est qu’un frémissement d’amour. Kiku est proche d’atteindre cette grâce blessée, mais une dernière touche manque pour achever le chef-d‘œuvre. En rendant son dernier souffle, il reviendra à Otoku de la lui donner. Elle incarne alors cet amour qui ne demande rien en retour, cette abnégation totale et presque surhumaine. Elle ne cesse d’être la « nourrice » qui jusqu’à la fin alimente le jeu de Kiku. Ainsi, le triomphe de l’acteur qui salut cérémonieusement la foule, devient l’élégie funèbre de l’épouse, et leur descente commune au tombeau. C’est parce qu’il intègre à son art le fantôme d’une femme sacrifiée que Kiku devient un grand comédien.




Yakuza Autumn 1

 


2 octobre

Prison Boss / Gokuchu no kaoyaku (1968) de Yasuo Furuhata


Dans ce superbe ninkyo contemporain, le duo Takakura-Ikebe
interprète une tragique histoire carcérale, très bien écrite, où l’on comprend
comment la vie des yakuzas se joue entre la prison et la liberté. Mais en
définitive, les affaires des clans se poursuivent en prison, et la vie au
dehors n’est jamais la liberté. Le code d’honneur est la prison permanente de
ces hommes. Takakura commence à avoir un visage minéral de plus en plus
fascinant tandis qu’Ikebe poursuit sa série de personnages maudits déchirés par
le devoir. 


Yasuo Furuhata, un des meilleurs cinéastes du ninkyo, enchaîne les
scènes magnifiques comme la mort d’un boss à travers la vitre d’un café où
passe une douce musique jazzy, les pantomimes des prisonniers devant un film de
catcheuses, un détenu suicidaire jouant de la guitare devant un feu de camp, le
sacrifice d’un vieux yakuza dans la prison, et bien sûr une nouvelle marche
vers le destin de Takakura. 


Il n’emprunte plus un chemin nocturne éclairé par
les lanternes mais les gradins d’un vélodrome, sa veste enroulée autour de son
cou. Un dernier regard de Junko Fuji, se séparant une nouvelle fois de son
amour, le visage sombre de Takakura derrière la vitre de la voiture de police ;
le ninkyo n’en finit pas de remettre en scène la nostalgie d’un monde où
primerait avant tout l’honneur, sans encore s’avouer qu’il n’a jamais existé.


 

3 octobre

Yakuza Ladies / Gokudo no onna-tachi: San-daime ane (1989)
de Yasuo Furuhata


La série exploite visiblement le succès de The Yakuza Wives
d’Hido Gosha, Yoshiko Mita décalquant le rôle de la boss interprétée par Shima
Iwashita. Il s’agit d’une classique histoire de succession à la tête d’un clan,
la veuve de l’oyabun intrigant pour placer son protégé, Akamatsu. Celui-ci tout
juste sorti de prison ne met guère de cœur à l’ouvrage et semble plutôt
entraîné dans des affaires sentimentales. 


Le scénario n’exploite
malheureusement pas cette idée d’un yakuza peu ambitieux, et d’une boss
devenant une sorte de Lady Macbeth. Ces séries étaient l’occasion de donner des
rôles haut en couleur à des actrices plus ou moins célèbres des années soixante,  ainsi Yoshiko Mita en belle diva yakuza. La
mise en scène, un peu plate et télévisuelle, démontre que les splendeurs de
Yasuo Furuhata sont bien loin, mais se rattrape dans un kitsch années 80 très
réjouissant.


 5 octobre

Fudatsuki bakuto / A Wad of Notes (1970) de Shigehiro Ozawa


Guerre des clans pour prendre le contrôle de la fête des
lanternes. Ozawa, ponctue le film d’effets de style comme ce combat en ralenti
filés anticipant ceux de Wong Kar-wai, et un massacre final d’une grande
sauvagerie, en clairs obscurs, où jamais Tsuruta na été autant enragé. Ozawa
multiplie les gros plans de son visage, conscient qu’il capte quelque chose
d’inédit chez cet acteur jouant davantage de son charme que de la pure
brutalité.


 

Il offre également un beau rôle héroïque à Asao Koike, excellent
acteur de comédie, et à Minoru Oki qu’on a toujours plaisir de retrouver hors
de ses rôles de traitres. Le trésor du film est l’actrice Akiko Kudo en femme
yakuza maniant le pistolet. Si l’on peut penser que son rôle est calqué sur
ceux de Junko Fuji, elle parvient en quelques scènes à la surpasser en
faroucherie et en émotion. La fascination du cinéaste est perceptible à chaque
plan. Sans doute est-ce pour elle qu’Ozawa invente une des plus belles mises en
scène de tous le ninkyo eiga : une conversation entre Kudo et Tsuruta se
déroulant en fondus enchaînés, comme si les deux personnages se frôlaient sans
jamais réussir à s’atteindre. Le même effet revient lors de la mort de Kudo,
plongeant leur relation, comme bien souvent inaboutie, dans la plus grande
mélancolie.


 6 octobre

Nouveau sens du devoir fraternel / Shin Kyodai Jingi (1970)
de Kiyoshi Saeki.


Bunta Sugawara sort de prison, bien de décidé à quitter le
monde des yakuzas pour vivre auprès de sa femme et de son fils. Lorsque son
oyabun le désigne comme successeur, il s’attire la rancœur du fils légitime.
Celui-ci se laisse influencer par deux yakuzas dont le but est de liquider
Bunta et ses deux frères de sang pour prendre le pouvoir sur le clan. Le
scénario donne lieu pendant la majeure partie du film à un Ninkyo Eiga
classique, la mise en scène de Saeki, bien qu’élégante étant sans
surprise.  Il faut dire que  nous sommes un cran en dessous de A Wad of
Notes que j’avais vu la veille. Même Akiko Kudo, fascinante chez Ozawa tient un
rôle plus convenu d’épouse de yakuza, forcément sacrifiée. Pourtant, le film
opère un retournement lors du massacre final. Au niveau plastique, avec des
angles inédits comme cette plongée verticale sur le combat de Saburô Kitajima.
Bunta Sugawara s’impose également comme un corps très différent de ceux de
Tsuruta et Takakura, sa maigreur le prédisposant à une forme de martyr. 


Il y a
un maniérisme évoquant des peintures de la Renaissance, dans les poses, et le
sang maculant les peaux tatouées. Le scénario s’avère aussi plus complexe
puisque les deux yakuzas ne tuent pas le rejeton ayant pris part au complot. Ce
que visent surtout Saburô Kitajima et Bunta Sugawara est d’éliminer les félons
gravitant autour de lui et le forcer à devenir un bon oyabun. Le jeune maître
devra se montrer digne de leur sacrifice. Le dernier plan sur le visage de
Saburô Kitajima (dont la chanson accompagne la marche vers le destin) est
particulièrement magnifique.


 

9 octobre

Patience has en end / Gorotsuki Mushuku (1971) de Yasuo
Furuhata


Ken Takakura, naïf villageois monté à Tokyo, rejoint un
groupe de marchands ambulants persécuté par des yakuzas. D’une durée
inhabituelle de 110mn, tourné en décors naturels et se passant à l’époque
contemporaine, Patience has en end mise plus sur le mélodrame que sur la
violence qui n’explose que lors du massacre final. 


Je me demande s’il ne s’agit
pas de profiter du succès des Tora-san, lui aussi un colporteur naïf et au
grand cœur, en faisant jouer à Takakura un relatif contre-emploi. La maîtrise
du sabre par Takakura semble d’ailleurs peu en accord avec son statut de
villageois. C’est comme si ses rôles passés reprenaient possession de lui et le
laissaient à la fin comme sonné, regardant ses mains ensanglantées. Un
excellent casting de seconds rôles avec Fumio Watanabe en chef yakuza sans
scrupule et maussade et Takashi Shimura (Vivre de Kurosawa) en bon chef
paternaliste.


 

12 octobre

The path of the king / Nihon yakuza-den: Sôchiyô e no michi
(1971) de Masahiro Makino


J’ai vu une soixantaine de films de yakuzas, dont au moins
quarante de la Toei donc répétant les mêmes histoires, les mêmes situations
avec les mêmes acteurs. Et vous savez quoi ? Je les ai presque tous aimés bien
qu’à des degrés différents. Cette immersion pourrait me faire réfléchir sur
moi-même et à mon propre goût pour la sérialité et la répétition. Ici nous
sommes en 1971, et cela fait au moins huit ans que le grand cycle de la Toei a
commencé. Nul révisionnisme du genre chez Masahiro Makino qui de toute façon vient
d’un temps encore plus reculé, dans les années 20. Cela fait donc cinquante
qu’il tourne et The path of the king est son avant-dernier film. Suivra Junko
se retire : La Grande Famille des cerisiers rouges du Kantō, le film d’adieu de
Junko Fuji. Makino est réellement le vénérable oyabun du film de yakuza. The
path of the king est un yakuza eiga impeccable où l’on retrouve le trio
mythique Koji Tsuruta, Ken Takakura et Tomisaburō Wakayama. Le face à face
entre Tsuruta et Takakura montre toute la maitrise qu’ont acquis les deux
acteurs : tout n’est entre eux que regard admiratifs et émus devant la loyauté
et la dignité de l’autre. Pourtant le véritable sujet n’est pas la rivalité
entre clans ni même la fraternité mais le destin d’une femme magnifiquement
interprétée par Yumiko Nogawa, la joueuse de The Cat Gambler et pionnière des
femmes yakuza. 


Nogawa est obligée de renoncer à Takakura car ce dernier s’est
effacé au profit de son frère de sang Wakayama. Prise dans un complot qu’il
serait fastidieux de relater, la jeune femme fuit, devient prostituée et
contracte la tuberculose. Ce personnage de mélodrame est, au fond, détruite par
la loi des clans. « Je ne suis pas votre esclave » dira-t-elle, mais toute
liberté lui est quand même refusée. 


A la fin, c’est son deuil que porteront les
deux frères ensanglantés, comme si le sang sur le mouchoir de la tuberculeuse
les recouvrait. Ce que révèle Makino est que, pour un yakuza, la chose le plus
difficile à supporter est l’amour d’une femme.

15 octobre

Three Yakuza / Matatabi san ning yakuza (1965) de Tadashi
Sawashima


Un film à sketch mettant en valeur Kinnosuke Nakamura,
Tatsuya Nakadai et Hiroki Matsukata dans le rôle de yakuzas de l’ère Edo. Nakadai
tombe amoureux de la prostituée dont il est le gardien et se sacrifie pour
elle. Matsukata se sacrifie également pour qu’un père (Takashi Shimura) et sa
fille (Junko Fuji) se réconcilient.


Dans un rôle comique, Nakamura joue un
yakuza pleutre, n’ayant jamais combattu personne, que des villageois chargent
de tuer l’officier qui les rançonne. 


Le film dure plus de deux heures et est
clairement une production de prestige pour la Toei ayant engagé la star Tatsuya
Nakadai pour l’occasion. Son sketch est évidement le plus beau, chaque gros
plan de ce merveilleux acteur étant inattendu, et atteignant une émotion rare. 


On
se prend à rêver d’un Kwaidan du film de yakuza. Sawashima n’est pas Kobayashi
mais c’est un artisan talentueux et raffiné. Une musique de jazz, presque funk,
donne une touche insolite et joueuse à ce beau film.


 

18 octobre

Les Fleurs Rouges du Courage / Nihon jokyo-den: makka na
dokyo-bana (1970) de Yasuo Furuhata


Yasuo Furuhata tourne ce qui n’est rien d’autre qu’un
western japonais, localisé à Hokkaido dans les années 1900. Il s’agit au
premier abord de la lutte entre des éleveurs de chevaux et des yakuzas qui
veulent s’emparer du plus grand marché équestre du Japon. 


Le film est pourtant
bien plus complexe lorsque Junko Fuji se rend compte que son père, figure
héroïque du syndicalisme, a spolié des paysans pour imposer l’élevage des
chevaux. Ken Takakura est le fils de l’un d’eux et nourri une haine envers les
éleveurs. Chez ces enfants qui héritent des conflits de leurs père se joue un
âpre combat moral. 


L’autre beauté du film est sa dimension paysagiste qui en
font un poème lyrique à la gloire des plaines et des lacs du nord du Japon, et
rend hommage au peuple Aïnou.  Comme si
son caractère enivrant parvenait pour une fois à enrayer la machine morbide des
règlements de compte et des dettes d’honneur, Les Fleurs Rouges du Courage est
l’un des rares ninkyo à s’achever par un happy end. On n’oubliera pas cependant
la mort très sanglante d’une femme au ralenti, véritable éclosion de la fleur
rouge où Junko Fuji va puiser le courage d’affronter les yakuzas.


 

21 octobre

Bloodiest Flower / Nihon jokyo-den-ketto midare-bana (1971)
de Kôsaku Yamashita


Etrange série que ces Nihon jokyo-den sans lien apparent
entre les épisodes sinon que Junko Fuji, passant d’une époque et d’un
personnage à l’autre, se retrouve à chaque fois la boss d’un monde d’hommes.
Ici il s’agit classiquement d’une mine de charbon rançonnée par des convoyeurs
sans scrupule. Son inscription exclusive dans un genre méconnu à fait négliger
Junko Fuji par les cinéphiles. 


Il est vrai que son jeu est daté et qu’elle
représente une femme très traditionnelle alors que Meiko Kaji et même son aînée
Ayako Wakao faisaient déjà bouger les lignes. Pourtant, cette actrice de
mélodrame, à la plastique parfaite, pouvait faire naître l’émotion en un
battement de paupière. Junko Fuji fut aussi une femme d’action mêlant fureur et
grâce absolue.  Fille d’un patron de la Toei
affilié aux yakuzas (peut-être un de ceux qui permit la mainmise du
Yamaguchi-gumi sur la firme), c’est ainsi qu’elle entra adolescente dans le
monde des ninkyo interprétés par Koji Tsuruta et Ken Takakura qui restèrent ses
partenaires jusqu’à la fin.  


Son image
d’une pudeur extrême (à peine si elle dévoile une épaule dans un épisode de La
Pivoine rouge) ne survécut pas aux années 70 et à l’escalade dans
l’érotisme.  Kôsaku Yamashita est avec
Makino, Sawashima et Furuhata l’un de spilliers du ninkyo classique de la Toei.
Bloodiest Flower montre encore une fois sa maîtrise dans un film plus long qu’à
l’accoutumé (1h50) mais aussi son lyrisme, faisant se succéder les portraits
« en feu » de Junko. Le combat final est étonnant, chaque mort se
concluant par un arrêt sur image.

 


25 octobre

Trials of an Okinawa Village / Nippon jokyô-den Gekitô
Himeyuri-misaki (1971) de Shigehiro Ozawa


Junko devient la boss d’une société de camionneur dans ce
film dont l’intérêt principal est de se dérouler après-guerre sur l’île
d’Okinawa, comme c’était le cas pour Hokkaido dans Les Fleurs rouges du courage.
Comme dans beaucoup de séries B japonaises, il est difficile de dater
précisément l’action, la reconstitution historique étant minimale. L’île est
encore sous domination américaine, et Junko parle du ressentiment des habitants
envers l’île principale (Honshū) considérant Okinawa comme un lieu de passage
et de villégiature. Une scène humoristique présente également le dialecte
d’Okinawa, incompréhensible pour les non-résidents. Junko s’écarte de ses rôles
traditionnels : la peau bronzée, portant des vêtements militaires
masculins et conduisant un camion. Une scène de danse finale pendant des
funérailles la métamorphose en la ravissante geisha qui ont fait sa célébrité. 


Ces
quelques rôles contemporains montrent le carcan où était enfermée Junko Fuji
qui n’allait pas trouver sa place dans la seconde vague du film de yakuza
orchestrée par Fukasaku, à la différence de ses  partenaires Koji Tsuruta et surtout Bunta
Sugawara dont l’énergie allait faire merveille dans les Combats sans code
d’honneur. On le retrouve d’ailleurs à l’affiche de Trials of an Okinawa
Village, ainsi que Bim Amatsu, traditionnel chef de clan sans morale de la
Toei.


 

26 octobre

Glorious Fights / Jigoku no okite ni asu wa nai (1966) de Yasuo
Furuhata


Un des plus beaux films de Furuhata et un des plus audacieux.
Ce n’est pas le récit, très classique, qui surprend mais le personnage de Ken
Takakura, un yakuza malade des radiations atomiques qui l’ont atteint enfant à
Nagasaki, qui l’éblouissent et le font s’avanouir. Le personnage, très
mélancolique, est lancé dans un ultime combat auquel il ne croit plus vraiment.
Il a beau encore suivre les directives de son chef qui l’a aussi élevé,  lorsqu’il assassine le chef du clan rival celui-ci
n’est qu’un homme sans défense, le regardant un peu interloqué. 


Le génial Kei
Sato, acteur fétiche d’Oshima, interprète un yakuza ordinaire, à peine plus
ambitieux que le chef de Takakura. Furahata fait durer quelques secondes de
plus que nécessaire leur échange de regard, comme pour signifier le trouble des
deux hommes. Mais aussi sans doute pour imprimer un rythme différent à la mise
en scène, plus flottant et insolite. Incontestablement, c’est un film où le
cinéaste a mis beaucoup de lui-même. La musique est un décalque du Concerto de
Aranjuez, et prend des allures de boléro lors de longue scène finale où
Takakura, blessé à mort, tente de rejoindre la femme qu’il aime et embarquer
pour une mythique île aux fleurs. Il est déjà à terre et encore loin du quai
mais Furuhata enchaîne une suite de courts travellings sur le visage de Yukiyo
Toake, comme la projection de Takakura vers un bonheur inaccessible. Un film
magnifique qui renforce encore ma vénération pour Ken Takakura peut-être conscient
qu’il trouvait un rôle à la mesure de sa sensibilité.


Hommage à Ri Reisen


J’apprends le décès survenu le 22 juin dernier de Ri Reisen à l’âge de 79 ans. Figure importante de l’angura (underground) des années 60 et 70, Ri Reisen participa, couverte de peinture dorée aux spectacles de cabaret de Tatsumi Hijikata. C’est surtout aux côtés de son mari, Kara Juro,  qu’elle devint l’une des actrices principales du Jikei Gekijo ou Théâtre des situations.

On peut la voir, avec la troupe de Kara, dans Le Journal du voleur de Shinjuku (1969) de Nagisa Oshima. C’est elle la femme torse nue, aux longs cheveux noirs, les seins tatoués qui mime un seppuku. 


Le physique fascinant de Ri Reisen lui fit interpréter le rôle de la « female Boss » décadente de La Tanière de la bête de Shun’ya Itō (1973), troisième épisode de la saga de la femme scorpion interprétée par Meiko Kaji. Dans le Mishima de Paul Schrader (1985), dans l’épisode La Maison de Kyoko, elle joue la prostituée Kiyomi, avec qui Kenji Sawada passe la nuit. Un miroir posé sur la poitrine de Sawada le dote des seins de Ri Reisen. 

Née de la seconde génération de Coréens, ne parlant que japonais, elle soutiendra pendant les années 70, le mouvement pour la démocratie de Kim Dae-jung qui  subissait la violente répression du Président Park.

Excellente chanteuse elle est l’interprète du magnifique Le Vent souffle à Junku (1979) sur des paroles de Juro Kara et une musique de Jun Sakurai. 

Le vent souffle sur Junku, allons-y.

Le même stupide vent que d’habitude

Je fais exprès de trébucher et de me frotter à toi

Je cherche quelqu’un qui me ressemble

Je regarde en arrière, je regarde en arrière

La ville de Junku !

Un long couloir sans plafond.


Il y a une rivière qui coule à travers Junku.

Une rivière sans nom qui sent les crottes de nez.

Laisse-moi voir ton visage et ton sourire

Voyons qui se tient derrière moi

Elle coule, elle coule, elle coule

La rivière sans nom

Un long couloir à l’envers


Il y a un arc-en-ciel sur Junku

Un arc-en-ciel fou auquel il manque des couleurs

Je vais ajouter une autre couleur, la couleur de l’amour

La couleur de la vengeance est trop chaude

Je regarde en arrière, je regarde en arrière

La ville de Junku.

L’arc-en-ciel disparaîtra, lui aussi, dans le long couloir.

Rina Yoshioka : La Flamme de la vengeance

Ce post pourrait être le premier épisode de mon nouveau feuilleton : Yakuza Autumn. 

Rina Yoshioka est une peintre et illustratrice résidant à Tokyo. Son domaine de prédilection est les représentations de la femme dans la culture populaire de l’ère Shôwa (1926-1989), et en particulier des années 60 et 70. Les affiches de films, les publicités, les pochettes de disques et les couvertures de revues érotiques sont une de ses grandes inspirations. Non seulement, elle en reprend les codes mais elle les reproduit sous la forme de leurs artefacts originaux. 

Depuis la découverte à Taco-Ché, librairie underground de Nakano Broadway (Tokyo), d’un petit fascicule de peintures où des femmes sexy se baignaient dans le curry ou des bols de ramens, j’ai consacré plusieurs posts au travail de Rina. J’aime cet univers où de petits bonshommes chauves à lunettes sont transis d’amour pour des strip-teaseuses, des chanteuses, des mama-san ou même des femmes au foyer. Tout cela dans un monde chatoyant de néons, de quartiers de bars, de cinéma pink, ou d’épiceries croulant sous les conserves et les barils de lessives. 

Tout naturellement, lorsqu’on m’a confié le commissariat associé pour le cinéma pour l’exposition Ultime Combat – Arts martiaux d’Asie au Musée du Quai Branly, j’ai eu envie d’exposer le travail de Rina. Elle a donc conçu une œuvre originale : un diptyque intitulé La Flamme de la vengeance, où elle s’est inspirée des films de femmes yakuza tels La Pivoine rouge avec Junko Fuji. 

Le nom de la femme sur le tableau de gauche est « Oryu au bâton mystérieux » car une épée est cachée à l’intérieur de son bâton de bambou. Son symbole, la fleur d’équinoxe, est imprimé sur son kimono et se transforme en éclaboussure de sang. 

Le tableau de droite, représente Ochô, une joueuse de cartes. Il s’agit d’une femme yakuza dont le symbole est le papillon. Une jeune fille céleste est tatouée sur son dos. Le texte du tableau dit « La flamme de la vengeance apparaît sur le visage de la femme qui se bat avec le dos nu ». 

Une interview de Rina pour le supplément du magazine Society consacré à l’exposition

Le site de l’exposition Ultime combat ici

A Summer of Yakuza 4

Cette quatrième période de mon été yakuza aura été dominée par Akira Kobayashi, un des jeunes premiers « rebelles » de la Nikkatsu à la fin des années 50. 


Le garçon n’est pas étranger au monde des yakuza puisqu’il épousa en 1960, Hibari Misora, la plus grande star de la enka sous la bénédiction du « manager » de celle-ci, Kazuo Tadaoka, parrain de la troisième génération du Yamaguchi-gumi. Il divorça deux ans plus tard. 

Surnommé « Mr. Dynamite » ou « Might Guy », Kobayashi est l’image même de l’edoko (garçon d’Edo, soit l’équivalent du Titi parisien), charmeur, gouailleur et bagarreur. Dans certaines de ses chansons, il nous faire entendre l’accent populaire de Tokyo. 


Par la suite, s’épaississant et gagnant en carrure, il devient un imposant chef de clan, en costumes de luxe. On le retrouve chez Seijun Suzuki dans un grand nombre de classiques comme Le vagabond de Kanto (1963) et Les fleurs et les vagues (1964). Le virage Roman Porno de la Nikkatsu lui fait poursuivre en 1973 ses rôles à la Toei dans les Combats sans code d’honneur de Kinji Fukasaku.


1er septembre

Ryuji (1983) de Toru Kawashima


Un film de yakuza sans violence et sans aucun coup de feu. Ryuji fait la chronique d’un jeune yakuza sans grande responsabilités, tellement au bas de l’échelle qu’il partage un petit appartement avec ses subordonnés. Lorsque sa fille vient au monde, sa petite amie rentre chez ses parents dans le Kyushu, lui intimant de quitter le milieu s’il veut la revoir. Ryuji décide alors de tirer un trait sur son passé et s’accommode plutôt bien de sa nouvelle vie. C’est un bon père et un bon mari, travaillant dans une société de livraison d’alcool pour les bars de Tokyo. Mais la nuit, la vie marginale et finalement la liberté, ont un puissant pouvoir d’attraction. Ryuji est l’œuvre d’un jeune acteur et scénariste, Shoji Kaneko qui a lui-même autoproduit le film. Le réalisme avec lequel il interprète le petit truand vient sans doute des fréquentation yakuzas de sa jeunesse, avant qu’il n’intègre une troupe de théâtre. 


Si Ryuji retrouve finalement son milieu, abandonnant femme et enfant, c’est sans pathos ni leçon de morale. Et puis il y a l’ambiance électrique très « City Pop » du Tokyo des années 80, des plans sublimes de Kabukichô, une incursion à Golden Gai et Play Back part. 2 de Momoe Yamauchi en bande-son. 


Ryuji est sorti au Japon le 29 octobre 1983, et Shoji Kaneko est mort d’un cancer exactement 6 jours plus tard le 6 novembre, à peine âgé de 33 ans. On lui doit aussi le scénario de Chi-n-pi-ra d’abord pour la version de 1984 par Toru Kawashima (le réalisateur de Ryuji) puis en 1996 le remake par Shinji Aoyama connu en France sous le titre Deux Voyous. L’influence de Ryuji sur le cinéma indépendant japonais semble primordiale. 



Yakuza Kannon : Iro Jingi / Yakuza Justice: Erotic Code of Honor (1973) de Tatsumi Kumashiro



Film dingue et merveilleux. Un moine repèche une femme noyée qui accouche d’un garçon qu’il nomme Seigen. Elevé au monastère, Seigen croise la route d’une bande de yakuzas. Poursuivant un but mystique énigmatique, il va devenir lui-même yakuza, tuer son père, chef de gang, nouer une passion incestueuse avec sa demi-sœur et commettre massacre sur massacre. 


Pourtant il est toujours à la recherche de la sainteté. Il suit la voie énoncée par son maître : c’est dans la merde qu’on trouve Buddha. Même si les scènes de sexe sont nombreuses, souvent caviardées par des caches hasardeux, il ne s’agit pas d’un film pink. Cette quête sordide et hallucinée pourrait évoquer une sorte de « Bad Yakuza », un ancêtre japonais des films d’Abel Ferrara. 


Les massacres de yakuzas, sanglants et stylisés comme chez Kitano, sont effectués sur des psalmodies de prières bouddhiques.  Franchement, j’avais jamais vu ça. 



3 septembre

Brutal Tales of Chivalry / Shôwa zankyô-den (1965) de Kiyoshi Saeki



Je ne suis qu’un novice en connaissance du ninkyo eiga, et face à un tel continent je me rends compte que je suis aussi un novice en termes de cinéma japonais. Presque parallèlement aux séries se passant pendant les ères Meiji et Taisho, la Toei démarre une série se déroulant à l’époque Shôwa, après-guerre, avec en vedettes Ken Takakura et  Ryo Ikebe. 


C’est d’ailleurs Takakura qui chante le morceau-titre, preuve de son rôle de leader. Cette chanson qui a la même mélodie que celle de la série Abashiri Prison. C’est un film classique et magnifique. Ken revient de la guerre, au moment-même où son oyabun vient de se faire assassiner par un gang rival. On retrouvera la même situation dans la Fureur de vaincre. Désigné chef du gang, il va tenter de suivre les dernières volontés du boss : ne pas participer à des conflits, jusqu’au moment où le gang adverse rivalise d’abjection. Mais s’il part au combat c’est pour protéger des marchands que le clan ennemi rançonne et empêche de posséder son propre lieu de vente. Il y a des répliques très intéressantes comme :

« Tu es tellement vieux jeu à parler des yakuzas et du code de l’honneur. Nous sommes à l’âge du capitalisme. »

Ou encore un yakuza disant à sa femme avant d’aller se sacrifier :

« Pour les prochaines décisions, je te consulterai. C’est à la mode maintenant de donner l’égalité des droits aux femmes. »

Au registre des choses amusantes, les salutations de Ryo Ikebe au clan auquel il demande l’hospitalité. Il ne s’agit pas seulement de décliner son identité mais de savoir qui le fera en premier, lequel se relèvera en premier. C’est une bataille de politesse et d’humilité. 


Sinon, le film est visuellement somptueux et le combat final, et son découpage en clairs obscurs (oui c’est du Caravage !) , un des meilleurs du genre. J’aurais pu en tirer 100 photogrammes.

Bref, si vous voulez vous initier au ninkyo eiga, vous pouvez commencer par celui-ci.



8 septembre

Three Gamblers / Sannin no Bakuto (1967) de Shigehiro Ozawa



Ce beau Ninkyo se passe à Macao et est en partie tourné en décors naturels. La trame semble une fois de plus empruntée au Théâtre de la vie, avec ce noble yakuza dont l’épouse a été poussée à la prostitution et à l’exil pendant son séjour en prison.


Nous sommes donc dans le versant le plus mélodramatique du Ninkyo, là où le talent de Koji Tsuruta peut s’exprimer avec toute sa puissance. Les retrouvailles avec son fils sont magnifiques par exemple. 


On retiendra aussi un superbe Kyosuke Machida en chien fou nous gratifiant d’un combat sauvage. 


Pourtant, c’est Ryo Ikebe qui fascine encore dans un rôle de yakuza tuberculeux comme dans Yakuza’s Tale/Tosei-nin Retsuden (1969) du même Shigehiro Ozawa. On pense un peu à Victor Mature en Doc Holliday dans My Darling Clementine de John Ford. Le personnage est tourmenté car il a assassiné sa femme. Ryo Ikebe ne joue pas d’une stature droite comme Tsuruta, c’est un dandy un peu efflanqué, ayant déjà un pied dans la tombe et cherchant un moyen de redevenir un homme. Sa seule solution est de plonger dans le nihilisme et de choisir l’homme qui le tuera, donc ce modèle d’humanité qu’est Tsuruta. 



9 septembre

Aesthetics of a Bullet / Teppôdama no bigaku (1973) de Sadao Nakajima



Tentative de la célèbre ATG (productrice de Wakamatsu et Oshima) de marier le yakuza eiga au style nouvelle vague des années 70. Le principe est intéressant puisque Nakajima est un cinéaste de films de yakuza « traditionnels » de la Toei, et emploie certains de ses acteurs comme Mitsuru Mori, Asao Koike et surtout la « sukeban » Miki Sugimoto. 


On peut supposer une co-production Toei/ATG mais je n’ai pas d’informations là-dessus. Kiyoshi un chinpira (petite voyou) vivant d’expédients comme vendre des lapins dans la rue, est recruté par un clan, le  groupe Tenyu dont on entend que les voix. Doté d’un million de yens et d’un pistolet, il est envoyé dans la ville de Miyazaki pour mettre au pas (et peut-être tuer) un patron de club. Malgré la morgue de yakuza qu’il adopte, il va accumuler les erreurs, draguer les hôtesses, et rater à peu près tout. Le film à l’image de son personnage est erratique, mais cette forme libre ne produit pas grand-chose d’intéressant. Nakajima montre surtout l’incapacité du personnage à assumer son rôle de tueur. 


Particulièrement pleutre et violent avec les femmes, le personnage est peu attachant. Nakajima rate ce que réussira dix ans plus tard Toru Kawashima avec Ryuji : implanter un jeune yakuza dans le réel. Reste un générique assez génial où des gros plans de nourriture, de spectacles érotiques et d’ordures sont rythmés par un morceau fantastique du groupe de punks activistes Zuno Keisatsu.  



10 septembre

Brutal tales of chivalry 3 : The Lone Wolf (1966) de Kiyoshi Saeki



Ces Ninkyo classiques de la Toei, tous identiques et tous différents, nous apprennent ce qui fait la grandeur des cinéastes de studio japonais. La maîtrise d’un appareil techniques inouï mis à leur disposition et d’une troupe d’acteurs d’exception, maîtrisant la gestuelle et les intonations de ces yakuzas tragiques. 


Jamais on ne sent le travail bâclé ou le manque d’implication, mais toujours le souci de la beauté. Moi-même, spectateur découvrant jour après jour depuis plusieurs mois cette production, jamais je ne ressens de lassitude (il faut dire que j’aime bien la sérialité et les répétitions). Une belle copie permet en outre d’apprécier la splendeur de la photographie. Ici par exemple le portrait en clair-obscur d’un jeune maître où se lit toute la noblesse du personnage. 


Il y a toujours un moment musical, ce que j’appelle la « marche vers le destin ». La chanson est très belle.

« Mes parents m’ont donné ma chair

Je l’ai souillée avec des aiguilles et de l’encre

Combien de fois vous ai-je déçu ?

Comment pourrai-je demander à maman de me pardonner ?

Le lion chinois et les pivoines pleurent sur mon dos»

Lors du combat final, Takakura dévoile sur son dos le lion chinois et les pivoines, et le thème musical fait retour. 

Le Ninkyo est un genre mélodramatique et en tant que tel ne souffre pas l’imprécision. 



12 septembre 

The Yakuza Code Still Lives/ Hiroshima jingi: Hitojichi dakkai sakusen (1976) de Yûji Makiguchi



Un Yakuza sortant de prison décide de se ranger, quitter le milieu : il devient « sokaya ». Il se livre avec une petite équipe à de l’extorsion sur des entreprises ayant des pratiques frauduleuses. C’est assez bizarre comme conception d’un métier honnête mais j’ai l’impression que cette pratique n’était pas considérée comme illégale, peut-être parce que les entreprises en question n’osaient pas porter plainte. 


Le film de yakuza, tendance Jitsuroku est déjà très complexe narrativement, mais ici se rajoutent des éléments de thrillers financier. L’intérêt réside de toutes façons dans le duel opposant deux stars dans les rôles d’anciens amis d’enfance se livrant à une lutte à mort : Akira Kobayashi et Hiroki Matsukata.

Kobayashi a pris une stature loin de ses rôles de jeune premier qui en font un parfait oyabun en costard de luxe. Sa silhouette, son visage très graphique semblent avoir été dessinés par Ryôichi Ikegami. Matsutaka, plus massif lui-aussi avec sa gueule de voyou bronzé, buté, est parfait dans les scènes romantiques. La fin, géniale, est sanglante et hystérique et on se demande si Paul Schrader n’a pas fait visionner à De Palma ce genre de films pendant la préparation de Scarface.



14 septembre

Wandering Ginza Butterfly 2: She-Cat Gambler (1972) de Kazuhiko Yamaguchi



Second épisode d’un diptyque mettant en scène Meiko Kaji en joueuse dans le quartier de Ginza. Le premier épisode qui en faisait une joueuse de billard, de part le jeu même, assez rare dans le cinéma japonais, était très intéressant. Meiko de plus était plutôt souriante, ce qui rompait avec son rôles de Sasori. Moins d’originalité ici, puisque le papillon de Ginza devient une joueuse de carte à la recherche du meurtrier de son père et reprend un visage grave annonçant Lady Snowblood. 


Cependant, le film est sympathique à cause de seconds rôles pittoresques et outranciers, ressemblant à des personnages de mangas, et un combat final dynamique et sanglant. Sonny Chiba est aussi très amusant en joueur malchanceux et bègue. On ne comprend pas très bien d’ailleurs pourquoi il se transforme soudain en héros enragé lors du combat final. Bref, une fantaisie pop, légère et rapide qu’on peut voir avant tout comme une belle compilation iconographique de Maiko Kaji. Chaque plan d’elle mériterait qu’on en tire un photogramme. 


A noter dans un club, deux chansons par la star de la enka Aki Yashiro. 



15 septembre

Family Obligations / Kyôdai jingi Kantô inochi shirazu (1967) de Kosaku Yamashita



Le film met en vedette Saburō Kitajima, acteur populaire vif et amusant, dans le rôle du chef d’une petite bande de chinpira se livrant à des arnaques sur le territoire d’un clan.  


Après s’être opposé au jeune fils du clan (notre ami Kyosuke Machida), il va se lier à lui et devenir son kyodai, jusqu’à partir seul affronter la bande rivale après l’assassinat de son oyabun. 

Un excellent ninkyo eiga, burlesque au début puisque les chinpira ont des dégaines de personnages de mangas, et puis finalement tragique… jusqu’à un certain point puisque c’est un des rares ninkyo eiga à bénéficier d’un (relatif) happy-end. 


Il y a une volonté de rajeunir un peu le genre à côté des figures devenue assez inamovibles comme Takakura et Tsuruta. Celui-ci tient par ailleurs un rôle secondaire, celui d’un yakuza dont la compagne (oh surprise !) a été envoyée au bordel pendant son séjour en prison. Il parviendra à l’épouser au seuil de la mort. 

Le territoire du sang versé / Bloody Territories/ Kôiki Bôryoku: Ryuuketsu no Shima 1969 de Yasuharu Hasebe



Tortueuse histoire de spoliation du territoire d’un clan de Shinjuku.  Le film est dominé par Akira Kobayashi qui n’a rien à envier aux stars de la Toei. On ne se lasse de le voir patrouiller dans Kabukichô avec ses hommes et traquer les chinpira.

Le style Nikkatsu, ultra coloré et glamour, est bien sûr totalement différent de celui de la Toei de son classicisme, et de son goût pour les langueurs de la enka. On se doute que les jeunes yakuzas devaient se sentir plus en phase avec Akira Kobayashi, sa classe et sa brutalité de fauve, qu’avec les yeux de velours de Koji Tsuruta. 

Les rituels sont communs aux deux catégories mais Le Territoire du sang versé est davantage un film noir, une plongée dans un monde où chaque frère peut dissimuler un traitre.  Si l’on meure c’est toujours de la main de son frère mais on finit dans la boue comme le dernier des hommes.


16 septembre 

Our Blood Will Not Forgive / Oretachi no chi ga yurusanai (1963) de Seijun Suzuki


Une étape dans la grande entreprise formelle mais aussi de démystification du génial Seijun Suzuki. Le destin de deux frères (Akira Kobayashi et Hideki Takahashi) dont le père, oyabun, a été assassiné. L’un essayera de s’insérer dans la société mais échouera, l’autre deviendra un yakuza. Our Blood Will Not Forgive contient des éléments de « comédie d’entreprise » pop, de haha-mono (film de mère), et de yakuza eiga. 


C’est surtout sa propre grammaire que met en place Suzuki : artificialité totale comme ce trajet en voiture où une projection d’un océan déchaîné figure la pluie, jeu surexpressif des acteurs, montage syncopé, récurrence des même gros plans comme ceux du visage magnifique de Chieko Matsubara. 


On pourrait ajouter, les clubs de jazz, les projections d’images (ici des diapositives), l’alternance de couleur et de noir et blanc en champ contre-champ. 


Suzuki n’hésite pas à interrompre le génial gunfight final où Akira Kobayashi trouve la mort par le monologue de la mère racontant combien il fut courageux. Inclusion vertigineuse du mélodrame haha-mono avec le film de yakuza. Tout est permis. 


18 septembre

One Man Of The Gamblers Code / Kutsukake Tokijiro (1966) de Tai Kato



Tai Kato est décidément le maître du film de yakuza mélodramatique. Je l’avais appelé dans un précédent post : le Douglas Sirk du Ninkyo eiga ; One Man Of The Gamblers Code le vérifie encore. Un yakuza tombe amoureux de la femme de l’homme qu’il a tué sans le connaître, juste pour honorer une dette envers le clan qui l’héberge. Sur ce thème classique, Kato va laisser s’épanouir son lyrisme : plan de neige abstrait de plusieurs secondes pour montrer l’hiver amoureux où est entrer le yakuza, éclats écarlates, magie du tournage en studio et ciels peints fabuleux. 


Des plans fascinants comme ces yakuzas tatoués, échoués sur une plage comme des poissons morts. Un fascinant formaliste proche de Kobayashi et Gosha. 


Le jeu intense de Kinnosuke Nakamura est parfait pour ses explosions de sentiments. Son style de combat au sabre est très proche de celui de son Musashi pour Uchida, auquel il rajoute quelques maniérismes comme s’humecter régulièrement els doigts. La brutalité et la dépense physique de Nakamura, son regard halluciné pourrait le rapprocher de Nakadai. Le final de One Man Of The Gamblers Code le montre essoufflé, condition rare pour un sabreur même dynamique comme Mifune. Peut-être à cause de son visage poupin ressemblant un peu à Elvis Presley, il m’évoque une sorte de rockstar.



A Summer of Yakuza 3


Troisième période de mon immersion dans le yakuza eiga. Elle aura été dominée par les figures de Raizo Ichikawa, une de mes idoles, pour son ultime et ténébreuse incursion dans le genre, et par Junko Fuji au sommet de sa beauté, inventant le modèle de la femme yakuza. Cette excellente actrice, dont on peut voir l’évolution depuis ses rôles d’adolescentes du début des années 60, souffrit de n’être cantonnée qu’à un seul type de films. Elle se hissa pourtant au même niveau que ses partenaires masculins Ken Takakura, Koji Tsuruta et Bunta Sugawara.  


Ce qui ne cesse de me fasciner, c’est la description d’un réel « underworld », un univers parallèle où même la vie du plus chevaleresque des yakuzas ne faut pas plus cher que celle de la prostituée d’un bordel. C’est pour ça que jamais les personnages incarnés par Takakura ou Sugawara ne mépriseront les geishas et les prostituées. Ils ne mépriseront pas plus les ouvriers, mineurs ou dockers. Ils savent qu’ils valent bien moins qu’eux. Bien sûr, ces personnages sont imaginaires et peu à peu, au cours des années 70, les films de Fukasaku montreront le vrai visage de gangs seulement motivés par l’argent et le pouvoir et broyant ses jeunes membres sans une once de scrupule. 

(cette exploration ne mentionne quelques grandes sagas édités en France et en UK comme La Pivoine rouge, Combats sans code d’honneur ou Gangster VIP. Je me fais bien sûr une joie de les revoir en maîtrisant mieux les codes du genre)




15 août

Kagero (1991) d’Hideo Gosha



Dans la lignée de Sex & Fury : une joueuse dont le père a été assassiné sous ses yeux lorsqu’elle était enfant, est à la recherche du tueur. Celui-ci est un yakuza portant dans le dos le tatouage de Fudo Myo, une divinité bouddhiste prisée par la pègre. Kagero s’inscrit dans la seconde partie de la carrière de Gosha qui ,pendant les années 80, se consacre aux personnages féminins : geishas, joueuses, femmes de yakuzas. Le style est de plus en plus baroque, les décors luxueux et les couleurs flamboyantes, font de ces opéras hallucinés les  derniers grands films de studios du cinéma japonais. 


Plus encore que par son meurtre, le yakuza (Nakadai) a été maudit par le regard de l’enfant qui en a été le témoin. Gosha fait de Nakadai un damné dans la continuité de ses grands rôles dans Le sabre du mal ou Goyokin : un fantôme amoureux de la femme qu’il a entraîné dans le monde des yakuzas.



Yakuza’s Tale/Tosei-nin Retsuden (1969) de Shigehiro Ozawa



En quoi ce film de yakuza, parmi les 300 produits par la Toei, se démarque ? Ici c’est le personnage de Ryo Ikebe, un yakuza tuberculeux, pâle et crachant le sang, qui apporte une belle dimension tragique. C’est le décor d’une mine dans un paysage de neige où va enquêter incognito Koji Tsuruta pour retrouver l’assassin de son oyabun. Ce sont les mineurs séquestrés et maltraités par un gang de brutes hautes en couleur avec crâne rasé, tatouage d’araignée sur la tempe et balafres. 


Le film de yakuza se rapproche encore une fois du western, plus italien qu’américain d’ailleurs. On notera une séquence classique mais toujours amusante : Koji Tsuruta s’éloigne dignement de son épouse Junko Fuji, le regard braqué sur son destin, mais son visage s’illumine lorsqu’il croise Ken Takakura qui a décidé de le rejoindre dans l’ultime combat.



17 août

Young Boss Takeshi/Waka Oyabun (1965) de Kazuo Ikehiro



Faire de Raizo Ichikawa un yakuza de la fin de l’ère Meiji était visiblement pour la Daei une façon de concurrencer les productions Toei.  Et qui mieux que l’interprète de la série Kiyoshiro Nemuri pour incarner le ninkyo face à Tsuruta et Takakura. Le film est une nouvelle ode à la beauté féline d’Ichikawa alors âgé de 35 ans. Comme dans ses précédents films héroïques, il est impavide et maquillé, un léger sourire flottant sur le visage. Face à lui un autre acteur remarquable, Kei Sato qui deviendra avec Fumio Watanabe un habitué des films d’Oshima. 


Le film est assez commun dans son récit mais la personnalité du jeune oyabun est très intéressante : un officier de marine ayant quitté l’armée pour prendre la succession de son père, assassiné, à la tête du clan. La beauté des éclairages et des décors de la Daei, le mise en scène dynamique de Kazuo Ikehiro, riche en plans insolites font de Youg Boss Takeshi un superbe ninkyo eiga.



A Gambler’s Life: The Massacring Fudo/ Bakuto Ichidai Chimatsuri Fudo (1969) de Kimiyoshi Yasuda



Chef-d’œuvre de Kimiyoshi Yasuda, réalisateur du premier Majin et de plusieurs films de la saga Zatoïchi. La Daei, berceau de Mizoguchi et Masumura, est la plus gothique des maisons de production japonaise : un monde théâtralisé à l’extrême d’acteurs maquillés, de décors capiteux et d’intrigues décadentes. Ce fut le foyer des deux plus fascinantes stars japonaises des années soixantes : Ayako Wakao et Raizo Ichikawa. The Massacring Fudo occupe une place particulière puisqu’il s’agit de son dernier film avant qu’il ne meure peu après d’un cancer du colon. 


L’homme encore jeune de Young Boss Takeshi est ici émacié et livide, et ne semble exister encore à l’écran que par son aura. Ichikawa, lumière noire, ombre qui se tient aux portes de l’au-delà, fait du film l’apogée funèbre du ninkyo eiga. 


Collecteur de dettes assassinant un joueur, Jokichi est ému par la femme de celui-ci et lui laisse le gain qu’il aurait dû rapporter au clan. Tentant de regagner la somme, il se retrouve à son tour débiteur d’un yakuza et lui offre sa vie. Le vieil homme, appartenant à un clan adverse, est un sage avec qui Jokichi entretient une relation filiale. C’est son propre frère, devenu un yakuza ambitieux qui va précipiter Jokichi dans un choix cornélien entre l’amour et la fidélité à son clan. Comme d’habitude avec Ichikawa, la recherche du père et le destin œdipien sont essentiels. Il répète tout au long du film : ce sont les règles de notre monde, celui des yakuzas. Mais dans ce monde de vies sans cesses endettées et rachetées, ne règne que la mort et le fratricide. La scène sublime du combat contre ce père adoptif dans un paysage de neige concentre toute la tragédie attachée aux rôles de l’acteur. 


Autre grand moment: un échange des coupes où Ichikawa tient le rôle de l’intermédiaire entre l’oyabun et son successeur, soit le maître de cérémonie. Ce rituel parfaitement chorégraphiée, scandé par sa voix grave et envoûtante, montre qu’il fut dans l’acteur absolu des cérémonies et des rituels.



19 août

Brothers Serving Time/Choeki san kyodai (1969) de Kiyoshi Saeki



Film assez brouillon où Bunta Sugawara combat un gang chinois caricatural dans la ville de Beppu. Ken Takakura et Tomisaburō Wakayama sont injectés assez artificiellement dans le récit pour créer une affiche de stars. L’habituel mise au second plan des femmes au profit du système des frères de sang, rend explicite que c’est là où se joue le véritable amour pour les yakuzas. Si un frère meurt au combat l’autre doit porter sa vengeance. Et cette mort est accueillie avec exaltation. Le combat final dans un couloir bordé de hublots reste splendide, tout comme la vision des frères accueillant Bunta dans l’au-delà écarlate des yakuzas.

   


22 août

Okoma: The Orphan Gambler/ Onna toseinin (1971) de Shigehiro Ozawa



Une semi adaptation de Ma mère dans mes paupières où cette fois c’est Junko Fuji qui est à la recherche de sa mère qui l’a abandonnée à huit ans. De façon intéressante, Michiyo Kogure reprend le rôle de la mère, qu’elle tenait déjà dans Liens de sang, l’adaptation de Tai Kato. La scène des retrouvailles avec Junko Fuji est magnifiquement larmoyante. Etant donné que Junko interprète une femme yakuza, pour une fois la traditionnelle « marche vers le destin » est mixte puisqu’elle s’effectue avec Koji Tsuruta. Il y aurait sans doute une analyse à faire du jeu extrêmement codé des deux acteurs. Junko Fuji toute en grâce, et gestes mesurés, jusqu’au déchaînement final. Koji Tsuruta qui ne joue que sur un mode sentimental et jamais agressif : voix douce, yeux mouillés, humilité permanente. 



23 août

Samurai Geisha / Nihon jokyo-den: kyokaku geisha (1969) de Kosaku Yamashita



De Kosaku Yamashita, j’ai vu jusqu’ici  Showdown of Men 3 : Storm in Kanto (1967), Le jeu présidentiel (1968)  et The Biggest Gamble (1969). Tous les trois sont excellents mais Samurai Geisha est peut-être le plus sublime. Junko Fuji interprète une geisha dans une ville minière qui tombe amoureuse du propriétaire d’une exploitation de charbon menacée par les yakuzas. 


Il est, bien évidemment, interprété par Ken Takakura. Le film se base sur des évènements réels de l’ère Meiji lorsque les yakuzas étendaient leur monopole sur les mines, forçant les petits exploitants à les leur céder.  C’est d’ailleurs assez étonnant, vu l’emprise des yakuzas sur la Toei qu’un tel scénario inspiré des méfaits fondateurs, entre autres, du Yamaguchi-gumi soit passé. Faut-il y voir aussi un signe des temps et une certaine vision critique qui allait s’accentuer dans le futur. Une scènes dans la maison de geisha oppose d’un côté Shinji (Junko) qui régale des mineurs pauvres d’une véritable soirée de geisha avec saké, musique et danse ; de l’autre les patrons-yakuzas voulant faire main basse sur la mine, jetant des billets en l’air et s’amusant à voir les geishas les ramasser. Lorsque le patron la demande en mariage Shinji réplique : « Vous ne pouvez pas m’aimer, vous traitez les femmes comme des singes. » Les travailleurs et les geishas sont unies dans le même monde, qu’il s’agisse de quartiers réservés ou des mines où on les emprisonne et les exploite. On verra même les geishas faire grève et éteindre les lumières du quartier rouge.  Junko Fuji, qui semble beaucoup plus concernée par ce scénario que par ceux d’autres mélodrames a rarement été aussi fascinante : obligée de boire une écuelle de saké, elle exécute malgré tout une danse en apesanteur, où elle est au bord de l’évanouissement. 


Le final, un des plus sauvages de toute la série, monte en parallèle le combat de Takakura avec un spectacle de kabuki et les mouvements d’une actrice (Junko ?) coiffée d’une crinière de lion rouge. Chang Cheh s’en souviendra peut-être lors de la mort de l’acteur interprété par Ti Lung dans Vengeance. 

Pas de chanson pendant « la marche vers le destin » mais un poème que récite Takakura avant d’entrer dans la maison. 


« J’espère mourir sous les branches d’un cerisier en fleur,

Ses magnifiques pétales tombant sur mon corps. »

Il y aurait beaucoup à dire sur la timidité et la délicatesse de Ken Takakura. 

24 août

A Lively Geisha / Nihon jokyo-den: tekka geisha (1970) de Kosaku Yamashita



Deuxième épisode de la série mêlant geishas et yakuzas interprétée par Junko Fuji. Comme souvent dans les séries japonaises, les personnages changent mais les situations sont identiques. Ici, ce n’est pas le monopole du charbon (comme dans Samurai Geisha) mais du riz sur lequel tente de mettre la main les patrons-yakuzas. Bunta Sugawara remplace Ken Takakura et le combat final fait écho à une danse de Junko Fuji. Si le film est plaisant, il faut attendre les dix dernières minutes pour qu’il atteigne sa dimension opératique. Junko jette un regard sur le public et constate que la place de Bunta est vide. Il est allé venger son vieux chef en attaquant le plan véreux. Junko, comprenant que son amour marche vers sa mort, se retrouve propulsé dans un décor jaune éclatant, tandis que Bunta s’enfonce dans les ténèbres. 


La mort va désormais les séparer. Bunta dévoile son tatouage de fudoh, et termine sa vendetta lacéré et couvert de sang. Le monde des geishas infuse de théâtralité celui des yakuzas et si le ninkyo eiga sous sa forme classique est amené à s’éteindre, il le fait de façon grandiose. 



26 août

Rise and Fall of Chivalry (1970) de Yasuo Furuhata  


Entre le ninkyo et le jitsuroku, sa forme moderne dont Fukasaku sera le grand artisan. Le film commence d’ailleurs comme un « combat sans code d’honneur » avec la biographie express d’une bande de yakuza, des irruptions violentes et des cadrages penchés. Pourtant, ce qui suit évoque bien davantage le cinéma de Melville. 


Koji Tsuruta est un ancien yakuza qui depuis six ans est patron d’un club de Shinjuku. Il répète sans arrêt qu’il n’appartient plus au monde de la pègre et vit avec la pianiste du bar. On pense à Carlito’s way et à la phrase : les services peuvent vous tuer plus vite qu’une belle. Un ancien membre du clan va le faire replonger, moins en raison d’une dette d’honneur que parce que Tsuruta étouffe dans sa vie d’honnête d’homme. 


« Je ne veux pas mener une vie normale, j’ai toujours été un yakuza » avoue-t-il. Une très belle scène dans la prison d’un commissariat où il donne une claque à un ivrogne et revoie des épisodes de sa vie en images fixes, et entend sa compagne lui répéter qu’elle l’aime. Mis à l’épreuve de l’époque contemporaine, ces acteurs du ninkyo classiques comme Tsuruta ou l’indispensable Kyosuke Machida deviennent encore plus mélancoliques. Cette histoire, très belle et classique, aurait très bien pu être filmée par Melville avec, par exemple, Lino Ventura dans le rôle de Tsuruta et Delon dans celui de Makoto Sato à qui aucune réinsertion n’est possible. 



27 août

Bakuchi-uchi: Inochi-huda/La mort distribue les cartes (1971) de Kosaku Yamashita



Devant ce film, j’ai pleuré comme une mémère japonaise.

Comment résister lorsque Koji Tsuruta ne veut pas avouer à l’actrice qu’interprète Michiyo Yasuda qu’il est un yakuza ? Lorsqu’il est envoyé en prison alors qu’il lui a demandé de l’attendre. Lorsqu’ignorant tout de son identité et de sa vie de yakuza, elle épouse le chef de son clan.  Comment résister à cette scène sur la plage où elle va se suicider et où Tsuruta la recouvre d’un manteau rouge ? 


Et la coupe de saké que Tsuruta ne parvient pas à briser pour couper ses liens avec  son frère de sang, Tomisaburô Wakayama cette masse d’humanité blessée. 


En revanche, lorsque le sol de la pièce mortuaire se remplit de sang *, et que Koji Tsuruta la traverse comme le Styx avec Michiyo Yasuda, j’étais bouche-bée. Et je me suis rappelé, s’il le fallait, pourquoi je regardais ce genre ces films japonais qui racontent sans fin la même histoire : pour ces moments sidérants qui sont des rêves de cinéma fou et absolu.  



*Ce dont se souviendra Sono Sion pour Why Don’t You Play in Hell. 


28 août

Aftermath of Battles Without Honor and Humanity / Sono go no jingi naki tatakai (1979) d’Eiichi Kudō



Quelles sont donc les conséquences des combats sans code d’honneur ? Peut-être tout simplement le passage aux années 80 et à un autre cinéma. Bien que réalisé par le vétéran Eiichi Kudō (13 tueurs), Aftermath prend déjà ses distances avec les années 70. Les combats sont corrects mais c’est plutôt l’ambiance pleine d’amertume qui entoure la destinée des quatre hommes de main qui marque la différence. 

Sur de la soul FM japonaise, très mélancolique, une voix encore jeune mais pleine de lassitude raconte la déroute d’un clan. Ses jeunes membres qui aurait pu devenir les meilleurs amis du monde, joueurs de base-ball, fonder une famille, ou devenir des oyabun respectables vont eux-aussi être brisés par des aînés poursuivant des luttes seulement motivées par l’argent (mais en a-t-il jamais été autrement ?). Une dernière scène magnifique substitue au combat, des lumières abstraites (celles des coups de feu) traversant l’écran devant le visage de Jinpachi Nezu, anéanti, le corps en morceau et drogué. 


On retrouve des vétérans du genre comme Asoa Koike et Hiroki Matsukata, lieutenant croyant encore aux clans et à l’honneur, mais aussi l’éternel traitre Mikio Narata. La magnifique Mieko Harada, qui pourrait ressembler aux femmes plongées dans l’abnégation des ninkyo eiga, termine le film en incarnation des personnages de Takashi Ishii. 


(à suivre) 


A Summer of Yakuza 2


30 juillet

Bakuchi-uchi: socho tobaku /Le jeu présidentiel (1968) de Kōsaku Yamashita



Le jeu présidentiel était le film de yakuzas préféré de Yukio Mishima et Paul Schrader, moins pour sa mise en scène, par ailleurs très belle, que pour la complexité morale des situations. Par fidélité au clan Koji Tsuruta se retrouve à servir un jeune oyabun qui n’est que l’homme de paille d’industriels, et rompre avec son kyodai, l’indispensable Tomisaburō Wakayama, porteur des origines populaires des gangs.  Tsuruta va sacrifier l’amour et l’amitié mais pourquoi ? Pour une bande d’escroc. La défaite du yakuza face au capitalisme ne pouvait que toucher Mishima, voyant Tsuruta devenir un personnage authentiquement tragique. Ce qui marque Mishima et Schrader est de voir l’incarnation du Ninkyo perdre tout ses idéaux et après la mort du frère de sang se définir comme un simple criminel, alors que défile sa sentence : condamné à la prison à vie ; une telle critique du giri (le devoir) est en effet une rupture majeure dans le genre, et mènera à la vision noire de Kinji Fukasaku. Ce qui a pu également enchanter Mishima, passionné par les personnages féminins intenses aux décisions radicales, est le suicide de la femme de Koji Tsuruta, ayant « trahi » son mari pour sauver un jeune gangster. 


31 juillet

The Red Cherry Blossom Family/Le Clan des cerisiers (1972) de Masahiro Makino



Lorsqu’elle tourne le clan des cerisiers, Junko Fuji n’est déjà plus la compagne de Ken Takakura ou Koji Tsuruta, condamnée à voir s’entretuer les kyodai. Elle a déjà gagné ses galons de femme d’action grâce à la série de la Pivoine rouge, et se livre à de beaux combats au sabre ou, plus originale, à l’épingle à cheveux. Son visage d’adolescente s’est aussi affiné pour en faire cette fascinante renarde guerrière. 1972, c’est aussi l’année où elle s’éloignera pour 17 ans des plateaux, (à l’exception en 81 de Bokan Mezame de Yû Yoshino). A cet égard le film est un ultime hommage à la beauté de Junko Fuji. The Red Cherry Blossom Family aurait pu être tourné en 1965 puisqu’il reprend la figure classique des gangs de quartier, l’un honorable, l’autre dévoyé voulant ouvrir un tripot pour endetter les habitants. Le trio Tsuruta/Takakura/ Wakayama reprend ses rôles classiques (même Hiroyuki Nagato réapparaît en conducteur de pousse-pousse gouailleur) et si le combat final est somptueux, le scénario est un peu embrouillé avec des épisodes presque inutiles comme l’apparition de la femme du méchant et de son jeune fils. Bunta Sugawura interprète un personnage secondaire et 1972 est aussi l’année d’un de ses rôles mythique : Okita le pourfendeur de Kinji Fukasaku. Le visage du yakuza eiga allait radicalement se métamorphoser. Une particularité cependant : le gang honorable n’est pas défini comme yakuza (bien qu’il se conduise comme tel) puisqu’il s’agit d’une équipe de pompier. On peut ainsi voir l’importance historique des corporations de métiers dans la formation des gangs.


1er aout

Otoko no shobu kantô arashî/Showdown of Men 3 : Storm in Kanto (1967) de Kosaku Yamashita



Je me demandais s’il était possible de voir un film de yakuza sans Ken Takakura, Koji Tsurutu ou Tomisaburō Wakayama. Dans Showdown of Men 3, c’est Hideo Murata et Ryo Ikebe qui tiennent les rôles principaux. Murata interprète Ryuhei, un jeune homme sans le sou se rendant à Tokyo et croisant dans le train le boss d’une équipe de bucherons possédant une forêt. Là encore la frontière entre corps de métier et yakuza est assez floue. Engagé comme saisonnier, son sens de l’honneur et son dévouement à la « famille » Kajima lui fait gravir les échelons et il connait un véritable destin de yakuza. Le film est d’autant plus intéressant par l’évocation, assez rare dans le genre (du moins les films que j’ai vus) du tremblement de terre du Kantô le 1er septembre 1923. Un beau personnage aussi : Oko, une ancienne joueuse, tatouée, maniant le pistolet et tenant tête au fourbe gang adverse. Malheureusement, son amour pour Ryuhei la transforme en femme de yakuza acceptant avec abnégation le destin de son mari. C’est sans un regard pour elle qu’il se rend aux policiers avec son « bro » Ryo Ikebe. Le yakuza eiga est un genre viril, mais pas misogyne et respectueux, surtout des prostituées. On peut dire que les hommes et les femmes n’ont tout simplement pas le même destin. 

Sinon, le magnifique Ryo Ikebe est peut-être le Gary Cooper du yakuza-eiga. 



Le destin de la femme de yakuza



2 août

Tokyo année zéro (2007) de David Peace.



Le Tokyo en ruines de l’après-guerre, une enquête laborieuse par des flics épuisés en plein cœur d’un été de sueur et de poussière. Soit le décor de Chien enragé de Kurosawa. L’inspecteur Minami est à la poursuite d’un tueur en série mais doit aussi résister à sa propre folie et au souvenir de ses propres crimes. Les identités sont floues, et les criminels de guerre commencent à se fondre dans le décor. Comme dans les Combats sans code d’honneur, les yakuzas commencent à asseoir leur empire sur les décombres : trafic de viande, de médicaments, de sommeil et de filles. Le tueur a réellement existé, lui-aussi un parasite abusant de femme affamées. Il s’agit de Yoshio Kodaira dont Teruo Ishii a raconté les méfaits dans un sketch de Déviances et Passions (1967)


4 août 

The Chivalrous Life/The Kyokotsu ichidai(1967) de Masahiro Makino.



Il y a peut-être ici un écho du célèbre Ma mère dans mes paupières, tourné par Hiroshi Inagaki (1931) puis Tai Kato (1962) et son yakuza à la recherche de sa mère. Le thème du film de Makino est aussi étrangement œdipien puisque Ken Takakura, confié à 8 ans à un bonze, rencontre, une fois devenu yakuza, le sosie de sa mère sous les traits d’une jeune prostituée interprétée par Junko Fuji. Tombée amoureuse de lui, la prostituée va étouffer ses sentiments et assumer ce rôle maternel. Alors que se joue par ailleurs une intrigue rabattue de guerre des gangs, tout le film est une apologie de la beauté de Junko Fuji, qui incarne l’absolu inaccessible du yakuza. Ce thème sentimental très original dégage  The Chivalrous Life du tout venant du Ninkyo eiga et est comme à son habitude superbement mis en scène par le vétéran Masahiro Makino.



Abashiri Prison 3 (1965) de Teruo Ishii


Sans raison particulière, je commence la série des Abashiri Prison par cet épisode. Le thème de la série est motivé par le fait que Ken Takakura sort de la fameuse prison où sont envoyés les détenus purgeant des peines de moins de dix ans. Sachant (si l’on a suivi les Combats sans code d’honneur) qu’un yakuza est condamné en moyenne à huit ans de prison, on ne s’étonnera pas qu’ils soient majoritaires parmi les détenus. Ken Takakura revient donc à Nagasaki et reprend sa place dans son clan mais tente de ne pas commettre d’acte de violence qui le renverrai derrière les verrous. Comme d’habitude, ils doivent défendre leur activité, ici de dockers, contre un mauvais clan. Cette trame simple, plus que déjà vue, est pourtant embrouillée par ce fou de Teruo Ishii. Le cinéaste a l’air de se contenir pendant la moitié du film avant de lâcher la bride à sa fantaisie lorsque débarque, pour lui prêter main forte, des compagnons de cellule de Takakura menés par Kunie Tanaka ; sociétaire de la série Abashiri Prison et génial acteur de second rôle. 

Avec ses vêtements criards et sa gueule à la Gainsbourg, Tanaka ressemble à une sorte de gitan japonais. Autre personnage génial Jôji Shirayama alias Killer Joe, interprété par Naoki Sugiura : vêtu de blanc, portant des lunettes noires, émacié et souffreteux, mais aussi chevaleresque, on le croirait sorti d’un manga de Tezuka. Le style justement manga et carnavalesque de Ishii extrait les yakuzas de leur univers compassé pour en faire des figures pop. 



5 août

Abashiri Prison 2 (1965) de Teruo Ishii



Plus qu’un classique ninkyo-eiga, le second épisode des aventures de Tachibana, l’ex détenu de la prison d’Abashiri, est une comédie policière dans la lignée de Sexy Line (1961), puisque l’on retrouve la pulpeuse Yōko Mihara. Il est question ici de pierres précieuses cachée dans une boule d’algue (une sorte de jouet pour enfants) que se disputent Takakura, des yakuzas, une pickpocket et des strip-teaseuses. Ken Takakura se fait torturer dans un caisson de bain de vapeur, probable reprise d’un film noir américain dont le titre m’échappe. Pour Teruo Ishii, comme pour Seijun Suzuki, le monde des yakuzas, loin de tout esprit chevaleresque, était surtout une galerie de créatures grimaçantes et grotesques.


Lien de sang/Mabuta no haha (1962) de Tai Kato



Remake de Ma mère dans les paupières (1931) d’Hiroshi Inagaki. Classique du mélodrame yakuza avec ce fils recherchant sa mère dont il a été séparé à cinq ans. Le héros passe par plusieurs figures conformes à l’image qu’il se fait de sa mère : une musicienne aveugle et une prostituée de rue. Mais lorsqu’il la retrouve enfin, loin d’être une femme pauvre, c’est une bourgeoise prête à marier sa fille et qui le rejette. Le film prend toute son envergure lors de ces retrouvailles ratées puisque la mère est interprétée par Michiyo Kogure, l’actrice de Mizoguchi (Les Musiciens de Gion, La Rue de la honte), reconnaissable à son grain de beauté sur le menton. Cette femme pétrifiée par le fard blanc qui est comme une frontière avec son passé, va peu à peu se laisser envahir par l’amour de son fils. Ce fils cherche-t-il d’ailleurs à reprendre sa place où à restaurer une image perdue, celle de sa mère qui, sous ses paupières, commençait à s’effacer ?



6 août

True Account of Hikashaku: A Wolf’s Honour / Jitsuroku hishyakaku ôkami domo no jingi (1974) de Shinji Murayama



Shinji Murayama redonne un sang neuf au personnage mythique de Hikashaku en n’adaptant pas le livre Theater of Life de Shiro Ozaki, mais le travail d’un journaliste, Koichi Iiboshi, remontant à ses origines. Même si l’on retrouve certains éléments, comme Okimi, la femme du héros, ancienne prostituée fuyant son amour en Mandchourie, les films de Tadashi Sawashima et celui de Shinji Murayama sont radicalement opposés.  True Account of Hikashaku se situe entre Kinji Fukasaku pour l’aspect documentaire et Hideo Gosha (Les Loups) pour la véracité de la reconstitution et la splendide direction artistique. De très beaux effets formels comme la répétition du flash-forward en noir et blanc de la mort de Ishikuro en 1942. Bunta Sugawara montre combien il a incarné la modernité des personnages de yakuza, par sa nervosité et sa sexualité bien plus franche que celle de Takakura et Tsuruta. Ishikuro Hikoichi est un personnage finalement peu présent dans le ninkyo eiga : le loup et sa meute, n’appartenant pas directement à un clan, et moins à cheval sur le protocole. Shinji Murayama se passe ainsi des multiples présentations, échanges de coupes et cérémonies, qui font aussi le charme du ninkyo eiga. Ce qui ne veut pas dire que certains motifs ne sont pas respectés comme l’amitié conflictuelle entre Ishikuro Hikoichi et (Muraoka) Akira Kobayashi, la rendant d’autant plus émouvante. 


Bien plus qu’au code d’honneur, Ishikuro Hikoichi se fie à une morale individuelle. 

« Mes relations avec chaque homme est la vie ou la mort, tuer ou être tué (…). J’aime un homme véritable. Je veux avoir une relation véritable. (…) Peut importe ce que j’ai fait, je mets me vie en jeux. C’est ma façon de vivre. Vous ne pouvez pas changer votre façon de vivre si facilement. » 

Notons aussi l’inscription franche du personnage de Muraoka dans l’extrême droite (dojo de kendo inclus), tandis que Ishikuro et sa bande conserve un statut prolétaire.



7 août

Three Pretty Devils (1970) de Sadao Nakajima et Motohiro Torii



Une série B décontractée dans la mouvance d’autres productions Toei de jeunes délinquantes comme Delinquent Girl Boss avec Reiko Oshida ou les Stray Cat Rock de la Nikkatsu avec Meiko Kaji. Le film semble quasiment improvisé pour profiter du décor de l’exposition universelle d’Osaka dont on peut admirer la célèbre Tour du soleil de Tarō Okamoto. 


Le trio de jeunes filles est tour à tour pickpocket, voleuses dans les grands magasins, prostituées, maquerelles, essayent de profiter de l’afflux de touristes causé par l’évènement. A noter deux caméos intéressant jouant sur la fluidité des genres : Peter, la queen des Funérailles des roses de Matsumoto, apparait à la télévision et chante dans un cabaret. 


De même que la chanteuse de blues Akiko Wada qui joue quant à elle de sa grande taille et de sa voix grave. Son apparition est similaire à son rôle de motarde dans Stray Cat Rock: Female Boss. 


Ce type de personnage est récurrent dans les films de Sukeban ou « Girl Boss », comme une allégorie de l’inversion des puissances masculines et féminines. Que les figures viriles des yakuzas se fassent systématiquement mater par les jeunes délinquantes font de ces séries B pop des films en avance sur leur temps. 

 


8 août

By a Man’s Face Shall You Know Him / Otokonokao wa Rirekisho (1966) de Tai Kato

Japonais et gangs coréens dans l’immédiate après-guerre s’affrontent pour la possession d’un territoire de bidonvilles nommé « Marché de la vie nouvelle ». C’est précisément l’appellation du quartier sur lequel règne le yakuza de Tokyo Année Zéro de David Peace. Il peut cependant s’agir d’une appellation générique pour plusieurs quartiers défavorisés. Noboru Ando incarne un chirurgien qui, écœuré par la guerre, est décidé à ne pas intervenir bien que le terrain lui appartienne. 


Son frère (le futur réalisateur Juzo Itami) entend quant à lui ne rien céder devant les attaques du gang. Bien sûr, la représentation d’une minorité d’ex-colonisés violente est sujette à caution, mais peut-aussi expliquer la présence attestée de Nippo-Coréens parmi les yakuzas, certains parvenant même à la tête de « gumi » réputés. L’intérêt du film réside surtout la mise en scène de Tai Kato : couleurs flamboyantes, angles surprenants, et envolées mélodramatiques. 



10 août

The Velvet Hustler/Kurenai no nagareboshi (1967) de Toshio Masuda



Je quitte la Toei pour la Nikkatsu. C’est évidemment un autre monde et le ninkyo tragique laisse place à la comédie policière pop et décontractée. Tatasuya Watari interprète un yakuza mais on ne verra ni ses tatouages ni le moindre rituel, même pas un autre gang à part le chef adverse qu’il abat au début du film. Le film s’inspire de Godard et duplique la fin d’About de souffle et les couleurs de Pierrot le Fou. Mais il emprunte également à Pépé le Moko et la casbah d’Alger devient le port de Kobe avec ses nightclubs et ses bordels. 


Toshio Masuda a réalisé plusieurs films de yakuzas pour la Nikkatsu, en particulier la saga du Vaurien (Gangster VIP) avec Watari. Curieusement, celui-ci porte le même nom dans les deux films : Goro. La trame est assez relâchée pour permettre des séquences pops délicieuses comme le madison de Watari, le chapeau baissé sur les yeux, et surtout une série de portraits énamourés de Ruriko Asaoka. On regrette juste que la Nikkatsu n’ait pas osé un strict remake de Pépé le Moko, le personnage de gangster chevaleresque interprété par Gabin se prêtant à merveille à une relecture ninkyo. 


(à noter la présence de Joe Shishido en tueur philosophe, et de Tatsuya Fuji, jeune et sans moustache, dans un rôle de policier)


11 août

Clan yakuza par Kishin Shinoyama.

Panorama publié dans Z00M n° 129, Spécial Japon, 1987

(à suivre)

koji wakamatsu fait tout sauter


 secret flower 1971 

comment continuer à s’aimer lorsque la révolution
a échoué. la plage comme le bout d’une histoire. là où viennent s’échouer les
révolutionnaires de l’extase des anges ken yoshizawa rie yokoyama. il n’y a
plus que le vide. et la femme en habit de deuil. double suicide impossible. il en
reste toujours un qui n’arrive pas à mourir. nous n’avons pas besoin d’une
raison pour vivre/mais nous avons besoin d’en avoir une pour mourir. personnages
bloqués sexe bloqué. en 1971 tout est perdu. irrémédiablement. 

sex crime 1967

branlettes
d’étudiants dans les cinémas pornos. pellicule cramée tachée rayures junk cinéma.
surimpressions folles. et le vrai visage du sexe n’est rien d’autre que l’énergie
de la mort. corps grouillants sur les
affiches des cinémas de shinjuku. corps inaccessibles. corps grouillants sur
les plages du mois d’août japonais. corps inaccessibles. ken yoshizawa fait
toujours tout sauter à la fin.

Machiko Kyô, la femme sans kimono

 

Machiko Kyô est morte à Tokyo le
12 mai 2019 à l’âge de 95 ans et avec elle c’est tout un âge du cinéma qui est entré
au pays des fantômes. On s’étonne même qu’elle ait été si longtemps notre
contemporaine alors que ses films semblaient appartenir à un temps et un pays
lointain, et au cinéma des grands maîtres comme Kurosawa qui la révéla avec Rashomon (1951) et surtout Mizoguchi qui
en fit la princesse au visage kaolin des Contes
de la lune vague après la pluie
(1953). 

Machiko Kyô, avec ses épaules
rondes et sensuelle, ses yeux félins, ses pommettes saillantes et son front
haut, était l’image même de la bijin
(belle femme) des peintures de l’ère Edo. Pourtant cette incarnation classique,
si elle demeure sa plus célèbre, était presque un contre-emploi. Machiko Kyô devint
une des plus grandes stars de l’après-guerre parce qu’elle fut la femme sans
kimono, d’abord façonnée par le producteur Masaichi Nagata en réponse aux
actrices européennes et hollywoodiennes. C’est d’ailleurs au prénom américain de
« Mickey » que répond la prostituée de La Rue de la honte (1956) de Mizoguchi, en robe décolletée et une
cigarette à la bouche. Il faut la voir en courte nuisette provoquer sexuellement
son propre père qui par pure hypocrisie tente de la ramener au foyer familial,
osant une transgression des valeurs traditionnelles dont Setsuko Hara et Hideko
Takamine auraient été incapables. 

Pour cette danseuse de revue, qui fut la
première interprète du Lézard Noir
dans la comédie musicale d’Umetsugu Inoue (1962), l’affirmation du corps et
l’érotisme sont déjà une rupture avec ses aînées. Dans L’Etrange obsession (1959) de Kon Ichikawa d’après Tanizaki, elle
est une jeune épouse, jouet des machinations d’un vieil écrivain impuissant. Sa
fausse innocence et sa victoire finale sur l’ancienne génération montrent que
le temps de l’abnégation est bientôt révolu. L’actrice se place à une époque
charnière entre la suprématie des studios (elle fit l’essentiel de sa carrière
sous la bannière de la Daei) et les tumultueuses années 60. 

A travers Machiko
Kyô c’est une nouvelle énergie, indomptable, qui s’empare des femmes japonaises
et qui s’épanouira dans la nouvelle vague. De toutes les stars de l’âge d’or
des studios, elle fut la seule à s’aventurer avec une telle implication dans
l’univers de ces jeunes cinéastes. C’est pour Hiroshi Teshigahara, dans le rôle
de l’épouse de l’homme artificiel de Le Visage
d’un autre
(1966), qu’elle dévoile une nudité à peine masquée par le
clair-obscur. De la part d’une actrice d’une telle célébrité, la scène est
sidérante. Là encore elle révèle à son mari, qui se croit le maître du jeu, que
la femme au foyer n’est qu’un des multiples masques d’une créature énigmatique.
Machiko Kyô fut la première grande actrice moderne du cinéma japonais, ouvrant
la voie à Ayako Wakao, Mariko Okada ou Meiko Kaji qui à leur tour purent se
libérer des stéréotypes.

Image : L’Étrange Obsession (1959) de Kon Ichikawa, d’après La Clef de Tanizaki

 

A Summer of Yakuza 1




Cet été j’ai décidé de m’intéresser particulièrement aux yakuzas, à leur mythologie et leur organisation et aux films bien sûr. Je me suis donc plongé dans le Ninkyo-eiga, la geste chevaleresque de la pègre, en me conentrant sur les films se déroulant au XXe siècle. Ces films, qui constituèrent un fleuron du cinéma populaire des années 60 et 70 restent finalement méconnus, de même que les acteurs et les cinéastes qui s’y illustrèrent. Des artisans talentueux (dont certains commencèrent leur carrière au temps du muet), maîtrisant à la perfection la richesse artistique des studios (ici principalement la Toei) comme Masahiro Makino ou Shigehiro Ozawa, des cinéastes très personnels comme Tai Katô ou Kinji Fukasaku ont inlassablement orchestré les affrontements des fascinants Ken Takakura ou Koji Tsuruta. De la vingtaine de films que j’ai découverts certains étaient géniaux et surprenant, d’autres conformes au genre avec un certain intégrisme, mais aucun n’était médiocre. J’ai décidé de ne suivre aucun ordre particulier, et surtout pas chronologique. Alterner les débuts du genre en tant que tel avec des films de la fin des années 60 et 70, permet de voir l’accroissement de la violence et du sang (le yakuza eiga suit en cela le chanbara – le film de sabre), le désenchantement alors que le Japon accélère sa mue capitaliste, et la désuétude du code d’honneur chevaleresque. 

Je poste ici ce journal yakuza de juillet, écrit au jour le jour, sans retouches majeures.

Je poursuivrai l’exploration en aout. 


10 juillet

The Domain: The Naniwa Story (1965) de Masahiro Makino.



Masahiro Makino n’est pas Suzuki, Fukasaku ou Tai Katô mais c’est un cinéaste solide qui a commencé au temps du muet. Il y a tous les éléments. Deux stars : Ken Takakura et Koji Tsuruta, les yakuzas chevaleresques contre un gang oppresseur du peuple (ici des dockers). Un superbe assassinat sous un tunnel. Et surtout de la belle enka mélancolique.




11 juillet

Woman Gambler / Showa onna bakuto (1972) de Tai Katô avec Kyoko Enami.



Kyoko Enami a interprété une série en noir et blanc sur une joueuse dans les années 60. Ceci en est la version couleur par le maître du mélo yakuza Tai Katô, déjà à l’ouvre sur les épisodes de la Pivoine rouge. Cette nouvelle joueuse du Kanto, au dos tatoué d’un dragon, et au visage de renarde, se venge des clans qui ont assassiné ses deux amours. Katô multiplie les cadrages étranges, coupant le visage de Kyoko Enami en deux et lui donnant ainsi l’air d’un yurei (spectre).





Nihon Kyokaku-den: Kanto-hen/Japanese Chivalry : the Kanto episode (1965) de Masahiro Makino.



Excellent épisode qui se passe dans le Tokyo populaire de 1923 après le tremblement de terre du Kantô. Ken Takura et Koji Tsuruta affrontent des yakuzas qui essayent de contrôler le marché aux poissons de Tsukiji avec un syndicat bidon. C’est davantage un western qu’un film noir et son côté documentaire est passionnant.


12 juillet

House of Gamblers (1970) de Shigehiro Ozawa.



Je n’avais pas identifié ce cinéaste qui a été particulièrement actif dans le genre. Encore une fois un ninkyo eiga classique et très beau. Fumio Watanabe joue toujours le fourbe oyabun, et Ken Takakura l’homme d’honneur prêt à se laisser rétrograder par fidélité au clan. Je suis de plus intrigué par la figure de Koji Tsuruta qui dans plusieurs films apparaît en pointillé dans le récit, n’appartient pas vraiment à un clan, et représenterait l’incarnation même du ninkyo. Il seconde invariablement Takakura dans le combat final, en frère de sang idéal.




Souvenirs d’un yakuza de Saga Junichi 



Livre passionnant sur la vie d’un jeune japonais des années 20 à l’après-guerre. Extrêmement vivant et drôle, et on apprend pas mal de choses sur cette vie parallèle dont la principale source de revenu est le jeu. Pour les amateurs, il y a même un détour par la prison d’Abashiri. C’est le versant réaliste de la pègre japonaise, à une époque où elle était encore artisanale.

13 juillet

Kizudarake no Jinsei Furui Yatsu de Gozansu / A Scarred Life 2 blood will tell  (1971) de Shigehiro Ozawa


Nous sommes pendant l’ère Taishô et le film raconte un de ces moments décisifs où les yakuzas sont pris dans le dilemme de garder leur activité principale ou d’entrer dans la modernité et devenir des hommes d’affaires. C’est ce dernier rôle que tient souvent Fumio Watanabe : le yakuza ambitieux qui ici a des contacts avec les militaires pour une opération commerciale en Mandchourie. Tomisaburō Wakayama joue le frère un peu frustre et truculent qui entend rester un yakuza à l’ancienne. Koji Tsuruta est encore une fois le repère moral de ce monde en marge des lois. 


15 juillet


Brutal Tales of Chivalry 8: Forbidden Love (1971) de Kiyoshi Saeki. 



Le thème est le respect non seulement du code d’honneur mais aussi de l’étiquette des yakuzas : présentations, politesse, jusqu’à la façon de manger son poisson. Fabuleux trio d’acteur : Ken Takakura, Ryo Ikebe (l’acteur de Fleur pâle de Shinoda) et Koji Tsuruta.





Gambler’s Farewell (1968) de Kinji Fukasaku. 



Le film poursuit à l’époque contemporaine les conflits de A Scarred Life 2 blood will tell . Koji Tsuruta sort de prison et se rend compte que le monde a changé et que les yakuzas sont désormais des hommes d’affaires en lien avec des politiciens. Il se rend seul dans un immeuble de bureau comme autrefois il allait attaquer le clan ennemi. Fumio Watanabe est génial dans le rôle d’un yakuza en costard, pas plus mauvais qu’un autre, mais ayant troqué le giri pour le capitalisme.





16 juillet

Nihon bōryoku-dan:Kumichô/ Le Caïd de Yokohama (1969) de Kinji Fukasaku.




Sur le même thème que Gambler’s Farewell mais plus remuant. Fukasaku raconte une nouvelle fois les dernières heures du ninkyo alors que le Japon du traité économique nippo-américain met en place ses superstructures. Les groupes autrefois ennemis s’allient sous couvert de real politic et se débarrassent des petits clans se livrant encore des guerres de territoire. Un des meilleurs rôles de Tomisaburo Wakayama qui joue un chef drogué, outrancier mais très attachant qui tombe quasiment amoureux de son adversaire Koji Tsuruta. Le film s’achève sur une cérémonie d’alliance des clans fleurant bon l’extrême-droite. Bientôt il n’y aura plus de frères de sang mais seulement des combats sans code d’honneur.





17 juillet

Sengo saidai no toba/The Biggtest Gamble (1969) de Kosaku Yamashita.




De la petite dizaine de films que j’ai vus ces derniers jours la plupart sont excellents et quelques-uns géniaux mais là on touche carrément au grandiose. C’est un récit de guerre de succession classique et assez complexe, mais où est particulièrement fouillée la vie familiale des yakuzas, au point d’avoir quasiment des plans d’intérieur à la Ozu. Akiko Koyama (madame Nagisa Oshima), joue la femme de Koji Tsuruta et on a vraiment un frisson lorsque c’est elle qui lui donne le couteau de la vengeance. Le combat final est sidérant et opératique avec un dernier plan génial : Tsuruta après le massacre, est face à lui-même devant un miroir et se met à trembler. Ce qui frappe c’est le talent de directeur d’acteur de Yamashita. Ken Takakura est d’une beauté fatale, passant de l’ambition à la mélancolie, et Tsuruta a rarement été aussi intense.




Ken Takakura par Tadanori Yokoo





19 juillet

Brutal tales of chivalry 2 (1966) de Kiyoshi Saeki. 


Un nouveau métier populaire sert de cadre : des tailleurs de pierre affrontant un gang voulant s’accaparer leur carrière. C’est un mélodrame et Ken Takakura  va prendre la place de l’homme qu’il a tué trois ans auparavant, auprès de son épouse et surtout de son fils. Donc, « Shane, l’homme des vallées perdues » chez les yakuzas. On est très loin de la folie à venir de Fukasaku et des yakuzas monstrueux à la voix gutturale. Tout est beau, soigné et élégant. C’est comme si le ninkyo eiga avait permis de prolonger le cinéma japonais classique jusqu’aux années 70. Il ne manque bien sûr pas le karaoké-yakuza lorsque Ken Takakura et Ryo Ikebe, parfaits blood Brothers, traversent un paysage de neige accompagnés d’un sublime morceau de enka.


Keimusho Yaburi/Prison Break (1969) de Kazuo Ikehiro.

Superbe ouverture avec Hiroki Matsukata, acteur fiévreux.





Publicité pour rasoir électrique avec Hiroki Matsukata



20 juillet

Chronicle of Japanese Outlaws: Duel at Kaminari Gate (1966) de Masahiro Makino.



Le film se déroule dans quartier des théâtres d’Asakusa dans les années 20. La comédie et le mélodrame prime sur la violence, comme si Makino relâchait un peu le ninkyo pour se plonger dans ce monde bariolé, séduisant et trépident. Le combat final a d’ailleurs lieu à l’intérieur d’un théâtre. Junko Fuji (avec ses fossettes) est plus ravissante que jamais, et Hideo Murata chante un superbe morceau de rokyoku (sans doute un élément très attractif pour les spectateurs de l’époque).




21 juillet

Aru koroshiya/Acertain’s Killer/Le Silencieux (1967) de Kazuo Mori


On quitte la Toei pour la Daei avec un film qui n’est pas tout à fait un film de yakuza mais plutôt un film de tueur à gage comme La Marque du tueur de Seijun Suzuki. On qualifié Le Silencieux (magnifique titre français) de polar « melvillien », ce qui est peut-être un peu exagéré puisque le ton est d’abord celui d’un thriller pop. Une des raisons en est peut-être le mur de la petite chambre d’auberge que loue le tueur et dont les murs très picturaux peuvent être rapprocher de ceux de la tanière du Samouraï. Raizo Ichikawa est particulièrement énigmatique dans ce rôle de ninja moderne (il interpréta un ninja dans la série à succès Shinobi no Mono) qui évolue comme un charme et tue avec des aiguilles.




Aru koroshiya no kagi/ A killer’s Key (1967) de Kazuo Mori


Dans la suite A killer’s Key, la couverture du tueur n’est plus cuisinier de sushis mais maître de danse. C’est l’occasion pour Raizo, issu d’une famille d’acteurs de kabuki, d’exécuter une magnifique danse solitaire. On déduit que si le personnage se meut comme un fantôme c’est parce que, faisant partie d’un escadron de kamikaze, il a déjà basculé du côté de la mort pendant la guerre. Raizo lui-même, n’avait plus que deux ans à vivre puisque le cancer allait l’emporter en 1969. Cette danse, longue et intense ne semble pas appartenir totalement au film mais plonge dans les ténèbres intimes de l’acteur.







22 juillet

Hokkaiso Hokkai no Abare-Ryu/Le Dragon sauvage de Hokkaido (1966) de Kinji Fukasaku


Scénario de western avec cet affrontement entre yakuzas et pêcheurs. Mise en scène ultradynamique de Fukasaku et photographie splendide de Yoshikazu Yamazawa. La bataille finale sur la plage est anthologique et les rames dont se servent les pécheurs renvoient à Musashi dont c’était aussi une des armes favorites (voir Le Duel de l’aube). 





Les tatouages sont en fait les attributs des pêcheurs plutôt que des yakuzas, rappelant que c’est une pratique de corps de métiers à l’origine. Il y a chez Fukasaku une dimension néo-réaliste, qui l’éloigne radicalement du cinéma classique de studio de Masahiro Makino ou Kiyoshi Saeki. 




24 juillet

Jinsei gekijo : Hisha kaku/Theater of life : Hishakaku (1963) de Tadashi Sawashima



Premier épisode d’une trilogie adaptée du roman fleuve (sept volumes) de Shirô Ozaki, Jinsei gekijô (le Théâtre de la vie) écrit entre 1930 et 1960. Le film est très romanesque avec ce yakuza en prison (Koji Tsuruta), dont la femme Otayo (Yoshiko Sakuma) et le kyodai (frère de clan) (Ken Takakura) tombent amoureux en ignorant leurs liens respectifs. La mise en scène de Tadashi Sawashima exalte le romantisme ténébreux du Ninkyo. Un personnage très amusant est l’étudiant (sans doute le double de Shirô Ozaki) qui trouve l’histoire du yakuza Hishakaku idéale pour un roman. « Il faut la rendre plus romanesque » dit le vieux chef de gang, comme s’il allait manipuler de l’intérieur le futur récit de l’écrivain. 






25 juillet

Jinsei Gekijo Zoku Hishakaku/Theater of Life: Hishakaku 2 (1963) de Tadashi Sawashima



Dans le second volet de Theater of Life, la tragédie du yakuza Hishakaku et de son épouse Otoyo arrive à son terme dans la terre glacée de Mandchourie. Le style de Sawashima est aussi lyrique que dans le premier épisode, posant ainsi les bases du ninkyo eiga de la Toei : yakuza romantique prêt à tout sacrifier pour le code d’honneur, dévotion absolue à son clan et ses « frères », accomplissement dans l’héroïsme et la mort. Un yakuza en train de mourir pour son clan peut déclarer dans un dernier souffle : « je suis enfin un homme. » Koji Tsuruta, ayant quitté ses rôles de jeune premier, endosse pour la seconde fois le kimono sombre du gangster de l’ère Taisho. Au fil des années 60, il stylisera son jeu, devenant plus énigmatique et hiératique, comme une incarnation vivante du ninkyo. On retrouve à ses côtés une autre figure du genre, Hiroyuki Nagato (le jeune gangster de Cochons et Cuirassés d’Imamura), toujours très drôle et touchant avec ses mines enfantines, dans le rôle du kyodai (frère) à protéger. Quant aux femmes, elles sont destinées à souffrir et mourir, pendant que ces démons purgent leurs peines de prison ou accomplissent leurs vengeances…




26 juillet

Shin gokudo no onna-tachi: horetara jigoku/ Yakuza Woman Revisited : Love is Hell (1994) de Yasuo Furuhata



Cinquième film (sur huit) de la série des femmes de yakuza débuté en 1986 par Hideo Gosha. C’est, comme souvent, une fausse saga puisque Iwashita Shima change de personnage à chaque film, mais reste toujours cette redoutable Girl Boss évoluant dans le monde des yakuzas. C’est une série B très kitsch où l’on attaque un gang à l’hélicoptère. Iwashita Shima interpréte de façon flamboyante et cette chef de gang en impeccable kimono, n’hésitant pas à se couper la phalange du petit doigt. 



On ne peut s’empêcher de repenser à ses rôles de jeune fille dans Fin d’automne d’Ozu et les films de son mari Masahiro Shinoda, plus de trente ans auparavant. 





27 juillet

Meiji kyōkyaku: Sandaime shūmei/Le sang de la vengeance (1965) de Tai Katô



Certains cinéastes comme Masahiro Makino ou Kiyoshi Saeki se coulent avec fluidité dans le style des studios, architectes du style particulier du Ninkyo eiga, sa violence, ses grands sentiments et sa beauté larmoyante. D’autres comme Kinji Fukasaku sont des génies parfois destructeurs et exaltés. C’est aussi le cas de Tai Katô qui exacerbe la dimension mélodramatique et flamboyante des récits de yakuzas. 



Baroque et déchaîné, Tai Kao serait le Douglas Sirk du Ninkyo Eiga. Le scénario du Sang de la vengeance pourrait être celui de n’importe quel film de yakuza de la Toei mais chez Tai Katô c’est la forme qui fait la différence. Et au fond les yakuzas, attachés à leurs rituels, sont aussi de grands formalistes. Parmi les plus belles séquences, le montage « à la russe » de Koji Tsuruta en surimpression sur les machines d’un chantier. 





Le chant d’amour des yakuzas




Lorsqu’un yakuza accède à un poste supérieur dans la hiérarchie, il commence toujours les remerciements à ses oyabun par :  » Merci de faire confiance à quelqu’un d’aussi inexpérimenté que moi. » Koji Tsuruta, avec son visage calme et sa voix douce (à l’inverse de l’explosif Bunta Sugawara) est parfait pour tout ce qui est rituel et cérémonies.



Hishakaku and Kiratsune: A Tale of Two Yakuza (1968) de Tomu Uchida 




(à suivre)