Le café Le Temps, féérie de Shinjuku

Cette année encore, je reviens rêver au café Le Temps.


A chaque voyage je constate l’érosion de la ville que j’aime, et la disparition de lieux, de choses et malheureusement de gens, mais ce qui ne change pas à Shinjuku, c’est le café Le Temps, puisque le temps s’y est arrêté, quelque part à la fin des années soixante, dans un rêve d’Aquirax Uno, l’illustrateur féérique qui, dans ses dessins, fait se croiser  Cécile de Bonjour Tristesse, Tadzio de Mort à Venise, et Alice de Lewis Carroll et sa chatte blanche, Ondine de Giraudoux et les petites magiciennes chevauchant des escargots, car dans les rêves le temps n’existe pas, et le passé et le futur ne sont jamais que les échos d’autres rêves, ceux qui s’évaporent au réveil  mais qui pourtant existent bel et bien dans ce pays où l’on ne peut entrer que de 18h à 29h, et dont le café Le Temps est l’une des portes, et ne laissez personne vous dire le contraire. 

Et la divinité qui règne sur le temps est cette prêtresse au sablier qui pointe son index vers le ciel.

Non rien ne change au café le Temps, si ce n’est les serveurs, mais qui se ressemblent au fil du temps, choisis pour leur élégance et leur beauté androgyne, et Kaori qui est toujours là depuis le premier jour où je suis entré au Temps, il y a dix ans, il y a quinze ans, il y a vingt ans, je ne sais plus. 


Parfois une nouvelle décoration apparait comme cette fille qui rêve au milieu des étoiles, peinte par un étudiant de vingt-cinq ans, et peut-être est-ce elle qui rêve du Temps, et qui permet au café d’exister.


D’autres billets sur Le Temps ici et ici
Qui est Aquirax Uno ici et ici et ici
Le Temps et L’Angle du hasard ici

« Ningyo », la sirène japonaise et le samouraï zoologue

le Ningyo (1825) de Mauri Beien


Après avoir lu la géniale adaptation par Gou Tanabe du Cauchemar d’Innsmouth de Lovecraft, j’ai effectué des recherches sur la mythologie des créatures marines au Japon. Il s’agit peut-être d’une clé pour comprendre la popularité de Lovecraft au Japon, avec en outre de plus inquiétantes théories sur la pureté du sang et l’horreur des métissages.

J’y reviendrai dans un prochain billet. 

L’une de ces plus célèbres créatures est la sirène japonaise ou « ningyo » qui n’a aucun rapport avec la belle jeune fille d’Andersen et du port de Copenhague mais ressemble à un poisson simiesque. Le corps momifié de cet hybride repoussant était exhibé dans les side-shows de fêtes foraines au XIXe siècle, au Japon comme ailleurs. La « sirène des îles Fidji » était ainsi l’une des attractions du cirque Barnum. Il s’agissait en réalité d’un « misemono » ou phénomène truqué, car la sirène, de petite taille, était constituée du corps d’un singe, parfois recréé en papier mâché, et de la queue d’un saumon. Le résultat est aujourd’hui encore impressionnant et pourrait tout à fait évoquer les horribles créatures d’Innsmouth.

On la retrouve étrangement au milieu des crabes, des anémones de mer et des saumons des manuels de zoologie comme si elle était véritablement une habitante des fonds marins. 

En particulier celui de Mori Baien (1798–1851), le Baien Gyofu (littéralement « L’Atlas des poissons de Baien »). Baien est un de ces personnages attachants et inclassables de l’ére Edo. Il était à l’origine un samouraï de haut rang mais en cette période de paix, j’imagine qu’il n’a peut-être jamais combattu et était attaché à la garde personnelle du shogun, ce qui devait lui laisser pas mal de temps libre. Il le consacra à la culture d’un jardin de fleurs et plantes rares auquel fut attribué le titre de Sankaen (le jardin des fleurs rassemblées). Autant dire que notre ami Mori Baien était bien davantage un poète qu’un politicien ou un foudre de guerre. Seul l’intéressait faire pousser ses plantes mais aussi les dessiner. 


La beauté de ses planches fait de Baien l’un des artistes les plus délicats de son temps, même si, s’exprimant dans une discipline scientifique, son talent fut longtemps ignoré. Alors que ses pairs recopiaient des manuels chinois, Baien, qui exécutait ses dessins d’après nature, partait seuls avec ses encres et pigments, à la recherche des fleurs et des champignons, mais aussi des oiseaux.


S’il y a bien un jidaigeki qu’on aimerait voir un jour, ou pourquoi pas en dessin animé Ghibli, c’est une vie de Baien.

Du Mont Takao pour l’étude des végétaux et animaux forestiers, il passa ensuite à Hakone puis au col de Koboke, au mont Oyama, puis aux zones côtières d’Enoshima et Kamakura pour collecter des spécimens marins et des algues. 


Pour chaque créature ou plante trouvée, il appliquait un même protocole : observation du spécimen vivant, notation de la date exacte, géolocalisation précise de la capture et mesure des proportions réelles. Mais la finesse du trait est remarquable, de même que les teintes, dotant ses créatures d’une vie propre, tel ce chef-d’oeuvre représentant une tortue.


Il se voyait ainsi bien plus comme un scientifique que comme un artiste, ne cherchant ni la célébrité ni la publication.


Et les sirènes alors, les avait-il observées de ses propres yeux? Evidemment il n’en avait jamais vu nager dans l’océan Pacifique, mais uniquement sous leur forme momifiée exhibée dans les foires. C’est celles-ci qu’il peignit avec la finesse habituelle de son trait. L’inclusion de ce yokaï dans le très sérieux Baien Gyofu dénote bien comment le surnaturel faisait pleinement partie du quotidien des Japonais en ce temps-là.


A la vision des planches de Baien, on perçoit comment on
glisse imperceptiblement de la zoologie au fantastique.


Kuniyoshi Kaneko, troisième partie : Ephèbe, que ton règne vienne

 


Kuniyoshi Kaneko vénérait Jean Cocteau. Rien d’étonnant à ce qu’il ait cherché son Jean Marais ou plus modestement son Edouard Dermitt. Il le rencontre en 1992 à Osaka alors qu’il est de passage pour une exposition. Il remarque dans un bar du quartier de Soemoncho, un jeune homme au visage d’ange mais à la musculature avantageuse. Le garçon, qui se nomme Osamu est un ouvrier du bâtiment. Kaneko l’aborde en lui disant qu’il ressemble à Kintaro, l’enfant sauvage des montagnes à la peau rouge et à la force herculéenne, de la mythologie japonaise. 

Le martyre (1996)

Les deux hommes sympathisent et Osamu le suit jusqu’à son atelier d’Omori à Tokyo où il s’installe. Malgré la pudeur mystérieuse qui entoure leur relation, il ne fait guère de doute qu’ils aient été amants, Kaneko n’ayant jamais dissimulé son homosexualité. Il l’adopte et le garçon prend officiellement le nom d’Osamu Kaneko, ce qui lui permettra plus tard de générer le patrimoine artistique du peintre. Au-delà de cette vie amoureuse, Osamu va occuper plusieurs fonctions pour le peintre, s’occupant de toute sa vie quotidienne, des tâches ménagères jusqu’à l’entretien des seize chats de la maison. 


Osamu est cependant bien plus que cela puisqu’il va servir de modèle à l’artiste dans ces photos et peintures. On ne peut d’ailleurs pas distinguer dans ces œuvres celles antérieures à leur rencontre, tant ses éphèbes musclés au visage sensuel ont depuis l’origine les traits d’Osamu. 


Histoire des origines (1995)

L’origine prolétaire du garçon le rapproche de l’univers de Jean Genet avec ses gouapes dangereuse, bien que chez Kaneko ce soit avant une construction esthétique, né de la littérature et non de sa vie. L’ombre de Mishima plane aussi sur l’œuvre de Kaneko et en particulier Kinjiji, Les couleurs interdites, où un vieil écrivain est bouleversé par un jeune homosexuel. Celui-ci bien entendu est son ange de la mort. 

Le fruit défendu (2000)

Eriko Takayanagi, le modèle des Jeux, et Osamu Kaneko représentaient sans doute pour le peintre les deux faces d’un androgyne idéal.

Party (1992)
Le Saint (2015), peint l’année de la mort de Kaneko

Les Flirts 

Osamu photographié par Kaneko in Prints 21, numéro du printemps 1999 – Dossier spécial sur Kuniyoshi Kaneko



Kuniyoshi Kaneko, deuxième partie : Les Jeux


En 1997, Kuniyoshi Kaneko sort son livre de photos Les Jeux (O-yugi), à la fois carnet de notes, de voyage, et de croquis, centré sur Eriko Takayanagi et Waka Hinoki, qu’il considère comme des collaboratrices plus que comme des modèles. 

Waka Hinoki à gauche, Eriko Takayanagi à droite

C’est un univers forcément étrange, empruntant à la littérature érotique française, comme Histoire d’O de Pauline Réage ainsi que l’indique le texte de la couverture « Ma voix domina le vacarme. « Ah !… Très vite !… Avec n’importe qui !… » », extrait d’une des nouvelles érotiques du livre. Un texte presque drôle avec son allure de pastiche provoquant.

Waka Hinoki 

Eriko Takayanagi


Les photos datent de la fin des années 90 mais ne recueille aucune traces des bouleversement sociaux du Japon : la « bulle » et son ivresse de la consommation et la « décennie perdue » voyant le pays rattrapé par la crise économique. Rien de l’esthétique de cette époque et son ultra-modernité euphorique, égoïste et superficielle. 


A la place nous sommes dans un univers parallèle de vieux hôtels, de chambres de bonne, renvoyant bien plus à l’Europe qu’au Japon. Kaneko a emmené Eriko et Waka à Paris et Rome pour élaborer l’univers des Jeux, mais même cette Europe est un rêve des années 30 ou 50. Plus proche de Jacques-Henri Lartigue et de ses photos avec Florette que d’Araki. 


Pour Kaneko, Paris possédait une lumière grise et douce, radicalement différente de celle de Tokyo qui être parfois fracassante quand elle tombe sur les façades d’immeuble. Rome au contraire est un décor envoûtant comme dans les polaroïds d’Eriko en haut des marches de la Piazza di Spagna.


Kaneko décrivait ainsi le concept des Jeux.

« Mes photographies, bien qu’elles utilisent le mécanisme de l’appareil photo, s’inscrivent fondamentalement dans le prolongement direct de ma « peinture ». En complicité avec mes modèles, en les déshabillant de leurs vêtements quotidiens, ce qui surgit alors, c’est la figure de la « Sainte Prostituée » que je n’ai cessé de peindre. Elles ne se contentent pas de poser. Devant ce miroir qu’est mon propre sens de l’esthétique, elles jouent à un « jeu » (o-yugi) infini, à la fois innocent et empreint d’une subtile luxure. 

Une chambre de bonne à Paris, un vieil hôtel à Rome. Dans ces lieux où se mêlent les souvenirs du voyage et le fantasme, le regard qu’elles posent derrière l’objectif se transforme en la touche même de mon pinceau sur la toile. C’est le jeu d’un érotisme absolu, tissé ensemble entre elles et moi. »


Ainsi Kaneko ne parle pas de « séances photographiques » mais de « complot » ou de « complicité active » avec Eriko et Waka. Cette complicité éloigne Kaneko des jeux de rôle sadomasochiste à la Histoire d’O dont il ne reproduit pas le folklore : pas de liens, de masques d’oiseaux, ou de contraintes. 


Eriko et Waka conservent leur liberté et surtout leur sens de l’humour, tout à fait partagé avec le photographe. Elles incarnent l’archétype féminin absolu de Kaneko : la « Sainte Prostituée » entre érotisme et théâtralité, vice et innocence. Mais on les imagine aussi pouffant dans le dos du photographe en s’amusant de sa décadence précieuse.

Ces Jeux, comme souvent lorsqu’il s’agit d’un retrait d’un monde devenu suffoquant, sont profondément émouvants.

Polaroïds 

(Et à part ça, vous êtes tombés amoureux d’Eriko Takayanagi ?)


Kuniyoshi Kaneko, première partie : un Cocteau japonais


Les illustrateurs des années 60/70 comme Tadanori Yokoo ou Aquirax Uno étaient de véritables pop star, l’un d’entre eux, et des plus célèbres, était Kuniyoshi Kaneko (1936-2015). Si vous chinez chez les bouquinistes de Nakano Broadway, impossible de ne pas tomber sur une de ses illustrations et leur style reconnaissable entre mille. Des Gatsby en tenue de  soirée, blonds, fumants des cigarettes et rigides comme des mannequins semblent assister à une « party » clandestine. 


Ses jeunes filles au longs cous, lèvres rouges et pulpeuses et yeux de biches semblent sortir d’Harper’s Bazaar.


Et partout des lapins et des chats blancs échappés des livres de Lewis Carroll. 


Kaneko a bien commencé sa carrière dans le dessin de mode dans les années soixante avant de se diriger vers des univers fantastiques et décadents.

Pour mieux le connaitre jetons un œil à ses livres français favoris

Ma mère, Madame Edwarda, Le Mort de Georges Bataille 

Le Soleil des loups A.P. de Mandiargues 

Journal d’un voleur de Jean Genet

Trois filles de leur mère de Pierre Louÿs

Les Infortunes de la vertu du Marquis de Sade


L’influence de Tatsuhiko Shibusawa, traducteur de Sade et Bataille, et grand passeur de la littérature française transgressive dans les années 50 et 60, est perceptible. Comme Mishima, ou le danseur butô Hijikata, Kaneko a succombé à cette culture pop et décadente. Sur la demande d’un autre membre du groupe de Shibusawa, le traducteur Kosaku Ikuta, il illustre Histoire d’O de Pauline Réage en 1966 et en 1976 Histoire de l’œil de Bataille, où l’influence de Balthus est évidente. 

Comme Aquirax, il est fasciné par la culture française, et son modèle est équivoque Jean Cocteau, amour des éphèbes inclus. Nul doute que Kaneko vivait en songe dans un Paris luxueux mais corrompus, où tous les hommes ressemblaient à Jean Marais, où l’on ne se nourrisait que de cocktails, et où l’on ne quittait jamais son habit de soirée. Un monde de salons littéraires où il croisait Bataille et Pauline Réage. Et où O ne pouvait qu’avoir les traits de Danielle Delorme.


Pour ce qui est de la littérature japonaise, voici ses choix

Un test d’habileté de Nagai Kafu

Le conte de la tour du château d’Izumi Kyoka

Maquillage du soir de Toshio Yamazaki

Shunkin, esquisse d’un portrait de Jun’ichirō Tanizaki

Couleurs interdites de Yukio Mishima

Le conte de la tour du château d’Izumi Kyoka et Maquillage du soir de Toshio Yamazaki font partie d’un courant nommé « Tanbi-ha », proche de l’ero-guro, dont fait partie Le Tatouage de Tanizaki. Tanbi-ha est une recherche décadente de la beauté travaillant la figure de l’androgyne, de façon érotique et toujours dans une optique tragique.


L’œuvre absolue de ces écrivains est la Salomé d’Oscar Wilde. De nos jours, le génial illustrateur Takato Yamamoto en est le plus grand représentant.

Ses films étrangers préférés

En cas de malheur de Claude Autant-Lara

Avant le déluge d’André Cayatte

L’Aigle à deux têtes de Jean Cocteau

Voici venu le temps des assassins de Julien Duvivier

Niagara d’Henry Hathaway

Du côté français on trouve bien sûr Cocteau mais aussi des films noirs, particulièrement désespérés come ceux d’Autant-Lara, Cayatte et surtout Duvivier, mais aussi les couleurs éclatantes et morbides de Niagara. On se doute qu’il fut fasciné par Edwige Feuilère, dont le maintien trouve un écho dans ses gravures de modes, et par Bardot, Marilyn et Danièle Delorme. Toutes trois des femmes enfant, innocentes et fatales. Ce sont également les robes, manteaux, et coupes de cheveux de ces Parisiennes diaboliques qui inspirèrent Kaneko.


Dans son livre de photo Les Jeux (1997), Kaneko écrivait sa profession de foi 

« … ce qui est né dans l’ombre de la vie quotidienne, ce qui a été oublié, ce qui a disparu avec le temps…

Cependant, ce qui avait été laissé dans ces ténèbres revient aujourd’hui à la lumière. Ce qui avait été considéré comme mort peut être à nouveau ressuscité.

En regardant ces images, j’ai voulu faire apparaître une sorte de monde parallèle. Autrement dit, j’ai voulu créer un espace où l’Occident et le Japon se rencontrent, où différentes cultures et époques se mélangent.


Ainsi, des éléments comme les costumes, les tissus, les objets, les meubles, les photographies, les décors, les fleurs, les miroirs… tous ces fragments du monde réel deviennent des signes appartenant à un univers imaginaire.

Je cherche à faire disparaître la frontière entre la réalité et l’illusion. Ce qui est fabriqué par l’homme devient parfois plus vrai que la réalité elle-même. Ce monde, situé entre le rêve et le réveil, est celui que je souhaite montrer. »


Les soeurs et jeunes filles en fleur de Kuniyoshi Kaneko

Ces peintures ont été réalisées entre 1966 et 1970. On peut percevoir les influences de Clovis Trouille, Molinier mais peut-être de Félix Labisse. La revue des années soixante Plexus, pour laquelle Labisse  peignit de magnifiques créatures, est très proche dans l’esprit des groupes surréalistes japonais où évoluait Kaneko. Ainsi ces deux portraits où les femmes, comme recouvertes d’un fard spectral, semblent davantage appartenir au monde de la pierre ou du marbre qu’à celui de la chair.

L’un de plus beaux titres de livres de Kaneko est La Porte dévergondée (1999). C’est celle-ci que nous pousserons dans un prochain billet pour admirer le travail photographique de ce grand décadent.
 



Katun Thai Komics, jours étranges à Bangkok 2


Aujourd’hui je suis allé visiter l’expo consacrée aux Kutan Thai Komics à la galerie Arts Factory.
En découvrant, grandeur nature, les œuvres démentielles de Thep Chukul, j’ai compris à quoi ces comics survoltés me faisaient penser : aux deux premiers Evil Dead de Sam Raimi avec ces goules hystériques, et foncièrement méchantes. Les démons thaïlandais possèdent les mêmes faces ricanantes, comme si déchiqueter les humains les faisait mourir de rire. J’imagine très bien Krasu voler autour de la cabane de Ash, avec ses intestins pendant sous sa tête coupée. 
Autre star de l’expo : Tode Kosumphisal, et ses paysannes et déesses exposant fièrement leurs vulves. Certaines apparaissent dans les champs, d’autres dans les fonds marins ou en enfers où elles ne semblent pas craindre les démons, les flammes et les arbres d’épines. Ces vulves sont un symbole de puissance, et bien entendu de chance et de fertilité, rappelant les vagins dorés que l’on vient prier dans le sanctuaire de Dhamma Chot Hirun. Dans une très étrange peinture de Thep Chukul, du sexe d’une femme sortent une voiture de luxe, des bijoux, des lingots d’or et… un iphone. 
Mais bien d’autres curiosités vous attendent comme la mythologie autour des accidents de voiture, les fantômes des taxis, des zombies ressemblant comme deux gouttes d’eau à Eddie la mascotte d’Iron Maiden, des bébés hilares et en putréfaction…
Dépêchez-vous, l’expo se termine le 24 juillet !

27 rue de charonne 75011 paris | métro : bastille / ledru-rollin | du mardi au samedi : 12h30-19h30
Voir ici







Thep Chukul (1969)
2026




Puck (né en 1984)
2026


Puck


Suwit Shittichok (1969-2004)




Dan Sudsakorn (né en 1954)
1984






Fu Ruangsak Duangpla (né en 1965)
1997



Ratree 
1992





Thep Chukul
2026


Thep Chukul
2019






?






Suwit Shittichok
Chatree Sungwornsleep (né en 1945)
?
Thep Chukul







Thep Chukul



?












Tode Kosumphisal (né en 1956)



Mon autre billet consacré aux Katun Thai Comics ici

Katun Thai Komics, jours étranges à Bangkok

« Katun Thai Komics, une hanthologie »,  est un génial ouvrage édité par Serious Publishing, consacré aux  comics d’horreur thaïlandais des années 70 et 80. Comme le précise l’auteur, Stéphane Damant : « Taillé dans des chutes de papier d’imprimerie, d’un format de 9×13 cm, comprenant 16 pages – le nombre variera au fil des années – le katun lem la baht (le comics à un baht) est d’emblée une opération alchimique qui transforme les résidus en pépites visuelles. Le genre, entre violence stylisée, érotisme et acceptation des principes du karma, a connu son âge d’or au cours de la décennie 1977-1987. »


J’avais approché l’horreur thaï dans l’expo Enfer et fantômes d’Asie au Musée du Quai Branly en 2018. Le commissaire Julien Rousseau était bien plus spécialiste que moi en la matière mais j’avais réuni quelque extraits de films dans une petite salle de projection « strictement interdite aux moins de 18 ans ». En effet rien de commun entre les aristocratiques fantômes japonais, la hiératique Sadako, et les spectres et esprits thaïlandais. 


Dans The Snow White (2010) de Sarawut Intaraprom, on pouvait voir un spectre chevaucher un homme sur son lit d’hôpital, lui ouvrir le ventre avec ses ongles et y insérer un bébé démoniaque. Les Thaïlandais ne s’embarrassent guère de nos tabous occidentaux concernant par exemple les foetus et enfants. Nous avions aussi réuni les mannequin « grandeur nature » de plusieurs « Phi » conçus par le studio d’effet spéciaux QFX Workshop. 


Si l’on pourrait presque présenter à ses parents la princesse Nag Nak, que dire des Phi Prêt ces géants aux longs bras, avec leurs petite bouche leur interdisant de se nourrir ;  de Mae Nak et son bébé décomposé ; de Phi Pop et ses doigts griffus prêts à éventrer ; et surtout de la star Krasü, tête coupée volant dans les airs, les intestins accrochés au cou, et se nourrissant, encore une fois, de bébés. 


Ces créatures on les retrouve dans les Katun Thai Komics car, en Thaïlande comme au Japon, les horreurs traditionnelles et modernes font bon ménage. La violence, le grotesque et le gore dépassent tout ce que l’on connait en Occident, ramenant les « fumetti neri » italiens le plus déchaînés au rang d’aimable plaisanterie. 


Peut-être peut-on les comparer aux BD mexicaines ultraviolentes mais celles-ci, reflet du banditisme et de la terreur sociale, n’ont pas de dimension surnaturelle donc poétique. Les Thaïlandais sont peut-être terrorisés par Krasue mais surtout ils l’aiment à la folie et la représenter dans ces bandes-dessinées est peut-être une autre façon de l’honorer, et surtout de ne pas l’oublier. Car ce folklore possède une dimension sociale. Comme le souligne Stéphane Damant « Ils incarnent également l’univers mental des migrants des zones rurales débarquant à Bangkok, une population occupant les emplois les plus précaires, souvent maltraitée. » 


L’autre aspect réjouissant de ces œuvres est leur syncrétisme. Dans cette peinture de Thep Chukul intitulée All Thai Ghosts Out [ katun lem la baht ], certains démons ancestraux de la jungle ont pris la physionomie d’Eddie le mort-vivant d’Iron Maiden. 


En remerciant Stéphane Damant et Serious Publishing de nous faire découvrir ce pan passionnant de l’art populaire thaïlandais, on ne peut que les inciter à faire paraître une anthologie de récits complets, pour que grandisse dans nos contrées le culte de la délicieuse Krasü.

Ce livre est publié à l’occasion de l’exposition Katun Thai Komics programmée par la galerie Arts Factory du 2 juin au 24 juillet 2026.

Galerie Arts Factory, 27 rue de charonne 75011, Paris  


« Katun Thai Komics, une hanthologie »,  peut-être commandé ici

アラン・ドロンは日本人だ Alain Delon est Japonais

ジェフ

フリック・ストーリー


サムライ


リスボン特急
L’Express de Lisbonne 

仁義


チェイサー
Le Chasseur


太陽が知っている
Seul le soleil sait


ショック療法


ボルサリーノ2


ボルサリーノ


地下室のメロディー


シシリアン
Siciliens


スコルピオ


友よ静かに死ね
Ami, meurs en silence

ル・ジタン


ビッグ・ガン


野望の階段
L’Escalier de l’ambition


愛人関係
L’Adultère

危険がいっぱい
En plein danger 


あの胸にもういちど
Encore une fois contre ta poitrine

 

ゾロ


太陽がいっぱい

ヌーヴェルヴァーグ

高校教師

Ken Takakura, à fleurs de peau

Ken-san est un documentaire réalisé en 2016 par Yûichi Hibi, revenant sur la carrière de Kan Takakura, à travers les témoignages d’une vingtaine d’intervenants dont les cinéastes japonais Yasuo Furuhata, Yoji Yamada et Tadashi Sawashima, les acteurs Tatsuo Umemiya et Nobuo Yana, l’actrice Ryoko Nakano, et des personnalités hors japon ayant croisé sa route comme Paul Schrader, Michael Douglas, John Woo, Jan de Bont ou tout simplement l’admirant comme Martin Scorsese. 


Les extraits comme d’habitude sont rares mais compensés par une riche iconographie.

Les plus belles images sont des dessins et peintures dont l’autrice (merci à Mohamed Bouaouina de me l’avoir signalé) se nomme Sayo Fukuyama. 

Ken Takakura fut un acteur puissamment graphique.


Des photos de plateau sont fascinantes comme la séance de maquillage couvrant Takakura de tatouages yakuza. 


La plastique de l’acteur, sa musculature puissante et sa peau deviennent le support d’une composition florale entrelaçant les fameuses pivoines. Le corps de l’homme est aussi orné que pourrait être le kimono d’une geisha. Ces fleurs magnifiques gravées sur la peau, dans la vraie vie d’un yakuza, ne s’acquèrent qu’au prix d’une grande souffrance. Leur beauté est également une souillure puisqu’elles le désignent comme membre de la pègre, lie de la société.


Tout cela se lit dans le jeu pudique et assombri de Takakura, dont bien peu de personnages connaissent le bonheur.La beauté de l’acteur est toujours empreinte d’une forme de passivité, dont se souviendra Paul Schrader lorsqu’il construira le personnage de Julian (Richard Gere) dans American Gigolo, appartenant aux monde de la prostitution comme ceux de Takakura appartenaient au monde des yakuzas.

 

Koji Kitahara et les images étranges de l’ère Reiwa


En me baladant sur Instagram, sur la page de Japan Book Hunters, (voir ici) je découvre l’illustrateur Koji Kitahara. 

Né en 1966, cet ancien assistant d’Hirohiko Araki sur JoJo’s Bizarre Adventure (histoires Stardust Crusaders et Diamond is Unbreakable) est passionné par les illustrations horrifiques de l’ère Showa, comme celles d’Ishihara Gōjin. 


Son recueil  « Livre d’images étranges de l’ère Reiwa » est nourri de ces influences mais possède sa propre identité, entre stylisation et instantané photographique. L’horreur est comme figée dans le mouvement, rappelant les dessins de fait-divers hyperréalistes de d’Angelo Di Marco, comme si photographe prenait le cliché impossible au moment où la terreur est à son comble. 


L’univers de Kitahara appartient à la culture japonaise de l’apocalypse. Ces personnages sont souvent des jeunes filles en uniformes marin, projetées dans des scènes de fin du monde, attaquées par des yokaïs, des dauphins ou des têtes décapitées géantes. 


Evidemment, l’illustrateur-photographe, un peu « hentai » également saisit le moment où, dans le combat contre un monstre libidineux, elles ne songent pas à dissimuler leur culotte. 


Les créatures amphibies de Kitahara témoignent de la fascination des Japonais pour Lovecraft même si on pense aussi aux horreurs maritimes de l’écrivain britannique  William H. Hodgson (1977-1918)


Ce remix frénétique des mangas terrifiants et des illustrations de l’ère Showa fait tout simplement de Koji Kitahara un représentant japonais du surréalisme. 


Kitahara est investi d’une mission.

« En 1972, à six ans, écrit-il, ma première rencontre avec les livres d’horreur pour enfants fut l’« Encyclopédie illustrée des yōkai japonais » de la collection Jaguar Books de Rippu Shobo. 


Un ouvrage imposant trônait sur une table de la librairie Yamamoto Shoten, l’une des rares d’Higashikurume, en banlieue de Tokyo. D’abord fasciné par les illustrations et les schémas, le texte, d’apparence ennuyeuse, m’entraîna, une fois lu, dans un monde étrange et terrifiant. J’éprouvais une excitation différente de celle que me procuraient les bandes dessinées ou les encyclopédies animalières, avec le sentiment d’entrevoir une part d’ombre mystérieuse et dangereuse du monde réel.

Ishihara Gōjin


Parmi les illustrateurs emblématiques du genre, actifs aussi bien dans les livres d’horreur pour enfants que dans les albums illustrés de magazines, les plus célèbres étaient Ishihara Gōjin, Yanagi Shūji et Minamura Takayuki. 

Yanagi Shūji

Minamura Takayuki

Ishihara Gōjin, notamment, était particulièrement reconnu pour ses illustrations captivantes. 


Quand on parle d’albums d’horreur illustrés, beaucoup citent Ishihara Gōjin. J’ai été profondément influencé par son œuvre et il a été un modèle pour moi tout au long de ma carrière artistique. 

Attaque de kappas par Ishihara Gōjin 

et par Koji Kitahara


Cependant, je suis convaincu que se contenter de louer Ishihara Gōjin revient à reconnaître que le genre de l’« album d’horreur » appartient au passé. Si aucune nouvelle génération d’artistes d’horreur ne prend la relève, l’« album d’horreur » restera un phénomène culturel propre à l’ère Showa. 

Face à l’inaction de nombreux artistes et éditeurs, j’ai décidé de m’en charger moi-même. J’ai décidé de tout faire moi-même : dessin, écriture, édition et publication.

  

Dans ma volonté de faire revivre le genre de l’album d’horreur pour enfants de l’ère Showa, en cette nouvelle ère Reiwa, je souhaite également, dans une certaine mesure, élargir mon public cible aux adultes. 


Étant autodidacte, mon talent et ma sensibilité artistiques ne rivalisent peut-être pas avec ceux des artistes du passé, mais même si cela prend des années, voire des décennies, j’aimerais un jour les surpasser, ou du moins prouver qu’il existe encore aujourd’hui des artistes qui créent des « livres d’images étranges ». 


Pour cela, j’aurai besoin de votre collaboration. Mon rêve et mon défi sont de réaliser ensemble un livre d’horreur moderne pour enfants, le « Livre d’images étranges de l’ère Reiwa ».


Pour le soutenir dans sa quête on peut commander ses livres sur le site Fantasmic ici et chez Japan Book Hunter ici