Je voyage dans ma bibliothèque japonaise : Haunted Mansion de Senba Ryuei, illustré par Maruo

Né en 1952, Senba Ryuei était considéré comme un des grands espoirs, du Tanka, forme de poésie japonaise courte où s’illustrât notamment Terayama. 

Sa particularité était de mêler à la forme traditionnelle de l’argot et des termes de la sub-culture de l’époque. Un de ses recueils les plus connus se nomme Moi, le joli lièvre de mars. Il collabore ensuite avec Araki pour Une boutique de fleurs dans un cimetière. 

Senba Ryuei abandonna la poésie et se tourna vers l’écriture de récits d’horreur, avant d’être miné par l’alcoolisme et de mourir en 2000 à l’âge de 48 ans. 

Le recueil eroguro Haunted Mansion (1990), également nommé Horned Mansions, est illustré par Suehiro Maruo. On y trouve la nouvelle La Maison de Momogen, où une femme essaye d’atteindre le plaisir sexuel en se recouvrant de vers de terre. Dans La Maison des putes, un poète qui poursuit la « beauté spasmodique de la peur » assassine les sœurs de sa maîtresse et les transforme en figures de cire.

Dans Moi, le joli lièvre de mars, on trouve ces vers :

Au milieu de la nuit, quand la pluie tombe, les cadavres brûlent
en attendant l’aube des morts

Quelques centaines de millions de personnes dans le noir,
mangent et boivent jusqu’à ce que leur langue s’engourdisse à minuit

Sous les tropiques, les papillons de nuit se dissolvent, les
bêtes fondent et la nuit les gens deviennent fous.

Ouvert de minuit à sept heures du matin

La Cantine de minuit de Yarô Abe

Où se trouve la Cantine de minuit à
Tokyo ? Tout près de Kabukichô puisque c’est là où
travaille Marilyn la stripteaseuse (les œufs de colin, vol.1), pas loin non
plus de Nichome, le quartier gay ou se trouve le bar du travesti Jun (le nattô,
vol.1), et à quelques minutes du sanctuaire Hanazono (Les Inarizushi, vol.2) d’où
sortent certaines clientes qui sont peut-être des femmes-renards. Il ne fait donc
guère de doute que la cantine se trouve à Golden Gai. Ce n’est qu’une gargote comme les autres, qui ne paye pas de mine. On
remarque qu’Abe dessine rarement l’extérieur du bar, excepté la première planche
de la première histoire. Pour le reste nous ne quittons presque jamais les quelques
mètres carrés de ce petit théâtre des nuits de Shinjuku. Si Ozu, selon l’expression consacrée, filmait à
hauteur de tatami, Abe dessine à hauteur de comptoir.
Les personnages sont coupés à la
taille et les cadrages alternent le point de vue du patron et ceux des clients.
Cet art minimaliste repose sur le talent de portraitiste de Abe qui en quelques
traits fait exister ce petit peuple noctambule de yakuzas, boxeurs, livreurs,
hôtesses de bars, bohèmes et surtout d’
oyaji-san,
ces quinquagénaires à lunettes, en costard-cravates et dégarnis, salarymen ou
patrons de petits commerces, qui viennent oublier leur célibat ou retarder le
moment de rentrer au foyer. C’est ce qui prouve que la Cantine est très loin de
la nouvelle vague des bars, plus rock et exubérants, de Golden Gai. L’autre
talent d’Abe est bien sûr de donner une âme aux plats que sert le patron à la
demande de ses clients : les fils de nattô, l’algue grillée qu’on entoure
sur une boule de riz, la tranche de porc frémissant dans le ramen, le bacon
croustillant… Et le curry de la veille est toujours meilleur, bien sûr. La
cuisine de nuit fait partie de l’esthétique de ces bars, au même titre que les
chansons pop de l’ère Showa. C’est bien souvent par la commande d’un de ces
plats qu’Âbe commence son récit, qui va mener à une peine de cœur, une idylle inattendue,
des retrouvailles ou une histoire d’amitié. 
Mais il y a autre chose,
indéfinissable et émouvant, qui montre combien Abe est parvenu à saisir
l’atmosphère particulière de Golden Gai. Il s’agit de l’entrée en scène des
clients qui, ouvrant le rideau, apparaissent dans l’encadrement de la porte du
bar.

Cela provoque, si l’on est un nouveau
client un instant d’étonnement chez le patron ou la mama-san, et
si l’on est un habitué, un salut chaleureux qui est comme un retour à la
maison. On n’a alors besoin que d’un bol de soupe et d’un verre de saké, pour
atteindre un bonheur doux et complet. Et s’il pleut sur Golden Gai, la nuit
pourrait bien durer un million d’années.

Sinon, la Cantine de minuit fait
désormais partie de la culture de Golden Gai puisqu’on la retrouve sur le guide
qui recense les centaines de bars.


La Cantine de minuit est bien sûr édité par Le Lézard noir


Quelques vues de Golden Gai




Okoshi Kotaro, Les insectes mangeurs de lune,1999

Une image par jour #20
 » One day I asked a high school friend of mine about her hobbies and she answered « Plastic models. » And another high school girl told me she was way into military uniforms. She’s so into uniforms that she’s even got a German officer’s uniform from WW2! Then there was another girl in my class named Hiromi, she picked up this giant larva and said she wanted to be an entomologist when she grows up. »
Kotaro Okoshi

Shinji Hama (浜慎二) petit maître du manga d’horreur

Dans les années 70 et 80, alors que
les fantômes avaient disparus des écrans, les mangas assurèrent une continuité.
S’adressant à des collégiennes et lycéennes, les auteurs les prirent comme
héroïnes, plaçant les yurei classiques dans leur cadre
quotidien : les écoles, les gymnases, les immeubles de la classe moyenne, les
bus, les parcs… Sans le savoir, ils posaient les bases esthétiques de la
J-horror. 

La plupart de ces petits formats, surtout ceux des années 80, sont
des  séries B d’horreur, vite dessinées,
mais parfois sanglantes et malsaines. On comprend pourquoi ils inspirèrent les premiers
films de J-horror, comme les  Scary True Stories (1991) de Norio
Tsuruta, directement tournés en vidéo et distribué dans les vidéoclubs. A Mandarake, l’immense magasin de mangas d’occasions, on les trouve pour la
plupart entre 300 et 800 yens pour peu qu’ils ne soient pas signés Kazuo Umezu ou Shigeru Mizuki, les stars absolus du genre. 

L’un de mes auteurs préférés est plus modeste et se nomme Shinji Hama La carrière de ce vétéran remonte au début des années 60 et à la revue d’horreur All Kaidan aux superbes couvertures.

Dans les années 70 et 80, son style est plus alimentaires mais toujours efficace. Les couvertures de ses mangas représentent à chaque fois une jeune fille terrorisée, surplombée
par des visages de monstres et de fantômes. 

Et toujours, entre les femmes-chats et les fantômes d’enfants aux cheveux blancs, l’omniprésence des papillons ! Personne n’a jamais su répondre à la question qui me taurade depuis des années : pourquoi en veulent-ils autant aux jeunes filles japonaises ?


Tomie, l’adolescente illimitée


Le moteur principal des mangas de Junji
Ito est l’obsession : les spirales (Spirale),
les animaux marins (Gyo) ou les chats
(Le Journal des chats). Ils nous font
comprendre ce qu’est avoir un esprit obsessionnel. Ça ne vous est jamais arrivé
de marcher dans la rue et de vous dire : « C’est étrange, toutes les
femmes que je croise aujourd’hui sont blondes »? Ou encore : « Depuis
30mn que je suis à cette terrasse de café, c’est incroyable le nombre de bossus que je vois passer » ? (Cette réflexion est véridique).  Ou encore : « ce train est remplie
de sosies de Jean-Pierre Chevènement » ? (véridique aussi).
C’est cela les
récits de Junji Ito : si on commence à voir des spirales on ne voit plus
que ça, on les recherche même et on finit par avoir le cerveau en spirale. Et au
Japon, des spirales, il y en a partout, jusque dans la soupe.
Le cycle Tomie (20 récits entre 1987 et 2000) est aussi un récit d’obsession.
Soit les aventures d’une adolescente à la beauté surnaturelle qui parasite des écoles,
des familles, des groupes d’amis, provoque la passion suivie de crises de folies
meurtrières. 
Tomie finit invariablement démembrée par ses amoureux ou rivales mais
renait à chaque nouvel épisode. On pense d’abord que Tomie est un fantôme,
peut-être une jeune fille assassinée comme Sadako ou les membres de la famille
Saeki dans Ju-on, et qu’elle accomplit
une vengeance systématique, pour ne pas dire mathématique. Pourtant, Tomie ne s’inscrit
pas dans la logique des fantômes japonais qui, aussi effrayant soient-ils demeurent
immatériels et n’ont pas de contacts physiques avec les humains. A ce titre,
elle ressemblerait d’avantages aux fantômes coréens des années 2000 comme ceux
de la série Whispering Corridors (Yeogogoedam, 1998-2009) : sanguins, violents,
souvent dissimulés sous une apparence humaine et n’hésitant pas à tuer, le plus
souvent à l’arme blanche. Tomie se rapproche aussi de la body-horror comme si à partir d’un seul membre coupé
de Tomie, une Tomie entière était capable d’être produite. Dans l’histoire La Chevelure (1995) un cheveu qui se
greffe sur le crâne d’une jeune fille la transforme peu à peu en Tomie. Est-elle
animale, comme une sorte de salamandre, ou bien végétale, pouvant se reformer
par boutures ? Et lorsque les reproductions se dérèglent 
Junji Ito dessine des grappes anarchiques de Tomies. 
Dans l’épisode L’agresseur
(2000), du sang de Tomie a été injecté à des nourrissons qui toutes sont
devenues des Tomie du même âge, ont grandi dans des milieux différents, et
cherchent à s’éliminer. La guerre des Tomies donc.
Comme beaucoup de dessinateurs
japonais, Junji Ito dessine un seul type de personnage, qu’il soit fille ou un
garçon. On retrouve dans ses autres récits des filles ressemblant trait pour
trait à Tomie. A un détail près : un grain de beauté sous l’œil gauche est le signe distinctif de la créature. Tomie est donc surtout une
métaphore de l’identité qui a un certain point de ressemblance finit par s’entredévorer
ou prendre des formes cancéreuses. La perte de l’individualité est évidemment
la terreur japonaise par excellence, et si Tomie est une adolescente habillée
en uniforme marin, ce n’est pas un
hasard. Tomie pourrait ainsi être une adolescente originelle, éternelle shojo, c’est-à-dire vierge et sans
cesse prise dans un mouvement de renaissance. Mais évidemment une ankoku shojo, vierge des ténèbres,  monstrueuse et cannibale. Figure autant
consommatrice que consommée, elle dévore les garçons par la passion qu’elle
inspire et les filles par la jalousie et l’obsession de la beauté. Quant aux
adultes, qui constituent son entourage, ils sont amaigris, les yeux caves,
et la peau creusée, comme des drogués affamés de Tomie et  jamais rassasiés.
Tomie a donné lieu tout d’abord à huit films entre 1999 et 2007, dont un réalisé par Takashi Shimizu l’auteur des Ju-on, Tomie: Re-birth (2001). Aucun n’est remarquable, et les actrices interprètes
de Tomie très décevantes. Tomie a connu sa meilleure renaissance en 2012 avec
Tomie Unlimited de Noboru Iguchi. La folie organique qui est le propre d’Iguchi s’accorde parfaitement à l’univers d’Ito.

Pourtant, la meilleure adaptation n’est
pas un film mais une série de photographie Yoshida Shun.
Elles mettent en scène Junji Ito lui-même entouré de Tomie et plutôt de « Tomies »,
la parthénogénèse délirante de l’adolescente étant reproduite à la perfection. Cela
est d’autant plus troublant qu’Ito donne souvent son visage d’étudiant sage à
ses personnages masculins. 


La seconde série adapte certaines cases du manga (L’hôpital Morita par exemple), le
travail photographique parvenant à restituer la terrorisante beauté de Tomie. 


La série sur le site de Yoshida Shun ici et ici (attention le site a une bande-son de pure J-horror)
Les histoires de Tomie sont éditées
en France par Tonkam ici
Tomie Unlimited est édité en DVD/BR
par Elephant Films


Le cabinet de curiosités du Docteur Maruo



Das Ungetum des Rosenstck (le monstre du rosier)


Les livres de Suehiro Maruo sont des collages hallucinés, mais cohérents, d’influences. Publié en 1982, Das Ungetum des Rosenstck est un condensé de l’art du dessinateur et de ses obsessions.
Tout d’abord le vampire, avec la reprise de 3 interprètes de Dracula :
Bela Lugosi (chez Tod Browning) et Udo Kier (chez Paul Morrisey) se partagent la couverture.


Klaus Kinski (chez Herzog) apparait dès les premières pages. 



Le vampire c’est bien entendu Maruo lui-même qui «vampirise» les images des films, des peintures, des affiches et les «maruorise».
Ainsi, l’histoire qui ouvre le livre est un remake du Cabinet du Dr. Caligari.

On reconnait bien sûr les images, icônes de l’histoire du cinéma, mais celles-ci sont déjà légèrement modifiées par le trait fin et cruel de Maruo. Caligari est bien moins ébouriffée que Werner Krauss, mais ressemble aux bourgeois japonais pervers du dessinateur. La plus remarquable métamorphose est celle de Cesare le somnambule. Maruo a également affiné les traits de Conrad Veidt, accentué son androgynie, pour aboutir à l’image d’un adolescents pervers et fardé. 


Cesare ne se contente pas d’enlever les jeunes filles au-dessus des toits, il leur offre aussi un baiser sur l’œil, obsession du dessinateur. Cette langue dardée dans la pupille d’une jeune fille, nous entraîne encore ailleurs chez le George Bataille d’Histoire de l’œil. 


L’hôpital psychiatrique de Caligari devient alors la clinique où est enfermée Marcelle, le souffre-douleur du narrateur et de Simone. Et dans cette clinique, la jeune fille est brisée sur les genoux de l’inquiétante directrice comme l’adolescente de la Leçon de guitare de Balthus.



Le plaisir que l’on prend aux œuvres de Maruo vient pour une part de la reconnaissance des œuvres citées. Il ne s’agit pas tant de se sentir un «initié» que de retrouver la dimension fantasmatique de l’image : lorsque l’image de film n’était pas encore rattachée à un récit mais valait pour elle même. Maruo réintroduit dans les images cette charge d’inquiétude et d’érotisme.
Das Ungetum des Rosenstck contient également une première version de l’histoire de Midori, la jeune fille aux Camélias.

Maruo aime l’expressionnisme pour les cauchemars en noir et blanc, le blafard et les monstres fardés. Le Conrad Veidt des Mains d’Orlac de Robert Wiene se retrouve coiffé d’une casquette d’officier. Que veulent alors dire ses mains crispées ? Quelles tortures, quelles perversions contre-natures ont-elles infligées ?







Cesare, l’assassin somnambule, est le frère des adolescents pervers de Vampyres ou Yume no q-saku. Il faudrait aussi tisser l’intertexte entre Dogra Magra, le roman effrayant de Yumeno Kyûsaku (l’écrivain dont le nom déformé donne son titre au recueil de Maruo) et les romans de maisons de fous qui sont en genre littéraire nippon en soi, et le Cabinet du Docteur Caligari qui pourrait s’y rattacher. Maruo ne nous fascine pas seulement par son traits précis et décadents ou par ses phantasmes, mais aussi par la logique de l’agencement de ses références. Ce ne sont pas les excès sexuels ou sanglants qui nous poussent à entrer dans l’univers de Maruo mais la possibilité d’avoir accès à une culture : celle de ces japonais férus de surréalisme, d’arts décadents, lecteurs de Sade et de Bataille. Parcourir les rayons des bouquinistes de Tokyo permet d’avoir un aperçu de ce continent caché, mais toujours vivace.




 




L’art de Maruo est un art de l’hybridation, de la reprise d’images qu’il intégre à son univers. Revenons à la figure du vampire et surtout à Klaus Kinski dans le Nosferatu d’Herzog. Sans peut-être qu’il en ait pleinement conscience, ce qui touche Maruo est le maniérisme où s’inscrit déjà Herzog, recréant le Nosferatu de Murnau. Maruo a-t-il eu connaissance de l’affiche de Paladin, très proche de son style ? Ou encore de celles de Druillet pour Rollin qui « vampirisent » celles de Mucha ? 



Le Nosferatu d’Herzog, n’est pas l’aristocrate de Browning ou Fisher, ni même le squelette vivant de Murnau. C’est une larve blanchâtre d’avoir fuit trop longtemps la lumière du jour. L’alliance du mal et de la difformité, la représentation de monstre vicieux comme des insectes inquiétants, est une constantes de l’ero-guro et des récits d’Edogawa Rampo.



Dans ses mangas ou ses illustrations, Maruo reprend des procédés cinétiques, comme la décomposition de mouvements. Ici, la descente du vampire, comme une chauve-souris vers sa proie. Une façon de réinsuffler le mouvement aux images. Car Maruo ne reprend jamais les images pour les figer à nouveau, leur édifier des autels fétichistes, il leur insuffle une vie nouvelle, qui est celle de ses fantasmes.


Parmi les influences ou communautés artistiques où l’on peut inscrire Maruo, il y a bien entendu Clovis Trouille (1889-1975), qui partage avec lui l’amour des vampires, du sadisme et des collages. Une toile de Trouille est un espace fantasmatique où s’agencent les figures aimées, où volent les chauve-souris comme de petits esprits bienveillants.










Dans Le vampire d’ornella Volta (livre qui fut peut-être en possession de Maruo, tant on en retrouve les illustrations dans son œuvre), quelques dessins de l’étrange Alberto Martini (1876-1954) dont La Vénus exhumée. Nosferatu, quelques aristocrates et peut-être même Arsène Lupin, exhument le corps d’albâtre d’une belle morte. Martini, lui-aussi use du collage pour créer un roman noir imaginaire.







Une vue plus large de La vénus exhumée. La gravure date de 1904, soit 18 ans avant Nosferatu de Murnau !


Mossa (1844-1926) est un peintre du début du siècle et que l’on peut rattacher à l’art nouveau. La vision d’un Pierrot assassin, éphèbe équivoque, sur une place 1900 m’évoque Maruo. Je ne sais pas, évidemment, si ce peintre niçois est connu au Japon, mais je le rattache au «deviant art» nippon pour le caractère kawai de ses personnages féminins au visage rond, et aux grands yeux, plongés dans des univers morbides. On trouve également chez Mossa des décompositions cinétiques.





 







Les images de ce billet viennent d’éditions japonaises de Maruo. On peut les retrouver dans les ouvrages édités par Le Lézard Noir : Ranpo Panorama et Le Monstre au teint de rose.



Le site de l’éditeur ici . 


On trouvera sur le blog Au carrefour étrange les illustrations de Jean Marembert pour Champavert de Pétrus Borel. Tout simplement Maruo en France en 1947.




Des filles-courges et des chats

L’an dernier,
mes deux mangas préférés ont étés
Le journal
des chats
de Junji Ito et Mirages d’été
de Kazu Yuzuki. Les chats et les jeunes filles, soient les deux marottes des Japonais. 


Le thème majeur de Junji Ito est l’obsession : comment Tomié,
la jeune fille fantôme s’introduit dans les familles et les couples, fini assassinée,
découpée en morceau et renait perpétuellement. Tomié est « illimitée » comme Sadako dans la série Ring qui projette d’envahir le monde par un processus dérégulé de copies. Dans le Journal des chats, il explore un autre
type d’obsession ne relevant pas du fantastique ou de l’horreur mais pas moins
inquiétant : le rapport à l’animal domestique, ici le chat, sujet presque
jamais abordé dans la littérature. Le journal est celui de Junji Ito lui-même, décrivant la place grandissante dans la vie de son couple de Yon et Mû, deux chats adoptés par sa femme. Lui
qui à l’origine préfère les chiens (tiens, comme moi) se laisse subjuguer par
les félins  jusqu’à
entrer dans une compétition larvée avec son épouse pour monopoliser leur affection. 

Autre moment fascinant : la visite chez les beaux-parents hébergeant un
chat qu’Ito ne voit jamais mais qu’il sent parfois passer à toute vitesse contre
ses mollets.  Quant à la manie de Junji
Ito de dessiner sa femme avec les yeux blancs, j’y vois une sournoise et
jalouse façon de se venger de la préférence de Yon et Mû.
(sur le site
de l’éditeur Delcourt : ici)

La
couverture de Mirage d’été est une
reprise de la célèbre peinture préraphaélite d’Ophélie par Millais, mais la
lycéenne en uniforme flotte au milieu des nénufars et des libellules. 

Les
personnages de Yuzuki m’ont rappelé ces filles que je vois à Tokyo,
surtout dans le métro où elles s’endorment comme si elles passaient leur jeunesse dans une longue sieste d’été. 

C’est le talent de Yuzuki de parvenir  à exprimer les sensations intimes à l’adolescence. Car son
trait est justement
imprécis, idéal
pour signifier un état où les adolescentes sont plus proches du bois des planchers
où elles s’allongent, des courges en lesquelles elles se transforment parfois,
de la pluie ou de l’océan. Surtout de cette végétation tropicale à la Douanier Rousseau, lourde, omniprésente, jusqu’à s’introduire dans les maisons.
L’été est leur saison, assommante, où l’on baigne dans une chaleur palpable gorgée d’humidité.
C’est aussi une saison fascinante et tragique, pleine de mystère et de fantômes.
Pour les adolescentes c’est le moment où le corps, qui ne peut plus supporter
aucun vêtement, est le plus proche du monde extérieur et en cela le plus vulnérable. 


Le récit le plus troublant se nomme L’Age d’or, où un jour de pluie une jeune
fille, voit la bibliothèque de son lycée envahie par des enfants diaboliques qu’on
croirait sortis d’une peinture d’Henry Darger. Sorte de yokaïs pornographiques,
ils prennent la bibliothèque comme un théâtre
 d’orgie et de vandalisme, pissent sur les
livres et noient presque l’héroïne dans une mare aux nénufars. Lorsque la pluie
s’arrête, ils disparaissent comme s’ils n’étaient que la fantaisie violente d’une
jeune fille, un après-midi d’été dans une bibliothèque sombre.
(Le site de
l’éditeur Le Lézard Noir ici)