Le livre de L’Empire des sens

L’Empire des sens étant censuré au
Japon, Oshima édita en 1976 un livre qui comprenait le scénario, un texte du cinéaste
et surtout 22 photographies. Plus qu’un livre, il devint  un motif d’inculpation et la police débarqua
dans les locaux de la maison d’édition Sanichi Shobô pour en saisir les
exemplaires. Le gouvernement japonais ne pouvant traduire Oshima devant les
tribunaux pour un film français, c’est ce livre qui fut déclaré obscène et
valut au cinéaste un procès qui le marqua à vie. Les photographies valent aussi
par leur disposition en diptyque, horizontalement sur des doubles pages. La
dernière photographie qui montre les amants riants à travers leur ombrelle percée
affirme que L’Empire des sens est
aussi un film sur la joie, le sentiment adverse à toutes les censures.

David Bowie is… Japanese (2)

Furyo (1983)
Devant l’armée japonaise attendant la décapitation
d’un prisonnier, le major Jack Celliers embrasse le capitaine Yonoi. Celui-ci
blêmit et tombe à ses pieds comme une fleur coupée. Le rite de mort s’est
converti en un rite d’amour tout autant fatal. Unis par un lien négatif, David
Bowie et Ryuichi Sakamoto appartiennent à la lignée d’astres noirs à
l’attraction destructrice du cinéma d’Oshima.
Comme R. le
Coréen de La Pendaison, Celliers est
l’ange exterminateur qui retourne la clôture du camp contre ses gardiens et les
enferme dans leurs obsessions, leurs peurs et leurs désirs. Pourtant, ce qui
foudroie Yonoi n’est pas seulement son amour pour Celliers mais la part sombre
de ce dernier, ce qu’il croit avoir laissé derrière lui mais qu’il expie à l’intérieur
du camp : le martyr de son petit frère bossu dans un collège anglais. On a
l’impression que c’est l’infirmité du frère qui fait retour sur le corps de
Yonoi et brise sa stature fasciste. Le Japon et l’Angleterre, empires déjà
déchus ou proches de l’être, se rejoignent alors dans l’apologie des normes
sexuelles et physiques. Ce qui rend la redécouverte de Furyo indispensable est aussi la présence de Kitano à 36 ans, alors
comique de télévision, dans un contre-emploi alors imperceptible aux
spectateurs occidentaux. L’amitié entre le sergent Hara et le colonel Lawrence forme
ce second récit qui donne au film sont titre international : Merry Christmas Mr. Lawrence. A la fin
de la guerre, Lawrence rend visite à Hara dans sa cellule, à la veille de son
exécution. Le visage de Kitano, bouleversant de candeur, révèle que, sous la
silhouette massive du soldat, se dissimulait un être perdu, autant manipulé par
les puissances nihilistes que Boy,
le petit garçon.
Extrait de l’article « Nagisa Oshima, sept cérémonies », paru dans Les Cahiers
du Cinéma n°709, Mars 2015


Nagisa Oshima et Dominique Aury nous parlent de L’Empire des sens


Entretien avec Nagisa Oshima

– Vous avez envisagé
d’intituler au Japon votre film « Corrida d’amour ». II s’agit donc,
dans votre esprit, d’une mise à mort ?

 – Depuis longtemps j’avais à
l’esprit un projet inspiré par la célèbre Sada. Anatole Dauman, producteur que
j’admire le plus au monde, m’a un jour suggéré ce titre qui a été déterminant
pour la réalisation du film.

– Quels rapports
établissez-vous entre la passion physique, la jouissance
 née du plaisir sexuel et la
mort ?

– Un lien indissoluble. Dans l’extase
de l’amour, ne s’écrie-t’on pas : « je meurs « ?

– Avez-vous songé à Georges
Bataille, à Antonin Artaud ou à Sade, qu’évoque inévitablement le nom de Sada ?

– Je suis trop paresseux pour les
avoir relus avant d’écrire mon scénario.

– L’action du film se donne comme un
acte d’amour ininterrompu; seuls les lieux de son accomplissement changent
selon un itinéraire qui interdit la moindre halte aux deux amants. On découvre
ainsi 20 décors différents, 20 chambres d’amour, lieux clôturés comme une arène
et consacrés à un rite mortel. Etes-vous, avec nous, convaincus de l’unicité de
votre démarche ? 

– Comme vous le relevez avec tant de
pertinence, j’ai voulu que gestes et paroles résultent d’un seul discours : le
discours sexuel. S’il en était autrement, je tiendrais mon film pour un échec.
L’espace choisi est bien celui de l’Amour et de la Mort et, pour moi, recouvre
le Japon tout entier.

– Vous nous interdisez, semble-t-il,
de regarder Sada comme une meurtrière L’homme, sa victime, accepte et suscite
même son propre anéantissement. Dépassant l’anecdote vous semblez célébrer
l’Amour Fou comme une religion de l’Absolu.

– Associé à Sada, le mot de meurtrière
me choque comme il étonnerait tout Japonais. Si, au départ, Sada et Kichizo
semblent n’être que des liber- tins, ils s’acheminent néanmoins vers une forme
de sanctification, et j’espère que tout le monde le comprendra.

– Le Petit Garçon et La Pendaison se
référaient à des faits divers très récents; L’Empire des Sens, lui, tire son
origine d’un événement survenu il y a 40 ans. Quelle est pour vous son
actualité ?

–   Les faits ne perdent rien de
leur actualité tant qu’ils éveillent en nous un écho et cela, même s’ils
appartiennent à un autre siècle.

– Certains vous reprocheront malgré
tout d’avoir renoncé à vos préoccupations sociales et politiques.

– N’est-ce pas extrêmement
significatif que de manifester son indifférence
 à la politique ?

– Que subsiste-t’ il du thème majeur
de vos précédents films : rêve  d’enfance – réalité japonaise ? Peut-on le
retrouver dans les relations  œdipiennes qui unissent ces presque-orphelins
Sada et Kichizo à des  partenaires sexuels plus âgés qu’eux ?

 – Je n’entends pas récuser
cette forme d’approche psychanalytique, que vous  êtes libre de pratiquer
à l’usage de mon film. Je vous en laisse la  responsabilité. Je dirais pour
ma part : sait-on que faire de sa vie  quand on est jeune ? Plus tard, on
finit par l’entrevoir, et c’est justement le cas de mes personnages qui
affirment leurs désirs, s’opposant  ainsi à la Société.

 – Quelles sont pour vous les
scènes-clés du film ? 

– Que chaque spectateur réponde à ma
place.

– Pour éviter tout malentendu,
pouvez-vous nous préciser l’acceptation des  termes « geisha » et
« prostituée » dans le Japon de 1936 et celui d’aujourd’hui ?

 – Le mot « geisha »
implique des catégories professionnelles très différentes.  Il signifie
« vendre son art » mais, au bas de l’échelle sociale, il veut
 dire « vendre son corps ». A ce propos, permettez-moi un petit
discours.  Selon des notions spécifiques à notre pays, le monde de la
sensualité  est loin de compromettre la valeur humaine. Cette notion de
« koshokou »  qui fait intervenir le « savoir apprécier »
et le « savoir aimer », ne fut  jamais négligée. En d’autres
temps, ce fut même la condition pour être  un gentleman. Au Xème siècle le
« roman de Ghenji » fonde la Société  aristocratique au Japon et,
pour la 1ère fois à travers elle, une culture  sexuelle prétend au
« savoir aimer ». La polygamie et la polyandrie  règnent en
maîtresses dans cette classe aristocratique. Ce raffinement  des mœurs
érotiques prendra fin pendant l’ère brutale des « Samouraïs »
 mais il ressurgira pendant l’époque « Edo », soit du 17ème au
19ème siècle.  Bien sûr, une telle culture était le privilège des classes
dominantes,  qui la mettaient en pratique dans des maisons de plaisir. Maisons
« qui  n’étaient pas vouées à la honte – absolument pas -. La
monogamie s’impose  à l’époque « Meiji » favorisant la
modernisation économique du pays d’après  un modèle importé. La belle
tradition du « savoir aimer » se fane et meurt  à la veille de la
deuxième guerre mondiale. Sada et Kichiso, mes personnages, sont les survivants
d’une tradition sexuelle qui a vécu et qui,  pour moi, est admirablement
japonaise.

 – La fin du film rappelle que 4
jours après son crime Sada a été retrouvée  resplendissante de bonheur et
tenant à la main les attributs de son  amant. D’où vient cette information
?

 – Toutes les enquêtes
policières en témoignent et m’ont inspirées la  séquence finale sans
laquelle mon film se révélerait faux de bout en  bout.

 – Vos dialogues sont brefs…
en pointillé. Sans démontrer, vous contraignez à voir, à sentir, à penser. Pour
chaque spectateur le film en  devient d’autant plus personnel, plus
intime.

 – J’ai préféré user de
dialogues toujours brefs dont les sous-titres  français reflètent
d’ailleurs bien la concision, et puis l’acte d’amour  n’a pas besoin de
mots.

 – L’Amour fou semble trouver un
accomplissement dans la castration  finale et sans doute ne convient-il
pas d’invoquer ici la notion de  pêche au sens chrétien ?

 – Ah!… certes. Et je souhaite
que Kichizo n’évoque pas pour vous  l’image de l’Homme Crucifié. 

– Qui trouve-t-on dans votre famille spirituelle ? 

-Tous ceux qui ont voulu ou veulent transformer la Société et tous  ceux
qui ont voulu et veulent se transformer eux-mêmes. Mais, à  choisir entre
les gens célèbres et ceux qui ne le sont pas, j’aime  mieux la compagnie
de ces derniers.

 – L’esthétique
« Oshima » fait bien sûr appel à l’utilisation du décor,  des
costumes, de la musique et vous êtes toujours secondé par le  même
décorateur.

 – Au début je me tenais pour
quelqu’un qui souhaitait détruire toutes  les esthétiques et cependant, de
film en film je découvre une  esthétique qui m’est propre, cela surtout
après ma rencontre avec  l’éminent décorateur qui se nomme Jusho Toda. Si
je devais m’en  expliquer, il y aurait échange entre une forme d’ascèse et
un sentiment  ineffablement épicurien. Et si je devais me résumer en un
plan, on  verrait une flamme sur un fond noir ou très sombre. De cette
manière  l’Empire des Sens manifeste délibérément la limite où me conduit
cette  esthétique.

 – En effet – et ce ne peut être
que délibérément – vous vous enfermez  pour la première fois dans une
action physique et même sexuelle,  n’ignorant aucun des malentendus qui
pourraient en résulter.

 – II est vrai je me suis senti
totalement libre en réalisant ce film  exactement comme je l’ai voulu.

 – Sada est, au Japon, une
figure populaire. Que représente-t-elle et  pourquoi lui dédiez-vous un
film?

– Le nom de Sada est si populaire au
Japon qu’il suffit de le prononcer  pour mettre en cause les plus graves
tabous sexuels. Il est tout naturel  qu’un artiste japonais aime dédier
son œuvre à cette femme merveilleuse.  Grâce à la magnifique collaboration
des acteurs et aux moyens fournis  par les producteurs, je ne crois pas
avoir trahi son image.

 – Obéissez-vous à un axiome, à
un dicton ?

 – Je rêve depuis toujours de
confondre rêve et réalité.

 – Quel est le sujet de votre
prochain film ?
 – Demandez le à Monsieur
Anatole Dauman. 



L’Empire des sens par Dominique Aury
(Pauline Réage)



On se dit d’abord que Juliette, la
fascinante Juliette de Sade, qui exige le plaisir, ordonne les orgies, et tue
ses amants, a fait sa réapparition a l’autre bout du monde, dans le Japon des
geishas et des cerisiers en fleurs, mais on se trompe. Sada, la petite
prostituée, et le silencieux Kichizo, souriant jusque dans la mort, sont les
héros éperdus d’une autre histoire, immémoriale et terrible, une histoire
d’amour fou, où le désir d’amour et le désir de mort sont le même désir, le
même plaisir.
Les poètes des religions antiques que
deux millénaires chrétiens ont fait oublier assuraient que les dieux avaient
caché aux mortels le suprême bonheur de la vie : c’était le bonheur de la mort.
Ce qu’on cache n’est jamais tout à fait caché. La folie des sens a mis les
hommes sur la voie, et la chose du monde la mieux partagée n’est pas le bon
sens, qui refuse la mort, mais l’amour fou, qui l’accepte et quelquefois la
réclame.
Le langage populaire parle de la
petite mort, où s’abîment les amants. Toutes les images du total plaisir sont
de dévastation et de mort : brûlé, noyé, anéanti. Quelle fille n’a dit un jour
à son amant : je voudrais mourir dans tes bras ? Quel amoureux n’a supplié :
fais de moi ce que tu voudras ? Oui, même les amants les plus ordinaires, il leur
arrive d’être un instant traversés par cet appel tragique de sentir le piège
les saisir. Ils échappent. Sada et Kichizo n’ont pas échappé.
Victimes éblouies et cent fois
consentantes, ce sont des victimes exemplaires, qui s’abandonnent avec délice à
leur perte. On parle ici d’amour physique, on parle de plaisir. Ces termes sont
bien légers pour désigner – sans jamais l’expliquer – le mystère atroce et
fascinant par quoi les corps soumettent les âmes, les enivrent et les
détruisent. En contemplant la douce Sada meurtrière, qui serre dans sa petite
main, comme un trophée, comme une relique, le sexe tranché de son amant. On
songe aux ménades qui ont mis en pièces Orphée. Elles descendaient en hurlant à
travers les bois et les prés les montagnes de Thessalie, et les bergers
épouvantés fuyaient. Sada pendant trois jours erra dans Tokyo, voilà quarante
ans passés, n’a jamais crié et tout autant que les ménades, est devenue
célèbre. Son double aujourd’hui bouge sur l’écran, et l’on ne peut cesser de le
regarder. Tout cela passe le sens, et fait frémir.
Peut-être sent-on renaître l’effroi
que dans les vieux mythes ont laissé les religions féminines, où l’amour et la
mort étaient au seul pouvoir des femmes. Le corps et l’âme tremblent au
spectacle de l’amour dans la mort désirée et reçue. Mais justement, l’horreur
sacrée, la voilà.

(Dossier de presse de L’Empire des
sens, 1976) 


20 mai 1936. Abe Sada le jour de son
arrestation, un sourire éclatant sur le visage
 




Rappelons qu’il s’agissait d’un
acte consenti par les deux amants, ce qui explique qu’Abe sada ne fut
condamnée qu’à 6 ans de prison et vécu libre jusqu’en 1970, date présumée de
sa mort.


La Véritable Abe Sada, filmée
Quelques minutes documentaires font
de Déviances et passions (Meiji Taisho Showa Ryoki Onna
Hanzaishi
, 1969) de Teruo Ishii (second volume du DVD « femmes
criminelles ») l’un des films les plus troublants du cinéma japonais.
Teruo Yoshida, figure habituelle
des films d’Ishii, rencontre sur un pont une vieille dame qui lui raconte son
histoire. Elle n’est autre qu’Abe Sada, dont plus tard Noburo Tanaka (La
Véritable histoire d’Abe Sada
) et bien sûr Oshima (L’Empire des sens)
retraceront le destin.

Alors que nous n’avions d’elle que l’image d’une jeune femme errant dans le
Japon des années 30, elle est là dans le Tokyo de la fin des années 60, sur
un pont, au milieu des buildings et des voitures.








Abe Sada et le danseur Tatsumi Hijikata





Nagisa Oshima. Arrachons les masques


Texte de la
rétrospective Oshima à la Cinémathèque française du 4 mars au 2 mai 2015.
Le programme
de la rétrospective sur le site de la CF ici



Le nom de Nagisa Oshima est
indissociable de la Nouvelle Vague japonaise, dont il fut la figure de proue
mais aussi le grand destructeur. À l’origine, la « Nuberu Bagu »
n’était pas un mouvement rebelle mais l’imitation, au sein des studios, du modèle
français. La Shochiku fit débuter des assistantsréalisateurs de moins de 30
ans, comme Kiju Yoshida, Masahiro Shinoda et surtout Nagisa Oshima, également
virulent polémiste. De 1959 à 1960, Oshima réalisa Une ville d’amour et
d’espoir
, Contes cruels de la jeunesse etL’Enterrement
du soleil
. La description des bidonvilles de Tokyo et d’Osaka, l’évocation
brutale de la sexualité adolescente et une poésie funèbre, révélèrent un
cinéaste flamboyant et provocateur, dont la capacité à créer le scandale était aussi
un gage de succès.

Mort et résurrection de la nouvelle
vague japonaise



Oshima avait conscience que son rôle
d’agitateur était au fond contrôlé par les studios et que, tôt ou tard, il
devrait rentrer dans le rang. Sans doute voulait-il aussi devenir un héros du
cinéma et réaliser un coup d’éclat, un geste absolument suicidaire dans la
production japonaise. Sans fournir à la Shochiku de scénario définitif, il
tourna ce film inconcevable : Nuit et brouillard du Japon (1960),
récit politique lugubre revenant sur la faillite des luttes des années 1950.
Dans une demeure ténébreuse où les jeux d’ombre et de lumière rappellent les
films de fantômes de Nobuo Nakagawa (L’Enfer), 43 scènes en 43 plans
enferment les personnages dans la répétition et l’échec. Effrayée par ses
expérimentions et par la critique d’une gauche embourgeoisée, la Shochiku en
saborda la sortie. Oshima claqua la porte et fonda sa propre société, la
Sozosha. Cette « brèche » dans la production qu’il espérait en 1958
dans un texte sur Les Baisers de Masumura, Oshima l’avait
lui-même ouverte ; des cinéastes comme Yoshida, Hani et Matsumoto s’y
engouffrèrent. 

Ses premières années de liberté sont cependant hésitantes. Tout
en travaillant pour la télévision, il réalise Une bête à nourrir (1961),
belle adaptation de Kenzaburo Œ, Le Révolté (1962), sur la
répression des Japonais catholiques, et Les Plaisirs de la chair (1965),
film existentiel proche de ceux de Masumura. Malgré leurs qualités, aucun ne
retrouve la puissance de Nuit et brouillard au Japon. C’est en 1966
que naît le nouvel Oshima, avec L’Obsédé en plein jour. Pour ce
portrait d’un violeur assassin, il révolutionne sa mise en scène avec un
montage de 2000 plans qui est comme un flot d’images mentales. Ayant assisté à
un double suicide amoureux, Eisuke, le « démon criminel », ranime la
jeune fille en la violant. La cérémonie de mort des amants donne ainsi lieu à
une contre-cérémonie, unissant Eisuke et Shino par un lien négatif. Comme
Kiyoshi et Makoto (Contes cruels de la jeunesse), Toyaki et Mayuko (À
propos de chansons paillardes au Japon
), Abe Sada et Kichizo (L’Empire
des sens
) mais aussi le major Jack Celliers et le capitaine Yonoi (Furyo),
Eisuke et Shino font partie de cette lignée d’astres noirs à l’attraction
destructrice.


Quittons les studios et sortons dans
les rues !




L’année 1966 correspond à la
radicalisation de la nouvelle gauche et Oshima va trouver des alliés chez ses
membres les plus extrémistes : Masao Adachi qui signe le scénario de La
Pendaison
 (1968), et Koji Wakamatsu, génie libertaire du cinéma pink
et futur producteur exécutif de L’Empire des sens (1975). Ce
cinéma voyou, en lutte perpétuelle avec la censure, investit les rues, montre
la foule de Tokyo et les combats des zengakuren (syndicats
d’étudiants) avec la police. Oshima s’en inspirera pour Double suicide,
été japonais
 (1967), Le Journal d’un voleur de Shinjuku (1969)
et Il est mort après la guerre (1970), versant déchaîné et
expérimental de son œuvre. Le cinéma d’Oshima met en pratique le cri du
militant de Nuit et Brouillard au Japon : « Arrachons les
masques ! » 

Dans Le Retour des trois saoûlards, les usagers de
la gare de Shinjuku ôtent leurs masques de « Japonais » et déclarent
face à la caméra : « Je suis Coréen ». Oshima attaque le fantasme
récurent de la pureté de la race et révèle en quoi le pays est imaginaire.
Comme les étudiants d’À propos de chansons paillardes au Japon (1967),
les personnages d’Oshima déambulent alors dans les cités désertes et les
cimetières. Leur sexualité n’est nourrie que de fantasmes (violer une camarade
dans un amphithéâtre pendant un examen) et les grands discours politiques
n’aboutissent qu’à l’organisation de festivals folks. Fatalement, il ne reste
qu’à tourner en rond dans la nuit en essayant de trouver cette
« brèche » permettant d’accéder au réel. Prisonniers d’une fiction
créée par les mensonges historiques et les ressassements de militants, les
personnages voient leurs destins s’enrayer. 

Dans Le Retour des trois
saoûlards
 (1968), le film est remis à zéro et les trois héros,
confondus avec des clandestins coréens, répètent les mêmes erreurs. Une boucle
semblable emprisonne le jeune cinéaste d’Il est mort après la guerre,
qui revit son échec sentimental et politique. Dans La Pendaison, il
faut exécuter deux fois R., le jeune Coréen, pour parvenir à le tuer. C’est
finalement un Coréen chimérique qui est pendu et le film pourrait s’intituler
« Rituel d’exécution du Coréen ». On a cité Brecht, mais il y a aussi
du Buñuel chez Oshima, dans ces répétitions déréglées, lorsque les témoins de
la pendaison, prêtre, médecin, directeur de prison, pour lui faire retrouver la
mémoire, rejouent la vie de R. en des saynètes grotesques. Dans ces cérémonies,
qu’il s’agisse de réunions politiques, de mariage, de funérailles, d’exécution
capitale ou de seppuku, le Japon ne cesse de se nourrir de sa
propre fiction. Tout est absurde et mortifère, et chacun tient son rôle, comme
hypnotisé, avec une rigidité de mannequin. 

Dans le chef-d’œuvre qui en fait son
sujet même, La Cérémonie, un mariage doit quand même avoir lieu
pour « sauver les apparences » alors que l’épouse s’est enfuie. Dans un
silence de mort, le marié exécute toute la cérémonie avec une partenaire
invisible. Si la jeune fille, dont sont vantées les vertus de « pure vierge
japonaise », est un fantôme, c’est toute l’assemblée qui est rendue
spectrale. Au cours de ces rites, les ancêtres étendent leur emprise sur les
jeunes générations. Ils sont la partie visible d’une cérémonie secrète, celle
où le patriarche viole les épouses de ses fils pour engendrer une descendance
« pure ». Plus réduite, la famille n’en est pas moins cannibale.
Dans Le Petit Garçon (1969), les parents obligent le fils à se
jeter contre les voitures pour rançonner les automobilistes. De façon glaçante,
l’argent collecté est censé payer l’avortement de la mère, faisant entrer
l’enfant dans une économie de la mort et du néant.

Les anges exterminateurs




Tout en bannissant l’humanisme,
Oshima n’exclut pas les figures romantiques de la révolte. Au début du Journal
d’un voleur de Shinjuku
, le metteur en scène Juro Kara se déshabille sur le
parvis de la gare, et se retrouve, hirsute et obscène au milieu de la foule.
Toute la sensualité désordonnée du monde flottant d’Edo surgit au cœur d’une
population aliénée, honteuse de son corps et de ses désirs. Porté par les
figures incroyablement gracieuses de Rie Yokohama et du peintre pop Tadanori
Yokoo, Le Journal d’un voleur de Shinjuku est l’hommage
d’Oshima aux artistes et à la jeunesse des années 1960. Pour une fois, il
s’agit d’une apologie de la libération et non d’une traversée de l’insatisfaction
sexuelle. Non seulement la frustration est dépassée mais elle débouche sur la
passion et la révolution. Alors que Birdey et Umiko s’étreignent, la guerre de
Tokyo est déclarée et la gare de Shinjuku est prise d’assaut pour empêcher le
transport des armes à Okinawa, base militaire vers le Vietnam. Leur orgasme qui
embrase la ville fait des amants les anges exterminateurs d’une société
asphyxiant les désirs de la jeunesse. 

Des destructeurs idéalistes, nihilistes
ou innocents, il y en aura d’autres dans le cinéma d’Oshima : le couple
de La Cérémonie, dont le double suicide met un terme à la lignée
maudite ; David Bowie dans Furyo (1982) qui, par un baiser,
brise la stature fasciste du jeune officier ; l’éphèbe de Tabou (1999)
qui révèle l’homosexualité constitutive du clan samouraï. La figure
insurrectionnelle la plus sublime, celle qui se dresse tout entière contre le
Japon, reste Abe Sada, l’héroïne de L’Empire des sens. Chaque
chambre d’auberge devient pour Sada et Kichizo le lieu clos d’une contrecérémonie,
célébrant toutes les émotions humaines de la vie, du plaisir et de la mort,
alors qu’au même moment les soldats en guerre sont promis à une inutile
destruction. « Je suis l’obsédé en plein jour et chaque film doit être un
acte criminel », avait déclaré Oshima. L’Empire des sens réalisa
pleinement cette affirmation, provoquant au Japon le plus grand scandale jamais
causé par une œuvre artistique. La situation était d’autant plus intolérable
pour la justice que le film était français. Produit par Argos Films et Anatole
Dauman, sa projection au Festival de Cannes l’avait rendu visible aux yeux du
monde entier, faisant d’Oshima le cinéaste japonais le plus célèbre de son
temps. Avec ce film d’amour fou, Nagisa Oshima devint lui-même l’ange exterminateur
du cinéma japonais.